mardi 29 novembre 2011

Coup de folie à France-Culture


Mon ami Laurent Sur-le-fil Goumarre prononce le mot "Gers" sans faire siffler le "s" final, c'est ce qu'il annoncé publiquement ce soir à la radio. À la pauvre journaliste interloquée par cette inexplicable audace, il a affirmé le faire à l'exemple de Renaud Camus. Ce n'est plus de l'audace, c'est de la rébellion caractérisée ! On attend l'annonce de la décapitation d'une minute à l'autre.

Même si ton inconsciente mutinerie n'est annoncée que par Georges, il faut que tu saches, Laurent, que nous sommes de tout cœur avec toi, et que lorsque ton chef insolent roulera dans la sciure virtuelle, nous fermerons le blog un petit quart d'heure pour saluer cette seconde de folie qui a illuminé notre souper.

dimanche 27 novembre 2011

Disgrâce



Nous sommes environnés, toute la journée, toute la semaine et toute l'année, dans ce qu'il reste des pays et des villes sur Terre, par des objets laids, par des sons laids, par des paysages enlaidis, par des humains laids et laidement habillés, nous baignons dans une langue crottée, dépenaillée, nous habitons dans des logements laids, nous dînons sur des tables laides et nous assoyons sur des chaises laides, les publicités dont la laideur le dispute à l'agressive bêtise s'étalent désormais sur tous nos murs virtuels, les voitures sont laides, les enfants sont particulièrement laids, l'art lui-même se plaît à représenter la laideur, ou à la singer, ou à l'habiter, ou à l'incarner, que ce soit par défaut ou par volonté. Nous devrions donc être immunisés, mithridatisés, et ne pas souffrir de cette constante exposition à l'increvable hideur dans laquelle nous survivons. Et certes, la plupart des hommes d'aujourd'hui ont cette chance. C'est la raison de ma surprise : le vaccin n'a pas fonctionné. Que la couverture de "GardMag", par exemple, ait autant d'effet sur moi, n'est pas normal. Je suis comme ces gens qui ont contracté des maladies orphelines, et qui ne savent vers qui se tourner pour être soignés. La faculté est impuissante ou indifférente, nous sommes trop peu nombreux, il n'existe pas de Téléthon ni de pièces jaunes pour nous.

Toute la journée, j'ai eu des convulsions, de la bave aux lèvres, j'ai toussé, craché, mes oreilles ont sifflé, mon nez a coulé, mes yeux se sont couverts d'un mucus glaireux, mes cheveux sont tombés, ma peau s'est couverte de boutons et de plaques verdâtres, mon haleine s'est mise à empester, mes articulations à craquer, mes dents à tomber, et j'ai fréquemment perdu l'équilibre. Malgré la diète et le repos, j'ai eu des hallucinations et des maux de tête, et, dans mes songes, car il m'arrivait de m'assoupir, je rêvais que je vivais en Irak, et que j'étais le sosie de Saddam Hussein, me terrant en pyjama dans les égouts de Bagdad. Quand je passais la tête par une minuscule ouverture pour respirer à l'air libre, je ne voyais que réunions de blogueurs sur la voie publique, le transistor aux pieds et le regard mauvais. Malgré cela, cette vie de rat traqué me semblait préférable à la vraie, celle dans laquelle les magazines ressemblent à GardMag, un monde où l'on risque de tomber nez à nez avec une femme qui ressemblerait à celle qui tient cette guitare électrique et arbore cet air de vieille mégère dégénérée et débile, et je m'estimais heureux de me trouver là.

Bien vieillir dans le Gard ? Plutôt mourir à Bagdad !

lundi 14 novembre 2011

Sagesse


Deux Sophie se trouvent côte à côte, interrogées par mon ami Laurent Qu'est-ce-qui-se-joue Goumarre, dans son émission le Rendez-Vous. Sophie Marceau et Sophie Calle. Deux grandes artistes s'il en est…

Goumarre questionne la comédienne : « Est-ce que vous connaissiez le travail de Sophie Calle ? » et Marceau fait cette réponse qui restera sans doute longtemps dans les mémoires :

« Oui, mais moins bien qu'elle. »

samedi 12 novembre 2011

Oiseau du Paradis


Tout le monde a fait un jour ou l'autre cette expérience traumatisante : on est en voiture, dans le commencement de la nuit de novembre, on écoute, sur France-Musique, Vladimir Jankélévitch jouer des Pas sur la neige de Claude Debussy, devant une Claude Maupomé plus et mieux paumée que jamais. Soudain, voyage ("trajet", "déplacement") oblige, la radio "décroche", et l'on passe brutalement des deux notes murmurées de Debussy à une tonitruante beuglante binaire et synthétique diffusée par "Oui-FM". Venir au monde avec des forceps, à côté de ça, ce n'est rien du tout. Perdre la femme qu'on aime assassinée par un serial killer, tomber sur son corps découpé en morceaux en rentrant le soir à la maison et marcher sur son foie, voilà qui serait à peu près équivalent à l'expérience que je viens de décrire, en terme d'émotion et d'adrénaline. Dans l'urgence, on presse le bouton OFF du tableau de bord, en essayant de rester sur sa voie d'autoroute. Dans le silence revenu, on entend son cœur ralentir petit à petit, on reprend ses esprits.

Vous avez sans doute remarqué comme moi que les radios diffusant cette fiente ignoble ont toujours, je dis bien toujours, un volume sonore au moins double de celles qui diffusent de la musique. C'est même une manière infaillible de se repérer, quand on tourne le bouton des fréquences : lorsqu'on n'entend rien, c'est qu'il s'agit de musique. À croire qu'il existe une loi non écrite qui prescrit une amplification de la puissance sonore inversement proportionnelle à la qualité musicale, comme s'il s'agissait de compenser la nullité artistique par le volume. Cette loi n'est d'ailleurs pas idiote du tout. Tout le monde sait d'expérience qu'il doit crier quand il manque d'argument, d'idées, quand il est en panne de sens… L'amplification, voilà la chose qui décrit le mieux la modernité : la camelote et la laideur disposent semble-t-il naturellement (et bien sûr, rien ne naturel, là-dedans) d'un coefficient d'amplification qui leur est allouée par les services culturels de la démocratie. Un orchestre symphonique, non plus qu'un trio à cordes, n'ont besoin d'amplification, alors que le moindre groupe de rock est réduit au silence par la panne d'électricité. Souvenons-nous des bien nommés "murs d'amplis" des années 70 ! Les Marshall, empilés les uns sur les autres, derrière les "musiciens" à moitié sourds… L'image doit rappeler de terrifiants souvenirs aux survivants de ma génération : par exemple des bébés dormant (mais oui, j'ai vu ça !) au pied d'un de ces amplis, l'oreille à quelques centimètres des hauts-parleurs, dans un environnement sonore qui devait surpasser en puissance un 747 décollant à quelques mètres de vous ! Nous avons été très nombreux à assister à ce spectacle terrifiant, révoltant, eh bien, des décennies après, personne n'en parle, comme si le crime était parfait, et il l'est, en effet.

On ne s'est pas interrogé, en tout cas pas suffisamment, c'est peu de le dire, sur ce "besoin" de volume sonore, né au XXe siècle, et qui a accompagné l'émergence de la nouvelle "musique". Ce n'est certes pas un hasard si la puissance sonore débridée est née, dans le domaine de ce qu'il faut bien appeler la musique — pour se faire comprendre — au même moment que le fascisme. Les fascistes crient. Ils hurlent, ils couvrent de leurs voix la voix de leurs adversaires, ils n'aiment pas la nuance, ils n'aiment pas les rythmes ternaires, leur dynamique, très réduite, se situe entre le forte et le fortissimo. La quantité est "l'agent orange" de la révolution la plus formidable qui se soit produite depuis longtemps. Elle transforme tout, en commençant par le sens des mots, dont elle ronge l'intérieur, en leur gardant leur visage, elle procède comme ces architectes qui conservent les façades des immeubles pour en ravager l'intérieur. Le façadisme s'est répandu non seulement dans l'urbanisme, mais dans tous les domaines de la vie, comme une lèpre mentale, c'est devenu une manière de penser et d'habiter le monde : Murakami et Jeff Koons à Versailles, c'est bien une certaine forme de façadisme, et l'art contemporain nous fait la démonstration tous les jours que, si vous n'avez rien à dire, il faut le dire, et le dire encore, et très fort. "Je n'ai rien à dire, et alors !" pourrait être la devise (c'est bien le cas de le dire) de très nombreux artistes contemporains (et d'encore plus nombreux écrivains) qui ont si bien compris comment fonctionne le nouveau système. Une croûte est une croûte. Deux croûtes restent deux croûtes. Mais si vous en réalisez deux cents occurrences, alors vous entrez au New Panthéon et au château de Versailles. La quantité est le sésame. Et les dimensions. La quantité, la répétition, la puissance sonore, le monumental. Le Spectacle a très bien assimilé la chose : veut-il que Le Public vienne "écouter" une sonate de Haydn ? Il en donnera une version pour trente contrebasses et soixante piccolos ; avec l'imparable alibi qu'il "a fait venir un immense public populaire à la musique classique". Qui aurait encore le front de faire la gueule ? Les trois grincheux habituels, dont votre serviteur, bien sûr, mais le fait même qu'ils fassent la gueule est bien la preuve que "ça marche"… Les réactionnaires dont, paraît-il, je fais partie, sont là pour augmenter encore le crédit de ces nouveaux banquiers, de ceux qui gagnent à tous les coups. C'est bien pourquoi il ne sert à rien de résister. Non seulement ça ne sert à rien, mais ça sert encore les intérêts des bandits qui donnent le la.

