jeudi 13 août 2015

Les Passants


L'été est une saison utile aux hommes virils. En se dénudant, ils peuvent exhiber leur virilité, plus ou moins cachée le reste de l'année. Bras nus, jambes nues, torses nus parfois, ils arborent leurs muscles, leurs tatouages, leurs poils, leur bronzage. Je les vois passer dans l'escalier avec leurs femmes, avec leurs enfants, et il est parfaitement clair que cet étalage de virilité décontractée les justifie pour les onze autres mois de l'année.  Les onze autres mois de l'année, leur virilité est en principe réservée à madame, dans le secret de la chambre à coucher. Il se peut aussi que cette virilité soit une ennemie pour l'épouse, que celle-ci redoute celle-là tout en la désirant. Mais en été on sent que les choses sont plus simples. La Légitime promène la virilité de son mari pour la faire admirer aux concurrentes, pour leur faire savoir quelle chance est la sienne, et qu'elle n'est pas là pour partager. Elle est la seule légitime propriétaire de la force du chef de famille, elle en a la jouissance et elle désire que cela se sache. La puissance du mari rejaillit sur elle. Ajoutée à la présence des enfants, elle concrétise la réussite de la famille, essentiellement due à la mère, à l'épouse, à la femelle, qui a su, par ses charmes, par sa fertilité, par sa puissance organisatrice, rendre possible et désirable la construction sociale et sexuelle qu'on appelle la famille et à laquelle on doit la survie de l'espèce. Mais la femme sait que cette construction est précaire, qu'il faut la protéger en permanence contre toutes sortes de dangers qui la menacent et la fragilisent. La femme ne peut jamais se reposer sur ses lauriers, elle doit constamment être vigilante, aux aguets, elle ne peut dormir que d'un œil, et ce qui-vive perpétuel l'épuise. 

Alors il arrive qu'elle craque et que, de Gardienne du temple familial, elle se transforme en déesse de la Destruction, que de ses mille bras soudain devenus fous elle broie et saccage l'édifice qu'elle avait patiemment construit et dont elle était la reine secrète. Elle va séduire un autre mâle, se rendre compte de la facilité déconcertante de l'entreprise, comparée au dur labeur d'une mère de famille, elle va comprendre à quel point il est aisé, grisant et gratifiant d'aller présenter ailleurs les charmes dont elle ne peut se servir chez elle qu'à bon escient et dans un cadre justifié par la nécessité, elle va monnayer son savoir d'épouse en science de la séduction, et réaliser qu'elle était riche sans le savoir. Ce qu'elle ne comprend pas immédiatement c'est qu'une fois que la séduction aura atteint son but, non seulement la famille sera détruite, mais tout sera à recommencer, exactement comme la première fois, alors que le temps aura déposé un poids supplémentaire sur ses épaules. Non, ce n'est pas tout à fait exact. Une chose a changé : elle sait désormais qu'elle ne peut rien contre les forces de destruction, et que la force de destruction contre laquelle elle est la plus impuissante, c'est elle-même. 

Alors elle va se mettre à haïr ces hommes qui passent dans les ruelles, l'été, en short et en débardeur, avec leurs poils obscènes, leurs muscles vulgaires, leurs tatouages ridicules, leurs lunettes de soleil de ploucs, avec leurs corps luisants de transpiration, bien en vue de tous et de toutes, à portée de main, à portée de bouche et de naseaux, et avec ces femelles idiotes qu'ils traînent après eux comme un résidu inutile, grotesque dans sa prétention à tenir les mâles à l'abri des tentatrices qui rôdent alentour, comme elle, désabusée aigrie et envieuse, qui veut faire payer à d'autres le mal qu'elle s'est fait à elle-même. 

Elle va se mettre à haïr ces hommes qui l'ont détournée de son rôle de mère et d'épouse et qui l'ont conduite à faire elle-même son propre malheur. Leur virilité, en exacerbant sa féminité, aura finalement contribué à détruire celle-ci, l'aura abîmée, lézardée, l'aura transformée en source maléfique, et, comme elle les hait, maintenant, elle n'en est que plus déterminée à les séduire, afin de détruire ce qu'ils ont et qu'elle n'a plus. Dans bien des cas, elle y réussira, mais cette réussite aura le goût amer d'un péché qui a perdu sa saveur, sa vigueur, sa pointe d'ivresse et sa gaieté, et qui se contente de mordre celui qui croit en faire sa chose alors qu'il n'est lui-même que la chose de la chose. 

L'été, souvent, est amer. La nudité des corps laisse voir bien autre chose que des corps nus ; elle dévoile aussi une fragilité qu'ils ne se connaissent pas. Si ceux qui se dénudent ainsi en avaient conscience, le feraient-ils encore ? Bien sûr que oui. Nus ou habillés, ils ne cessent de se raconter, de parler à leur insu, c'est plus fort qu'eux : plus ils tentent de mentir plus ils disent la vérité. L'homme est un être parlant, mais la parole n'est qu'une infime partie de sa propension à laisser venir à la surface ce qu'il a au fond de lui-même. Les deux ordres : Parlez ! ou Taisez-vous ! sont rigoureusement équivalents. Il y a un certain vertige à réaliser ceci : quoi qu'on fasse, rien ne nous dissimule au regard d'autrui, et nous ne pouvons pas non plus fermer les yeux sur lui. Les femmes nous le rappellent sans cesse. On les regarde passer, et l'on voit immédiatement que les observer ou les ignorer revient au même : de toute façon, elles seront malheureuses. C'est toujours en été que le désespoir atteint la tripe, quand on comprend qu'on n'est que le spectateur du monde.

mercredi 29 juillet 2015

Poubelle du monde


Dans mon village, près de l'endroit où j'habite, se trouve un "local à poubelles" comme il s'en trouve des centaines de milliers en France, une sorte d'enclos de pierre à l'intérieur duquel ont été déposés quatre "conteneurs". Les poubelles sont ramassées trois fois par semaine, donc pratiquement tous les deux jours, et, trois fois par semaine, je fais le même constat. Les deux conteneurs qui se trouvent près de l'entrée du local sont très rapidement pleins, et les deux poubelles qui se trouvent au fond sont vides. Une fois que les deux poubelles qui sont pleines débordent, on met ses détritus à même le sol, devant l'entrée du local, ce qui fait ressembler l'endroit à ces images qu'on voit à la télévision ou au cinéma des pires endroits du monde, là où les gens se nourrissent en allant fouiller dans ces tas d'immondices. Les deux poubelles "du fond" se trouvent à quelques centimètres des deux autres. Il suffit de deux pas de plus pour y avoir accès. Mais non, c'est encore trop fatigant, il est tellement plus simple de balancer ses ordures par-dessus le mur de l'enclos ou de les déposer devant la porte ! 

Si les quatre conteneurs étaient utilisés, les poubelles ne déborderaient pas, l'endroit serait relativement propre, mais cela obligerait les utilisateurs à faire quatre pas de plus, trois fois par semaine, ce qui, on en conviendra, est beaucoup demander aux Français du XXIe siècle. Il vaut beaucoup mieux vivre dans la crasse et imposer cette révoltante image de taudis à tout le monde, c'est beaucoup plus simple, amusant, et en accord avec les mœurs du temps, tout le monde le comprend. 

mardi 21 juillet 2015

C'est moi !


Autrefois les marins attrapaient le scorbut, mais ils n'étaient pas emmerdés par leurs femmes qui les appellent pour un rien sur leur portable et qui savent ce qu'ils ont dépensé à l'autre bout du monde. Quand ces femmes trompaient leurs marins de maris, ceux-là ne le savaient qu'au retour et n'avaient pas à vivre avec ça durant des mois. 

Quand je suis rentré à la maison ce soir-là il devait être près de minuit. J'avais roulé toute l'après-midi avec le camion, j'étais crevé mais tellement heureux de retrouver celle que j'aimais, pour les quelques jours d'interruption que nous avions au milieu de la tournée. J'avais un désir fou d'elle, et, durant le voyage, je me faisais une joie de tout ce que nous allions faire au lit dès que je serai rentré. Quand je suis arrivé devant la maison, j'ai tout de suite vu la voiture de Michel, et j'ai su aussitôt que ce n'était pas bon. Je n'ai pas raisonné, j'ai su tout de suite. J'ai garé le camion, j'ai frappé à la porte mais personne ne répondait. J'étais seul, dans le village, devant chez moi, les camions passaient en trombe sur la nationale 86. J'ai arrêté de frapper à la porte et j'ai eu terriblement mal. La douleur s'ajoutait à l'humiliation, ou l'inverse, et j'ai eu un bref moment d'abattement total. Je me suis assis sur le devant de la porte, je n'arrivais plus à penser à rien. Et puis j'ai pensé au balcon, au petit balcon adorable qui depuis la chambre donnait sur les champs d'asperges et de cerisiers. J'ai contourné la maison, je suis allé me mettre sous le balcon, et j'ai écouté. Comme nous étions en été, la fenêtre était ouverte, et Christine était du genre bruyante. Quand j'ai appelé, les bruits se sont arrêtés immédiatement. Il s'est fait un grand silence horrible. J'étais tétanisé. Ce silence était la chose la plus atroce que j'aie entendu de ma vie. Mais quoi, il fallait bien que je rentre chez moi. Au bout d'un moment qui m'a paru très long, Christine est venue sur le balcon, à poil, s'est penchée par dessus la balustrade, et a eu ces mots incroyables : « C'est toi ? »

Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais les femmes qui vous téléphonent commencent toujours la conversation par ces mots : « C'est moi ! » Bien sûr, la plupart du temps, on les reconnaît, mais on a tout de même envie, j'ai tout de même envie, toujours, de répondre : « Moi qui ? » Elles sont toujours uniques, les femmes. Aucun risque de les confondre. J'en ai eu tellement assez, un jour, que, pendant une semaine, j'ai fait croire à ma petite amie que je ne me souvenais plus d'elle, que je l'avais oubliée, mais alors vraiment, complètement, que je ne savais pas du tout qui elle pouvait bien être. Elle me téléphonait et je lui répondais : « Bonjour, vous dites que vous me connaissez ? Non, vous devez vous tromper. Vous me faites une blague, c'est ça ? » La pauvre raccrochait en larmes…

C'est toi ? Oui, c'est moi, tu m'ouvres ? Oui, je descends, j'arrive. Elle avait la voix enrouée. On s'est retrouvés tous les trois dans la cuisine. La cuisine qu'on avait repeinte en jaune récemment. Je crois que la chambre était noire, enfin, je ne suis pas sûr… Et la pièce juste à côté de la chambre, celle où je mettais mes instruments, était rouge, mais alors un rouge… un rouge sensuel, comme aurait dit Albert Cohen. Nous étions un peu dingues, maintenant je peux bien le dire. Michel était professeur de philosophie à Avignon. Il en pinçait sacrément pour Christine, ça se voyait. Ils étaient tous les deux plus âgés que moi. Je ne sais plus ce qu'on s'est dit, mais Michel n'est pas parti tout de suite, je veux dire qu'il n'est pas parti le pantalon sur les chevilles ; manière de me montrer qui était le dominant. « Alors tu m'as trompé ? » Oui, dit comme ça, la question paraît un peu idiote, je le reconnais. Christine avait une spécialité, dans la vie : elle était toujours amoureuse de deux hommes en même temps. Pour elle il n'y avait pas vraiment tromperie. D'ailleurs, si je n'étais pas rentré ce soir-là à l'improviste, elle me l'aurait annoncé elle-même, je le sais. On se disait tout. Quand je l'ai rencontrée, elle était avec un contrebassiste et elle restée amoureuse de lui un bon moment encore. Puis il y a eu Michel. Puis il y a eu Hans. Avec Michel, on s'est connu intimement. Il m'a cassé la gueule une fois, et deux fois au moins on a dormi dans le même lit, avec Christine au milieu. Il péchait des truites à la main, torse nu dans les torrents glacés, pour faire le mec qu'est pas seulement prof de philo, et il avait la passion des magnétophones, comme moi. On avait les cheveux longs, tous les deux, bouclés, tous les deux, mais il était beaucoup plus grand que moi. Je n'oublierai jamais cette nuit atroce à Châteauvallon, où nous avions pénétré dans une petite bicoque dans la garrigue, qui nous semblait inhabitée, et où nous avions fait l'amour à une Christine en transe. Au beau milieu de la nuit les "Musiciens du Nil", une quinzaine de nègres ont regagné leurs pénates, et ils ont constaté qu'ils n'étaient pas seuls, et que dans une des chambres se trouvait une femme, ce qui les a mis dans un état d'excitation indescriptible. Pendant une bonne heure ils ont essayé de pénétrer dans la chambre où nous nous étions barricadés et que nous défendions avec les moyens du bord. Ça crée des liens. On s'est carapaté à l'aube, sans demander notre reste. 


lundi 6 juillet 2015

À mon enterrement


J'ai bien réfléchi. À mon enterrement, je ne veux personne. Quand je dis personne, je veux dire personne d'humain. À mon enterrement, je veux des vaches. Je n'en veux pas des centaines, rassurez-vous, je me contenterai de onze vaches. Si j'ai le choix, plutôt des génisses que des bœufs, mais, dans le fond, ça n'a pas tellement d'importance. Si, finalement, si, je préfère les vaches femelles, tout bien réfléchi. Mettez-moi des vaches femelles avec leurs lourdes mamelles majestueuses. Mettez un peu d'herbe sur la tombe, qu'elles puissent brouter un moment, pendant que je prends mon envol pour le long voyage. Un peu d'eau aussi, qu'elles puissent se rafraîchir, mes vaches. Et surtout laissez-les déambuler un peu dans le cimetière, manger quelques fleurs par-ci par-là, se promener tranquilles, qu'elles voient un peu à quoi ça ressemble, un cimetière, et qu'on leur foute la paix. Ah oui, si elles pouvaient avoir des cloches, mes vaches, ce serait vraiment bien, je serais heureux. Des cloches de montagne, évidemment, des grosses, graves, que ça me fasse un dernier concert avant le grand silence. 


dimanche 5 juillet 2015

Papa


vendredi 5 juin 2015

Déserteur (temps mort)


Il ne se passe à peu près rien dans ce film, comme dans tous les films que j'aime vraiment. Paul est un déserteur, il quitte le bateau qui le faisait vivre, il est entre deux femmes, Rosa et Elisa, une Portugaise et une Allemande, qu'il aime l'une et l'autre. Lisbonne, la ville blanche, est la ville du temps mort, du désir et de l'absence à soi. Teresa Madruga a trois ans de plus que moi. Quand je l'ai vue sur l'écran d'un cinéma parisien, en 1983, elle avait donc tout juste trente ans. Sa voix m'a bouleversé. Tout son être m'a bouleversé. Ça ne s'explique pas. À cette époque-là, je vivais seul en Bourgogne, dans un minuscule village de quatre-vingts habitants. Je voyais toujours Christine, à Paris, où j'allais deux jours par semaine pour donner des cours de piano. Depuis 1977, on était ensemble, comme on disait alors, mais elle avait refusé de venir s'enterrer avec moi dans ce trou perdu, et son refus avait finalement été une bénédiction pour moi. Nous étions toujours follement amoureux l'un de l'autre, pourtant, enfin, je ne sais pas si nous étions amoureux mais nous avions l'un et l'autre follement besoin du corps de l'autre.  Chaque fois que nous faisions l'amour c'était une véritable frénésie. Je n'ai retrouvé cette violence, ce désir impérieux et ce plaisir (les trois choses mêlées) que longtemps, très longtemps après, avec Sarah. Les femmes qui aiment faire l'amour sont finalement peu nombreuses, Christine était l'une de celles-là. Je ne cesserai ma vie entière de lui rendre hommage pour le cadeau inestimable qu'elle m'a fait. Je ne parle pas de son corps, évidemment. Dans le même temps, je ne cesserai de me demander comment il se fait que si peu de femmes osent (ou parviennent à) se donner, comme l'on disait jadis — et il y a dans cette expression une force et une justesse merveilleuse dont la profondeur me revient aujourd'hui en pleine face.

J'ai revu ce film dans une sorte de transe. J'avais tellement peur d'être déçu, de ne pas retrouver l'émotion, la commotion cérébrale que j'avais éprouvée en 1983… Mais oui, tout est là, rien n'a bougé. J'ai retrouvé le jeune homme que j'étais alors, mêlé de soleil et de désir. Je peux presque dire que j'ai senti l'odeur de ces ruelles, de cette chambre, de la mer et des cuisses de Rosa. Rosa noire, Rosa butée et généreuse, Rosa femme, Rosa encerclée, Rosa modeste, Rosa puissante et odorante, féminine jusqu'au délire et à la perte. Je peux sentir la lavande, les draps, l'odeur de salles fraîches des cafés, celle du poisson sur les marchés, celle du savon bon marché et celle de l'eau de Cologne. Le Temps mort dans la vie c'est le creuset odorant de la Chance, la bénédiction de l'instant, le féminin qui suinte et qui vous parle de vous. J'y étais.

mercredi 3 juin 2015

Déserteur


J'aime tout de Rosa. Sa voix, son visage, son accent, ses cheveux, ses expressions, sa taille. Je suis un déserteur, quelqu'un qui a envie de dormir, de marcher de rêver. Je vends rien du tout, je reste ici pour toi. C'est vrai ? Oui, c'est vrai. Pour toi, et aussi pour moi. Ferme la porte à clef et laisse la clef au bar. Ma mère est une Italienne. Le bruit de la mer. 

Elle s'appelle Rosa, il s'appelle Paul. C'est le Portugal. Le pays de la couleur noire, du porto, du fado, de l'océan, un pays qui est pauvre après avoir été un des plus riches du monde. Rosa…

C'est trop petit dans la cabine et c'est trop grand dehors. Ça finit jamais. C'est pour ça que les marins sont tous fous. Et puis on ne sait jamais quel jour on est. Tu n'aimes plus les voyages ?

Sa manière de buter sur les mots m'a fait découvrir une âme plus sûrement que…

samedi 30 mai 2015

Le Partage, forme moderne du vol tranquille


Ne me parlez pas de "partage" ! Il y a quelque chose d'absolument repoussant dans cette nouvelle manie de mettre le partage à toutes les sauces. Facebook est à cet égard un répugnant miroir aux alouettes où tout le monde se prend pour un généreux bienfaiteur de l'humanité parce qu'il "partage" des images, des sons, des films et des petits cœurs roses. 

