Au salon, à six heures et demie.
Réveillé à cinq heures, vaguement rendormi puis levé à six heures. Le jour se lève en même temps que moi, heureusement que je suis là. Personne ne le sait, mais si je restais au lit, le jour resterait caché : je viens de découvrir le secret des jours. Quelle responsabilité ! Il a plu, cette nuit. Le jardin est mouillé, la table en fer aussi, ce qui me contrarie, car cela me force à rester à l’intérieur. Word souligne parfois des mots en rouge alors qu’ils ne comportent aucune faute, ça me contrarie aussi. Toujours pas de rêve à me mettre sous la dent, ce qui me contrarie encore plus. Si je devais faire la somme des choses qui me contrarient, ou seulement les recenser, ce journal n’y suffirait pas, ou deviendrait monstrueux. Il faisait 24,2° au salon et 16,8° à l’extérieur quand je suis descendu. Philippe Bouvard est mort. Je n’ai jamais lu la Critique de la Raison pure, de Kant. Maintenant tout le monde le sait. Je suis soulagé de cet aveu.
Quelles sont les routes qui mènent quelque part et quels sont les chemins qui ne mènent nulle part ? Si je le savais… Barnett Newman disait : « Je déclare l’espace ». Ornette Coleman, lui, ne disait rien, mais lui aussi déclarait l’espace, en improvisant. Ce qui ne l’empêchait pas d’être capable de composer un thème comme Lonely Woman. « Éric m’a vue “clouée par les bites, comme un papillon” ». Je me revois déchiffrant le thème d’Ornette Coleman, sur le petit Yamaha noir de la rue Joseph de Maistre. J’ignorais tant de choses, alors. Plus qu’aujourd’hui ? Comment savoir ? « J’étais l’invisible point de convergence d’un théâtre d’ombres, sauf lorsque des phares jetaient sur la scène leur lumière pisseuse. » J’ai regardé beaucoup de vidéos avec ou sur Elon Musk, depuis trois jours, et puis soudain cette envie de comprendre et de savoir m’a semblé ignoble et j’en ai eu vaguement honte. Catherine M. est sur le capot d’une voiture, sur un parking de la porte de Saint-Cloud. Qui n’a pas rêvé de forniquer dans des lieux qui ne sont pas faits pour ça ? Passer de la chambre à la cuisine, dans mon adolescence, fut déjà une petite révolution, une petite victoire sur l’ordre des choses — on disait « l’ordre établi ». Mais c’est qu’alors nous n’évoluions pas dans les échos assourdissants des pratiques sexuelles favorites des Français ou des Européens, ou même des Japonais ou des Australiens, venus devant une caméra pour raconter leur « fantasmes » et leur « c’est mon choix ». Il n’y a plus de Lonely Woman. Il n’y a plus de Lonely personne. Nous sommes tous reliés les uns aux autres par les satellites de Starlink, par un cordon ombilical qui nous traverse même dans l’intimité, par ce bruit, médiatique ou motorique ou technologique, qui ne s’arrête jamais, dont j’avais eu la prescience affolée, dans mes jeunes années, lorsque je réalisais qu’à Paris la rumeur du boulevard Beaumarchais ou de la place de la Nation ne se taisait jamais complètement, qu’il n’existait pas d’heures de la journée ou de la nuit où nous étions préservés des autres, de leur présence, de leurs nuisances. Nous sommes cloués dans la réalité comme des papillons dont les ailes font trop de bruit et projettent de la poussière alentour, car même morts nous nous agitons encore. La présence des autres, leur présence incessante, c’est bien ce qu’on va chercher à Paris, quand on est jeune, mais on s’aperçoit rapidement qu’on est entré dans un purgatoire dont il va falloir s’échapper le plus vite possible en y laissant quelques plumes qu’on ne regrettera que bien plus tard. Je déclare l’espace ouvert, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, c’était ça, Paris, quelqu’un avait déclaré l’ouverture des hostilités sans nous demander notre avis, et ça ne s’est jamais arrêté depuis.
J’avais croisé Lonely Woman dans un bistrot, tard dans la nuit, à Annecy, rue Royale, cette femme attablée seule devant un chocolat chaud, cette femme qui n’était pas d’ici, pas de là-bas, pas de chez nous, qui avait l’air pourtant de chercher de la compagnie, la compagnie des jeunes gens que nous étions, alors qu’elle était beaucoup plus âgée que nous, mais dont la présence énigmatique m’avait intimidé. Elle avait l’air de sortir d’un de ces chemins qui ne mènent nulle part, et c’était ce qui la rendait désirable et intimidante, belle et précieuse. Elle devait avoir vingt ans de plus que nous, c’était l’inconnu, l’aventure, et déjà un peu la déchéance, la mort qui se présentait devant nous avec ses beaux attraits de la nuit. On disait Ornette, c’était déjà un mot de passe, un nom d’initiés. Il avait déclaré l’espace, Ornette, personne n’en doutait, il était l’un de ces personnages qu’on distingue dans cette sorte de nuit chatoyante qui est le pays du Désir. Or net et sans bavures : L’éclat des cuivres, l’or du corps des femmes, la sueur, la fumée, la chaleur douce des peaux libérées de l’ordre établi. Quelques notes seulement entre elles et nous, et des paroles imprononçables. La lumière pisseuse des clubs, le bruit des conversations, des verres entrechoqués, et ces musiciens presque toujours noirs, sur scène, qui déclaraient l’ouverture des hostilités, tranquilles sur leurs chances d’avoir une femme à la fin de la soirée. Charlie Haden, Billy Higgins, Don Cherry, ou d’autres. Lonely Woman ôte son corsage en souriant. On la regarde sans croire ce qu’on voit. Elle n’existe pas vraiment et pourtant elle va « se donner » à nous, on ne peut plus en douter. Il n’y a plus qu’elle et nous.
Nous avions pris la voiture, Manuel et moi, pour faire les vingt kilomètres qui séparaient Rumilly d’Annecy. Nous étions passés par la route des Creuses, une jolie route que j’aimais beaucoup, et à la sortie de la ville nous avions pris en stop un couple de jeunes gens de notre âge, de mon âge, plutôt, puisque Manuel avait quinze ans de plus que moi. Une des premières choses dont nous avions parlé, c’était de L’Histoire de la sexualité, de Michel Foucault, dont le premier tome venait de sortir. La jeune femme, surtout, disait son impatience à lire ce gros livre très savant, et, quand nous les avons déposés à Annecy, Manuel m’a dit : « Mais tu n’as pas compris qu’ils avaient envie de partouser ? » Pourtant, la volonté de savoir, je l’avais bien, chevillée au corps…