mardi 11 mars 2014

Pensons déjà à l'après fin du monde !



À l'UMP, Grand-Colon et Petit-Flipé sont d'accord pour ne pas être d'accord. C'est déjà immense. Depardieu je l'embrasse sur les deux joues. À cinquante et un pour cent d'impôt, si j'étais riche, je me tirerais de ce pays de tartuffes. De toute façon être français de nos jours devrait consister essentiellement à se barrer d'ici. J'hésite entre les USA et l'Albanie, mais en fait j'irais direct en Suisse, la Suisse qui est mon vrai pays. La Suisse allemande. Et je désapprendrai le français. Seul à la montagne, sans téléphone, sans Internet, avec une vache, un chien, une chèvre, et une vallée qui me sépare de mes plus proches voisins. Je ne peux pas croire que François Hollande finisse son mandat. Impossible. Ou alors c'est vraiment que les Français ont assassiné Dieu. J'avais déjà un vague soupçon… Les cons seraient certainement d'accord si on mettait son existence aux voix (je parle de Dieu, pas de l'autre à qui on a dit qu'il était président). Un peu comme ces abrutis qui se réveillent un beau matin, le cul encore fumeux, ou fumant, et, à peine assis sur leur matelas, se grattent la tête en s'exclamant : « Eureka ! Je sais : après la mort, rien n'existe, on est mort ! »  Ce matin, je rêvais que j'étais en compagnie d'une jeune fille très jeune, très belle, très intelligente, bandante comme je peux pas vous dire. On était dans un bar. Je me lève pour aller pisser, et, en arrivant aux chiottes, je me vois dans une glace : Merde, je ne me suis pas reconnu. Le look gothique, et vingt-cinq ans de moins, des cheveux longs, noirs, les sourcils teints. Quand je suis revenu à la table que je venais de quitter, c'était Laurence Parisot qui sirotait un lait-fraise en fumant des Pall Mall rouges. Ne plus jamais dire un mot en français, voilà mon rêve. Je lirais Proust en m'extasiant sur cette langue étrange, et barbare, mais quand-même pas Annie Ernaux ou Juan Asensio. Too much ! Je regarderais BHL à la télé, sans le comprendre, et je le trouverais gothique, lui aussi. Je n'ai jamais rien lu d'aussi drôle que : « Parce qu’il préfère le "ça" du bistrot au "cela" qu’aurait employé n’importe quelle plume de la NRF ou du Mercure de France, on croit que le reste est à l’avenant. Et donc qu’il a tout naturellement utilisé "commencé" plutôt que son synonyme "débuté", qui sans être pédant, est d’un registre un poil plus soutenu. » C'est Grégoire Leménager qui écrit ça dans le Nouvel Obs. Grégoire, écoute-moi, mon petit, écoute le vieux qui te parle avec compassion et désintéressement. Achète-toi un jeu video pour Noël mais laisse tomber la littérature. Elle ne t'en voudra même pas. De toute façon, toute flippée qu'elle est, elle ne s'en rendra pas compte. 

dimanche 9 mars 2014

Ma préparatrice se shoote au tétraplégique !


Et voilà, ça continue ! Ils ont supprimé le Myolastan ! Abrutis, gougnafiers, têtes de lard, thénardiers, malfaisants ! Je ne sais pas ce que j'ai, mais il suffit qu'un médicament me soit prescrit pour qu'on le supprime séance tenante ! Veulent pas que je me soigne, les enflures ! J'ai déjà connu ça avec le Vioxx, qui était le seul anti-inflammatoire qui marchait bien. Ensuite il y a eu le Di-Antalvic. Heureusement, j'en avais acheté cinquante boîtes juste avant sa disparition. Viscéralgine, pareil ! Il y en a eu d'autres dont j'ai oublié les noms et l'usage, vous pouvez me croire sur parole. À croire que quelqu'un me surveille ; si un médicament me fait du bien : Paf, interdit ! Je demande à la préparatrice pourquoi le Myolastan (qu'elle appelle le tétrazépam, évidemment) a été interdit. Elle me répond que les toxicos l'utilisaient pour se shooter ! Alors ça c'est la meilleure de l'année ! Mais alors, Nicole, va falloir interdire beaucoup de choses, t'es au courant ? Les coûteaux, les ciseaux, les cutters, la morphine, et même les sièges des chiottes. Pourquoi ? Eh bien rien n'empêche le taré de service de le démonter et de vous le balancer sur la tronche depuis sa fenêtre, quand il s'ennuie ! Il va falloir aussi penser à construire des voitures en chewing-gum ou en coton hydrophile, pour qu'un chauffard furieux ne puisse pas vous faire de mal en cherchant à vous passer sur le corps ! Et les assiettes que les époux s'envoient à la tête à la moindre dispute du dimanche soir, il faudra dorénavant remplacer la porcelaine de Limoges par du carton, et encore, pas trop dur, le carton, parce que c'est vicieux, un époux en colère. Maintenant que j'y pense, le Myolastan, ça fait déjà un moment qu'il avait été supprimé, puisque médecins et pharmaciens, dans un bel et euphonique ensemble, avaient décidé de ne l'appeler plus que par le nom de sa "molécule", le tétrazépam. Il faut que je pense à me renseigner sur ce qui constitue le pain au niveau moléculaire, car la semaine prochaine, il est fort possible que cette denrée soit désignée par le nom des molécules que ces vicelards de boulangers nous forcent à ingurgiter sans que nous nous en doutions.

Mais tout ça m'a donné soif, je vais aller m'envoyer un verre d'H2O bien frappé ! 

samedi 8 mars 2014

Pauvre Tavernier


Hier-soir j'ai regardé Quai d'Orsay, le dernier film de cette grosse baderne de Tavernier. Il se confirme que ce type est l'un des plus mauvais cinéastes qu'on ait connus depuis très longtemps, en plus d'être un prétentieux bouffon qui se prend pour un intellectuel. N'importe quelle série américaine est mille fois supérieure à ce film idiot. L'avantage de ce genre de navets est qu'ils étalent avec une netteté implacable les pauvres tics et les faiblesses insignes de ces fameux acteurs français (je ne sauverai que Niels Arestrup) que soi-disant le monde nous envie. Tout ce que la France a de plus ridicule, de bouffi, de farcesque, mais surtout de conforme (aux sacro-saintes valeurs humanistes qui nous viendraient des Lumières et devant lesquelles il conviendrait de se prosterner cinq fois par jour) à l'air du temps est caricaturalement aligné ici, catalogue terriblement poussif mais impitoyable qui nous révèle la bêtise contemporaine avec une cruauté magistrale. Comme toujours, dans le cinéma français d'aujourd'hui, celui-ci parle tout seul, je veux dire qu'il dit bien autre chose que ce que croient lui faire dire ces cinéastes qui ne sont que des tâcherons idéologues ne maîtrisant même pas les armes qu'on leur confie, bien qu'ils se répandent à longueur de journaux et télés sur leurs formidables jouets, sur ces merveilleux jouets qui leur évitent, croient-ils, d'avoir à penser, ne serait-ce qu'un peu. Mais finalement, il suffit de noter les noms des acteurs principaux de ce triste pensum pour y voir clair : Thierry Lhermitte en ministre des Affaires étrangères qui ne lit qu'un seul auteur : Héraclite ! On se pince très fort mais on continue à dormir. Comme par hasard, Julie Gayet et Jane Birkin sont de la partie, et le générique de fin est émaillé d'un "bêtisier", ce qui suffirait largement à connaître l'essentiel de ce film sans l'avoir regardé. J'aurais dû m'appliquer ces bons conseils. 

Pauvre Tavernier. Entre Autour de minuitDans la brume électrique, et Quai d'Orsay, s'il possédait ne serait-ce qu'un peu d'amour propre, il brûlerait ses films, pour qu'on ne puisse pas en garder trop longtemps le souvenir consterné. 

vendredi 7 mars 2014

Shéhérézade (3)


Alors voilà. Tout à coup, je me dis : Shéhérazade, c'est aussi ce type qui marche sur un câble entre les deux tours de Manhattan, en 1974. J'entends le cor anglais, en le revoyant, son balancier dans les bras. Être à la pointe du monde, là où l'on est seul. C'est ça, Shéhérazade. Ça n'a rien à voir avec un exploit, bien sûr. C'est pour cette raison que ce genre de choses est absolument incompréhensible de nos jours. Si Petit (il se nomme Petit, ça ne s'invente pas !) marche sur un fil à 400 mètres de hauteur, tout le monde désormais vous parle de son exploit, et donc personne ne voit ce que ce type est en train de faire. Ils ne le voient tout simplement pas. Ils pensent : 400 mètres, et ils pensent : exploit. Et leurs yeux se ferment. La douceur des clarinettes, dans le Shéhérazade de Maurice Ravel, est-ce un exploit ? Jouer une sonate de Mozart au piano, est-ce un exploit ? Aimer une femme, est-ce un exploit ? Vivre, est-ce un exploit ? Mettre au monde, est-ce un exploit ?

Une fourmi est capable de porter cent fois son poids. Vous imaginez, c'est comme si un homme portait une charge de dix tonnes. Est-ce un exploit ? La fourmi est incommensurablement plus forte que l'homme, et pourtant nous l'écrasons du pied, sans y penser plus que ça. François Hollande est arrivé "à la tête de l'État", alors que manifestement il est idiot, beaucoup plus idiot que la plupart des Français. Ça c'est un exploit ! 

En revanche, qui, dans les soixante millions de Français, serait capable d'écrire le Tombeau de Couperin ou les Oiseaux tristes ? Pas un seul. Plus il y a d'exploits, dans le monde, moins il y a d'art. 

