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dimanche 19 juillet 2026

Vacance [journal]

 

Dimanche 19 juillet 2026, huit heures. 


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« Toi qui me lis, ça ne t’est jamais arrivé cette chose qui commence dans un rêve et revient dans d’autres rêves mais ce n’est pas ça, c’est autre chose qu’un rêve ? »

Sur le bout de la langue. La langue des autres. Sa langue à elle, qui entre dans ma bouche, qui passe sur ma queue, qu’est-ce que ça peut être, une langue ? Ça revient. Ici et là-bas, maintenant et jadis. Ça passe par les noms, par les mots, par le ventre, par le temps. On va m’enterrer vite fait mal fait. Ennui. Accumulation. Aucune poésie. Les draps marqués, les draps tachés. Pourquoi Paco, pourquoi Francette, pourquoi ce visage dur, inflexible, de Christine ? La garce. Le 19 au matin il y a 23 ans. Ça c’est arrêté. Ça a commencé. Le dégoût. Nos mains vides, qui ne retiennent rien. Sur le bout de la langue : RIEN. 

04 50 01 20 75 : il n’y a personne au numéro que vous demandez. 

« J’espère que tu prends ce cacao tous les jours et j’espère que ce petit corps qui est le tien (ou plutôt certaines parties de ce corps) se remplissent un peu. Je ris en pensant à ces seins de petite fille qui sont les tiens. Tu es une personne ridicule, X.

« Et pourtant combien mon cœur s’attendrit lorsque je pense à tes épaules frêles et à tes membres de petite fille. Quelle coquine tu es ! Est-ce pour avoir l’air d’une petite fille que tu as coupé les poils entre tes jambes ?

« Ma douce petite pute de X, j’ai fait ce que tu m’as dit de faire, petite fille sale, et je me suis branlé deux fois en lisant ta lettre. »

Les triolets des deux cors du premier Brandebourgeois de Bach. Toujours le même émerveillement, ce frémissement d’or ourlé. Je déteste qu’on écrive : de toutes façons, avec ces deux “s” ridicules. L’hiver, on essaie de ne pas descendre au-dessous de 14, l’été, on essaie de ne pas monter au-dessus de 26. Tout de même 12° d’écart… Toute une vie se tient entre douze petits degrés, qu’on monte, qu’on descend, comme les marches de l’escalier fatal qui nous mène au bûcher. 

Le malentendu prend souvent des proportions tellement invraisemblables qu’on se demande si on peut encore le nommer ainsi. Pour mal-entendre, il faudrait d’abord commencer par essayer d’entendre

Je ne me ferai jamais à ce que l’été — la saison — s’écrive de la même manière que le verbe être au passé composé, au plus-que-parfait, au subjonctif passé, au subjonctif plus-que-parfait, au conditionnel passé première forme et passé deuxième forme, à l’impératif passé, et au participe passé. C’est vraiment la saison de l’avoir-été. Quand on y est, on sait que c’en sera bientôt fini, c’est ce que signifient les jours qui raccourcissent — dès l’origine. Quand on est vivant, on sait que c’en sera bientôt fini, c’est toujours un compte à rebours. Mais quand ? Les deux cors reviennent en dansant sur la pointe des triolets.

On dit beaucoup, je le dis beaucoup, je l’ai beaucoup dit, qu’à l’âge adulte on ne s’ennuie jamais, jamais plus, alors que durant l’enfance l’ennui était l’essentiel de l’existence, que c’en était le centre, le ventre sans fond. Ce matin, je me demande si c’est bien vrai qu’on ne s’ennuie pas à l’âge adulte, que je ne m’ennuie pas. En réalité, si l’on a la sensation de ne jamais s’ennuyer, c’est parce qu’on remplit tous les instants avec quelque chose, on comble soigneusement les interstices des heures, on le fait si machinalement qu’on ne s’en aperçoit pas. On lit, on écoute de la musique, on se lave, on prépare à manger, on se promène, on parle au téléphone, on écrit, on regarde un film, on fait la vaisselle, on va faire les courses, mais jamais plus on ne reste « sans rien faire ». Je ne reste jamais plus sans rien faire. Je ne connais plus cette activité inactive : vivre, seulement vivre. Et s’il en est ainsi, c’est bien parce qu’on a peur de s’ennuyer, parce qu’on connaît trop bien le vertige de l’ennui et du désespoir, ce vertige qui a rempli l’essentiel de l’enfance. J’ai vu Vincent, ici, rester sans rien faire. J’ai été fasciné par ce que je voyais. Je l’ai envié. Lui, il n’a pas peur de s’ennuyer. Il sait faire. Il jouit de son ennui à l’âge adulte. Hier j’écoutais Houellebecq expliquer qu’il avait toujours un livre avec lui, au cas où, durant cinq minutes, il n’aurait rien à faire. Que s’il n’avait pas de livre avec lui, son désarroi pouvait être terrible. Et je connais bien cette sensation ! Mais c’est complètement absurde, et ça prouve bien qu’on est terrifié par le fait de s’ennuyer, alors qu’on prétend ne pas connaître l’ennui. Et même ceux qui nous disent : moi, je sais rêver, je sais ne rien faire, ça ne m’angoisse pas du tout, eh bien ceux-là aussi font quelque chose : ils rêvent, ou ils rêvassent. Ils ne connaissent donc pas non plus le temps vide, ce temps qui ne sert à rien, ce temps qui est en plus, ou en moins, le temps du non-faire, la véritable vacance. Rêver, ou rêvasser, c’est encore faire quelque chose, c’est encore remplir le vide qui sépare deux instants, deux gestes ou deux actions. 

