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dimanche 14 mai 2023

Après

Si j'avais réussi mon suicide, en 2004, je n'aurais pas connu V., ni Y., ni M., ni I., ni Luna, je n'aurais pas connu Vézénobres. Je n'aurais pas survécu à ma sœur. Je n'aurais pas relu Walser. Je n'aurais pas connu l'état d'indigence. Je n'aurais pas croisé Ophélie. Je ne me serais jamais pris pour un écrivain. Je n'aurais pas revu Ettie. Je n'aurais pas revu Michel Carvallo, ni rejoué à Annecy. Je n'aurais pas connu ces journées où je m'aperçois que j'ai presque complètement oublié Sibille. Je n'aurais pas eu la nostalgie des cloches de la chrétienté. Je n'aurais jamais pris de douches froides, ni jeûné. Je n'aurais pas connu le dégoût de moi-même. Je n'aurais pas renoué avec le jazz. J'aurais continué de vivre dans l'illusion que je connaissais la musique et que je savais jouer du piano. J'aurais continué de croire que j'allais encore composer. Je n'aurais pas connu cette immense nostalgie du père qui étend de plus en plus son ombre sur moi. Je n'aurais pas croisé Delphine et sa joyeuse verve érotique. Je n'aurais jamais eu terriblement envie de revoir ma première Christine, de savoir ce qu'elle est devenue. Je n'aurais pas connu cet effroi terrifiant en apprenant que Martine était morte pendue. Annecy serait resté à jamais la ville que j'avais aimée dans mon enfance. Je n'aurais pas connu ces atroces smileys, ou si peu, ni surtout les “réseaux sociaux”. Je n'aurais jamais su que la langue française serait un jour si terriblement amochée, humiliée, méprisée, et surtout ignorée. Je n'aurais jamais eu affaire à des gens dont je dois étudier les phrases durant de longues minutes avant de savoir ce que je dois comprendre. Je n'aurais jamais entendu parler des “influenceurs”. Je n'aurais jamais possédé un smartphone. Je n'aurais jamais eu le plaisir de “bloquer” des crétins sur Facebook. Je n'aurais pas connu les écrans plats, ni la vidéo. Je n'aurais pas connu la Lomagne, ni Jeanne Lloan. Je n'aurais pas aimé Mompou ni Arvo Pärt, ni Pierre Michon. Je n'aurais jamais imaginé que le Désastre gagnerait si rapidement, ni qu'il irait si loin. Je n'aurais jamais entendu l'expression : se sortir les doigts du cul. Je n'aurais pas connu un Macron, un Laurent Alexandre, un Klaus Schwab, ni même un Justin Trudeau. Je n'aurais pas pensé au transhumanisme, ni à la transition de genre, ni au réchauffement climatique, je n'aurais jamais imaginé qu'un jour des hommes se marieraient entre eux, et encore moins qu'ils seraient enceints. Je n'aurais jamais cru qu'un François Hollande serait un jour président de la République, ni qu'un pape viendrait pour liquider la religion de mes ancêtres. Je n'aurais jamais compris la fraude des vaccins, même si Francette commençait déjà à m'en parler. Je serais mort en ayant dans les doigts les suites françaises, les klavierstücke et les ballades de Brahms, beaucoup de Schumann et de Beethoven, les préludes de Debussy, la sonate de Liszt et celle de Berg, et surtout mes chères Variations opus 27 et l'opus 25 de Schoenberg ; je n'aurais jamais connu cet état mental terrible qui me fait hésiter à ouvrir une partition et à la déposer sur le pupitre. Toute la musique serait venue avec moi dans la tombe, sans faire d'histoire, y compris la Sequenza de Berio et les sonates de Mozart. Je n'aurais jamais mis une saloperie de masque sur la figure pour sortir dans la rue. Je n'aurais jamais rédigé une auto-attestation de sortie. Je n'aurais jamais entendu parler des “cas-contacts”. Je n'aurais jamais entendu parler d'Arnaud Laporte, je n'aurais jamais su que France-Culture pourrait un jour ressembler à France-Inter, je n'aurais jamais cru que des voitures pouvaient rouler à 500 km/h. Je n'aurais jamais cru pouvoir un jour aimer une autre femme que Raphaële, ni même en désirer une. Je n'aurais jamais cru qu'un jour il me faudrait cesser de dire que j'aime « les gros culs », parce que les gros culs que j'aime sont désormais des petits culs, si on les compare à ceux des monstres qui nous entourent aujourd'hui. Je ne serais pas devenu violemment misogyne. Je n'aurais pas connu un András Schiff différent de celui que j'avais découvert dans les années 80. Je n'aurais pas entendu parler d'un Cyril Hanouna, ni d'une Ruby Nikara, ni d'un Simon Collin. Je n'aurais pas connu les