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dimanche 12 juin 2016

Noir Caca



— Comment, vous ne parlez pas de Noir Caca, Georges ?

— Ah non, excusez-moi, j'étais occupé ailleurs.

— Vous n'allez pas vous en tirer comme ça. On dit que c'est l'événement du siècle.

— Ah ? De quel siècle parlez-vous ?

— Mais du siècle de Laurent Ruquier, enfin !

— Ah oui, pardon, j'avais oublié.

— Dites-donc, vous êtes très distrait !

— Dis-donc, Trou-du-cul, tu sais à qui tu parles ?

— Oui, à un obscur blogueur réactionnaire et atrabilaire qui croit au Père Noël et à la Résurrection des corps.

— Vous êtes bien renseigné !

— Nous travaillons nos dossiers.

— Le pont de l'Alma, c'est bien par là ?

— On vous voit venir avec vos gros sabots…

— Non, je vous demande ça, parce que j'ai entendu un très beau Lied à la radio, tout à l'heure et…

— Oui, mais Noir Caca ?

— Ah oui, c'est vrai. En même temps, je ne suis pas sûr que Pierre Bourdieu…

— Commencez pas avec vos digressions !

— Bon bon bon. Alors, je vais vous dire… Noir Caca, c'est tout à fait merveilleux.

— Comment ça, "merveilleux" ? Vous faites dans le paradoxe ?

— Pas du tout. Noir Caca, c'est le merveilleux de l'époque, c'est le conte de fées chez les ploucs. T'as des poilus en décomposition ? T'en fais de l'art de rue. C'est même pas méchant, ni transgressif, ni blasphématoire, c'est seulement la crotte du petit sur la commode Louis XV de la belle-mère. C'est juste qu'on l'a posée là en attendant de faire autre chose et qu'on l'a oubliée dans son sac plastique. Ça pue, mais c'est naturel. La Grande Guerre, excusez-moi, mais pour nos contemporains, elle n'a tout simplement pas existé, puisque n'existe que ce qui s'est passé hier matin, à la rigueur la semaine dernière. Tu leur parlerais par exemple de 1913 aux Théâtre des Champs-Élysées, ou d'un match de tennis sur une musique de Claude Debussy, ou même de la Commune, tiens, ils te regarderaient avec une stupeur non feinte. Noir Caca est parfaitement adapté à la politique de François Hollande. Il a raison, François Hollande, il a du nez. Verdun, c'est de la salade bio ?

— Oui, enfin, n'exagérez pas, tout de même, il ne s'agissait que de sensibiliser les jeunes à la bêtise de la guerre et à la réconciliation franco-allemande ! 

— Mais arrêtez un peu vos sornettes ! Vous croyez donc vraiment qu'il y aurait besoin de "sensibiliser les jeunes à la bêtise de la guerre" ? Non mais vous vous entendez parler ? À quoi a-t-on réussi à les "sensibiliser", les jeunes, pour rependre votre misérable vocabulaire de propagandiste à la retraite, sinon à l'imbécilité de la guerre, à l'inutilité de la guerre, à l'ignoble stupidité de la guerre, à la monstruosité de la guerre ? Quant à la réconciliation, qu'elle soit franco-allemande ou tout ce que vous voulez, c'est encore pire. Mais vos jeunes, là, vos satanés jeunes, ils ne veulent que ça, être réconciliés, avec eux-mêmes, avec le genre humain, avec les animaux, avec les plantes, et même avec les minéraux, ils ne veulent être l'ennemi de personne, ils ne veulent être haïs par personne, ils ne comprennent même plus ce que c'est qu'un ennemi ! Et puis de toute manière, quelle différence entre un Allemand et un Français, hein ? Ils aiment tous les deux le foot, ils ont de grosses bagnoles tous les deux, ils écoutent la même musique, ils sont aussi cons l'un que l'autre, aussi trouillard l'un que l'autre, aussi aveugle et sourd l'un que l'autre, ils ont aussi mauvais goût l'un que l'autre, ils sont aussi déculturés l'un que l'autre, ils parlent le même genre de langue et ils mangent la même chose. Et vous voudriez qu'ils se fassent la guerre ? La guerre, de toute façon, plus personne ne sait de quoi il s'agit. Vous en connaissez, vous, des jeunes qui lisent de récits de guerre ? Évidemment, je parle des Kevin, pas des Mouloud — je dis ça parce que je sais ce que vous allez me rétorquer ! "Ennemi" et "guerre" sont des mots dont ils ne comprennent pas le sens, sauf dans un jeu vidéo ou dans le sport, cet ersatz pourri de batailles militaires. Vous connaissez les films de Michael Haneke ? Voilà où est passée la violence. Elle s'est retournée contre soi-même, comme toujours, quand elle ne trouve pas à s'employer utilement. Quand le monde devient un immense terrain de jeu pour enfants, la violence immémoriale des humains se retourne contre la société dont ils sont issus, contre la famille dont ils sont issus, contre les voisins, contre les proches, contre eux-mêmes. Pas d'ennemi, cela signifie que chacun est l'ennemi de chacun. Avant on allait se faire trancher la gorge à l'autre bout du monde ; maintenant, on trouve ça au coin de la rue. C'est ça le mondialisme. 

— Nous nous éloignons un peu du sujet, Georges !

— Pas du tout. L'ennemi, c'est le fondement de ma philosophie.

— Oui, peut-être, mais moi je vous parlais de Noir Caca et de Verdun.

— Ça vous intéresse vraiment ?

— Je suis là pour ça.

— Vous m'emmerdez, j'ai d'autres chats à fouetter.

— Oui, on sait, vos petits machins qui n'intéressent personne.

— Qu'ils n'intéressent personne fait qu'ils me passionnent.

— Ça, on s'en serait douté…

— Écoutez, mon petit monsieur, si je ne m'intéresse pas à mes petits machins, qui s'y intéressera ? Vous venez me faire suer avec vos histoires de Grande Guerre et de merdeux qui dansent sur des tombes, que voulez-vous que je vous dise, que ça me passionne ? Adressez-vous à Philippe Muray, si vous voulez savoir qu'en penser.

— Il est mort.

— M'étonne pas de lui ! Eh bien moi je suis encore vivant et je vais encore vous emmerder pendant un petit moment. 

mercredi 29 juillet 2015

Poubelle du monde


Dans mon village, près de l'endroit où j'habite, se trouve un "local à poubelles" comme il s'en trouve des centaines de milliers en France, une sorte d'enclos de pierre à l'intérieur duquel ont été déposés quatre "conteneurs". Les poubelles sont ramassées trois fois par semaine, donc pratiquement tous les deux jours, et, trois fois par semaine, je fais le même constat. Les deux conteneurs qui se trouvent près de l'entrée du local sont très rapidement pleins, et les deux poubelles qui se trouvent au fond sont vides. Une fois que les deux poubelles qui sont pleines débordent, on met ses détritus à même le sol, devant l'entrée du local, ce qui fait ressembler l'endroit à ces images qu'on voit à la télévision ou au cinéma des pires endroits du monde, là où les gens se nourrissent en allant fouiller dans ces tas d'immondices. Les deux poubelles "du fond" se trouvent à quelques centimètres des deux autres. Il suffit de deux pas de plus pour y avoir accès. Mais non, c'est encore trop fatigant, il est tellement plus simple de balancer ses ordures par-dessus le mur de l'enclos ou de les déposer devant la porte ! 

Si les quatre conteneurs étaient utilisés, les poubelles ne déborderaient pas, l'endroit serait relativement propre, mais cela obligerait les utilisateurs à faire quatre pas de plus, trois fois par semaine, ce qui, on en conviendra, est beaucoup demander aux Français du XXIe siècle. Il vaut beaucoup mieux vivre dans la crasse et imposer cette révoltante image de taudis à tout le monde, c'est beaucoup plus simple, amusant, et en accord avec les mœurs du temps, tout le monde le comprend. 

jeudi 17 juillet 2014

Astor Pizza, mais tu vas la fermer, ta grande gueule ?