La supercherie est vite démontée. Tout le monde aime aimer, "liker", comme il faut dire désormais, mais personne n'aime penser que ce qu'il montre ainsi généreusement a un prix, a eu un prix, pour celui qui l'a conçu, imaginé, réalisé, composé, dessiné, peint, écrit, peu importe. Dans ce monde où tout doit être gratuit, les artistes sont pillés sans vergogne, avec la main sur le cœur (rose). Tout est gratuit, en effet, sauf pour ceux qui peignent, qui composent, qui écrivent, qui dessinent. Eux, il leur faut acheter la toile, la peinture, les pinceaux, l'encre, la caméra, l'appareil photo, payer leur loyer, et même, luxe suprême, les nouilles du supermarché ! Tant pis si celui qui montre ses œuvres a passé des semaines, voire des mois ou même des années à créer ce qui est ensuite si généreusement partagé, tant pis si il n'a pas les moyens d'avoir même un atelier pour faire son petit travail, travail qui est toujours plus ou moins considéré comme un passe-temps de fainéant. « Moi, Monsieur, je gagne ma vie. » m'a-t-on écrit récemment. Et ne croyez pas que ceux qui écrivent ce genre de choses sont des vieux bourgeois ultra-réactionnaires d'un autre temps, non, pas du tout, ils sont autant, sinon plus modernes que vous, ils surfent, ils likent, ils aiment ou ils n'aiment pas, ils participent activement au lien social en cours, ils ont des avis sur beaucoup de choses, ils tiennent des blogs, ils participent à des forums, ils ont même parfois des prétentions artistiques et anarchistes. Ils adorent les artistes, à condition que ceux-ci soient morts. Eux ils ont un métier (sérieux), ils ont des charges, des obligations, des responsabilités, ils servent à quelque chose, sans aucun doute. Pourtant, et c'est là tout le paradoxe, ils adorent parler d'art, de peinture, de musique, de goût, d'exigence artistique, ils aiment et admirent les gens qui ne font pas de compromis, qui sont entiers, à condition qu'ils soient morts. « Moi, Monsieur, je travaille. » Vous, vous ne travaillez pas, bien sûr. Vous vous amusez, vous vous prélassez, vous vous délassez en faisant de la peinture, de la poésie, de la musique, c'est un passe-temps, c'est un hobby, une lubie. Ou alors pensent-ils qu'on est rentier, qu'on a hérité d'une fabuleuse fortune qui nous met pour toujours à l'abri du besoin et des contingences ridicules, vous savez, les nouilles du supermarché, la facture d'électricité et celle du téléphone. Le chauffage ? Bien sûr qu'un artiste ne se chauffe pas, ce serait tellement vulgaire ! Entier et rentier, ils doivent confondre les deux mots. 

Ce qu'ils appellent le "partage" consiste à… coller des liens. Je pétégé est un mantra diabolique qui tue. Saloperie de partage ! T'en foutrais, du partage, moi ! « Moi, Monsieur, je gagne ma vie ! » Et moi je la perds, c'est l'évidence. Toute une vie passée à perdre sa vie, ça ne mérite même pas un coup d'œil, même pas un coup de chapeau, ça mérite seulement un coup de pied dans les tibias et l'accusation que vous les mettriez sur la paille, si jamais ils vous aidaient. Comme si c'était notre genre d'insister et d'exiger… Ne parlons même pas des promesses qui ne sont jamais tenues, qui sont et restent bien sagement ce qu'elles sont toujours, des promesses et des paroles verbales, destinées uniquement à conforter ceux qui les profèrent dans la bonne opinion qu'ils ont d'eux-mêmes. Il ne manquerait plus que vous les preniez au mot, andouille que vous êtes ! 

Je reçois régulièrement des messages de gens charmants qui me disent : « Oh, j'adore ce que vous faites, vraiment ! » C'est gentil. Mais ne comptez pas sur eux pour que leur vienne seulement à l'idée que, peut-être, il serait possible qu'ils achètent une de vos productions. Acheter ? mais quelle horreur ! Non, pourquoi faire, puisqu'ils en profitent sur Internet ? À quoi servirait-il qu'ils déboursent quelque argent pour une chose qui doit de toute éternité demeurer gratuite ? On se le demande bien ! Certains, même, m'écrivent pour me dire qu'ils ont un de mes tableaux "en fond d'écran". Ah, ça alors, quelle joie ineffable, quel contentement narcissique gratifiant, de savoir que certains ont eu l'extrême gentillesse de copier une de vos "images" pour la coller sur leur ordi ! Merci, merci, merci ! Oh, mille mercis, adorateurs silencieux et discrets ! Ah, la belle gratuité que voilà ! Comme elle fait chaud au cœur, n'est-ce pas ! Comme elle réconforte celui qui à la caisse du supermarché doit reposer la moitié de ce qu'il avait déposé sur le tapis de caisse, faute de pouvoir se le payer ! « Moi, Madame, je ne gagne pas ma vie, mais j'ai des admirateurs ! » Et la caissière, tout ébaubie, de vous faire les yeux doux, comme à une altesse… L'autre jour, quelqu'un m'a dit, regardant un de mes tableaux : « Et il y a des gens qui payent pour ça ? » Non, rassurez-vous, Cher Monsieur, personne, bien entendu, n'aurait une idée aussi saugrenue, vous pensez bien ! 

J'ai aussi entendu un joli : « Je ne vais tout de même pas vous faire la charité ! » et l'on sentait bien à quel point cette simple idée mettait le brave homme dans une désolation presque inconcevable. La charité ? Tiens, oui, c'est une idée, ça… Puisque personne ne songe qu'on peut "acheter" (ouh, quel vilain mot !), la charité, après tout… Mais, mon pauvre ami, pour ça, il faut aller en Inde. Là-bas on a le droit de tendre la main, c'est même très bien vu. Ici, on vous renvoie un : « Mais vous me croyez donc riche ? » (Comme si on leur avait demandé un million…) Moi ? oh non, rassurez-vous, je sais bien que vous êtes pauvres. Je peux vous prêter un tableau, si vous voulez ?

La plus belle histoire, qui résume toutes les autres ? Cette femme, sur Facebook, plutôt bien disposée à mon égard. Elle voit un tableau et me dit qu'elle l'adore. Moi, du tac au tac : « Ça tombe bien, il est à vendre ! » Elle me répond qu'elle ne peut pas, qu'elle n'en a pas les moyens. Je lui demande comment elle le sait, puisque son prix n'est pas indiqué. Et si c'était 23 euros ? Elle ne pourrait pas ? Alors elle me dit qu'elle est dans la mouise… Oui, elle a même dû vendre sa résidence secondaire ! 

Il faut donner les œuvres d'art. Comme ça, pas de souci, mon pote, les choses sont claires. Ça ne vaut… rien. Sauf si t'es mort. 

(à Bernard Cavanna)

mercredi 20 mai 2015

Breaking bad


Et ça je ne peux rien y faire. J'ai essayé de lutter. Mais après, il y a eu El Paso ! Et ça n'a fait qu'empirer. Ce que j'ai fait à Pinkman, ça me ressemble pas, c'est pas moi. Je te jure, Marie, je crois que l'Univers veut me faire passer un message… que je suis enfin prêt à écouter. Je ne suis pas celui que je croyais être. J'adore ce carrelage. Et la température est réglable, vraiment ? Avant on disait possom, pas opossom, pourquoi faut-il toujours qu'ils changent tout ? On a appris que le cancer s'était emparé du cerveau, c'est pour ça. Oui, il y a un bouton, je crois, enfin un thermostat, c'est comme ça qu'ils disent.  Est-ce que cette histoire va finir par aller quelque part ? Je suis de plus en plus convaincu que nous vivons plusieurs vies parallèles, en même temps. Les syndicats ? Un ramassis de salopards toujours prêts à faire chier le monde dès qu'un truc ne va pas. Elle ressemble à Mme Abitbol de Marseille. Mme Abitbol de Marseille veut me faire passer un message, c'est comme ça que je vois les choses. On survolait l'île Saint-Louis, je tenais Anne, contre mon ventre, j'étais derrière, et, à un moment donné, j'ai plongé le bras par-dessus ses hanches, vers son sexe, et c'était chaud et humide. J'ai compris qu'elle venait de jouir. Je me suis réveillé dans un état de bien-être incroyable. Pinkman était assis au bout du lit, une tasse de café à la main, et il racontait l'histoire de sa grand-mère qui tapait contre le plancher avec son parapluie en appelant le rat "Scrabble". Ça m'a fait penser à ma cousine Rose-Lilla et son mari Jérôme qui m'avaient invité à déjeuner. Ils devaient avoir aussi un chauffage par le sol, j'en suis presque certain. Pourquoi est-ce que le visage de Rose-Lilla a complètement disparu de ma mémoire ? Françoise était si jolie, elle avait des yeux si extraordinaires. Patricio aussi était tout émoustillé. Il y avait Céline, on avait déjeuné place des Vosges tous les quatre, et Françoise m'avait demandé qui était Céline, pour moi, ou plutôt, ce qu'elle était pour moi.

