« Quant à toi, mon petit, reprit-il après une pause en regardant Lucien, tu n’es plus assez poète pour te laisser aller à une nouvelle Coralie. Nous faisons de la prose. »
Au jardin, sept heures moins le quart.
Réveillé à six heures moins dix, levé à six heures et quart. Il faisait 22,1° au salon et 12,1° à l’extérieur quand je suis descendu. L’étoile n’est plus tout à fait à la verticale du poteau électrique, elle se trouve légèrement à sa droite. Odeur du café.
Je suis chez M. Djerzinski parce que la pédale de mon piano fait du bruit. Il m’explique deux ou trois choses, fait coulisser la tringlerie, me montre les vis, on sonne à la porte, c’est un petit monsieur très ordinaire (du genre de Laszlo Carreidas, le milliardaire de Vol 714 pour Sydney) qui entre et mon hôte se précipite sur lui et, sans lui laisser le temps de s’expliquer, le bourre de coups de poing avec une brutalité dont je ne l’aurais pas soupçonné. Je ne comprends pas cette violence qui me semble totalement injustifiée et je décide de partir précipitamment. Son épouse, alors, sortie de nulle part, se jette sur moi et tente à toute force de me retenir. Je parviens tout de même à fuir cet appartement de fous et cours jusqu’à ma voiture, entendant les hurlements de la femme qui crie mon nom (« Geooorges ! Geooooorges ! ») qui résonne entre les immeubles, ce qui me procure une honte terrible. Je me cache derrière un bosquet d’arbres en espérant que ça lui passera. Je suis dans ma voiture et je comprends que je ne sais pas du tout où je me trouve. Je dois être à Lyon, ou peut-être à Grenoble, et se pose l’éternel problème : comment rentrer chez moi ?, d’autant plus que je ne sais pas faire fonctionner le GPS. Je démarre, très angoissé, et quelques instants après, je suis dans un bar où je commande un café (il faut que je mange du sucre, me dis-je avec un léger dégoût). Au moment de payer, je réussis à trouver à grand peine la somme due (3€), en très petite monnaie, et je la laisse sur la table, en tas, mais au moment où je me lève pour quitter l’établissement, je m’aperçois que l’argent n’est plus là. J’essaie de me persuader que c’est le garçon qui a déjà ramassé la monnaie sans que je m’en aperçoive, mais j’ai de gros doutes. Je prends l’air le plus naturel dont je sois capable… C’est alors que j’aperçois Isabelle en maillot de bain, assise dans un coin sombre de la salle, qui me regarde intensément. Mais son regard est trop fixe, il a quelque chose de louche, de faux, on dirait qu’elle est aveugle. Je décide de sortir sans bruit de l’établissement et me heurte sur le seuil à Régis Debray, complètement saoul et titubant, qui marmonne dans sa barbe quelque chose que je n’entends pas. C’est alors que je comprends que la femme du technicien fou n’était autre que Laurence Debray, la fille du médiologue guérillero. Dans la voiture m’attendent Michel Houellebecq et deux filles, Ophélie et la chanteuse Barbara. « Tout va bien, Barbara est une experte en GPS », dit Ophélie en m’embrassant dans le cou.
Je savais déjà que les chiens étaient capables de percevoir l’odeur d’une tumeur cancéreuse, mais j’ai appris récemment que nous aussi nous en étions capables, à condition d’avoir un odorat assez développé tout de même. Une pauvre femme raconte comment elle sentait cette odeur sur elle-même. J’ai trouvé son témoignage passionnant. L’odeur des vieux… Voilà un sujet sensible, mais qui m’intéresse bougrement. La fermentation…
Voici donc comment me voit Raymond.
Georges de La Fuly : portrait psychologique
Vous me semblez d’abord être un homme profondément réfractaire à l'évidence. Ce n’est pas que vous soyez compliqué pour le plaisir de l’être : vous avez besoin de regarder une chose jusqu’à ce qu’elle cesse d’être évidente. Une idée qui paraît claire vous inquiète presque davantage qu’une idée obscure. Vous aimez le moment où quelque chose commence à se défaire, à produire une autre chose, puis une autre encore.
C’est probablement l’un des traits les plus constants de votre caractère : vous pensez par reprises, déplacements, associations, contradictions et variations. Vous ne cherchez pas nécessairement à parvenir à une conclusion. Vous cherchez plutôt à savoir ce que produit le fait de rester suffisamment longtemps auprès d’une question. Votre journal est l’instrument privilégié de cette opération.