La musique, plus je vieillis et plus j'en suis persuadé, est comme l'amour. Personne ne sait ce dont il s'agit. Vous êtes assis dans un des studios de la Maison de la Radio, à Paris, vous écoutez la Maîtrise de Radio-France chanter les Trois beaux oiseaux de paradis, de Maurice Ravel, et soudain il se passe quelque chose. Vous ne savez pas quoi. Que s'est-il passé, durant ces quelques secondes ? Impossible de le dire, les mots manquent… Vous ne serez plus jamais le même. Le monde a changé, ou bien vous : vous avez, enfin, "la permission d'aimer ce que vous admirez, et d'admirer ce que vous aimez".

mardi 8 novembre 2011

Plagiat


C'est un fait, j'ai une oreille exercée à déceler les plagiats.

Ce matin, en prenant mon bain, j'entends un sax qui joue comme Coltrane, et qui pousse le vice jusqu'à se faire accompagner par un pianiste qui plante ses accords à la façon de Mc Coy Tyner, c'est-à-dire de très beaux accords mais qui ont la particularité de fonctionner quel que soit ce que joue le soliste.

En sortant du bain, je vais regarder sur iTunes, et je vois qu'il s'agit de John Coltrane, accompagné de Mc Coy Tyner.

C'est honteux !

lundi 7 novembre 2011

Syndicat


Nicole, j'ai du désir d'enfant, ce soir, on va dire. Veux-tu venir là écarter les jambes, nous t'en prions. Mais c'est qu'elle veut pas, la conne ! J'ai pourtant bien vérifié sur l'almanach marmots, c'est un droit que j'ai, faudrait pas trop déconner avec ça, Fifille !

Quand j'étais jeune, moi aussi je voulais perpétuer l'espèce, mais dans les années que nous baissions le futal plusieurs fois par jour, la mode en était un peu passée, et personne ne voulait jouer au réac de service.

J'en ai d'abord rencontré une qui faisait bander tout le lycée, mais c'est à peu près à l'époque qu'ils nous ont inventé la pilule. Ensuite on s'est habitué, la purée c'était déjà du décor, une sorte de signature virtuelle, si on veut.

Le temps a passé sacrément vite, on peut pas dire le contraire. Maintenant quoi, aller à la banque la plus proche pour se vider les poches ? C'est contraire à notre religion. Sur Flickr, il y a un groupe que j'adore, c'est le groupe qu'on appelle "Hommage". On y voit des photos de photos, des écrans qui représentent des écrans. Avec sur la photo, devant l'écran, une longue traînée blanchâtre, le canon encore chaud du type bien en évidence, comme un autographe mou entre deux tranches de réel.

On ne demande plus un autographe à une pinup, on lui envoie sa béchamel en bits, pour lui montrer quel effet elle nous fait. C'est là qu'on voit que l'époque n'est plus la même. Décharger avant terme ou hors contexte, quand on avait quinze ans, c'était la honte de la honte, pire que d'être à la CGT.

samedi 29 octobre 2011

A.D.A.M.


« Il en passait, du beau monde, à la boutique : Georges Braque, Max Ernst, Henri Matisse, André Derain, Pablo Picasso, Fernand Léger, Constantin Brancusi, et tant d'autres ! »

vendredi 28 octobre 2011

Apprendre l'analphabétisme


Les Français ne peuvent plus supporter leurs enfants. Ils les envoient à l’école dès trois ans, et au moins jusqu’à seize, pour apprendre l’analphabétisme.

Guy Debord

Je ne développerai pas, parce que je manque de temps, mais ces derniers jours ont été l'occasion pour moi d'apprendre quelque chose de fort intéressant, grâce à la FIAC et aux comptes rendus et tables rondes qui étaient consacrés à cet événement capital de la vie artistique. Les écoles d'art, en France, sont d'extraordinaires endroits où l'on apprend… à devenir-un-artiste-contemporain. On n'apprend pas à dessiner, à peindre, à sculpter, ni le maniements des pigments, des médiums, des colles, des siccatifs, des diluants, des charges, des enduits, et des supports, non, on apprend à fabriquer sa petite carrière d'artiste contemporain. J'aurais dû m'en douter, bien sûr : on est toujours en retard sur la réalité. Jusqu'à présent, l'analphabétisme dont parle Debord ne s'apprenait qu'à l'école (et dans l'entreprise), mais sans doute que cela ne suffisait pas. Dorénavant, ce sera à l'école, dans l'entreprise, à la télévision, dans la fonction publique, dans les partis politiques… et dans les écoles d'art.

samedi 22 octobre 2011

Promenade


Je ne sors jamais de chez moi. On me livre mes courses, je n'ai pas de voiture, je déteste marcher. Je vote par correspondance (bien que n'ayant aucune opinion politique). J'ai d'ailleurs fait sceller le portail de la maison et installer une sorte de trappe par laquelle le livreur peut faire passer les colis de victuailles.

Hier, pourtant, j'ai été obligé de me rendre en ville. J'ai escaladé le portail devant le taxi. Le conducteur n'a pas eu l'air surpris.

Je n'avais pas vu de ville depuis une bonne dizaine d'années. Celle dans laquelle je me suis rendu hier est une ville modeste où doivent habiter environ une petite vingtaine de milliers de Français. Ça ne ressemble pas du tout à la ville que j'ai connue naguère. Une ville d'aujourd'hui est constituée d'une litanie de magasins de vêtements, de boutiques où l'on vend des téléphones portables, et de pharmacies. J'oubliais les trois McDonald's, sans lesquels il serait impossible de se repérer, si j'en crois les quelques réponses aux questions que j'ai dû poser afin de trouver mon chemin. Jadis, les églises, les postes, les mairies, et plus généralement les bâtiments administratifs, les noms de rues, donc les hommes connus du passé, servaient à se repérer dans les communes de ce pays ; il semble que cela ne soit plus vrai. Mes contemporains doivent faire comme moi, j'imagine, commander leur nourriture sur Internet, et je les comprends, mais alors pourquoi continuent-ils en hommes du passé à aller acheter leurs vêtements dans ces rues laides et bruyantes ? Mystère ! J'ai cherché un bistrot car la marche m'avait donné soif. Pas trouvé. À la pharmacie on a accepté gentiment de me désaltérer car la tête me tournait. Je n'ai posé aucune question à la pharmacienne, parce que je commençais à comprendre que ce monde-ci, s'il ressemblait par certains traits à celui que j'avais connu, était en réalité devenu tout autre, et que j'y étais un parfait étranger. J'avais fui un monde que je n'aimais plus, mais qui était pourtant encore le mien, quoi que j'en pense, et il avait suffi de quelques années pour que le monde me prenne au mot, et m'exclue complètement de lui.

Je suis rentré chez moi sans demander mon reste. Comme je l'avais vu faire à de nombreuses reprises, durant la petite heure que j'ai passée en ville, j'ai craché par terre, juste avant de monter dans le taxi. À Rome, fais comme les Romains.

mardi 18 octobre 2011

Tu veux me voir nue ?


Bon, d'accord, mais alors vite fait, hein.

jeudi 13 octobre 2011

Paraphrase sur la sodomie


Il s'appelle Fredi Maque, mais il pourrait s'appeler Jules-Ahmed Dupont. Toutes les onze minutes (ou parfois dix-sept) je le vois passer sur ce blog. J'ai peur. J'ai peur des fous. Ça fait des mois que ça dure, il passe ses journées sur mon blog. Ce type est dingue, c'est sûr. Un jour, quelqu'un d'intelligent écrit sur son blog : « J'aimerais bien écrire quelque chose d'intelligent sur mon blog. » Fredi Maque commente : « Vous en êtes tout à fait capable. » Soit c'est un con fini, soit c'est un fou pas fini. Mais il paraît que je suis injurieux. Je ne supporte plus ceux qui parlent de "ce jour" (pour aujourd'hui) ou de "ce vendredi" (pour vendredi prochain). J'ai envie de les injurier. Intelligemment. Quand nous sommes samedi, ils parlent aussi de "ce vendredi", et l'on ne sait pas s'ils veulent dire "vendredi dernier" ou bien "vendredi prochain". Vous êtes des cons. Ou des fous, je ne sais plus très bien. Vous en êtes tout à fait capables : d'être fous et cons à la fois, je veux dire. Mais si. De toute façon, c'est assez simple, les blogueurs dans leur totalité sont des cons. Pas d'exception. Et une importante proportion de ceux-là sont fous, en plus. J'ai peur. La vieillesse fait peur, la jeunesse aussi, sans parler de l'âge que j'ai, qui change sans arrêt. La rumeur dit qu'on va bientôt payer pour envoyer des emails : je pense que c'est la meilleure nouvelle qu'on ait entendue depuis très longtemps. Il y a vraiment des femmes qui disent à leurs mecs : "tu mets ton gros boudin entre mes cuisses" ? Sûrement. Écoutez, ça donne : "Fredi, mets-moi ton gros boudin entre les cuisses." Entre les cuisses ? Ah, ce mot ! La cuisse, la coulisse, le cul, ho-hisse ! La messe. Ses cuisses, dimanche, à la messe… Fredi met son gros boudin entre les cuisses de mon blog, toute la journée, trente fois par jour, mon Père ! Mon blog commence à avoir l'entrecuisses irrité. Que faire ? Y a-t-il des pommades pour les blogs irrités ? Ça doit exister, mon fils, il n'y a aucune raison que ça n'existe pas. Tout existe, désormais, même Dieu. Ce qui n'existait pas la veille existe aujourd'hui, ou demain, au plus tard. Ce jeudi, ce midi, sur mon blog, tout doit exister, les vieilleries comme les péripéties innovantes et attractives. L'âge d'or est devant nous. Il nous a doublé. Personne ne l'a entendu klaxonner, il n'a pas fait d'appels de phares, mais il conduit un bolide : le "No souci". Pourquoi est-ce que je pense à cette femme qui, chaque jour, sur France-Culture, annonce les programmes de la soirée : "À vingteuh-deux heures, Ceci, à vingteuh-trois heures, Cela." Ils l'ont virée. Bien fait, mais ils l'ont remplacée par une autre qui dit la même chose, en pire, bien sûr. Je me demande si elle s'épilait le minou. C'est Brel qui voulait être "beau et con à la fois", il n'a pas vécu assez, le veinard, pour avoir connu les blogs. Ça l'aurait calmé. Que permettent les blogs ? La disparition de la rumeur. La rumeur ne peut exister quand tout est rumeur. La finance ? Un gros blog. Les marchés financiers ? Un super gros blog, un cartel de blogs. Ce samedi, Monsieur Les Marchés Financiers va prendre pour épouse Mademoiselle Rumeur de La Bloge, encore vierge (une vieillerie). La vieillerie Rumeur de La Bloge en a dans le pantalon, enfin, tout ça est placé, bien entendu, au meilleur taux, et son futur époux n'est pas fou. Il aurait d'ailleurs pu s'appeler Fredi Maque, mais non, il porte un patronyme vé-ri-ta-ble-ment (comme dirait Laurent Dramaturgie Goumarre) hype, et nous ne fréquentons pas la même bloge, moi qui suis du Grand Horion de la Transe, alors qu'il est de la Glue, nettement plus internationaliste. Le genre qui vous donne rendez-vous à dix-sept heures ce vendredi. Le genre gros-maçon qui roule de Porsche en Porsche, toujours en phrase avec l'âge d'or, sans casque. Le genre qui a toujours l'air d'avoir un hymen collé sur le pif tellement il déflore le réel toute la journée, et plutôt deux fois qu'une. Bref, pas un glandu qui tend l'oreille pour voir si le rapide de 20h12 est en train de lui foncer dessus, parce que le rapide de 20h12, c'est lui. Ruisselant, sortant de la douche, bandant comme un gorille, ayant oublié qu'Euridice l'attend au bar, il en remet une couche, c'est un peintre né qui jamais ne se retourne sur sa couleur, il tire sur le fil d'Ariane et son jet traverse la couche d'ozone, sa glu est son paraphe de nacre. Very attractive, le paraphe. Mais c'est toujours pas ça qui me débarrasse du Fredi Maque.