À ce moment-là, c'est devenu très clair. Il m'avait fallu toute une vie pour en arriver là, après être descendu, descendu toujours plus bas, vers une sorte de zéro absolu. Je me suis réveillé en sursaut, et j'ai su très clairement que ça y était, que j'y étais. J'avais enfin tout effacé, il ne restait rien. J'étais seul, sans personne qui m'aimait, sans personne à aimer, sans projet, sans famille, sans rien qui me retenait. J'avais compris que les visages étaient des visages et rien d'autre, et qu'on pouvait toujours creuser et creuser encore, que ça ne servait à rien. Aimer n'est rien d'autre que de fermer les yeux très fort sur ce qu'on a devant soi. Madame Abitbol de Marseille… Elle a un nom, une raison sociale, une profession, une maison, une piscine, un amant, une voiture, des enfants, un ex-mari, des loisirs. Des loisirs… Mais pas le chauffage par le sol. Ça lui fait encore un but dans la vie. Je l'ai aimée quand elle avait perdu ses cheveux. Pas de fin à l'horizon. Il y avait un moment parfait, et il m'est passé sous le nez. Comme tout le reste. L'argent, les filles, le talent, la santé… Savez-vous qu'on vit toujours au passé, avec 80 millièmes de seconde de retard sur la réalité ? Huit centièmes de seconde c'est peu, d'accord, mais ça peut permettre de gagner un cent-mètres. Mme Abitbol de Marseille, je crois qu'elle vit avec un retard beaucoup plus important, je dirais au pif quelques années. Quand je pense à elle, je pense toujours à cette nuit où je m'étais rendu chez elle, pendant qu'elle était à la fête du Lac avec Marie, et que j'avais pissé longuement sur la baie vitrée de sa maison. Drôle de souvenir… J'ai vécu trop longtemps. J'ai passé le cap. J'ai franchi la limite. Je suis de l'autre côté. 

jeudi 14 mai 2015

Attaquer Belkacem

« Il s'était répandu dans tout le camp que l'Empereur était indisposé. »


La Substitution


Rediffusion d'un billet déjà ancien, citation d'un papier de Hank, blogueur qui a disparu de nos écrans radar, malheureusement. 

La substitution démographique est l'un des thèmes les plus rebattus sur ce modeste blog. À tous égards, c'est l'une des données majeures de ce début de siècle, l'une des rares, peut-être, qui permette de décrypter les bizarreries post-politiques auxquelles nous sommes soumis. L'Europe entière commence tout juste à faire face à un phénomène absolument inédit dans son histoire : l'installation massive sur son sol de populations étrangères désarmées, globalement pacifiques, super-prolifiques et en inadéquation culturelle quasi-totale avec les peuples supposés les accueillir sans rechigner. Ces peuples - les plus anciennement installés sur ce territoire, c'est à dire "les nôtres" - ont vu leurs taux de natalité se stabiliser très logiquement suite à une hausse conséquente du niveau de vie. Les conséquences de ce chassé-croisé sont évidentes : les derniers arrivés vont, en l'espace de quelques décennies seulement, prendre le pas sur les premiers, pourtant installés là depuis des siècles.

Bref. Nous connaissions les déclarations de Boumédienne, ancien président algérien, en 1974 : "Un jour, des millions d’hommes quitteront l’hémisphère sud pour aller dans l’hémisphère nord. Et ils n’iront pas là-bas en tant qu’amis. Parce qu’ils iront là-bas pour le conquérir. Et ils le conquerront avec leurs fils. Le ventre de nos femmes nous donnera la victoire." Celles de Kadhafi, actuel dirigeant libyen, en 2006 : "Le monde entier doit devenir musulman. Aujourd'hui, ici à Tombouctou, nous rectifions l'histoire. Nous avons 50 millions de musulmans en Europe. Il y a des signes qui attestent qu'Allah nous accordera une grande victoire en Europe: sans épées, sans fusil, sans conquêtes. Les 50 millions de musulmans d'Europe feront de cette dernière un continent musulman. Allah mobilise la Turquie, nation musulmane, et va permettre son entrée dans l'Union européenne. Il y aura 100 millions de musulmans en Europe. L'Europe subit notre prosélytisme, tout comme l'Amérique. Elle a le choix entre devenir musulmane ou déclarer la guerre aux musulmans." Celles d'Erdogan, premier ministre turque : "Les mosquées sont nos casernes, les minarets nos baïonnettes, les dômes nos casques et les croyants nos soldats."

Nous connaissions la plupart des opinions des grands leaders du monde musulman au sujet de l'Europe.

Mais c'est bien la première fois, à ma connaissance, qu'un leader musulman européen fait une déclaration de ce genre, avec autant de franchise. Monsieur Shahid Malik est un député britannique. Travailliste, bien entendu (le PS local, pour faire vite). Ancien secrétaire d’Etat à la Justice et actuel secrétaire d’Etat aux Communautés et au Gouvernement local. Ce n'est donc pas vraiment un obscur imam qui ne représenterait que lui-même. Ce n'est pas non plus un jeune discriminé issu des quartchés.

Le document date d'octobre 2008 (félicitations à ceux qui l'ont déniché et traduit). Étrangement, il n'a pas été relayé. On se demande bien pourquoi :



Voilà. C'est tout. C'est aussi simple que ça. Des peuples vont mourir, d'autres vont prendre leur place. Le pouvoir changera de mains. Pas de combat. Pas d'héroïsme. Pas de résistance. Seulement la démographie. Les ventres. La base de la base, le b.a.-ba.

Vous ne pourrez pas dire que vous ne saviez pas. Ou que c'est un fantasme d'estrême-drouââââte lepenistonaziste. Vous ne pourrez pas non plus vous plaindre parce que votre liberté part en lambeaux. Parce qu'on ne peut plus boire d'alcool ou bouffer du cochon. Qu'on ne peut plus chanter, peindre ou écrire. Qu'on ne peut plus se promener dans la rue en mini-jupe sans risquer de gros ennuis. Qu'on ne peut plus se promener tout court sans devoir baisser les yeux, pour les moins bien lotis.

Vous ne pourrez pas vous plaindre parce que - pour paraphraser un peu aléatoirement Renaud Camus et son ouvrage Le Communisme du XXIème siècle - "des pans entiers de la connaissance, de la culture et du savoir accumulé de l'espèce seront récusés, mis à bas et enterrés. Parce que des pans entiers de l'expérience, de l'actualité bien sûr, mais plus directement de l'expérience quotidienne de vivre, de bouger, d'habiter la ville, d'éprouver ce qui arrive quand on descend dans la rue, quand on prend l'autobus, le métro ou le train, des pans entiers du temps, des pans entiers du regard, des pans entiers de la tactilité d'exister auront disparu, et qu'on affirmera, très tranquillement (et, ajouterais-je, pour ne pas déplaire à nos nouveaux maîtres) qu'ils n'ont simplement jamais existé".

Vous ne pourrez pas non plus pleurnicher parce qu'un jour des désespérés décideront que non, vraiment, on ne peut pas laisser faire ça.

Enfin, il faut bien noter que ce député ne parle même pas de diversité ou de multiculturalisme. Non, non. Il parle de prendre le pouvoir. Purement et simplement. Sans même prendre la peine de noyer le poisson avec les habituels discours métissolâtres. Les choses sont dites crument. Le projet est annoncé. C'est officiel. C'est presque déjà fait, et avec le plus grand naturel du monde.

Car, nous dit à nouveau Renaud Camus, "nous avons cessé d'accueillir des individus, nous nous sommes mêlés de recevoir des peuples ; et cela d'un cœur d'autant plus léger qu'un peuple, on ne savait plus trop, ni ne voulait-on savoir, Hitler aidant, ce que cela voulait dire (mais lui oui). Et ces peuples à présent parmi nous, ils continuent, avec une innocente obstination de peuples (parfois un peu nocente, tout de même), à se ressembler à eux-mêmes, bien plus étroitement en tous cas qu'ils ne ressemblent à ce qui fût le nôtre. De ceci ni de cela ils ne paraissent éprouver grand regret, d'ailleurs. Ils n'ont pas lu Adolf Hitler, même à l'envers" (ndr : ils n'ont pas la crainte du retour du nazisme, ce spectre malveillant dont ils n'ont que faire et qui hante les seules consciences occidentales).

Ne manquons pas non plus de remarquer le sourire goguenard du député quand il dit "au cas ou il y aurait des journalistes ici, qu'ils sachent que ce [ndr : l'islamisation totale de l'Angleterre donc] n'est pas mon objectif". Le foutage de gueule à son paroxysme.

Bref, je ne sais pas s'il est arrivé une seule fois dans l'histoire qu'un grand peuple se soit laissé remplacer aussi facilement. Sans se poser la moindre question. En riant. En se félicitant pour sa tolérance.

Nous sommes minables.

(…)


Hank voit juste. Ma mère, il y a de ça vingt ans déjà, me tenait ce discours. Et je lui riais au nez…

Slow de pâte tiède


mercredi 13 mai 2015

Busy Line - - - -



Rose Murphy I love you !

