vendredi 29 novembre 2019

Vroum !



Depuis quelque temps, j'explore une nouvelle portion de mon chemin de vie. Je monte dans ma voiture, je mets ma ceinture de sécurité, et je me promène, ou je vais faire mes courses, sans mettre le moteur en route ni faire un mètre. D'abord, c'est très économique : il y a bien longtemps que je n'ai pas rempli le réservoir de mon auto. Ensuite, je ne pollue pas du tout. De plus, je vois ce qui se passe chez moi quand je n'y suis pas, ce qui est toujours intéressant, quand on est curieux. Et cela m'offre l'avantage supplémentaire de pouvoir saluer mes voisins, qui passent devant chez moi et me voient au volant de la voiture. Il y en a qui viennent me demander ce que je fais, et alors je leur réponds très courtoisement — mais la plupart s'en abstiennent, car c'est bien évident. Il m'arrive de leur proposer de faire une course pour eux, soit à la pharmacie, soit à la poste, soit à CORA. Certains me demandent de passer les voir ensuite afin de leur raconter ce que j'ai vu. Mais je n'ai pas toujours le temps de le faire. 

Parfois, mais rarement, je klaxonne, car un lièvre traverse la route sans prévenir. Parfois aussi j'actionne mes phares, car il fait nuit. Parfois encore je ralentis, car je passe devant une école ou un hôpital. L'autre jour j'ai dû mettre les essuie-glaces en route : il pleuvait des hallebardes. 

En règle générale, le trajet s'effectue sans encombres. Quand celui-ci touche à sa fin, j'enlève la ceinture de sécurité et je descends de ma voiture, j'ouvre le coffre et je transporte les courses depuis le véhicule jusqu'à la cuisine ; tout ça sans avoir eu à ouvrir et fermer le portail, ce qui constitue un autre avantage. 

Il va sans dire que les accidents sont très rares, et j'ai constaté aussi que mes pneumatiques s'usaient beaucoup moins vite. Bref, l'expérience est positive, à tous points de vue. Je ne saurais trop recommander ces balades automobiles à ceux qui, comme moi, n'aiment ni les accidents, ni les sorties de route, ni les mauvaises surprises. 

Cordialement.

dimanche 24 novembre 2019

Pour rire



— Je ne comprends pas pourquoi les éditeurs ne veulent pas de moi.

— Moi non plus.

— Je pourrais peut-être leur envoyer un manuscrit ?

— Ah non, quand-même pas !

— Je disais ça pour rire…


vendredi 22 novembre 2019

(Bienveillance du vide)


Combien de victimes la vie fait-elle chaque année ? Et depuis le commencement de l'humanité, combien en a-t-elle fait ? Pour l'instant, elle m'a épargné. Pourtant, il lui aurait été facile de m'abattre. Je ne suis pas un chêne. 

Du chêne, il m'arrive d'avoir l'immobilité. Ça peut durer une après-midi entière. Durant une telle après-midi, je reste dans ma chambre. Je suis immobile, ou presque. (J'attends.) Un désir me tenaille, mais j'ignore de quoi il est le désir. Je pourrais travailler, je pourrais lire, je pourrais dormir, mais je préfère rester là sans rien faire qu'attendre. 

Ces soustractions que l'existence fait en moi ne servent à rien, en apparence. Elles m'ont pourtant accompagné tout au long de ma vie. Non seulement je les ai subies, mais je les aimées en secret, alors que souvent elles s'accompagnaient d'un pénible sentiment de culpabilité. 

Ces parenthèses sont l'occasion d'un double mouvement : je m'éloigne de moi jusqu'à me perdre de vue et de moi je m'approche au plus près, jusqu'à craindre de m'y noyer. 

J'entends la pluie. Le soir tombe. 

Quand j'étais enfant, je finissais souvent, facilité, par précipiter ce désir sans objet en un désir sexuel qui avait le goût de la poussière. Il fallait l'actualiser, le concrétiser. C'était beaucoup le réduire. C'était lui donner une forme et c'était me rassurer. Quelle petite chose que la jouissance sexuelle, quand on est face à l'immensité de l'inconnaissable ! Elle éteignait l'incendie, circonscrivait l'inondation, mettait fin à cette dérive silencieuse et infinie qui me retranchait de l'existence. J'ignorais qu'en empêchant la vie de fuir de moi je me coupais les ailes. Le ne pas savoir qui venait alors troubler mon être était plus précieux que toutes les assurances. Tout à coup, j'étais sans direction, sans autorité, littéralement désaxé. Ma vie pouvait aller dans n'importe quel sens ; j'avais retrouvé la totalité des occasions de celui qui arrive au monde, j'en étais revenu à l'hypothèse sans bords. Être, faire, devenir n'étaient plus les verbes dominants. Le sentiment de continuité était aboli — le sens suspendu. 

La maison est vide, sauf de moi. La maison et le temps et l'espace se confondent. Je suis aussi vide que la maison qui me contient. Le sens a fui, comme un gaz léger, et le temps est au plus faible de sa densité. 

J'entends la pluie. C'est encore trop dire, d'attendre. 

jeudi 21 novembre 2019

Chirurgie esthétique



Le problème de la chirurgie esthétique est qu'elle va toujours (quoi qu'elle prétende) vers une abstraction morbide. Le visage, en ses transformations liées au temps, est incroyablement imaginatif : il trouve toujours des chemins singuliers. Mais c'est assez normal, finalement. Car que fait le (bon) chirurgien esthétique ? Il essaie d'aller "dans le sens du visage" de celle qui lui confie sa beauté. Il veut donc prolonger les évolutions qu'il voit, tout en les ralentissant, en leur conférant un tour moins agressif. Mais personne n'est capable d'anticiper précisément les caprices de la nature, personne n'est à même de distinguer le chemin singulier qui serpente parmi les autoroutes de la génétique. 

Le visage, c'est l'anti-abstraction par excellence : l'incarnation — ce n'est pas pour rien qu'on oppose la peinture figurative et la peinture abstraite. Tout est mobile, dans un visage vivant, tout est lié au temps. Et la chirurgie esthétique, si elle réussit à beaucoup de choses, échoue toujours à restituer la mobilité générale d'un visage : elle dépose ça et là des plaques d'immobilité. Même si ces endroits sont jolis (plus jolis que ce qu'ils sont censés remplacer, ou corriger), ils sonnent faux car ils sont indépendants de ce qui les entoure, alors qu'un visage incarné est fait de centaines de territoires mouvants qui sont tous dépendants des autres. C'est à ces portions qui semblent figées (qui n'évoluent pas à la même allure que les autres) qu'on reconnaît une figure retouchée par la chirurgie esthétique. Ce sont ces portions de visage dont les capacités expressives sont restreintes, bornées, aplaties, ou plutôt dont l'expression ne dépend pas entièrement de toutes les autres, qui conduisent les visages retouchés vers cette abstraction qui annonce la mort. C'est cela qui crée le malaise. 

Le visage, c'est la vérité du temps qui se dépose dans l'être. Et cette vérité est un mystère d'une folle complexité. Même bien réalisée, la chirurgie esthétique ne pourra jamais approcher un tel degré de complexité, de la même manière qu'une partition exécutée par un ordinateur ne constituera jamais une interprétation. Ce qui rend le visage si bouleversant, et finalement si beau, c'est qu'il est sans cesse en train d'interpréter le temps. Et c'est le temps, toujours, qui révèle l'erreur de trajectoire que constitue l'"interprétation" de la chirurgie esthétique.

vendredi 15 novembre 2019

L'agenda



Je ne produis que des sous-textes, en ce moment. Mon cerveau est trop refroidi, il n'est plus capable de rien. La seule chose qui m'intéresse est le prix du fuel — et la météo. Mon cardiologue est un con. J'ai du mal à monter quatre volées de marches. Je me suis acheté un agenda et des pantoufles. Mon bortsch était très réussi. Il est dommage qu'elle s'appelle Maboula, Maboula, on aurait bien aimé l'appeler Maboula. Le petit Jack est adorable. Une grossesse de plus de cinq ans. Ses longs cheveux. Son visage inoubliable. Des tartines beurrées. Un chien. Voix claire. Je suis glacé de l'intérieur. Écoutant la musique de Gerald Finzi, je pense au chien Vidocq, sans doute en train de mourir. Rester là, immobile. Rester encore un peu. Écrire quelques mots. Luna doit avoir froid, elle aussi. Ce matin, je me demande en quelle tonalité ça va finir. Trois arbres…

dimanche 10 novembre 2019

Bortsch à rebours


Cette joie dure et douloureuse lui entra dans la gorge au moment que tous ses os craquaient ; et puis plus rien. 

Il courait dans la rue Saint-Antoine, il entendait le bus, derrière lui, mais celui-ci ne tournait jamais dans la rue de Birague. 

Pourtant, dans son rêve, il arrivait de l'autre côté de la place, depuis la rue de Béarn, il traversait le square, entrait au 3, toujours courant, prenait à gauche, l'escalier, sans allumer la lumière, grimpait les marches quatre à quatre, et c'est là qu'on l'attendait. 

