mercredi 12 juillet 2023

Ettie

Ettie a eu un grand succès sur Facebook, où j'avais déposé la jolie photographie qu'elle m'avait envoyée de sa Caroline natale, après que nous nous étions séparés, à la fin de l'été 1972. On la voit au violoncelle, avec un drôle de petit chapeau, les cheveux tombant sur ses épaules, souriante, timide, adorable. Au dos du cliché, ces quelques mots en français : « Avec beaucoup d'amour ». Il est vrai qu'elle est craquante. Je me rappelle très bien le jour où j'ai reçu cette photo, à Rumilly. J'étais évidemment flatté, et heureux qu'elle ne m'oublie pas, mais, quant à moi, j'étais déjà passé à autre chose, et autre chose de beaucoup plus sérieux. Il est amusant, d'ailleurs, qu'en déposant ces photos sur les réseaux sociaux, je me sois trompé, en parlant, à propos d'Ettie, de « second amour ». Comment ai-je pu faire cette erreur ! Non, c'est elle, le « premier amour » ; Christine est arrivée ensuite, même si elle a beaucoup plus compté dans ma petite existence (c'est sans doute pour cette raison que le « premier amour » m'est venu spontanément à son propos). Avec Ettie, ce fut trop bref, même si (et peut-être pour cette raison) sans aucun nuage (du moins dans un premier temps). Il n'y a pas eu de passion. La passion, c'est bien avec Christine, que j'en ai connu les premières morsures. 

La rencontre avec Ettie est assez romanesque, et déjà tout entière placée sous le signe du malentendu. Je me trouvais alors seul sur une plage de Mykonos, où j'avais élu domicile, une merveilleuse plage de nudistes où les filles étaient toutes plus belles les unes que les autres. Je l'ai vue arriver de très loin, avec son sac à dos et son chapeau, qui marchait droit sur moi. Elle semblait n'avoir aucune hésitation, et, en effet, m'aborda avec ces mots que je n'ai jamais oubliés : « Est-ce que je peux coucher avec toi ? » On imagine ma surprise et ma joie. Bien sûr qu'elle pouvait ! En réalité, en son français approximatif, elle voulait seulement me demander si elle pouvait dormir près de moi, car elle ne voulait pas rester seule, et je devais avoir une bonne tête, suffisamment pour la rassurer, car elle venait de se faire importuner par plus entreprenant que moi. Le reste s'est fait tout naturellement : lorsque les portes sont déjà ouvertes, on n'éprouve pas trop de difficulté à franchir le seuil, et parfois même, on ne sait pas qu'on le franchit. Le lendemain, elle a continué son chemin (elle allait à Athènes), et nous nous y sommes retrouvés quelques jours plus tard. De ce séjour dans la capitale grecque en compagnie d'Ettie, je ne garde que deux souvenirs. Le premier est la Messe en si, de Bach, dirigée par Karl Richter, qu'elle m'avait invité à venir écouter avec elle. Une révélation. Le second est la première nuit que nous avions passée à l'hôtel où elle était descendue avec ses amis américains. Elle m'avait fait venir en douce dans la chambre qu'elle partageait avec la petite fille de Franklin Roosevelt, une ravissante petite blonde, et nous avions dormi tous les trois dans le même lit. On peut dire qu'avec Ettie, on ne perdait pas de temps… 

Ettie se nomme (se nommait, car elle s'est depuis lors mariée) Ettie Minor. Elle est toujours restée une passion mineure, dans ma vie, même si c'est elle qui m'a conduit aux portes du continent féminin. Après la Grèce, nous nous étions retrouvés à Paris, et nous avions passé quelques nuits ensemble rue Lauriston, chez un de mes frères qui m'avait prêté son appartement. J'étais allé la chercher à son hôtel, rue Cujas, et je me rappelle l'avoir attendue dans la salle de réception en jouant sur un piano droit désaccordé qui se trouvait là. Je ne savais pas, alors, qu'elle était violoncelliste. Les promenades dans Paris, main dans la main, avaient été difficiles, pour moi, car j'avais une érection persistante qui, j'en étais persuadé, car je portait un pantalon d'été, très léger, qui résistait mal à la vigueur de ma passion nouvelle, s'étalait à la vue de tout Paris. 

Cette histoire manifestement inachevée a eu des suites. Deux suites, pour être exact. D'abord, en 1986, donc quatorze ans plus tard. Ce jour-là, je rentrais d'un court séjour en Bourgogne (j'avais été très malade, et Anne m'avait gentiment proposé de venir me reposer à la campagne). De retour à Paris, dans mon appartement de la rue des Arquebusiers, j'entends à travers la porte que je n'avais pas encore ouverte la sonnerie du téléphone. Je me précipite, je décroche, et j'entends une voix féminine dotée d'un accent étranger me demander si je suis bien « Jérôme Vallet », le Jérôme Vallet qui se trouvait à Mykonos en 1972. Elle avait fait tous les Jérôme Vallet de l'annuaire avant de me trouver. Ettie était en tournée en France et le soir-même elle fut chez moi. Nous avons passé une excellente soirée (il fut beaucoup question des sonates pour violoncelle et piano de Bach), et je voyais bien qu'elle ne désirait qu'une chose, mais quand j'ai voulu la prendre dans mes bras, elle m'a dit qu'elle était mariée, et nous ne sommes pas allés plus loin que de chastes caresses. J'étais très touché qu'elle ait cherché à me retrouver. Je ne lui pas dit que de mon côté j'avais deux petites amies, et je n'ai pas insisté… Elle est repartie au milieu de la nuit avec un fort sentiment de culpabilité. 

Et puis, cet été-là, pourquoi ai-je eu envie de la revoir ? C'était il y a douze ou treize ans, à peu près, donc presque quarante ans après notre première rencontre, et plus de vingt ans après cette courte nuit à Paris. En tout cas, ce qui est certain, c'est que cette envie n'avait rien, mais alors rien de sexuel ni d'amoureux. J'ai eu un peu de mal à la retrouver car je ne connaissais pas son nom d'épouse, mais j'ai finalement pu reconnaître son visage sur une photographie où elle tenait le violoncelle dans un orchestre américain. Quand je l'ai contactée, elle a répondu très vite, et lorsque je lui ai dit que ça me ferait plaisir de la revoir, elle m'a annoncé immédiatement qu'elle viendrait passer quinze jours chez moi. Ç'aurait dû me mettre la puce à l'oreille…

