jeudi 21 novembre 2019

Chirurgie esthétique



Le problème de la chirurgie esthétique est qu'elle va toujours (quoi qu'elle prétende) vers une abstraction morbide. Le visage, en ses transformations liées au temps, est incroyablement imaginatif : il trouve toujours des chemins singuliers. Mais c'est assez normal, finalement. Car que fait le (bon) chirurgien esthétique ? Il essaie d'aller "dans le sens du visage" de celle qui lui confie sa beauté. Il veut donc prolonger les évolutions qu'il voit, tout en les ralentissant, en leur conférant un tour moins agressif. Mais personne n'est capable d'anticiper précisément les caprices de la nature, personne n'est à même de distinguer le chemin singulier qui serpente parmi les autoroutes de la génétique. 

Le visage, c'est l'anti-abstraction par excellence : l'incarnation — ce n'est pas pour rien qu'on oppose la peinture figurative et la peinture abstraite. Tout est mobile, dans un visage vivant, tout est lié au temps. Et la chirurgie esthétique, si elle réussit à beaucoup de choses, échoue toujours à restituer la mobilité générale d'un visage : elle dépose ça et là des plaques d'immobilité. Même si ces endroits sont jolis (plus jolis que ce qu'ils sont censés remplacer, ou corriger), ils sonnent faux car ils sont indépendants de ce qui les entoure, alors qu'un visage incarné est fait de centaines de territoires mouvants qui sont tous dépendants des autres. C'est à ces portions qui semblent figées (qui n'évoluent pas à la même allure que les autres) qu'on reconnaît une figure retouchée par la chirurgie esthétique. Ce sont ces portions de visage dont les capacités expressives sont restreintes, bornées, aplaties, ou plutôt dont l'expression ne dépend pas entièrement de toutes les autres, qui conduisent les visages retouchés vers cette abstraction qui annonce la mort. C'est cela qui crée le malaise. 

Le visage, c'est la vérité du temps qui se dépose dans l'être. Et cette vérité est un mystère d'une folle complexité. Même bien réalisée, la chirurgie esthétique ne pourra jamais approcher un tel degré de complexité, de la même manière qu'une partition exécutée par un ordinateur ne constituera jamais une interprétation. Ce qui rend le visage si bouleversant, et finalement si beau, c'est qu'il est sans cesse en train d'interpréter le temps. Et c'est le temps, toujours, qui révèle l'erreur de trajectoire que constitue l'"interprétation" de la chirurgie esthétique.