Non, c'est bien au moment où il avait traversé la rue de Birague sans regarder derrière lui que le bus le renversa. Cela il le savait puisque sa vie s'arrêta net. Il n'avait pas pu arriver jusqu'à l'appartement. Il n'y avait plus rien, ni à raconter, ni à vivre. C'est dommage car il avait une idée de roman qui lui était venue, c'est pour cette raison qu'il courait : il voulait vite coucher la première phrase dans un cahier avant qu'elle lui échappe. La joie lui entra dans la gorge au moment que tous ses os explosaient, et puis plus rien. Ou bien, cette joie lui entra dans la gorge. L'idée de commencer un roman par « cette » lui semblait excellente, tandis qu'il courait. Cette joie… Quelle joie ? Il avait pensé mettre une majuscule à Joie, mais il y renonça. C'était un peu trop New-Age, la Joie, peut-être, un peu trop développement personnel ou « canal de lumière », comme il l'avait lu quelques heures plus tôt sur Facebook. 

L'idée à laquelle il tenait, en revanche, était celle de commencer le roman par sa mort brutale, sans développements. Une mort nette et sans bavure. Une mort unie. L'écrivain meurt au moment-même où il trouve la première phrase de son roman, le roman qu'il essayait d'écrire depuis des années. Mais pourquoi avait-il tenu si fort à associer la mort et la joie ? Aucune idée. Cela lui semblait seulement la meilleure chose à faire. 

Quand on est mort, on peut parler librement. On peut enfin parler sans contrainte. Oui, de cela il était certain. Cette première phrase, il en avait rêvé pendant des années. Et voilà qu'elle le tuait. Saloperie ! Il courait toujours, dans ses rêves, il courait ou il volait pour leur échapper. Est-ce qu'on peut raconter ses rêves, dans un roman ? Ce n'est pas un peu débile, comme procédé ? Ce n'est pas voué à l'échec, comme de raconter une scène de cul ? 

On peut tout faire, et surtout ce qu'il ne faut jamais faire. Tous ceux qui vous donnent des conseils le font pour vous empêcher d'écrire — surtout si les conseils sont bons. Cela il le savait depuis toujours. Le pire, c'est toujours les bons conseils. 

Et cette famille, cette famille de merde. Toujours là. Toujours là à me faire chier. Putain ce qu'il pouvait les haïr. Surtout un, là. Non, tous. Ne t'arrête pas ; ne les écoute pas, surtout. Raconte tout, depuis le début. Venge-toi. Il voudrait les badigeonner de merde. Les enfermer dans une pièce après les avoir badigeonnés de merde. Ensuite, la pièce rétrécirait petit à petit, jusqu'à les écrabouiller, lentement. Lentement. Et là, il respirerait. Il respirerait vraiment, à fond, comme jamais il n'avait respiré de sa vie. On peut tout faire, dans un roman. On peut se suicider, on peut avoir du talent, on peut échapper à ses poursuivants, on peut oublier qui on est, ou on peut enfin le découvrir. Et même, on peut dire la vérité. Et puis plus rien. Ou mieux : et puis rien. Rien souligné. 

Le bus le renversa, oui, si on veut, mais c'est bien autre chose : le bus se substitua à lui, le bus remplaça la vie vide de cet homme par une force en mouvement, une force qui reprendrait sa course, un peu plus tard, quand le constat serait fait. Et le constat de ce remplacement, c'est le roman. D'où vient la joie ? D'où vient cette joie ? De quelle joie s'agit-il ? La joie du dernier souffle ? La joie de l'expiration ? La joie du point d'orgue ? Je courais pour emmagasiner de la vitesse, pour que cette vitesse me plonge d'un seul coup dans la dernière joie : comme une éjaculation de vie. Je connais déjà l'inverse. Le souffle qui vient, ou qui revient, quand on se réveille brutalement au milieu de la nuit, le souffle coupé, la respiration arrêtée, débranchée, les valves fermées, et qu'on reste là, quelques secondes, terrorisé parce qu'on comprend que le tuyau est fermé, qu'on ne peut plus respirer. Ça ne dure que quelques secondes, et, dans un sursaut d'une violence inouïe, on trouve la ressource (ou l'inspiration) qui remet la machine en route, qui rouvre le conduit, et qui permet à l'air de circuler à nouveau. Miracle ! L'inspiration est revenue. La source n'était pas complètement tarie. C'est aussi violent qu'une éjaculation, mais une éjaculation à l'envers. On a eu un sursis. Le dieu qui veille, là, nous a accordé encore une chance, et la Joie entre d'un seul coup, avec une brutalité d'outre-tombe. On peut se remettre à courir, jusqu'à la prochaine chute, jusqu'au prochain oubli — l'oubli de vivre, l'oubli de respirer. Alors on reste là, assis dans le noir, incrédule, sonné… C'était un point d'orgue, ce n'était pas un point d'arrêt. Ils ont pourtant la même forme exactement. 

 Et c'est là qu'on l'attendait. Les débuts ressemblent aux fins. Dieu a un grand sens de la forme. Bref, on est mort, mais ce n'est pas ce qui nous empêchera de raconter, en n'omettant aucun détail. Le récit sera aussi long et fastidieux que la vie même. C'est comme ça. Ce sera ra-conter, pas conter.

Et c'est là qu'on l'attendait. Là, entre deux étages, entre deux marches, on le prit à bras-le-corps, on le souleva, on l'emporta : il disparut. Pas finie, la gamme, laissée en plan, la sonate. C'est vers le fa dièse que la musique s'est arrêtée. Trois points, cadence rompue. Il avait encore des choses à dire. C'est comme ça que ça finit. Toujours entre deux phrases. Aller jusqu'au prochain point, c'est toujours incertain. On a beau être fait d'os et de ligaments, ça peut toujours rompre, toujours. Alentour, ils ne savent pas, ou alors ils font semblant. C'est du solide, qu'on dit pour se rassurer. Birague/Béarn, Roi/Reine. Dernier souffle, dernier couac. La première phrase était aussi la dernière. Et puis plus rien.

Mais il y a des miracles ! Oh, mais ça, j'en suis sûr. Ça existe, les miracles ! C'est pour ça qu'il faut toujours écouter, toujours avoir les oreilles grandes ouvertes, et les yeux aussi. Parce que dans le plus rien, parce que dans la nuit noire, il arrive encore des choses. Ça remue. Ça bouge encore dans le prélude en sol mineur du Clavier bien tempéré. Ça commence par un trille, un tremblement, un frémissement. Les onze notes du sujet de la fugue, horizontales : 3, 2, 3 et 3. Pouvez-vous m'isoler de la Konnerie, pour un euro, leur ai-je demandé ? Pas de réponse… Pour un euro, t'as même pas une fugue. Un égorgement, peut-être ; et encore, de mauvaise qualité, un égorgement au couteau rouillé. Et pendant ce temps-là Petrouchka fait le pitre sur Hidalgo, sa trottinette. Petrouchka est à la retraite, mais ça n'empêche rien. Il danse avec des trompettes en guise de jambes de bois, il attaque le Maure par devant, par derrière, le Maure mord mais ça ne prend pas, Petrouchka l'assomme d'un coup de code pénal.

Nous sommes écœurés d'avoir cette langue en commun avec un peuple chassé de lui-même par une bande de rats électrocutés par une morale de trottoir. L'air est chaud et bleu, la femme est humide, un merle gazouille, l'homme est sec, tout semble vivre dans une douceur profonde. Ils retrouvent un petit chapeau de peluche, à longs poils, couleur marron ; mais il est tout mangé de vermine, ces mots pourris de l'intérieur, mouillés de pestilence : misogynie, emprise, égalité, séduction, démocratie.

Constat. La clarinette basse de l'Ebony Concerto. Si je vous disais tout, mes propres phrases disparaîtraient du même mouvement que je les écris, à rebours. Roi et Reine. Entrée et sortie. Ébène et ivoire. Ça remue entre les deux extrémités. Humidité et sécheresse. Virtuosité des jambes, des doigts, des langues, phrases entrecroisées, mots enfermés dans des valises, le pantin veut sortir à l'air libre, tirer la langue, montrer sa bite, ouvrir les cuisses de la princesse qui, à la fin, mourra quand-même. Le pantin et la putain, à la manif contre l'islamophobie, se tiennent par la main. Beaucoup de vent. Les cuivres. Les chars dans la rue Saint-Antoine, ça faisait trembler l'appartement. Inouï se cachait sous le piano. Balançons-nous dans le vide, Chérie. Je suis encore là. Pas très vaillant, mais là. Boum ! Petrouchka les assomme, tranquille… Il a le gourdin bien flexible, lui. Il voltige en trottinette, fend la foule et la poire, toujours un psaume à jeter parmi les morts-vivants. Trompettes bouchées. Chiffre phallus en rictus. Miracle ! Je bande ! La vigne laisse pendre ses fruits mûrs, ça remue humide. La source dans une phrase de Flaubert, une phrase incompréhensible, bien sûr, l'air est chaud et bleu. Il aurait fallu le dire avant. Avant le constat. Ça fait mal, la mort ? Ça fait mal, la joie qui entre à rebrousse-poil dans les organes ? Toujours double, le mouvement qui nous attache à la phrase mangée de vermine nous en éloigne. Faites sécher vos sentiments au soleil de novembre et préparez le bortsch, jeunes filles ! Négligeons un peu cette mort qui vous tiraille les traits en trilles et laissons les trompettes traverser les muqueuses trop minces de vos tripes, tirez-vous le portrait à la cuisine, tremblez en rythme, à la pause. Sur la pointe de vos seins un sforzando à béquilles, le visage fendu et la pourpre moite : il danse, le vieux fou, avant de disparaître dans vos forêts sombres, bassons et salades entassés au fond de la grotte. Levez la jambe, la fugue revient. Comptez avec moi jusqu'à onze. À sec. Tout semble vivre dans une douceur profonde.

vendredi 8 novembre 2019

Expectans expectant Dominum


Un verrou a sauté : la boîte s'est ouverte. Je la rejoindrai bientôt dans la terre froide ; et tout ce que je n'aurai pas su, pas pu, ou pas voulu dire sera étouffé à jamais. Là-haut, à la surface, les bruits continueront, sans aucune signification, sans aucun prolongement vers la pourriture qui est mon destin. Même le prélude de la partita en si bémol n'aura plus aucune signification pour ce que je serai devenu. Là-bas, de l'autre côté de la vie, qui nous étreindra ?