Nous sommes allé la chercher à l'aéroport de Marseille, Luna et moi. J'étais vraiment très heureux de la revoir, et même si deux cancers l'avaient un peu amochée, elle avait toujours ce merveilleux sourire et cette joie de vivre qui font du bien à ceux qui comme moi en sont un peu dépourvus. Nous sommes arrivés à la maison à la fin de l'après-midi, et, après le dîner, j'ai commencé à préparer le canapé au salon pour y dormir, car j'avais prévu de lui laisser ma chambre. J'avais donc monté ses affaires, et quand elle est redescendue, elle m'a demandé ce que je faisais. « Mais tu vois, je fais mon lit. » Elle a eu l'air surprise : « Mais enfin, non, tu vas dormir avec moi ! » Ici je dois préciser qu'à aucun moment elle ne s'était souciée de savoir si, par exemple, j'avais quelqu'un dans ma vie. J'ai protesté un peu, mais comme je voyais qu'elle était très déçue et que je n'avais pas envie de l'attrister, j'ai obtempéré. Nous avons fait l'amour, très mal, bien sûr, et j'ai essayé de dormir le plus vite possible. Vers deux ou trois heures du matin, le téléphone a sonné. J'avais l'habitude que Raphaële me téléphone en pleine nuit. Je suis descendu, pour ne pas déranger Ettie, qui dormait, et j'ai commencé à parler avec mon amie, jusqu'au moment où elle s'est aperçue, sans doute au ton de ma voix, que je n'étais pas couché. « Pourquoi es-tu en bas, retourne te coucher ! — Je ne peux pas, il y a quelqu'un dans mon lit. — Comment ça, il y a quelqu'un dans ton lit ? » J'ai dû lui expliquer ce qui s'était passé, et c'est à ce moment que j'ai vu Ettie qui avait passé la tête par la porte, et me demandait ce que je faisais là. « Tu vois, je téléphone. — Oui, je vois, mais à qui ? — À mon amie. » Je pensais ne dire que des choses banales, et qu'il n'y avait pas lieu de s'attarder sur le sujet, mais Ettie ne l'entendait pas de cette oreille, visiblement. « À ton amie ??? » Elle avait l'air sincèrement étonnée, et même choquée, d'apprendre que je puisse avoir une amie. Comme si depuis quarante ans, j'aurais dû rester sagement à attendre que Madame revienne dans ma vie. Bref, elle faisait la gueule ! J'ai donc abrégé la conversation avec Raphaële et je suis remonté voir mon Américaine qui était tendue comme un arc électrique. « Demain matin, tu me ramènes à Marseille ! » me dit-elle d'un ton qui n'admettait pas de répliques. J'ai d'abord essayé de la raisonner, de rester calme. Je ne comprenais rien à cette crise de nerfs. Je lui ai expliqué patiemment, avec toute la patience dont j'étais capable, qu'elle n'avait aucune raison de se mettre en colère, que tout cela était ridicule, et que bien sûr, il était hors de question qu'elle reparte demain matin, et d'abord pour aller où ? Mais elle n'en démordait pas : « Tu me ramènes à Marseille, et je reprends un avion pour le Connecticut. » Mais enfin, tu es folle ou quoi ? Et puis jamais tu ne trouveras une place comme ça, au débotté, ou alors elle te coûtera une fortune ! Nous avons fini par nous recoucher, et j'étais persuadé que la nuit allait la calmer. Mais quand j'ai ouvert les yeux, le lendemain matin, après une nuit ultra-courte, j'étais seul dans le lit. Elle était sur le balcon, en train de faire son yoga en petite culotte. Je suis descendu faire du café, et j'ai attendu qu'elle me rejoigne pour voir à quoi allait ressembler la journée. « Je suis prête », qu'elle me fait. Prête à quoi ? J'ai fait mes bagages, je t'attends. Mais quelle bourrique ! Nous avons recommencé à nous engueuler, j'ai recommencé à essayer de la convaincre, et puis au bout d'un moment, j'en ai eu assez, je suis allé m'habiller, j'ai pris les clefs de la voiture, et je lui ai dit que moi aussi j'étais prêt. Et nous voilà repartis pour Marseille.

Luna était contente, elle adore la voiture. Une heure et demie de route en silence. J'étais fou de rage. À l'aéroport, elle a bien dû admettre que j'avais raison, que jamais elle ne trouverait un avion à un prix décent. « Bon, alors, qu'est-ce qu'on fait ? Tu te calmes et on rentre à la maison ? » Tu parles ! Butée de chez butée. Là, c'en était vraiment trop pour moi : je lui ai souhaité bonne chance et je l'ai plantée là. 

Sur le chemin du retour, je me suis arrêté chez Raphaële. Elle m'a fait venir sous la douche pour bien me décrasser des miasmes de l'Américaine, et on a baisé avec passion. Enfin un peu de joie. 

Ce que je ne savais pas, c'est que l'histoire ne s'arrêterait pas là…

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dimanche 9 juillet 2023

Un vrai con

Nous vivons à une époque où il est possible de lire, sous un portrait photographique de Picasso : « C'était un vrai con » sans que la personne ayant écrit une pareille chose se fasse agonir d'injures. Je ne nous donne pas cinq ans avant qu'on puisse lire et entendre que Mozart était un petit fumier ou Dante un gros salopard, Proust un ignoble sadique, et Beethoven un pauvre alcoolo frustré. Qui échappera aux procureurs de notre époque pourrie ? Sans doute personne. La Bêtise a pris ses quartiers en nos murs et n'entend pas laisser la place de sitôt — il faut dire qu'on lui fait un pont d'or. De toute part on l'encourage, on l'excite, on la justifie, et, dès qu'elle fait mine de faiblir un peu, on lui apporte de nouvelles munitions, sous les applaudissements hystériques de la foule persuadée d'œuvrer pour le bien commun. 

Le ressentiment du médiocre a sans doute toujours existé, mais ce qui a changé, c'est qu'aujourd'hui il se donne libre cours, décomplexé par l'alibi moral, alors qu'il y a encore un demi-siècle, il ne faisait que se chuchoter à l'abri des regards. Il faudrait faire la liste de ces artistes qui par leur personnalité, leur vie privée ou leur œuvre, ou plus simplement les ragots revanchards qu'adore la post-modernité, donnent l'autorisation à des imbéciles de les juger à l'aune de leur moralité, mais il est à craindre que cette liste soit déjà devenue interminable, tant il est facile de trouver des poux sur la tête des génies, et tant cette occupation semble combler ceux qui s'y adonnent. Ils sont donc comme nous, les Jean-Sébastien Bach, les Flaubert, les Chateaubriand, les Debussy, les Rodin ? Je crois me rappeler que nous étions ainsi, à quinze ans, mais cette passion mauvaise nous a vite laissés tranquilles ; elle paraît tellement lointaine que nous avons beaucoup de mal à croire que nous avons pu si peu que ce soit être sensible à ses attraits. 