Comme j'aurais aimé mettre un nickel dans ta fente de poussière ! Comme toutes les Nathalie Dessay ont l'air vulgaires et bien connes à côté de toi, mon ange au pied tapant, ma princesse à la joie aiguë, comme j'aime ton rire, comme j'aimerais que tu m'appelles tous les matins au réveil, qu'on se fasse un quatre mains sous les draps, généreuse négresse céleste !

mardi 12 mai 2015

Entre (d)eux…


Sa fièvre s'intensifie. Il délire gentiment. Se prendre une balle n'est pas une plaisanterie. Restez branchés pour les prochaines infos. Thank you, really thank you. On a besoin d'antibiotiques. Bzzzzz. Fausse barbe et nez saignant. Quand les Charles descendent dans la rue, la clarinette a tendance à jouer trop bas. Il faut trouver de vrais médicaments, chérie. Je dois tenir un jour de plus. Ding ! Elle est encore sur Chaturbate ? Oui, Henry, va lui dire d'arrêter, on passe à table ! Ensuite on sera libres, une nouvelle vie ! As-tu déjà pensé à qui tu voudrais être ? Les cookies Bonne Maman sont trop bons, je te jure ! Allez, Juliana nous attend, on est en retard, c'est le bon côté des choses. Si tu n'étais pas mon frère jumeau, je te dirais ma façon de penser ! Ces tatouages, c'est vraiment n'importe quoi. La manière dont les seins bougent m'a toujours paru le critère suprême. Oui, mais en fonction du visage, tout de même ? Tu n'es pourtant pas stupide ! Tu as juste un grand cœur. Ding ! Élevé par des femmes, c'est toujours la même chose. Il ne peut y avoir la moindre erreur, j'espère que vous comprenez bien… Il ira mieux quand il vous verra. Soyons en alerte maximale aujourd'hui. Juliana sera au rendez-vous, je vous le garantis. Gentiment, gentiment, voilà, comme ça. Monte le son, s'il te plaît. Même si le plan de Strauss est foutu en l'air il reste dangereux. Mark, Daisy et Kyle aussi sont là, on peut compter sur eux. Ding, ding, ding ! Ce qu'il faut, c'est trouver un lien entre tout ça. À son âge, elle a déjà du ventre ? En tout cas, ce que je peux dire, c'est que ça se passait dans le train pour Bruxelles. Il faudrait retrouver tous ceux qui lui ont rendu visite en prison. On a vu arriver cette fille, et elle a sorti un genre de pistolet à eau qui envoyait de l'urine, pour marquer ceux qu'elle voulait désigner… Tu es brûlant. Vérifiez son passé et ses rêves. Agent spécial Henry, vous n'avez pas respecté le protocole. Laissez-moi sortir de la douche, je vous prie. C'est noté. Cette moustache ne vous va pas du tout. Inutile de vous dire à quel point c'est important ! C'est noté. J'ai apporté des cookies. C'est lui qui a façonné Joe, si vous voyez ce que je veux dire. Strauss peut encore se métamorphoser, je vous le garantis. Laurel et Hardy, vous êtes bien sûr ? Pour Laurel, je ne suis pas complètement certain. Il avait beaucoup de fièvre. Je vous rappelle que vous êtes sous contrat et que nous avons accès à vos évaluations. Un piercing ? Allez-vous démissionner ? Quelle conclusion en tirez-vous ? Par delà le bien et le mal, en effet, mais vous pensez bien que cette solution a déjà été envisagée. J'espère que votre petit déjeuner était copieux parce que ça va être sportif. Le nuage noir au-dessus de votre tête, le voyez-vous ? Maurice Green, ça vous dit quelque chose ? Non mais vraiment…! Ding !


vendredi 1 mai 2015

Facebook



Aujourd'hui c'est le 1er moi !


Combien de défilés syndicaux pour le 1er mai ? MTLMSB !

Les Armes secrètes, de Julio Cortazar. « Ça je l'ai déjà joué demain ! »

Tariq Ramadan se confie : « Ma passion c'est la chanson serbe du XVIIe siècle. »

François Bayrou se confie : « J'ai toujours voté Front national. Si je suis centriste, c'est parce Tariq Ramadan me fait chanter. »

« Avec la vérité, je ne crains personne ». Hugo Chavez (sic)

Najat Vallaud Belkacem se confie : « Quand je regarde François Hollande, j'ai envie d'écouter Si j'avais un marteau, de Claude François, chanté en latin. »

Jérôme Vallet se confie : « Je ne dessinerai plus ma concierge à poil. »

PA. Achète Rafale d'occasion, pour mettre dans mon jardin, si possibilité de payer en plusieurs fois.

Le commentaire du 1er mai : « Salopes… »

Mon Dieu quel ennui cette sonate pour violon et piano de Korngold !

« Super précoce et super doué » Anne-Charlote Rémond à propos de Erich Wolfgang Korngold…

Hier soir, j'ai constaté que j'avais un peu grossi. Je me demande si ce genre de constat ne fait pas « le lit de l'extrême-droite ».

Tous ces intellos qui montent au créneau pour défendre l'enseignement du grec et du latin me font rire. Peut-être vont-ils gagner, cette fois-ci, c'est possible. Ce ne sera que reculer pour mieux sauter, et la prochaine fois sera la bonne. La tendance est lourde, très lourde, elle ne va pas s'inverser. On pourra mettre des rustines, autant de rustines qu'on voudra, ça ne changera rien. La culture est morte. Elle n'est pas en train de mourir, elle est déjà morte. Vos enfants ne liront plus, je veux dire qu'ils ne liront plus de livres, ils n'écouteront plus de musique. Mais je m'avise que je parle de vos enfants et que j'emploie le futur alors que c'est de vous que je parle, ceux qui ont vingt ans de moins que moi, et même de certains qui ont mon âge.

J'aime décidément les femmes qui portent leurs seins un peu bas

Touche pas à mes pâtes ! M'en reste plus beaucoup…

Quand on n'a plus rien à donner, on donne son avis.


EN COUPLE AVEC MOI-MÊME (C'EST COMPLIQUÉ)



lundi 27 avril 2015

Monstres (il y a)


Il y a une voiture rouge, une voiture bleue, et une voiture verte, un peu plus loin une voiture grise. Il fait nuit, il pleut. La rue est déserte. Il fait froid mais ça sent bon. Moi qui ai horreur de la pluie je me sens bien, léger, cette pluie me semble fraîche, elle me donnerait presque envie de marcher encore longtemps dans cette rue déserte, ou même de m'y arrêter. Je marche, j'écoute les gouttes de pluie qui tombent sur le capot des voitures, sur le bitume, sur mon manteau. Tout à mon bonheur simple, je passe et repasse devant les maisons dans lesquelles tout le monde dort. Une voiture arrive, une voiture bleue. Ses vitres sont fermées mais j'entends tout de même la musique. Elle me dépasse et se gare un peu plus loin. Le conducteur a arrêté le moteur mais il a laissé marcher la musique. Je presse le pas et la musique s'estompe au fur et à mesure que je m'éloigne. 

Je me suis arrêté quand je n'ai plus été éclairé par les lampadaires de la rue, et là, dans l'obscurité, j'ai observé les deux occupants de la voiture. Je ne distinguais qu'à peine leurs visages, chichement éclairés par le tableau de bord de la voiture. J'entendais à peine la musique et ne pouvais pas savoir s'ils se parlaient ou s'ils se taisaient. J'avais l'impression qu'ils fumaient car leurs visages semblaient enveloppés d'une sorte de brume. C'est à ce moment-là que j'ai eu l'impression de voir gicler un liquide rouge contre le pare-brise. La musique s'est arrêtée et l'habitacle de l'auto a été plongé dans le noir.

J'ai attendu un long moment une suite, une conclusion, à ce que je venais de voir. J'ai eu l'impression d'être très vieux et d'observer un monde très jeune qui n'avait pas encore eu le temps d'accéder au langage. Des événements se produisaient, qui ne produisaient aucun sens, qui ne pouvaient pas se résoudre, qui ne pouvaient pas donner lieu à une interprétation. Les faits et les interprétations n'avaient pas lieu dans le même monde, ils ne communiquaient pas, ils se regardaient en chiens de faïence. C'est tout à fait comme s'ils n'avaient pas lieu dans le même temps.

« Il y a ». C'est ce que je peux dire. Je peux observer, je peux décrire, je peux dire, je peux raconter. La pornographie a tout envahi. On voit des corps nus occupés à s'accoupler (mais même ce verbe est trop dire), à se toucher (celui-là aussi), à se montrer, surtout, oui, peut-être seulement à se montrer. Tout le monde se montre. C'est le pays des monstres. On montre, on regarde, et c'est tout. On prend sans comprendre. Il y a beaucoup à voir, les corps sont devenus énormes, on s'épile pour que tout soit visible en permanence, mais on ne voit plus rien. On s'abrutit le regard sur des écrans qui nous montrent qu'il n'y a rien à voir.

Ce couple, dans la voiture bleue, m'importe peu. La fille est peut-être morte, ou alors le garçon, mais cet événement a eu lieu dans monde avec lequel je n'ai pas de rapports. La musique s'est arrêtée et l'événement avec elle. Je n'entends plus rien. Leur monde clos s'est refermé sur lui-même. Je suis dans la rue, sous la pluie, et c'est comme s'il ne s'était rien passé. Tout le monde dort. C'est le printemps, je vais me remettre en marche. Je ne repasserai jamais par cette rue qui peut-être n'existe même pas. Ce couple a failli me croiser mais la rencontre n'a pas eu lieu. Et d'ailleurs, quelle était la musique qu'ils écoutaient ? Du Michel Legrand. Ce qui prouve bien que c'était un cauchemar. 

samedi 25 avril 2015

Éros (5)


Béa voulait à tout prix aller au cinéma, mais j'avais réservé au One-Two-Three. J'ai finalement réussi à la convaincre, mais de justesse. Nous sommes arrivés vers vingt-deux heures trente, et l'hôtesse nous a conduits au grenier-à-foin. Bizarrement, la musique qu'on y diffusait était ce cantique de Noël, Douce Nuit, qu'on chantait dans mon enfance. On ne peut pas dire que Béa ait été immédiatement emballée par l'ambiance mais je n'ai pas osé faire une réclamation. Il y avait là une énorme botte de foin, des couvertures, et ça sentait le purin. Ils s'étaient pas foulés. Sur une petite table basse se trouvait une bouteille de whisky et quelques verres. J'ai enlevé mon manteau, Béa m'a imité ; elle a regardé autour d'elle d'un air un peu dégoûté et j'ai vu qu'elle allait commencer à râler quand deux types sont entrés. Ils étaient nus, à l'exception de bottes et de chapeaux de cow-boys. L'un d'eux avait un fouet. Ils avaient l'air passablement éméchés. Celui qui portait le fouet dit : « Le sang est partout, le sperme aussi. » Je remarquais que son acolyte semblait complètement atone, comme s'il était étranger à la scène ; il se conduisait tout à fait comme s'il portait un complet trois-pièces. Béa m'a regardé, elle semblait prête à remettre son manteau. Alors l'autre type, celui qui avait l'air à l'ouest, s'est avancé, a attrapé Béa par la main, l'a plus ou moins traînée derrière lui. Tout s'est passé très vite : j'ai vu la porte se refermer, et je me suis retrouvé seul avec le cow-boy au fouet.