nouveaux éditeurs, je n'aurais pas imaginé que des ministres français puissent un jour se révéler aussi incultes, aussi veules, aussi corrompus, que l'Assemblée nationale soit un jour remplie de péquenots arrogants et braillards incapables d'aligner deux idées articulées. Je n'aurais jamais imaginé que l'industrie agro-alimentaire deviendrait avec celle des laboratoires pharmaceutiques le noyau dur de la pègre internationale. Je n'aurais jamais imaginé que des nazis plus arrogants que jamais reviendraient un jour parmi nous. Je n'aurais jamais cru que les pires délires que nous imaginions à la fin du siècle précédent deviendraient réalité, sans que personne ne s'étouffe de rire, de rage ou de honte. Je n'aurais jamais pensé qu'un jour je regretterais les complexes, la honte, la pudeur, la décence, la timidité — l'outrance n'a plus aucun prix, car elle est devenue la norme ; pareil pour l'exception et l'épilation. Je n'aurais pas fait une exposition à Bruxelles, dans la galerie du Roi, ni un disque de musique concrète dont je suis fier. Je n'aurais pas rencontré un garçon aussi décevant que Bruno Lafourcade ni une jeune femme aussi étrange et fascinante qu'Ophélie. Je n'aurais jamais connu le froid durant six hivers de suite, ni les restaurants du cœur, ni l'interdiction bancaire, ni ce type si drôle qui était absolument persuadé qu'il n'existait et ne pouvait exister aucune dissonance dans la musique de Mozart. Je n'aurais pas connu Le Pouliguen, ni Madeleine Chapsal, je n'aurais pas lu Manant, le beau roman de Quatremaille, je n'aurais pas été exaspéré par un Finkielkraut qui s'indigne des casserolades à Lyon durant l'hommage à Jean Moulin par le président de la République. Je n'aurais jamais entendu parler de Zelinsky ni assisté aux pathétiques prestations d'un Biden désarticulé et sinistre, ni cru possible un tel niveau de corruption au plus haut niveau. Je n'aurais pas pensé que la fin de notre civilisation était si proche et si inéluctable. Je n'aurais pas eu ces larmes que je verse aujourd'hui sur ce monde englouti qui, malgré tous ses défauts, m'apparaît en comparaison comme infiniment beau et vrai. Je n'aurais sans doute pas eu autant de peine, alors, pour un Richard Millet complètement esseulé et oublié aujourd'hui. Je n'aurais pas cru qu'un jour la Haute-Savoie et que la Suisse me manqueraient autant. Je n'aurais pas lu Le triomphe de Thomas Zins. Je n'aurais pas imaginé écrire de la poésie. Je n'aurais pas connu José Ortega y Gasset ni Nicolás Gómez Dávila. Je n'aurais pas lu dans Plutarque que « l'ouïe est l'organe de la sagesse ». Je n'aurais jamais compris à quel point Keith Jarrett est génial, même si je l'aimais déjà beaucoup. Je n'aurais pas encore oublié la plupart de mes maîtresses du siècle dernier, mis à part Sarah, Céline, Thérèse, Anne-Sophie, Lakshmi et Edwige. Je n'aurais jamais cru que ma compréhension de la technique pianistique allait autant évoluer, je croyais être arrivé à un point stable et définitif sur le sujet. Je n'aurais pas pensé que mes goûts musicaux continueraient à changer. Je n'aurais pas cru que Jacques Le Trocquer allait autant me manquer — son intelligence, sa culture, et surtout son exigence folle, brutale et impitoyable. Je n'aurais jamais cru que j'aimerais tant peindre et dessiner, ni que mon appréciation de moi-même allait autant changer. Je n'aurais jamais cru qu'un jour je croiserais des gens pour qui l'Eurovision était autre chose qu'un mot abstrait et vide de sens, des gens qui affirment tranquillement qu'ils adulent Christophe ou tel autre chanteur de variété, qui ne se cachent pas pour écouter ça, des gens à qui il faut expliquer qui est Mendelssohn ou Alban Berg. Je n'aurais jamais cru qu'à ne pas être une femme ou un trans on n'aurait plus le choix qu'entre se suicider et se faire tout petit, et qu'être blanc était une faute inexpiable. Je n'aurais pas cru qu'il conviendrait un jour de se cacher d'aimer Freud, Picasso, Marx, ou Rothko, ni qu'il faudrait éviter d'affirmer en tout lieu qu'on aime la musique de Gérard Grisey ou de Karlheinz Stockhausen. Je n'aurais pas cru non plus qu'il faudrait signaler l'ironie, le second degré, et que la hantise de ne pas être compris deviendrait une habitude, que nous serions amenés de plus en plus à devoir définir des mots que tout le monde connaissait naguère. 