Est-ce un journal, que je tiens, ici ? Je me fiche de le savoir. Disons que c’est un journal qui-n’est-pas-un-journal, et puis voilà. Le mot « accumuler » s’est invité ce matin dans mon esprit, j’ignore pourquoi. Est-ce l’accumulation des jours depuis le 19 juillet 2003, tous ces jours qui sont des jours en plus ? Il y a les jours qui ont précédé ce 19 juillet 2003, et il y a les jours qui ont suivi ce 19 juillet 2003. La « canicule », dans ces deux moments : le soleil qui s’approche trop près de nous, qui se rappelle à notre bon souvenir. La brûlure de la fin : la consumation. La consommation : vous avez consommé votre temps de vie. Votre crédit est épuisé. Vous êtes à sec, mais il n’existe pas de distributeur de temps de vie. Et le 19 juillet 1976, alors ? Plus que de l’ennui, beaucoup plus, le désespoir, le vrai, l’indicible abandon (pas le bon, le mauvais), la solitude qui tue d’un seul coup, sans frémir, sans délai. Elle n’a pas que ça à foutre. Ce qu’on appelle un passage à l’acte, en été, avoir été, ne plus être. Hop ! La panique, d’abord, puis le geste. La terreur. Toutes les portes fermées, verrouillées. Des murs infranchissables. Plus d’air. Plus rien. Alors on veut que ça finisse très vite, le plus vite possible. J’aime bien l’expression « se supprimer », qu’on employait dans ma jeunesse. Une rature. Un nom qu’on efface du registre. Hop ! Adieu. 

Cette chose qui commence dans un rêve et se poursuit dans d’autres rêves, cette chose comme une ombre dont on ne peut pas se séparer, sauf en plein midi sous le soleil, quand ça brûle à pic, que ça mord les chairs, que le sang bout à l’intérieur. On sait bien que ça finira ainsi, mais ce n’est jamais le bon moment. Encore un instant monsieur le bourreau. Mais pour quoi faire, Madame ? Je n’ai pas fini mon livre. Regardez, il me reste un chapitre. Je veux connaître la fin de l’histoire. Mais, Madame, la fin de l’histoire, c’est maintenant. Vous ne vous ennuierez plus jamais.

mardi 14 avril 2026

Ferras

 



À trois heures, la nuit est finie. Je me jette sur l’adagio de la troisième sonate de Brahms jouée par Christian Ferras avec un pianiste que je ne reconnais pas (est-ce Entremont ?) dans un récital donné dans un appartement. La sonorité de Ferras me bouleverse à un point inimaginable. Si j’habitais au dixième étage, je ferais ce qu’il a fait le 14 septembre 1982. Ce n’est pas seulement le son de Ferras, qui me bouleverse. Tout en lui me touche. Son physique, sa voix, sa présence. Ce que je devine de lui.

Le lien avec le père est évident. Parmi les grands violonistes qu’il vénérait et écoutait, qu’il aimait, plutôt, Ferras était sans doute le premier de tous, celui dont il se sentait le plus proche. S’il connaissait son alcoolisme et son état dépressif, il n’a pas pu connaître sa triste fin, puisqu’il est mort dix ans avant lui. 

On ne joue du piano que par dépit. L’instrument roi, c’est le violon, c’est cet instrument qu’on tient contre soi, qu’on emporte partout, qui dort dans la chambre avec son maître. 

Sa position, le coude très haut, le violon posé sur l’épaule, son vibrato si rapide, ses doigtés complètement fous — il interdisait à ses élèves de le copier —, l’intensité presque insoutenable de son jeu, sa manière d’être à l’intérieur de la musique jusqu’à étouffer. Ferras joue toujours au bord du gouffre. Son exigence, impossible à supporter sur le temps d’une vie, sa solitude, qui se voit et s’entend, tendent le son de l’intérieur jusqu’à le rendre fragile comme du verre. On le fuyait, à la fin de sa vie, comme on fuit tous ceux qui brûlent de l’intérieur. Christian Georges Pierre Léon a été emporté par l’intensité de son art, et, peut-être, par l’impossibilité de rencontrer une âme sœur — ou tout simplement une âme. 

samedi 7 décembre 2024

Notes sur le suicide [brouillon]

 (…)

Parmi la masse considérable des égocentrismes de toute sorte, il y en a un qui m'est particulièrement odieux, c'est celui qui consiste à ne pas savoir deviner (et mesurer) l'affreux désespoir de qui choisit de mettre fin à ses jours. À chaque suicide, c'est la même rengaine, bien rodée. Le chagrin des proches et de ceux qui restent. Le traumatisme qui leur est infligé. Leur vie gâchée. L'égoïsme du suicidé. Son inconscience. Sa lâcheté. 

Quelle obscénité ! Mais qu'ils aillent au diable, ces traumatisés pensant bien qui ont toujours assez de courage pour cracher sur le défunt et suffisamment d'indécence pour s'attribuer le beau rôle alors que le corps du supplicié est encore tiède. Oui, du supplicié ! Car c'est bien d'un supplice, qu'il s'agit. 

Ceux qui n'ont jamais sérieusement envisagé le suicide ne s'imaginent pas, n'imagineront jamais la souffrance inouïe qu'il faut traverser pour en arriver à cette extrémité. Le désespoir n'est pas seulement un mot, c'est une chose qui a la densité et la formidable masse d'une montagne. Une chose énorme, glacée et tentaculaire qui voile tout le ciel, qui asphyxie, qui étouffe et paralyse. 