Le progrès n'a pas besoin d'être un progrès pour attirer les cons.

Boudin


Comme vous pouvez le vérifier, grâce à l'image que vous avez sous les yeux, on n'arrive pas ici par hasard, et nos lecteurs continuent, contre vents et marées, à utiliser le passé simple, ces deux constats étant un baume sur notre cœur meurtri par la désinvolture trop souvent de mise par ailleurs.

samedi 8 octobre 2011

Pour ou contre la théorie du genre


« Et pourtant, ils ne feraient pas de mal à une moche. » C'est Olivier Verley qui le dit. Enfin je crois.

Je voulais écrire sur les femmes moches mais je vois que quelqu'un d'autre l'a déjà fait. C'est très ennuyant cette manie qu'ont les gens de penser avant nous aux mêmes choses.

mardi 4 octobre 2011

XP déclare


« Moi, je suis un vrai lecteur de Muray. » Pas une faute, ni de frappe, ni d'orthographe, ni de grammaire, ni de syntaxe, ni de français, dans cette phrase de "XP". Vous ne connaissez pas "XP" ? Un pote à Didier Goux. Le rédacteur d'un "magazine informatique", le mec, si j'ai bien suivi. Un jeune. Un moderne. Un dans le coup. Un technophile. Un Ilysien.

Il prend deux mots, XP, "démocratie" et "atomique", et il les colle l'un à côté de l'autre. Pour voir. Il regarde. Il voit, et il se dit : "Cela est bon." XP est debout devant son établi immaculé. Il cligne de l'œil, cadre le concept entre quatre de ses doigts, et il est satisfait. "Yesss !" Suce un glaçon.

Je sais, je sais, vous allez encore me dire que je perds mon temps à défoncer des chatières ouvertes, qu'un "XP" est à peu près aussi intéressant à étudier qu'un Quark orphelin roulant à 30 km/h sur la bande d'arrêt d'urgence de la voie sucrée, et vous aurez raison. J'aime les causes perdues, j'ai de la tendresse pour ces minables plastifiés qui roulent les mécaniques, parce qu'ils ont trouvé un public à leur dimension, je suis comme ça.

J'en ai rencontré beaucoup, de ces minus qui pensent accéder au langage parce qu'il ont "manié du code". Ayant beaucoup utilisé l'informatique, dans mon métier, j'ai dû côtoyer ces zozos plus d'une fois, ces sortes d'amibes affolées qui se cognent aux murs de la pensée comme la boule du flipper une fois lancée dans la courte éjaculation qui lui tient lieue de vie. Comme ils ont l'esprit aussi vide qu'un adolescent en train de se polir le chinois, ils croient que la vitesse de leur main sur leur membre est synonyme d'intelligence, et ils prennent les étincelles que fait leur cortex raclant les parois de l'aquarium pour des éclairs de génie, et les zigzags incohérents de leurs idées pour des chemins de traverse. Ils sont toujours extrêmement arrogants, mais ce n'est pas vraiment de leur faute, c'est seulement qu'ils n'ont rencontré que d'autres amibes dans leur genre, et ne jugent qu'à l'aune de cette race qui ne connaît qu'un âge, l'enfance. Comme les mouches qui changent de direction selon un plan peut-être mystérieux mais certainement exaspérant, ils découragent toute velléité de les écouter, de les saisir, par leur constante et inutile agitation dont le labeur extrêmement apparent semble sans objet.

À leur échelle, il faut reconnaître que ce sont des dieux. Sur le territoire de silicone invisible à l'œil nu qui leur est attribué, ils règnent en maîtres absolus, avec le despotisme jaloux et intransigeant de ceux qui savent que moins on possède plus il convient de défendre ce peu avec l'énergie du désespoir, tous crocs et griffes dehors, même par le calme plat et désespérant qui règne en général à leurs frontières, que nul ne songe réellement à leur disputer.

« Moi, je suis un vrai lecteur de Muray. » La virgule après le "moi" n'est pas anodine. Il y a le moi, et il y a, ensuite, la phrase, l'affirmation, la déclaration. Est-ce que le je de la phrase désigne le même sujet que ce moi envirgulé, décalotté en son commencement turgescent ? Rien n'est moins sûr. Les sujets de ces contrées opaques sont des mutants, et s'ils n'ont pas un petit doigt qui les désigne comme tels, leur sexe, en quelque sorte encapsulé dans le morne calculateur à deux dimensions qui leur sert de cerveau, trône là comme un terrible et inutile appendice, héritier mort-né abandonné, atrophié et desséché. Si cet attribut morbide n'a plus de fonction, il lui reste pourtant une mémoire, et cette mémoire pèse de toute sa tristesse sur les prérogatives détimbrées de nos rois-nains. Donc, l'un d'entre eux, le Roi XP, est vrai lecteur de Muray, si l'on veut le croire, et l'on aimerait tant. Un "vrai lecteur de Muray" illustrerait-il les articles de sa Grande Revue (Ilys) par ces photographies, toutes plus tristes les unes que les autres, de "nudité féminine" ? Je pose la question par pure forme, bien entendu. Leur "nudité féminine" est à peu près à la femme et à l'érotisme (ne parlons même pas du sexe) ce que les Lettres sont à la littérature, ce que la sociologie est au réel, ce que les Beatles sont à la musique, ou ce que Villepin est à De Gaulle. (On notera d'ailleurs que leurs goûts musicaux sont en plein accord avec leurs vues sur la beauté féminine.) Je disais donc que la phrase vient après l'énoncé de la tautologie sans issue : Moi. Il ne savent pas s'y inclure, dans cette phrase, ils restent à l'extérieur, ils tournent autour comme des vautours énervés par l'odeur de la viande pas encore congelée dans le Frigidaire. Muray peut (mais Muray mort, car Muray vivant les aurait éloignés d'un rire), comme d'autres noms aux fragrances fortes, les énerver ainsi, de ne savoir être ni dedans ni dehors. Alors on les entend taper du pied au sommets de leurs dunes lunaires, et cette musique les enivre tant et si bien qu'ils pensent un instant exister parmi nous, et que si la Terre tourne, c'est à cette danse obstinée qu'elle le doit. Comme des enfants impatients et affamés auxquels on aurait arraché toutes les dents, ils croient mordre dans la tétine, mais la mère infâme se pâme ou se tord de rire. Ces sont des petits singes édentés, des chameaux sans bosses, des petits pains sans levain et sans sel, des humains blanchâtres sans matière, sans logos, sans poils. Plus ils s'énervent, moins on les remarque. Alors ils font ce que les hommes ont toujours fait dans ces cas-là, ils écrivent une légende dans laquelle ils se représentent vivants, innervés, pensants, vibrants, bandants, mordants… Ils écrivent l'histoire des vaincus du point de vue des vaincus qui ont vaincu. (Je me comprends.)

