Affichage des articles dont le libellé est Juillet. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Juillet. Afficher tous les articles

lundi 26 juin 2023

[Journal*] mercredi 10 juillet 2002

(Rumilly, cuisine, huit heures moins vingt du matin)

Parler du pyjama bleu.

Coup de téléphone de Paco, hier-soir, à 21h40. Mère sort aujourd'hui, à une heure. Pierrot et Simone sont venus hier à l'hôpital. Avec Nana à la maison, je n'ai plus le temps d'écrire dans ce journal. 

Hier-soir, avant de partir de l'hôpital, j'ai lu la fin des Bonnes, de Renaud Camus, à Mère. Elle était couchée, la tête tout près de moi, dans un état de ravissement. « C'est merveilleux ! » (« Jeunes filles ! Jeunes filles ! »…)

Jeunes filles, jeunes filles, pourquoi nous avez-vous abandonnés ? La question mérite d'être posée, c'est le moins qu'on puisse dire !

—

Mon petit texte (La Frénésie du synchrone) sur RC, sur le site de Jacqueline. Pas une seule réaction…

—

« C'est pas important ! » Nana, dans la chambre 102. « Pépé, c'est pas important ! » Sylvain : « Vieillir, cela devrait être aller vers l'essentiel ! » Etc. 

« Elle a quinze ans, c'te montre ! » (Dominique, tourné vers Nana, et donc tournant le dos à la malade…)

Important, pas important, essentiel, détails, intéressant, pas intéressant, futile, sérieux… Ils sont mono-référencés. Leur grille de lecture ne comporte qu'un seul trou, qu'une seule lucarne, qu'une seule case. Et tout ce qui n'est pas dans l'enfilade — les détails — est à proscrire vaillamment et définitivement. Organismes mono-cellulaires, ils n'admettent pas qu'un autre âge, une autre pensée, une irritation [sic] différente, puissent perturber leur sens unique, et viennent moduler le seul poil qui leur sert de terminaison nerveuse. Mais leur vieille mère, elle, ne vit désormais plus que de détails, de bifurcations imprévues, de culs de sac, de temps superposés. 

L'autre jour, elle avait avancé les aiguilles du réveil… 

[Journal*] dimanche 7 juillet

(Hôpital, une heure et demie de l'après-midi)

La blonde infirmière (celle qui zozotte un peu) m'a dit, avec un petit sourire : « Vous discutez beaucoup avec le Dr Duchâteau, mais elle ne nous dit jamais rien… »

—

Le string de Hinde…

—

Hinde, R., Smaël… Je les aime beaucoup toutes les trois. Hinde a toujours un sourire très engageant lorsque je la rencontre, Smaël aussi, mais, elle, elle est infiniment belle ! Elle a un sourire d'une douceur… presque effrayante ! Comment est-il possible que j'aie vu le string de Hinde ? Je n'en sais rien, mais le fait est là. Elle est assez fine, cette petite, pas si bête, en tout cas. Smaël, j'ai toujours envie de la prendre dans mes bras… De mettre ma tête dans le creux de son épaule. 

[Journal*] samedi 6 juillet

 (Hôpital, six heures du soir)

Valentin est venu à midi et demie. Il n'a pas voulu que je le paie. Il a été très bien. Ce type (qui était le copain de JM) en est devenu l'exact contraire. Physiquement, ils se ressemblent. Carrés, massifs, terriens. Jackie plus que JM, néanmoins. Ils sont été militaires tous les deux, Jackie en a gardé la coupe de cheveux et l'autorité, la voix forte, un peu simple. Mais la ressemblance s'arrête là. L'un a l'honnêteté et la droiture chevillées au corps, et ce n'est pas mon frère. L'un est un roc lumineux, l'autre est une pierre sombre. L'un a une parole, l'autre pas. L'un essaie de fourguer des lunettes de marques à des actrices, l'autre tente de soulager les paysans. Du regard bleu de l'un coule la bonté, de celui de l'autre une folie rauque et brutale. 

[Journal*] vendredi 5 juillet 2002

(Rumilly, cuisine de La Closerie, huit heures et quart)

Hier-soir, je suis resté de sept heures à huit heures dans le bureau de R. Je lui avais écrit. Elle a lu la lettre devant moi. J'ai retrouvé ensuite Mère, métamorphosée. Elle était calme, et bien, et lucide. Je suis parti de l'hôpital à huit heures et demie. R. croit que l'hyponatrémie n'est plus en cause dans l'état de Mère ! Je me demande ce que cela signifie. Est-ce seulement parce qu'elle se sent dépassée par cette “maladie” extrêmement complexe dans le diagnostic et son traitement ?

—

Lu dans le Nouvel Observateur de cette semaine « Les médecines orientales ne soignent pas la maladie, mais un certain malade (…) » Les médecines orientales ne soignent pas la maladie ?! Comme si une médecine quelconque pouvait soigner la maladie ! C'est un non-sens…

—

Je trouve Jacqueline d'une parfaite muflerie !

—

Que dire de S., alors ?…

—

(Hôpital, une heure dix de l'après-midi) Jackie m'a dit qu'il viendrait demain (samedi) à 14h30. R. est d'accord. Le seul hic est Mère. Il ne faudrait pas qu'elle en parle ici ! 

Elle m'a dit que les infirmières la traitaient de Tatie Danielle ! J'ai dit à R. que c'était inadmissible. Je crois qu'elle m'a dit qu'elle était d'accord.