Je viens à l'instant encore de tomber par hasard, à la radio, sur la musique abominable de ce gros con de Piazzolla. Comme à chaque fois, l'effet est immédiat. Ma tension monte et j'ai envie de tuer quelqu'un. Que des gens soient assez fous, que des humains aient aussi peu de considération pour eux-mêmes pour accepter d'entendre, voire d'écouter, cette musique, me stupéfie toujours à un degré extrême. Peut-on imaginer mélasse plus obscène, plus dégoulinante, plus répugnante ? Je ne le crois pas. Je ne vois guère que Michel Legrand pour être capable de rivaliser dans la putasserie avec cette chose immonde. Pauvre tango, pauvre Argentine, pauvre bandonéon, dont les noms sont désormais associés à cette crapule malfaisante. Tout est laid, dans cette musique, tout est bête, tout est de mauvais goût, vulgaire au dernier degré, tout est en toc, en plastoc, c'est comme si la plus belle fille de la soirée était édentée et était habillée de sacs plastiques de supermarché, c'est à pleurer de rage, c'est à se pendre. Ce n'est pas la première que je le dis, mais Piazzolla est un criminel contre l'humanité, il faut le tondre, le noyer dans de l'huile de friteuse, l'envoyer à Cayenne, l'abonner aux TIG de l'enfer. Je le condamne à recopier ad vitam æternam l'Art de la Fugue et l'opus 106 de Beethoven sur du PQ simple épaisseur avec un crayon à papier 2H. 

samedi 28 juin 2014

Entre les lignes


Il y a un substantif qui ne s'emploie presque plus, de nos jours, je m'en avise à l'instant, et ce substantif c'est vivre — "le vivre" et "les vivres" —, sauf dans l'atroce expression consacrée des curetons laïques : le "vivre-ensemble". On disait couramment, dans ma jeunesse, "un colis de vivres", "un paquet de vivres", et ceux qui ont été pensionnaires (ou soldats) connaissent bien ces expressions. Qu'on tombe par hasard sur ce syntagme aujourd'hui, et l'œil aura vite fait (trop) de corriger en "colis de livres". J'aime beaucoup ces mots (et Dieu sait s'il y en a, en français !) dont une seule lettre fait glisser ailleurs le sens. Parfois cet ailleurs est ailleurs, et parfois il est étrangement proche, ou voisin, ou cousin, et l'on sent bien que la relation entre les deux mots n'est pas (seulement) fortuite, qu'il entre dans ce cousinage plus que du hasard, que le son vient à la rescousse du sens, comme souvent. Même lorsque les signifiés des signifiants séparés d'une lettre (séparés de, ou reliés par, c'est justement toute la question sans réponse) sont éloignés l'un de l'autre, il reste qu'on ne peut pas ne pas les entendre dans une sorte de proximité, ou en tout cas de relation. Les "proximots" jouent l'un par rapport à l'autre, l'un avec l'autre, l'un sur l'autre, l'un dans l'autre. Il y a une sexualité des proximots. Surtout dans le cas où cette variable est l'initiale du mot, on a affaire à une sorte d'altération, dans le sens musical du terme : "#ivre" ou "ivre bémol" (il faudrait l'écrire sur une portée, pour que la chose saute aux yeux), +ivre ou -ivre. Dans ce cas particulier,  "ivre bécarre" (=ivre) existe bel et bien, comme si dans les livres et dans les vivres, à leur racine, pourrait-on dire, se trouvait l'ivresse. 

Les nourritures spirituelles fermentent, elles aussi, et parfois nous montent à la tête ! Il arrive même qu'elles pourrissent, et c'est heureux. Les mots se contaminent les uns les autres, comme les phrases contaminent notre esprit, comme dans l'orchestre les différents pupitres s'altèrent les uns les autres. Ça déborde. Écouter une symphonie n'est pas écouter des violons plus des altos plus des violoncelles plus des contrebasses plus des flûtes plus des hautbois plus des clarinettes plus des bassons plus des cors plus des trompettes plus des trombones plus des tubas, sauf à mettre plus dans ce plus, et c'est précisément ce qui arrive, c'est un peu comme si ce signe + s'augmentait (ou se creusait) d'un signe x, -, /. La preuve en est qu'on écrit des traités d'orchestration. Mahler (mais aussi Mozart) en Allemagne, Berlioz (mais aussi Ravel) en France, les très grands compositeurs ont tous un sens inouï (c'est le cas de le dire puisque l'orchestration consiste à rendre possible l'inouï de la rencontre sonore) de la manière que les timbres (mais pas seulement les timbres) ont de jouer les uns sur (avec, contre, dans) les autres, pour créer un sens qui n'existait pas (ou seulement à l'état latent) dans la partition, ou dans la particelle. Lire un livre ne consiste pas dans l'accumulation de mots, de phrases, ou même d'idées, dans l'esprit d'un lecteur, mais de l'autocontamination de ce qui dans le texte survit au sens. Il faut que le texte fasse partition, qu'il se dégage de sa signification, qu'il la dépose, la transpose, l'entrepose, afin que le lecteur puisse arriver ailleurs que là où il espérait se (re)poser, se (re)trouver. Le sens n'est qu'un nécessaire pis aller, le premier barreau de l'échelle. La musique sera toujours infiniment supérieure à la littérature, et donc infiniment plus dangereuse, parce qu'elle est très peu gênée par le sens. Ou plutôt, c'est parce que la musique est gênée par le sens qui rôde alentour qu'elle trouve en son affranchissement une grâce si particulière et de si forte nature, une sorte de super-sens qui par-delà l'esprit s'adresse à l'âme. La musique est à la littérature ce que le vin est au jus de raisin. 

Partition est un mot plus complexe qu'on ne l'imagine. Il désigne à la fois ce qui sépare et ce qui rassemble, ce qui est désuni et ce qui est réuni. Les musiciens le savent bien qui, à chaque fois qu'ils disent "partition",  hésitent sur le sens donné à ce mot, qui est double. Ces deux sens ne sont pas seulement différents, ils sont contraires : partition d'orchestre ou partition de l'instrumentiste d'orchestre (ce qu'on appelle ordinairement d'un méchant pléonasme — pour éviter l'ambiguité, justement, mais c'est dommage — la "partie séparée"). On retrouve ces deux sens (ces deux directions, ces deux projets) dans les deux logiciels servant à écrire la musique aujourd'hui, quand on se sert de l'ordinateur pour ce faire. Dans FINALE, le plus employé sans doute, on écrit la partition d'orchestre, et le logiciel "sépare" les diverses parties (ce qui est un énorme travail, toujours très fastidieux). Dans SIBELIUS, on écrit directement les parties et le logiciel les rassemble, "composant" lui-même la partition d'orchestre. (Il va sans dire que la logique de SIBELIUS me paraît absolument contraire à celle du compositeur, mais peu importe. (Pauvre Sibélius, s'il savait à quoi son nom est donné, lui qui était sans nul doute l'un des plus grands symphonistes de tous les temps…)) Au-delà de la querelle méthodologique et des préférences de chacun, ce sont bien deux mondes, deux conceptions du monde, qui s'affrontent là. FINALE est le logiciel des compositeurs d'avant, SIBELIUS est celui des compositeurs d'après. Un compositeur n'est justement pas un "super-instrumentiste" qui déciderait un beau jour de "mettre ensemble" des lignes instrumentales conçues en tant que telles (pour voir ce que ça donne ???). FINALE est vertical, SIBELIUS en tient pour l'horizontalité, et l'on entend presque le slogan publicitaire qui pourrait en accompagner la promotion : Vous êtes instrumentiste ? Vous aussi, vous avez le droit de composer ! Vous avez une bande de potes instrumentistes ? Demandez-leur d'écrire leur propre partie, il savent le faire, et SIBELIUS se chargera du reste ! SIBELIUS, le logiciel qui fait d'une réunion d'amis une symphonie. SIBELIUS, le logiciel qui vous évite de lire Berlioz ! Avec SIBELIUS, prenez la baguette, ne vous prenez pas la tête !

Un roman est une partition de phrases qui fermentent, qui ont fermenté, et qui fermenteront. Ça grouille. Quand on referme un livre, on sait bien que les mots sur et dans les pages ne tiennent jamais en place, ne dorment jamais, ou seulement d'un œil. Même quand vous les quittez, pour une heure ou une semaine, ils continuent leur œuvre tacite, ils se montent dessus, rampent, s'exhibent, c'est une partouze généralisée. Phrases, paragraphes, ponctuation, pages, adjectifs, verbes, adverbes, syntaxe, incises, parenthèses, citations, dialogues, prépositions, propositions, se mettent et se démettent, se prennent et se déprennent, se pénètrent et s'interpénètrent, s'embrassent, se caressent, se fouettent… Ça branle en tous  sens (en tout sens) ! Quand vous rouvrez le livre et que vous reprenez là où vous en étiez, tout se remet en place, instantanément, mais on sent bien que quelque chose a bougé, pendant qu'on a interrompu sa lecture. C'est indéfinissable, mais c'est indéniable : la chose n'est pas restée inerte, et c'est nous qui sommes conviés à nous adapter, ce que nous faisons sans discuter et sans même nous en apercevoir pour que le fil du récit puisse ne pas rompre. Car nous y tenons, à ce fil : il est la seule garantie que nous existions, que nous soyons réels, et qu'en conséquence nous puissions sortir du labyrinthe.