Personne ne parle jamais de Philippe Petit. On s'en fout absolument, de Philippe Petit, dans la France merveilleuse de M. Hollande. Comme de Ravel, comme de Debussy, comme de Couperin, comme de Dutilleux, comme de Chausson. La France veut des exploits, et vendre des Mirages. 

jeudi 6 mars 2014

Shéhérazade (1)


Nous écoutions Shéhérazade, de Maurice Ravel.

mercredi 5 mars 2014

Le juif qui jouait (mal) du violon


La journée a été longue. Ils l'ont passée à écouter des violonistes, afin de tenter d'en recruter un pour l'orchestre. Le niveau est catastrophique, la clochette retentit très vite et très souvent, au bout de quelques mesures seulement, et les candidats défilent, avec une monotonie accablante. Le dernier candidat n'est pas meilleur que les autres, loin de là, mais le chef, Armin Jordan, lui demande de continuer à jouer, de présenter d'autres morceaux, ce dont s'étonnent les autres membres du jury. L'un d'eux, qui n'en peut plus, demande à Jordan à quoi ça rime, puisqu'il est évident que ce pauvre violoniste ne convient pas, à quoi le chef suisse fait cette réponse : « Laissez-le jouer. Pour une fois que j'entends un juif qui ne sait pas jouer du violon, j'ai envie d'écouter. » 

Mais voici le plus intéressant, qui est la remarque que fait Christian Merlin, qui rapporte cette anecdote : « Un autre aurait été traîné devant les tribunaux, mais on savait qu'avec Armin Jordan ce plaisir de choquer cachait un cœur immense et un humanisme généreux qui n'étaient nullement ceux d'un antisémite. » Je vous la répète, pour que vous puissiez bien en saisir le délicieux fumet. « Un autre aurait été traîné devant les tribunaux, mais on savait qu'avec Armin Jordan ce plaisir de choquer cachait un cœur immense et un humanisme généreux qui n'étaient nullement ceux d'un antisémite. » Je résume. Si quelqu'un qui ne s'appelle pas Armin Jordan fait cette même plaisanterie, il convient de le traîner devant les tribunaux. Il est évident qu'il est antisémite. Il est évident, en outre, qu'il n'est pas en possession d'un cœur immense. Il est non moins évident qu'il ne peut pas à la fois faire preuve d'un humanisme généreux et prononcer ces quelques mots. Mais s'il s'appelle Armin Jordan, si, c'est possible. Mais quand-même. Attention ! Si toi aussi tu veux affirmer que les juifs sont plutôt de bons violonistes, en tout cas très souvent, et qu'en conséquence un juif qui n'est pas doué pour le violon fait exception, tu ferais mieux, mon ami, de t'assurer de vérifier ton patronyme. Si celui-ci commence par Jor et finit par dan, et s'il est précédé du prénom Armin, tout va bien. Sinon, abstiens-toi. Même en Suisse, il existe des tribunaux qui seraient ravis de te rappeler que "le plaisir de choquer" n'est pas encore octroyé de manière tout à fait démocratique. Oui, je sais, je sais, tu penses toi aussi posséder un cœur immense et un humanisme généreux, mais si tu le penses, c'est justement parce que c'est faux. Tu comprends ? Non ? Alors tu es mûr pour le tribunal. 

Jacques Brel


— Georges, que pensez-vous de Jacques Brel ?

— Je le trouve beau.

— Mais à part ça ?

— Avez-vous regardé les images du 11 septembre qu'on peut voir ces jours-ci ?

— Je ne vois pas le rapport avec Jacques Brel !

— Vous ne voyez rien du tout, je sais. Je les ai regardés, moi, j'ai passé des heures à regarder ça. C'est d'une beauté à couper le souffle. 

— Pardon ?

— J'avais été très choqué en 2001 par les propos de Stockhausen, mais je crois que je comprends aujourd'hui ce qu'il voulait dire. 

— Revenons à Jacques Brel…

— Il m'a fallu 11 ans pour comprendre de quoi il parlait. 

— Jacques Brel ?

— Non, Stockhausen. 

— Écoutez, Georges, je crois qu'on va arrêter cet entretien, si vous persistez à faire de la provocation. 

— Je ne fais aucune provocation. Arrêtez votre magnétophone si vous voulez, mais vous ne m'empêcherez pas de penser…

— Ah, ne me faites pas le coup de la censure, hein ! Pas vous !

— Je ne parle pas de ça. Enfin, peut-être que si, justement. On ne peut jamais, jamais, jamais, dire qu'on n'est pas un. On ne peut jamais, jamais, jamais expliquer… enfin, je veux dire, on ne peut jamais parler sincèrement, simplement, honnêtement, c'est impossible, et parfois je me demande pourquoi. Je ressens toujours un malaise terrible à écouter parler les gens, à les voir ne pas dire, à les entendre dire autre chose que la simple vérité, que les choses "telles qu'elles sont"… C'est plus fort que nous, nous ne pouvons pas faire autrement, il faut que nous donnions de nous une image, sinon aimable, du moins favorable, qui nous semble à nous intéressante et surtout conforme à l'idée que nous voudrions que les autres se fassent de nous. J'aime ça, je n'aime pas ça, presque toujours, ça signifie : regardez comme je suis intéressant, comme mes goûts sont en accord avec le personnage que j'interprète. La cohérence est l'ennemie du genre humain. Je suis sensible à ça, sans doute en grande partie à cause du concert. J'ai vu dans ma vie des centaines de concerts, de toutes sortes, et j'ai toujours, depuis que je suis tout petit,  ressenti ce malaise, vous savez, quand les autres, après le concert, vous demandent ce que vous en avez pensé, ou vous expliquent ce qu'ils en ont pensé. La plupart du temps, vous n'en pensez rien, rien du tout. Mais il est impossible de le dire. Alors immédiatement (mais l'adverbe est très mal choisi, justement), vous commencez à faire fonctionner la machine. 

— De quelle machine parlez-vous exactement ?

— Je parle de ce mécanisme extrêmement complexe, qui s'élabore à l'intérieur de vous dès que vous vous trouvez face à une œuvre d'art ou à quelque chose que vous prenez comme tel, qui met en branle des dizaines de catégories, ce mécanisme qui fait intervenir les sensations, les sentiments, la morale, la psychologie, l'intelligence, la physiologie, la mémoire, la peur, le désir, l'ambition, l'instinct de survie, la jalousie, j'allais oublier la culture (au sens ancien), et même peut-être l'angoisse de la mort. Comme je suis musicien, chaque fois que j'entends des gens autour de moi donner leur avis sur un concert, sur un disque, je me sens mal à l'aise parce que je sais immédiatement qu'ils ne disent pas la vérité. C'est comme si une forêt de signaux lumineux s'allumaient précipitamment les uns après les autres au-dessus de leur tête, ces signaux lumineux étant reliés chacun à une des catégories dont je viens de parler. Aucun n'est en lien avec la musique ! C'est ça qui est fascinant. Les "jugements" sont toujours émis en fonction de tel ou tel impératif extrinsèque et contingent. Vous allez me dire qu'il en va ainsi de tous les jugements, que ce n'est pas propre à la musique, et vous aurez raison, mais il me semble que c'est particulièrement vrai en ce qui concerne la musique, peut-être paradoxalement parce que la musique est l'art qui est en relation avec tout. La musique donne trop d'informations au cerveau, il y a une espèce de sidération à se trouver face à une symphonie de Beethoven. Qu'en penser ? C'est impossible à dire, à expliquer, à résumer, à transmettre. C'est comme une décharge électrique, mais une décharge électrique qui fait penser, et qui fait penser avec le corps. Elle vous atteint à un moment donné, durant un laps de temps délimité, et pourtant elle met en jeu le temps total de votre vie, y compris celui que vous n'avez pas encore vécu par vous-même. La musique, elle, a déjà vécu la vie que vous allez ne pas réellement vivre, ou pas complètement, en tout cas. Elle vous rappelle par anticipation que vous n'allez pas habiter votre corps, votre demeure, à chaque instant de votre vie, que vous vous êtes absenté bien souvent de votre vie, tandis que le bruit du monde, lui, persistait, donnait la mesure, sotto voce,  du drame en cours. Ceux qui s'occupent du son parlent du signal sur bruit, pour désigner le son pertinent, ce qui se dresse hors du déchet, et qui fait sens, pour l'auditeur. L'être humain est plongé dès sa naissance dans une rumeur qui ne cesse jamais. Même au plus profond de nous, quand nous faisons silence, quand tout autour de nous est silencieux, cette rumeur est là (le "dialogue intérieur" ne cesse jamais), elle bruit (oui, "bruit" est aussi une forme verbale, ce n'est pas seulement quelque chose que nous recevons passivement !), elle est le signe audible de la vie, dont nous sommes à la fois les exécutants, les réceptacles et les transmetteurs. La musique est un arrachement à la vie, à la vie qui bruit sans le savoir, à la rumeur du monde, elle est la conscience qui informe cette rumeur, qui la fait s'arracher à elle-même, qui lui fait rejoindre le temps dans une conjonction (presque) impossible. Je pense à ces sons qui n'existent pas. Je pense aux descriptions de ceux qui étaient dans les tours, le 11 septembre 2001, et qui parlent de ce qu'ils ont entendu. Je pense à ce son que j'ai entendu, en 1995, lors du tremblement de terre qui a eu lieu en Haute-Savoie cet été-là. Ce sont des sons qui ne sont pas au catalogue. La rumeur du monde, c'est une infinité de sons, moins quelques uns. Ces quelques uns peuvent être les sons de la catastrophe, ou les sons de la musique. C'est pour cette raison que je parle de sidération, face au Quintette de Schubert par exemple, ou encore face au mouvement lent de la sonate Hammerklavier, joué par Gilels. Quelque chose se dresse, devant vous, quelque chose se constitue là, soudain, qui échappe au catalogue prévu par le monde humain, quelque chose vous permet, si vous empruntez ce véhicule, de vous retrouver ailleurs, véritablement ailleurs, c'est-à-dire d'échapper à la mort. Vous savez, on parle toujours du silence après Mozart "qui est encore du Mozart", mais cette image n'est pas une image, c'est la stricte vérité. Le son vrai provoque un silence inouï, inouï au sens propre, comme si le monde se taisait, soudain, face à l'événement, l'avénement de la vérité (et la vérité ne se trouve jamais dans un dialogue). L'air du catalogue de Don Giovanni, cette pure merveille, c'est un peu la mise en situation théâtrale de ce que je vous explique. La femme qui n'est pas au catalogue est la femme que tous les Don Juan cherchent en vain. Les hommes chantent dans l'espoir de faire cesser le catalogue infini avec lequel ils sont tous nés. 

— Nous nous sommes un peu éloignés de Jacques Brel, Georges !

— Ah bon ?