Il pense que je l'ai fait. Il est évident qu'il est persuadé que je l'ai fait. Mais c'est impossible. Évidemment que c'est impossible. Elle était encore avec moi il y a quelques minutes et elle était vivante. « Vous l'avez vue comme moi, elle allait bien ! » Je le regarde mais lui semble ne pas me voir. « Vous aviez un fouet, vous auriez pu faire quelque chose ! »

Je n'arrive pas à croire que je ne reverrai plus Béa. C'est trop bête, je me dis, on aurait mieux fait d'aller au ciné. 

jeudi 23 avril 2015

Éros (4)


— Pourquoi tu vas pas voir des putes ?

(Il ne dit rien. Il ne sait pas quoi dire. Est-il choqué, dubitatif, étonné, inquiet, sceptique ? Je ne sais pas quoi lui dire. Je ne peux tout de même pas coucher avec lui pour lui faire plaisir. Ça ne se fait pas ! Je veux pouvoir disposer de mon corps selon mon bon plaisir. Il est vraiment laid. Et mon plaisir, alors ? Bon, si ça se trouve, c'est un bon coup, c'est vrai, mais n'empêche que si on couchait ensemble, je n'oserais jamais sortir avec lui devant mes copines. Il me dit qu'il veut juste voir mes seins mais il a qu'à aller sur Internet s'il veut voir des seins. C'est pas ce qui manque !) 

— Je n'ai jamais fait l'amour… Je voudrais faire ça avec quelqu'un que je respecte. 

(J'en étais sûre, il est puceau. Puceau à trente ans, c'est dingue. C'est même presque attendrissant, du coup.) 

— Si je te montre mes seins, tu en voudras plus, je le sais. Et puis mes seins n'ont rien d'extraordinaire.

— Justement, je ne veux pas voir des seins extraordinaires, je veux juste voir les tiens. 

(Ouais, enfin, ils sont pas si mal, mes seins, quand-même. J'aimerais assez voir la tête qu'il ferait si je les lui mettais sous le nez.) 

— Écoute, je t'aime bien, tu le sais, mais je ne peux pas faire ça. Tu sais bien que c'est pas possible. C'est malsain. Si je te montre mes seins, je me sentirai mal, après. Tu peux comprendre, non ? Si tu veux, je t'accompagne dans un peep-show. Qu'est-ce que ça t'apportera de voir mes seins ? Après tu vas me demander de voir quoi, mes fesses ?

— Mais si on était à la plage, tu aurais bien les seins à l'air ! Et là tu ne veux pas me les montrer, je trouve ça dégueulasse, moi. 

— C'est pas pareil… T'as déjà vu les seins de ta sœur ? 

— Oui mais c'est pas pareil. Je m'en fous des seins de ma sœur. Ma sœur c'est ma sœur. Allez, sois sympa…

— Tu me jures que tu t'en contenteras ?

— Je te jure. 

— Alors branche-toi sur Skype, ce soir…

— Mais… Tu ne pourras pas me donner de l'amour, sur Skype ! 

Éros (3)


— Déjà en fait c'est une fille très très sensible. Un peu fragile. Je crois que je peux l'aider, sans vouloir me vanter. Ce qu'il faut, avec des filles comme ça, c'est des mecs comme moi, qui soient à l'écoute, qui lui redonnent confiance en elle, et surtout qui n'imposent rien, tu vois. Ce qu'il faut, c'est la laisser reprendre sa place, retrouver sa vraie place, à l'intérieur d'elle-même et dans la société. Enfin moi c'est comme ça que je vois les choses. Faut rien brusquer. En même temps, tu vois, je suis sûr qu'elle a du potentiel. Un gros potentiel.

— Elle fait du 46. 

Éros (2)


Parfois, quand j'avais envie d'être heureux, j'allais regarder à travers la vitrine les femmes qui marchaient, ou couraient, sur des tapis mécaniques, ou pédalaient devant des machines qui retenaient toute leur attention, bien qu'elles aient généralement des écouteurs vissés aux oreilles. Elles avaient l'air si absorbées dans leur activité sportive qu'elles semblaient ne pas me remarquer. Elles transpiraient beaucoup et parfois portaient à la bouche une petite bouteille d'eau qu'elles avaient disposée à portée de main. Je les regardais en me disant que, dans une autre vie, moi aussi je ferai du sport, et j'apprendrai à danser, et aussi le fado. Mais pour l'instant, je me disais que tout cela manquait d'harmonie. Ces femmes qui faisaient leur sport sur des machines bourrées d'électronique faisaient naître en ces lieux à la fois une grande monotonie et un manque patent d'harmonie. J'avais envie d'entrer pour leur dire, pour les prendre en main, pour ramener un peu d'harmonie dans cette salle, mais je savais bien qu'elles ne me comprendraient pas, que mon désir était vain et sans objet, alors je ne faisais rien, je ne disais rien. Pourtant, il y avait de la beauté, dans ces corps fatigués, martyrisés, il y avait même de la beauté dans ces femmes qui voulaient lutter contre la mort, contre l'avachissement de leurs chairs, contre l'affaissement inexorable des tissus, contre la décrépitude implacable qui les menaçait toutes, et l'on voyait dans toutes ces femmes le même air un peu buté, un peu pitoyable, un peu désespéré, qui les poussait à venir se mortifier ensemble pour que ne s'enfuie pas trop rapidement le désir d'un mari ou d'un amant. Elles étaient un orchestre sans chef, un orchestre qui faisait de son mieux pour jouer une partition que personne ne connaissait, et dont le chef toujours absent était un tyran lui aussi ridicule, encore plus ridicule que ces corps qu'il soumettait. Ce chef invisible les gardait d'autant mieux sous son regard qu'il ne les regardait pas. De toute façon, dans la vie, si l'on veut avoir quelque chose, il faut se battre, non ? Elles avaient l'air épuisées, vraiment épuisées, et ce qui les épuisait surtout était sans doute cette injonction permanente à ne jamais pouvoir se montrer épuisées, ni à la maison devant le mari, ni devant les autres femmes, les collègues, ni devant les enfants, et même pas devant les amies. La seule chose finalement qu'elles pensaient avoir réussie, c'était le fait de ne pas être seules. Elles étaient en couple, elles avaient une famille, des enfants, un mari, ou au moins un petit ami, un compagnon. Tout était subordonné à cela. On pouvait renoncer à beaucoup de choses, mais pas à cela. On n'en parlait presque jamais mais c'était le kilomètre zéro de toutes les routes de la vie normale. En regardant ces femmes à travers la devanture, je pouvais voir qu'elles avaient toutes très peu vécu, indépendamment de leur âge ; elles avaient l'allure adolescente d'une adolescence qui n'en finirait plus de durer, jusqu'à la mort peut-être bien. Regardant toutes ces femmes à travers la devanture, j'entendais en moi comme une rumeur qui provenait d'elles, une rumeur qui disait quelque chose comme : « Je ne suis plus toute jeune, je vais mourir un jour. »

lundi 20 avril 2015

Éros (1)


Nous sommes tous les deux spectateurs d'une sorte de teaser live pour un opéra de Wagner (Tétralogie, Parsifal ?), elle est assise à côté de moi, une barrière métallique nous sépare (très peu). Elle porte un manteau de fourrure et nos bouches se touchent par leurs coins, uniquement par leurs commissures. Je suis à gauche elle est à droite, donc le coin droit de ma bouche est en contact avec le coin gauche de sa bouche. C'est tout, il n'y a pas d'autre point de contact entre nous. Je ne la connais pas elle ne me connaît pas. La seule chose qui nous relie est une surface de peau d'un centimètre carré à peine et ce contact est la chose la plus délicieuse qu'il n'ait été donné d'éprouver. La femme est une femme d'environ quarante ans, aux cheveux mi-longs, châtains, ou un peu roux, peut-être, très française. Je ne peux pas dire grand-chose de plus, sauf que je donnerais toutes les expériences érotiques de ma vie pour éprouver encore ce "baiser" furtif, cette union a minima, cette effusion calme. À la réflexion, si je crois pouvoir affirmer que je ne la connais pas, je me demande si elle ne me connaît pas, elle, bien que rien ne puisse me laisser penser qu'il en aille ainsi. 


samedi 18 avril 2015

Les likes de Jessica


Brandon* a déposé une douzaine de photos de Jessica* sur Facebook. Suivant le nombre de likes que les photos de Jessica récoltent chaque jour, il lui prodigue des attentions amoureuses plus ou moins fortement dosées. Si les douze photos obtiennent moins de 5 likes en tout, dans la journée, il ne lui fait rien du tout. Si les douze photos obtiennent plus de cinquante likes en vingt-quatre heures, elle a droit à un traitement de faveur, et même à un bonus : soit il fait la vaisselle, soit il va faire les courses avec elle. Une fois, le nombre de likes est allé jusqu'à soixante. Elle a eu droit ce jour-là à un bouquet de fleurs. 