La pourriture est un mode de cuisson parmi d'autres de la nourriture (comme le livre est un mode de transformation parmi d'autres du vivre (à moins que ce ne soit l'inverse)). Le passage du cru au cuit, du frais au pourri, du mouillé au brûlé, du séparé au mélangé, s'écrit, les livres sont pleins de ces passages, de ces fils tendus entre les différents états de ce que nous absorbons, donc de ce que nous sommes. Il faudrait régulièrement écouter du chant grégorien pour retrouver un peu le goût du cru, pour sentir à nouveau le goût des simples, dans la musique, pour être capable de sentir à la fois d'où elle vient et ce qui la maintient secrètement en vie. Comme le font les chiens avec les os, il faut enterrer la musique, le temps de quelques volées de cloches, et aller ensuite la déguster, comme si de rien n'était. Ce "comme si de rien n'était" est vertigineux : c'est toute l'épaisseur de la culture qui s'est déposée dans l'intervalle, tous les corps des morts qui reviennent dans les marges, toute la vie dans ce qu'elle contient de mort qui s'ajoute à la vie vécue sans y penser. Mais il faut y penser : je mets un quatuor de Haydn sur le tourne-disque et je quitte la pièce et je ferme la porte. Dans la pièce d'à côté, je compose, sans rien entendre du quatuor qui se joue à côté. Je n'entends pas le quatuor mais je sais qu'il est là, qu'il est là au présent, qu'il est vivant. C'est comme un feu qu'on entretient, même si l'on n'a pas froid. Parce qu'il faut savoir, et savoir est éprouver ce qu'on n'éprouve pas, voir ce qu'on ne voit pas, entendre ce qu'on n'entend pas. Simon Leys raconte l'histoire de ce vieil original chinois, Tao Yuanming, qui emportait partout avec lui une cithare sans cordes. « Comme on lui demandait à quoi pouvait bien servir un tel instrument, il répondit : "Je cherche seulement l'inspiration qui dort au cœur de la cithare. À quoi bon m'exténuer à faire du bruit sur les cordes ?" » C'est comme l'amour. Si l'on sait qu'il est là, dans la pièce d'à côté, on n'a pas besoin de s'exténuer à faire du raffut avec son cœur.

Les livres s'écrivent de gauche à droite, ligne à ligne, du haut vers le bas. Les partitions (d'orchestre) se lisent elles aussi de gauche à droite et du haut vers le bas. La différence est qu'il faut faire les deux à la fois, lire horizontalement et verticalement, sous peine de ne rien entendre, ou plutôt de n'entendre qu'une suite de sons, ce qui revient à ne rien entendre. Il faut écouter plusieurs lignes en même temps, pour entendre la musique. Il faut avoir plusieurs livres en tête pour en écrire un. Il faut avoir plusieurs vies en soi pour être vivant. Une phrase n'est rien, n'a aucune portée, si elle reste seule. Il faut des super-phrases, pour que le monde commence à prendre forme. Un thème musical n'est rien, sans la symphonie (ou la sonate) qui lui donne sa place dans le monde, en nous dans le monde et dans le monde en nous. Il faut toujours donner l'impression qu'on est en train de raconter un mythe, quand on joue, c'est-à-dire que l'histoire qu'on raconte a eu lieu il y a des milliers d'années, et qu'elle aura lieu encore des milliers d'années après nous, et qu'elle a lieu, là, sous nos yeux, pour nos oreilles, ici et maintenant, dans sa superbe uchronie, dans son splendide isolement d'avec la contingence. Elle a été, elle est et elle sera, tout cela simultanément, mais surtout, cette histoire ne peut se dire sans faire ressurgir tout ce qui n'est pas l'homme en lui et tout ce qui est humain dans le monde non-humain. On se demande souvent ce qui peut bien différencier la musique de la musique (je veux dire, pour parler de manière à me faire un peu comprendre, la musique "classique" de la musique "populaire", la musique savante de la musique analphabète), mais c'est très simple : même si Bach a composé ses Brandebourgeois de manière tout à fait empirique, en tenant très concrètement compte des contingences particulières de la vie qui était la sienne, de l'époque qui était la sienne, des instruments qui étaient à sa disposition, il a néanmoins composé une musique sans âge, une musique qui parle toutes les langues, une musique aussi savante que les équations d'Einstein, une musique aussi essentielle que le chant grégorien, une musique aussi "simple" que le geste qu'on produit quand on embrasse quelqu'un, qu'on le serre contre soi. Ce n'est pas pour rien qu'on a gravé un extrait des Variations Goldberg sur le CD qui est en route pour les confins de l'univers, depuis déjà quelques lustres. Si les extra-terrestres ne comprennent pas Bach, alors c'est qu'on a vraiment du souci à se faire. La musique occidentale ramasse le temps, à l'intérieur d'elle, le creuse et à la fois le dilate : il arrive parfois qu'on entende l'éternité résonner dans une seule mesure (et parfois dans une seule note), c'est une porte ouverte sur l'inconnu qui se trouve au fond de nous ("l'inspiration qui dort au cœur de la cithare").

Qu'y a-t-il entre les lignes ? Quelle est cette réalité qu'on écoute sans l'entendre, qu'on comprend sans l'ouïr ? C'est dans cette distance, ce jeu entre sensation et compréhension, entre appréhension et pressentiment, entre explicite et implicite, entre signes et sons, que la musique trouve sa source, sa justification, c'est de cette non-coïncidence qu'elle tire sa force, et en cela ressemble au Désir. Il n'y a pas concordance entre ce qu'on donne et ce qu'on attend, heureusement. À quoi correspond la partition, en quelle instance pourrait-elle trouver son équivalent dans les autres arts ? Le livre (je parle de l'objet livre) n'est pas une partition, il est l'interface entre l'auteur et le lecteur, alors que la partition ne l'est en aucune manière. La partition est une boîte noire, pour l'auditeur. Il sait qu'elle est là, prescription intermédiaire, médiation du médiateur (l'interprète), cartographie illisible, langue morte, détour supplémentaire, mais il ne peut pas en prendre connaissance, il n'a accès qu'à une traduction (et encore est-ce mentir que d'appeler cela ainsi). La partition est le livre opaque qui s'interpose entre le mélomane et l'auteur mais elle est aussi le convive muet qu'on n'attendait pas mais qui donne sens à la soirée. Le peintre montre son tableau, l'écrivain montre son livre, le dramaturge est en mesure de faire lire sa pièce, même si cela n'épuise pas le tout de son opus, le compositeur, lui, est empêché de montrer son œuvre, il doit la faire entendre, et pour cela s'absenter, céder la place. La partition est un sphinx, il faut savoir la questionner, et il faut que ce questionnement soit chanté, psalmodié, déclamé, il y faut un prêtre, il y faut une transe (même invisible). À la fois malédiction et chance, pour le compositeur, bien sûr, cette rupture de la chaîne médiatique qui le protège de la vulgarité du commentaire le renvoie aussi à une solitude ontologique radicale. On lui en voudra de ne pas parler la langue vernaculaire, mais pas plus qu'on en veut aux prêtres de parler latin. Quand l'officiant vous remet l'hostie contenant le corps du Christ, vous n'avez d'autre choix que de le croire sur parole. Il s'y trouve, puisqu'on le dit. C'est le "on" qui est essentiel, dans cette opération. Les concerts sont des eucharisties profanes. La lumière rouge est allumée, l'Esprit ne demande qu'à descendre en vous, à condition que vous sachiez écouter, c'est-à-dire vous tenir entre les lignes, à la croisée des temps, en situation d'entendre le "on" dont la partition propose, ici et maintenant, une occurrence singulière.