Seulement, toutes les légendes ont leurs limites, et, confrontées aux scènes de la vie quotidienne, montrent leurs muscles en ficelle et leur cœur en chiffon. C'est tellement triste, alors, de les voir dévoiler la machine et la tringlerie sous l'habit, et de continuer la geste grandiose alors que le pantin se défait, part en quenouille, qu'on en viendrait presque à les serrer contre nos cœurs pour leur raconter une belle histoire, une de plus. Le Roi XP, quand il sort de son royaume, en est certainement le plus poignant représentant : et lorsqu'on lui fait doucement remarquer qu'il ne sait pas écrire trois mots sans faire quatre fautes, il monte sur son tréteau branlant pour vitupérer contre ceux qui voudraient essayer de faire croire que le roi est nu comme un vermisseau, alors que, et qu'il le fait exprès, et qu'il n'a pas le temps de s'attarder à faire attention aux fautes de frappe, et que ce ne sont pas des fautes — comme si quelqu'un sachant écrire en français avait deux vies, l'une où il écrit bien (dans la légende) et l'autre où il n'a que faire de cette science des ânes (la vie trop vraie, trop cruelle, trop plate, trop agrippée à sa pauvre orthographe (qui n'est qu'un habit qu'on met quand on sort dans le monde)), alors que l'Esprit souffle, et que les trolls (son mot favori, son mot magique) devraient s'estimer bien heureux d'avoir ne serait-ce que des fautes d'orthographe, quand excrétées par un XP. D'ailleurs, il parle comme les enfants : « Moi, je suis un vrai lecteur de Muray, et je cherche pour de vrai à comprendre le monde qui m’entoure. » Si ça ne vous touche pas, ça, c'est vraiment que vous êtes des monstres ! Le monde qui l'entoure… Le Roi XP est entouré par le monde, encerclé, et le monde est vilain, effrayant, sans pitié pour les rois qui se promènent tout nus. Lui, XP, pourtant, il sait que l'habit qu'il porte est le plus beau, le plus riche, le plus seyant, mais on n'a pas traité le monde, qui croit voir ce qu'il voit, c'est à dire rien. Le monde est malade, aliéné, aveugle, et XP souffre, mais il ne peut pas le reconnaître, car le reconnaître le dénuderait à ses propres yeux. Non, XP doit passer, en coup de vent, et emporter un peu de sable sous ses semelles de plomb… De vent, pardon !

Quand on a l'habitude d'aller nu, on s'habille d'un rien. La pensée du Roi XP est à l'image de sa vêture : elle rappelle ces lofts des années 80 où deux poufs blancs et un matelas posé à-même le sol constituaient tout l'ameublement, avec le poster de 2001. Le Roi XP dispose ses poufs blancs (le pouf démocratie et le pouf atomique) sur son sol blanc laqué, s'asseoit entre les deux, une main sur chacun, et il se trouve bien. C'est un genre de Sam Suffit de la pensée nomade et hors sol, qui n'a d'attaches avec le monde que sous la forme du réseau, de la connexion. Il croit en un seul Dieu, le Cerveau global, l'intelligence connexe, les bits croisant les bits en de joyeuses partouzes numériques. Des livres ??? Quoi, ces machins, tous différents, qui jaunissent, qui se tachent, qui s'empilent en tas, véritables nids à poussière ? Et puis quoi encore ! Quoi, des disques, quoi, des auteurs, quoi, des siècles ??? Ah, comme tout cela sent le renfermé, le vieux, la tremblante et le papier d'Arménie ! Misère de l'étude, de la page cornée, du coup de crayon qui n'abolira jamais la distraction et la transe de ceux qui croient que le monde a été méchant avant eux, méchant et imbécile, imbécile et désinvolte avec ces nouveaux venus, les dépositaires naturels du Royaume, pour qui il aurait fallu faire place nette. Las, les écuries sont crasseuses, les femmes n'ont plus envie de faire l'amour, et les fleuves charrient des déchets pestilentiels. Rien n'est neuf. Sauf eux. Sauf l'atome, à jamais, sauf l'Individu, libéré du surmoi social. Ils vont devoir retrousser leurs manches, mais nous ne serons plus là pour les voir se salir les mains en s'enlevant la merde qu'ils ont dans les yeux. Même le roi XP ne verra pas les grands travaux, car dans quelques mois il aura oublié ses deux poufs et se sera meublé ailleurs, et tout cela ne le concernera plus. C'est du moins ce qu'on peut lui souhaiter, car ne jamais vieillir est la pire des malédictions, la plus sinistre des farces que le Temps joue à l'Homme.

dimanche 2 octobre 2011

Réclame


— T'as l'air en forme, ce matin, Georges ! Tu t'es mis au grec ancien, t'as passé la nuit avec Adjani ?

— Non, j'ai lu le blog de Didier Goux.

— Didier Goux, celui qui passe son temps à dire une chose et son contraire ? Celui qui annule en commentaire ce qu'il a écrit dans un billet, celui qui n'a aucune parole, qui oublie régulièrement ce qu'il a dit, ou fait (ou pas fait) ? Celui qui ne vit que par procuration ? Cette girouette, ce colporteur de ragots ? Celui qui efface ce qu'il écrit, ou qui écrit des secrets… sur le web ? Ce menteur professionnel, l'expert en martyrologie appliquée, qui n'est jamais responsable de rien, qui ne comprend jamais pourquoi on lui en veut, comment on peut lui reprocher quoi que ce soit ?

— Lui-même.

— Comprends pas.

— Je m'entraîne pour mon nouveau travail. Je suis dans la pub, maintenant.

— Je ne pige toujours pas.

— Il y a des barils de lessive qu'on préférerait ne pas vendre, mais on a quand-même une machine à laver et du linge sale.

— Ça me fait penser à un collègue que j'avais, dans une vie antérieure. Quand il prenait la parole, il commençait toujours par "Je sais que je vais encore dire une connerie, mais…" et j'avais immanquablement envie de lui rétorquer qu'il pouvait fermer sa gueule, alors. Ces types sont les incarnations vivantes de ce que Papa appelle "la figure belle", ce sont des experts en contre-discours, ils ne cessent de se rabaisser pour qu'on les admire, parce qu'ils n'ont jamais le cran et la simplicité d'affirmer ce qu'ils pensent en dehors d'une quelconque justification tierce. Il faut toujours qu'il y ait une autorité dans les parages, pour qu'ils puissent oser penser ce qu'ils pensent, faire ce qu'ils font, dire ce qu'ils disent. Tout en affirmant, bien entendu, qu'ils n'ont strictement aucun amour propre et qu'on peut très bien penser le contraire de ce qu'ils pensent sans que cela les émeuve ni ne les dérange. Le genre grand-seigneur qui mouille son froc si l'Autorité esquisse une caresse ou éternue dans la bonne direction. C'est du grandiloquentisme qui se cache derrière son majeur…

— Je ne suis pas certain d'avoir bien fait de te répondre.

— Ah, tu ne vas pas t'y mettre, toi aussi !

— L'épigonerie est une maladie qu'il faut prendre au sérieux. Il y a des tonnes de mecs qui passent leur vie à croire qu'ils parlent, alors qu'ils ventriloquisent. Ils passent leur temps à délayer le suc qu'ils chipent sur les ailes des autres, et qu'ils rapportent laborieusement à la maison, la nuit, sur des chemins sans lune, pour s'essayer au soluté, à la distillation, à l'enfleurage. Le drame de l'épigone est qu'il est pris entre deux attitudes antagoniques en apparence mais à peu près équivalentes dans leurs conséquences. Il peut épaissir le signifiant qu'il a découvert (un des traits du maître, qui l'ont saisi), et il sombre immédiatement dans le ridicule car plus rien ne se voit que cela. Lorsque l'épigone est plus âgé, ou plus intelligent, il fait le contraire, et c'est à effacer les traces des pas de celui qui lui montre la voie qu'il va s'appliquer, les diluant en un idiome qu'il croit synthétiser par sa rumination laborieuse. Si cette opération est moins sujette au ridicule que la première, elle a le grave inconvénient, gommant les aspérités irréductibles de l'original, d'en faire une solution au goût insipide, et dont c'est la banalité alors, et l'inutilité, qui sautent aux yeux de tous.
Il est toujours difficile de croiser la route d'esprits forts sans y laisser plus de force vitale que de cette bienfaisante nourriture qu'on trouve en eux. Ce qu'on appelle le bon goût n'est peut-être rien d'autre que l'équilibre, équilibre toujours momentané et incertain (et dangereux, en un sens) qu'un individu trouve dans l'économie des entrées/sorties culturelles et intimes qui le façonnent, et le font avancer dans la spirale toujours plus aiguë de l'exigence. Plus la nourriture est consistante (et fortifiante), plus le déchet est riche, c'est ainsi que l'abandon et le rejet font partie de la culture, contrairement à l'idée reçue et ressassée jusqu'à la nausée, aujourd'hui, qui voudrait que plus on aime plus on s'enrichit. Renaud Camus le dit en une formule condensée que je cite de mémoire : la culture d'un homme se voit au moins autant dans les livres qu'il ne possède pas que dans ceux qu'il possède. Ne pas posséder, ne pas écouter, ne pas voir, ne pas savoir, je veux dire "ne pas avoir la possibilité de" est devenu impossible, à l'heure d'Internet. La possibilité, tu l'as désormais toujours, quoi que tu fasses ou quoi que tu ne fasses pas. Virtuellement, tu as donc tout, ici et maintenant. Tout, c'est-à-dire le bon, le très bon, le mauvais, le très mauvais, mais aussi et surtout, l'insignifiant. Comme le dit l'enfant dans je ne sais plus quel film de Woody Allen : « À quoi bon étudier, si la fuite des galaxies est une chose avérée ? » À quoi bon apprendre, s'il suffit de prendre ? La culture, c'est choisir, c'est discriminer, ranger, ordonner, hiérarchiser, pour pouvoir ensuite faire des liens et des raccourcis (et aussi beaucoup de détours, mais c'est la même chose) ; c'est donc en premier lieu laisser. Si tu as ce tout, là, sous la main, à disposition perpétuelle, gratuitement, je crois que c'est fichu. La connaissance est née d'un désir et d'un manque, pas d'un trop plein. Mieux vaut le désert que l'inondation.