Un autre slogan, fréquent sur les réseaux sociaux, dit une chose assez proche. « L'intelligence n'a rien avoir avec le niveau d'études. On peut avoir beaucoup de diplômes et être un parfait idiot. » En un premier degré, cette affirmation n'est évidemment pas fausse. Nous avons tous rencontré de superbes idiots diplômés (surtout depuis que les diplômes n'ont plus aucun sens). Mais ce que cette affirmation signifie, en un second degré, est exactement du même ordre. Vous avez des diplômes, vous avez fait des études, vous êtes cultivés, vous êtes peut-être même des érudits, mais vous ne valez pas mieux que nous. C'est la passion de l'égalité qui parle, ici, l'égalité de principe, l'égalité absolue, en quelque sorte. On ne se contente plus des égalités relatives, de celles qui peuvent éventuellement être constatées a posteriori, en certains cas, non, ce qu'on veut, ce qu'on exige, c'est l'égalité qui n'a ni fin ni commencement, c'est l'égalité de droit divin, c'est le postulat égalitaire. Rien ne doit dépasser, jamais. Et c'est exactement comme ça qu'on entre paisiblement dans les sociétés totalitaires qu'on voit s'imposer sans bruits autour de nous. 

samedi 8 juillet 2023

Y a du reste [Journal] 28 mars 2002

 (Jeudi 28 mars 2002, TGV pour Aix)

Ma voisine, fort jolie, qui chuchote au téléphone avec son petit ami (sa petite amie ?) en suçant son pouce. Le contrôleur arrive, lui demande son billet, et lui dit, en le lui rendant : « Vous avez de jolis yeux ! » « Merci » répond-elle en ayant l'air de trouver le compliment banal. Je lui dis en riant qu'à moi on n'a rien dit. Elle me répond : « Oui, j'ai remarqué. » Le contrôleur se retourne et rit avec nous. 

Déjeuner avec Thérèse dans un restaurant de la rue Delambre. « Tu diras à Sarah qu'elle ne sait pas se maquiller. — Ah bon ? — Oui, tu n'as pas remarqué, là, sur les paupières, les emplâtres ? Ça fait très années 60. Elle le met avec les mains ou quoi ? Non, mais, je dis ça, mais elle reste tout de même très mignonne, hein, y a du reste… mais enfin, c'est dommage ! — Bon, c'est promis, j'y ferai plus attention. » Et c'est vrai : ce genre de détails m'intéressent prodigieusement, et je m'en veux beaucoup de ne pas y avoir prêté plus d'attention. 

Thérèse a sûrement raison, Ça me paraît tout à fait possible, à cause du parfum de Sarah. En fait, elle a deux parfums. Allure, de Channel, qui lui va parfaitement, et un autre, qui n'est pas un parfum de marque, une chose écœurante et enfantine, à base de mûre, qu'elle aime beaucoup car elle pense qu'il est plus original, qu'il la figure mieux qu'Allure, un parfum aujourd'hui très porté. C'est en quelque sorte son “parfum intime”, « de moi à moi », dirait-elle, celui qu'elle utilise lorsqu'elle veut se sentir unique, au risque de déplaire. J'avais moi aussi cet état d'esprit, quand j'avais dix-sept ans : plutôt le mauvais goût qu'un goût qu'on aurait partagé avec autrui. On se choisit un uniforme, qu'il soit d'ordre vestimentaire, qu'il concerne la coupe de cheveux, le parfum, ou la démarche, et l'on ne peut plus sortir sans lui, sous peine de se sentir flotter dans une sorte de légèreté vertigineuse. On aime la lourdeur, l'être vissé au fond, aux semelles de plomb et à l'esprit borné de celui qui paraît, précédé de cette formidable aura tautologique : je suis celui que je suis et rien d'autre, et votre regard m'indiffère absolument. 

À l'instant même où j'écris ces lignes, mon corps est traversé de frissons : la jolie noire qui se trouve à deux rangées de moi a ses fesses à vingt centimètres de mon nez car elle est obligée par le volume de sa valise de se reculer vers mon siège pour la descendre sur la banquette, et ce cul sublime délivre un feuilleté d'odeurs paradisiaques. Je sens — à la fois — l'odeur de son cul, l'odeur de sa chatte, l'odeur de ses sous-vêtements légèrement humides (il fait chaud, elle fait un effort), l'odeur du tissu fraîchement lavé (le coton et la lessive), et j'ai même l'impression de sentir l'odeur de sa petite culotte sous le fer à repasser brûlant. Ma voisine s'est endormie. Non seulement elle a « de beaux yeux », mais elle a surtout un très beau nez, avec une narine un peu ouverte, et un petit grain de beauté à droite. Elle sourit vaguement en dormant, ses paupières sont closes mais tout juste, sans qu'aucune pression ne se fasse sentir, elles reposent l'une sur l'autre de si légère manière que je crains à tout instant qu'elle ne surprenne mon regard. Se réveillerait-elle que je pourrais lui dire : « Ne vous en faites pas. Je vous regarde dormir sans vous désirer, je profite seulement de cette pose magnifique que vous me refuseriez si je vous la demandais. Je ne pense pas à votre sexe, même pas à vos fesses qui, par instant, touchent ma cuisse, je me contente de votre nez, de sa chute vers votre lèvre supérieure, légèrement moustachue, et des petites entailles qu'on y voit, et dont votre sommeil confiant accentue peut-être le relief. Vous faites partie de ces femmes dont la commissure des lèvres donnent irrésistiblement envie d'y glisser la langue, pour les ouvrir comme on ouvre un sac à main, en douce, pour y sentir les poudres, le tube de rouge à lèvres, la brosse à cheveux, les mouchoirs et les gants. » 

« La vraie joie ne dure qu'un printemps. » (Li Po)

vendredi 7 juillet 2023

Les trois baisers [Journal] 2002

J'ai eu trois baisers dans ma vie. Le premier à un concert de Johnny, quand j'avais quatorze ans. Le deuxième avec Christine, et le troisième avec Sarah, chez elle, sur son lit. Ces trois baisers-là m'ont mis au bord de l'orgasme. 

Ce soir-là, Sarah m'avait lu une lettre de son père, où il lui demandait pardon. Elle avait pleuré, mais vingt minutes plus tard, quand j'ai commencé à la caresser sur son lit, elle n'était plus que sang et salive ; lèvres humides et élastiques ; assise sur moi comme sur une valise, elle semblait écouter la rumeur d'une gare.

jeudi 6 juillet 2023

[Journal] dimanche 17 avril 2005, Rumilly

Dimanche 17 avril 2005, deux heures et demie de l'après-midi, dans mon lit.

Ainsi, jeudi soir, j'ai lu cette « lettre rouge » à Raphaële ! J'ai pris une grande respiration, et j'ai plongé dans la lettre que j'ai lue d'une traite, ou presque, à toute vitesse. Je n'en ai sauté — bêtement, du reste — que deux ou trois phrases, ce que je regrette, mais j'ai néanmoins eu la force d'aller jusqu'au bout. 

Raphaële est restée totalement silencieuse, et ne m'a pas interrompu une seule fois, ainsi que je le lui avais expressément demandé. Elle se trouvait à l'hôpital, dans la chambre de garde. 

