mardi 21 juillet 2015

C'est moi !


Autrefois les marins attrapaient le scorbut, mais ils n'étaient pas emmerdés par leurs femmes qui les appellent pour un rien sur leur portable et qui savent ce qu'ils ont dépensé à l'autre bout du monde. Quand ces femmes trompaient leurs marins de maris, ceux-là ne le savaient qu'au retour et n'avaient pas à vivre avec ça durant des mois. 

Quand je suis rentré à la maison ce soir-là il devait être près de minuit. J'avais roulé toute l'après-midi avec le camion, j'étais crevé mais tellement heureux de retrouver celle que j'aimais, pour les quelques jours d'interruption que nous avions au milieu de la tournée. J'avais un désir fou d'elle, et, durant le voyage, je me faisais une joie de tout ce que nous allions faire au lit dès que je serai rentré. Quand je suis arrivé devant la maison, j'ai tout de suite vu la voiture de Michel, et j'ai su aussitôt que ce n'était pas bon. Je n'ai pas raisonné, j'ai su tout de suite. J'ai garé le camion, j'ai frappé à la porte mais personne ne répondait. J'étais seul, dans le village, devant chez moi, les camions passaient en trombe sur la nationale 86. J'ai arrêté de frapper à la porte et j'ai eu terriblement mal. La douleur s'ajoutait à l'humiliation, ou l'inverse, et j'ai eu un bref moment d'abattement total. Je me suis assis sur le devant de la porte, je n'arrivais plus à penser à rien. Et puis j'ai pensé au balcon, au petit balcon adorable qui depuis la chambre donnait sur les champs d'asperges et de cerisiers. J'ai contourné la maison, je suis allé me mettre sous le balcon, et j'ai écouté. Comme nous étions en été, la fenêtre était ouverte, et Christine était du genre bruyante. Quand j'ai appelé, les bruits se sont arrêtés immédiatement. Il s'est fait un grand silence horrible. J'étais tétanisé. Ce silence était la chose la plus atroce que j'aie entendu de ma vie. Mais quoi, il fallait bien que je rentre chez moi. Au bout d'un moment qui m'a paru très long, Christine est venue sur le balcon, à poil, s'est penchée par dessus la balustrade, et a eu ces mots incroyables : « C'est toi ? »

Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais les femmes qui vous téléphonent commencent toujours la conversation par ces mots : « C'est moi ! » Bien sûr, la plupart du temps, on les reconnaît, mais on a tout de même envie, j'ai tout de même envie, toujours, de répondre : « Moi qui ? » Elles sont toujours uniques, les femmes. Aucun risque de les confondre. J'en ai eu tellement assez, un jour, que, pendant une semaine, j'ai fait croire à ma petite amie que je ne me souvenais plus d'elle, que je l'avais oubliée, mais alors vraiment, complètement, que je ne savais pas du tout qui elle pouvait bien être. Elle me téléphonait et je lui répondais : « Bonjour, vous dites que vous me connaissez ? Non, vous devez vous tromper. Vous me faites une blague, c'est ça ? » La pauvre raccrochait en larmes…

C'est toi ? Oui, c'est moi, tu m'ouvres ? Oui, je descends, j'arrive. Elle avait la voix enrouée. On s'est retrouvés tous les trois dans la cuisine. La cuisine qu'on avait repeinte en jaune récemment. Je crois que la chambre était noire, enfin, je ne suis pas sûr… Et la pièce juste à côté de la chambre, celle où je mettais mes instruments, était rouge, mais alors un rouge… un rouge sensuel, comme aurait dit Albert Cohen. Nous étions un peu dingues, maintenant je peux bien le dire. Michel était professeur de philosophie à Avignon. Il en pinçait sacrément pour Christine, ça se voyait. Ils étaient tous les deux plus âgés que moi. Je ne sais plus ce qu'on s'est dit, mais Michel n'est pas parti tout de suite, je veux dire qu'il n'est pas parti le pantalon sur les chevilles ; manière de me montrer qui était le dominant. « Alors tu m'as trompé ? » Oui, dit comme ça, la question paraît un peu idiote, je le reconnais. Christine avait une spécialité, dans la vie : elle était toujours amoureuse de deux hommes en même temps. Pour elle il n'y avait pas vraiment tromperie. D'ailleurs, si je n'étais pas rentré ce soir-là à l'improviste, elle me l'aurait annoncé elle-même, je le sais. On se disait tout. Quand je l'ai rencontrée, elle était avec un contrebassiste et elle restée amoureuse de lui un bon moment encore. Puis il y a eu Michel. Puis il y a eu Hans. Avec Michel, on s'est connu intimement. Il m'a cassé la gueule une fois, et deux fois au moins on a dormi dans le même lit, avec Christine au milieu. Il péchait des truites à la main, torse nu dans les torrents glacés, pour faire le mec qu'est pas seulement prof de philo, et il avait la passion des magnétophones, comme moi. On avait les cheveux longs, tous les deux, bouclés, tous les deux, mais il était beaucoup plus grand que moi. Je n'oublierai jamais cette nuit atroce à Châteauvallon, où nous avions pénétré dans une petite bicoque dans la garrigue, qui nous semblait inhabitée, et où nous avions fait l'amour à une Christine en transe. Au beau milieu de la nuit les "Musiciens du Nil", une quinzaine de nègres ont regagné leurs pénates, et ils ont constaté qu'ils n'étaient pas seuls, et que dans une des chambres se trouvait une femme, ce qui les a mis dans un état d'excitation indescriptible. Pendant une bonne heure ils ont essayé de pénétrer dans la chambre où nous nous étions barricadés et que nous défendions avec les moyens du bord. Ça crée des liens. On s'est carapaté à l'aube, sans demander notre reste.