— Oui, bon, très bien, mais le rapport avec Didier Goux ?

— Non, tu as raison, aucun rapport, bien sûr… Et puis je noie le poisson, qui n'a besoin de personne pour se noyer.

— Écoute, je te propose d'ouvrir une porte derrière nous.

— Ça me va parfaitement.

vendredi 30 septembre 2011

Trenet, Hergé, et les autres.


Je n'ai pas un mot à changer à ce billet de Didier Goux auquel je renvoie tous ceux qui vont tordre la bouche, ce qui ajoute bien sûr à mon plaisir égoïste.

mercredi 28 septembre 2011

Immola, super week-end


— Et Senna, t'y penses souvent ?

— Ah ben carrément ! J'peux même plus aller en Italie, du coup.

— Quel pied droit !

— Ah oui, tiens, je savais pas, je croyais qu'il était brésilien ou un truc du genre.

samedi 24 septembre 2011

"Didier Bourjon est un con"


Ce n'est pas moi qui le dis. C'est lui qui l'a cherché.

C'est le nouveau jeu à la mode au 3,14. Tapez dans Google la phrase : « X est un con. » Si X = Onfray, on arrive sur ce blog, ce que je déplore grandement, car bien sûr, Onfray n'est pas un con, même s'il lui arrive de l'être de façon carabinée. C'est bien, Internet : si par exemple, un jour, vous dites à votre petite amie : "Connasse, je vais te tuer !" ce qui évidemment n'est pas très malin, mais qui peut se comprendre parce qu'il lui arrive effectivement de se conduire comme une connasse et qu'il vous arrive conséquemment d'avoir envie de l'étrangler, bref, si un jour vous avez proféré des menaces de mort à l'encontre de quelqu'un, et même si ce quelqu'un et vous-même savez parfaitement qu'il ne vous viendrait jamais à l'idée de tuer votre connasse de petite amie, qui n'est d'ailleurs pas du tout une connasse, soit dit en passant, eh bien, ce jour-là, gros couillon de blogueur, tu peux finir en taule, au motif que "tu l'as dit". "Les mots sont des actes", comme le disent la psychanalyse et Facebook, dont Georges est mordu. Les mots sont même parfois des choses, ou la chose. En tout cas, ils consolent, de ça je suis certain.

Je pense que c'est arrivé à tout le monde, ou presque, une femme vous a dit, un beau jour : « Je t'aime. » N'essayez pas de me faire croire que avez eu envie de lui rétorquer : « Tais-toi, je t'en prie. » car je ne vous croirai pas. Non, tel que je vous connais, et je vous connais bien, vous avez dû lui demander de répéter, en faisant celui qui n'a pas entendu. Et là, avec la deuxième occurrence de ces trois mots usés jusqu'à la corde, vous étiez foutu, foutu, et foutu. Bien sûr vous ne le saviez pas, et vous ne le savez toujours pas, d'ailleurs. C'est vrai, vous n'aviez pas entendu, c'est la vérité vraie. Personne ne peut entendre ces trois mots, c'est comme ça. On voudrait se taire, on voudrait ne jamais avoir écouté quelqu'un qui vous dit ça, mais ça tombe dans l'oreille d'un sourd aussi sûrement que les pommes dans le jardin où se trouve Eve. Il n'y a même pas besoin d'un serpent pour tendre l'oreille, la cloche de bord sonne pour le lunch, et l'on ne sait plus où on en est, la machine se met en route, tic, tac, tic, tac, pourquoi la mémoire, Papa dit, dans le lit, le dimanche matin : « Et tout à coup… »

M'aurait-on dit 22000 fois que j'étais un con, ou qu'on m'aimait, enfin, que tu m'aimais, que cette chose n'arriverait pas jusqu'à moi, ne me dérangerait pas dans mes pensées. La femme est perdue, et même quand elle place ses mains entre les vôtres et prend cet air de fenêtre ouverte, il faut savoir qu'elle n'entend pas ce qu'elle dit, que ses paroles lui échappent, comme le râle du mourant, comme tous les vingt-huit jours un peu de sang épais vous donne envie de la poignarder sur le si interminable et lancinant de Wozzeck. Toutes les consolations sont aiguisées comme des vendettas. Elle voudrait se taire, cette femme qui vous dit "je t'aime". Elle ne le peut pas. Il faut qu'elle retourne ce poignard contre vous, préventivement en quelque sorte. C'est beau l'amour. On ne peut en être vengé.


Maintenant, vous êtes prêts pour taper dans Google : "Je t'aime, X." Mais ne venez pas pleurer ici, après. Les mots sont des actes, et qui cherche trouve.

Clair de lune



« Bayreuth, cette si belle ville déchirée
par les conflits inter-communautaires ? »


Ce Jérôme Vallet est un petit hypocrite, il a toujours rêvé d’être pianiste dans un palace afin que de belles écouteuses viennent lui chercher noise et lui réclamer le Clair de lune de Claude Debussy ! En attendant la suite qui se passe dans les étages…

C’est pas joli de faire pfuitt ! entre ses doigts, Monsieur Vallet, votre maman ne vous l’a jamais dit ? Ce sont les apaches et les mauvais garçons qui sifflent ainsi. Les filles bien élevées n’aiment pas du tout ce genre.

Les cheveux gominés, la rose à la boutonnière, le verre de gin sur le bord du piano, je crois même me souvenir de l’avoir croisé au Meurice quand je venais y déguster mon chocolat et mes muffins les après-midi de lassitude et de gourmandise ...

(Journal de Pierre Driout)

Un autre musicien


« La semaine prochaine, nous retrouverons un autre musicien, Georges Brassens. » Matthieu Garrigou-Lagrange, sur France-Culture, à 14h58, aujourd'hui. Il venait de parler de Franz Liszt.

vendredi 23 septembre 2011

Busty Red


Busty Red ? Je pense qu'il s'agit d'une effigie du scandale. Il faut bien qu'il ait, sinon un lieu, au moins un édifice qui le maintienne ici, perfusé, stable et finalement muet.

Certains l'appellent Fobe, d'autres Robe. L'essentiel est sa couleur. Et la permanence, ou plutôt le retour.

C'est la Turquie à l'envers. C'est le Trou.


"La seule chose qui nous préserve de l'idéologie, c'est la surveillance du général à partir du particulier."

vendredi 9 septembre 2011

Démocratiser la déculture




Ce matin, nous avons reçu M. le ministre de la Déculture, venu nous remettre le Grand Prix de la Déculture 2011, et le très généreux chèque de onze euros qui l'accompagne. Nous en avons profité pour lui faire visiter les ateliers où sont assemblées les nouvelles Machines à déculturer, dont l'efficacité est bien plus importante que celles que nous fabriquions jusqu'à présent. Les nouvelles machines à déculturer agissent dorénavant sur l'ensemble d'une génération, avec une marge d'erreur quasiment négligeable.

Parmi nos réalisations récentes, une a particulièrement retenu l'attention du ministre : la machine à provoquer les chocs de décivilisations. Nous en sommes très fiers. Entre nous, nous la surnommons Samuel, mais officiellement, elle porte le nom de son inventeur : Kevina. Nous avons tous eu une pensée émue pour nos deux premières machines, la machine à débloguer, celle qui nous fit connaître il y a quatre ans déjà, ainsi que la machine à mesurer le vide. Comme le temps passe !

Nous avons également pu faire part au ministre de nos ambitieux projets, dont l'un tout particulièrement, déjà bien avancé, nous tient à cœur : la machine à augmenter l'oubli. Sans tout révéler, nous pouvons dire qu'elle agit en plusieurs étapes. D'abord une diminution drastique des dénivelés, préalable nécessaire, puis un flou gaussien de très fort coefficient appliqué aux repères historiques (dates, événements, personnages), et enfin une mise à plat des différentes strates temporelles, qui paraissent dès lors tout à fait interchangeables, sinon identiques. (J'omets volontairement un des éléments, le plus important, car nos concurrents ne dorment jamais.) Le tout ne prend que quelques heures, et ne laisse quasiment pas de traces. Nous avons bon espoir que cette nouvelle réalisation sera opérationnelle dès 2012.

jeudi 8 septembre 2011

Tout d'abord, Bonjour !


— Georges, il paraît que vous "énervez beaucoup Renaud Camus" ? En êtes-vous conscient ? En êtes-vous heureux ? En êtes-vous fier ?
— Je n'en suis pas heureux, non, mais j'en suis assez fier, je ne peux pas le cacher.
— Que pensez-vous de Martha Argerich et de Sviatoslav Richter ?
— Beaucoup de choses, mais je préfère ne pas en parler.
— Pourquoi ne jouez-vous plus de piano ?
— Mêlez-vous de ce qui vous regarde !
— Pensez-vous avoir quelque chose à dire ?
— Non. Et vous ?
— Quelle est l'acte, le livre, la musique, la circonstance, le héros ou la philosophie qui vous caractérise le mieux ?
— Enfant, avoir fait des trous dans les murs de la maison, et y avoir enfoui des noms écrits sur des feuilles de papier à cigarette. Ils y sont toujours.
— Êtes-vous fidèle ?
— Jusque par-delà la mort.
— M'aimez-vous ?
— Non.
— Qu'est-ce qui vous est insupportable chez Evgeny Kissin ?
— Son physique. Sa figure, tout particulièrement.
— Une date ?
— Le 10 septembre 2001.
— Le nom d'un homme politique français ?
— Villepin.
— Pourquoi lui ?
— C'est le pire.
— Uu slogan, vous auriez un slogan ?
Libérez la bloge !
— Je ne suis pas certain de comprendre…
— Si vous aviez compris, c'est que je me serais trompé.

dimanche 4 septembre 2011

Allez ouste, du balai !