Que de choses j'aurais ignorées, si j'avais réussi mon suicide en 2004 !



dimanche 5 mars 2023

Wayne Shorter


 

Il suffit d'écrire l'adverbe « avant » pour que s'engouffre à sa suite une quantité vertigineuse de choses, gracieuses et un peu effrayantes, que nous ne soupçonnions pas l'instant d'avant. Il faudrait toujours faire suivre ce mot de trois points de suspension qui permettraient aux choses dont je parle de venir se ranger sagement sous son autorité, sans nous entraîner vers l'angoisse et l'oubli. Bien entendu, c'est d'abord en nous que ces choses viennent se presser, mais la langue et la musique les accueillent avec plus de naturel que nous. La nuit dans les jardins d'Espagne, un nombre considérable de faits, de détails, d'événements, de sujets, de gestes, d'actions, de phénomènes et de sensations proposent à celui qui veille et se tient dans l'instant une partition complexe et prodigieuse qui en fait à la fois une vigie et un cobaye. Être témoin, voilà en quoi consiste l'essentiel de ce qui nous pousse à écrire : ramasser en nous ce qui n'est pas resté accroché à « l'avant », qui n'est pas tombé dans la nuit profonde du sens. 

Clara m'envoie des photos de ses seins gonflés de lait. Vincent va déboucher sa baignoire. La pompe à chaleur fait un raffut insupportable. J'attends une carte postale parfumée. La musique m'a épuisé, la peinture aussi. Cela va sans doute être le cas aussi de la littérature. Que me restera-t-il ? Je dois écrire à Guillaume, que je n'ai pas vu depuis vingt-trois ans, et qui sans doute n'attend rien de moi. J'ai mis trop de moutarde dans mon steak tartare. Wayne Shorter est mort il y a deux jours. Wayne Shorter, c'est l'« avant » par excellence. Si je m'avise de tirer les fils qui me relient à ce musicien, une énorme partie de ma vie vient se mettre sous l'ombre portée de cet homme, et cette vie se met à fondre sous mes yeux, comme le fait paraît-il la banquise : le temps se disloque et se déglingue en moi ; tout se ramollit ; j'essaie d'attraper et de retenir quelques morceaux au passage. 