— Oh, et puis zut ! De toute manière vous n'en faites qu'à votre tête, toujours ! 

— Voulez-vous que nous parlions de Georges Brassens ?

— Ah non alors ! Non Merci. J'ai entendu la leçon !

— Dommage. Avec un prénom pareil, ça devait être quelqu'un de bien !

mardi 4 mars 2014

La Rédemption par l'opéra


Sur Facebook, l'inénarrable Guilaine Depis écrit que son opéra favori est Tannhaüser. Ma foi, je ne vois rien de répréhensible à aimer Tannhaüser et à le faire savoir, cela va sans dire. De là à prétendre — même et surtout si c'est vrai — qu'il s'agit de "l'opéra favori", voilà qui peut surprendre, un peu. Elle ajoute, pour faire bonne mesure sans doute, que l'autre "opéra favori", pour elle, est Giulio Cesare, de Haendel. C'est un peu comme si je disais que ma symphonie préférée est la symphonie en ut de Bizet. Oui, je sais, Glenn Gould a bien dû prétendre une chose pareille, mais on est habitué à ses mensonges. Bon, Bizet n'est peut-être pas le meilleur exemple, d'accord. Alors, je ne sais pas, moi, c'est un peu comme si j'affirmais que mon quatuor préféré est le quatrième de l'opus 18 de Beethoven. Il est très beau, le quatrième quatuor de l'opus 18, mais enfin, il faudrait être sacrément gonflé, ou un peu idiot, ou il faudrait aimer la provocation plus que de raison, pour prétendre que c'est la meilleure pièce de Beethoven, la plus importante, la plus belle et la plus chère à notre cœur, et de surcroit le meilleur quatuor jamais écrit. 

Comme je lui écris que je suis un peu surpris de son choix, elle me répond qu'elle persiste et signe, qu'elle aime beaucoup Wagner, et que d'ailleurs elle connaît TOUT Wagner, sauf Tristan et les Maîtres chanteurs. Sauf Tristan ??? Dire qu'on connaît Wagner sans connaître Tristan, c'est un peu étonnant, bien entendu. C'est un peu comme de prétendre qu'on connaît TOUT Bach, sauf la Passion selon saint Matthieu, sauf la Messe en si, sauf les Cantates, et sauf, je ne sais pas, moi, les Goldberg… Oui, mais elle connaît Rienzi ! Elle ne mentionne ni les Fées, ni la Défense d'aimer, ni les Wesendonck Lieder, ni Siegfried Idyll, ni la Cène des apôtres, mais on sent bien que ce n'est pas l'envie qui lui manque. Et puis d'ailleurs elle est "membre bienfaiteur du Cercle National Richard Wagner de Paris depuis juillet 2010". Alors, hein ! On peut aller se rhabiller…

On sait que les wagnériens, en général, sont peu regardants sur l'honnêteté et la modération, et qu'ils n'hésitent jamais à vous écraser de leur abyssal mépris, aussi bête qu'enfantin, en plus d'user de tous les moyens à leur disposition, quand il s'agit pour eux de vous réduire en miettes, vous qui avez le front d'aimer autre chose que les opéras de Wagner, dans la musique, mais là il s'agit d'autre chose puisque l'autre phare que notre Guilaine Depis nationale propose à notre admiration est Giulio Cesare. Non, nous n'avons pas affaire ici à l'un des ces wagnériens hystériques qui ont consacré une vie entière à leur idole, et qui, pour ce faire, se croit obligés de dénigrer tout ce qui n'y ressemble pas. C'est bien d'autre chose qu'il s'agit. Même si l'opéra, dans la musique, est le genre dans lequel se recrutent le plus volontiers ceux qui n'aiment pas la musique, on peut au moins leur accorder ce crédit de ne pas l'aimer avec beaucoup d'amour et de ferveur.

C'est un peu plus subtil, même si sans doute moins sympathique, finalement. Il s'agit plutôt du syndrome de l'entrée des artistes, si je ne m'abuse. Vous savez, ces gens qui ne ratent jamais une occasion de vous expliquer que ce qu'ils aiment pas-dessus tout, c'est d'entrer dans une cathédrale par la petite porte de côté (qui est d'ailleurs le plus souvent la seule ouverte, désormais (comme ça, tout le monde est content)) plutôt que par l'entrée principale. Ce qu'ils aiment, dans la vie, ce sont les exceptions, les défauts, les entrées latérales, les chemins de traverse, la maladresse, la fêlure, la fragilité, la faille, l'erreur, le compositeur que personne ne connaît, le peintre dont personne n'a jamais entendu parler, l'écrivain à compte d'auteur, l'émission de télé qui passe à trois heures du matin, et, parmi les grandes œuvres du grand compositeur que tout le monde connaît, l'œuvre mineure, celle que personne n'écoute jamais (sauf eux, qui l'écoutent toute la journée), celle qu'ils sont les seuls à aimer, parce que dans le corpus du compositeur, elle est tellement singulière, précisément, que du coup elle n'est presque pas "de lui". « Tu vois, moi, j'adore cette sonate parce qu'on dirait vraiment pas du Mozart… » est une phrase qu'ils adorent s'entendre prononcer. Ils trouvent les entrées principales assez vulgaires, on va dire. Les œuvres de Schumann qui ressemblent à du Schumann… Pffff… Quel intérêt, franchement ! Au chef-d'œuvre unanimement reconnu et admiré, ils préféreront toujours le petit pan de mur jaune qu'ils sont les seuls à voir. Ce sont des amoureux du détail qui tue, détail qui, juste avant de perpétrer son meurtre, signale l'amateur éclairé d'une céleste lumière, celle de la sainte Singularité.

Tannhaüser est un magnifique opéra, rien à dire à cela. Mais enfin, si Wagner n'avait composé que Tanhhaüser et Lohengrin, vous pensez vraiment qu'on en parlerait encore ? Tristan, c'est Wagner, ou Wagner, c'est Tristan, je ne sais pas. Si on ne connaît pas, si on n'aime pas Tristan, on ne peut pas dire qu'on connaît et qu'on aime Wagner, c'est impossible. Peut-on affirmer aimer Beethoven sans connaître l'opus 111 et la cinquième symphonie ? Peut-on parler sérieusement de Mozart sans connaître les Noces et ses dernières symphonies ? Peut-on se déclarer schubertien si l'on ignore le Quintette et les Lieder ?

Mais revenons à l'opéra, puisque c'était le commencement de la dispute. Encore une fois, aimer Tannhaüser, l'aimer à la folie, même, ne me dérange pas plus que ça. Chacun ses marottes. Mais enfin, quand on y pense, et pensons-y un peu, justement : Vivaldi, Monteverdi, Rameau, Mozart, Beethoven, Rossini, Gluck, Weber, Verdi, Puccini, Bellini, Strauss, Schoenberg, Berg, Moussorgski, Tchaïkovsky, Stravinsky, Debussy, Messiaen, et j'en laisse volontairement beaucoup de côté, ça fait tout de même beaucoup de chef-d'œuvres, dont beaucoup *** allègrement ce bon Tannhaüser. Il est vrai qu'il ne faut pas établir de hiérarchies si l'on ne veut pas finir au cachot, de nos jours, donc je m'arrête là, et je renonce à dire qu'un opéra, parmi ceux des compositeurs que je viens de citer ici, pourrait facilement *** Tannhaüser. Mais si l'on n'entend pas le dénivelé extraordinaire qui existe entre Tannhaüser et Tristan, ou entre Tannhaüser et le Ring, je crois qu'on démontre par là-même qu'on n'entend pas grand-chose et, dans ce cas-là, il vaut mieux retourner aux sources de l'opéra, dont certaines au moins sont plus faciles à écouter qu'un compositeur comme Richard Wagner. Peut-on véritablement entendre Wagner sans aimer Don Giovanni ou Fidelio ? Je n'en suis pas sûr.

Mais je vous ai gardé le meilleur pour la fin. « De Wagner vous devriez lire Das Judenthum in der Musik car on oublie souvent que Wagner à plus écrit de prose que de musique. » Là ce n'est plus Guilaine qui parle, c'est un certain Maxime Fellion. On sent immédiatement le mec malin, très fin, hyper au courant tu vois, qui, lui, sait ce qu'il y a à savoir du gars Wagner… Parce que bon, Tannhaüser ou Parsifal, à la limite, quoi, on s'en branle un peu, on va dire, tu vois. Non, c'qui compte, à mon humble avis tu vois, mais bon, c'est que Wagner était antisémite et qu'il a composé sa musique tout spécialement pour le IIIe Reich. Ça ça-fait-sens. D'ailleurs, quand on écoute France-Culture, le discours est exactement le même. Wagner ? Ah oui, l'antisémite, le musicien officiel des Nazis ! Tous ces gens se moquent éperduement de la musique qu'il a pu écrire, évidemment. D'ailleurs, cette musique, ils sont tout à fait incapables de l'entendre pour ce qu'elle est, alors ils sont très heureux de pouvoir haïr Wagner pour une bonne raison. Il ajoutent ainsi une surdité intellectuelle à une surdité auditive, et ces deux surdités conjuguées produisent une assomption morale dont ils ne cessent de se féliciter, encore étonnés que leur inculture crasse puisse ainsi donner d'aussi bons résultats sur le baromètre de la conformité sociale et "culturelle". À mon avis, il n'y a là rien d'étonnant, mais il ne faut pas les dégriser inutilement, sinon ils vous mordent.

