mercredi 26 août 2026

Rencontre [journal]

 


Au jardin, à six heures et quart. (Réveillé et levé à six heures moins le quart.)

Certains jours, comme ce matin, les phrases m’énervent, ou la nécessité de les organiser, ou la syntaxe et la grammaire, enfin, le discours et ses nécessités, car tout arrive en même temps dans mon esprit, le rêve, les douleurs, les idées, les mots, les sensations, les souvenirs, il faisait 24,2° au salon et 17° à l’extérieur (87% d’humidité) quand je suis descendu, mais quelle importance, c’est la douleur lancinante et inquiétante à la hanche gauche qui m’a fait lever, la douleur qui m’affole et le rêve absurde et peut-être aussi la colère et même Lanza del Vasto, oui, Lanza del Vasto, dont j’ai trouvé hier des photographies extraordinaires, et le jour se lève enfin, il sort de la nuit qui n’était pas noire mais blanche, et j’en suis déjà à rayer des lambeaux de phrases, c’est ridicule, je les oublie aussitôt, ça sent très fort la figue écrasée, j’ai les oreilles à peu près bouchées, ce thé est dégueulasse, je distingue vaguement un animal noir dans le jardin mais je suis incapable de savoir de quel animal il s’agit, il est immobile, sans doute me regarde-t-il, je ne peux pas le savoir, et j’étais dans un camion de déménagement, nous nous disputions sur la manière de ranger les affaires dans le camion, de les attacher, d’empêcher qu’elles bougent durant le transport, c’était à Paris, j’étais assis à un carrefour que je connais bien mais lequel et je téléphonais à une femme mais c’était un inconnu qui répondait, peut-être Strasbourg-Saint-Denis, peut-être pas, de longs boulevards parallèles encombrés de voitures, et finalement nous étions sur la route, le camion n’était que peu chargé, on avait attaché les choses tant bien que mal, et moi j’étais assis au milieu d’elles, derrière, dans un creux inconfortable, je ne sais plus écrire « dans » (d-a-n-s, ça doit être ça) inconfortable parce que les affaires menaçaient de me tomber dessus, et la seule chose qui les en empêchaient était un sein (nu) de femme, un sein long et tombant qui descendait entre deux armoires au-dessus de ma tête, un sein en noir et blanc, long et coulant, qui empêchait les armoires de m’écraser, c’est quand-même dingue que je ne sache plus écrire un mot aussi simple et courant que dans, d-a-n-s, vraiment ?, ça paraît si étrange, ces quatre lettres dans cet ordre, qui a eu cette idée ?, toutes ces virgules sont complètement idiotes, bien sûr, mais si je les supprime ce sera pire encore, et de quoi serais-je encore accusé ? Calme-toi. Respire lentement. Tout va bien. Ça va aller. Regarde, le jour se lève, comme chaque jour. Nous sommes mercredi. Tu n’es pas mort (WORD souligne le mot « tu » en rouge) et la douleur à la hanche s’estompe, ou bien tu arrives à l’oublier. Ça devait être un chat. Noir. Tu avais laissé une assiette avec des restes dans le jardin, souviens-toi. Rester au lit aurait été dangereux. Tu as bien fait de te lever. Il fallait noter encore. Être là, comme les autres jours. 

Ce tutoiement est absurde, je suis d’accord avec vous. Mais il arrive que je me parle ainsi, pourquoi ne pas l’admettre, que je parle « à l’autre », celui avec lequel je cohabite, et nous avons des rapports tout de même assez intimes et parfois difficiles. Il sait presque tout de moi. Je ne vais tout de même pas le vouvoyer, si ? Nous sommes mercredi, encore quatre jours pour arriver à dimanche, ça va aller très vite, je le sais.

Christine (« Christine 3 », Christine Déplante alias Tara) avait écrit, de sa petite écriture enfantine, dans le livre qu’elle m’avait offert : « Pratiquer Karezza avec un mari comme le mien ! Faire l'amour avec un jeune homme charmant comme vous ! Et avoir un beau Lanza (del Vasto) comme maître ! Est-ce possible ? L'avenir me le dira. Je vous embrasse. Christine » J’ai toujours le livre, intitulé « La perfection sexuelle », un livre à couverture bleue, une relique. Point 38 : « Les gens qui parlent légèrement des questions sexuelles et les traitent comme une plaisanterie trahissent un état de vulgarité et de basse culture en matière sexuelle. » Ça ne plaisantait pas, avec Christine 3. 