La mort de la sœur, la seule fille de la fratrie, et l'aînée, est l'irréfutable signal de la débandade. Après elle, il faudra en venir à soi, aux autres, on ne sait dans quel ordre. Je pense à elle sans véritable douleur mais avec beaucoup de tristesse : le monde est différent, de son absence, mais je ne pleure pas. On ne m'arrache rien, sinon un peu de sens, un peu de temps, et peut-être l'illusion que demain pouvait tarder encore. Je ne l'aimais pas et pourtant sa mort ouvre quelque chose sous moi, c'est indéniable.

Dans le crépitement des secondes, c'est la musique de Stravinsky qu'on entend, sa pulsation obstinée et rêche, qui nous entre dans les côtes, tord notre figure et assèche notre bouche, les grands pas lourds qui font trembler le paysage et blêmir les faces. Il n'y a pas d'issue. Toutes barrées de nuit, les jeunes filles et les grands-mères sont confondues, alignées et réduites à l'effroi qui sourd de leurs paupières closes, dans l'odeur fade de la présence différée. Il a mis dans ma bouche un cantique nouveau.

mardi 5 novembre 2019

La vie parmi les cendres



Dire ce qu'on pense de soi est impossible. Le faire tout de même oblige les autres à contredire celui qui parle, les laissant croire qu'ils lui viennent en aide, ou le réconfortent. On ne peut pas parler de soi et on ne peut pas non plus parler des autres, cependant que se taire est impossible. 

Si je dis ce que je pense de moi, on va me dire que j'exagère, que tout n'est pas si désespéré, si noir. Si je dis ce que je pense des autres, on va me dire que j'exagère, que tout n'est pas si désespéré, si noir. C'est pourtant pire que tout ce que je pourrais dire.

Alors on se fait des amis qui n'en sont pas, et on raconte des histoires qu'on a déjà entendues mille fois. On parle de politique ou de sa prostate. Vivre en cendres, ce n'est pas toujours drôle, mais il faut rester poli.

vendredi 25 octobre 2019

Le chant des organes (1)



Depuis quelques jours, je ne dors qu'en compagnie de machines, plus ou moins perfectionnées, plus ou moins encombrantes, qui enregistrent une batterie de données sur mon cœur, mes poumons, mon sommeil, ma respiration, etc. C'est à la fois très désagréable et très amusant. Ça clignote dans l'obscurité, ça entre dans les narines, les fils se prennent là où il ne faut pas, mais on se sent moins seul. La nuit comme laboratoire intime… Et puis j'aime les chiffres, les données, surtout quand ils sont censés nous définir, ou au moins nous décrire. On sait bien que c'est une fiction, mais c'est amusant. Se présentant aux gens qu'on croise dans une soirée, la nouvelle politesse pourrait exiger qu'on énumère une théorie de nombres en préambule de toute conversation. Par exemple, on pourrait refuser de discuter avec quelqu'un qui a un PH trop différent du sien, ou dont la tension artérielle est trop basse. Après tout, c'est déjà ce qui se passe, mais à notre insu. Les odeurs, les sons et les mille signes qu'émettent les individus ont le même rôle. De toute manière, à partir d'un certain âge, les gens ne parlent plus que de ça. Ils disent "la santé", mais c'est beaucoup plus que ça. C'est le corps, dont ils parlent, le corps qui s'exprime, le corps qui fait parler les organes, comme les instruments d'un orchestre, qui ont trop longtemps été mis au secret. Enfin on les entend ! Ils ont ôté la sourdine. 


mercredi 23 octobre 2019

Petit portrait en prose (20)


Déjà un peu trop mûr, c'est un beau fruit, lourd et juteux. Elle vient de franchir le seuil : les chairs commencent à rompre les digues, elle marche avec de l'encombrement entre les cuisses, mais le visage garde, pour combien de temps encore, l'éclat sombre d'une adolescence dont le ventre était le royaume fiévreux.

mercredi 2 octobre 2019

Éclats




Il y a parfois dans l'expression des éclats (des éclats ou des réussites ?) qu'on ne s'explique pas. Ainsi du syntagme "diesel de nazi", qui me semble une extraordinaire trouvaille sonore — et pas seulement sonore, bien sûr.

La plupart du temps, ils proviennent de conversations, ce qui implique qu'ils ne sont pas prémédités, travaillés (pensés ?). Ils jaillissent tels quels du discours, et c'est précisément ce qui leur donne cet éclat singulier. 

Mais, après tout, qu'en savons-nous, s'ils ne sont pas prémédités ? Il existe sans doute des gens qui sont en avance sur leur discours — alors que moi je suis toujours en retard (j'écris à partir des chutes de mes conversations). 

Si tout un texte était de ce niveau (je veux dire du niveau que je qualifie d'éclatant), est-ce que ce texte contiendrait encore des éclats ? C'est peu probable : l'éclat a besoin d'un écrin terne, ou neutre, pour prendre son envol, pour éclater

Je me rappelle une conversation pénible, sur le quai d'un métro, à Paris, avec un professeur d'écriture. Je lui montrais un passage de la pièce que j'étais en train de composer, passage que ce professeur trouvait faible. (« Tu pourrais faire ceci, tu pourrais faire cela… ») Et moi j'essayais de lui faire comprendre que la faiblesse de ce passage était volontaire, que j'avais besoin, à cet endroit, de quelque chose de neutre, de simple, pour mettre en valeur ce qui venait juste après. Je n'ai jamais réussi à convaincre ce professeur. Mais peut-être après tout que ces quelques mesures étaient seulement faibles, faibles au premier degré

Tu pourrais faire ceci, tu pourrais faire cela… Oui, oui, bien sûr, je pourrais, mais si je ne veux pas, justement ? Si je ne veux pas développer, par exemple ? Si j'ai envie de faire entendre des éclats ? Même dialogue de sourds avec Alsina à propos de mes Poèmes après l'ivresse. « Tu ne sais pas développer ! » Il avait sans doute raison, mais justement, là, je ne voulais pas développer. Je voulais tout sauf développer. Si l'on développe un éclat, c'est fichu, ça devient lourd, ça adhère (comme dit Barthes). 

Fragment commence comme fragrance — et comme fragile. Quand j'entends  "diesel de nazi", par exemple, j'entends une combinaison impeccable de sens et de son, quelque chose qui semble jaillir de nulle part mais qui est relié au sens, à l'actualité, au contemporain, par un parfum, une odeur. 

Évidemment, dès qu'on pense "éclat", on pense "multiples" : on pense à Boulez, qui a sans doute trouvé la juste manière de développer ce qui n'est pas développable. Et puis il y a la résonance… Musicalement, on peut faire entendre un éclat nimbé de sa résonance ; on peut choisir ou non d'ajouter la résonance, de la laisser passer ou de la filtrer. Dans l'ordre du texte, l'éclat contient (ou non) sa propre résonance — mais on peut choisir de prolonger (d'amplifier) cette résonance (interne) par d'autres résonances (externes). L'éclat a déjà en lui des multiples, c'est précisément ce qui en fait un éclat. Il n'est pas rond, il n'est pas clos, il est à la fois indépendant et ouvert, il porte en lui des brèches, il est souvent fait d'angles aigus, irréguliers, il ne s'adapte pas bien à ce qui l'entoure, il brise le discours et le temps. Et c'est là que la résonance prend tout son sens (c'est le cas de le dire). Elle met du liant où il n'y a que débris. Le sens de la résonance n'est pas du même ordre que le sens de l'éclat, ces deux sens sont portés par des temps hétérogènes, ils ont des profondeurs de champ opposées. 

(…)

mardi 1 octobre 2019

Plutôt mort que sympa

Si vous voulez soutenir ce blog, vous pouvez le faire en achetant un ou plusieurs T-Shirts "Plutôt mort que sympa", ici .


dimanche 29 septembre 2019

Conseils


— Laisse passer les heures !

— Le meilleur roman du monde, c'est incontestablement le dictionnaire.

— Retire "incontestablement".

— Tes conseils sont les meilleurs du monde, ils ne sont donc pas pour moi.

— Le chat, dans la cuisine !!!