Au nom de quoi le suicidé devrait-il se sacrifier deux fois ? Deux fois, s'il renonce au suicide eu égard à la souffrance de ceux-qui-restent, oui, car alors il est prisonnier de sa douleur, de sa double-douleur. Il ne doit pas en parler, il ne doit pas faire souffrir les autres, il doit endurer son calvaire sans déranger, et il n'aurait même pas le droit de se soulager d'un geste définitif ? Au nom de quoi ? Ceux qui vont le pleurer auront le droit de commencer par le maudire — et je peux même arriver à les comprendre. C'est bien vu : cette sainte colère apporte du crédit à leur chagrin. Il n'en sera que plus éclatant. Les vivants ont tous les droits, on le sait bien, et les morts ne peuvent pas se défendre. On accusera le suicidé de dramatisme, au minimum. D'égoïsme, bien sûr. Il s'écoutait trop ! Il n'a pas pensé à nous. Il n'a pas eu le courage de vivre. C'est un lâche. Ce mouvement, très courant, me paraît doublement ignoble. Ils savent bien, au fond d'eux, qu'ils n'ont pas su, qu'ils n'ont pas vu, qu'il n'ont pas osé, qu'ils n'ont, le plus souvent, même pas tenté de trouver les mots qui auraient pu — peut-être… du moins cela valait le coup d'essayer — aider, apaiser, soigner, réconforter, accompagner, sans se justifier trop facilement de la solitude existentielle inhérente à la nature humaine. Partager ne serait-ce qu'une heure la douleur effroyable de celui qui se confie imprudemment. Ils ont peur : c'est comme si le mal était contagieux. Et non seulement il n'est pas question pour eux d'avoir une once de remords, mais encore font-ils porter tout le mal et toute la faute sur le défunt. Comme ils sont courageux, lorsqu'il s'agit de ne pas comprendre la souffrance de l'autre, de la dénigrer, de la tenir pour peu de chose, voire de la ridiculiser. Comme ils s'en tirent bien, au bout du compte, drapés dans leur chagrin moral et révolté ! Les justifications de tous ordres ne leur feront jamais défaut, il n'y a pas à s'en faire pour eux. 

Le supplice de celui qui envisage le suicide est réel. Se tenir au bord de ce précipice, non pas, comme il est dit et répété bêtement, avec complaisance, avec fascination, mais avec horreur et même terreur, voilà ce qu'il lui faut endurer des jours et des jours, dans une absolue solitude, car, oui, sauf cas d'extrême urgence, à mon avis assez rare, la décision prend du temps, et le chemin qu'elle emprunte est un chemin de croix. Il n'y aucune aide, aucune fraternité à espérer. Quelle que soit la manière dont vous présentez la chose à autrui, elle vous sera reprochée. Le supplice, c'est d'abord et avant tout l'impossibilité, et plus que l'impossibilité réelle, l'interdiction, qui est faite à celui qui souffre, d'expliquer sa souffrance, de la révéler entièrement, sauf à rester dans l'insignifiance et l'acceptable, dans une parole qui ne va pas au cœur du sujet. 

Celui qui emprunte cette voie est le sujet d'une torture d'un genre inédit. En effet, il passe son temps à peser le pour et le contre de cet acte irréversible qui, il n'a aucun doute à ce sujet, va donner à toute sa vie un sens autre que celui qu'elle avait eu jusqu'alors. La désagréable surprise du sursitaire est qu'il y autant de raisons de passer à l'acte que de ne pas le faire. Si la balance penchait d'un côté ou de l'autre, les choses seraient simples. D'où le fait qu'il faille compter sur une pulsion subite qui fasse taire ces interminables et inutiles réflexions. Il faut se jeter au feu, sans savoir, sur un coup de tête, sur un coup de dé…

La mort est inéluctable, dans tous les cas, mais si vous décidez par vous-mêmes du jour et de l'heure, hors du cas exceptionnel d'une maladie incurable, vous vous placez de fait hors de la modestie humaine et de la décence commune. Votre acte, quelles qu'en soient les motivations, prendra toujours pour ceux qui vous survivent le visage hideux d'une provocation et d'une brutalité injustifiable. Vos motifs n'ont aucun poids, vous n'avez aucune chance d'être entendus ; il faut en être conscient. Tout ce vous pourrez avancer, a priori ou a posteriori, sera balayé d'un revers de morale, cette morale qui a le nombre pour elle. 

[Il faudrait ici établir un lien entre l'amour et le suicide, je le note pour ne pas l'oublier dans le développement ultérieur de ce texte.]

(…)

dimanche 17 septembre 2023

15 septembre

« La vie est-elle très solide ou très instable ? Je suis hantée par ces deux hypothèses contradictoires. (…) Elle est transitoire, fugitive, diaphane. Je passerai comme un nuage sur les vagues. Peut-être, bien que nous changions, que nous volions les uns après les autres, si vite, si vite, sommes-nous aussi successifs et permanents, nous, êtres humains à travers lesquels passe la lumière. Mais quelle est cette lumière ? Je suis si troublée par le transitoire de la vie humaine, que souvent je murmure un adieu. »

Virginia Woolf, Journal

Combien de 15 septembre y aura-t-il encore ? Un, cinq, dix, douze ? Zéro ? Combien de petits matins dans les couloirs de l'hôpital d'Alès, avec des bureaux vides, combien de petits déjeuners avec du café et des croissants ? Combien de Like Someone In Love, de Bill Evans ? Combien de Some Other Time ? Combien de battements de cœur ? Combien de livres ouverts, combien d'orages, combien de nuits à ne pas dormir, combien de mots, écrits ou entendus, combien d'éclats de rire, combien de douleurs impossibles à dire, de remords  ? Combien d'agacements inutiles, de colères regrettées ? Croisé une femme très enceinte qui fumait une cigarette à l'extérieur, un type entre deux âges qui buvait un café dans un gobelet en plastique, debout, un chien efflanqué. Il fait frais. Je me suis vite enfui, trop content de n'être pas comme eux assigné à résidence. Je suis remonté dans ma petite voiture grise, garée devant le service d'oncologie, sans dire un mot à personne, sauf à la secrétaire à qui j'ai remis ce que j'étais venu apporter. 

Cette petite jeune fille qui vient de faire une tentative de suicide, j'aurais dû voir sur son visage ce qui allait arriver. Je m'en veux. L'année 1976, à Avignon. L'affreuse errance à Remoulins et le désespoir impitoyable, l'air qui manque, les murs qui se dressent, les uns après les autres, dans la poussière de midi. Qui a su que j'avais essayé de me suicider ? Celle qui m'avait quitté quelque temps auparavant, son mec, et c'est tout, je crois. En ce temps-là, pas de réseaux sociaux, la vie et la mort restaient en nous, ne se diffusaient que très peu, ou pas du tout, dans le reste de la société. Ma mère l'a appris bien plus tard. 