Je ne suis presque pas resté. Je reviens seulement maintenant, il est quatre heures. J'ai apporté de la purée de bananes, et des mouchoirs en papier. 

—

Le Dr Suzanne (chef de service) veut me rencontrer lundi à 18h30. Cela fait trois semaines (qu'elle est là) ! Il aurait pu s'affoler un peu plus tôt, non ?



[Journal*] jeudi 4 juillet 2002

 (Hôpital, quatre heures et demie de l'après-midi)

Le mot de Mère qui revient le plus souvent est : « Quand-même ! »

Marie Lamarche vient de passer. Elle lui donnera la communion dimanche. « Elle est gentille, Marie ! » Et pourtant, celle-ci m'est apparue comme tout sauf gentille. Le genre qui n'écoute pas, qui “laisse causer”. 

—

Raphaële ne connaissait pas la signification de l'expression française « Comment allez-vous ? » Comment allez-vous… à la selle. Ça se passe bien, de ce côté-là ? Vous évacuez facilement, avec régularité ? Qu'est-ce qui sort de votre corps ? Cet intérêt était de plus en plus marqué chez Mère, ses descriptions de pipi et de selles de plus en plus nombreuses, et de plus en plus précises et détaillées. Il y a une parenté avec Michelet, et Mozart, dont je tente à l'instant de lui faire entendre l'andante du 24e concerto. Au début, pendant deux minutes, elle est aux anges, chantant en même temps, les yeux clos et les mains jointes, elle a l'air aux anges. Puis, tout à coup, elle serre les mâchoires, plisse les yeux, crispe ses poings, et me dit : « Oh, c'est horrible, ça grince ! »… Elle n'aime plus Mozart, elle n'aime plus le jus de pamplemousse. Elle me dit : « C'est le Diable ! »

Je pense à Clara Haskil, sur la table d'opération, en train d'être trépannée, et jouant un concerto de Mozart pour être certaine de ne pas l'oublier ! 

Maintenant, elle chante une chanson paillarde… 

[Journal*] mercredi 3 juillet 2002

(Cuisine de La Closerie, six heures et demie du matin)

Me suis réveillé (facilement) à cinq heures et demie ce matin. Il fait beau. Si longtemps que je n'avais pas profité du petit matin. Hier, j'ai pensé soudain que j'avais toujours su que Mère mourrait au mois de juillet, à cause de Jérôme. 

—

Le début de la crise date pour moi du jour où elle a refermé Le Cousin Pons, de Balzac, dans la belle édition d'André Martel (exemplaire 1759). Les derniers mots qu'elle avait lus étaient ce jour-là : « Excusez les fautes du copiste ! Paris, juillet 1846 — mai 1847 », avant de refermer le livre, les larmes aux yeux, et de me dire : « Je n'ai pas faim ! » J'avais tenté de la prendre dans mes bras pour la consoler mais elle m'avait repoussé, presque méchamment, en tout cas j'en avais souffert. 

—

Risques de démyélinisation osmotique. 

Incidence des complications neurologiques retardées chez des patients avec une hyponatrémie sévère (< 110 mmol/l) en fonction de la vitesse de correction supérieure à 0,5 mmol/l'heure.

—

Acouphène dans l'oreille droite : j'entends un ré aigu (son sinusoïdal).

« Les Grecs n'avaient qu'un mot pour signe et sépulture. » (Du Sens, p. 146)

Elle n'arrête pas de me parler de deux choses, en les confondant plus ou moins : — ton tombeau (son caveau) — sa maison (sa demeure). « Ils sont délabrés ! » me répète-t-elle sans arrêt. Et bien entendu, je réponds que non, mais j'ai peut-être tort. Sa demeure est ce lieu où je vais persister, après qu'elle sera partie vers son tombeau. Je vais rester dressé, au moins un moment, alors qu'elle sera allongée, gisante. Je serai sa statue, l'érection vivante de sa mémoire. Je demeurerai. Et je l'abandonnerai (sa terreur, en ce moment) autant qu'elle m'abandonnera. 

« Vous serez tous morts lorsque vous assisterez à ma sépulture ! »

« Nous ne sommes que deux… » me dit-elle continuellement. Les deux versants d'une même réalité, le vertical et l'horizontal, le quelqu'un et la personne, l'ici et le là, le naître et le mourir. Chaque jour elle se rappelle ma naissance et la raconte à qui se trouve là, et personne ne comprend ce qu'il y eut d'extraordinaire dans cette naissance qui était aussi connaissance. Personne n'était là, entre nous, j'ai fait seul le chemin du ventre au cœur, vers cinq heures du soir, j'ai su, elle m'a accueilli, nous savions. Nous n'étions que deux.

Hier, elle m'a subitement dit : « Tu connais le secret de ma vie ? » Elle m'a raconté sa fuite à Paris, chez son amie Francette Leschi, le drap déjà tendu devant son lit, à l'hôpital, dans la salle commune, le drap censé cacher l'agonie et la solitude, et sa souffrance. « Mes débuts dans la sexualité… » (Elle avait dû se faire avorter, et dans le secret, bien sûr…) La mort, déjà là, au tout début, donc, et puis, lorsque le septième enfant arrive, à la fin de sa sexualité, le grand soleil de la jouissance. « Tu es né dans le bonheur, toi que je n'attendais pas ! Tu vois, ma première expérience sexuelle a failli me tuer, et la dernière m'a redonné la vie. Et ces deux moments, je les ai vécus seule, l'un sans toi, l'autre avec toi. Tu es le dimanche de ma vie. »