Midi


Silence presque parfait, le silence du déjeuner, quand on est dimanche. On est dimanche, et l'air entre par la fenêtre ouverte, et même le soleil, mais doucement, sans insister. J'imagine que du dehors, on entend le bruit des touches de ce clavier, et rien de plus. Un coq, au loin, me fait encore mieux aimer le silence. Le monde ne vient pas jusqu'à moi. Même s'il ne se laisse pas oublier, il laisse en paix, et c'est tout ce qu'on lui demande. Je pourrais ouvrir la partition des concertos de Beethoven, retrouvée très opportunément hier, la grande partition Dover, "in full score", que je croyais avoir perdue, mais même elle ferait trop de bruit, si je la lisais. Laissons donc dormir la musique de Beethoven et toutes les autres. Que rien ne vienne troubler le silence de cette heure bénie. Le monde est à distance, la musique est à distance, les sentiments le sont aussi. Je peux même aller jusqu'à imaginer que personne n'est au courant de mon existence. Si j'appelais quelqu'un au téléphone, là, tout de suite, il serait incapable de mettre un visage et un nom sur la voix qu'il entendrait. Alors je raccrocherais, rassuré. Ma liberté est absolue, sans limites. Aucune pensée ne vient arrêter la mienne. Mon être ne vient buter sur personne. Le temps, même lui, ce dieu impitoyable, me fait cortège, s'écarte devant moi. Il ne me pousse pas, ne me presse pas, ne me retient pas, il se tait et regarde ailleurs. Je le traverse comme le vent traverse le monde : il n'oppose pas de résistance. Le coq a renoncé à chanter. De quoi prévenir, quand rien ne vient, quand tout est déjà là ?

Je pourrais dire oui, je pourrais dire non, ça ne changerait rien. Dire oui à quoi ? Dire non à qui ? D'ailleurs, je pourrais dire oui et non à la fois, ce qu'on ne peut jamais faire devant quiconque. Car il faut toujours se faire comprendre, dès qu'il y a de l'autre. Tandis que là, face à moi-même, je peux renoncer à comprendre. Comprendre fait du bruit. Comprendre, c'est choisir, et choisir met en branle la chaîne infinie des conséquences, qui s'accompagnent inévitablement des justifications, des explications, des commentaires, des jugements, des contradictions, des corrections, des oublis, des remords. Ni choix ni paroles. Ni chaud ni froid. Ni avant ni après. Ni oui ni non. Ils ne savent pas, et moi non plus, et ce n'est même pas je qui parle. Je ne se souvient même pas du début de ce paragraphe, qu'il ne va pas relire, car je suis plus loin…

L'iPhone et le pantalon


Il y a cet "envoyé de mon iPhone", à la fin de ses mails, tellement tarte… La première fois que j'ai lu cet "envoyé de mon iPhone", c'était il y a quinze ans, à la fin des mails de Francette. De sa part, c'était dans l'ordre des choses. Elle avait — et à son âge, c'est bien compréhensible — un rapport très difficile avec ce qu'on appelle "la technologie", et le fait même qu'elle possède un iPhone était en soi une incongruité. Dès lors, le "envoyé de mon iPhone" était la marque tangible et comme ironique de cette incongruité. On ne savait au juste si par là elle se vantait de posséder un iPhone, ou bien si elle n'avait simplement pas conscience que tous ses "mails" étaient ainsi terminés ; la dernière hypothèse — elle avait remarqué ce paraphe et ne savait comment s'en débarrasser — est à mon avis assez irréaliste.

Il s'agit typiquement d'une question d'ordre bathmologique. Doit-on se débarrasser de ce paraphe car il est vulgaire, ou doit-on l'ignorer, justement parce que s'il est vulgaire, il est encore plus vulgaire de s'en inquiéter ?

Premier cas : la personne laisse le "envoyé de mon iPhone" :
- parce qu'elle ne l'a pas remarqué.
- elle l'a remarqué et trouve ça plutôt sympa.
- elle l'a remarqué, mais ne trouve rien de gênant à cela. À vrai dire, ça va de soi. C'est comme une étiquette sur une chemise. 
- elle l'a remarqué, trouve que c'est un peu tarte, mais ne sait pas comment faire pour le supprimer.
- elle l'a remarqué, trouve que c'est un peu tarte, mais que ce serait encore plus tarte de le supprimer, car ce serait s'abaisser à prendre en compte une injonction technologique, fût-ce de manière négative. 

Deuxième cas : la personne supprime le "envoyé de mon iPhone" :
- elle supprime le "envoyé de mon iPhone" car elle veut laisser le dernier mot à sa signature.
- elle trouve cette valorisation des marques exaspérant et ridicule, en conséquence de quoi, elle le supprime immédiatement.
- elle trouve ça exaspérant et ridicule, mais trouve que le supprimer serait encore plus ridicule, car ce serait accréditer l'idée qu'elle accorde une quelconque importance à la technologie. Cependant, laisser ce paraphe ne pourrait pas être compris autrement que comme une marque de fierté naïve et de soumission à l'injonction technologique. Elle décide donc de le supprimer, tout en étant honteuse de cette suppression.
- elle a envie de montrer qu'elle possède un iPhone, et pas une quelconque merde chinoise, mais elle ne se résout pas à laisser le paraphe, car elle aurait honte de sa fierté, et de son attachement trop visible à une marque — qui plus est une marque américaine et capitaliste —, en conséquence de quoi elle le supprime.

Qu'on décide de garder ou de supprimer le "envoyé de mon iPhone" n'est pas une décision simple, comme on le voit, ou, si c'est une décision simple, elle ne se prend pas sans arrières-pensées ; en tout cas, il n'existe pas deux camps opposés et clairement délimités qui s'affrontent sur la question, l'un étant pour la suppression et l'autre pour le maintien du paraphe. Cela étant, existe-t-il réellement des décisions qui se prennent sans arrières-pensées ? 

Je me souviens d'une après-midi de printemps, à Paris, rue du Bel-Air, près de la place de la Nation. J'avais vingt ans, et j'étais installé depuis peu dans cette chambre exiguë, dans laquelle tenait tout juste mon piano d'étude, un atroce Fuchs & Mohr, et un matelas, quand mon frère aîné était venu me rendre visite. Je portais ce jour-là un pantalon de velours dont la couleur, rouge vif, l'avait conduit à me questionner sur mes goûts vestimentaires. Comme je lui répondais, plein d'assurance et de dédain, que je ne m'intéressais pas à ces choses-là, il me fit remarquer que pour quelqu'un qui ne s'intéressait pas à ces choses-là j'avais choisi de porter un pantalon qui ne passait pas inaperçu. Il faut dire qu'en 1977, les pantalons rouges (pour les hommes) ne courraient pas encore les rues ; il y en avait, mais ils étaient loin d'être majoritaires. Sa remarque ne m'avait pas décontenancé. Je lui avais répondu que justement, je n'avais pas choisi ce pantalon en fonction de sa couleur, que cette couleur m'était même indifférente, et que le prix seul m'avait conduit à faire ce choix. Je mentais. Je ne mentais pas sur le prix, qui était en effet  modeste, mais le rouge m'avait plu. Comme il me poussait dans mes retranchements, je fis valoir qu'on pouvait parfaitement porter un pantalon qui tranchait avec la foule ordinaire des pantalons et ne pas s'intéresser à cette question. Quelle question, me demanda-t-il ? À quoi est-ce que je ne m'intéressais pas, exactement ?

C'était une excellente question, à laquelle je n'ai toujours pas de réponse satisfaisante. On peut bien sûr ne pas s'intéresser à la mode. On peut plus généralement ne pas s'intéresser à l'habillement. On peut aussi ne pas s'intéresser à son propre aspect physique. On peut ne pas s'intéresser aux réactions de ceux qu'on croise dans la rue. On peut ne pas s'intéresser aux couleurs — aux couleurs en soi, et à l'harmonie des couleurs. On peut enfin ne pas être intéressé par la réflexion sur toutes ces questions. Il savait que je mentais, bien sûr, et c'est précisément parce qu'il savait que je mentais que cette question l'intéressait. Pourquoi celui qui fait en sorte d'être remarqué prétend-il que cela ne lui importe pas de l'être ? Pourquoi celui-là ne peut-il pas dire, tout simplement : j'ai envie de me distinguer ? Ce n'est pas si terrible, après tout, d'avoir envie d'être remarqué. Eh bien si, ça l'est, ou ça l'était, pour moi en tout cas. Vouloir se faire remarquer était vraiment ce qui pouvait s'imaginer de pire, chez nous. On se distingue en ne se faisant pas remarquer : c'est la leçon que nos parents nous avaient inculquée. C'est en disparaissant qu'on apparaît. Un pantalon rouge, c'est un chiffon rouge agité sous le mufle du taureau social rendu furieux par son anonymat.

Il est vulgaire de s'occuper des choses vulgaires, ça on l'avait compris très vite. On a mis un peu plus de temps à comprendre que ne pas s'en occuper est presque aussi vulgaire, surtout quand tout le monde remarque qu'on ne s'en occupe pas. Disparaître au regard des autres est un art. Disparaître à ses propres yeux, c'est le grand art. On passe son temps à ne pas s'intéresser à tout un tas de choses, et, au soir de sa vie, on veut rattraper le temps perdu. C'est le contraire, qu'il faudrait faire.

Quelques mois plus tard, Christine s'acheta une paire d'escarpins rouges… et la question des arrières-pensées fit un grand retour. Ces escarpins rouges m'ont fait comprendre qu'on n'entend pas vraiment le son de la voix d'une femme tant qu'on ne l'a pas entendue jouir. (Tout a basculé à ce moment-là.)