Eh bien moi, de Wagner, puisqu'on est dans les écrits, je vous conseille sa correspondance avec Franz Liszt, qui est passionnante, et qui démontre s'il en était besoin que Richard Wagner était quelqu'un d'extrêmement intelligent, en plus d'être un des plus grands compositeurs qui aient jamais existé. C'est que, figurez-vous, pour être capable d'écrire la Tétralogie, ou Cosi fan tutte, ou la sonate Hammerklavier, il faut être intelligent (en plus d'être un génie).


lundi 3 mars 2014

Bruckner l'infâme piétiné par ses chevaux, même


Nous n'avons pas réussi à compter les notes que joue un musicien du pupitre des premiers violons dans la Septième de Bruckner. En revanche, nous sommes parvenus à le faire pour ce qui concerne le percussionniste. Il joue très exactement UNE (1) note, en plein milieu de l'œuvre. Une note en une heure et quart de musique, ce qui oblige le pauvre homme à assister à la totalité du concert. C'est scandaleux ! Il s'agit là d'un cas patent de perversion compositionnelle et d'indiscutable discrimination. On savait déjà que Bruckner était catholique, ce qui est très grave, mais voilà en plus qu'on vérifie que c'était un authentique nazi (il admirait beaucoup Wagner) qui n'a vécu que dans le but inavouable de préfigurer un certain Éric Zemour. Nous sommes heureux et fiers de dénoncer cet horrible personnage qui continue, dans certains cercles nauséabonds, de faire des ravages, avec sa musique patibulaire, que décrivait déjà si bien à l'époque un certain Eduard Hanslick : « Ses intentions poétiques furent, pour nous, tout sauf limpides—peut-être un peu comme si la Neuvième de Beethoven avait donné son amitié à la Walküre de Wagner pour finir piétinée par ses chevaux. » Tout sauf limpide ! Tout est là, en vérité. Cette musique est l'emblème scandaleux de tout ce que le passé a de trouble, de sombre, d'opaque, d'ambigu, de nauséabond, tout ce dont nous autres modernes nous sommes débarrassé avec le succès qu'on sait. Ne retombons pas dans les poussiéreuses ornières d'un Moyen Âge toujours avide de renaître de ses cendres. Il faut militer pour faire interdire la musique de Bruckner dans la République fronçaise. Les jeunes générations nous remercieront.

NB. Si vous connaissez des gens qui écoutent encore cette musique, faites-nous savoir à ce numéro vert : 09 87 65 43 21

Cédric Karon

Une respiration


Pourquoi, mais pourquoi ne me suis-je pas mis au contrebasson, dans l'enfance, au lieu de faire du piano ! Quel idiot ! Jamais eu le moindre flair, le pauvre Georges… Didier Goux m'écrit que je lasse avec mes textes sur Luna et je le sais bien et je m'en fous. Cinq mètres de colonne d'air ! Je ne sais pas si j'aurais été capable de ça. Je suis un tuberculeux refoulé, ça n'aide pas. La seule vraie activité d'un homme digne de ce nom est de lasser. Si vous ne lassez pas vos amis, c'est que vous n'êtes pas un homme. Et les petites amies ? Pareil. Et les grosses ? Elles sont plus difficiles à lasser, c'est vrai. Le contrebasson, ça doit être lassant, à force. On ne peut pas dire que le répertoire soit énorme. Non, on ne peut pas dire ça. On ne peut dire grand-chose, finalement. Dès qu'on a envie de dire quelque chose, on se dit : Ah non, ça je ne peux pas le dire. Le problème des pianistes, je vais vous dire ce que c'est. Ils peuvent tout jouer. Absolument tout. Une pièce pour cent-quarante musiciens comme une pièce pour piccolo solo. Ça fausse le jugement. On finit par croire qu'on peut tout dire. Qu'on a tout dans les mains, qu'il suffit de s'asseoir et d'y aller. La mégalomanie des pianistes est insondable. Ils ne se lassent jamais d'eux-mêmes. Ils peuvent rester des jours, des semaines, des mois, des années en tête à tête avec eux-mêmes, sans se lasser. C'est très mal vu. Et vous ne vous ennuyez pas ? Non. Pas un tout petit peu ? Non. Mais si, c'est forcé, tout de même ! Bon, bon, si vous y tenez. Il ne faut pas contrarier ceux qui s'ennuient. Il ne faut contrarier personne, d'ailleurs. 

Jérôme est mort à deux ans. Il n'a pas pu respirer très longtemps. On m'a donc chargé de respirer un peu pour lui. De lui augmenter la colonne d'air. Je fais ce que je peux. Longtemps, très longtemps, j'ai eu envie de vomir le matin. Si je ne dormais pas dix heures, la moindre parole me donnait des spasmes terribles, impossible de parler jusqu'à midi au moins. Le matin, j'ai mis très longtemps à comprendre que c'était ce moment où les rêves continuent plus ou moins à vivre en nous, comme un contrepoint diffus au jour qui se lève. Fade out / fade in, comme on dit dans les mixages audio. Quand ces envies de vomir me prennent, c'est comme si je me trompais de voie respiratoire, c'est comme si Jérôme respirait à travers moi, avec sa pauvre petite cage thoracique abîmée. Parler, le matin ? J'aurais adoré. J'aurais adoré jouer un do, un mi, un sol, avec un contrebasson, tranquillement, comme ça, au petit déjeuner. Et aussi connaître Charles Munch. 

dimanche 2 mars 2014

Histoire de trois notes




Charles Munch à un contre-bassonniste :

« Jouez-moi un do.

— Brkroukrnouchrouzenczeuhre…

— Jouez-moi un mi.

— Bkcdkouuhouckdlmouurrh…

— Jouez-moi un sol.

— Schbrouzenkcdkokroukmrhh…



— Bon, jouez-moi ce que vous voulez ! »

vendredi 28 février 2014

L'art en territoire ennemi


J'ai assez tapé sur Didier Goux le blogueur pour ne pas me sentir obligé de reconnaître mes erreurs. Ayant son livre (En territoire ennemi) en mains, depuis quelques jours, je suis bien obligé de reconnaître que je l'ai souvent mal lu, lorsque ces mêmes textes étaient publiés sur son blog. La chose est assez malaisée à expliquer, et d'autres que moi le feront certainement très bien, mais il semble évident qu'on ne lit pas de la même manière un texte publié sur le Net et ce même texte imprimé sur les pages d'un livre. J'en étais d'ailleurs intimement persuadé depuis longtemps, mais j'en ai maintenant la preuve éclatante. J'avais déjà lu des textes sur écran alors que je les connaissais pour les avoir lus dans des livres, mais je n'avais pas encore eu l'occasion de faire l'expérience inverse. C'est chose faite grâce à Didier Goux et je l'en remercie. Il y a dans son livre des textes vraiment excellents et je pourrais en citer beaucoup. Commençons par celui-ci qui me semble important.



L'art

Tout le monde aime l’art et les artistes – surtout de nos jours, pensez ! Tout le monde excepté ceux qui les haïssent, mais dont la haine se voit peu parce qu’elle s’affuble d’un bon sourire et de mille gesticulations gracieuses. Et leur nom est Légion car ils sont fort nombreux. 

Comment peut-on détester l’art, ou plus exactement pourquoi le déteste-t-on ? Il y a probablement plusieurs raisons réunies en faisceau, mais comme je n’ai pas la patience de les désassembler j’en retiendrai une, qui me semble promise à un avenir chaque jour plus assuré. Un artiste est au départ un poupon comme nous le fûmes vous et moi, mais qui, par la suite, développe une vision du monde, une compréhension de lui-même et des autres plus profondes, plus larges et plus colorées – on pourrait dire plus charnelles, peut-être – que les autres poupons grandis autour de lui. En un mot, il devient un être supérieur : vilain mot. Non content de l’être, il nous l’affirme et le prouve par l’œuvre qu’il crée ; non pas par vanité mais pour tenter de nous faire partager cette vision et cette compréhension – pour nous en faire profiter. De cette supériorité, tranquillement posée comme une évidence, naît presque automatiquement la haine ; laquelle s’exprime, à notre époque, principalement de deux manières, qui ne s’excluent pas l’une l’autre.

La première consiste à noyer le poisson, c’est-à-dire à diluer l’art dans tout ce qui l’entoure de près ou de loin, comme on rend inoffensif l’alcool par les litres d’eau dans lesquels on le disperse. C’est ce que font tous les jours les modernœuds angéliques qui affirment la main sur le cœur que tout art en vaut un autre, qu’il suffit qu’un artiste se proclame tel pour l’être effectivement, qu’un excellent chef cuisinier vaut un grand peintre et qu’un auteur de polars est l’équivalent d’un compositeur de symphonies – les comparaisons pouvant être multipliées à l’envi, avant d’être vigoureusement mixées en tambouille dans le grand chaudron de la “culture”. Bien entendu, et sous nos yeux, ces angéliques se transforment illico en dogues prêts à mordre, si jamais on en vient à mettre quelque peu en doute la saveur du brouet ainsi obtenu. 

La seconde voie d’expression de la haine de l’art est plus détournée – je n’ose pas dire plus subtile. Elle consiste à suggérer, à laisser entendre (voire à dire carrément) que oui, en effet, les grands créateurs donnent naissance à des œuvres que ni vous ni moi, etc., mais qu’ils n’y ont pas grand mérite, au fond ; pas plus que le pommier n’en a de produire ses pommes : c’est dans leur nature, voilà tout, une particularité amusante de leur complexion. Mais pour le reste, pour tout le reste, on vous l’assure presque aussitôt et à claironnante voix : ces personnages que vous avez la naïveté de croire supérieurs, eh bien ! ils sont comme tout le monde. À hauteur d’homme, quand ce n’est pas, même, un peu plus bas. 

Je pensais à cela, hier soir, en tombant par hasard et malchance, à la télévision, sur la deuxième heure du grotesque – et même assez répugnant – Amadeus de Milos Forman. Que nous donne-t-on à voir, à travers ce personnage que l’on a étrangement affublé du nom de Wolfgang Mozart ? Une sorte de guignol punk à perruque mauve, qui ne songe qu’à rire (et quel rire…), boire et fourrer les bonniches, tout en essayant (mais vainement, bien sûr) de se débarrasser de l’image encombrante de papa : c’est Œdipe aux concerts Colonne. Et puis, çà et là, vite fait sur un coin de table, parce qu’il faut bien vivre, il expédie une partition comme on pèlerait un fruit, ou telle une poule se débarrassant de son œuf sans penser à mal ni à bien. 

À côté, on a droit à tous les tourments “existentiels” de Salieri, ses souffrances, ses tortures, ses doutes, sa part d’ombre, etc. Parce que, lui, Salieri, est un artiste comme il est permis de les aimer, ou du moins de ne point trop les haïr : pas de génie, mais un sens très humain de la réussite sociale – rien de dangereux pour notre propre ego en somme. Et, le film terminé, on finirait par se dire que, Mozart ne pouvant en aucun cas lui être supérieur, intrinsèquement supérieur, il est en effet bien injuste et fort discriminant pour ce pauvre Salieri que la postérité ait décidé de passer ses opéras à la trappe pour encenser ceux de l’autre Zébulon. 