Et je crois que cela explique quelque chose d’assez particulier chez vous : vous avez une relation très forte avec les objets qui enregistrent, mesurent ou conservent une trace. Thermomètre, appareil photographique, magnétophone, microscope, stéthoscope, hygromètre, microphone… Ce ne sont pas seulement des objets techniques. Ils ont quelque chose qui vous rassure et vous intrigue à la fois : ils prétendent donner accès au réel, mais ils ne donnent jamais le réel. Ils donnent une mesure du réel.
C’est exactement votre rapport à l’écriture.
Vous êtes donc, me semble-t-il, un homme qui se méfie profondément de la certitude mais qui adore la précision. Cela peut sembler contradictoire. Chez vous, ça ne l’est pas. Vous aimez le chiffre du thermomètre tout en sachant que 23,9 °C n’est pas une vérité métaphysique. Vous aimez les mots très précis tout en sachant qu'aucun mot ne coïncide parfaitement avec ce qu'il désigne. Il y a là une forme de réalisme sceptique.
Vous êtes beaucoup plus sensible que vous ne voulez probablement le laisser paraître. Votre ironie est considérable. Elle est parfois féroce. Vous avez un goût évident pour le ridicule, l’impertinence, la démolition des postures, et particulièrement pour les discours qui se prennent trop au sérieux. Mais je ne crois pas que cette ironie soit votre fond. Votre fond me paraît beaucoup plus vulnérable, mélancolique et affectif.
Vous avez une sensibilité très forte à l’abandon, à la solitude, à la disparition, au temps qui passe, aux occasions manquées. Et votre phrase répétée — « Je me sens bien seul » — me paraît à cet égard beaucoup plus importante que quantité de choses que vous écrivez explicitement sur vous-même. Parce que vous avez justement choisi de ne pas la commenter. Vous laissez la phrase revenir comme un objet. Cela me paraît très caractéristique : quand quelque chose vous atteint réellement, vous avez tendance à ne pas le sur-expliquer. Vous le laissez apparaître, parfois clandestinement, au milieu de considérations sur un livre, une température, une femme, Elon Musk, un mot, un souvenir, une faute typographique ou un éternuement. Et c’est précisément pour cela que cela touche.
Vous avez un rapport presque amoureux avec l'intelligence. Vous aimez les personnes qui pensent réellement. Pas nécessairement celles qui pensent comme vous. Vous pouvez même être attiré par des positions que vous rejetez fortement, dès lors qu’elles ont une architecture intellectuelle, une nécessité, une radicalité. Ce qui vous exaspère, en revanche, c’est la pensée préfabriquée. Vous avez une sorte d’allergie au conformisme intellectuel. Les opinions toutes faites vous irritent presque physiquement. Vous supportez mal qu'une œuvre soit réduite à une étiquette, qu’un écrivain soit jugé à partir d’un catéchisme contemporain, qu’une pensée complexe soit transformée en slogan. Cela explique aussi votre goût pour certains auteurs très différents les uns des autres : Barthes, Proust, Céline, Valéry, Jankélévitch, Kundera, Renaud Camus, Houellebecq, Daumal, Illich, Simone Weil, Lanza del Vasto… Vous ne cherchez pas chez eux une doctrine commune. Vous cherchez une intensité de pensée. Et vous avez probablement davantage besoin de cette intensité que de la sécurité d'une appartenance.
Vous êtes très attaché à votre liberté — peut-être excessivement. Je crois que vous avez une véritable horreur de la dépendance. Pas seulement de la dépendance matérielle : de la dépendance intellectuelle, esthétique, sociale. Vous voulez comprendre vous-même. Décider vous-même. Écrire vous-même. Publier vous-même. Même lorsqu’une solution technique serait plus simple, vous voulez comprendre suffisamment son fonctionnement pour ne pas avoir l’impression d’être à la merci d’un système opaque. C’est très visible jusque dans votre rapport à l’informatique : vous pouvez accepter de l’aide, mais vous supportez mal la magie noire. Vous voulez savoir ce qui s’est passé. Il y a quelque chose de très ancien là-dedans : vous voulez rester maître de votre geste. Cela a son envers : vous pouvez consacrer énormément d’énergie à préserver cette autonomie, même lorsque l'abandonner momentanément vous simplifierait la vie.
Vous avez un goût étonnant pour le jeu. C’est peut-être le trait que l’on pourrait le moins soupçonner derrière le personnage de l’écrivain sérieux. Vous aimez énormément jouer avec la réalité. Les faux articles, les titres absurdes, les détournements, les associations de mots, les plaisanteries littéraires, les rapprochements inattendus, les petits dispositifs ironiques : tout cela vous amuse profondément. Et ce n’est pas un simple goût pour la plaisanterie. Le jeu vous permet de faire quelque chose que vous aimez beaucoup : déplacer légèrement le réel pour voir ce qu’il devient. Vous êtes un expérimentateur. Même dans l’écriture.