(…)


samedi 21 septembre 2019

Booster l'inspiration de Francis, c'est le must…

Plieux, vendredi 20 septembre 2019, onze heures du matin. Je me demande bien ce qu’il en est de la langue des affaires, aujourd’hui, et de l’état dans lequel elle se trouve. Je n’y suis pas exposé directement et ne la rencontre guère, mais j’en observe tout de même un aspect un peu marginal, et qu’on pourrait supposer n’être pas le pire. C’est la langue des agents immobiliers spécialisés dans les manoirs et châteaux, ou dans ce qu’ils appellent les demeures de prestige. Or, contrairement à ce qu’on pourrait croire (à condition d’être très naïf, peut-être), cette langue est d’une part extrêmement vulgaire (il y est par exemple beaucoup question de l’événementiel…), mais surtout incroyablement délabrée, fautive, inculte, ponctuée en dépit du bon sens, pleine de fautes d’orthographe, de négligences ou d’ignorances typographiques, d’irrespect pour le régime des espaces et des capitales, et d’une instabilité syntaxique qui la mène constamment au bord de l’inintelligibilité. Je me demande comment les gens arrivent à se comprendre dans ces conditions. Mais peut-être est-il important de ne pas se comprendre pour faire des affaires. Quoi qu’il en soit je vais essayer de constituer ci-dessous une petite anthologie qui illustrera mon propos — il s’agit d’extraits d’annonces et de “descriptifs” (pour descriptions, j’imagine…) parus dans une presse spécialisée souvent assez prétentieuse, et publiés par des agences qui se prennent pour l’épitomé du chic : 

 Le Château possède son un beau lac, situés sur 3 hectares de terres vallonnées. 

 La remarquable ferme en U de 700 m² plein sud, offre de plusieurs logements, écuries, granges, grandes remises, au centre de la cours de 2000 m² se trouve le pédiluve toujours en eau. 

 Tout en profitant du calme de la campagne, rappelons que cette demeure est à seulement 45 km de Paris et 50 km des aéroports d’Orly et de Roissy. 

 Proche du Malzieu Ville à 15 minutes de l’autoroute Grande maison de Maître de 1608, implantée dans un petit village sur la Margeride, cette propriété de 15 pièces sans aucun travaux à prévoir car elle a fait l’objet d’une très belle restauration (électricité, menuiseries, salle d’eau, cuisine, sablage des pierres et bois, enduits et peintures, isolation des combles etc). 

 Réelle opportunité ! Superbe propriété d’Architecture rare ayant subi une très importante rénovation.  
Dans la maison principale il faudra y mettre votre touche personnelle et faire plus de sanitaires mais tout est prévu. 

 Terrain de 5 ha environ avec Parc arboré et aménagé, 3 Puits, nombreux éclairages et bancs ont été installés pour profiter du site; Prairie, bois, ruisseau, plan d’eau en cours, Parking 20 voitures, Grandes dépendances. 

 La propriété comprend la maison principale avec ses 5 salles de réception dont une salle à manger transversale de 86 m², 6 chambres principales (chaque une avec sa salle de bains et dressing attenante), cave à vins, buanderie, pièces de service, une magnifique cuisine de 67 m² avec piano de cuisson sur mesure, cheminée monumentale, une grande arrière cuisine. Tout a été fait pour le meilleur confort et Dans l’aile droite, des grandes espaces jeux, y compris un bar de 77 m², vestiaires et local technique, et un appartement de service de 55 m². 

 Il y a aussi 2 maisons d’amis: la première a été récemment rénovée avec beaucoup de goût, et la deuxième est en bon état sans avoir été rénové. Des bâtiments agricoles sont inclus. Grand parc, beaux vues panoramiques, petit bois, puits, À une heure de Toulouse et 10 minutes d’Auch. 

 Située au sud de Carcassonne dans le Haute Vallée grand château de village dont la première construction date du 16ième/17ième. Un part d’environ 300 m² est rénovée et habitable de suite et il reste un autre 600 m² à faire. L’édifice en pierre comprends des très jolies cheminées en pierre, des plafonds à la Française, des sols en pierre et autres caractéristiques architecturales exceptionnelles. Les propriétaires ont fait beaucoup de travaux pour améliorer et consolider la structure de bâtiment et les travaux qu’ils ont fait sont avec beaucoup de respect pour les détails d’origine. 

 Un art de vivre exceptionnel liant harmonieusement le traditionnel et le must contemporain. 

 En Touraine, exceptionnel Château en Touraine XV°-XVII° et XIX° ISMH. Restauré, sur 3ha13. Prestations de grande qualité. 4 logements annexes. Châtelet. Nombreuses dépendances. Grandes caves troglodytiques et caves souterraines. Cours intérieures. Parc arboré. Terrasse. Potager. Jardin. l’ensemble sur 3ha 13. Le Château en Touraine, restauré, comprend: Au rez-de-chaussée: Une entrée principale de 14 m², tomettes, escalier à vis en pierre. Au 1er étage: Un salon de 31 m², poutres et cheminée en pierre. Une lingerie-chaufferie de 10 m². En demi-étage: Un petit salon de 10 m², tomettes. Au 2ème étage (accès à la terrasse de 60 m² et au jardin): Une cuisine aménagée de 20 m², tomettes, poutres et accès à la terrasse sur la tour. 

C'est dans le Journal de Renaud Camus que je trouve cela, ce matin, qui me parle très directement. Je ne peux pas ne pas penser à l'agence Féau, à Paris, à leur prétention, bien sûr, mais à leur vulgarité, surtout, qui m'avait énormément frappé, en 1990, quand que je faisais visiter l'appartement de la place des Vosges, où je vivais alors. Le jour où ce bellâtre ridicule de Francis Huster est venu avec sa copine de l'époque a été un des plus drôles. Pendant que la dame de l'agence vantait les mérites de l'appartement, je faisais des grimaces, dans son dos, qui signifiaient qu'elle racontait n'importe quoi, ce qui avait l'air de beaucoup amuser la fille qui accompagnait l'acteur. Lui prenait des grands airs, parcourant l'appartement avec une mine sombre, dans un grand manteau de pluie, sans un mot, pendant que l'autre andouille nous expliquait avec toute la componction requise qu'un acteur doit "sentir" les lieux, afin de savoir s'il pourra y trouver l'inspiration, furieuse contre moi qui ricanais en regardant ma montre. 

Ces gens-là sont d'une telle grossièreté qu'on n'a guère de scrupules à être désagréable. Je ne l'ai pas été assez. Elle était décontenancée par l'appartement et sa "déco", mélange improbable de raffinement (les meubles de Tante Glyne étaient encore là, et Dieu sait qu'elle avait bon goût, un goût très sûr que cette pétasse ridicule n'aurait jamais) et de n'importe quoi (mes propres affaires). Je dormais par terre, par exemple, car je m'étais débarrassé du lit de ma tante, trop petit à mon goût, et cette connasse, pour bien montrer le mépris dans lequel elle me tenait, avait un jour déposé son parapluie mouillé sur mon lit. Ce n'est qu'un petit exemple de la guéguerre que Féau et moi nous sommes livrée pendant des mois. J'annulais un rendez-vous sur deux, à la dernière minute, ce qui la mettait hors d'elle, je lui ouvrais la porte en slip, pas douché, et allais prendre ma douche pendant la visite. Et quand elle disait aux visiteurs, baissant la voix : « En face, vous avez l'appartement de Monsieur Jean-Claude Brially », je la reprenais en expliquant que Jean-Claude avait déménagé depuis déjà six mois et que sa voisine du dessus était une sans-gêne qui faisait un boucan infernal. 

Plus tard, j'ai eu une belle-sœur, héritière d'une grande fortune alsacienne, avec laquelle je m'entendais plutôt bien, gentille mais elle aussi d'une invraisemblable vulgarité, parlant comme une concierge, trouvant que Catherine Pankol était géniale, copine des toutes les vieilles crapules de la droite parisienne. Un jour elle a cru me faire plaisir en m'invitant à Essaouira, pour y faire une thalasso… J'aurais dû y aller, ne serait-ce que pour pouvoir raconter les discussions des bourgeoises du XVIe pendant qu'elles font semblant de perdre leur graisse… Mais les "booster", les "must", les "haut-de-gamme", tout ce sous-vocabulaire de commerciaux et de publicitaires m'avaient déjà donné la nausée depuis longtemps, et je n'ai pu me résoudre à tant de sacrifices. Je préfère mille fois les caissières de CORA, même les tatouées. Au moins elles ne passent pas à la télé, sauf dans Koh-Lanta.

