lundi 1 février 2021

Sur un banc (1)

— Tu crois que je pourrais m'asseoir près de toi ?

— Tu peux, bien sûr que tu peux.

— Tu fais quoi ?

— Je ne fais rien. Je regarde.

— Tu regardes quoi ?

— Rien. Je regarde le paysage, les gens.

— Mais c'est pas intéressant. Ils sont moches, les gens.

— Non, je ne trouve pas. Il y en a qui sont intéressants.

— Ah bon,  tu trouves ? T'es pas difficile. Regarde ce gros, là, il est moche, non ?

— Si tu veux, oui. On ne peut pas dire qu'il soit beau, mais il est intéressant.

— Moi il m'intéresse pas du tout. Je le trouve gros, moche, et pas intéressant. 

— Tu as peut-être raison. 

— Ben oui, j'ai raison, évidemment. Toi tu divagues un peu. Ça se voit tout de suite, que tu divagues.

— Ah oui ? À quoi tu le vois, que je divagues ?

— Ben tu restes là, sur ton banc, comme un qui ne sait pas quoi faire. T'as rien à faire ?

— Non, je n'ai rien à faire.

— Ah, c'est pour ça alors. Tu t'ennuies. 

— Non, je ne m'ennuie pas.

— Si, si, tu t'ennuies. Sinon, tu ferais quelque chose.

— Mais non, c'est justement parce que je ne m'ennuie pas, que je reste comme ça.

— Si je n'étais pas là, tu t'ennuierais. Là ça va, parce que je te parle.

— Tu es bien sûre de toi !

— Je connais la vie, moi.

— Ah oui ? Tu connais la vie ? Quel âge as-tu ?

— J'ai onze ans.

— À onze ans, on ne connaît pas la vie.

— Je connais la vie. Je la connais très bien, même. Je me souviens de tout. 

— Peut-être, mais il ne t'est pas encore arrivé grand-chose. 

— Ah si ! Plein de choses. Tu ne peux pas savoir le nombre de trucs qui me sont arrivés.

— Ah bon ? Quoi par exemple ?

— Je peux pas te dire, y en a trop. Ça n'arrête pas…

— Mais donne-moi un exemple. Une chose intéressante, qui t'est arrivée.

— Eh ben, mardi dernier, j'ai quitté Robert. On était ensemble depuis un mois. 

— Vous étiez ensemble ?

— Oui, c'était mon copain, si tu préfères.

— Il s'appelle vraiment Robert ?

— Évidemment. Si je te le dis…

— Et donc tu l'as quitté ?

— Oui. J'en avais marre. 

— Tu en avais marre ?

— Oui. Il dit des trucs, et il les fait jamais, tu vois ?

— Ah oui, oui, je vois très bien. Tu as bien fait.

— En plus il dessine mal.

— Alors là, je te comprends encore mieux.

— Tu dessines, toi ?

— Non, je ne dessine pas. Je ne sais pas.

— Moi je dessine très bien. C'est important, je trouve, de bien dessiner. 

— Très. Tu as de la chance.

— Ce n'est pas de la chance. Ma mère m'a appris. Et toi, tu as une mère ?

— Non. Enfin, elle est morte, maintenant.

— C'est normal, tu es vieux.

— Oui, je suis vieux. Et toi tu es jeune.

— Voilà. C'est la vie.

— C'est la vie. Mais tu vas vieillir !

— Mais je le sais bien. Dans quatre ans, j'aurais quinze ans. 

— Oui.

— Ma vie sera tout à fait différente, quand j'aurai quinze ans.

— Oui, c'est probable. 

— Tu seras toujours vivant, toi ?

— Ah, ça je l'ignore.

— J'espère que oui. Comme ça tu pourras comparer avec maintenant.

— Oui, je pourrai comparer. Mais je ne te reconnaîtrai plus.

— Mais moi je te reconnaitrai. Je viendrai te voir, et je te dirai : « Tu te rappelles de moi ? »

— Souviens.

— Comment ça ?

— Souviens. Tu me diras : « Tu te souviens de moi ? » 

— C'est pareil. Parce que tu seras toujours pareil, toi. 

— Ah, tu crois ça ?

— Oui. Les vieux, ils ne changent pas. Arrivés à un point, comme toi, ils s'arrêtent. 

— Ah, tu crois ça ? Ce serait bien…

— Tandis que moi, j'aurai changé. Je serai complètement différente. 

— Oui, tu seras une petite femme.

— Ah non ! Je serai une ado. 

— Oui, si tu veux, une ado.