Oublier/Publier. La partition est la charnière entre ces deux opérations, entre ces deux portes. Il faut que l'interprète l'oublie suffisamment afin de pouvoir donner au public ce que ce public ne peut en aucun cas aller chercher par lui-même du côté du compositeur. On peut bien entendu jouer une œuvre apprise la veille, mais tous les interprètes sérieux savent que cela ne se fait pas. Le temps de l'oubli est le temps du travail véritable. Je crois que c'est la signification du fait que la plupart des solistes jouent sans partition, même si cette tradition est aujourd'hui remise partiellement en question. 

samedi 2 juin 2012

Paris-beurre




Sans réfléchir, François s'assit à la table du salon. Il plongea la plume dans l'encrier et commença d'écrire quelques notes. N'ayant aucune idée préconçue, il ne porta aucune altération à l'armure : on verrait. D'un seul mouvement, il écrivit un thème, puis un second thème, puis une transition, et le début d'un développement. Il allait commencer à instrumenter son exposition, lorsqu'il s'avisa tout à coup qu'il ne savait pas écrire la musique. Machinalement, il ajouta quatre dièses à la clef, et continua négligemment la rédaction du développement, tâche qui s'avéra facile, beaucoup plus facile qu'il ne l'imaginait. On verrait plus tard pour l'orchestration. La nuit était tombée depuis un moment déjà, on entendait un chien aboyer au loin. François se leva et se servit un verre de whisky, revint à la table, posa le verre près de la partition, se pencha sur elle et commença de lire ce qu'il avait écrit, debout, appuyé sur ses deux mains. Ce n'est pas mauvais du tout, se dit-il ! Il s'agit d'une mesure à 12/8, se dit-il, prenant la plume pour ajouter cette indication en tête de la partition. Il y avait un piano dans le salon, un piano fermé sur lequel on avait posé toutes sortes d'objets, et même un vase empli de fleurs. Il eut l'idée d'aller à l'instrument et, soulevant le rouleau, commença à enfoncer quelques touches au hasard, sans y penser. Il regrettait beaucoup que ses parents ne lui aient pas fait donner des cours de piano dans son enfance. Il s'était toujours dit qu'un jour il s'y mettrait, mais le temps avait passé, et avec lui les occasions de réaliser ce désir. Ce jour n'était pas venu et puis il était trop tard, maintenant. Tout en regardant les fleurs, il jouait ce qu'il avait écrit, et, arrivant à l'exposition, il dut s'asseoir car la musique devenait plus complexe. Il ne s'étonna point de ce qu'il était en train de faire, absorbé qu'il était dans une sorte de rêverie polyphonique et polychronique. Le son aigre de la sonnette de la porte d'entrée interrompit la musique parvenue à la réexposition. Il posa ses lunettes sur le pupitre et alla ouvrir.
Le Voyageur posa ses bagages dans l'entrée et vint le rejoindre dans le salon. Il alluma une cigarette, chaussa ses lunettes et se mit en devoir de lire la partition dont l'encre était encore fraîche et qu'il avait apportée sur la table. Prenant la plume de François, il fit quelques corrections minimes, quelques observations mineures, se moucha bruyamment dans un mouchoir blanc et brodé. Il n'avait prononcé que quelques mots depuis son arrivée, et chacun d'eux était pour parler de la musique écrite par François ; il n'avait pas pris la peine de saluer, de poser quelque question que ce soit sur la santé de François, sur les semaines qui venaient de s'écouler, sur le froid crépuscule qu'il venait de traverser pour arriver jusque là. Enfin, il ôta ses lunettes, écrasa sa cigarette dans le cendrier, et demanda à François s'il était certain de la barre de reprise à la cinquième mesure et du la dièse des cors à la fin du développement. « Comment voulez-vous que je réponde ? Je ne sais même pas lire la musique et vous me demandez si un la bécarre serait préférable à un la dièse ? Voyons, tout cela est absurde ! » Le Voyageur ne prit pas la peine de justifier ses questions, se rendit au piano, et rejoua la musique avec les quelques changements qu'il avait suggérés à François. Celui-ci dut se rendre à l'évidence : même si la reprise à la première mesure introduisait dans la composition un sens qu'il n'aurait pas osé imaginer, il s'agissait bien d'un coup de génie. Le la bécarre, en revanche, sonnait encore trop, à son oreille inexercée, comme une faute d'harmonie, pour qu'il admette avoir commis une erreur avec son la dièse.
La bécarre, la dièse, quelle importance ? François se rendit à la salle de bains et observa son visage dans la glace. Il se rendit compte que le Voyageur et lui avaient le même visage exactement. Il fit quelques grimaces, sourit, prit un air triste, furieux, ouvrit la bouche, la tordit à droite, à gauche, fit bouger ses oreilles (il était très fier de savoir faire bouger ses oreilles), puis resta ainsi, immobile, un long moment, les yeux écarquillés face au miroir. Il aurait aimé fuir, mais pourquoi, et puis où aller ? Il se passa de l'eau sur le visage, en évitant son reflet dans la glace, s'essuya, but un verre d'eau.
Quand il revint au salon, le Voyageur avait disparu. En réalité, il n'avait peut-être pas disparu, mais là se trouvaient réunies plusieurs personnes, parmi lesquelles il se pouvait que le Voyageur fût, comme il se pouvait qu'il n'y fût pas, il aurait été incapable d'affirmer quoi que ce soit à se sujet. La discussion était très animée, et il comprit rapidement qu'elle portait sur la musique qu'il venait de composer. Au piano se trouvait un musicien qui faisait toutes sortes de gesticulations, en même temps qu'il jouait et parlait et fumait la pipe. François remarqua que le pianiste avait posé un verre plein près du pupitre, ce qui l'irrita. Et s'il le renversait ? Avec les grands gestes qu'il faisait, cela ne l'étonnerait pas outre mesure. À l'autre bout de la pièce, une femme bien en chair se mit à claironner à pleine poitrine son second thème, comme s'il s'agissait d'un air d'opéra, jusqu'à ce que son voisin lui mette un doigt sur les lèvres. Sur le canapé étaient assis deux hommes qui répétaient un passage du développement sur leurs bassons en se jetant des coups d'œil complices. Quand ils arrivèrent au fameux la litigieux, ils s'arrêtèrent subitement, comme frappés d'effroi. Un grand silence se fit dans la pièce.
Dans un coin, assise, seule sur une chaise étroite, un peu à l'écart, une dame entre deux âges, au regard sec mais aux lèvres très rouges, prit alors la parole. Elle fit un discours sur l'égalité, sur l'élitisme, sur la discrimination, sur l'exclusion, sur le lien social, sur la fraternité, sur le racisme, sur le sexisme, sur les quartiers, sur l'islamophobie, sur l'Europe, sur les marchés financiers, sur l'égoïsme, sur le pouvoir, sur les contre-pouvoirs, sur l'écologie, sur l'Afrique, sur le quart-monde, sur la contraception, sur le cumul des mandats et la double-peine, sur la liberté de la presse, sur les sans-papiers, sur l'hospitalité, sur le droit d'asile, sur la prostitution, sur la répression, sur les prisons, sur le travail le dimanche, sur les rythmes scolaires, sur les sex toys, sur la parité, sur la laïcité, sur l'homophobie, sur le tri sélectif, sur la corrida, sur les énergies renouvelables, sur la colonisation, sur l'art pour tous et la culture pour chacun. Elle n'avait pas de notes, elle parlait avec une évidente maîtrise de son sujet, de ses sujets, qu'elle avait l'air de connaître intimement, par le menu, en détail, en profondeur, en diagonal, et elle en parlait avec une conviction qui forçait le respect, qui impressionnait, qui en imposait à tous, à toutes et à tous. Quand l'experte s'arrêta de parler, tous se sentirent coupables, pour une raison ou pour une autre. Tous baissèrent la tête et le silence se fit plus épais, si épais que ceux qui étaient debout n'avaient aucun effort à faire pour se tenir droits. La culpabilité coite leur tenait lieu de principe musculaire, leur assurait un équilibre, une tenue, qu'ils n'avaient jamais connus jusqu'à présent. François, le plus discrètement possible, cherchait son double des yeux, parmi l'assistance médusée et comme minéralisée. Il ne rencontrait que regards baissés, fronts moites, il ne voyait que des corps, semblables les uns aux autres, interchangeables, des statues de cire aux traits figés par le souffle tiède du Bien qui venait de prendre possession du lieu. Il eut l'impression de comprendre, pour la première fois de sa vie, ce que signifiait le mot de "morale", qu'il se répétait intérieurement car il sentait qu'il tenait là une des clefs du monde, qu'il ne pouvait laisser passer cette occasion unique de saisir ce pour quoi il faisait partie de l'humanité, à quoi il servait, à sa place, à son infime place, dans la chaîne infinie des femmes et des hommes de bonne volonté. Il eut la certitude alors de faire partie d'une église, d'une communauté de destins, d'une fraternité, d'une famille qui ne laissait personne sur le bord du chemin, il sentit le sang lui monter à la tête, il eut tout à coup chaud, très chaud, trop chaud, et il s'évanouit.
Lorsque François revint à lui, il était seul. On l'avait allongé sur son lit, il était habillé, il portait un costume sombre, des souliers vernis, une cravate lie de vin et une chemise blanche à boutons de manchettes nacrés. De chaque côté du lit brûlaient des chandelles qui produisaient une faible lueur tremblante semblant à chaque instant sur le point de s'évanouir. Au mur, une photographie encadrée du maréchal Pétain, un crucifix, et un tableau représentant un personnage vêtu de violet, bouche ouverte, assis sur un siège jaune à haut dossier. Une étrange odeur emplissait la pièce, une odeur qui ne lui était pas inconnue mais qu'il eut du mal à identifier, ne retrouvant le nom de "papier d'Arménie" qu'au prix d'un effort intense qui lui paru très exagéré. Il eut froid et un long frisson parcouru son échine. Il remarqua qu'on lui avait retiré sa montre. François se redressa et resta un moment assis sur le lit, sans bouger, à écouter. Il lui semblait entendre des voix étouffées qui provenaient du bas de la maison mais il n'était pas sûr de lui, peut-être s'agissait-il plutôt d'une sorte de rumeur venant du dehors, ou bien d'un bruit de fond qui émanait de son propre cerveau, de sa circulation sanguine, de ses viscères, de ses muscles, qui sait, bruit auquel jusqu'à présent il n'aurait jamais prêté attention, bruit qui serait en quelque sorte sa signature sonore, ce à quoi les autres le reconnaissaient sans qu'ils en soient conscients, avant même de l'apercevoir. « C'est idiot ! » se dit-il. En prononçant ces mots à voix haute, il repensa au Voyageur, son sosie. Il regarda les chaussures vernies qu'il avait aux pieds, qu'il n'avait pas portées depuis des lustres, et qui semblaient neuves. Il pouvait apercevoir son visage tellement leur surface était lisse, d'un noir brillant et glacé. Il remua légèrement les pieds, s'amusant des déformations que ses mouvements provoquaient dans la figure qui lui apparaissait telle un minuscule spectre grimaçant. À nouveau, il vit la face du Voyageur qui le scrutait avec une intensité troublante et pourtant fraternelle. Il frappa ses deux pieds l'un contre l'autre, remua la tête horizontalement et se mit debout en expirant l'air de ses poumons.