Mais soyons un peu plus précis. Entre 5 et 10 likes, des french kiss. Entre 10 et 15 likes, un cunnilingus rapide avant de partir au travail. Entre 15 et 20 likes, coït debout dans la cuisine sans préliminaires. Entre 20 et 25 likes, préliminaires et cunnilingus, 10 à 15 minutes en tout. Entre 25 et 30 likes, on commence à entrer dans les choses sérieuses ; caresses, baisers, coït (deux positions), au lit, avant de dormir. Entre 30 et 35 likes, bougies parfumées, massage des pieds, cunnilingus, baisers, caresses, et coït (trois positions), au lit, entre 20 minutes et une demi-heure. Entre 35 et 40 likes, Jessica a le choix de l'endroit où ils feront l'amour (chambre, salon, voiture), 45 minutes, orgasme non garanti. Entre 40 et 45 likes, bougies parfumées, musique, douche pour Brandon avant les ébats ; massage des pieds et des jambes, préliminaires complets, cunnilingus appuyé, stimulation du point G, coït cinq positions minimum, orgasme garanti (durée ad libitum). Entre 45 et 50 likes, alors là c'est le grand jeu. Massage complet, avec huiles parfumées, sur la table de massage pliante au salon, puis préliminaires au lit, dans la chambre, avec la playlist "crescendo", cunnilingus et feuille de rose, stimulation des points G, H et R, puis coït sept positions, ordre au choix, pour finir par une sodomie. Double orgasme garanti.

Depuis que Brandon a découvert Facebook, la vie sexuelle de Jessica dépend entièrement des amis Facebook de Brandon. Mais Jessica est maline, elle demande à ses amies de devenir les amies Facebook de Brandon, pour qu'elles puissent liker ses photos. Sauf que Brandon est plus malin encore ; il en profite pour exercer au passage un chantage discret sur les nombreuses "amies" de Jessica, dont il a parfaitement compris le petit jeu. Si elles veulent devenir ses amies, elles doivent d'abord passer à la casserole. Finalement, tout le monde s'y retrouve. On se demande si le gouvernement socialiste ne devrait pas penser à instaurer un système dans ce goût-là avec les électeurs. Ah, on me dit que c'est déjà le cas, excusez-moi, la politique, ce n'est pas ma spécialité. 

(*) Les prénoms ont été floutés

vendredi 17 avril 2015

Tout va bien !


Tout va bien. On peut dire que ça baigne. La vie est cool. C'est le pied géant. Y a pas à se plaindre, non, vraiment. Poutine est un mec tout ce qu'il y a de cool, finalement, Obama est super-cool, l'islam s'est retiré de l'occident et ne règne plus — de manière apaisée, d'ailleurs — que sur un petit pays dont j'ai oublié le nom, les guerres ont toutes cessé d'un coup, on a trouvé le remède contre le cancer et un vaccin contre le SIDA, l'argent coule à flot et on ne travaille plus que deux jours par semaine, en étant payé trois fois plus qu'avant. Nous avons un gouvernement très cool qui n'emmerde personne, la sécurité est assurée et il fait beau neuf mois sur douze. On peut dire que les choses se sont vraiment améliorées d'un seul coup. Personne n'a compris ce qui s'est passé, à vrai dire, mais le fait est là, tout va bien. En Iran aussi tout va bien, les nanas sont de nouveaux en mini-jupes, elles sont cool. Israël a fait la paix avec ses voisins, les Palestiniens sont hyper-cool, ils se sont rendus compte qu'ils étaient tout pareils aux juifs, en fait, et du coup ça baigne entre eux. Ah oui, côté pollution, ça va beaucoup mieux. On a arrêté le nucléaire, on a fermé les centrales thermiques à charbon, et tout le monde mange à sa faim, y compris en Afrique. L'air n'a jamais été aussi pur. Apple distribue ses montres et ses iPhones gratuitement dans les écoles, ça a naturellement beaucoup amélioré le niveau de l'enseignement. N'importe quel élève du secondaire parle couramment quatre langues et connaît ses classiques sur le bout des doigts ; les cours se passent super bien. Les profs ont retrouvé le sourire, du coup il y en a presque trop, ils ont des classes de douze élèves et parfois moins. Les autos ne tombent plus en panne et les accidents de la route sont devenus rarissimes, car les voitures sont téléguidées. Les transports en commun sont gratuits partout. Les gens se sourient dans la rue quand ils se croisent, on en voit même beaucoup qui se serrent la main, comme ça, sans raison. Les SDF ont évidemment complètement disparu, remplacés par des jeunes gens qui aident spontanément les vieilles dames à traverser les rues. Les stocks d'armes ont été détruits, ou recyclés quand c'était possible. Les services secrets ont démantelé leurs services et les agents ont trouvé de nouveaux débouchés dans les métiers de la santé et de l'enseignement, qui recrutent d'abondance. La consommation de drogue a littéralement fondu, à tel point que les trafiquants sont pour la plupart morts de dépression nerveuse, les autres s'étant suicidés en rédigeant des autocritiques déchirantes. Tous les spectacles ont un prix unique d'entrée de 1 euro, et les maisons d'opéra ne désemplissent pas. Je ne vois pas bien ce qu'on pourrait encore améliorer. C'est tellement parfait qu'on a supprimé les élections, qui ne servaient plus à rien, étant donné que tout le monde est satisfait à 99 % du gouvernement en place. « Surtout, que rien ne change ! », entend-on dans les quelques micros-trottoirs que quelques chaînes de télé s'obstinent à réaliser. La jeunesse est parfaitement épanouie, la vieillesse est heureuse, et la population active s'active calmement dans une parfaite osmose avec le monde tel qu'il va. On continue à aller à l'église, à la mosquée, à la synagogue,  au temple, mais on sent bien qu'il s'agit plus de coutumes sympathiques et divertissantes que de véritables croyances religieuses. L'industrie de la culture se porte à merveille car les gens ont beaucoup de temps à lui consacrer. Ils lisent beaucoup, écoutent énormément de musique, vont au théâtre au moins une fois par semaine. Ils ont une grande considération pour les écrivains, les musiciens, les peintres et les photographes, qui d'ailleurs se distinguent très peu du reste de la population. Les créateurs sont tous jeunes et beaux, d'ailleurs, ce qui semble après tout assez logique.

Bref, on se demande comment on a pu vivre tant d'années, de décennies, de siècles, même, dans un monde de conflits, de guerre, de barbarie, de brutalité, de rivalités, de souffrance et de misère affective et quotidienne. C'est un grand mystère que nos savants étudient scrupuleusement dans leurs laboratoires ultra-sophistiqués. À cet égard, il est heureux qu'il reste ce petit pays dont je parlais plus haut, qui nous permet, par des prélèvements effectués en toute discrétion, d'étudier ce mécanisme étrange qui est certainement à l'origine de tout le mal qui a rongé si longtemps la planète. Merci à la France d'exister !

jeudi 9 avril 2015

« Le niveau de bruit est inversement proportionnel au degré de civilisation. »


« Je nourris depuis très longtemps l'idée que la quantité de bruit que chacun peut supporter sans difficulté est en raison inverse de la puissance de son esprit ; elle peut donc être considérée comme sa mesure approximative. Voilà pourquoi quand j'entends dans la cour d'une maison des chiens aboyer sans cesse des heures durant, sans qu'on les fasse taire, je sais déjà à quoi m'en tenir quant aux forces intellectuelles du propriétaire. Celui qui a l'habitude de claquer les portes au lieu de les fermer avec sa main, ou qui tolère ce comportement dans sa maison, n'est pas seulement un homme mal élevé mais aussi grossier et borné. En Angleterre, sensible signifie aussi "intelligent" : cet usage repose donc sur une observation fine et précise. Nous deviendrons parfaitement civilisés seulement quand nos oreilles auront elles aussi droit de cité, et quand plus personne ne sera autorisé, dans un périmètre de mille pas, à venir troubler la conscience d'un être pensant par des sifflements, des hurlements, des vociférations, des coups de marteau ou de fouet, des aboiements, etc. »

Schopenhauer (Compléments au livre I du Monde comme Volonté et Représentation. Chapitre 3)

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mardi 7 avril 2015

L'emplâtre sur la clochée (2)