Il faut s'y faire, les gens qui ont de l'argent ne sont pas seulement aussi ploucs que les autres, ils le sont souvent plus. C'était déjà vrai en 1990, alors aujourd'hui…

mardi 17 septembre 2019

Ne rien dire…


Il y a des gens qui semblent n'exister que pour vous rendre fou. Elle en fait partie. Il m'arrive souvent, de plus en plus souvent, de ne plus savoir quoi répondre à ses mélismes psychologiques qui confinent à la névrose. C'est comme de parler avec un enfant. Elle est constamment sur un mode palinodique : on a honte de relever le procédé, tellement caricatural. Pas une seule parole n'est effective, réelle, solide — on ne peut se fier à rien. Les assertions ne sont là que pour masquer, fuir, éviter, les affirmations affirment le contraire de ce qu'elles semblent dire, les questions ne questionnent pas, ou alors un autre que nous, fictif. Dans ce discours effrayant, il n'y a que les silences qui soient vrais. Eux parlent vraiment, quand elle ne fait que recouvrir le silence de mots vides. Comment dialoguer avec quelqu'un qui a truffé sa parole de ponts coupés, d'impasses, de sens giratoires dont on sort pas ? On dirait que… On dirait qu'on parle, on dirait que je t'aime, on dirait que je suis vivante. On dirait que j'existe… 

On fait comme si. Je fais comme si je ne voyais pas qu'elle délire. Elle fait comme si elle ne voyait que je vois qu'elle délire. On fait comme si tout était normal, comme si on échangeait des mots, des paroles, alors qu'on fait tout sauf ça. Elle ne parle pas, elle n'écrit pas, elle ne pense pas, elle ne réagit pas, elle n'a jamais la moindre initiative, la moindre attention. J'ai parfois l'impression d'avoir une feuille morte au bout du fil, une larve dont le seul but dans l'existence est de continuer à mener sa vie de larve. Alors j'explose. C'est moi qui deviens fou ! Si je jouais le jeu, tout se passerait bien. Mais  quel jeu ? Comment fait-on ? Je n'ai jamais connu ça. Un tel déni, non pas du Réel (c'est trop général), mais des relations humaines, des affects, de ce qui constitue le cœur même de la vie, c'est stupéfiant. Est-elle folle ? Je veux dire tout simplement folle ? Non, je ne crois pas qu'on puisse dire ça. Mais comment peut-on entretenir des relations avec quelqu'un qui sape le principe même de la relation humaine, qui le sape de l'intérieur, sans bruit, avec une méticulosité intransigeante et inlassable ? Avec quelqu'un comme ça, vous pouvez dresser des montagnes de phrases, d'idées, de décisions, d'accords, de résolutions, de sentiments, rien ne tient : c'est bâtir sur le sable. Plus vous montez haut plus vous vous cassez la gueule rapidement, plus vous vous investissez plus vous êtes meurtri, plus vous essayez de comprendre plus vous vous écrasez contre un mur.

samedi 31 août 2019

L'envie



Ce qu'il y a de bien, quand on écrit, c'est l'envie, toujours là, qui ne relâche jamais son emprise, comme si l'on était au bord du fleuve sur lequel flotte cette chose qui va passer devant nous, à notre portée, qui ne repassera jamais ; ce qu'il y a de bien, c'est cette folie qui nous laisse penser que jamais la même chose, ou la chose même, ne repasse deux fois : il n'y a pas de deuxième prise, il n'y a pas de retour, dans le réel, il n'y a que du périssable, du furtif, du mortel, il n'y a que le manque d'attention de l'observateur qui pousse celui-ci à tricher quand il sait qu'il n'est pas à l'heure, à proposer une guenille à la place de la substance (la nuit vient vite, quand on essaie de voir) — attrapant quelques notes, de-ci de-là, et même parmi les plus mal assurées, il entend tout de suite un fracas qui l'effraie et le jette hors du récit, car le temps s'en mêle, immédiatement, qui vient épaissir la phrase, la durcir, et lui boucher les oreilles. 

lundi 26 août 2019

En italiques



Il suffit qu'on écrive trois mots sur quelqu'un pour qu'il devienne fou. Il lit ces trois mots et c'est comme s'il recevait une grosse gifle. Il est déséquilibré, il menace de tomber. Il tremble de tous ses membres, il a de la bave aux lèvres, de la fièvre, murmure des mots incompréhensibles, se tape le front du plat de la main, se cure le nez convulsivement. Pourquoi fais-tu toujours en sorte de commencer par ne pas être compris ? Par peur des malentendus.

« Mais tu n'as pas le droit ! » Ah bon, et pourquoi ? Mais, je sais pas, moi, la pudeur, l'amitié, la politesse, le respect, l'urbanité, tout ça. 

Elle a dix-sept ans. Avant d'aller se baigner, elle dit à sa tante : « C'est très embarrassant, mais tu sais, je ne sais pas où est mon petit trou… » Tu ne sais pas où est quoi ? Ben, mon petit trou, enfin tu vois bien ! Mais comment ça ? Eh bien, tu vois, j'ai mis un tampax, et il a disparu… Il a quoi ???

Jérôme Kerviel, cet ex-trader sacrifié par sa banque. Par qui ? Sa banque. Mais, sa banque, c'est qui ? Ah, ça, on ne sait pas. Quelqu'un dans un bureau, sans doute. Ou même pas dans un bureau, d'ailleurs…

Glenn Gould boursicotait. Il avait une mine de diamant. 

Mais enfin, si elle ne sait pas où est son petit trou, où a-t-elle mis son tampax ?

1,4 milliard d'euros ? Mais c'est rien !

N'en parle pas ! Le Secret ! Mais enfin, c'est intéressant ! Oui, mais ça doit rester secret. Tout le monde ment ? Bien sûr. Mais alors comment fait-on pour savoir ? On cherche. On cherche le trou ? Voilà. Le trou d'un milliard quatre cents mille euros. Sous le tapis, il l'avait mis sous le tapis. Mais ça devait bien faire une bosse ! Oh, mais tu sais, les bosses, ça n'inquiète personne. Ce qui les inquiète, c'est les trous. Les petits et les gros. Le silence. 

Pourquoi as-tu mis « mon petit trou » en italiques ? Pour qu'on le voit mieux. Tu montres les trous ? Oui, quoi d'autre ? Oh, Chérie, ton petit trou en italiques…

Tu es obscène ! Ah non alors, ah non ! Certainement pas. ce n'est pas ça l'obscénité, merde.  Tu ne la vois pas, l'obscénité avec un grand O ? Moto perpetuo… 

CECI N'EST PAS UN TROU. 


jeudi 22 août 2019

Moins cons



Avant, les gens étaient cons. C'est pas comme maintenant. Non, j'veux dire, sérieux, j'crois qu'on peut dire qu'on a évolué, mais de ouf, tu vois. On est bien plus conscients des vrais problèmes, des questions vitales, si tu préfères. Là, ça rigole plus : on est entré dans le dur. Quand tu vois que la banquise elle aura disparu dans trois ans et que les baleines sont pleines de plastoc, ça fout les jetons, quoi. Mais au final, c'est ça qu'est bien, on a plus le choix, on va dire. Si on prend pas les bonnes décisions, on va droit dans le mur. Ça va partir grave en sucette. Pi bon, c'qui faut bien voir aussi, c'est que les boomers y z'ont sacrément foutu la zone, quoi. Genre après moi le déluge, ces bouffons… Moi, j'sais que j'aurais vécu en ce temps-là, j'aurais fait c'qui faut pour alerter, tu vois. Non, parce que, tu me feras pas croire qu'y avait pas des signes, des trucs qui clignotaient, genre bon, la consommation ça va bien un moment, tu vois. Parce que qui c'est qui rembourse, là, hein, ben c'est nous ! Et nous, au final, ben on n'a rien demandé, j'ai envie d'dire. Alors quoi, même si y a du taf, j'crois qu'on peut dire qu'on va dans le bon sens. Quand tu vois tous ces jeunes qui descendent dans la rue pour le climat, ça fait chaud au cœur. C'est pas de l'égoïsme, c'est pas de la conso, c'est pas de la politique politicienne, c'est par souci du monde, qu'y sont là, et on est tous dans le même bateau, non ? On est quand-même moins cons qu'avant ! Faut y croire.

lundi 19 août 2019

Elle aurait voulu faire éclater ses phrases (0)



Un effort extraordinaire la reprendre à tenir presque immédiatement, l'envoya sur lequel il l'apaisa du château ? Déjà de zinc, au cinquième, à l'égal d'une catastrophe, qui attendait. Les coups brefs la tenait ainsi alors, il fila sous elle faisait, sa chevelure, elle le train, allait exiger, il cherchait. Le brûlait en rester chez elle, encore dans quelles conditions la fièvre de qualités excellentes qui lui acheter, pour effacer le perron qu'un autre arrivait, qu'il dormirait sous de sifflet c'était que celui d'un signe. Peut être chauffeur, noirs de départ du tunnel, du drame ne roule guère que semblait fasciné, attiré là, Phasie était la tenait un pavillon, dont Flore s'en allaient se rafraîchissait guère, plus tard les primes de coups, elle aurait voulu faire éclater ses phrases, soufflées très humide. Peut être assassiné et si l'on vit fureter dans l'air de l'admiration pour elle, le déchiraient les portières. Et volontaire déjà, par lesquels se dandina, s'avança, avec l'éclair les générations d'ivrognes dont l'incendie troua la brute inconsciente journée et, sur Paris dans l'ignorance volontaire de vin blanc.

J'ai reçu ce texte par mail, ce matin à 6h16. Il était envoyé depuis ma propre boîte mail. Le titre du mail est : Information réglementaire sur la gestion e

J'aurais bien aimé être capable d'écrire ça. Apparemment, cela provient de Zola, mais je ne sais pas exactement à quel endroit de son œuvre… Mais peu importe, j'ai décidé de prendre ce texte miraculeux comme un objet, comme un thème, plus exactement, sur lequel je vais essayer d'écrire des variations. Écrire des variations sur des variations qu'on a reçues anonymement, voilà quelque chose de très excitant.


samedi 17 août 2019

Dialogue


 — Maman, rends-moi mon smartphone ! 

 — Pas avant que tu te sois déclaré antiraciste et en faveur de la cause animale, mon Chéri. 

 — M'en fous, je te dénonce à la ligue antipatriarcale. Tu vas morfler. 

 — Mais mon Chéri, je suis ta mère, pas ton père ! Tu confonds tout. 

 — Ce discours n'a aucune pertinence. À partir du moment où tu m'opprimes, tu es dans le camp du patriarcat. 