Est-ce le bruit qu'il fit en posant brusquement ses pieds sur le parquet ou est-ce une coïncidence, toujours est-il qu'à peine s'était-il levé, à peine son corps fut-il en contact avec le sol, que la rumeur enfla rapidement jusqu'à devenir assourdissante : en quelques petites secondes le crescendo atteignit le fortissimo et s'y maintint. François se précipita sur la porte, l'ouvrit et descendit l'escalier en toute hâte en se récitant ces vers : « Ainsi dans la forêt où mon esprit s'exile / Un vieux Souvenir sonne à plein souffle du cor ! »
Dans la cuisine était réunis une dizaine d'Arabes, buvant et parlant très fort. La pièce était enfumée et sale et sentait affreusement mauvais. Dans le salon, les femmes, parlant bas, autour d'un thé à la menthe, les pieds nus dépassant de longues tenues sombres, le regardèrent avec étonnement, puis éclatèrent de rire. L'une d'entre elles avait un enfant au sein. Il vit un grand plateau couvert de friandises posé à même le piano duquel on avait retiré la couverture qui le protégeait habituellement. Il se précipita au dehors, les yeux exorbités, le souffle court. Dans le jardin, sur la pelouse, une voiture de luxe, une autre un peu plus loin, et plusieurs jeunes garçons qui s'affairaient autour d'elle, sans prêter attention à l'homme qui sortait de la maison, sans doute à cause du tintamarre vociférant, méchant, brutal, rauque, qui rendait les lieux méconnaissables. François se mit à marcher, comme pris par une transe. Il ne pensait qu'à une chose : s'éloigner au plus vite de ce vacarme, ne plus entendre ce qui martyrisait son corps et son esprit, fuir, rentrer chez lui…
Quand il eut arpenté en tous sens les rues de la ville, il comprit que le désir qu'il avait de "rentrer chez lui" était précisément ce qui n'avait plus de sens, et que c'était sans doute cette révélation insensée qui le mettait dans un état proche de la démence. Il aurait voulu parler au Voyageur, afin que celui-ci lui dise quoi faire, qu'il lui raconte comment c'était ailleurs, et si ailleurs existait encore, puisqu'il voyait bien que l'ailleurs s'était invité ici, dans cette minuscule partie du monde qui avait été chez lui, naguère.
En un sens, c'était bien des sosies qu'il apercevait dans les rues, et c'était bien des voyageurs également. Tous les individus qu'il croisait se ressemblaient d'une façon extraordinaire, et tous avaient l'air de voyageurs fatigués qui ont renoncé à courir le monde. C'était le monde, dorénavant, qui leur courait après, courait après ces nomades immobiles, fixés, solidifiés, installés, en tout cas leur monde à eux, oui, avait bel et bien rappliqué, comme s'il sentait qu'un nouvelle vie commençait ici et maintenant, qu'il lui fallait abandonner le vieux pays qui lui collait aux basques.
Partout le bruit, partout le monde, partout du monde, de la foule, des gens, des hommes, des femmes, des enfants, c'était une explosion humaine, c'était beau comme l'enfer, fiévreux, dense, intense, tous les vides étaient comblés, les corps se touchaient littéralement, non pas par désir, mais par impossibilité de faire autrement. François repensa à l'experte aux lèvres rouges, à son beau discours qui ne laissait rien dans l'ombre, et il comprit qu'elle était, cette femme, la déesse qui avait permis l'éclosion fulgurante de ce nouveau monde, et qu'elle avait choisi François (pourquoi lui ?) pour annoncer la bonne nouvelle, qui était tout simplement l'avènement de l'Amour sur Terre, de la Jeunesse, le règne du Bien, intransigeant, exclusif, total et définitif.
Ah ! il n'avait rien vu, rien compris, il avait été aveugle, sourd, engoncé qu'il était dans son quotidien routinier et banal, provincial, terriblement provincial. François !… C'était hier qu'il s'était mis à la composition musicale… Cela lui semblait si dérisoire, tout à coup ! Il entendit intérieurement la musique qu'il avait cru inventer hier et il fut prit d'un fou-rire irrépressible et interminable qui le laissa exténué et rouge, sur le trottoir où il s'était laissé tomber, des larmes coulant sur ses joues où une jeune barbe commençait à pousser.
Un moment plus tard, il entra dans un bistrot, commanda à boire, mit ses mains sur ses oreilles, et resta là, longtemps, sans bouger. Il entendait un la, un la qui se répétait, de plus en plus lentement, comme la goutte d'eau tombant d'un robinet mal fermé, la, la,, la,,, la,,,, la,,,,, la,,,,,, la… Puis il arrêta de penser. C'était une sensation nouvelle, agréable, comme un alcool doux et insipide qui ne procurait pas d'ivresse mais qui évidait l'homme de l'intérieur et permettait au monde d'entrer en lui, d'y trouver place, de se déployer infiniment dans le corps et l'esprit qui étaient siens encore quelques instants auparavant ; une sorte de dissolution, un splendide éploiement, l'arrivée de l'arrivée, le contraire exact de l'isolement, l'accueil-en-soi, la porte ouverte sans mur autour. Toute sa vie, François s'était posé des questions et avait désiré par-dessus tout être singulier, et il comprenait enfin (mais ce n'est pas comprendre dont il s'agit, c'est savoir) qu'il n'y avait aucune question, qu'il n'y avait rien à comprendre, rien à connaître, rien à espérer, rien à vouloir, rien à conserver, tout à laisser, et que ce lais était la clef de tout, du tout aussi bien que du rien, du rien qu'il était désormais avec gratitude, avec reconnaissance. Alors il commanda un jambon-beurre.
(…)
[Quelques semaines plus tard, dans un bureau très éclairé]
— François Jambon, vous n'êtes pas Irlandais.
— Non, c'est vrai, je ne suis pas Irlandais.
— Vous n'êtes pas peintre, non plus.
— C'est vrai, je ne suis pas peintre.
— Cela dit, vous auriez pu l'être.
— Absolument !
— On dit que vous n'aimez pas l'agneau.
— Je n'aime pas spécialement ça, mais enfin je ne déteste pas non plus.
— Est-ce que c'est un motif de fierté, chez vous, une preuve de singularité ?
— Non, pas vraiment, non. En fait, j'essaie de m'accepter tel que je suis sans me poser de questions, vous savez.
— Vous n'avez aucun regret ? Vraiment ? Être français, ça ne vous gêne pas un peu ?
— Non, enfin, je ne crois pas. J'aurais pu être afrikander, par exemple !
— Vous auriez aimé ?
— Non, non, bien sûr que non !
— Auriez-vous pu être allemand ?
— Oui, bien sûr, pourquoi pas ?
— Vous êtes un citoyen du monde, alors !
— Non, je ne crois pas. Je ne me sens pas citoyen du monde, non.
— Vous ne nous facilitez pas la tâche, François Jambon !
— Ah bon ? Mais quelle tâche ?
— Eh bien, l'entretien. Il faut bien qu'on en arrive quelque part, vous et nous !
— Ah oui, très bien, allons-y !
— Bien. Avez-vous déjà pensé à votre mort, François Jambon ?
— Oui, ça m'est arrivé, oui.
— Et vous voyez ça comment ?
— Oh, je ne sais pas trop. J'ai un peu peur de souffrir. Par exemple de mourir en étouffant, vous voyez ?
— De mourir enfermé ? Vous avez peur de l'enfermement ? Vous voulez mourir libre ?
— Non, c'est pas ça, je veux seulement ne pas trop souffrir.
— Vous voudriez vous faire incinérer ?
— Ah non, non. J'aimerais être inhumé, comme tout le monde, quoi.
— Mais c'est complètement passé de mode ! Et c'est égoïste.
— Ah bon ? Mais pourquoi ?
— La place, François Jambon, la place, et puis l'égalité. Pas de grosse tombe en marbre, tout ça…
— Oui. Peut-être. Mais non, je ne préfère pas. Je voudrais être avec les miens.
— Les vôtres ? Comment ça, les vôtres ? Vous parlez de vos compatriotes ?
— Non, je parle juste de mes parents, de ma famille.
— Enfin, les vôtres c'est le genre humain !
— Ah bon ? Non, je ne crois pas, je préfère mon chien.
— Ah…
— Oui, si je pouvais, je me ferais enterrer avec lui.
— Et on jouerait du Schubert à votre enterrement commun ? Gute Nacht, Franz ?
— Non, pas de Schubert, non. Plutôt Debussy. Ou Mozart, à la rigueur.
— Décidément, vous êtes très franco-français !
— Ah bon, vous trouvez ? Peut-être, après tout, si vous le dites…
— De toute façon, vous savez, quand on est mort, hein, on s'en fiche pas qu'un peu, de savoir à côté de qui on est en train de pourrir ! On sait plus rien du tout, quand on est mort. Et on n'aime pas plus Debussy que Madonna, quand on est mort.
— Oui, oui, je sais bien, je sais bien. Mais quand-même, je préfère…
— Et un petit morceau de djembé, ça vous dirait ?
— Non, vraiment, sans façons… Mais j'y repense, là, à votre idée d'incinération. Vous êtes sûr, il y a des gens qui se font incinérer ?
— Évidemment, la plupart des gens se font incinérer, aujourd'hui. Ne me dites pas que vous ne le saviez pas !
— Je vous assure que non. Mais enfin, comment ça se fait ? Je croyais qu'on ne brûlait que les sorcières et les pestiférés ! C'est terrible, de faire brûler son corps !
— Dites-moi, François Jambon, rassurez-moi, là : vous savez qu'on n'est plus au Moyen Âge, tout de même !
— Oh oui, bien sûr, je sais. Je suis né au XXe siècle, au siècle d'Einstein et de Hitler.
— Curieux rapprochement !
— Vous avez raison, au siècle de Staline et de Picasso.
— Vous avez été communiste, certainement ?
— Communiste ? Non, jamais. Quelle drôle d'idée !
— Vous savez, il y en a eu de très bien !
— Oui, peut-être, mais non, communiste, alors ça jamais !
— Vous êtes de droite ?
— Vous savez, je ne me pose jamais la question.
— Donc vous êtes de droite.
— Eh bien soit, si vous voulez. J'ai beaucoup admiré le Général de Gaulle.
— Voilà. Mais vous avez bien un tempérament artiste, au moins ?
— Non, je n'en ai pas l'impression. Je n'ai aucune imagination.
— Revenons à la peinture. Donnez-nous des noms.
— Watteau, Manet, Titien… Oh, j'en connais très peu !
— Et la musique, alors ?
— Beethoven, Schumann, Mozart…
— Encore des Allemands ! Vous n'avez rien de plus intéressant ?
— J'ai déjà parlé de Debussy, mais j'aime bien Chausson, aussi.
— Qui ça ?
— Chausson. Ernest Chausson. Un compositeur…
— Ah oui, Chausson, bien sûr. Un compositeur aux pommes…
— …
— Je plaisante, je plaisante. Vous n'aimez pas rire, François Jambon ?
— Si, si, j'aime bien rire, si, mais…
— Mon humour ne vous plaît pas, on dirait…
— Écoutez, je ne sais pas où vous voulez en venir.
— Mais nos abonnés veulent vous connaître, tout simplement !
— Drôle d'idée !
— Ne faites pas le modeste, François Jambon !
— Dans ma situation…
— On s'intéresse à vous !
— Oui, ça je vois bien…
— Mais ?
— Mais je ne suis pas certain…
— Dites-nous, dites-nous, livrez-nous le fond de votre pensée, François Jambon !
— Le fond de ma pensée ? Vous voulez vraiment le fond de ma pensée ?
— Mais oui, parfaitement, le fond de votre pensée, François Jambon !
— J'aimerais que vous me détachiez, j'aimerais que vous enleviez cette serviette mouillée de mon visage, et j'aimerais vraiment beaucoup rentrer chez moi, voilà le fond de ma pensée. Et puis mon chien doit avoir faim.
— Allons allons, soyez beau joueur, François Jambon, vous serez très utile à nos abonnés, vous savez, en acceptant de parler. Ils ont le droit de savoir qui vous êtes.
— Je ne suis rien, ni personne. Je n'ai rien fait.
— Mais justement, c'est précisément la raison pour laquelle il nous faut absolument élucider votre cas. Vous n'êtes rien, ni personne, vous n'avez rien fait, et pourtant vous ne nous aimez pas. Avouez que c'est étrange. Personne ne peut comprendre une chose pareille. Tout le monde nous aime. Tout le monde sauf vous.
— Je ne suis pas le monde.
— C'est bien ce qui cloche avec vous.
— …