L'expression de « tentative de suicide » — la fameuse TS des médecins — m'agace prodigieusement. Quand on se suicide, on se suicide, qu'on (se) rate ou qu'on réussisse ; on ne fait pas « une tentative ». Je me rappelle la clinique des dingues que j'avais brièvement fréquentée à Annecy, au bord du lac, les sonates de Beethoven, jouées par Maurizio Pollini, que j'avais avec moi, les mensonges de mon frère, son mépris brutal et caricatural des “peines de cœur”, les coups de téléphone désespérés que j'avais passés dans l'espoir de sortir de cette nasse abjecte où j'étais pris au piège, l'horripilante barbe du psychiatre, le ton de sa voix, que je trouvai ignoble, sa voiture, un gros 4x4 BMW noir, ses propositions ridicules, ses questions imbéciles, la table fixée au sol, la fenêtre qui ne s'ouvre pas, et la porte seulement de l'extérieur, l'ambiance « vol au-dessus d'un nid de coucou », au petit déjeuner, le voisin colossal dont on se demande quand il va exploser, le jardin et la trouille de tout le monde, la mémoire fragile, qui va et qui vient, l'été qui ne bronche pas et la vie qui nous fait des clins d'œil louches et incompréhensibles, depuis le ciel trop bleu…

(Elle reprend ses droits, la vie, toujours, elle repousse en nous comme un arbre sur le bitume, d'une manière ou d'une autre, un jour ou l'autre, coûte que coûte — y compris contre nous-mêmes. Il faut tenir jusque là. Mais il n'y a jamais personne pour nous en convaincre, le moment venu.) 

On voudrait être toujours amoureux, car il n'y a que ça, dans la vie, et quelques morceaux de musique et quelques après-midis calmes, horizontales et interminables, l'odeur du maquis en Corse et l'eau transparente, un corps qu'on désire, sa tiédeur et la sensation du temps qui nous traverse sans nous blesser. Bill Evans, ce n'est pas un hasard ; c'est ce temps-là, qu'il déploie amoureusement. Une manière de voicings chatoyants, doux, ouverts, une science nonchalante mais raffinée : de la délicatesse calme, allongée, chuchotée. Pas un mot de trop. Danny Boy… 

Ce sont les visages que le jazz a apportés dans la musique. Quand on parle d'une œuvre musicale, dans la musique dite classique, on dit “un morceau”. Ce morceau aura toujours plus ou moins la même physionomie, malgré les interprétations différentes (les siècles peuvent se télescoper et se recouvrir). Le morceau n'existe pas, dans le jazz. N'existe que “le thème”, un canevas sur lequel le musicien improvise, auquel il impose (superpose) son visage, qui est beaucoup plus que son style. L'instrumentiste classique impose son corps au texte, l'instrumentiste de jazz donne son propre visage au thème, qu'il liquide, en quelque sorte, qu'il fait disparaître et apparaître du même mouvement. L'instrumentiste classique exprime, le jazzman imprime. Leurs corps sont très différents : l'un va vers l'extérieur, l'autre vers l'intérieur. Je me suis souvent demandé pourquoi les musiciens de jazz photographiés étaient presque toujours beaux (surtout les Noirs). C'est comme si la photographie leur rendait ce visage qu'ils offrent à la musique : elle restitue leur totalité dans une présence indiscutable. Ils nous apparaissent avec une plénitude et une évidence qui nous renvoient à notre inachèvement cardinal.

Bill Evans meurt à l'hôpital Mount Sinai le 15 septembre 1980. Il avait 51 ans, le même âge que Glenn Gould, à un an près, ce dernier étant mort également au mois de septembre, en 1982, le 25. Tous les deux étaient au sommet de leur art. Ils avaient inventé une manière de jouer du piano, et bien plus que ça, une façon d'y apparaître éperdument, un corps penché sur le clavier, au ras de la corde, prenant le son par le dessous, l'un et l'autre avaient un toucher immédiatement identifiable, inimitable, et une technique si singulière qu'elle est sans doute impossible à reprendre.

Écoutant le début de Danny Boy joué en solo par Bill Evans, dans l'album Time Remembered de 1963, c'est la Présence nue qui se manifeste à nous dans sa simplicité inquiétante. Parle-t-il, chante-t-il, raconte-t-il, Bill Evans ? Rien de tout cela. Il se tient là, tout près de nous, il est plus vivant que les vivants, il est. Nous l'entendons respirer et nous aussi nous sommes. Quand il arrive à la huitième minute, ou presque, le morceau semble terminé, il va conclure… et non, ses doigts et l'instrument l'en empêchent, il veut rester encore parmi nous… il a encore un peu de souffle, pourquoi pas… Encore un instant, Monsieur l'Auditeur ! Je reste encore un peu, la nuit n'est pas complètement tombée. Voulez-vous ? C'est dans la solitude la plus radicale que nous sommes les plus proches, et cette proximité étrange et paradoxale nous est si douce que la mort semble à la fois impossible et très souhaitable. Nous n'avons plus peur. 

Time Remembered… Le Temps repris, rappelé, retrouvé, revécu, récapitulé une dernière fois. Pour le plaisir de l'être-là, sans espoir. Pour le frisson de l'instant gratuit qui s'éternise entre les corps. Je crois qu'il y a chez les suicidaires cette conscience aiguë de l'instant qui ne passe pas, qui reste bloqué en nous et nous indique obstinément l'éternité bienveillante et apaisée. Dommage qu'elle s'accompagne d'un désespoir absolu. Ce serait si doux, sinon… 

(Je me demande ce que les autres comprennent, quand on leur parle du suicide (de cet homme-là, de cette femme-là), mais je suis presque sûr qu'ils n'entendent rien, justement. Leurs oreilles se bouchent instantanément. Le désespoir ne signifie jamais rien, pour autrui. C'est un mot-gouffre dans lequel il tombe de tout le poids de son absence.)