— Je serai un peu frimeuse, j'aurai les ongles faits, et du rouge à lèvres. 

— Ah bon, déjà ?

— Bien sûr ! J'ai des copines qui sont déjà comme ça, mais ma mère elle ne veut pas. 

— Elle a raison, ta mère.

— Elle dit que c'est vulgaire.

— C'est ça, c'est vulgaire.

— Ma copine Aline elle se parfume. J'aime bien, moi.

— Mais ta mère ne veut pas.

— Non, elle veut pas. Toi, tu te parfumes aussi ?

— Oui, enfin, un peu seulement…

— Mon père, il se parfume aussi. J'aime bien.

— …

— Tu as vu, le gros il est vraiment gros, hein ! J'aime pas les gros. 

— C'est ton droit.

— J'aime vraiment pas les gros. Je sais pas pourquoi. Tu es communiste ?

— Non. Quelle drôle de question ! Pourquoi me demandes-tu ça ?

— Je sais pas, tu as une tête de communiste, un peu.

— Ah bon ! Et à quoi ressemble un communiste ?

— À toi, mais un peu, hein, pas beaucoup. 

— Comme ça c'est clair.

— Mon père il les reconnaît tout de suite. Il se trompe jamais. T'es pas homosexuel ?

— Non plus, non. J'ai aussi une tête d'homosexuel ?

— Non, pas tellement. Mais je ne suis pas encore très forte. Tu sais, ça s'apprend. En fait, tout s'apprend.

— C'est vrai. Tout s'apprend. Tu aimes apprendre ?

— Ah oui ! J'adore ça. Le dessin, la cuisine, la musique, la mode, le ski. Quand j'aurai quinze ans, je saurai plein de choses.

— J'en suis sûr !

— Tu vois, par exemple, là, avec toi, j'apprends. 

— Et qu'apprends-tu, avec moi ?

— J'apprends à parler avec un vieux, à lui poser des questions, à deviner des choses sur lui. 

— Toi aussi, tu m'apprends des choses.

— Sûrement. Tu ne connais pas bien le monde des petites filles, par exemple.

— Non, c'est vrai, je le connais mal. 

— Je suis contente, tu sais. 

— Moi aussi, je suis content. 

— J'aime bien être contente. Ça fait du bien.

— …

— Regarde, la femme, là. Tu ne vas pas me dire que tu la trouves intéressante !

— Tu sais, si tu regardes quelqu'un assez longtemps…

— Moi je n'ai pas le temps. Je suis pressée. 

— Pressée de quoi ?

— De tout. De manger, de jouer, de dormir, de voir mes copines, de grandir.

— Ne te presse pas trop, tu as le temps. 

— Je sais qu'il me reste beaucoup de temps avant…

— Avant quoi ?

— Avant d'être vieille, comme toi. 

— Tu ne le seras peut-être jamais, vieille…

— Si, si, forcément, on vieillit tous. Ma grand-mère est vieille, très vieille, même. 

— Et comment seras-tu, quand tu seras très vieille ?

— Très intelligente. J'aurai appris plein de choses. Je serai assise là, à ta place. 

— Et tu parleras avec un jeune garçon assis à côté de toi…

— Non, je n'aurai pas besoin de lui parler. Je le regarderai, et je saurai tout de lui.

— Tu crois ça ?

— Oui, parce que les vieux sont déjà morts, et les morts savent tout. 

— Mais alors, moi je suis mort ?

— …

— Alors ? Qu'en penses-tu ? Suis-je mort ou vivant ?

— Je crois que tu es à la fois vivant et mort. 

— Très juste. Et comment le sais-tu ?

— Un vieux qui serait seulement vivant ne perdrait pas son temps à parler avec moi, c'est parce que tu es déjà un peu mort que tu peux te permettre de gaspiller ce temps. Si tu n'étais que vivant, tu lirais ton journal, ou bien tu ferais la gueule.

— Tu veux que je fasse la gueule ? Pour voir ?

— Ah oui, j'aimerais bien voir ça. Mais si tu faisais la gueule, tu ne me verrais plus, je disparaîtrais, et ce serait dommage pour toi. 

— Tu as raison. Je ferai la gueule quand tu seras partie.

— De toute façon, je ne vois pas bien ce que tu pourrais faire d'autre. Tu vas t'ennuyer. Et ne me dis pas que tu ne t'ennuies jamais, je n'ai pas envie d'entendre ça. 

— D'accord, je m'ennuierai. De toi.

— Voilà. 

(…)