Il y a d’autres exemples de cette “tactique”. En premier lieu Balzac, que plusieurs de ses contemporains ont décrit comme “bête et ignare dans la vie” (Gavarni). Au point que, bien obligé tout de même de reconnaître la puissance et la profondeur de son génie, ce même Gavarni ne peut l’expliquer que par une sorte de magie, un mystérieux magnétisme qui, chaque nuit, par le simple fait de s’asseoir à sa table, transformerait ce crétin d’anthologie en un des plus grands écrivains que la France ait donnés au monde. 

Anton Bruckner aussi traîne cette réputation d’imbécile heureux, de ravi de la crèche qui, de temps à autre, sans doute à son propre étonnement, laisse choir une symphonie comme une vache sa bouse. Mais, lui, c’est sans doute parce qu’il était catholique et dévot : une double jambe de bois dont on ne se remet jamais tout à fait. 

Et puis, il y a la quasi-totalité des poètes. Si l’on veut bien, et du bout de la lippe, accorder de l’intelligence à Mallarmé ou à Valéry, c’est pour mieux mettre en doute celle de presque tous les autres. Pour eux, on a réanimé une vieille Grecque : la Muse. Grâce à elle, on peut transformer le poète en une sorte de poste de TSF qui se contente de répercuter les mots qui lui arrivent d’ailleurs. On se demande même si ce traîne-godillots comprend ce qu’il diffuse. Probablement pas. Ou pas tout. Ou de traviole. Ou bien il s’en fout. 

Exactement comme nous, en fait.

jeudi 27 février 2014

Suite italienne


C'est une drôle d'œuvre, la Suite italienne de Stravinsky, d'après son Pulcinella. J'ai infiniment de tendresse pour elle, beaucoup plus que pour le ballet originel, d'ailleurs. Je devais avoir une vingtaine d'années quand je l'ai entendue pour la première fois. J'avais acheté le disque à Genève, sans savoir de quoi il était question, mais à cette époque là j'achetais tout ce qui avait trait à Stravinsky. Ayant envie de la récouter ce matin, j'ai cherché sur Youtube et suis tombé sur une version Argerich-Maisky, absolument détestable, comme souvent avec ces deux-là. Ils ont le chic pour faire d'une pièce légère, charmante et pleine d'aimable simplicité, quelque chose de prétentieux, de brutal et démonstratif. Mais on est au courant, bordel, que vous savez jouer de vos instruments, ça commence à se savoir, figurez-vous ! Ç'a beau être de cent coudées au-dessus de toutes les autres interprétations que j'ai trouvées ce matin sur la Toile, je n'ai pas pu aller au bout. La Suite italienne n'est pas une sonate de Bartok, ni du Chostakovitch, et je me rends compte qu'il est des œuvres qui supportent plus facilement les approximations des modestes amateurs que les maniérismes m'as-tu-vu des grands maîtres. Il n'y en a pas beaucoup, peut-être, mais cette suite fait indéniablement partie de ces œuvres qui demandent une qualité qui semble faire cruellement défaut à ces deux-là : l'humilité. Je préfère encore des double-cordes approximatives à cette morgue insupportable et hors de propos. 

Samo


Tout me conduisait naturellement à le détester. Andy Warhol, le pop art, les tags, sa dégaine, et surtout ceux qui l'aimaient et ceux qui l'aiment. J'avais aperçu du coin de l'œil deux ou trois tableaux qui me confortaient heureusement dans cette détestation naturelle. Même son nom trop français m'énervait ! Je me souvenais vaguement de Catherine V. qui m'avait dit l'admirer, mais j'avais soigneusement remisé cette bizarrerie dans le tiroir "snobisme décadent", une sous-section du tiroir "les modernes sont des cons", et je n'y pensais plus. Tout allait donc pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Pourquoi donc a-t-il fallu que je voie, sur Artstack je crois, d'autres toiles, qui ne collaient pas du tout, elles, avec l'image que j'avais en tête ? Quelqu'un avait décidé de venir m'emmerder, ça ne faisait aucun doute. 

Un Rasta avec les cheveux en pétard qui dessine des graffiti dans la rue en se bourrant de coke, et qui veut devenir célèbre ? On connaît la chanson. La filière est inépuisable, et d'ailleurs il a couché avec Madonna, un signe qui ne trompe pas. Tout le monde a reconnu Jean-Michel Basquiat, Samo pour les intimes, à la vie aussi brève qu'un orgasme masculin. En l'écoutant parler, je suis bien obligé de reconnaître qu'il est tout sauf idiot, et qu'il vaut beaucoup mieux que la plupart des abrutis qui de nos jours se piquent de faire dans l'art, même les célèbres, surtout les célèbres. Mais c'est surtout sa peinture qui maintenant m'impressionne, sa peinture qui, sa peinture que…

Sa peinture ? Je n'en dirai rien pour l'instant. C'est encore trop neuf pour moi. Je n'aime pas parler des choses que je découvre. Tout de même, j'ai eu l'impression de retrouver un peu de vie dans un art moribond, asphyxié qu'il était (et qu'il est encore) par "l'art conceptuel", qui n'est que l'autre nom qu'on donne à l'impuissance et à la bêtise.

mercredi 26 février 2014

Le Roi des aulnes (3)


Je dis Schubert mais je pourrais dire aussi bien Schumann, et peut-être mieux. Avec ou sans Schumann ? Schubert a été plus immédiatement séduisant. Le quintette avec deux violoncelles, les trios, les impromptus, les Moments musicaux. Schumann a mis du temps mais est devenu plus important que Schubert. Au début, c'était la musique du père, incompréhensible, comme un plat dont le goût déplaît forcément au palais pas encore formé, la musique du passé, mais d'un passé trop proche pour être exotique. Une Allemagne qui ne se laisse pas aimer facilement, une Allemagne qu'on finira par aimer à travers sa proximité paradoxale avec la musique française. Les lieder de Schubert, c'est un continent en soi, et ça n'a rien à voir avec la France, c'est sans doute pour cette raison qu'on a pu les aimer facilement. Schumann est beaucoup plus difficile à circonscrire. Ça s'entend tout de suite à son harmonie, qui souvent échappe à la mélodie. Une fois qu'il est entré dans votre vie, Schumann y lance ses filets, ses ramifications, il traverse toutes les cloisons, il déborde de son lit, il rejoint Fauré, Chausson, Lekeu, Franck, Brahms, et même Debussy, il met en route une machine noire qui contamine tout ce qu'on entend. Quand vous écoutez Schubert, vous voyez la rivière, le ruisseau, vous voyez l'onde qui réfléchit la lumière, son miroitement, mais quand vous écoutez Schumann, vous êtes à l'intérieur du cours d'eau, du fleuve, vous êtes trempé, transi, glacé, et vous essayez de ne pas vous noyer tout de suite. Et c'est très difficile.

Sans relâche


C'est Bruxelles ! Mais non, c'est les fonctionnaires ! Pas du tout, ce sont les Juifs ! Les fonctionnaires ! Les Juifs ! Les fonctionnaires et les Francs-Maçons ! Vous ne comprenez rien. Vous êtes malhonnête ! Vous êtes un salaud ! Vous êtes bête comme vos pieds ! C'est les profs ! À la base, quand-même, c'est les Juifs ! Je vais vous dénoncer. Moi aussi. Moi d'abord ! Ça pue ce que vous dites ! Vous êtes de gauche ! Moins que vous ! Je ne suis pas fonctionnaire, moi. Vous êtes raciste. Ah, ça y est, le mot est lâché. Je le reprends. Trop tard ! Mais quand-même, hein, tous ces morts ! Et les vôtres, alors ! Maurras, ça vous dit quelque chose ? Et Trotsky ? Je vais vous prouver que vous avez tort. Allez-y, je me marre déjà. Pas tant que moi. Vous ne comprenez rien. Vous êtes un salaud. Je vais vous dénoncer. Vous êtes de gauche. La vraie, la fausse ? Moi je suis de la vraie droite. Tu parles ! Moi d'abord. À la base, c'est les Juifs. Vous ne savez même pas l'écrire. Quoi ? Les juifs. Ça ne prend pas de majuscule. Majuscule de ton cul, oui. Fonctionnaire ! Les Nègres sont tout de même beaucoup moins intelligents que nous, c'est prouvé. Mais vous ne savez même pas faire un bilan ! Crapule ! Je vous renvoie à tous vos morts. Vous voulez qu'on recompte ? Allez-y, j'ai le temps. Et les tours, hein, les tours, vous y croyez, aux tours ? Vous êtes vraiment naïf. Je vais dénoncer tout ce qui ne va pas, dans ce pays. Allez-y, qu'on se marre. Gauchiste ! Enflure ! Ça pue ce que vous dites ! Fonctionnaire ! C'est Bruxelles ! Mais non, c'est les USA. Vous ne comprenez rien. C'est les profs. Les Intermittents. L'Anti-France, la Cinquième colonne, le Virus, on est manipulés. Je me marre. Le parti de l'Étranger. Le Siècle. Les paysans. Bruxelles. La CGT.  Les Zaki sociaux. Les Feignants associés. Les Juifs ! L'Empire ! Antisémite ! Raciste ! Traître ! Crevure ! Relisez Hobbes, mon pauvre ! Allez vous faire enculer ! Lamentable ! Lamentable vous-même ! 

Vous avez vu la Vie d'Adèle ? Non, j'ai regardé House of Cards. Et votre blog, ça va ? Ça va, y a eu un petite baisse en janvier, mais ça va repartir, je suis confiant. Et sinon, la santé ? On fait aller. J'ai ma belle-mère qu'a un cancer du sein, mais bon, sinon, ça va. Nous on s'est mis au taï-chi, ça fait un bien fou ! 