Le monde ne raconte qu'une seule histoire, la sienne : je mangerais bien du nougat sur la croupe de Chopine, mais je ne veux pas employer un mot pour un autre. Parce qu'il y a de l'ombre il existe une nuance particulière dans le nombre du délire qui fait que tout, si la musique était faite de notes, absolument tout, sans laisser de traces, et les femmes d'esprit, semble se rapporter aux sentiments qui auraient pu nourrir l'espèce humaine, mais on ne peut pas se passer de la culture à équidistance de tout et de tous. Il habite un monde dans lequel il n'a plus que des voisins et des semblables, et je croyais qu'il s'agissait d'un cercle, quand c'était une éclipse, qui agissait. Il ne mesure plus les distances gravées, il ne les apprécie plus en tulipes, elles n'ont que des notes, qu'elles présentent sans faute à la fin de la représentation. Tout atteint le délirant féroce au même degré, surtout quand on aime les pommes de terre sautées, or, les femmes, comme les romans et la musique, sont dépourvues et d'esprit et de sentiments, sombre histoire en laquelle elle disparaît dans les miroirs, c'est lui-même qu'il voit, cheval fou répété à l'infini paralytique. L'homme véritable veut deux choses : le danger et le jeu. Avec les vrais amis, on ne se fâche pas à propos de l'affaire Dreyfus ou de l'Ukraine mais on peut en revanche se brouiller sur un détail que tout le monde jugerait négligeable. Il veut la femme, le jouet le plus dangereux. Celui qui a vraiment de l'humour y renonce facilement. 

Je me réveille avec la Messe en si de Bach et je fonds en larmes. Ne m'emmerdez plus avec vos Louis Armstrong, je vous en supplie, je n'ai pas assez de vie en moi pour ça. La voix d'Herreweghe a énormément changé. Les gens qui se sont battus pour entrer à son concert de la Saint Matthieu à Paris, le dimanche 15 mars 1980, à l'église Saint-Étienne-du-Mont, étaient jeunes, alors. Il n'existe pas de signe plus manifeste du changement de civilisation. J'ai toujours préféré sa première version enregistrée au disque, même si elle est moins parfaite que la deuxième, moins somptueuse. « Si les larmes coulant sur les joues ne peuvent rien obtenir »… Jésus est condamné, voilà toute l'histoire. Il était (est) la vie, il était (est) le chemin. Qui pourrait encore entendre cela ? Le peu qui me reste, il faut bien l'économiser, car j'ai des dettes. Je viens de passer une demi-heure à répondre à un type qui a tenu à m'expliquer que j'étais un idiot parce que je considère que le cinéma n'est pas un art. Quelle bêtise (moi) ! Vouloir prouver qu'on a raison, voilà bien la pire de toutes les bêtises.

Philippe Herreweghe aura beaucoup compté dans ma vie. Je n'ai pas eu une seconde d'hésitation, quand je l'ai découvert, il y a quarante ans. J'ai su immédiatement qu'il serait un vecteur incontournable pour pouvoir entendre Bach, pour pouvoir entendre ce que j'entendais de la musique de Jean-Sébastien Bach, pour être au cœur de la matière sonore de cette pensée. (Les grands compositeurs sont de grands penseurs, toujours.) Comme toujours, il y a un acte de foi, il y a un choix, une décision — comme en amour. La connaissance ne peut venir qu'après cette décision. Je suis définitivement un anti-athée. On ne peut comprendre que ce qu'on aime et on ne peut aimer que ce qu'on a besoin de comprendre. La musique est le lieu de la rencontre entre savoir et amour, entre matière et esprit, entre temps et instant. Chaque note est un carrefour et un seuil, chaque accord est une entrée charnelle dans la substance de l'amour éternel. Chez aucun autre compositeur que Bach n'existe à ce point cette certitude que nous sommes dans le vrai. Tous les autres cherchent, lui a trouvé, sans effort. La tension propre à la création est presque vulgaire, ici, qui peut être si séduisante, ailleurs. Nous sommes dans Le Lieu, dans Le Moment, si nous sommes présents à cette musique ; au cœur du Divin, à l'intersection du vertical et de l'horizontal, de temps et de l'espace, du corps et de l'esprit. Il n'est peut-être pas si bête de sangloter en écoutant la Messe en si. Cette musique, c'est la Voix de la Voie. Elle était là au commencement, elle sera là à la fin ; du moins dans le monde qui est le mien. 

« Demeure parmi nous, car le soir approche et le jour décline. » Ut mineur, Mi bémol majeur. Les trois bémols à la clef, comme les rois mages. Je vais reprendre un peu de café. Récapitulons ! Combien de 15 septembre ? Combien de petits matins ? Encore un appel ? Non, j'ai rêvé… Nous sommes tous allongés dans un couloir. Personne ne viendra et le matin est encore loin. 