 — (Cet enfant est supérieurement intelligent. Je suis fière de lui.) Tiens, voilà ton smartphone. De toute manière, tu n'en as plus besoin, depuis qu'on t'a fait greffer cette puce interactive et géolocalisable. 

 — Merci, M'man. C'était juste pour vérifier que tu mesurais bien mon pouvoir. Je vais pouvoir aller torturer le chat avec mes potes et mettre la vidéo en ligne. 

 — (Il faut bien que jeunesse se passe…)

Sur la corrida



Monsieur Tout est devenu monsieur Toutou.

Les hommes d'autrefois rêvaient de géants, de monstres, de feu, de divinités et de destins, de grandeur et d'abîmes. Ils veulent aujourd'hui caresser leur petit chien, lui faire des papouilles, lui offrir des friandises. Alors, évidemment, Napoléon ! 

L'idéal est de ne plus souffrir, de traverser la vie en restant à l'abri de l'éclat. La cruauté est hors-jeu. L'amour est un soin palliatif comme un autre. Les deux sexes étaient trop différents, trop opposés, c'est pourquoi l'on a inventé les genres : le genre, c'est le continuum, c'est le fondu-enchaîné, c'est le choix reporté à une date ultérieure, le genre, c'est l'inopposition élevée au biologique, c'est le noir fondu au rose, c'est la confrontation évitée, c'est l'achèvement. L'Autre a été avalé et digéré par le Même. 

Alors on s'identifie à l'animal. On devient la bête. On souffre avec elle. C'est Sympa au Golgotha. Si l'on pouvait récrire la Passion sans la crucifixion… pourquoi dites-vous « si l'on pouvait » ? Si Jésus avait connu le lexomil, si Pilate avait connu Facebook, si Eve était anorexique, si les taureaux restaient en vie, si la mort n'existait pas, si les questions avaient des réponses, si les phrases n'avaient pas de fin…

S'il n'y avait pas l'absence, et tout cet espace entre nous, si le non-être n'existait pas, j'aurais pu parler de la corrida. Peut-être. 

vendredi 16 août 2019

La Haine



— Tu as vu sa gueule ?

— Oui, j'ai vu.

— Et tu n'as pas envie de lui exploser sa sale tronche ? Mais comment c'est possible ?

— Non, il ne faut surtout pas le haïr. Ça ne sert à rien ; tu lui rends service, en le haïssant, tu ne contextualises pas son geste, tu le rends insignifiant, au sens propre. Alors que son crime est au contraire très signifiant.

— Tu m'emmerdes, avec ton signifiant. Moi, ce type, je veux le buter, comme la merde qu'il est. 

— Je comprends ta colère, mais elle ne mène à rien. Si on veut lutter contre ces gens-là, il faut commencer par les comprendre. Il ne faut pas en faire des brutes ou des monstres.

— Mais C'EST un monstre, bordel !

— Non, ce n'est pas un monstre, c'est un homme, et ça suffit bien à le rendre capable de faire ce qu'il a fait. 

— Tu m'énerves, tu es trop intelligent. Ça te perdra. Tu finiras par tout comprendre, et tout justifier. 

— Je ne justifie rien du tout, mais je veux expliquer, oui. 

— Là, tu vois, je peux pas. Je ne peux pas et je ne veux pas. C'est ça, je ne veux pas

— Mais je te comprends, tu sais…

— Non, tu ne comprends pas ! Tu ne peux pas comprendre. Tu es dans l'intelligence, dans la réflexion, dans l'analyse, dans la stratégie…

— Et alors, c'est mal, peut-être ?

— Oui ! Enfin non, ce n'est pas mal, mais c'est insupportable

— Il faudra bien dépasser ce stade de la colère et de la rage. Sinon, tu deviendras comme lui !

— Eh bien je deviendrai comme lui, oui, puisqu'il le faut.

— Tu ne penses pas ce que tu dis. 

— Je ne sais pas. Mais je n'arrive pas à me faire comprendre de toi, je ne suis pas assez intelligent, sans doute. 

— Essaie toujours…

— Ce meurtre atroce me plonge dans des abîmes. Bien sûr, je sais qu'il y en a eu d'autres, encore plus atroces, et qu'il y en aura toujours. Je le sais ! Mais justement, je ne veux pas faire de ce crime l'un des crimes, tu comprends ? Je veux qu'il soit unique, je ne veux pas qu'il soit un parmi d'autres, dans la longue chaîne des crimes islamistes. J'ai vu les yeux de cette fille, et ces yeux étaient vivants, tu comprends ? Elle était vivante il y a encore trois jours, cette fille ! Tu comprends ? Vivante ! Elle avait ces yeux, elle avait une parole, elle avait une voix, elle avait des gestes, une odeur, des sentiments, peut-être était-elle amoureuse, je ne sais pas, mais on l'aimait, des gens l'aimaient, tu comprends, au moins ses parents, elle était reliée au monde, elle n'était pas seule, et là, tout à coup, elle est tombée dans une solitude indescriptible, inouïe. Elle a été arrachée à elle-même, elle M'a été arrachée, même si je ne la connais pas, tu comprends ? C'est ce que j'ai ressenti, et j'ai eu envie de hurler, et j'ai envie de le massacrer, ce fumier là. Tu comprends ? Je ne veux pas que tu m'expliques ce crime, je ne veux pas que tu m'expliques pourquoi ce fumier l'a assassinée, parce que si tu me l'expliques, eh bien ce meurtre cessera d'être unique, inconcevable, et je commencerai à entrer dans la chaîne des causes et des effets, et ça me dégoûte. Ça me dégoûte ! Je veux rester seul avec lui, avec cette saloperie humaine, seul face à sa sale gueule, je ne veux rien savoir de lui, ni son âge, ni sa nationalité, ni ses foutues raisons, ni son passé, ni ce qu'il a dit avant ou après, je veux le silence total entre lui et moi, je veux juste regarder cette sale gueule, ce doigt pointé en l'air, et ses vêtements tâchés de sang, voilà, c'est tout ce que je veux. C'est entre lui et moi, tu comprends ? Il n'y a rien d'autre. On est seuls tous les deux. Je veux qu'il paie pour ce qu'il a fait, et qu'il paie cher. Très cher. Parce que ce qu'il a pris coûte très cher. Cette fille valait une fortune. Voilà ce que je veux. 

— Oui…

— Oui, mais non…

— Si, si je comprends. Mais…

— Il n'y a pas de mais ! Tu peux continuer ta guerre, tu peux faire tout ce que tu veux, tu peux démontrer tout ce que tu veux, mais laisse-moi avec ça, comme ça. C'est possible, ça ? Je me bouche les oreilles à l'intelligence, aux explications, aux causes, aux excuses, au contexte, je ne veux rien savoir du tout. Elle est morte, il est vivant. C'est ça qui ne passe pas. Il est laid, elle est belle. Je sais, je sais ce que ce que tu vas me dire, je suis dans l'irrationnel, et c'est vrai. Mais je m'en fous. On nous bassine à chaque fois avec l'intelligence, avec le contexte, avec les causes, avec le pardon, même, mais moi je fais ce que je veux, et je ne pardonne surtout pas. La haine, oui, j'ai la haine. La haine pure, intacte, entière, viscérale, une haine de cent tonnes. Et encore, je trouve que je ne le hais pas assez. Je me trouve un peu mou. Et je ne veux surtout pas être intelligent. T'imagines, un monde dans lequel tout le monde serait intelligent ? Mais ce serait l'horreur absolue ! On comprendrait tout ! On expliquerait tout ! Le cauchemar ! Et l'art n'existerait pas, en plus ! Ah non, pitié ! Laisse-moi la bêtise ! Laisse-moi les œuvres et la connerie ! Et la haine ! 

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…………………………………………………………………………………………………… je voudrais lui écrabouiller la gueule je voudrais voir ses yeux sortir de leurs orbites être éjectés comme les billes d'une poupée je voudrais lui enfoncer un fer rouge dans les viscères et remuer jusqu'à sentir l'odeur de chair brûlée je voudrais voir son visage se tordre se décomposer passer au gris ou violet au noir au vert je voudrais entendre ses os craquer sous mes pieds je voudrais le voir baver vomir sang glaires et organes lui remonter au cerveau je voudrais qu'il souffre plus que la mort ce fumier cette ordure cette petite merde au doigt levé cette saloperie fière bien fière d'avoir égorgé cette adorable petite blonde qui ne lui avait rien fait cette fille souriante dont il a tranché la gorge comme s'il s'agissait d'un acte de bravoure comme s'il pouvait se considérer comme un combattant comme un homme comme le représentant de quiconque trou du cul salopard enflure de mes deux petite bite qu'on aimerait t'arracher et te la faire mastiquer jusqu'à l'étouffement jusqu'aux larmes merdeux connard déchet l'enfer est trop doux pour toi il faudrait inventer pire ou mieux et te plonger tout entier dans ta merde que tu t'étouffes en avalant ta propre merde enculé je te vomis je te maudis tu as touché à celle qu'il ne fallait pas toucher tu n'avais pas le droit de l'enlever aux siens tu n'avais pas le droit de nous l'enlever tu n'avais même pas le droit de porter les yeux sur elle car ton regard est pourri jusqu'à l'os tu pues la mort et la charogne saloperie fétide va te décomposer parmi les vers dans l'ordure qui est ton pays et ta chair je ne te pardonnerai jamais même si Dieu me le demande je crache sur ton visage et je te maudis fumier je marche sur toi et j'essuie mes pieds qui sont maudits de t'avoir touché je me les coupe fils de rien excrément au doigt levé ne crève pas tout de suite c'est trop doux pour toi ton couteau tu vas le retourner contre toi encore et encore jusqu'à la fin des temps

mercredi 14 août 2019

Trop



Le principal écueil de l'écriture n'est pas de ne pas dire, de ne pas arriver à dire, c'est de trop dire. Comme dans un rêve retranscrit, les phrases nous emmènent toujours trop loin, nous déportent, nous éloignent irrémédiablement du sentier entr'aperçu, de l'idée première, du motif. 