Elle m'avait invité à un grand bal masqué qu'elle donnait chez eux. Je portais des bottes invraisemblables qui me gênaient pour danser la valse. J'ai rencontré une jeune Russe, Anne Yasikov, avec laquelle je suis parti, vers deux heures du matin, inconscient que j'étais du danger. Nous sommes allés chez ma mère, je me rappelle la tête ahurie de tout le monde, au petit déjeuner, quand ils ont vu descendre la fille que personne ne connaissait. Nous avons pris notre petit déjeuner comme si de rien n'était, tout le monde faisait la tête, je crois que nous étions le jour de Noël. Quelques heures plus tard, quand je suis arrivé dans ma chambre, au Château, Christine est descendue me voir. Elle n'a pas prononcé une parole. Elle s'est mise nue et m'a interdit de la toucher. Elle est restée comme ça pendant au moins dix minutes, me fixant avec des yeux effrayants, puis elle s'est rhabillée et est partie, toujours sans dire un mot. 

(J’ai recopié ce dernier paragraphe, il s’agit d’un auto-plagiat, je vous préviens. Je dis ça car je me souviens de Bernard Pivot expliquant que Claude Lanzmann s’était fâché avec lui, parce que Pivot avait révélé durant l’émission que l’écrivain avait recopié dans son dernier livre tout un chapitre qu’il avait écrit vingt-cinq ans auparavant. Eh bien moi c’est la connerie de Pivot, qui me choque. Les différents livres sont un seul et même livre dont l’écrivain a parfaitement le droit de reprendre des parties, de les agencer autrement, de les insérer où il veut et quand il veut, et je trouve au contraire très honnête de reprendre indéfiniment de vieux chapitres ou paragraphes, de vieilles phrases — c’est l’honnêteté même. Ceux qui en ce moment accusent Étienne Klein de plagiat (dans sa thèse) sont des imbéciles ou des gens qui ont des motifs inavouables. Ce n’est pas parce que Pivot a révélé le fait que Lanzmann avait recopié un vieux chapitre dans son dernier livre, que l’écrivain s’est fâché avec lui, c’est parce que Pivot a cru révéler une pratique répréhensible.)

Lanza del Vasto est vraiment l’anti-Musk. Mais tous ces gens-là ont disparu du paysage intellectuel. Quand je dis tous ces gens-là, je pense entre autres à Ivan Illich. Je mettrais volontiers autour d’une table Simone Weil, Lanza del Vasto, René Daumal, Ivan Illich… et Theodore Kaczynski. Les trois premiers se sont rencontrés, et je ne sais pas s’ils connaissaient Ivan Illich, mais ils n’ont pas pu connaître le dernier. Je me sens bien seul.


J’ai demandé à Raymond d’imaginer la rencontre, et voici le dialogue qu’il en a tiré :

Simone Weil regarde les cinq hommes — pardon, les quatre hommes et elle — sans toucher à son verre. Kaczynski est assis un peu à l'écart.

Illich : Nous sommes tous ici, je crois, pour parler de la technique.

Kaczynski : Non. Vous êtes ici pour en parler. Moi, j'ai voulu la combattre.

Lanza : La combattre comment ?

Kaczynski : En détruisant ceux qui la construisent.

Silence.

Daumal : Voilà qui simplifie considérablement la conversation.

Kaczynski : Vous plaisantez. Vous avez tous écrit contre la civilisation industrielle. Moi aussi. La différence est que je n'ai pas voulu me contenter d'écrire.

Weil : Non. La différence est plus profonde. Vous avez confondu la force avec la vérité.

Kaczynski se tourne vers elle.

Kaczynski : Expliquez.

Weil : Vous avez compris quelque chose de juste : la civilisation technologique produit une forme de dépossession. Elle soumet l'homme à des nécessités qu'il n'a pas choisies. Mais vous avez répondu à cette force par une autre force. Et la force possède une propriété que vous semblez avoir oubliée : elle transforme celui qui l'emploie.

Kaczynski : C'est précisément ce que je conteste. La violence est parfois nécessaire.

Weil : Nécessaire à quoi ?

Il ne répond pas tout de suite.

Kaczynski : À empêcher le système de continuer.

Illich : Là, nous arrivons au problème. Vous raisonnez comme si le système était une chose extérieure que l'on pourrait détruire. Mais le système technologique est aussi constitué de nos habitudes, de nos dépendances, de nos besoins artificiellement produits. Vous pouvez détruire une machine sans détruire ce qui rend cette machine désirable.

Kaczynski : C'est pourquoi il faut détruire le système entier.

Illich : Et comment déterminerez-vous ce qui appartient au système ?

Kaczynski : Tout ce qui accroît la dépendance technologique.

Illich : Alors vous venez d'inventer une nouvelle institution.

Daumal sourit.

Daumal : Ivan vient de vous faire subir ce qu'il fait subir à toutes les institutions : il vous demande à quel moment votre remède devient une machine.

Kaczynski regarde Daumal.

Kaczynski : Vous êtes poète. Vous pouvez vous permettre l'ironie.

Daumal : C'est justement parce que je suis poète que je me méfie des systèmes qui prétendent savoir exactement où finit le monde.