jeudi 31 mai 2012

À l'abri de la morale, Saint Benêt du Grand Merci


David Saint Benêt du Grand Merci, juif, s'était converti au catholicisme. On nous présenta la chose comme un exploit devant tirer des larmes de la brute la plus endurcie et la conversion fut narrée par le menu avec accents claudeliens et tressaillements d'échine. Il allait de soi qu'il s'agissait d'une inéluctable marche vers l'aurore aux doigts de rose, un silence religieux et des pâleurs de vierges anémiées s'imposèrent parmi l'assemblée recueillant le récit. Il faut un métabolisme solide pour endurer de pareilles émotions : Raconter la chose, même des années après, sans verser des larmes brûlantes, prouve bien sûr notre constitution de butor, mais sur ce point je ne vous apprends rien. Saint Benêt du Grand Merci fait aujourd'hui un bon catholique, semblable à des milliers d'autres bons catholiques, de ces catholiques qui dévorent leurs sandwichs dans les églises en rétorquant aux rares qui en sont encore choqués (si rares que je les évoque seulement par souci archéologique, ou post-historique) que le Christ aurait adoré ça, qu'à l'évidence il trouverait tout à fait normal qu'on veuille se sustenter en sa compagnie, qu'on mâche son poulet-crudités au frais et au calme, car il faut bien que les églises servent à quelque chose. Ce sont ces mêmes catholiques qui adorent non pas Palestrina ou Allegri, mais… Étienne Perruchon, et son chef-d'œuvre : Dogora. Écouter Perruchon donne envie de se convertir à l'islam : si les derniers catholiques sont tombés aussi bas, il ne méritent que la lapidation ou l'égorgement, en lieu et place des animaux, à qui l'on devrait foutre la paix une fois pour toutes. On l'aura compris, c'est Benêt du Grand Merci qui, un jour, dans sa voiture, m'avait dit, sur le ton de la confidence initiatique : "Je vais te faire découvrir quelque chose de très beau", et, joignant le geste à la parole, avait déversé dans mes pauvres oreilles ce tombereau de saloperie puante qu'on peut écouter en cliquant sur le lien déposé plus haut. Mais je vous préviens, il faut avoir le cœur bien accroché et un foie en béton, et je décline à l'avance toute responsabilité quant aux envies de suicide qui pourraient se manifester chez mes lecteurs consciencieux ou inconscients.