Tous les directeurs de salles, d'orchestres, d'opéras, le savent : malgré leurs actions, leurs opérations, leurs promotions en faveur des jeunes, leur public vieillit. Encore une génération à ce régime, et les salles seront vides. Déjà, l'élite est coupée de la musique. On peut être PDG, ministre, universitaire, directeur de journal, et ne pas savoir ce qu'est un allegro de sonate. «Autrefois, dit Daniel Barenboïm, les gens qui connaissaient la peinture de Picasso connaissaient aussi la musique de Stravinsky. Ce temps est révolu.»

Déjà, on est obligé de préciser : musique classique, jusques et y compris sur les ondes de Radio-Classique, comme si c'était un genre à part, et que musique tout court évoquerait plutôt la Star Ac. Déjà France-Musique est obligée de découper les concerts qu'elle diffuse pour intercaler des oeuvres qui détendent l'atmosphère : une heure et demie de quatuor à cordes, quelle horreur, passons un air d'opéra ! Déjà, les émissions de musique ont disparu des grandes chaînes de télévision, et France-Inter se contente de la petite heure de Frédéric Lodéon, qui ne diffuse que des bouts d'oeuvres, parfois des fragments de mouvements, parfois des fins de finales, pour que cela ait l'air gai, et dont le commentaire se résume à quelques anecdotes rebattues.

Bientôt les amateurs de musique auront leurs sites internet, leurs salles, leurs programmes, leurs journaux, comme les latinistes ou les amateurs de jazz. Et cela malgré le voeu du chef d'orchestre Jean-Claude Casadesus, qui veut rendre la musique à ceux qui disent «ce n'est pas pour moi», parce que le tissu français n'en est plus imbibé. Il est complètement sec. On a tout fait pour «amener les gens à aimer les grandes oeuvres», pour leur «ouvrir des portes». Ils ont passé la porte, et sont ressortis.

Bien entendu, les amateurs ne disparaîtront pas; mais ils vivront dans les catacombes de l'art, entre eux, bien cachés, et sûrs de leur dérisoire supériorité. Car la vie musicale française commence à ressembler à ces paysages siciliens entièrement pourris d'immondices, d'immeubles crasseux, de publicités, de béton sale : prenez la troisième à droite, roulez dix minutes, vous verrez le temple grec de Sélinonte, dans sa bulle de verdure. Ou là-haut le théâtre de Taormine, que vous atteindrez en vous bouchant le nez, à cause de la pollution. Il n'y a plus personne pour habiter vraiment les palais baroques de Syracuse, personne pour les admirer, si ce n'est la masse des touristes qui lèvent la patte dessus. En France, la musique était attaquée par les bords, le centre, le dessous, elle commence à l'être par le dessus : dis-moi avec qui ton président fricote, je te dirai qui tu es.

Elle a déserté ses deux terrains de prédilection : l'église et l'école. La liturgie s'est appauvrie jusqu'au grotesque : guitare, flûte à bec et cantiques atroces; les rares curés s'en fichent, et la masse des «fidèles» n'est plus une masse, mais un petit groupe clairsemé, qui fond à chaque décès. Quant à l'école, la dégringolade de l'enseignement musical est à pleurer. Les cours, s'ils n'ont pas totalement disparu, sont devenus de véritables caricatures. S'il reste ici et là un professeur compétent, fort et dynamique, un saint, la majorité des enseignants tente de sauver les meubles. On «enseigne» donc la chanson et le rap.

«Je pars de ce qu'ils connaissent, dit une jeune agrégée. Leur tomber dessus avec une symphonie de Brahms ? Ils décrocheraient tout de suite. Donc on étudie une chanson qu'ils ont entendue, et de là je peux m'écarter un peu, leur faire entendre un lied de Schubert, leur expliquer ce qu'est un rythme binaire ou ternaire, et petit à petit on avance.» On se demande ce qui se passerait en mathématiques si le professeur partait «de ce qu'ils connaissent». Il n'irait pas loin. Pour le professeur de musique, l'élève doit être apprivoisé (comme une bête sauvage), ménagé (comme un malfaiteur), courtisé (comme un client). Ce n'est plus de la pédagogie : c'est de la trouille. En sorte qu'au bout de quatre malheureuses années de collège, à raison d'une heure de cours par semaine, l'élève est rendu à son ignorance originelle, vierge de tout viol intellectuel. Les 37 heures annuelles qu'il aurait pu consacrer à la musique sont dilapidées. La seule chance de survivre, pour le professeur lambda, c'est le plaisir facile. Or la musique procure un grand plaisir, mais difficile, dans l'écoute comme dans la pratique, et qui ne se gagne qu'à force d'attention, d'exigence et de travail. En les abandonnant à «ce qu'ils connaissent», nous laissons les enfants en proie à l'ennui, au ricanement, au désespoir.

Après trente ans de travail dans la région de Lille, Jean-Claude Casadesus constate que la musique fait cesser la violence dans les écoles où elle est pratiquée, et insiste : «Nous n'en avons pas encore épuisé toutes les vertus thérapeutiques. Nous touchons quinze mille enfants par an; lorsque nous en plaçons à côté des musiciens en répétition, ils comprennent que nous recommençons jusqu'à ce que cela soit bien. C'est d'abord un hommage que nous rendons à leur dignité, et ils le sentent, et ensuite ils comprennent que l'accomplissement d'un désir passe par la discipline et la rigueur. Il y en a que la musique a sauvés.» Autrement dit, avec le plaisir facile, on ne les sauve pas, on les condamne.

Les ventes de disques sont un bon indice. Si la part du classique a fait un petit bondelet de 0,8% en 2006 par rapport à 2005, grâce aux intégrales a 99 euros, il se traîne tout de même à 6,5% du total, ce qui n'est pas grand-chose, surtout si l'on tient compte du téléchargement massif de variétés pratiqué par 2,3 millions de foyers français, lequel dope l'écoute mais ralentit les ventes, qui ont baissé globalement de 18%.
Pour une grosse compagnie comme Harmonia Mundi, dont le chiffre d'affaires a augmenté de 72% en dix ans, mais qui le réalise surtout dans la distribution de labels extérieurs (la production maison ne représente plus que 30% de son activité), la mise en place d'un nouveau CD, c'est-à-dire le nombre d'exemplaires achetés par les disquaires, a baissé de 30% en dix ans; pour une petite maison, comme il en a fleuri beaucoup, et d'excellentes, dans les années 1990, on tombe à une mise en place de 300 ou 500 exemplaires.

Jean-Paul Combet, patron d'Alpha, explique dans «Diapason» qu'il n'a mis en place que 1500 exemplaires d'un CD Bach, qui n'est pas le dernier des ploucs, dirigé par Gustav Leonhardt, qui n'est pas le dernier des manchots. A présent, un CD a du succès lorsqu'il s'en vend 1500 exemplaires hier c'était 3 000. Sylvie Brély, qui dirige Zig-Zag, avoue à sa suite : «Pour prendre un minimum de risques, les disquaires nous demandent des investissements promotionnels dans les magazines, à la radio. Au prix du papier dans la presse française, c'est une arithmétique périlleuse.» Pour survivre, ces petits labels ont dû «s'adosser à une nouvelle structure financière» (Alpha), ou «s'ouvrir à des associés supplémentaires» (Zig-Zag) .

Bien sûr, les écoles de musique et les conservatoires sont pleins. Bien sûr, il faut faire la queue toute la nuit pour inscrire un enfant dans un conservatoire parisien; et s'il n'y a plus de place en piano ou en flûte, on le mettra en tuba ou en basson. Mais c'est qu'ils sont très petits, ces conservatoires, et qu'il y a très peu de classes. Ils sont très pauvres - quoique rares et chers. Il est d'ailleurs aussi difficile d'y enseigner que d'y apprendre : la voie est bouchée des deux côtés. Et la résignation gagne du terrain; à la question «êtes-vous plus heureux de vos élèves qu'il y a vingt ans ?», un professeur du Conservatoire de Paris répond : «Je suis plus heureux parce que je suis moins exigeant. Quant à eux, ils ont pris conscience de ce qui les attend; ils seront profs...» Les professeurs de conservatoires municipaux («à rayonnement municipal», doit-on dire aujourd'hui), qui commencent à 15 euros l'heure (15 euros !), acceptent des cours particuliers, payés le double, et passent leur temps dans leur voiture ou dans le métro : «Ce n'est pas le pire, dit l'une. Le pire, c'est qu'après sept heures de cours on n'a plus d'énergie pour rien, pour travailler son instrument ou pour aller au concert. Dans certaines boîtes, il faut faire des concerts de professeurs, de la paperasse, jouer avec les élèves aux examens, parfois à l'autre bout du département, on est bon pour tout, on est des esclaves. Je ne vois plus mon fils, j'aime encore la musique, mais c'est un miracle.»

La relève viendra d'Asie. Les musiciens coréens, japonais, chinois raflent tous les prix internationaux. Leur formation est féroce, ils ont un niveau technique ahurissant, ne serait-ce qu'en Chine, où il y a 50 millions de pianistes... Une musicienne française qui revient de Taiwan : «Ils vous accueillent à bras ouverts, là-bas, les élèves se précipitent à vos cours, mais les messieurs qui vous signent des contrats vous font des petits sourires entendus. La musique est un marché comme les autres, et ils comptent bien l'emporter.» Actuellement, un étudiant sur quatre en classe de violon au Conservatoire de Paris est asiatique, un sur trois en piano.