Lanza, jusque-là silencieux, intervient.

Lanza : Vous avez tous les deux raison sur un point. L'homme moderne est devenu dépendant de puissances qu'il ne maîtrise plus. Mais je crois que vous commettez une erreur commune.

Kaczynski : Laquelle ?

Lanza : Vous voulez sortir de la civilisation industrielle sans demander d'abord comment l'homme doit vivre.

Kaczynski : La question de la vie vient après la destruction du système.

Lanza : Non. C'est l'inverse. Si vous détruisez une civilisation sans savoir quelle vie vous voulez mettre à sa place, vous ne libérez personne. Vous créez un vide. Et dans le vide, une autre puissance prend la place de la première.

Kaczynski : Alors que proposez-vous ?

Lanza : De commencer par vivre autrement.

Kaczynski : Dans un système que vous prétendez combattre ?

Lanza : Oui.

Kaczynski : C'est insuffisant.

Lanza : Peut-être. Mais c'est non violent.

Kaczynski : La non-violence n'arrêtera pas une machine.

Lanza : Elle peut empêcher la machine de devenir votre âme.

Weil : Voilà une proposition beaucoup plus importante qu'elle n'en a l'air.

Illich : Vous avez écrit que la technologie moderne échappe au contrôle humain. Mais vous avez sous-estimé quelque chose : les hommes peuvent parfois récupérer les outils.

Kaczynski : Les outils modernes ne sont pas neutres.

Illich : Je suis d'accord.

Kaczynski : Alors ?

Illich : Alors il faut distinguer l'outil de la structure qui l'entoure. Une bicyclette peut augmenter l'autonomie humaine. Une automobile peut, au-delà d'un certain seuil, obliger tout le monde à posséder une automobile. Voilà la différence.

Kaczynski : Vous voulez simplement choisir les bonnes technologies.

Illich : Non. Je veux que les communautés puissent déterminer elles-mêmes les limites au-delà desquelles une technologie devient contre-productive.

Kaczynski : Et si le système ne leur laisse pas ce choix ?

Illich : Alors il faut leur rendre ce choix.

Kaczynski : Comment ?

Daumal éclate de rire.

Daumal : Voilà ! Enfin une question à laquelle Ivan ne peut pas répondre par un livre.

Simone Weil regarde Kaczynski.

Weil : Il y a cependant quelque chose que vous avez vu avec une grande netteté.

Kaczynski : Quoi ?

Weil : Le problème n'est pas seulement la machine. C'est le système de besoins qu'elle crée autour d'elle.

Kaczynski acquiesce.

Weil : Mais vous avez ensuite commis une erreur terrible. Vous avez pensé qu'en détruisant les instruments, vous détruiriez les besoins.

Kaczynski : Pas nécessairement.

Weil : Alors quoi ?

Kaczynski : Je pensais que l'homme retrouverait la possibilité de satisfaire ses besoins fondamentaux par lui-même.

Weil : Peut-être. Mais il faudrait alors savoir ce qu'est un besoin fondamental.

Silence.

Illich : Nous y voilà.

Lanza : Oui.

Daumal : C'est toujours là que les révolutionnaires deviennent métaphysiciens malgré eux.

Kaczynski se tourne vers Daumal.

Kaczynski : Et vous ? Vous pensez que la poésie va nous sauver ?

Daumal : Non.

Kaczynski : Alors que proposez-vous ?

Daumal : De ne pas confondre la sortie du monde avec la sortie de soi. Vous avez voulu vous retirer dans une cabane. Vous avez refusé la civilisation. Très bien. Mais l'homme emporte avec lui la machine qu'il a construite dans son esprit : calcul, efficacité, contrôle, volonté de puissance. Vous avez supprimé l'ordinateur. Vous n'avez pas nécessairement supprimé l'ingénieur.

Cette fois, Kaczynski ne répond pas.

Weil : Mais dites-moi, Theodore. Pourquoi vouliez-vous que l'homme soit libre ?

Kaczynski : Parce que l'homme doit pouvoir déterminer lui-même sa vie.

Weil : Pourquoi ?

Kaczynski : Parce que c'est cela, être libre.

Weil : Non. C'est une définition. Je vous demande pourquoi la liberté est un bien.

Kaczynski reste silencieux.

Lanza regarde Weil.

Illich aussi.

Daumal sourit.

Et Weil poursuit :

Weil : Vous avez tous parlé de liberté. Mais aucun de vous ne s'est encore demandé si la liberté était la valeur suprême.

Lanza : Elle ne l'est pas.

Illich : Certainement pas.

Daumal : Heureusement.

Kaczynski les regarde tous les trois.

Kaczynski : Alors quelle est la valeur suprême ?

Weil : La vérité. Et la vérité exige parfois que nous renoncions à la puissance de faire ce que nous pourrions faire.