Il y a des gens, comme ça, qui font froid dans le dos. Heureusement, quelque chose nous prévient très vite qu'il faut les éviter le plus possible, mettre le plus de distance entre eux et nous, mais même le bref moment où on les a côtoyés suffit à donner la chair de poule, rétrospectivement. Comme toujours, il faut écouter pour entendre : la voix de serpent, l'intonation fausse, cent petits détails, il y a quelque chose qui avertit, mais on n'est pas toujours attentif aux signaux émis par le démon qui, pourtant, ne peut pas travestir sa voix, c'est la limite de son grand pouvoir. Un grand merci à lui d'avancer masqué, c'est en général à cela qu'on le reconnaît.

« Un grand merci à AF, qui m’a fait découvrir RC… » Je ne m'y ferai jamais. La désignation (et cela devant les intéressés eux-mêmes) de personnes par leurs initiales me donne la nausée. Quant au "un grand merci", c'est devenu un des plus puissants émétiques que je connaisse. Une des premières fois que j'ai reniflé cette chiasse mentale, c'était sous le clavier de ce chef d'entreprise très nouveau-riche (donc parfaitement inculte) et particulièrement sinistre dans sa certitude d'incarner le Bien à lui tout seul, qui nous acheta la maison familiale, à la mort de ma mère. Son abyssale vulgarité naturelle, qu'il essayait de camoufler sous des manières qu'il devait sans doute considérer comme bourgeoises (et qui du fait même qu'il y aspirait avidement n'en étaient que plus caricaturalement petit-bourgeoises, ajoutant encore par là à la vulgarité première), fit que j'associai pour toujours cette formule à ce type de personnages. Comme c'est presque toujours le cas, la langue revient par la fenêtre, au moment où les intéressés se croient enfin en paix avec leur conscience de classe, l'ayant reconduite à la porte d'entrée du boui-boui qu'ils prennent pour un palace. Que ce genre d'humains se vantent haut et fort de pratiquer assidûment la sainte adoption ne peut être un hasard, tant ils nous font sentir (et plus encore leurs amis et connaissances, étrangement, comme si ceux-là étaient peu ou prou complexés de n'avoir que des enfants biologiques à proposer à l'admiration du public) qu'ils tiennent là la Bonne Action par excellence, alors que bien sûr ils n'ont fait qu'accéder à un caprice que tout et tous s'entendent à estimer légitime, de cette sorte de légitimité qui ne souffre aucune discussion, le type même de la bonne action très cotée en bourse, et qui devrait de ce seul fait être considérée avec beaucoup de prudence. Quel délire d'initiés ! Comment ! On les priverait d'enfants, ces admirables parents qui ne demandent qu'à prodiguer généreusement leur Amour à tout ce qui ne sort pas de leurs tripes ? Mais quel scandale ! Comme ce "on" (la nature, la génétique, la chance, la biologie, le hasard, le destin) est affreusement injuste, antidémocratique, indifférent, en un mot comme en cent, fasciste, comme le sort de ces pauvres parents putatifs serait tragique si la société moderne et ses auto-pompes ne s'avisaient avec candeur de corriger si effroyable arbitraire ! Mais la vie, qui a plus d'un tour dans son sac, leur avait donné un de ces beaux enfants importés qui était devenu leur pire cauchemar, juste retour des choses. Comme les enfants qui veulent à toute force des sucreries finissent par se rendre très malades (pour leur plus grand bien), le retour à l'équilibre finit toujours par arriver, même s'il faut parfois être patient. (Mes grands amis les journalistes de France-Musique diraient que tout cela est contrasté à souhait, hein, Josyane ! C'est la spécificité des abrutis, de parler en abruti, et il ne sera pas dit que je ne parvienne pas à décrocher mon brevet avant de passer l'arme à gauche.) Il faudrait écrire une histoire de l'altruisme, qui serait plus qu'un peu l'histoire du pire, si l'on veut bien prendre sur soi en s'enfonçant jusque dans les entrailles de la bête.

Le personnage dont il est question ici racontait volontiers un apologue édifiant. Invité avec les autres PDG du groupe auquel il appartenait, dans un restaurant devenu célèbre depuis la première campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy, il eut sa minute de gloire (à quoi peut bien ressembler une particule élémentaire ? se demande le chœur antique, à ce niveau du récit), quand il prit la posture du saint laïque offusqué par le Mal. Un des directeurs, jetant un regard vers la-plus-belle-avenue-du-monde, crut bon de glisser négligemment qu'"il y en avait de plus en plus" (de quoi, de quoi, interroge le chœur antique : des lampadaires, des bicyclettes, des top-modèles, des sosies de Cloclo, des roux, des gendarmettes ?) Notre bon apôtre, encore frémissant comme le lait sur le point de déborder de sa casserole, dix ans après, encore ému aux larmes de son courage inouï, encore stupéfié de l'audace virile qu'il allait sans doute payer d'années et d'années de bagne et de relégation civique, sans parler de l'opprobre publique pour lui, son épouse et ses enfants, jusqu'à la septième génération, se leva et à ses pairs tint à peu près ce langage : « J'ai un enfant noir, figurez-vous, et j'en suis très fier ! » Évidemment, le cordial n'allait pas jusqu'à ajouter que cet enfant noir qu'on était si fier d'avoir adopté, et qui était en somme la preuve encore chaude et vivante de la moralité superlative de l'adoptant, était devenu un cauchemar si atroce qu'on avait dû précipitamment le renier, et déménager le plus loin possible du lieu où l'on avait vainement tenté de l'élever, le cœur a ses raisons, tout de même, même si elles ne sont pas toutes avouables. Les demi-vérités ont sur le monde un impact considérable, dont il sera urgent de mesurer l'ampleur et les ramifications innombrables, lorsque le monde aura retrouvé un peu de sa fraîcheur, fraîcheur dont je ne suis pas prêt de profiter, je ne l'ignore pas, tant les miasmes du Bien font s'élever la température et sombrer le tempérament. Bref, notre saint Benêt en croûte ne se départit plus jamais de son sauf-conduit obtenu de haute lutte, en une après-midi parisienne et ensoleillée – face à la piétaille des gros beaufs pas encore convaincus (un peu de patience, oh là là, ça va venir très vite !) du radieux avenir que leur préparait le Crucifié en farce – et on le comprend : il y a des sésames qui ouvrent mieux les forteresses que les plus grosses clefs ou les meilleurs diplômes. L'antiracisme affiché (mais je pléonasmise) est de nos jours le coupe-file le plus à même d'abréger l'attente à tous les honneurs, à toutes les grâces, et de donner un accès facile à toutes les friandises qui s'affichent aux Champs-Élysées ou dans les sombres provinces.

Il y en a de plus en plus, donc, et il faut voir ce qu'on voit. C'est le premier devoir duquel découlent tous les autres. Voir ce qu'on voit et entendre ce qu'on entend. Ma morale s'arrête là, la morale devrait commencer ici. Pas la peine de faire des grandes phrases, si ces phrases ne s'appuient pas sur une saine observation. Toute la grande affaire humaine est là. Vivre dignement consiste avant tout à nettoyer le pare-brise. Sans arrêt, des tonnes de saletés viennent nous obstruer le regard, nous boucher les oreilles. Ça tombe des arbres, du ciel, et du haut des immeubles. La poussière, les détritus, les crachats, les déchets, les retombées radio-actives des paroles et des actions humaines, sans relâche, recouvrent ou tendent à recouvrir le paysage mental. Un poète, par exemple, est quelqu'un qui nettoie la langue, la langue qui s'encrasse constamment, et très rapidement. J'avais une amie africaine, vers la fin du siècle dernier, qui venait passer la nuit chez moi, à Paris, de temps à autre, en sortant de son travail. Le matin, vers midi, plutôt, quand elle se levait, une des premières choses qu'elle faisait était de se brosser la langue. J'aimais la regarder faire. Si on lui avait dit que j'étais raciste, elle aurait éclaté de rire. Ceux qui aiment à proférer ce genre d'accusations, aujourd'hui, on les trouvait salement racistes, nous, à l'époque, ou, plus exactement, on savait pertinemment qu'en cette manière c'était tout simplement des puceaux et qu'ils n'avaient pas la moindre idée de ce que le racisme pouvait être réellement. Entre la fin du siècle dernier et aujourd'hui, les retombées idéologiques et langagières constantes ont pris une ampleur inouïe, qui empêche tout simplement les cantonniers culturels de faire leur métier. Impossible. Ils n'ont même pas besoin, ou envie, de faire grève, non, on a simplement pris l'habitude de considérer que ce travail était désormais hors de portée des hommes. Ce qui est possible avec trois milliards d'individus ne l'est plus avec sept milliards, c'est ainsi. Le nombre, c'est une révolution. C'est la Révolution. La Révolution n'a pas besoin de dire son nom, de crier casse-cou, de déraciner les arbres de la décence ordinaire, de renverser les buildings. La Révolution, la vraie, elle attend que les sirènes des pseudos révolutions se taisent, ou qu'on en ait tellement pris l'habitude qu'on ne les entend plus, et, du jour au lendemain, elle prend possession de tout le territoire, de toutes les âmes, de tous les désirs, elle imprime sa marque sur toutes les formes qu'on avait patiemment répertoriées durant des siècles, ou plutôt elle se coule en elles, gardant les noms, les couleurs, les traits, de ces formes anciennes, mais elle fait jaillir dans leurs artères un sang complètement neuf, tellement neuf que ce n'est plus du sang, la Révolution a pris exemple sur les façadistes de naguère : "tout est pareil, tout est autre", c'est sa devise. Et les hallucinés qui errent dans la cité lui disent "un grand merci", heureux qu'ils sont que le décor n'ait pas changé. Pourvu qu'on sache retrouver son chemin pour aller de l'hôpital à l'hôpital en passant par le bureau de vote…