Bien sûr, des manifestations comme la Folle Journée de Nantes ou certains festivals ont du succès. Mais ce sont des feux de paille : les onze mois suivants sont à peu près vides. A Nantes, on achète les billets au poids. Vous n'avez plus de «Truite» de Schubert ? Donnez-moi ce que vous avez, une «Belle Meunière», ha ! ha ! «Tout ce marketing qu'on fait autour de la musique, dit Daniel Barenboïm, repose sur une idée : vous n'avez pas besoin de la connaître, vous n'avez qu'à venir et prendre votre pied. Comme si l'auditeur n'avait rien à faire, ni à être concentré, ni à être préparé. Comme s'il lui suffisait de s'asseoir et de laisser agir la magie de la musique. C'est faux, c'est faux !»

Bien sûr, Jean-François Zygel remplit ses théâtres, investit la radio, la télévision et fait la une de «Télérama». Mais n'est-il pas la preuve que nous vivons dans un état de pauvreté musicale qui touche à l'indigence ?
Si l'école faisait son métier, tout le monde saurait par coeur ce qu'il raconte.

Bien sûr, l'audience de Radio-Classique monte lentement mais régulièrement (1,7% contre 1,6% à France-Musique, pour les derniers mois de 2007). Mais Radio-Classique ne diffuse que des petits bouts d'oeuvres, et seulement des tubes, présentés par des personnalités aussi proches de la musique que Johnny Hallyday l'est de Blaise Pascal, ainsi Nelson Monfort ou Carole Bouquet...

Bien sûr, il est difficile d'avoir des places à l'Opéra. Mais pour y voir quoi ? Et dans quel but ? Les maisons d'art lyrique, dont Boulez disait qu'il fallait «les brûler», ont toujours fasciné les classes moyennes : les costumes (sur scène et dans la salle), les stars, les balcons, d'où l'on se zieute... La satisfaction de pouvoir dire : j'y étais... Et de pouvoir se dire : j'en suis. Cela dit, les opéras de province sont menacés de baisses de subventions.

Restent les stars, qui remorquaient le grand public. Mais les vedettes n'existent plus dans le classique : il y a bien une Hélène Grimaud, qui va jusqu'à poser pour des pubs de bijoux parce qu'elle est elle- même une parure, mais il n'y a plus de Menuhin, de Karajan, de Horowitz, qui réunissent sur leur nom à la fois le succès public et l'estime des connaisseurs. Bien sûr, les chanteurs d'opéra ont un nom qui dit quelque chose au grand public, Cecilia Bartoli, Roberto Alagna, mais à côté de Callas ou de Fischer-Dieskau... Non, le monde du classique n'est plus capable de produire ses vedettes. Un Kissin, un Sokolov remplissent les salles, mais combien de Français seraient capables de dire s'ils jouent du piano, du violon ou du cornet à pistons ? D'ailleurs, Alagna est-il ténor, baryton ou basse ?

Jacques Drillon
Le Nouvel Observateur, 14 février 2008

Est-on triste, dépité, déprimé, abattu ? Ah non, alors, on est joyeux, et comment ! Qu'on en finisse une bonne fois pour toutes avec cette vieille histoire. Ça n'a que trop duré. La "musique classique" ? À mort ! Au bûcher, la musique classique, aux poubelles de l'histoire ! La musique se meurt ? Mais tant mieux ! Qu'elle crève, cette charogne ! Qu'on l'achève, qu'on lui tire une balle dans la tête ; elle ne va pas en plus nous imposer son agonie obscène, cette sale bête ! Franchement, qui s'en affligera ? Elle passerait là, devant vous, que vous ne le reconnaîtriez pas, ne faites donc pas semblant de vous tordre les mains. Alagna, c'est joli, comme nom pour des glaces, ou des pâtes. Bartoli, je vois une ligne de sous-vêtements, pour les femmes qui ont des formes (qui mangent des pâtes). Et pour ce qui est de l'affaire Callas, il me semblait qu'elle était réglée depuis longtemps, mais il est vrai que j'ai cessé de lire les journaux.

De toute façon, si un Jean-François Zygel est désormais le Maître des maîtres, concernant la musique, c'est que tout cela ne valait pas la peine de lever un poil d'oreille.

Sacré


Aux jeunes postulants qu'on lui amenait pour entrer dans sa classe du conservatoire de Saint-Petersbourg, le grand maître Leopold Auer demandait toujours : "Est-ce toi qui veux faire du violon, ou ta mère ?" Si l'enfant répondait : "C'est moi." Auer ne le prenait pas. S'il répondait que c'était sa mère, il était accepté dans la classe du pédagogue. Les motivations des enfants changent souvent, mais le désir d'une mère est inflexible, appliqué à son enfant.

(à Jacques Le Trocquer)

samedi 3 septembre 2011

La Dramaturgie en jean


« Lorsqu'elle traversera vos chambres avec des couteaux de boucher, vous saurez la vérité. » (Heiner Muller)

« Le festival de Cannes sera mauvais. » (Guy Debord) Ce qui était vrai dans les années 50 est encore plus vrai aujourd'hui. Le festival de Cannes est, par définition et par destin, mauvais, et il le sera toujours. Un festival qui accueille si généreusement les Sami Naceri de tous bords, et qui sans doute ferait un triomphe à Yannick Noah, s'il lui venait à l'idée de s'intituler acteur, comme il s'est intitulé chanteur et homme de bien, est forcément un festival de la connerie et de la laideur. La connerie monte les marches, chaque année, comme un seul homme. Dommage que l'ascenseur social soit en panne, ce moment grotesque et d'une coruscante vulgarité serait plus vite passé si ces tristes bouffons pouvaient s'envoyer en l'air en appuyant sur un bouton, au lieu de traîner en route et d'encombrer le passage. Je suis absolument pour les mines anti-personnel dans tous les festivals de Cannes. Autant nous avons envie de susurrer à l'oreille de nos "jeunes" qu'ils n'ont qu'à prendre l'escalier, pour arriver, autant ces merdeux décorés nous semblent bons pour un monte-charge collectif et rapide, du genre de ceux que Sarah Winchester aurait pu imaginer dans sa maison aux esprits. Qu'on les attire là-bas une bonne fois pour toutes, qu'on les fasse monter, monter, et encore monter, qu'ils crèvent le plafond de leur palais, qu'on les envoie dans le Grand Nuage de Magellan, avec une caisse de champagne et des petits fours de chez Fauchon, ils ne se rendront même pas compte qu'ils ne sont plus sur Terre, puisqu'ils n'y sont jamais réellement.

« Être à Cannes »… Dans ces trois mots se résume à peu près toute la vulgarité de l'après Société du Spectacle. Quand on pense qu'il y en a que ça fait rêver… Ces heures de boucan, de parfums mélangés, de bagnoles m'as-tu-vu et de décolletés désespérants seraient donc le rêve de milliers de Français ? Je pense à toutes les épilations précipitées, à toutes les ruptures, à toutes les scènes de ménage, à toutes les crises de nerf, à tous les désespoirs, à toutes les larmes et les rires nerveux que ce petit voyage de Paris à Cannes aura suscités, et je m'en réjouis énormément. Le festival de Cannes, c'est un peu notre tout-à-l'égoût social, mais un tout-à-l'égoût à ciel ouvert, un tous à l'égoût qui coule au milieu de la cité, comme au Moyen Âge. Nul ne doit en ignorer, chacun doit en sentir les effluves dans son salon, c'est cela la démocratie qui gagne, non pas que chacun puisse espérer le meilleur pour lui, mais que le pire soit partagé par tous, sans possibilité de s'en préserver. Odeur de merde pour tous, ou bien rien ! Internet, c'est tout à fait ça : vous vous croyez à l'abri derrière vos murs, vos frontières, vous croyez avoir fermé vos volets, vous pensez qu'une fois venu le soir, vous pouvez tirer un trait sur le monde et avoir la paix ? Le monde vient à vous, jusque dans la chambre des enfants, il palpite, il clapote, il déborde, il suinte. Les yeux et les oreilles ouvertes en permanence, voilà le beau cadeau que nous a fait la merveilleuse technologie. Un bruit ininterrompu, lancinant, indifférent, la théorie infinie des bits s'est installé dans votre intimité exactement comme la merde courait dans les rues du Moyen Âge. Il faut faire avec. Le mari veut tirer un coup ? Impossible, maman est sur son blog. Même les scènes de ménage ont du plomb dans l'aile : on continue à s'engueuler, parce qu'il faut bien se raccrocher à de vieux schémas, mais on sent bien que le cœur n'y est plus. La web-cam pourrait reproduire la chose dès le lendemain en Corée ou en Estonie, le fiston pourrait nous faire un procès… La barbe !