Écrire, c'est aller trop loin, c'est manquer de tact vis-à-vis du réel, et parfois de la vérité. 

Pourtant, nous n'avons pas le choix ; il faut bien entrer dans la danse des phrases et leur laisser croire qu'elles seules connaissent la musique, leur faire confiance pour traverser le fleuve, même si nous savons à l'avance qu'elles nous piqueront à l'endroit le plus périlleux du passage.

D'un autre côté, il est heureux que les phrases nous fassent dériver, car elles nous sauvent de nos idées propres, de nos opinions, et, parfois, de notre bêtise. C'est en les laissant parler à notre place que nous élargissons le rayon de notre pensée, c'est en nous établissant à l'intérieur de leur structure que nous sortons de nous, c'est en nous soumettant à leur syntaxe que nous trouvons un peu de liberté. 

Rédiger un texte, c'est donc prendre part à un conflit de vérités, ou de regards, et admettre que le scripteur ne soit ni tout à fait dans un camp ni tout à fait dans l'autre. La pensée est une fiction qui jaillit d'une dialectique entre l'opinion et la grammaire. 

Ne pas trop dire est trop dire, car c'est du trop que naît la vérité, celle que nous ne connaissons pas, celle qui n'existe pas préalablement au texte. 

Pourtant, celui qui écrit doit aussi rester dans le sillon qu'il a entr'aperçu en commençant son texte. Il se le doit à soi-même, et il le doit à son lecteur — c'est une sorte de contrat qu'il a passé avec le sujet, ou les sujets : le sujet de son texte, le sujet qui écrit, et le sujet qui lit. Il a donné un titre à son texte, et ce titre ne peut être neutre, puisque c'est la première chose que lit le lecteur. Le titre est une impulsion et une ouverture. C'est aussi une bannière et une impasse. Le titre s'arrête là où commence le texte, il indique une direction, mais il n'accompagne pas le lecteur au-delà : il est en quelque sorte clos sur lui-même, et parfois il est suffisant. On peut parfaitement se contenter d'un titre. On devrait pouvoir publier des livres qui n'auraient qu'un titre. Le public, les critiques et les libraires y trouveraient leur compte, et l'on gagnerait un temps fou. La rentrée littéraire durerait un quart d'heure. 

On pourrait affirmer que les seuls textes réels sont les fragments. Dès qu'on développe, on perd le nord, c'est fatal ; et si on ne le perd pas, c'est encore pire. On ne devrait écrire que des fragments de deux mille pages, dont chaque phrase serait une copie de la précédente. C'est ça ou le roman-titre : tout-est-dans-le-titre, comme disent les gens sur les forums qui veulent qu'on les aide à résoudre tel ou tel problème, en général informatique. Tout est dans le titre : exemple parfait de tact. Je vous écris ma question, mais vous n'avez pas besoin de lire ce que j'écris.

Écrire consiste à perdre le nord — et peut-être à trouver le sud. Lequel sud se trouve au nord du nord, et plus au sud qu'on le croit. Mais c'est une autre histoire…

mardi 13 août 2019

La langue au palais



La sorcière me cousait la langue au palais ; je ne sentais rien, ou presque, mais je suivais très précisément l'avancement de l'opération. Je tenais son sein dans la main, comme on tient la main de sa mère quand on a peur du praticien. Elle semblait obéir au sorcier qui était, lui, au centre de la pièce et de qui j'avais refusé le comprimé de drogue qu'il avait lancé à chacun d'entre nous, avec un autre objet que je n'avais pas su identifier.

Sa chaude haleine goinfrée et rauque était sur moi, casque trop grand et lourd qui m'enfonçait sous la surface de l'instant. Ne pouvant la regarder, étouffé par sa nudité lisse, opaque et douce, par le poids de ses hanches et l'accablement de mon désir, je fermais les yeux — de quoi aurais-je eu peur ? Elle pesait sur moi comme la mer sur le souffle, m'enfonçait dans le coin de mur où je me trouvais, m'asphyxiait de ses odeurs confites et me disait dans un dialecte affreux des phrases que je ne comprenais pas mais qui m'ensanglaient comme des algues puissantes.

Lui continuait à nous parler, nous racontait son histoire. Je voulais être initié. Les autres avaient l'air de connaître la chanson, j'étais le seul à ne pas savoir. Où allions-nous ?

Quand je me suis levé de ma chaise, la repoussant un peu sans le vouloir, pour aller remplir ma tasse d'un breuvage qui rappelait le café,  elle émit une sixte mineure ascendante (mi bémol - do bémol), comme un début de valse de Chopin, et ce signe ténu, mais impérieux, qui ressemblait à l'appel d'un train dans la nuit, mit fin à mon rêve. Alors me revint tout le reste, l'avocat fou de jalousie qui voulait me décapiter, ma course éperdue parmi les ombres, et cette femme à laquelle encore une fois j'étais revenu, Shenlin et Pascal, et la nuit si courte, les mallettes technologiques précieuses et nos déplacements de conjurés dans une ville déserte et méconnaissable. 

L'épuisement et la lassitude sont des alliés très sûrs, qui nous font sortir de nous-mêmes au moment où le cercle de la réalité se referme sur lui-même comme un destin de plomb. 

lundi 12 août 2019

Le cheval blanc et la passenaille (1)


« Il y a un frein, une bride, un nœud, un envoûtement dans les fibres… Au départ du souffle, avant le tracé… »

Je m'accumule là, sur ma chaise, tas de viscères et souffle court. Au-delà, la lumière et le temps, tout proches et inatteignables. On suffoque. 

Je revois le Cheval blanc, avec sa verrière, qui donnait sur la place d'Armes. C'était un lieu de rendez-vous, pour les Grands. Nous, on jouait dans le parc de l'hôtel, et parfois dans l'hôtel lui-même. Bernard, le fils Allemand, était un ami. 

Renaud Camus a pris une terrible photographie, en 2015, au même endroit. C'est à pleurer. On n'ira plus, c'est fini. 

Les rues, souvent, étaient désertes, par exemple à l'heure du déjeuner. La ville était à nous. À nous, nous, nous. C'est plus explicable. On montre des images, des photos, mais on voit bien que les gens ne comprennent pas. On était chez nous, tu comprends ?

Je me rappelle très bien quand ces salopards ont démoli le Cheval blanc. Et si ce n'était que démolir… La haine a commencé à ce moment-là. Qui était maire, à ce moment-là ? Béchet, déjà ? Feppon, peut-être, Dagand, sûrement. En tout cas ce n'était plus Darmet. De beaux salopards, ces deux-là, qui ont livré la ville aux entasseurs de béton. Ils ont dû toucher, c'est sûr. Malheureusement, je n'ai pas assez de haine en moi. Il faudrait la faire gonfler, gonfler encore, la haine, la faire monter, dorer au four, jusqu'à ce qu'elle dévore la page et leur troue le visage, à ces fumiers. Il n'y a pas de crime plus grand que de défigurer une ville, que de la livrer à l'ennemi. Un maire a une énorme responsabilité : il a la responsabilité des formes.

À la place de l'hôtel, il ont construit le plus abominable blockhaus qu'on ait jamais vu par là. On suffoquait dès qu'on avait à entrer là-dedans. Et puis, après, c'était fini, c'était le signal de la curée, on pouvait tout se permettre désormais, alors ils ont saccagé le reste, bien consciencieusement, avec leurs copains les entrepreneurs, ils ont supprimé tous les vides, toutes les absences, la place d'Armes en premier lieu, où se tenaient les foires agricoles, la vogue et les parties de pétanque, la place d'armes et son monument aux Morts, la place d'Armes et tous les souvenirs et toutes les filles qu'on y croisait, et toutes les familles qui venaient le dimanche s'y montrer, ils ont supprimé cette place qui était le cœur de la ville, près de la gare, près du Grand Café, le cœur du haut qui répondait parfaitement au cœur du bas, la place de la mairie et son marché, et sa fontaine aux cygnes, et la Grenette, et la côte-à-pétou, qui montait, raide, vers la rue Montpellaz et les écoles. Ils ont tout salopé méticuleusement, jusqu'à ce que la ville ait perdu bien plus que son âme, son corps, ses entrailles, la molasse que j'aimais tant, et les teintes pastelles, verdâtres et grises recouvertes de couleurs vives et de blanc chimique. Ils ont détruit mais surtout construit, ce qui est pire, les maisons sont devenues des logements, on en a logés, des gens et puis des gens qui étaient venus là par hasard, par dizaines et puis après par centaines, dans ce qui était devenu une ville-dortoir, juste avant d'être une parcelle du bidonville global. 

Reste plus que Sainte-Agathe, mais pour combien de temps ?


(photographie de Renaud Camus)