Lorsque je me suis arrêté, il y a eu un grand silence, et j'ai compris qu'elle pleurait. De ces larmes silencieuses et rentréesqui lui sont spécifiques. Quand j'ai réussi à la faire parler un peu, à nouveau, je me suis rendu compte que ma lettre avait eu l'effet d'une bombe, littéralement ; de ce genre de bombes qu'on utilise pour souffler les incendies. Elle m'a parlé avec une proximité qui avait disparu depuis des lustres, entre nous. Elle était triste, choquée, humiliée, mais pourtant tendre. 

Elle a refusé que je raccroche, et nous sommes restés au téléphone jusqu'à minuit pile. « J'ai à nouveau mal au sein » m'a-t-elle dit dans un souffle… Je lui fait très mal, c'est certain, mais il fallait sans doute cette violence pour qu'elle réalise (un peu) ce qui est en train d'arriver. 

Hier-soir, un texto m'a réveillé. C'était elle, qui avait tenté d'appeler ici (j'avais tout débranché) sans succès, avait appelé Mangin, qui lui a dit qu'il m'avait parlé il y a peu, et ils ont alors (pourquoi, je ne sais pas…) parlé de cette lettre. Elle était blessée dans son amour propre, ainsi que le texto le laissait entendre. 

J'ai éclaté en sanglots, et contre toute attente, elle s'est immédiatement calmée, et m'a demandé pardon à plusieurs reprises. Nous nous quittés tendrement. Elle m'a dit qu'elle tenait à moi. Qu'elle ne supportait pas de tomber sur un téléphone muet… Et je l'ai crue. 

Ce matin, à sept heures, dès mon réveil, je l'ai appelée. J'avais envie d'elle, j'avais un désir violent d'elle. Je le lui ai dit. Elle ne m'a pas repoussé, et m'a dit : « Attendez vendredi, je viendrai dîner chez vous. » Après avoir raccroché le téléphone, je me suis branlé en criant son nom. J'ai joui. 

Il neige. Je suis au lit. Mère me manque terriblement. 

Raphaële m'a parlé de sa solitude, l'été dernier. Apparemment, elle en a souffert ; beaucoup plus que je ne l'imaginais. « J'ai failli devenir folle », m'a-t-elle avoué !

mercredi 5 juillet 2023

Illisible

Renaud Camus ayant eu la grande gentillesse de copier un de mes textes et de le publier sur Facebook et sur Twitter, voici les commentaires qu'il a récoltés. 



Soyons tout à fait honnête, il y avait également quelques commentaires positifs, mais ils étaient beaucoup moins drôles (à l'exception notable de « C'est le Céline du XXIe siècle, en moins sympa »).


lundi 3 juillet 2023

[Journal] 12 et 27 décembre 2002

 Jeudi 12 décembre 2002, 7h20 du matin, TGV pour Aix-les-Bains)

Hier, venu à Paris pour voir Valérie. Non, venu à Paris pour baiser Valérie. « Je ne demande que ça. «  me dit-elle à plusieurs reprises. Curieux qu'elle soit « amoureuse de moi » ! Hier, pour la première fois, elle m'a dit : « C'est parce que vous écrivez bien, que je suis là. » Il m'aura donc fallu attendre 46 ans pour connaître le pouvoir des mots. « C'est ma fierté de vous faire bander ! » Cette phrase est une des plus belles que j'aie entendues. On s'est tellement écrit, avec Valérie (emails) : plus de mille messages en deux mois et demi ! Il va falloir revenir à plus de modération. Ni elle ni moi ne pouvons tenir le rythme. Elle a en sa possession la quasi totalité des fragments de Sarah, Printemps. Nous devions en parler, hier, mais bien sûr, nous nous plus occupé de nos corps respectifs. Valérie a des seins prodigieux, comme je n'en avais pas vus de tels depuis longtemps. Elle portait un string, assorti à son soutien-gorge, des bas blancs. Son con sentait un peu l'urine quand je l'ai déshabillée, mais ce n'était pas désagréable. Le moins qu'on puisse dire est qu'elle ne possède pas le don insolent de Sarah pour faire l'amour. On voit qu'elle n'a pas beaucoup d'expérience. Cela dit, elle est partante pour à peu près tout, à condition que ce soit moi qui lui dise quoi faire. Quand elle baise, elle se tient les seins, pour qu'ils ne bougent pas trop. Comme c'est dommage ! Je ne sais si c'est parce que cela lui fait mal, ou bien si c'est parce qu'elle en a honte (qu'ils bougent autant), auquel cas il faut que je lui dise de ne pas me priver de ce plaisir. 

Le ciel est plombé. Très sombre en haut, avec une mince bande claire le long de l'horizon, d'un gris liquide de mercure bleuté, zébré ça et là de légères cicatrices de nuages noirs. Le jour commence à se lever, pas encore de soleil. Mes voyages à Paris sont si brefs. Juste baiser. À l'hôtel, rue Mahler. Très bonne idée : ne venir à Paris que pour un cul, une main sur ma queue, une bouche sur mes couilles. Quelle femme étrange ! Pas sûre d'elle et pourtant si téméraire. Tenant parole. « Mon premier homme a été mon père ! » Je réfléchissais : pourrais-je dire : ma première femme a été ma mère ? Non. Ma première femme a été ma sœur. La brume a uni le ciel, dans un dégradé de bleu poussiéreux. J'ai peu dormi, de 2h à 5h30, avec deux interruptions étranges, où l'envie de pisser était si intense, comme si j'avais une infection urinaire. C'est magnifique, quand une femme se donne comme ça. Elle n'a rien caché d'elle ; j'ai été plus pudique. 

——

Vendredi 27 décembre 2002 (Chez Brigitte, dix heures et demie du matin)

Deuxième partita en ut mineur, par Argerich

Valérie vient de passer au petit matin. Elle m'a réveillé, s'est glissée dans le lit en slip et soutien-gorge. Elle a joui deux fois, coup sur coup, très fort. Elle était venue pour ça. Elle est repartie très vite, elle allait au travail. Quand je me suis levé, j'ai trouvé un croissant et une baguette de pain frais à la cuisine.

dimanche 2 juillet 2023

[Journal*] mardi 6 août 2002

 (Cuisine de la Closerie, 8h du matin)

De nouveau, le bonheur d'être seul avec ma petite mère. (Sylvain disait : « Tu as un relation très particulière avec Mère ! » Comme si les relations humaines pouvaient être autres que “particulières”. J'en viens à croire qu'il dit cela parce qu'il n'a aucune relation…)

Pièce de Fauré ressemblant à du Schubert… Je déteste Brad Meldhau.

« Jérôme, vous êtes là ?

— Oui, j'arrive.

— Venez regarder dans le seau hygiénique !

— Non. Merci. Sans façons.

— Vous ne voulez pas ? Vous ne voulez pas voir ?

— Non, je sens ça d'ici…

— Elle a tout bien fait ! C'est super, hein, Madame Vallet !