Comment j'ai pu accepter d'accompagner Nicole ? Mais si vous croyez qu'on a toujours le choix ! Il faudrait, un jour de grand courage, ou de folie pure, que quelqu'un se décide à parler crûment du petit monde des musiciens français. Je vous jure, ce serait intéressant. Ne comptez pas sur moi pour le faire, je ne suis pas assez courageux pour raconter ce que j'ai vu, pendant les quelques années où j'ai croisé ces spécimens affolants. Et puis on ne me croirait pas, ou dirait que j'exagère, que j'en rajoute pour faire mon intéressant, que je noircis le tableau par goût de la provocation, que c'est mon pessimisme foncier qui s'exprime. L'époque ne supporte plus que les compliments et les bonnes nouvelles, et les artistes, parmi les individus qui peuplent celle-ci, sont ceux qui doivent à tout prix être portés aux nues, surtout quand ils n'en sont pas, ce qui est bien entendu une autre manière de reléguer les vrais à une non-existence de principe, car, quoi qu'on en dise, on n'aime pas les artistes, et c'est assez normal. Dans les années 70, on était accueillant, tout le monde pouvait en être. Le mot d'ordre était : pourquoi pas ? Ah, ça, on peut dire qu'on a favorisé les vocations, même les plus improbables, même les plus ténues, même les plus démentielles ! Tous les cancres qui ne savaient pas quoi faire de leur vie ont reçu le message cinq sur cinq. Je pourrais vous parler de ce contrebassiste qui était chercheur en biologie, je crois, à Toulouse, et qui, tout à coup, se dit, et pourquoi pas… Aussi sec, hop, il s'est mis à la contrebasse, le gars. Il s'y est mis, mais la contrebasse, elle, elle n'a pas fait beaucoup d'efforts pour s'y mettre aussi ; autant dire qu'un poisson avec une pomme ferait mieux. Ces deux-là étaient aussi bien assortis que Charlton Heston et Mimie Mathy. Aucun problème, mec, on a trouvé la solution. En ces années-là, coup de bol, il y avait un truc qui s'appelait le free-jazz. Je ne sais pas si vous connaissez cette pièce de Kagel qui s'intitule ?¿, œuvre dans laquelle chaque instrumentiste joue d'un autre instrument que le sien. Le free-jazz ce pourrait être ?¿ étendu à l'infini. Vous ne savez pas jouer de clarinette ? Bienvenue à la clarinette ! Vous n'avez jamais entendu parler du trombone ? Alors c'est l'instrument qu'il vous faut ! Bien sûr je force le trait, car il y a eu de merveilleux instrumentistes qui ont pratiqué le free-jazz, tout le monde les connaît, et l'on a entendu dans ces années-là des choses extraordinaires, ce n'est pas d'eux que je parle, on l'aura compris. Mais enfin, combien de demeurés sourds comme des pots se sont mis à la musique, dans ces années-là, qui ont construit par la suite une carrière tranquille, parfaitement dans les clous… Je pourrais en citer des dizaines et des dizaines, tous plus mauvais les uns que les autres, qui ont été acceptés par le système, mieux, qui ont été mis en avant du fait même de leur notoire incompétence, incompétence qui se retournait en qualité, puisque celui qui savait jouer de son instrument était forcément limité par ce qu'il avait appris, la technique étant en ces années-là assimilée à une férule, à un carcan, à l'imposition plus ou moins charitable d'un style, d'une école, d'une manière (et en cela, d'ailleurs, on n'avait pas tort, ou pas complètement tort). Il fallait désapprendre, surtout, c'était la loi du temps, et il était donc logique que ceux qui n'avaient pas appris soient mieux considérés que les autres. C'était une époque où les mots-clefs étaient "énergie" et "personnalité". 

Nicole, elle avait pourtant essayé d'apprendre, faut lui reconnaître au moins ça. Seulement, la pauvre n'avait pas eu la chance, celle dont elle aurait eu réellement besoin dans sa vie, de tomber sur quelqu'un qui, très tôt, lui dise avec suffisamment d'autorité de laisser tomber, de changer de voie, puisqu'elle ne pouvait pas changer de voix. Combien de "musiciens" auraient eu l'immense chance de faire autre chose, autre chose en quoi ils auraient pu, qui sait, devenir des dieux, s'ils avaient eu en face d'eux de véritables maîtres, ou au moins de vrais professeurs, des gens responsables et sérieux, au lieu de ces ectoplasmes filandreux dont le seul talent était de prendre des vessies pour des lanternes. Une voix de merde, une technique de merde, un goût de chiottes, et un physique de… Mon Dieu, mais comment a-t-elle fait, pourrait se dire les naïfs d'aujourd'hui ? Ah, mes petits amis, vous n'avez encore rien vus, vous êtes des puceaux de la Contemporaine, vous ! Nicole a fait comme des centaines d'autres, elle s'est incrustée. Quand vous n'avez pas de talent, dites-vous bien une chose : Ça n'a rigoureusement pas la moindre importance, à une condition, que vous vous incrustiez assez longtemps pour faire partie du paysage. Il faut avoir une certaine dose d'opiniâtreté, je ne vous le cache pas, et aussi assez peu d'amour propre, mais l'essentiel est que ça marche ; et ça, pour marcher, ça marche. Le temps fait tout. Vous êtes mauvais pendant une semaine… c'est très mauvais, sans plus. Mais si vous êtes mauvais pendant dix ans, alors là, ça change tout, vous changez de catégorie. Votre "rester mauvais", dites-vous bien une chose : c'est de l'art. Les médiocres, eux, s'améliorent, un peu, et même parfois beaucoup… et restent médiocres. Tandis que le mauvais qui reste mauvais, qui s'acharne dans son absence totale de talent, alors là, c'est de tout autre chose qu'il s'agit. L'incrustation vaut diplôme. Mais les plus attentifs vont me dire, mais alors Pépé, tu te contredis, là, puisque tu nous expliques que la Nicole elle a voulu apprendre. Non, je ne me contredis pas, petits malappris, soyez un peu patients ! Nicole, c'est une cumularde. Elle a tout, si tu préfères. Une absence totale et persistante de talent, et, en plus, une appétence pour les cours à droite et à gauche, surtout à gauche. Elle court, Nicole, au propre et au figuré, d'un cours à l'autre depuis bientôt trente ans, sans le moindre petit commencement de résultat, et ça ne l'a jamais empêchée de continuer à nous offrir son organe et ses prouesses vocales avec une générosité qui force le respect. D'autres qu'elle auraient lâché l'affaire ; c'est justement ce qui fait la singularité absolue de Nicole. « J'aime assez mon talent pour renoncer à lui. » aurait pu dire Nicole si elle connaissait Atalide, et c'est notre joie et notre ennui qu'elle n'examine point. Des héroïnes de cette trempe, croyez-moi, ça n'existe plus. Tout ça pour vous expliquer à quel point j'ai eu de la chance de la rencontrer, Nicole ! 

(…)

lundi 6 avril 2015

Les propositions de Jack Tatalie


Les Prêtres


C'est presque trop beau. La RATP (Religion d'Amour, de Tolérance et de Paix, comme chacun sait) ne veut pas faire de publicité pour un « concert des "Prêtres" » ou, pour être précis, elle veut bien en faire, de la publicité, mais à ses conditions. (Elle ne veut pas importuner ses clients, la RATP, quoi de plus normal, pour qui prône la soumission ?)

Et tout le monde de s'émouvoir de cette chose horrible, bien entendu. Personne ne semble se poser la moindre question sur ce que peut bien signifier la formule « Un concert des Prêtres ». Un "concert" ? Par des "prêtres" ? Imaginons un instant que je veuille faire de la publicité pour « Un concert de fourmis géantes ». J'aurais sans doute un peu de mal, et personne ne se mobiliserait pour défendre ma cause. C'est affreux. Je gueulerais tout seul dans mon coin pendant que vous serez tous à vous envoyer du gigot d'agneau australien et des profiteroles des Landes. 

La vie est injuste. 

samedi 4 avril 2015

Nemesis


Ces jours, ces semaines, ces mois où l'on se sent aux prises avec cet ennemi intime qu'on ne peut pas vaincre… Parfois je me dis que ma vie est une très longue, une interminable semaine sainte.

Le type qui perd son talent. Il l'égare. Il est là, quelque part, dans la maison, mais il ne sait plus où. C'est un tout petit machin, mais quand vous l'avez perdu, il ne vous reste pas grand chose. Évidemment, il est toujours possible de raconter l'histoire du type qui a perdu son petit machin. « Si vous le retrouvez, ramassez-le, et rendez-le moi, s'il vous plaît. Il a une valeur sentimentale, pour moi. » Mais il est à mon avis beaucoup plus intéressant de ne rien raconter du tout. Le vide qui s'installe comme un lierre qui recouvre tout, ça suffit bien, je vous assure. Il suffit de savoir que ç'a été là. C'est une sorte de tombeau vide, un tombeau dans lequel le vide serait lui-même le mort très vivant. Ça a été. Le passé est le passé. Le présent peut aussi parfois se transformer en passé, avant même de devenir du passé, à proprement parler. Quand vous avez cette sensation, de vivre dans quelque chose qui est déjà le passé, alors votre vie devient une sorte de non-vie, ou de contre-vie. Toute sa puissance consiste à lutter contre la vie qui vous a habité un jour. La vie se retourne contre la vie.

On déterre le fil, on le suit, et quand on arrive au bout, là où l'on pensait trouver la source de la vie, c'est la mort qu'on trouve. Et ce n'est même pas triste. Ce n'est même pas un véritable événement. C'est seulement la fin de l'histoire. Mais c'est une fin qui n'est pas du tout événementielle, monumentale, grandiose, terrible, non, c'est juste la fin de ce qui a eu lieu jusque là. Jusque … On est toujours de toute manière et quoi qu'on fasse à cet endroit — ce "là" —, on ne peut être ailleurs que . Nulle part ailleurs. La vie, c'est être là, rien de plus. Le reste, c'est de la littérature, ou de la guerre.

« Le bonheur fou. Oui, je me souviens du bonheur fou. Ça se paie très cher. »

Le Dialogue de cour