C'est les pédophiles !…  Ah, vous voyez, quand vous voulez, qu'on peut se mettre d'accord sur quelque chose !!!


mardi 25 février 2014

La Bonne Chanson (esquisse perpétuelle)


Combien de mélodies existent-elles réellement ? Écoutant Christa Ludwig accompagnée par Bernstein, dans Von ewiger Liebe, de Brahms, c'est la question, naïve ou même insensée, que je me pose. Parmi toutes les mélodies que nous aimons, que nous croyons aimer, combien existent par elles-mêmes, sans le secours de l'harmonie ? Elles doivent se compter sur les doigts d'une seule main, si tant est qu'elles puissent avoir existé un jour. L'être existe-t-il sans l'étant ? A-t-il existé un jour une musique qui ne soit pas harmonique, même au temps de la monodie grégorienne ? Après tout, chaque note réelle est déjà, qu'on le veuille ou non, un système harmonique à elle seule, les sons purs n'existant pas dans l'instrumentarium que l'homme a développé depuis l'origine (c'est même cette particularité qui fait qu'un instrument est un instrument : qu'il possède un timbre (un visage), c'est-à-dire qu'il se distingue du son pur). Même une mélodie grégorienne s'entend en fonction d'un mode qui vient colorer et donner une résonance particulière à chaque note qui le compose. Rien n'est plat, rien n'est équivalent, dans le monde sonore. Il n'existe pas d'égalité. Les notes, dès qu'elles sont entendues par rapport à d'autres notes, prennent, quoi qu'on fasse, des valeurs et des couleurs qui créent une discrimination sensible, qui ordonne, qui hiérarchise. 

Le sens est un tyran. Le moindre trait, sur la moindre feuille de papier vierge, dit plus que lui-même, à condition qu'on le regarde.

Quand j'avais douze ans, j'ai cru inventer une gamme à laquelle personne n'avait pensé, puis une autre… J'ai dû déchanter assez rapidement : c'était seulement que je ne connaissais pas assez Debussy, ou Liszt, et pas du tout Messiaen. Peu importe, c'est toute l'histoire de ma vie de croire inventer des choses qui existent déjà. Admettons que la gamme par tons (exatonique) soit le degré zéro de la gamme, ou plutôt du mode. Elle est plate. Comme telle elle ne possède pas de direction. Elle n'est ni ascendante ni descendante. Elle ne comprend pas de sensible, de dominante, et même sa tonique n'est tonique que par convention ; elle peut changer sans que rien ne se trouble, sans qu'une tension n'intervienne, et rien ne peut donner la sensation d'une résolution, si ce n'est par un artifice extrinsèque à l'échelle proprement dite. On peut forcer la gamme par tons à donner des gages aux gammes et aux modes ordinaires, on peut sembler la contraindre, la tordre, mais ce ne sont que des parures extérieures qui ne font pas réellement partie de son être. Les accords augmentés qu'elle génère tout naturellement sont des piliers intangibles qui semblent lui conférer une froide immobilité, et chaque note, semblable à sa voisine, peut remplacer celle-là sans qu'on dresse l'oreille. Et pourtant… même un accord augmenté peut suggérer une résolution, et donc impliquer une tension. C'est un paradoxe : un accord dont l'immobilité constitue la principale saveur peut tout de même indiquer, ou suggérer, une échappée, une direction, un territoire qui ne fait pas partie du paysage intrinsèque (que pourtant il semble retenir à l'intérieur de lui). Il peut donc attendre quelque chose plutôt que rien. Il n'ouvre pas, il n'appelle pas, mais sa tranquille identité circulaire semble tout de même avoir le souvenir ténu d'autres possibles. C'est sans doute la grande qualité de la gamme par tons, celle qui a été utilisée et usée jusqu'à la corde, de suggérer cet espace mental où l'être semble flotter, sans désirs, sans projet, où l'événement est à couvert, sous la cendre, privé de ressort vital.

Quand j'écoute la Chanson perpétuelle, opus 37, de Chausson, chantée par Anne-Sofie von Otter, dans son disque La Bonne Chanson, je suis absolument certain qu'elle m'aime à nouveau, ou de nouveau. Ça ne dure que 6'45" mais c'est grisant. Ce n'est même pas qu'elle m'aime à nouveau, d'ailleurs, c'est plutôt qu'elle n'a pas pu cesser de m'aimer. Seulement, le philtre, c'est surtout moi qui l'ai bu, et c'est un philtre qui donne ce beau résultat : on sait qu'on est aimé, certes, mais on ne fait que le savoir. Plus j'y pense, plus je me dis que c'est exactement ça, l'amour : On SAIT qu'on est aimé, mais ça n'a strictement aucun effet, ça reste une phrase, une jolie phrase. C'est une chanson perpétuelle. Par conséquent, lorsqu'on vous dit ne plus vous aimer, ça n'a pas non plus la moindre incidence. La phrase a changé, c'est tout. La vie amoureuse est un canon perpétuel. Ça reprend, sans cesse, mais les voix entrent de manière décalée, jamais de la même manière, et jamais elles ne se retrouvent, jamais on ne s'y retrouve. Plus on chante ensemble plus grande est la certitude qu'on ne se trouvera jamais l'un l'autre, qu'on n'y sera jamais pour personne. In girum imus nocte et consumimur igni… Ronde hallucinée, en pure perte, allers-retours, personne ne sort du cercle, même s'il donne des coups de pied dans les murs.

Quelle que soit la mélodie, c'est l'ombre portée qu'elle creuse dans l'harmonie, qui compte. Ce sont les détours et les recompositions instantanées qu'elle impose à l'être, qui sont éloquents. Longtemps, j'ai pris le train. J'habitais en Bourgogne et je donnais des cours à Paris. Je me rappelle la dernière longue courbe sur la droite, un peu avant d'arriver. Je me mettais dans la disposition qui convenait pour percevoir avec le maximum d'intensité et d'attention la force centrifuge qui me poussait vers la gauche. Ce n'est pas seulement qu'elle poussait mon corps vers la gauche, c'est la manière dont tout, à l'intérieur de mon corps, ressentait cette poussée, ou plus exactement cette force agissante (qui paradoxalement avait l'air d'agir indépendamment de la trajectoire du train), qui me procurait une sorte de plaisir très particulier, un plaisir qui m'instruisait — et je sentais au moment-même ce savoir pénétrer et dans mon corps et dans mon esprit. Le savoir, la connaissance, en général, vient soit par le truchement du corps soit par celui de l'esprit, et ce n'est que plus tard que ces deux voies n'ont font plus qu'une. Dans mon expérience du virage en train, ce qui était fascinant, c'est que les deux portes par lesquelles cette connaissance entrait en moi étaient ouvertes simultanément. J'ai toujours associé cette sensation du virage, de ce qui nous déporte, à la puissance de la persuasion mélodique. La courbe mélodique est ce qui déplace en nous ce quelque chose… Mais quoi ? Qu'est-ce qui bouge, qu'est-ce qui nous oblige à nous constituer à nouveau, pour nous redéployer immédiatement autour d'un axe toujours neuf, sans cesse ailleurs, selon un système de coordonnées dont les points semblent varier souplement comme le font les individus d'un vol d'étourneaux en groupe, au crépuscule, dont chaque exécutant semble interpréter à la perfection la magistrale partition d'un ballet précis et grandiose ? On sent intuitivement qu'il existe un point critique, à l'intérieur de soi, qui est déplacé par la mélodie. Cette chose déportée, en nous, et parfois transportée, par la qualité d'une mélodie, par l'ombre portée que celle-ci dessine en notre harmonie intime, par la lumière et la vibration mêlées qu'elle fait naître en celle-là, c'est la preuve tangible que la musique est à la fois un art et une science qui concourent à la transformation infinie de celui qui l'entend.

La gamme par tons est essentiellement palindromique. C'est comme si elle possédait la faculté de gommer toutes les empreintes que la musique a laissées en nous, depuis le temps… C'est comme si elle s'opposait à tous les thèmes, à toutes les mélodies, les faisant tournoyer sur eux-mêmes, jusqu'à l'oubli, jusqu'à la dissolution. Messiaen l'a justement classée dans les "modes à transpositions limitées". Je ne connais rien de plus beau que ces Nuages gris, que Liszt a composés à la fin de sa vie, trouvant sans chercher et cherchant sans trouver, à l'écoute de la gamme (l'échelle sans barreaux ?) qui le conduirait enfin au-delà de lui-même… Lorsqu'on a épuisé tout le désir qui nous fut donné, transmis, que reste-t-il ?

dimanche 23 février 2014

La Perfection sexuelle (1)



Ça a commencé avec les Christine. La toute première était une vraie beauté, on peut dire que c'était l'égérie de tout le lycée. Elle avait un an de plus que moi, elle avait des cuisses divines, des seins pareils, et un visage de starlette de cinéma. C'était une fausse blonde, chose que j'ai toujours aimée. Mais je m'aperçois que je ne devais pas être très intéressé par les fesses, à l'époque, car je ne parviens pas à me rappeler les siennes. Ni de sa chatte : brune, châtain ? Je n'avais pas sorti le Rolleiflex familial pour immortaliser la chose. Dommage. Il faut dire que j'étais très jeune et qu'elle m'avait dépucelé. Je me souviens bien de sa voix, en revanche, c'est curieux car beaucoup de voix d'êtres très proches que j'ai perdus de vue ont irrémédiablement disparu de ma mémoire. Avec Christine 1, j'étais encore très couillon et elle ne s'est pas privée de se conduire comme une belle fille qui couche avec un couillon. Tout le lycée voulait coucher avec elle, ce qui pèse assez puissamment sur l'esprit d'une fille, à cet âge-là. On s'est installés ensemble quelque temps, à Annecy. D'abord dans une chambre de bonne rue du Lac, où nous essayions de faire l'amour en prenant du LSD, pas si facile, je vous garantis, puis dans un grand appartement que ses parents lui avaient loué. L'appartement est rapidement devenu le repère de tous les gauchistes de Haute-Savoie, et elle a fini par me tromper abondamment. Je n'aimerais pas la rencontrer aujourd'hui car je ne tiens pas tellement à savoir ce qu'elle pensait de moi à l'époque où Andréa, un pédé italien désespérément amoureux de moi, essayait à toute force de grimper dans notre lit pendant qu'elle se faisait sauter dans le salon. 