— Oui. »

Elle passe à côté de moi avec le seau. On sent qu'elle résiste difficilement à l'envie de me montrer… Tout l'étage est empuanti, j'ai le cœur au bord des lèvres, je redescends en courant, je m'enferme dans la cuisine, j'ouvre la fenêtre, le tousse, je pleure… À la radio, la mort d'Isolde dans la transcription de Liszt… 

Mon amie la Chaconne de Bach-Busoni à la radio (10h30). Quelle merveille ! Faire sonner le piano comme ça… Un vrai paysage ! On circule dans un train de grand luxe (l'Orient-Express ?) et on admire le paysage… Mais le pianiste (KWP) est une vraie tarte ! C'est petit, ininspiré au possible, il parle une langue qu'il n'a pas l'air de comprendre.

Enfant, j'exaspérais ma mère parce que je sentais mon assiette pour savoir si la nourriture était suffisamment (ou trop) salée. « Mais le sel n'a aucune odeur, voyons ! » déclarait mon père avec juste raison. Ils avaient raison mais ils avaient tort, car ce qui m'intéressait, ce qui me préoccupait, n'était pas l'odeur du sel, mais le fait de savoir si ma nourriture était ou non salée, et certains mets changent légèrement d'odeur selon qu'ils sont salés ou non, comme d'ailleurs selon leur température — et je reniflais aussi mon assiette pour savoir si c'était trop chaud…

« Bonjour Mère.

— Qui c'est ? Un revenant ?

— Pourquoi… ?

— Tu viens pourquoi ? Pour m'embrasser ?…

— Bon… »

Et ils s'en vont. Fin de la visite.

Je descends à la cuisine et j'entends le Miserere d'Allegri. Miracle du Temps transmué en sons. Douceur infinie de la mort. Viens. Traverse l'éternité avec nous. Ta place est là. Secrète. Silencieuse. Bienheureux voyageur immobile. Un seul nuage dans le ciel, tout de lumière, de calme, de patience. Gamme de blancheur, souvenir du désir, sans douleur… Il est trois heures de l'après-midi, il faut que je fasse la vaisselle, et un bon gâteau aux pommes. Je me demande si Mozart aurait aimé mon gâteau aux pommes. 

[Journal*] mercredi 17 juillet 2002

 (Closerie, deux heures moins le quart de l'après-midi, cuisine)

Circé est là-haut, avec Mère.

« Un matin, l'un de nous, manquant de noir, utilisa du bleu. » (Renoir) La vie est simple comme une absence de couleur. L'un de moi, un beau matin, manquant de Sarah, baisa Judith… Un autre de moi, manquant durant une chaude après-midi de ses cuisses de nageuse, écrivit une page, et le lendemain une autre, et puis, sur ces pages, passa du noir au bleu, et puis du bleu à la présence, et puis de la présence à la syntaxe, et au détour des phrases franchit toute une année, d'un printemps à l'autre, d'un corps à l'autre. Comme la vie est simple quand on dispose d'un peu de silence. Et d'un peu d'absence. 

Hier, Paco a téléphoné, ici. Il est tombé sur Sylvain, a sans doute été surpris, a demandé à parler à Mère. Elle a refusé de lui parler. 

Je lui montre La Baigneuse aux cheveux longs. Elle s'endort.

[Journal*] lundi 15 juillet 2002

 (Cuisine de la Closerie, sept heures moins le quart du matin, concerto pour hautbois et cordes de Bach)

Mère m'appelle à six heures moins dix. J'entends une voix étouffée (plus qu'étouffée, sourde, grave, décolorée, inarticulée, comme sortie, mais si peu, de la ouate) : « Jérôme… Jérôme… » D'abord je crois rêver… Je me lève en quatrième vitesse, le cœur battant, et je me précipite dans sa chambre. « Qu'on me coupe la gorge ! Je suis en enfer ! » Je parviens à la réconforter, à lui faire prendre conscience qu'elle n'est plus à l'hôpital, qu'elle est près de moi et qu'elle n'a rien à craindre. Elle boit trois ou quatre gorgées d'eau et me dit : « J'ai résolu le problème de l'énigme… — Quelle énigme ? — Celle du poids qui pèse sur mes jambes. » J'enlève la troisième couverture, la plus lourde. Elle s'apaise un instant, puis j'entends : « La guerre… La guerre… » « Quoi ? » « Heidegger ! Heidegger ! — Martin Heidegger ? — Oui. Martin Heidegger ! Qu'est-ce qu'il vient faire là, celui-là ? » Je lui dis qu'elle a peut-être rêvé de lui, ou bien d'Hannah Arendt ? « Oui, je crois bien. Hannah Arendt… Qu'est-ce qu'elle vient faire là, celle-là ? » 

Épisode caractéristique, hier-soir, au chevet de Mère. Francette est là, Géraldine aussi. Je les avais laissées, mais au bout d'un moment, je remonte dans la chambre. Géraldine est à gauche, assise, elle caresse le dos de sa grand-mère, qui porte une montre ridicule, une montre rose. Francette est debout, à moitié hystérique, elle rit, elle se dandine d'un pied sur l'autre. « Elle me prend tout, elle a fouillé dans mon sac, a pris ma montre, et maintenant tu veux mon pantalon, hein ?! » Je ne comprends rien à son délire, ou plutôt je comprends trop bien… Je demande à Mère ce qu'elle veut ; elle ouvre de grands yeux un peu hagards. Ne répond pas. Ne répond pas parce qu'on ne lui en laisse pas le temps. Francette tient le crachoir, en hurlant presque : « Ben le pantalon ! Là ! Tu vois ? Elle veut mon pantalon… » dit-elle en prenant la ceinture à deux mains et en la tirant vers le haut, d'un mouvement grotesque. Je lui coupe la parole en regardant Mère : « C'est à Mère, que je parle, c'est sa réponse, qui m'intéresse ! » Elle continue à rire comme une cinglée, et à parler fort, mais j'ai parlé encore plus fort. 

samedi 1 juillet 2023

[Journal*] avril-mai 2003

 26 avril 2003 (Une heure et demie de l'après-midi, à l'hôpital de Rumilly, chambre 102)

Je suis à gauche du lit, assis sur une chaise verte. À ma gauche, la fenêtre devant laquelle se trouve une petite table beige à pieds métalliques. Il fait gris. Il n'y a aucun bruit, sauf celui de l'oxygène que Mère absorbe par les narines et celui de l'eau du chauffage. De temps à autre, quelques voix assourdies, une porte qui claque au fond du couloir. Le seul bruit qui retient mon attention est celui de sa respiration, qui est plus ou moins profonde, plus ou moins fluide. Parfois, des ronflements, ou des raclements liquides, comme si elle s'étouffait, et au même moment, son ventre (est-ce son ventre, ou ses poumons ?) fait un bruit sourd, rond et pourtant liquide, ou semi-liquide. J'écoute chacun de ces bruits, partition vitale. 