« Être à Cannes », aller au Carnaval de Rio, écouter les Tambours du Bronx, faire du Vélib, traîner sur Facebook, se faire incinérer, se faire une toile entre potes, courir voir la dernière expo au Grand Palais, tweeter, tchatter, texter, respecter l'afemme-et-les-minorités, éclectiser, bloguer, se mobiliser, investir, on voit bien que nos contemporains aiment marcher en groupe, faire les mêmes choses au même moment, aimer les mêmes choses, détester les mêmes choses. Ils n'ont jamais été aussi conformistes, aussi soumis à l'ordre, grégaires et moutonniers, que dans ces temps où chacun pense se conformer absolument à son propre désir. C'est ça qui est très fort. C'est là qu'on s'aperçoit que la Technique a permis quelque chose que les plus terribles des régimes politiques du XXe siècle n'arrivaient pas à obtenir : la soumission volontaire. C'est de gaieté de cœur (semble-t-il) que nos "mutins de Panurge" empoignent la techno-cravache qui les fait ressembler aux pénitents chrétiens des vieux siècles dont ils aiment tant à se gausser. Ils leurs ressemblent fort, la laideur et la veulerie en plus, mais ils ont cassé tous les miroirs qui leur permettraient de le savoir ; leurs miroirs à eux n'ont plus qu'une seule fonction, celle qui consiste à se trouver très beaux en toute circonstance. Leurs maîtres, s'ils existent, n'en reviennent sans doute pas de tant d'empressement à se soumettre au licol. Quelle drôlerie, quand y pense : nous avons "fait la révolution", en 1968, pour obtenir toutes les libertés, et ce qui vient en droite ligne de cette révolution est une époque où la soumission atteint à une sorte de perfection. "Plutôt rouges que morts", disait-on alors, et le résultat est : rouges, morts, serviles, prosternés (prostrés), dociles, binaires. Comment des jeunes gens assoiffés de liberté ont-ils pu se muer en spectateurs-du-festival-de-Cannes ? Sans doute parce qu'ils n'aimaient pas la liberté autant qu'on voulait bien le penser. Comment peut-on donner à penser qu'on aime la liberté quand on aime le rock, la pop music, le reggae, et pour finir, la techno et le rap ? On pourrait évidemment essayer de croire que le festival de Cannes s'est transformé, qu'on est passé du festival de Cannes au festival des Connes, ces mêmes connes avec lesquelles on s'entretient tout à fait sérieusement, comme si elles avaient eu une fois dans leur pauvre vie la moindre, je ne dis même pas importance, mais la moindre utilité. (Que les quelques féministes égarées (mais c'est un pléonasme, une féministe étant par définition "égarée") ici ne s'offusquent pas trop vite : je dis connes en englobant les mâles, qui sont aussi des connes, et peut-être même les connes par excellence.) Mais non, le festival de Cannes ne s'est pas dégradé en un potage de vermicelles pour minets dégénérés, il l'a toujours été, et il est l'un des axes selon lesquels se meuvent les troupeaux affolés de nos déjà toujours vieux Festivus. Je crois qu'il s'agit d'une des artères principales de la circulation petite-bourgeoise.


Il existe désormais à la radio une émission quotidienne que je trouve merveilleusement emblématique de la situation — qu'on hésite à appeler "culturelle". Elle s'appelle Le Rendez-vous, et c'est Laurent Goumarre qui la présente, le soir à sept heures. Ces gens-là sont les enfants du Festival de Cannes. Ils font partie de ce monde qui consacre forcément deux semaines d'antenne à parler d'une manière exhaustive du festival de Cannes. Le contraire leur paraîtrait inconcevable. Mon ami Laurent Dramaturgie Goumarre a du talent, et son émission, je n'hésite pas à le dire, a du talent. Je l'écoute régulièrement, elle me fascine. Elle me fascine parce que tout dans cette émission nous dit : « Votre monde est caduc, votre monde est (du) passé, il est derrière nous, nous qui sommes le monde d'après. » Ces jeunes gens ont si bien couru (ce ne sont pas eux qui ont couru, bien sûr, mais leurs parents) qu'ils ont laissé le vieux monde derrière eux, qui n'essaie même pas de se rattraper lui-même. En cela ils sont bien les héritiers de 68, ces jeunes gens aux mains dans les poches. Soir après soir, Mathieu Conquet, je crois, le "spécialiste-musique" de l'émission, convoque là de très grands pianistes "classiques", des chanteuses de ce qui ne s'appelle plus "variété" (mais qui en est, et qui est même de l'avariété), des sopranos, des barytons, des rappeurs, des groupes de rock, de post-rock, de néo-rock, de reggae, de salsa, de tango, de fado, de hip-hop, de funk, de "métal", de métal décadent, de turbo-funk, etc. C'est fascinant. C'est fascinant parce qu'il s'adresse, ce Mathieu Conquet, à tous ces gens, ô combien dissemblables, pense-t-on, de la même manière. Qu'il reçoive Anne-Sofie von Otter ou Cindy CyberCrotte, il leur parle le même langage, il a la même déférence, la même bienveillance, et surtout, la même connaissance de "leur travail", de leur carrière, de leur vie, de "leurs problématiques vocales", de leurs problèmes existentiels, de leurs "philosophies". Ils sont, ces nouveaux "producteurs", extraordinairement renseignés. J'imagine que chacun de ces "artistes" doit se sentir très bien reçu, et il l'est, la plupart du temps, pris séparément, il n'y a pas grand-chose à lui reprocher, à ce brave Mathieu Conquet (ah si, un piano déplorablement enregistré, qui sonne comme une épouvantable casserole ! Les pauvres pianistes, s'ils s'écoutent, après coup, doivent être bien dégrisés*…). C'est l'impression d'ensemble qui est sidérante, terrifiante. Ces gens-là, les animateurs de l'émission, ont parfaitement réussi leur coup, il faut leur reconnaître ce talent : avec eux, nous sommes de plain-pied dans le monde d'Après, ce monde où les hiérarchies, les frontières, ont été définitivement abolies, à tel point abolies qu'on a peine à se rappeler qu'elles ont existé un jour. Ils réussissent tout simplement parce que pour eux tout cela ne fait aucun doute, aucun pli. On a donné un grand coup de fer à repasser sur la nappe de l'art, du temps, de l'histoire : tout est propre, droit, lisse, sans solutions de continuité, d'une seule pièce, d'un seul tenant. Ils ne portent pas les blouses blanches qu'on aurait pu imaginer de la part de pareils équarrisseurs, mais c'est seulement parce que le Jean en tient lieu. Ils sont les enfants réussis du 1984 d'Orwell. Nous avons rendez-vous avec la Lune, avec ce monde lunaire, ce monde que tout en nous voulait éviter, qui est pire que la mort, puisqu'il est une mort dans la vie, une mort paisible, cool, propre, sympa, une mort couchée, grise, une mort qui jamais, jamais, ne pourra aimer un Beethoven, un Schumann, quoi qu'elle en dise. Le résultat de cette mort sympathique est qu'il est devenu impossible de faire une différence réelle entre Anne-Sofie von Otter et Cindy CyberCrotte. On les confond presque, et même tout à fait, certains jours. Les jeunes gens qui animent l'émission s'y entendent pour les faire parler de la même manière, pour leur faire proférer à peu près les mêmes discours, l'effet est garanti, ce sont des virtuoses. Un autre résultat, plus inquiétant encore, celui-ci, est l'apparition d'une nouvelle race d'artistes, qu'ils contribuent à fabriquer très efficacement. Si les mélomanes avaient déjà muté, et depuis quelques années, nous avions encore, jusqu'à présent, des pianistes "classiques" qui écoutaient (au moins principalement) de la musique "classique". J'avais déjà connu, il y a quelques années, de ces jeunes musiciens "classiques", parfois très bons, qui écoutaient beaucoup de "musique" (c'est-à-dire tout ce qui n'en est pas), et qui d'ailleurs en étaient très fiers, mais ils étaient relativement exceptionnels. Mais nous n'en sommes plus là, dorénavant, Laurent Dramaturgie Goumarre et ses amis nous présentent des pianistes "classiques" qui jouent aussi (autant, sinon plus, que Beethoven ou Debussy) de "la musique électro" ou d'autres choses du même acabit. Tout cela, apparemment, cohabiterait sans heurts sous les nouveaux crânes de ces néo-humains. Il s'agit bien de mutation, et nous ne faisons qu'entrevoir où celle-ci va nous conduire. J'imagine Arrau, Cortot, et même Pollini, à qui l'on demanderait si, en bis, ils ne pourraient pas nous jouer le dernier tube techno à la mode. Mais bien sûr, on ne leur demandera jamais, et pas seulement parce que les deux premiers sont morts. J'en déduis que Pollini est en sursis, en coma dépassé, comme nous. Ce qui passionne Laurent Goumarre, par exemple, lorsque Leif Ove Andsnes se présente face à lui, est "quelle est la dramaturgie qui pour autant a présidé à la composition de [son] programme". Et tous, journalistes comme pianistes, de sembler parfaitement à l'aise avec les trente deux sonates de Beethoven ou avec l'opus 25 d'Arnold Schönberg : pour un peu, on croirait vraiment qu'ils les écoutent tous les jours, et qu'ils sont incollables sur la musique spectrale… Le communisme avait pour ambition de dépasser la société de classes, et je crois bien qu'il a réussi, contrairement à ce qu'on nous soutient tous les jours, seulement ce ne sont pas seulement les classes sociales qui ont été "dépassées", transcendées, laissées dernière nous, mais toutes les catégories de l'ancien monde, y compris le sexe, comme on le voit depuis peu. Quand un monde a perdu ses antagonismes, ses (vraies) différences, sa (vraie) diversité, donc ses lignes de force, il convient de "réactualiser" le tout par un artifice, et c'est que Laurent Goumarre appelle la dramaturgie, je crois, et c'est ce qu'il réussit magnifiquement à mettre en scène, sur-le-fil-de-l'actualité, chaque soir, sur "France-Culture".

Bien que tout le monde s'en réjouisse, je n'en doute pas une seconde, je frémis en pensant à ces "nouveaux musiciens" qui continueront pourtant à nous interpréter l'opus 111, comme si de rien n'était… Et l'opus 111 nous aurons bien, en effet. Personne ne verra la différence…


(*) Dans ce petit détail du piano enregistré avec un son "pop", même quand le musicien joue les Kreisleriana, réside peut-être le dernier indice qui trahit leur véritable culture. Mais je suis certain que ce léger "défaut" (ultime scorie du réel qui tente de s'incruster…) sera bien vite corrigé, car le mal dont je parle à propos des mélomanes et des musiciens, on ne voit pas pourquoi les ingénieurs du son (ou les metteurs en onde) n'en seraient pas eux aussi victimes, et les victimes très consentantes, on s'en doute.