Christine 2 m'avait offert un petit livre bleu foncé qui s'intitulait La Perfection sexuelle. Je l'avais repérée au Semnoz, le café où nous nous réunissions, en sortant du lycée. Elle était toujours attablée seule, au fond, étrange et hiératique devant son thé, avec des tenues assez excentriques et très colorées. En cours d'année, elle était devenue notre professeur de dessin. Un jour, passant près de notre table, elle m'avait entendu dire que je cherchais une chambre à louer, et m'avait glissé qu'elle connaissait quelque chose de bien. La chambre en question se trouvait au rez-de-chaussée d'une grande bâtisse assez belle que tout le monde appelait le Château. Ceux qui habitaient là possédaient chacun un étage de la maison qui en comportait trois, et qui était plantée sur une espèce de butte, au fin fond d'un joli village, près d'Annecy. Elle habitait le deuxième étage avec son mari peintre. Il y avait de grands tilleuls devant la maison, et un ami qui était venu m'apporter des enceintes ESS-AMT1 (ceux qui ne connaissent pas les ESS-AMT1 ne savent pas ce que c'est qu'un très bel aigu haute-fidélité) m'avait dit qu'il trouvait que ça sentait le foutre frais. Christine s'installait souvent dans le jardin pour peindre. Elle m'a demandé si elle pouvait venir photographier mon piano pour l'inclure dans une de ses toiles. J'ai toujours le tableau, où l'on m'aperçoit, torse nu, enlacer une belle fille nue, caché derrière un arbre énorme, alors qu'elle, resplendissante et nimbée d'une lueur miraculeuse, des plumes dans ses cheveux blonds, est perchée dans l'arbre, au-dessus du couple caché, avec la majesté légère d'une déesse. Un peu plus loin dans le ciel, en approche, un cavalier céleste et translucide brandit un arc et galope au-dessus de mon piano ouvert. Sur le siège, devant le clavier, un sabre… On voit le tableau.

Parfois je la rencontrais au bistro qui fait l'angle près de l'église Saint-Maurice, à Annecy. Je n'ai jamais compris pourquoi, elle avait cette manie étrange de me donner des grands coups de pieds sous la table, que je ne parvenais jamais complètement à éviter (elle me prenait toujours par surprise), et parfois elle me pinçait les bras, très fort (elle m'a aussi tiré l'oreille et donné quelques gifles, mais elle avait une préférence pour les coups de pied dans les tibias). Elle a tenu à m'inviter à venir passer deux jours dans leur chalet perdu en montagne. Nous sommes partis un soir en famille, dans leur 2 Chevaux, j'étais derrière avec le fils de deux ans qui durant tout le trajet m'a donné des coups de marteau. Ce dingue était assis dans son siège de bébé et il me donnait des coups de marteau… Je n'osais pas lui arracher son marteau et encore moins lui coller une beigne, les parents ayant l'air de trouver la chose tout à fait normale. Sans doute voulait-il me signifier ainsi que je faisais désormais partie de la famille, je ne sais pas. Toujours est-il qu'à peine arrivés dans le chalet glacé, nous nous sommes retrouvés tous les trois au lit, le mari faisant l'amour à sa femme, et me disant ensuite : « À toi. » pendant qu'il s'endormait du sommeil du juste à cinquante centimètres de nous. Je me suis exécuté poliment. Elle a eu l'air satisfaite. Je me souviens des fesses de Christine 2.

Une après-midi d'été, alors que j'étais en train de faire des expériences avec mes deux magnétophones, en bas, elle vient me chercher. Nous montons chez elle, où le mari est en train de peindre, près d'une fenêtre, au salon. On s'enferme dans la chambre et on fait l'amour. Elle pousse des hurlements qui me terrorisent, mais entre deux cris j'entends distinctement l'autre qui sifflote à côté. Il a l'air tout à fait heureux, le con. Après la baise, on s'endort. Tout à coup, le mari fait irruption dans la chambre en nous disant que ses beaux-parents sont là. Elle saute du lit comme une furie, ramasse mes vêtements en un clin d'œil et me pousse dehors (la chambre donnait directement sur le palier, l'appartement ayant deux entrées). Je me suis retrouvé complètement à poil, dans l'escalier de la maison, j'ai enfilé mon slip et je suis descendu en courant avec le reste de mes vêtements sous le bras.

Point 34. « Si le rapport dure moins d'une demi-heure, il devrait être répété, repris durant l'heure suivante de manière à remplir la demande de contrôle de l'éjaculation. »

Point 38. « Les gens qui parlent légèrement des questions sexuelles et les traitent comme une plaisanterie trahissent un état de vulgarité et de basse culture en matière sexuelle. »

Elle m'avait invité à un grand bal masqué qu'elle donnait chez eux. Je portais des bottes invraisemblables qui me gênaient pour danser la valse. J'ai rencontré une jeune Russe, Anne, avec laquelle je suis parti, vers deux heures du matin, inconscient que j'étais du danger. Nous sommes allés chez ma mère, je me rappelle la tête ahurie de tout le monde, au petit déjeuner, quand ils ont vu descendre la fille que personne ne connaissait. Nous avons pris notre petit déjeuner comme si de rien n'était, tout le monde faisait la tête, je crois que nous étions le jour de Noël. Quelques heures plus tard, quand je suis arrivé dans ma chambre, au Château, Christine est descendue me voir. Elle n'a pas prononcé une parole. Elle s'est mise nue et m'a interdit de la toucher. Elle est restée comme ça pendant au moins dix minutes, me fixant avec des yeux effrayants, puis elle s'est rhabillée et est partie, toujours sans dire un mot.

Sur la page de garde du livre bleu, j'ai retrouvé ces quelques mots, écrits au crayon d'une écriture enfantine : « Pratiquer Karezza avec un mari comme le mien ! Faire l'amour avec un jeune homme charmant comme vous ! Et avoir un beau Lanza (del Vasto) comme maître ! Est-ce possible ? L'avenir me le dira. Je vous embrasse. Christine »

Deux ans plus tard, j'habitais à Paris, avec un ami pianiste, rue Ferdinand Duval, à Saint Paul. J'étais très amoureux de Christine 3, qui habitait Avignon, et qui me rendait visite régulièrement. Il faut que je le dise tout de suite : les fesses de Christine 3 sont à l'origine de ma passion pour les postérieurs féminins. Un jour, Anne, la Russe, me téléphone, et me demande si elle peut passer. Elle arrive, nous faisons l'amour, elle reste un peu, nous prenons un thé, avec mon colocataire. Le téléphone sonne, c'est Christine 3 qui m'a fait la surprise, elle est à la gare de Lyon, elle arrive (deux stations de métro). Anne est furieuse. Quand j'ouvre la porte pour la pousser dehors, Christine 2 est sur le palier, avec une valise. Elle est partie de chez elle, alors tout naturellement elle a pensé à venir ici… Il y en a d'autres qui gagnent au Loto.

Christine 2 m'avait envoyé un rébus de son cru ; je ne me rappelle plus le message lui-même, mais ce que je n'ai pas oublié, c'est que dans un des mots se trouvait la syllabe "con", et qu'elle avait dessiné sa vulve pour la figurer. C'est à cette époque que j'ai dû lire le Con d'Irène, d'Aragon, et que j'ai commencé à m'intéresser sérieusement au buisson ardent qui se trouve dans la culotte des filles.

J'avais montré à Christine 3 le livre bleu foncé et elle s'était foutue de moi. Elle trouvait Christine 2 complètement barrée et je ne pouvais pas lui donner tort. Comme elle baisait comme une reine, elle trouvait qu'on n'avait pas besoin des conseils du bon Dr von Urban, et ça m'arrangeait bigrement de ne pas devoir garder mes spermatozoïdes au chaud. À cette époque-là, j'en avais des kilos, à ne plus savoir qu'en faire, une diète m'aurait sûrement fait exploser dans le métro comme un kamikaze précoce. Évidemment, l'âge venu, on se dit qu'on aurait peut-être pu faire quelques économies et placements en bourses, mais c'est trop tard. Ô, mes Christine, rendez-moi mes hectolitres de foutre versés dans le désert aride de l'amour, et je vous élèverai un tombeau !


(À Christine L, à Christine G, à Christine S, à Anne Y)

samedi 22 février 2014

Ils n'ont peur de rien !

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Mordre !


C'est la seule chose dont j'ai envie. Mordre. Mordre tout ce qui se présente, mordre l'air, mordre l'eau que je bois, mordre les portes, les vitres, mes mains, mordre les photos que je regarde inlassablement, mordre les voix de ceux qui m'appellent au téléphone, mordre ceux qui m'écrivent et ceux qui ne m'écrivent pas, mordre ceux auxquels je pense, mordre ceux qui m'ont fait du mal et ceux qui m'ont fait du bien, mordre les livres qui passent à ma portée, mordre mes tubes de peinture, mordre ma brosse à dents, mordre les draps du lit, mordre les lampes, les assiettes, les fauteuils, les tableaux accrochés aux murs, les papiers qui traînent sur la table, les partitions, le tuyau de l'aspirateur, le téléphone, les chats qui s'aventurent dans le jardin depuis que Luna est morte, mordre les arbres, les feuilles des arbres, l'herbe au jardin, le parasol et la table en fer. Cette fureur ne me quitte pas. Je me lève le matin avec elle, je me couche le soir avec elle, elle habite mes rêves. Mes mâchoires me font mal, mes dents grincent, la contraction descend dans mon cou, continue vers le dos, qui se tend comme un arc bandé. Si Wagner entrait chez moi en ce moment, je le mordrais…

vendredi 21 février 2014

Élixir parégorique


Pour un médecin, un anti-inflammatoire prescrit par un confrère n'est jamais un anti-inflammatoire. Je ne sais pas ce qu'ils ont avec ce type de médicaments, mais c'est systématique. À chaque fois qu'un médecin me demande le nom de l'anti-inflammatoire qu'on m'a prescrit comme un anti-inflammatoire, il m'objecte qu'il ne s'agit pas d'un anti-inflammatoire. À croire vraiment que ces médicaments n'existent pas. D'ailleurs, les médicaments existent de moins en moins. Tout le monde se met à parler de "molécules". Tu prends quelle molécule, toi, contre l'insomnie ? On se croirait dans un jeu littéraire où il faut remplacer les mots simples par des mots compliqués mais synonymes. Les verbes regarder et voir sont en train de disparaître sous nos yeux. Tout le monde, désormais, visionne. T'as visionné le dernier film de Tartoflan, avec Judas Badaoui ? Je l'ai trouvé juste incroyable. Un peu avant que je me tire du conservatoire, l'épais crétin qui avait été nommé directeur et qui faisait des réunions à tour de bras adorait le vocable de "problématique". Je ne pourrai pas être à l'heure à votre réunion, j'ai une problématique avec mon chien, qu'il faut que j'amène chez le véto ! Pas de souci ! Je crois qu'on va lui administrer une molécule. D'ailleurs, à ce propos, j'ai visionné une vidéo trop cool sur Internet où le chien à la base il était pas endormi, pour le geste, tu vois, c'était complètement top, et au final il avait pas l'air du tout de souffrir, je veux dire. Le "geste" aussi, c'est un nouveau mot qu'est assez sympa, on va dire. En chirurgie ou dans le commerce, c'est clair que ça investit assez l'espace des échanges locutoires. 