Parfois tout s'arrête, elle ne respire plus, elle ne remue plus du tout. Et puis elle tourne la tête vers moi, me tend la main gauche, qui réclame la mienne, muette, elle ouvre les yeux, me regarde, j'en suis certain, elle me voit, et me fait une esquisse de sourire, infime et gigantesque. Suis-je normal ? Il me semble que pour la douceur de moments tels que ceux-ci je pourrais donner ma vie. Son souffle est mon souffle. Son visage est mon visage. Je lui parle. Est-ce que je lui parle trop ? C'est possible ; il faut qu'elle se repose. Mais comment ne pas lui dire que je suis là, que je ne suis là que pour elle, que tout mon être et les quelques forces que je possède sont pour elle, uniquement pour elle. « Prends ma force, petite mère chérie, prends ce dont tu as besoin, je veux bien te donner ma vie s'il le faut absolument, pourvu que tu restes près de moi. » Je n'ai aucune hésitation. Malheureusement, je ne suis pas une force de la nature… Mais le peu que j'ai je te le donne volontiers. Qu'ai-je à faire de ces

— —

Mardi 29 avril, quatre heures de l'après-midi, hôpital, à droite de Mère. Elle a du mal à respirer. Je lui ai parlé. Lui ai lu le début du Cantique des Cantiques. Puis quelques vers de la Légende des siècles

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Mercredi 30 avril 2003, hôpital de Rumilly, quatre heures de l'après-midi. Elle est beaucoup mieux aujourd'hui. Elle réagit. Reste éveillée de très longs moments. Se fait comprendre. Me sourit. D'ailleurs l'infirmière brune qui sort d'ici m'a dit qu'elle lui avait souri aussi. Très fréquemment, elle tourne la tête à gauche pour vérifier que je suis là. Elle vient à l'instant même de le faire, et de me sourire. Elle voit que j'écris, je lui montre ce cahier. Elle sourit encore. Puis semble s'assoupir. Elle bouge ses jambes. Je la masse. Je soulève la jambe droite, celle qui est paralysée, par le genou, je fais des flexions, nombreuses. Bien sûr, elle ne s'en rend pas compte. Mon angine va mieux. Jean-Louis m'a donné un traitement de cheval (Vioxx, antibiotiques).

Je suis épuisé. Je m'endors… Il pleut, le tonnerre gronde.

Kundera : L'Ignorance, p. 127 : qui a raté ses adieux ne peut attendre grand-chose de ses retrouvailles. »

« (…) de sorte que la musique est devenue un simple bruit, un bruit parmi les bruits. » 

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Jeudi 1er mai 2003, hôpital, cinq heures de l'après-midi. Je lui apporté une branchette de lilas. Elle a souri, l'a prise et l'a portée à son nez pour en sentir le parfum. Plus tôt dans l'après-midi, je lui massais la jambe droite, quand j'ai senti tout à coup qu'elle la (me) repoussait avec beaucoup de force ! J'en ai parlé à Mangin au téléphone, mais je n'ai rien compris à ses explications.

Je suis fâché avec Valérie. Je la trouve vraiment culottée. Elle trouve le moyen, par trois ou quatre fois, de venir (ou de projeter de venir) à Rumilly, en mentant à son mari, à tout le monde, pour son plaisir, mais quand pour une fois je lui demande de venir pour m'aider à tenir le coup, elle refuse tout net, et pis que ça, elle me demande de ne pas le lui demander. 

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Vendredi 2 mai 2003. Hôpital de Rumilly, une heure moins le quart de l'après-midi. Je suis auprès d'elle depuis midi. Elle n'a pas montré beaucoup d'enthousiasme à me voir… Je lui ai fait respirer du lilas, mais elle n'a pas manifesté la joie que cela lui avait procuré hier. Elle est pessimiste et fataliste. Semble toujours dire : « À quoi bon ? » à tout ce que je lui dis ou montre. J'ai apporté un grand bloc de papier blanc et brillant et un gros feutre bleu. J'écris quelque chose sur le bloc, et je lui montre. Elle regarde attentivement, prend le bloc dans sa main, le fait tourner, regarde la page sous plusieurs angles… Mais c'est comme si elle déchiffrait une langue étrangère. Elle a l'air de faire un effort, de chercher à comprendre… puis elle paraît renoncer. Elle ne sourit plus comme hier mais elle a moins de mal à respirer. Sa main est sur la mienne. C'est toujours sa main, avec son alliance, ses ongles encore faits, je reconnais sa peau, sa douceur, je sens l'odeur de son corps, de son vieux corps malade, et cette odeur m'est précieuse. Le dessus de sa paupière gauche est jaune d'or. De temps en temps elle ouvre les yeux, les tourne vers moi et pousse un soupir en haussant les sourcils : « Tu es là, tu es toujours là. Mais à quoi rime tout ça ? » Quand je tousse, elle tourne la tête vers moi, l'air étonné et presque inquiet…

(Cinq heures du soir, hôpital)

Elle râle souvent, ne semble pas me reconnaître. Elle me regarde intensément, mais avec ce questionnement visible : « Qui es-tu ? » Qui es-tu, me demande ma mère ! Suis-je parti si loin, si longtemps, moi qui ne l'ai pas quittée depuis treize ans ? Suis-je parti sans m'en rendre compte ? Plus je la cherchais, cette mère chérie, plus je m'en séparais ? Depuis deux ans, je suis avec elle nuit et jour. Depuis ce printemps flamboyant, depuis Sarah, le premier hôpital, les urgences en pleine nuit, jusqu'à a deux heures du matin, le TGV qui casse son essieu, qui met neuf heures pour faire Paris Annecy. Sarah et moi dans la petite Opel Corsa, le violoncelle à l'arrière, sur l'autoroute, essayant de rattraper l'ambulance qui a pris un autre chemin. La nuit, les phares, quelques phrases, la main de Sarah sur la mienne. 

Depuis cette nuit-là, que s'est-il passé ? Pas grand-chose, en somme… Des journées entières près d'un lit. À gauche. À droite. Parlant. Lisant. Écrivant. Dormant. La plus belle part de ma vie dans ces lieux où l'odeur au début me soulevait le cœur. Il y a une semaine, à Annecy, pendant que j'attendais, debout près du lit, dans le couloir des urgences, j'ai pensé à cette odeur, de merde, de pisse, de corps vieux, fatiguée, suintant, pas très propre. Je respirais par petites goulées, juste ce qu'il faut pour ne pas vomir. Et puis, sans savoir pourquoi, j'ai laissé venir toutes ces odeurs en moi et ça m'a soulagé : j'ai aimé cette odeur écœurante mais douce, l'odeur du corps de ma mère. 

(19h20) Passage éclair (45 secondes) de Francette. « Elle a ouvert les yeux ? (…) Elle a froid ! » Etc. « Bon, j'y vais, puisque tu es là. » Sylvain a téléphoné il y a cinq minutes d'Annecy : « J'arrive. » On aimerait que ce soit vrai… 

——

Samedi 3 mai 2003. Hôpital de Rumilly, une heure de l'après-midi. Je tiens sa main gauche de ma main gauche. Elle est sur le dos. Pas de réactions aujourd'hui (pour l'instant). Hier matin, j'ai appelé Brigitte au secours : « Tu peux venir me voir quelques jours ? » « Oui, je viendrai lundi. » Hier-soir, j'étais ici, elle me rappelle : « Jérôme, je ne viendrai pas… « Etc.