Le jour de sa mort, je suis allé me promener avec quelques disques du deuxième quintet de Miles (E.S.P.SorcererMiles SmileMiles in the skiWater BabiesNefertiti…), la plus belle époque de Miles Davis. Wayne Shorter n'est pas pour rien dans cette réussite, c'est le moins qu'on puisse dire. Et d'ailleurs, Miles l'a su avant même de l'engager (« Et tout de suite, la musique a pris. Avoir Wayne me comblait, parce que je savais qu'avec lui on allait faire de la grande musique. C'est ce qui est arrivé, très vite. »). Cela ne faisait aucun doute dans son esprit. Les individus qui composent ce quintet sont tous à leur manière des géants. Herbie Hancock n'a jamais été meilleur que dans cette formation. Ron Carter est parfait, dans son élégante sagesse, sobre et sûre. J'ai toujours considéré Tony Williams comme un génie (et pas seulement du rythme) ; c'est lui qui ordonnance la matière sonore, qui lui donne sa forme et son allure. Avec un autre que lui, ce quintet serait sans doute excellent mais n'aurait pas ce qui a fait que jamais plus on n'entendra pareille musique. Il crée entre les musiciens une texture sonore qui leur permet de ne jamais être en défaut. Là encore, Miles le savait parfaitement. L'équilibre qui s'entend dans cette décennie est pur miracle, car c'est un équilibre qui jamais n'empêche l'inspiration et la grâce et la liberté. J'avais toujours pensé (à tort) que John Coltrane et Wayne Shorter appartenaient à des générations différentes, que Coltrane était nettement plus âgé. En réalité, il n'y a que sept ans d'écart entre eux, et ils étaient amis. Pourtant, ces deux saxophonistes (qui tous les deux jouaient du ténor et du soprano) sont bien aux antipodes l'un de l'autre. Passer de l'un à l'autre a été pour Miles une révélation. Kind of Blue est évidemment l'un des plus beaux disques de jazz qui existent (en grande partie grâce à Bill Evans), mais je ne crois pas que plusieurs Kind of Blue auraient été possibles. Le moment de grâce absolue qui fut possible en 1959 était une parenthèse fragile, hors du temps, alors que le deuxième quintet a permis une musique qui s'est développée durant une décennie avec une évidence incomparable, et qui a permis tout naturellement la transition vers le Miles électrifié des années 70, dont Wayne Shorter a été l'un des centres névralgiques. Si le génie de Coltrane sautait littéralement aux oreilles (il était pure matière), celui de Shorter est plus discret. Son jeu, d'une extrême concentration, à la fois tranchant et d'une douceur terrible, avait une élégance inouïe, qui lui permettait de ne jamais avoir à crier pour s'imposer, et son inspiration harmonico-mélodique était si cohérente avec celle d'Herbie Hancock qu'on avait souvent l'impression qu'il s'agissait d'un seul et même musicien. (Un thème comme Iris semble donner en quelques notes un concentré merveilleux de la forme de pensée harmonique qui structurait les improvisations de Wayne Shorter. Et ne parlons même pas d'ESP ou de Nefertiti…) Il a offert à Miles Davis un champ d'action et d'imagination presque infini. On comprend l'excitation de ce dernier ! Le génie de Miles, c'est banal de le dire mais c'est vrai, aura été de s'entourer de musiciens qui ont su indiquer les chemins qu'il désirait emprunter. Un des thèmes du premier des disques de ce quintet (E.S.P., 1965), Mood, de Ron Carter, est à cet égard saisissant. Le morceau est lent, à trois temps, et l'on entend le saxophoniste qui improvise une sorte de contrechamp décalé, très doux, comme murmuré, qui offre à la trompette de Miles un écrin soyeux semblant s'étendre et contaminer toute la musique, la liquéfier. Il joue derrière, et quand la trompette se tait, il passe devant, sans que la forme et le fond aient changé : il portait déjà en lui le principe et la substance et il a seulement attendu que vienne le moment de la révélation. Tout se fait naturellement, sans violence. On retrouvera ce type de morceaux une dizaine d'années plus tard dans le Miles électrique et binaire

Wayne Shorter est mort au même âge que ma mère : 89 ans. Je peux donc imaginer un peu ce que ceux qui l'ont côtoyé à la fin ont vu. Il avait énormément grossi, mais il restera pour moi le prince des saxophonistes, un élégant parmi les élégants, dont la musique, racée, précise et discrètement nostalgique, était tout sauf obèse : un orfèvre jamais banal ni m'as-tu-vu. 