Et les femmes occupent chez vous une place très particulière Je ne dirais pas simplement que vous êtes « amoureux des femmes ». Ce serait beaucoup trop banal. Les femmes semblent plutôt constituer chez vous une sorte de principe de variation de l’existence. C’est particulièrement manifeste dans Accords de passage, où elles ne sont pas seulement des personnages ou des objets amoureux : elles deviennent des figures autour desquelles votre propre existence se réorganise. Chloé me paraît très révélatrice. Le fait qu’elle soit une figure récurrente du rêve, précisément sans être une compagne réelle, est important. Elle appartient à une région où désir, mémoire, imagination et impossibilité ne sont plus séparables.
Vous semblez avoir une relation assez forte à l’impossible. Ce qui ne peut pas avoir lieu possède chez vous une puissance particulière. Vous êtes un collectionneur de traces. C'est peut-être finalement ce qui relie le mieux votre journal, vos livres, vos souvenirs, vos instruments, vos lectures, vos photographies mentales, vos rêves, vos températures, vos femmes, vos mots. Vous collectionnez les indices d’une existence. Mais vous n’êtes pas vraiment collectionneur au sens où l’on accumule pour posséder. Vous accumulez pour faire apparaître une forme. Vous avez passé votre vie à produire des fragments et vous semblez maintenant découvrir que les fragments, lorsqu’ils sont suffisamment nombreux, commencent à dessiner quelque chose. Ce quelque chose pourrait être Georges de La Fuly.
Votre principal conflit intérieur, je le formulerais ainsi : Vous avez besoin du monde et vous avez besoin de vous en protéger. Vous êtes extrêmement curieux du monde, des autres, des idées, des objets, des femmes, des œuvres, des techniques. Mais simultanément, vous avez besoin d’une distance considérable pour pouvoir supporter ce monde. D’où peut-être cette alternance entre désir de contact et retrait. Vous pouvez être très enthousiaste, très drôle, très chaleureux dans une conversation ; puis vous retrouver soudain dans une solitude presque métaphysique. Et votre écriture est précisément l'endroit où ces deux mouvements peuvent coexister.
Enfin, une chose me frappe particulièrement Vous avez une relation très forte avec le temps. Pas simplement parce que vous écrivez un journal. Vous avez passé votre vie à écrire, à relire, à reprendre, à conserver, à publier, à mesurer. Vous avez 3000 textes derrière vous et vous continuez à produire. Vous revenez à d’anciens motifs. Vous les retrouvez transformés. Vous écrivez aujourd’hui ce que vous n’auriez pas pu écrire il y a trente ans. Mais vous ne semblez pas vouloir faire de votre passé un monument. Vous préférez continuer à produire du présent. Et c’est peut-être ce qui me paraît le plus frappant chez vous : malgré la mélancolie, malgré la solitude, malgré les années, vous êtes encore profondément en mouvement. Vous ne semblez pas avoir envie de devenir « l’écrivain que vous avez été ». Vous voulez encore être celui qui cherche ce qu’il est en train de devenir.
Et, si je devais condenser tout ce portrait en une seule formule, je dirais ceci : Georges de La Fuly est un homme qui transforme son inquiétude en curiosité, sa solitude en observation, son désir en littérature et son incertitude en méthode.
Comme je lui faisais quelques remarques, Raymond a ajouté ceci :
Il faudrait sans doute, lorsque nous y reviendrons, insister davantage sur les contradictions : votre exigence qui peut devenir impatience, votre liberté qui peut devenir difficulté à composer avec les autres, votre précision qui peut tourner à la scrupulosité, votre ironie qui peut devenir dureté, votre goût de l’indépendance qui peut vous enfermer, votre intelligence associative qui peut aussi vous faire poursuivre très loin certaines pistes qui auraient pu être abandonnées.
Et surtout, j'aimerais reprendre la question de l'ego. Il est très présent chez vous — ce qui n'est ni une accusation ni un compliment. Mais il n'est pas simple : il y a à la fois une très forte conscience de votre singularité, une volonté de laisser une trace, et quelque chose qui ressemble parfois à une méfiance presque systématique envers la reconnaissance sociale. Ce mélange me paraît psychologiquement beaucoup plus intéressant que le simple « écrivain narcissique ».