Rien. Personne. Je ne peux compter sur personne. Ni Valérie, ni Brigitte, ni Anne, ni mes frères et sœur, personne. Au pied du mur, ils se défilent tous. Jean-Louis est venu hier-soir, mais c'était avant tout pour que je lui apprenne à se servir de Pro-Tools. Soyons juste : Anne m'avait demandé, le premier jour, au téléphone : « Tu veux que je vienne ? » J'ai hésité, n'ai rien répondu. Elle n'a pas réitéré sa demande. Et j'aurais trop peur qu'elle se défile, elle aussi… La seule que je n'ai pas appelée, finalement, c'est Sarah. Ce n'est pas tout à fait vrai. J'ai appelé un jour, suis tombé sur son répondeur, et n'ai pas laissé de message. Elle n'a pas jugé bon de rappeler…

Luc a appelé ce matin. Il est très gentil, ce Luc, mais il est trop abstrait pour moi. Je ne crois ni à la philosophie, ni à la littérature, dans ces moments-là, juste au concret, aux actes. La présence, la parole incarnée, les gestes vrais. 

Le petit klaxon régulier des appels aux infirmières. Sa main sur la mienne. Le bruit du chauffage. (Raphaële vient d'entrer)

——

Mercredi 7 mai 2003. Hôpital, 15h25, déjà !

Hier-soir, étrange moment, ici, avec Raphaële et Mère. Dans le noir. Jusqu'à neuf heures et demie…

Elle venait de m'envoyer ce texto étrange : « Attention danger… » Elle est arrivée, vers vers huit heures et quart. J'étais en train de pleurer, la tête dans le lit, désespéré. Elle a ouvert la porte, s'est glissée sans bruit jusqu'à moi, très vite (elle a souvent cette manière de glissement, elle frôle le sol…), m'a tendu son visage, que j'ai embrassé. Puis je crois qu'elle m'a tenu brièvement dans ses bras, pendant que je disais : « C'est trop dur, je n'en peux plus ! » en pleurant. Je revois bien son regard, elle était émue, tendue. Un bref instant, j'ai senti qu'il y avait une hésitation dans son corps : comment me toucher, comment me prendre dans ses bras ? Son visage presque dur trahissait ce désarroi, le déplacement de son être vis à vis de moi. Elle sentait que les deux corps que nous avions eus jusque là lors de nos rencontres étaient absents, faisaient défaut, dans cette pénombre, mais elle ne savait visiblement pas par quoi les remplacer. Je l'ai trouvée courageuse : elle m'affrontait sans filet. D'autant plus qu'il n'y avait eu aucun échange entre nous, ni verbal ni écrit, depuis le texto qui, plus j'y pense, ne peut s'interpréter que d'une seule manière. Quand j'ai écrit : « J'ai très envie de flancher… » elle a manifestement compris : « J'ai très envie de me laisser aller à tomber amoureux de vous. » Ce qui est, dans le contexte, à la fois assez surprenant et très naturel. 

Les aides-soignantes voulaient la changer de côté, alors qu'elle dort si bien : je m'y suis opposé, par deux fois, il faut dire avec l'aide et l'approbation d'Elisabeth, l'infirmière, qui, décidément, m'a pris un peu sous son aile. Quand nous sommes sortis d'ici, hier-soir, vers 21h30, elle quittait son service, et a discuté très gentiment avec nous, sur le parking. Elle a vu mon désarroi : « Vous partez en vacances après-demain ? » lui ai-je dit sur un ton catastrophé. 

vendredi 30 juin 2023

Bribes retrouvées

Elle avait les ongles des pieds jaunes, on aurait dit qu'elle tenait ses cigarettes entre ses orteils.

« Pas de chance, c'est hier que je n'avais pas de culotte. » 

Maintenant elle parle et se branle avec une belle générosité. 

Il faut absolument que je demande à V. de ne plus utiliser l'expression « derrière » à la place de « après ». 

Autant je trouve le mot popotin ridicule, autant j'aime le mot derrière

Le string est finalement un accessoire de femme mariée. 

Cinq milliards d'oiseaux passent au-dessus de nos têtes indifférentes.

« Mes seins sont tout à vous. »

(Café Beaubourg) Il voulait visiblement savoir si Valérie et moi étions ensemble, mais par qui était-il intéressé ? 

Les vrais magnanimes (par générosité) sont rares. La plupart le sont par bêtise, par manque d'imagination, et, finalement, par égoïsme.

Aller dans le sens de ceux qui nous lisent, c'est bien plus dégoûtant que de dire à une femme qu'on veut mettre dans son lit qu'elle est intelligente. On n'a même pas l'excuse du sexe.

Pour apprendre, il faut savoir déjà ; pour lire, il faut savoir lire ; pour vivre, il faut savoir vivre. C'est pour la mort, que ça m'inquiète.

— Pourquoi ça ne finit jamais ?

— Parce qu'il y a rien plutôt que quelque chose.

Autiste autrice, en piste ! Avec tes roues motrices et tes moues d'artiste, viens poser ta matrice de portraitiste réformatrice et cubiste, viens faire la lectrice nudiste jusqu'en nos tristes solstices impressionnistes. Tu seras la soliste sans cuisses de l'injustice hédoniste, je serai ton saxophoniste factice, et nous danserons le twist, prémisse fataliste d'un caprice de syndicaliste au supplice.

– Et là, il a mis ses doigts dans mon sexe, Commissaire !

– N'importe quoi ! J'y ai pas touché son sexe, genre, j'y ai juste palpé le genre ! Pour voir !

J'ai un con sur le bout de la langue (comme d'autres ont un nom). 

Mais ne te plains pas, ne te plains jamais d'avoir du désir, un vrai désir, pour une femme ! Ce n'est pas donné à tout le monde. 

« Tu veux quoi, qu'on baise pour te permettre de finir ton bouquin ? »

Quand je l'ai rejointe, elle était assise sur un banc de la place du Marché Sainte-Catherine et lisait : Maigrir sans régime, ses lunettes de soleil sur le haut de son crâne. 

Sarah, c'est une question : comment faire tenir ensemble un sucre-d'orge et une plante carnivore. 

La vie commence. Je suis sur un chemin de pierres, et j'ai la passion du tact. 

TGV sous la pluie, quatre heures de l'après-midi, lumière de Pâques. Soulevez une pierre, puis deux : l'odeur vient. Comme une poitrine de femme, tiède, qu'on n'a pas vue depuis quelques jours. Conversation silencieuse à l'intérieur. (Mon cheval noir, entre mes cuisses.) Aller très vite sans un mouvement ; les rails d'ébène, poreux, délicats dans leur fermeté de fruits verts. Les bras comme ceux d'un somnambule, rêve d'oiseau. Petite sérénité douçâtre. Lorsque je me relève du lit, les bruits des autres, revenus comme une soif familière. 