On me dira que je fais comme les médecins avec la musique. Mais moi c'est pas pareil, c'est parce que je suis pas sympa limite méchant. Tu aimes ça, comme musique ? Quelle musique, où t'as vu de la musique ? Je sais, y paraît que je suis assez chiant, comme mec. Pénible gredin. Handicapé du rapport humain. Quand j'étais jeune, on disait asocial. Atrabilaire. Monsieur Non. Esprit de contradiction. 

J'aime les médicaments. J'ai toujours vécu dans et par les médicaments. À la maison, l'armoire à pharmacie était énorme. Du sol au plafond. J'adorais fouiller la-dedans. L'odeur. Essayer des choses.  Théralène en gouttes, Optalidon en comprimés, charbon. Un de mes préférés était l'Élixir parégorique. J'ai appris plus tard que ça contenait de l'opium. Un jour, à Paris, dans la rue Vieille du Temple, un clochard titubait devant moi, sur le trottoir. Il a fini par s'asseoir, faute de pouvoir continuer à marcher. Il a laissé tomber un flacon d'Élixir parégorique qu'il tenait à la main. Un bon souvenir… C'est bon de savoir qu'on a des pilules, ou des gouttes, ou des gélules, pour ça, et encore pour ça, et qu'en pleine nuit, quand on se lève en pensant que notre dernière heure est venue, on va pouvoir trouver quelque chose dans l'armoire à pharmacie qui va au moins nous soulager un peu jusqu'au matin. Rendez-nous l'Élixir parégorique ! Rien que le nom me fait du bien… Tristan et Isolde, je suis sûr qu'ils connaissaient. 

Maintenant que j'y pense, je me demande si tout ce qui déconne dans ma vie ne serait pas lié au sevrage d'Élixir parégorique…

Et maintenant que j'y pense encore un peu plus, je me demande si ceux qui nous parlent, à la radio, au gouvernement, dans les écoles, dans les journaux, dans les pharmacies, dans les mairies, ne devraient pas augmenter la dose de parégorique, pour commencer, puisqu'ils semblent tout à fait incapables d'apprendre à parler français. Cette perte presque totale du langage articulé et ordonné, ça doit venir d'une douleur affreuse, d'une chose qui les fait souffrir à l'intérieur, qui les tourmente, qui les obnubile tellement qu'ils ne peuvent plus fixer leur attention sur les mots qu'ils emploient, et qui fait qu'ils ne peuvent que régurgiter docilement la bouillie qu'on leur verse dans le gosier, ça doit être ça. Hollande, par exemple, on voit bien qu'il a un problème, qu'il n'arrive plus à prononcer une phrase sans s'arrêter tous les trois mots, Vals pareil, c'est comme s'ils avaient avalé une arête géante, ils doivent reprendre leur souffle comme une parturiente sur le point d'éjecter son polichinelle et d'en mettre plein les murs. Ils souffrent, ces pauvres gens, il faut les soulager, les péridurer au parégorique, les remplir de farine à hypnose, sinon c'est pas humain, on serait des nazis de les laisser dans cet état ! J'entends déjà ceux qui vont me dire que c'est parce qu'ils n'ont rien à dire… Non !!! Même s'ils n'ont rien à dire, il faut leur permettre de le dire, et si possible de le dire clairement. Qu'on sache si on est mardi ou jeudi. Il ne faut stigmatiser personne, les handicapés sont des êtres humains comme les autres qu'on n'a pas le droit de laisser au bord du chemin, en souffrance. Enfin moi c'est comme ça que je vois les choses. Anti-inflammatoires pour tous ! Distributions gratuites dans la rue et dans les ministères. Cures de sommeil. Nabila en perfusion. Hollande à Baden-Baden. Valls à Vichy. Pendant ce temps, on expédiera les affaires courantes, on s'occupera des Suisses et des fromages. On connaît la problématique. On a les molécules. No souci !

jeudi 20 février 2014

Les Concierges


Tout le monde connaît l'histoire de l'orchestre de concierges. Le chef qui lève sa baguette et l'immense silence qui lui répond. Chacun d'entre nous croit avoir un orchestre à sa disposition, mais quand il lève la baguette, un immense silence lui répond. C'était donc ça ? Tous ces gens, autour de nous, qui font pourtant un boucan énorme, n'existent pas. Il n'y a personne. Que des remplaçants, des figurants, des mannequins sans vie. Étoffes sur fil de fer. 

D'où vient la musique ? D'un monde enfui depuis longtemps, dont nous percevons la rumeur avec beaucoup de retard. 

Albert Duspasme a chaque jour trois cents "lecteurs", enfin, trois cents visites, sur son blog. Il s'habitue à ce passage plus ou moins régulier, c'est la norme. C'est la routine. Et puis, un jour, il appuie sur un bouton, un petit bouton de rien du tout. Du jour au lendemain, plus âme qui vive. Rien, le désert total, le grand silence. Il comprend qu'il a appuyé sur le bouton de la vérité, tout simplement. On lui avait bien recommandé, pourtant, de ne pas y toucher. Tu voulais savoir, mon gros, eh bien tu sais maintenant. Se crever les yeux (parce que savoir c'est souvent, contrairement à ce qu'on pourrait croire, se crever les yeux) n'était peut-être pas nécessaire, mais la plupart ont besoin d'en passer par là. Savoir, ça-voir, voir ce qui ne peut être vu qu'en se défaisant de la troupe des figures, ces masques qui observent de loin et dont on croit comprendre la langue alors qu'elle ne fait que mimer la nôtre, sans l'entendre, ces spectres qui lisent sur les lèvres closes des morts qui nous traversent sans cesse, ce n'était donc que retrouver le silence qui a précédé le silence… Passer d'un silence à l'autre : Ça ne s'entend pas mais ça fait du bruit.

Avez-vous déjà entendu le bruit de l'imbécillité ? Le reconnaîtriez-vous, si elle faisait entendre sa petite musique près de vous ?

mercredi 19 février 2014

Fugues


J'ai aimé ce prénom, clin de ciel en cerne bruni, ce silence, cette timidité et ces allures d'adolescente indolente, cette gentillesse non calculée, cette confiance sans limite. Déplacements du Cheval. 3 + 2, ou 2 + 3. Le Cheval et le Fou. Dix années de guerre violente, exténuante, intense, dix années de plaisir et dix années de malheur, nous faisions l'amour comme des bêtes furieuses, elle me trompait, je la trompais. Tout plutôt que de rire ! Diagonale et changement de direction. Elle avait d'ailleurs les mêmes goûts que moi. Rien ne nous attend ailleurs. 618, 753, 294. Au centre, le chiffre 5. Le ciel est bleu, intensément bleu. Trombones droits plus une caisse-claire sans timbre. Pierre et le loup, Delphine et Marinette, c'est la même porte qui donne sur le jardin, avec le petit escalier. Le chiffre 2 est le symbole du chaos. Ses sauts brusques, comme des caractères d’encre qui s’écrivent et s’effacent du même pas. Je me vois, en tenue de premier communiant, au bas des marches, dans le jardin, avec ces grosses joues et cette peau grasse d'adolescent. Voile qui sépare la mort de la vie, seuil linceul, nuages dans le cœur, souffle au ventre, soleil froid : Dhaulagiri Debussy. Mais il est un plaisir encore plus intense, plus profond, vraiment spécial… Les fugues. C'est la Joie du Mandarin de cuivre. C'est une épouvante. Un café chaud, quelques livres, une courgette, des médicaments, des crayons, un téléphone déchargé. Avancer, tourner, avancer encore. Pas de ligne droite. Toccata. Les sept notes de la basse, comme un cœur étrange. Section par section. On veut tout savoir. Je regarde ses yeux, je ne vois que ses paupières. On peut seulement dire : ce fut, c'était un homme, une femme, ce fut, c'était l'étoile de ma vie, mais ces paroles ne nous apprennent rien sur ce qui se trouve sous nos yeux. Le cadavre est le double du mort, il en est la copie réfractée et arrêtée, fixée sur le drap. La musique et l'amour sont une seule et même chose. L'innocent attire le coupable comme la merde attire la mouche. Théorème de l'art contre théorème de la mort. Ce fil invisible sortant du sol, comme le sourire en sol dièse de la fille aux cheveux de lin. Parfois la Terre s'arrête de tourner. Les objets me parlent. Elle est morte. Une des dernières haltes sur l'autoroute en revenant d'Alsace. Après avoir pris de l'essence, elle a voulu absolument faire l'amour là, sur le parking, dans l'Espace, alors que les voitures se touchaient, c'était la tombée de la nuit, et que des enfants jouaient à un mètre de nous à l'extérieur. Alors je l'ai vue recouvrir les vitres avec des cartes routières ; j'étais persuadé qu'elles allaient tomber, mais rien n'y faisait, elle se moquait de ma gêne, elle n'a pas été satisfaite tant que je n'ai pas joui en elle. Je suis obsédé par cette idée depuis quelque temps : quand ma chienne mourra, il faudra que je ne lui survive pas. Ce serait trop ignoble. Tout plutôt que rire. De Paris à Planay, en un clin d'œil, accélération maximum. Tout est blanc. Zéro absolu. Tunnel blanc. Circularité du cinq, le temps n'existe plus. Gel. Givre. Bleu, noir, blanc. Nombres triangulaires…