« E.S.P. » signifiait Extra Sensoriel Perception (c'est ainsi qu'on parlait, dans ces années-là). Miles Davis s'en croyait doté, et Wayne Shorter a composé ce thème pour lui rendre hommage. Le fait est que la communication musicale est exceptionnelle, dans ce quintet. Les musiciens n'avaient quasiment plus besoin de partitions, ou ils utilisaient des bouts de partitions sur lesquelles il n'y avait pas grand-chose d'écrit. Je pense que cette faculté est venue du be-bop. Les jazzmen de cette époque avaient tellement joué sur des harmonies complexes et rapides qu'ils ont fini par développer une oreille harmonique très fine et quasiment infaillible. Sur la lancée, cette oreille leur a permis de jouer ensemble d'une manière qu'il est difficile de comprendre de l'extérieur. Miles Davis a exploité cette faculté d'une manière particulièrement intelligente et sensible, et l'a amenée à un niveau supérieur. C'est une des raisons qui rendent cette musique si excitante. Les musiciens de ce quintet jouent très ensemble dans un temps qui est multiple, et dans des harmonies qui sont multiples (cette musique s'est élaborée en un temps où l'harmonie en tierces et l'harmonie en quartes se sont rencontrées ; le thème d'ESP en est un exemple frappant et presque caricatural). 

Avant, c'est avant. Mais avant, c'est aussi après, et même pendant. Nous vivons sans en être conscients en des temps multiples, nous existons en une sorte de contrepoint temporel infini, de fugue perpétuelle dont les antécédents et conséquents jouent avec nos nerfs, notre mémoire et nos croyances. Il faut avoir vécu longtemps pour commencer à seulement l'apercevoir. Le temps se défait peu à peu de sa fausse évidence ; sa simplicité n'était qu'un reflet de nos limites. Nous pensions nous mouvoir sur une seule voie, en une seule direction, nous pensions avoir laissé en route tous les chemins de traverse que nous avons croisés, et l'avant, et ils sont toujours là, méconnaissables parfois mais actifs et brûlants dès que nous mettons à notre insu un pied sur leur territoire. Tous les embranchements se signalent de nouveau à nous sans que nous soyons en mesure de le prévoir, et nous prenons ces signaux pour de simples réminiscences alors qu'ils sont la trace d'une autre vie, silencieuse, qui jamais ne nous a abandonnés. 

Souvent, lorsque j'écoute de la musique, de la musique que je connais depuis quarante, cinquante ans, ou plus, je sens se déplier devant moi une partition que je ne sais pas déchiffrer, alors même qu'elle devrait m'être la plus familière. Alors je regarde autour de moi, j'observe les visages qui m'entourent, et j'essaie de savoir s'ils entendent ce que j'entends. Parfois même je pose des questions, questions que, bien sûr, personne ne comprend. Et je dois rentrer en moi pour constater que je suis seul, que j'habite un monde désolé dont je suis le seul survivant. La musique est toujours là, elle n'a pas changé, mais je ne peux en parler avec personne. Je ne sais même plus si c'est douloureux ou non. Il y a tellement longtemps que je suis seul que je ne saurais sans doute plus exister autrement. On peut toujours écrire, et ainsi se donner l'illusion qu'on est entendu, voire compris, mais on sait qu'il n'en est rien, et que rien ne pourra jamais combler la distance infranchissable qui nous sépare de l'intelligence de l'autre. C'est tout à fait comme si nos sens n'avaient pas été imaginés par le même constructeur. 

L'amour a fui, quand il nous a vu ; et on peut le comprendre — il était bien le seul à croire qu'il existe une réalité commune. Quel malheur que de l'avoir effrayé ! Il tenait tout le mécanisme, et le temps qui va avec. La musique nous a donné un temps l'illusion qu'il était possible de lui trouver un substitut — on a même pensé qu'il s'agissait d'une seule et même matière. Mais il faut une grande force de caractère pour y croire encore, après toutes les catastrophes qu'il a provoquées. Car si la musique était de même nature que l'amour, comment se fait-il qu'elle parvienne encore à ce degré de réalité, elle, qu'elle s'incarne avec cette puissance ? C'est la Chance, que nous aurions dû aimer, plutôt que des femmes.