dimanche 14 mai 2023

Après

Si j'avais réussi mon suicide, en 2004, je n'aurais pas connu V., ni Y., ni M., ni I., ni Luna, je n'aurais pas connu Vézénobres. Je n'aurais pas survécu à ma sœur. Je n'aurais pas relu Walser. Je n'aurais pas connu l'état d'indigence. Je n'aurais pas croisé Ophélie. Je ne me serais jamais pris pour un écrivain. Je n'aurais pas revu Ettie. Je n'aurais pas revu Michel Carvallo, ni rejoué à Annecy. Je n'aurais pas connu ces journées où je m'aperçois que j'ai presque complètement oublié Sibille. Je n'aurais pas eu la nostalgie des cloches de la chrétienté. Je n'aurais jamais pris de douches froides, ni jeûné. Je n'aurais pas connu le dégoût de moi-même. Je n'aurais pas renoué avec le jazz. J'aurais continué de vivre dans l'illusion que je connaissais la musique et que je savais jouer du piano. J'aurais continué de croire que j'allais encore composer. Je n'aurais pas connu cette immense nostalgie du père qui étend de plus en plus son ombre sur moi. Je n'aurais pas croisé Delphine et sa joyeuse verve érotique. Je n'aurais jamais eu terriblement envie de revoir ma première Christine, de savoir ce qu'elle est devenue. Je n'aurais pas connu cet effroi terrifiant en apprenant que Martine était morte pendue. Annecy serait resté à jamais la ville que j'avais aimée dans mon enfance. Je n'aurais pas connu ces atroces smileys, ou si peu, ni surtout les “réseaux sociaux”. Je n'aurais jamais su que la langue française serait un jour si terriblement amochée, humiliée, méprisée, et surtout ignorée. Je n'aurais jamais eu affaire à des gens dont je dois étudier les phrases durant de longues minutes avant de savoir ce que je dois comprendre. Je n'aurais jamais entendu parler des “influenceurs”. Je n'aurais jamais possédé un smartphone. Je n'aurais jamais eu le plaisir de “bloquer” des crétins sur Facebook. Je n'aurais pas connu les écrans plats, ni la vidéo. Je n'aurais pas connu la Lomagne, ni Jeanne Lloan. Je n'aurais pas aimé Mompou ni Arvo Pärt, ni Pierre Michon. Je n'aurais jamais imaginé que le Désastre gagnerait si rapidement, ni qu'il irait si loin. Je n'aurais jamais entendu l'expression : se sortir les doigts du cul. Je n'aurais pas connu un Macron, un Laurent Alexandre, un Klaus Schwab, ni même un Justin Trudeau. Je n'aurais pas pensé au transhumanisme, ni à la transition de genre, ni au réchauffement climatique, je n'aurais jamais imaginé qu'un jour des hommes se marieraient entre eux, et encore moins qu'ils seraient enceints. Je n'aurais jamais cru qu'un François Hollande serait un jour président de la République, ni qu'un pape viendrait pour liquider la religion de mes ancêtres. Je n'aurais jamais compris la fraude des vaccins, même si Francette commençait déjà à m'en parler. Je serais mort en ayant dans les doigts les suites françaises, les klavierstücke et les ballades de Brahms, beaucoup de Schumann et de Beethoven, les préludes de Debussy, la sonate de Liszt et celle de Berg, et surtout mes chères Variations opus 27 et l'opus 25 de Schoenberg ; je n'aurais jamais connu cet état mental terrible qui me fait hésiter à ouvrir une partition et à la déposer sur le pupitre. Toute la musique serait venue avec moi dans la tombe, sans faire d'histoire, y compris la Sequenza de Berio et les sonates de Mozart. Je n'aurais jamais mis une saloperie de masque sur la figure pour sortir dans la rue. Je n'aurais jamais rédigé une auto-attestation de sortie. Je n'aurais jamais entendu parler des “cas-contacts”. Je n'aurais jamais entendu parler d'Arnaud Laporte, je n'aurais jamais su que France-Culture pourrait un jour ressembler à France-Inter, je n'aurais jamais cru que des voitures pouvaient rouler à 500 km/h. Je n'aurais jamais cru pouvoir un jour aimer une autre femme que Raphaële, ni même en désirer une. Je n'aurais jamais cru qu'un jour il me faudrait cesser de dire que j'aime « les gros culs », parce que les gros culs que j'aime sont désormais des petits culs, si on les compare à ceux des monstres qui nous entourent aujourd'hui. Je ne serais pas devenu violemment misogyne. Je n'aurais pas connu un András Schiff différent de celui que j'avais découvert dans les années 80. Je n'aurais pas entendu parler d'un Cyril Hanouna, ni d'une Ruby Nikara, ni d'un Simon Collin. Je n'aurais pas connu les nouveaux éditeurs, je n'aurais pas imaginé que des ministres français puissent un jour se révéler aussi incultes, aussi veules, aussi corrompus, que l'Assemblée nationale soit un jour remplie de péquenots arrogants et braillards incapables d'aligner deux idées articulées. Je n'aurais jamais imaginé que l'industrie agro-alimentaire deviendrait avec celle des laboratoires pharmaceutiques le noyau dur de la pègre internationale. Je n'aurais jamais imaginé que des nazis plus arrogants que jamais reviendraient un jour parmi nous. Je n'aurais jamais cru que les pires délires que nous imaginions à la fin du siècle précédent deviendraient réalité, sans que personne ne s'étouffe de rire, de rage ou de honte. Je n'aurais jamais pensé qu'un jour je regretterais les complexes, la honte, la pudeur, la décence, la timidité — l'outrance n'a plus aucun prix, car elle est devenue la norme ; pareil pour l'exception et l'épilation. Je n'aurais pas fait une exposition à Bruxelles, dans la galerie du Roi, ni un disque de musique concrète dont je suis fier. Je n'aurais pas rencontré un garçon aussi décevant que Bruno Lafourcade ni une jeune femme aussi étrange et fascinante qu'Ophélie. Je n'aurais jamais connu le froid durant six hivers de suite, ni les restaurants du cœur, ni l'interdiction bancaire, ni ce type si drôle qui était absolument persuadé qu'il n'existait et ne pouvait exister aucune dissonance dans la musique de Mozart. Je n'aurais pas connu Le Pouliguen, ni Madeleine Chapsal, je n'aurais pas lu Manant, le beau roman de Quatremaille, je n'aurais pas été exaspéré par un Finkielkraut qui s'indigne des casserolades à Lyon durant l'hommage à Jean Moulin par le président de la République. Je n'aurais jamais entendu parler de Zelinsky ni assisté aux pathétiques prestations d'un Biden désarticulé et sinistre, ni cru possible un tel niveau de corruption au plus haut niveau. Je n'aurais pas pensé que la fin de notre civilisation était si proche et si inéluctable. Je n'aurais pas eu ces larmes que je verse aujourd'hui sur ce monde englouti qui, malgré tous ses défauts, m'apparaît en comparaison comme infiniment beau et vrai. Je n'aurais sans doute pas eu autant de peine, alors, pour un Richard Millet complètement esseulé et oublié aujourd'hui. Je n'aurais pas cru qu'un jour la Haute-Savoie et que la Suisse me manqueraient autant. Je n'aurais pas lu Le triomphe de Thomas Zins. Je n'aurais pas imaginé écrire de la poésie. Je n'aurais pas connu José Ortega y Gasset ni Nicolás Gómez Dávila. Je n'aurais pas lu dans Plutarque que « l'ouïe est l'organe de la sagesse ». Je n'aurais jamais compris à quel point Keith Jarrett est génial, même si je l'aimais déjà beaucoup. Je n'aurais pas encore oublié la plupart de mes maîtresses du siècle dernier, mis à part Sarah, Céline, Thérèse, Anne-Sophie, Lakshmi et Edwige. Je n'aurais jamais cru que ma compréhension de la technique pianistique allait autant évoluer, je croyais être arrivé à un point stable et définitif sur le sujet. Je n'aurais pas pensé que mes goûts musicaux continueraient à changer. Je n'aurais pas cru que Jacques Le Trocquer allait autant me manquer — son intelligence, sa culture, et surtout son exigence folle, brutale et impitoyable. Je n'aurais jamais cru que j'aimerais tant peindre et dessiner, ni que mon appréciation de moi-même allait autant changer. Je n'aurais jamais cru qu'un jour je croiserais des gens pour qui l'Eurovision était autre chose qu'un mot abstrait et vide de sens, des gens qui affirment tranquillement qu'ils adulent Christophe ou tel autre chanteur de variété, qui ne se cachent pas pour écouter ça, des gens à qui il faut expliquer qui est Mendelssohn ou Alban Berg. Je n'aurais jamais cru qu'à ne pas être une femme ou un trans on n'aurait plus le choix qu'entre se suicider et se faire tout petit, et qu'être blanc était une faute inexpiable. Je n'aurais pas cru qu'il conviendrait un jour de se cacher d'aimer Freud, Picasso, Marx, ou Rothko, ni qu'il faudrait éviter d'affirmer en tout lieu qu'on aime la musique de Gérard Grisey ou de Karlheinz Stockhausen. Je n'aurais pas cru non plus qu'il faudrait signaler l'ironie, le second degré, et que la hantise de ne pas être compris deviendrait une habitude, que nous serions amenés de plus en plus à devoir définir des mots que tout le monde connaissait naguère. 