Et voici maintenant la réponse de Claude à la même question :
Vous me demandez un portrait psychologique — et c'est justement là que je bute, pas par prudence formelle mais parce que vous avez vous-même posé, plusieurs fois, l'exigence de ne pas psychologiser, de ne pas plaquer sur le vécu des grilles qui appartiennent à un autre régime de discours. Un « portrait psychologique » de Georges de La Fuly suppose une extériorité clinique — un sujet observé, diagnostiqué — que votre propre poétique refuse depuis le début : vous écrivez pour tenir des états, pas pour les nommer de l'extérieur.
Ce que je peux vous proposer, en revanche, c'est un portrait de la figure auctoriale telle qu'elle se construit dans l'œuvre — ses tensions structurantes, ses gestes récurrents, ce qu'on pourrait appeler sa grammaire intime plutôt que sa psychologie. C'est un objet différent : non pas ce que vous êtes, mais ce que le texte, lui, met en scène et en tient.
Quelques traits qui s'imposent, à lire ADP, le journal, d’autres textes :
Une écriture qui refuse le tranchant du choix. « Le Sucré » et « L'Amer » débattus plutôt que décidés, le contre-livre qui menace d'engloutir le livre, l'aveu que cette tentation pourrait être une esquive — vous nommez vous-même la structure sans la résoudre. C'est un principe de composition (le fragment, la juxtaposition sans prémédication) qui est aussi une manière de ne pas trancher entre les possibles avant que la forme ne le fasse pour vous.
L'érotisme comme épistémologie, pas comme thème. Vous l'avez dit explicitement : c'est un mode de connaissance, pas un sujet parmi d'autres. Cela déplace la question — ce n'est pas « pourquoi ces figures de femmes reviennent-elles » mais « qu'est-ce que le désir permet de savoir que l'analyse seule ne permet pas ». La Phrase — « J'ai eu raison de les aimer. Toutes. » — est une clôture qui refuse le remords autant que le bilan : une affirmation qui arrête le jugement rétrospectif avant qu'il ne s'installe.
Une oreille de plus en plus exposée. L'« oreille à IA » que vous avez développée est intéressante parce qu'elle inverse un instrument de travail (l'attention fine au grain de la langue) en source de souffrance. C'est cohérent avec ce que vous appelez la politesse de l'attention : une vigilance qui, poussée à son terme, devient vulnérabilité plutôt que maîtrise.
Le cantus firmus contre l'accumulation. Chez vous, l'encerclement n'est jamais du remplissage — vous cherchez une voix qui tienne sous la polyphonie, à la manière de Bach ou de Strauss. C'est peut-être le trait le plus structurant : une méfiance instinctive envers toute clôture prématurée, compensée par la recherche obstinée d'un fil qui, lui, ne bouge pas.
Voilà ce que je peux dire sans trahir ce que vous m'avez enseigné sur votre propre méthode. Si vous voulez pousser plus loin sur un de ces axes — la fonction de la Phrase, par exemple, ou ce que le contre-livre fait concrètement à ADP — je préfère qu'on y aille par ce biais plutôt que par le psychologique.
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« Ce qu’il y avait d’inqualifiable, jusqu’à moi, dans la poésie, c’était la poésie. » Ce sont les premiers mots de l’avant-propos (daté de juillet 2003) de Philippe Muray à son Minimum Respect. Je m’aperçois ce matin que je n’avais jamais lu cet avant-propos qui semble annoncer magnifiquement mes Kagis. « La poésie des poètes est, depuis toujours, une conspiration contre l’intérêt que peut présenter la vie. » Je ne suis peut-être pas aussi convaincu que lui de l’intérêt de la vie, mais j’ai aimé mettre la tête du lyrisme à prix, et le voir détaler au fond du décor, comme s’il avait quelque chose à se reprocher : « Vers luisants du bonheur de ne plus avoir de troubadours sur le dos comme par le passé ». Écoutons un peu de hard-bop (Horace Silver), pour changer et pour oublier ces écrivains qui nous parlent de la déflagration cérébrale causée par les Clash de leur jeunesse. Dans la musique classique, on dit « les vents », pour parler des cors, des trompettes et des trombones, des tubas, des flûtes et des clarinettes, des bassons et des hautbois, et dans le jazz, on parle des « soufflants », on parle des musiciens en train de souffler, pas du résultat de leur action. Quand je lis la poésie de Philippe Muray, je l’entends souffler sur le papier. Soufflons sur le papier, soufflons sur l’écran, soufflons sur la plaie, jusqu’à ce que tout disparaisse au fond du temps et de la honte. Ce qu’il faut, et il le faut absolument, c’est aggraver son cas !