Il m'avait dit : « Tu verras, tu seras fier de nous avoir vendu ta maison. » Là, dans le bureau du notaire, cette phrase chuchotée complètement loufoque m'avait tétanisé. « Pardon ? » Il m'avait tapoté la cuisse, en répétant son extraordinaire trouvaille. Fier de vendre une maison quand on ne peut pas faire autrement ? Docteur, j'ai un cas grave à côté de moi, ça vous intéresse ? Ce que cet abruti voulait dire est qu'il allait en faire quelque chose de bien, de notre pauvre maison plus ou moins abandonnée (selon ses critères, bien sûr). Ça, pour voir, on a vu ! La petite barrière blanche mesquine en guise de portail, et je préfère ne pas parler de l'intérieur, des beaux carrelages immédiatement cassés alors qu'il m'avait assuré qu'avec lui ce genre de choses ne risquait certainement pas d'arriver, contrairement à ce qui se passerait avec les autres prétendants, et de tous les "arrangements" nécessaires au "confort", cet autre mot pour désigner le massacre, enfin tout le costume petit-bourgeois bien corseté, enfilé selon les règles les plus strictes de la religion du Mauvais Goût la plus intransigeante. La revanche du petit-bourgeois est toujours féroce. Plus il veut s'extraire de sa classe d'origine plus il en bétonne les fondations avec une énergie démesurée. L'argent est le plus sûr moyen de faire taire les signes de l'aisance, je veux parler de l'ancienne aisance, celle qui n'avait rien à prouver, qui n'était pas une revanche sociale, car ces signes étaient justement la discrétion et une certaine désinvolture. Évidemment, on savait tout cela bien à l'avance, en découvrant par exemple sur la table basse du "séjour" de ces gens-là le livre qu'il fallait avoir à la maison en ces années-là, quand on avait un peu d'argent et ce goût qui est l'exacte antithèse du goût, comme la musique est désormais l'exact inverse de la musique, je veux parler du livre de Yann Arthus Bertrand, "Vu du ciel". Autrefois, on trouvait des Bibles dans toutes les demeures françaises, même chez ceux qui ne lisaient pas, qui n'ouvraient jamais un livre. Les "bibles" d'aujourd'hui disent à peu près la même chose : nous n'aimons pas les livres, nous émettons les signes qu'on doit émettre quand on est conforme à la nouvelle classe unique, c'est-à-dire que la Vérité ne passe plus par l'écrit, que la littérature est au mieux un passe-temps pour la plage, réservé aux moments où l'on s'ennuie, où il n'y rien de bien à la télé. Ces gens-là aiment se faire conseiller par leur libraire, sans doute, quand ce n'est pas par Télérama (ce qui revient exactement au même), et le plus fort est qu'ils s'en vantent, et les libraires font d'ailleurs ce travail admirablement, puisqu'ils ont exactement les mêmes goûts que ces gens qui ne lisent pas, ou qui lisent ce qu'il faut lire quand on n'aime pas la littérature. Le système est extrêmement au point et permet aux niveau-montistes de toutes obédiences de se congratuler à longueur d'année le plus sincèrement du monde. La littérature est à peu près autant chez elle dans une librairie, dorénavant, que la musique l'est chez un disquaire, que la culture l'est à France-Culture, que "le peuple" dans les "quartiers populaires", ou que l'"art" dans les "expos", ce qui est une preuve de plus, s'il fallait, que tous les mots sont aujourd'hui à déchiffrer avec une machine qui les remet à l'endroit, quand c'est encore possible. Mais s'il est facile avec les catégories décrites plus haut de comprendre que l'idéologie a déposé sur les choses le masque grimaçant d'un mensonge institutionnel aux semelles de plomb, s'il est assez simple finalement de s'y retrouver dans cette farandole du sens faisandé, il est plus difficile de comprendre et d'admettre que les mêmes mécanismes pervers ont opéré chez les individus, jusque dans leur sphère intime bien souvent, et sociale toujours, une dégradation de la perception et du discours qui en fait des zombies complètement inaptes à la conversation et parfois dangereux, s'ils n'obtiennent pas le retour escompté de la part de celui qui est leur interlocuteur. Ils attendent leur monnaie de singe, comme des chiens dressés, et montrent volontiers les crocs si leur attente est déçue. Et plus ils vous parleront de leur liberté chérie plus ils se montreront sous leur vrai jour, qui est celui des garde-chiourmes enthousiastes de Cordicopole. Entre le bandit et son chien, il est parfois difficile de savoir qui est le moins dangereux, car l'un dresse l'autre et réciproquement.

On parle toujours pour ne pas être détesté, je ne connais personne qui en parlant dise la vérité, c'est le lot de l'espèce humaine, de quoi les animaux nous délivrent, dans leur sainteté muette, mais il y a manière et manière de ne pas dire la vérité, et si l'orchestre est là pour jouer faux, toujours, il n'est peut-être pas nécessaire d'en rajouter. Des rencontres telles que celle que je décris plus haut, des rencontres dogoresques, j'veux dire, ou qui semblent en tout cas placées sous l'égide du dieu Perruchon, ne sont peut-être pas rares dans la vie d'un homme, mais sont tout de même des épreuves dont on ne se remet pas du jour au lendemain. Elles provoquent en tout cas un grand désir de fiction, pour se libérer, au moins momentanément, du poids funeste de la Fausseté et de la Laideur. Quand le Vrai, quand le Réel sont faits de tels individus, et qui sont capables, semble-t-il, d'entraîner derrière eux des foules enthousiastes, mouillées de larmes, comme d'autres se sont pissées dessus, on a envie de se précipiter à la salle de bains pour se laver les mains, encore et encore. J'ai remarqué que l'injonction rituelle de mes jeunes années ("lave-toi les mains"), prononcée avant toutes sortes de tâches quotidiennes (passer à table bien entendu, mais aussi aller au piano, écrire dans un cahier, etc.) avait complètement disparu des mœurs contemporaines. Plus on est obsédé d'hygiène, plus la terreur des diverses contaminations bactériennes ou virales augmente (souvent très légitimement), et plus, paradoxalement, un geste aussi simple que se laver les mains disparaît des habitudes ordinaires. Plus personne n'a de scrupules à vous tendre la main, même en sortant des toilettes, sans passer par le lavabo, et, allant au restaurant, on ne peut pas ne pas y penser, en songeant à ceux qui sont chargés de mettre de la nourriture dans votre assiette. Observez les ongles noirs de beaucoup de jeunes filles très maquillées, très parfumées, très sophistiquées, très soignées (mais on hésite un peu à utiliser ce dernier terme), y compris quand elles sont prises en photo dans des poses très déshabillées, ce qui fait d'autant plus ressortir ce petit détail. Ce sont les mêmes qui vous expliquent par exemple que "les poils du pubis c'est sale", affirmation d'une stupéfiante bêtise, et qui ont les mains sales quand elles les promènent dans des endroits intimes… La morale contemporaine, c'est un peu ça : on se conduit comme des brutes épaisses, on fait fi de la plus élémentaire parole donnée, on lit le courrier des autres quand on y a accès (et le seul fait d'y avoir accès suffit à légitimer l'acte), on ment sans vergogne en toutes circonstances, mais on a de la Morale une vision si extensive, si totalisante, si exigeante, et si vindicative, que ce mot de morale suffit désormais à inspirer de la terreur à l'honnête homme.