Que de choses j'aurais ignorées, si j'avais réussi mon suicide en 2004 !



dimanche 7 novembre 2021

Divisi


Encore une nuit affreuse. Combien de nuits affreuses comme celle-ci serai-je capable de supporter ? À chaque fois la pensée me vient que c'est la dernière. Il n'est pas possible d'endurer ça deux fois de suite. L'étouffement est ma crainte suprême, depuis que je me suis noyé, en Corse, quand j'avais une vingtaine d'années. Je ne conçois pas de mort plus atroce que celle d'être privé d'air pour respirer. Mais l'étouffement se conjugue, de manière extrêmement vicieuse, avec la privation de sommeil. En réalité, celui-là ne survient que lorsque je tombe dans le sommeil, et m'en tire avec une sensation de suffocation terrifiante. Les tuyaux sont bouchés. Ça ne passe pas. La mort est là, qui dit : STOP. Ensuite, éveillé, épouvanté, on ne sait que faire. La seule idée qui vienne est de se jeter par la fenêtre et l'on se maudit de vivre dans une maison qui n'a qu'un étage. Je comprends pourquoi Houellebecq habite dans une tour du XIIIe arrondissement. Il est si simple d'en finir, alors. Cela ne demande que d'ouvrir une fenêtre. Boulez aussi habitait très haut dans le ciel, à Paris. Dans des moments tels que ceux-là, il faut que la mort arrive très vite. Le suicide aux barbituriques est impraticable, car il doit être programmé

Il y a quinze ans que je ne compose plus. Mes dernières compositions étaient électroacoustiques, mais la seule musique qui me donne encore envie de m'asseoir à une table est celle qu'on couche sur du papier rayé. Depuis plus de dix ans, j'ai en tête une partition d'orchestre que je n'ai jamais commencée, à cause de la certitude que la musique ne fait plus partie de ma vie — plus sous une force active, en tout cas. J'ai laissé la musique envahir ma vie d'une autre manière, plus insidieuse, plus effrayante et plus définitive. Et c'est comme si la musique, sous cette forme-là, avait jeté sur la musique (concrète, instrumentale, en actes) un grand manteau noir qui rend celle-là impossible. La partition dont je parle s'intitulerait "Écran" ou "Masque" ou "Paravent", ou encore "Seuils". Il s'agit d'une musique qui fait apparaître ou disparaitre des harmonies, à travers un tissu extrêmement serré et opaque, qui, peu à peu, se déchire, ou au contraire se reforme. L'écriture des cordes est en divisi, ce qui signifie que chaque instrumentiste parmi les violons, les altos, les violoncelles et les contrebasses, a une partie en propre. De cette manière on peut obtenir plus de soixante sons simultanés différents dans la masse des cordes d'un orchestre symphonique, et encore plus dans un orchestre philharmonique. Ce phénomène du divisi, de l'écriture divisée, me terrifie, et c'est cette terreur liée à la musique, que cette partition chercherait à provoquer, ou à reproduire. Dans toute musique, il y a l'apparent et le caché, et les compositeurs jouent sans cesse de ce qui sépare ou réunit ces deux ordres. Plus l'on multiplie les sons, plus il est simple de masquer les phénomènes sonores, que ceux-là soient du domaine de la mélodie, de l'harmonie, ou du rythme, de les rendre si difficiles à distinguer que l'auditeur a la sensation de passer à côté. Il sent que quelque chose est là, mais il n'y a pas accès. C'est une manière de faire apparaître le négatif, de montrer qu'on cache, un peu à la manière de ces rêves dont on sent bien qu'on n'atteint jamais à leur vérité. Tout, alors, est dans la transition, dans le passage de l'apparent au secret, du voilé au révélé, du clair à l'obscur, du su à l'insu. Ce sont les moments où l'on passe d'un état à l'autre qui deviennent des révélations ou au contraire des offuscations. À quoi tient l'angoisse de vivre, sinon à ces moments où le soleil cesse de nous éclairer… Savoir que la vie est là (simple et tranquille), mais que, tout à coup, on cesse de pouvoir y participer, que notre corps a rompu ses liens avec elle, que l'air ne remplit plus nos poumons, que nous sommes divisés (retirés) de la masse chantante (et harmonique) des vivants. Passer à côté de la vie… 

J'ai été profondément marqué, quand je l'ai découverte, il y a près de quarante ans, par une œuvre de Richard Strauss intitulée les Métamorphoses. Cette œuvre est écrite pour 23 cordes solistes (5 quatuors à cordes et trois contrebasses). Strauss a composé cette pièce au soir de sa vie, alors qu'il était déjà octogénaire. Elle fut créée le 25 janvier 1946 sous la direction de Paul Sacher, à la tête du Collegium Musicum de Zurich. La destruction d'une partie de son pays l'avait bouleversé, et l'un des thèmes de l'œuvre est une citation de la marche funèbre de l'Héroïque de Beethoven, la symphonie des symphonies. Je crois bien qu'aucune musique ne me bouleverse à ce point. Le désespoir de Strauss pénètre en moi en 23 points différents simultanément : l'effet est prodigieux. Aucune issue ! Il faut absolument citer les vers de Goethe que le compositeur connaissaient bien, puisqu'ils les avaient mis en musique dans une œuvre, un chœur mixte, commencée au même moment :

Personne ne se connaîtra soi-même,
ne se séparera de son moi propre ;
Qu'il essaie chaque jour,
De savoir enfin clairement,
Ce qu'il est et ce qu'il était,
Ce qu'il peut et ce qu'il désire.

Personne ne se connaîtra soi-même… Il faut entendre ce que cela peut signifier, charnellement, dans une vie qui se termine ! Ne pas pouvoir « se [séparer] de son moi propre », ne pas être en mesure de se voir véritablement du dehors, rester prisonnier de soi-même, c'est la Défaite ultime, c'est l'enfouissement dans les ténèbres, après qu'on a cru connaître la lumière de la vie. Quoi qu'on fasse, on en viendra là, à l'étouffement de la raison. La clarté n'est que transitoire. L'homme vit non pas dans la clandestinité, mais dans la furtivité. Tous autant que nous sommes nous passons sous le radar de l'autre, impuissant à nous trouver, dans la nuit de l'être. Personne ne se connaîtra soi-même parce que personne ne connaît autrui. Les corps se frôlent mais ne se touchent pas. C'est la raison pour laquelle la sexualité est à la fois si émouvante et si décevante : elle nous donne l'illusion, un instant, d'être à l'intérieur de l'autre, et que l'autre est à l'intérieur de nous, et cette sensation, si enivrante et toujours déçue, nous fait un instant entrevoir le paradis, ce lieu du monde qui se referme dès qu'on l'approche. Quand Orphée se retourne sur Eurydice, il la perd définitivement. Se retourner sur celle qu'on aime, c'est pourtant la définition de l'amour. Qui n'est pas happé par le séjour des morts ? Pourquoi ai-je aimé ? Pourquoi ai-je cru être en mesure de connaître celle que j'aimais ? 

À côté — ou en face — de la partition des Métamorphoses, il y a les Atmosphères, de György Ligeti (1961). Il y a deux manières d'abolir la consonance : par la raréfaction ou par la surabondance. À l'inverse d'un Webern, Ligeti fait le choix de la pléthore. Là encore, un divisi extrême. C'est une couleur sans trait qui se répand dans l'être et le dissout, le suffoque. Ce n'est pas pour rien que Stanley Kubrick a utilisé cette musique, en 1968, dans son film 2001: Une odyssée de l'espace. Dans l'espace il n'y a ni atmosphère ni gravité, et si des hommes peuvent malgré tout y respirer et s'y tenir debout, c'est grâce à des aménagements artificiels. Rien ici n'est prévu pour eux. Il n'y a ni haut ni bas, ni temps ni direction, le sens est alors radicalement autre, inhumain, au sens propre. Il n'y a que des couleurs qui se croisent dans le vide, et la vie, au sens où nous l'entendons, semble absente. Difficile pour moi d'écouter cette musique sans ressentir un profond malaise. Ce que montre cette œuvre, c'est qu'une texture sonore extrêmement dense (trop) plonge l'auditeur dans un sentiment de panique absolue, car la densité de la texture produit paradoxalement l'effet du vide. Plus rien à quoi se raccrocher. Tout vacille en permanence. C'est inhabitable : le contraire d'une demeure. Les hommes ont besoin de gravité, sinon ils sont perdus. C'est Dieu qui leur a donné le sentiment de la gravité, qui les a reliés à la Terre, qui les a mis debout. De gisants, il en a fait des dressés — mais aussi des séparés. Si l'amour existe, c'est parce que nous sommes distincts les uns des autres. L'amour n'a plus aucun sens, dans un monde indistinct, où tous les corps seraient non plus contigus mais fondus les uns dans les autres. Pour aimer il faut désirer rejoindre celui dont nous sommes séparés, c'est un mouvement. Dieu a créé l'amour et la gravité pour la même raison : pour que le monde tienne debout et pour qu'une force relie les hommes entre eux sans les confondre. Nous aurons bien assez de temps, dans l'infini, pour rester allongés et indistincts, confondus dans le temps aboli. Je serai toi, tu seras moi, plus personne ne pourra dire "je", et même le souvenir du moi sera effacé : nous aurons cessé d'être divisés. Nous serons immobiles et insensés, comme la musique de Ligeti.