(Je me rasseois à côté d'elle, sur le lit. Elle ronfle doucement…)

Cette nuit-là, tu avais monté l'escalier, dans le noir, disant doucement mon prénom, apeurée. Un instant auparavant, un bruit qui n'existe pas m'avait réveillé : terreur du silence, alors. (Le feu de l'oubli est dans son regard retourné.)

Autour des choses, les choses, dans leur ombre. Tu m'appelles doucement, sans ouvrir les yeux, ton index gratte le drap. Ces petits riens, comme des étincelles de granit posées sur le silence… 

Il y a un conflit violent entre la bouche et le con. On ne peut pas en même temps donner la vie et dire la vérité.

Il arrive que les choses arrivent, mais c'est uniquement pour nous prouver que l'inverse ne pouvait pas arriver.



jeudi 29 juin 2023

[Journal*] mardi 2 juillet 2002

 (Rumilly, cuisine de la Closerie, 8h)

J'ai été interrompu par R., qui est venue dans la chambre de Mère, après que j'aie vu Camus…

Sylvain est venu (vers trois heures, alors qu'il m'avait dit une heure…) ! Francette est passée, vers cinq heures, et elle est repartie aussitôt, Dominique est arrivé à huit heures moins le quart et est reparti à huit heures et quart. 

Le flasque et la pute

« Est-ce qu'on ne pourrait pas dire que les émissions culturelles aident les gens à vivre ? Est-ce que ça ne pourrait pas être une définition [de la culture] ? » Ah ah ah ! C'est du pur France-Culture, ça ! Société du Sympa à fond.

Denche, Duchâteau, Camus, Suzanne, Richard… Trois femmes, deux hommes. 

Mère au téléphone, à l'instant (9h50) : « C'est un supplice ! C'est long ! » Il paraît qu'une aide-soignante (ou infirmière) lisait tranquillement ce qui était écrit sur la carte postale de Nana…

« Est-ce que le Dr Duchâteau est là ? — Oui, ELLE est là ! » me répond la fille à l'accueil des urgences. Et, au cas où je n'aurais pas bien pigé : « C'est une femme ! » Et si je lui dis que je veux voir (le Dr) Suzanne, elle va me répondre que « c'est un homme » ? Bientôt, on ne se comprendra plus nulle part. 

D'ailleurs, Sylvain, à qui j'explique pour la quatrième fois l'hyponatrémie de Mère, me coupe brutalement par ces mots : « Je n'ai pas compris ! »

(Place du Révérend Simon, une heure moins le quart)

Vu Camus hier-soir, donc, puisque Suzanne a fichu le camp alors que nous avions rendez-vous. Lui penche plutôt pour une explication d'ordre endocrinien. Puis R. a frappé (très doucement) à la porte de la chambre. A parlé deux minutes avec Mère puis m'a entraîné vers le bureau. Où, bien entendu, Camus n'a pas manqué de nous prendre la main dans le sac, si j'ose dire, non sans quelques allusions dont je ne suis pas certain d'avoir bien saisi le sens. « Il est bête ! » me dit R., en bafouillant, se rasseyant en face de moi. Il a pu ne pas très bien prendre le fait que je demande à parler à un médecin qui ne travaillait même pas ce jour-là alors qu'il venait à l'instant, lui, de m'accorder une entrevue. 

La Kiné arrive.

Je viens d'appeler R., et Mangin doit me rappeler, c'est pourquoi je suis dehors, en face de l'hôpital, devant la cure. 

R. ne savait pas qu'on avait stoppé la restriction hydrique. Elle a eu l'air surprise. 

« Toutes nos allusions tombent toujours à plat. » (RC, in Du Sens, p. 139) C'est en effet souvent à cette occasion que l'on s'aperçoit du manque de culture de l'autre. Combien de fois Jacques a-t-il dû éprouver ça avec moi !

(14h) Mère a mal chaque fois qu'elle urine ! Y aurait-il en plus un problème urinaire, ou rénal ? Ses mains sont rouges ! Je l'ai signalé à la jolie infirmière dont je ne sais toujours pas le prénom, il y a une demi-heure. 

Ma mère gît, près de moi, à ma droite. Est-ce qu'elle est un peu là, beaucoup là-bas ? Qu'elle soit déjà ailleurs ne fait aucun doute. Mais elle revient sur elle-même, parfois, elle se retourne, et m'aperçoit. Elle se trouve dans cette zone de temps qui sépare tant bien que mal les morts des vivants. Elle semble hésiter. « Je suis avec mes morts » était une phrase qu'elle prononçait déjà souvent, auparavant. Elle préparait le terrain. Maintenant que par instants elle les côtoient vraiment, elle semble plus regretter la vie, sa vie, son être-ici, près de moi, elle semble comprendre que malgré toutes les imperfections et les duretés de l'amour, son prix est inestimable. Juste avant la mort, il doit exister un moment, forcément bref, où l'amour est présent. Où il est ici. En plein. Où il ne fait qu'un avec celui qui le ressent, ou le donne. Durant la vie, il est toujours au-delà, c'est un horizon.

Toujours pas de médecin pour le sang dans les urines. Je vais voir le Dr Denche, qui me “rassure” : C'est certainement d'origine traumatique, il ne faut pas s'inquiéter. — Si, justement, je m'inquiète, et j'aimerais que vous veniez voir… — Vous avez raison de vous inquiéter trop, mais cela ne servirait à rien que je vienne voir, nous allons faire des examens. — Quand ça ? — On va lui mettre une bandelette. » (Elle se trouve à douze mètres de la chambre.) Pendant qu'elle me parle, elle est penchée sur le bureau, debout, ne relevant la tête qu'à des rares moments, avec un sourire crispé. Cette position me permet de voir un beau décolleté, et des seins bronzés. Ma réputation étant déjà faite, et depuis longtemps, je tourne les talons, furieux, ce que je regrette aussitôt. 

Mère me téléphone à huit heures et demie, pour me dire qu'elle a 14-9 de tension. Elle est calme, on n'arrête pas de se dire au-revoir. 


mercredi 28 juin 2023

[Journal*] dimanche 30 juin 2002

 (Hôpital, une heure de l'après-midi)

(37,8°. 17/10. 62 puls./mn)

Je suis sur la chaise, à gauche du lit. Mère s'endort. Elle n'a pas mangé à midi. C'est un peu de ma faute parce que le médecin (Florence Richard) est venue me chercher alors qu'elle venait de commencer. J'ai parlé avec elle une bonne heure. C'était, contrairement à ce que j'imaginais, très instructif et réconfortant. Elle m'a tout d'abord parlé de l'état médical de Mère et elle n'est pas si inquiète que ça. (Par contre, elle m'a confirmé que l'hyponatrémie avait bien été provoquée par le Moduretic, qui est un diurétique… Elle a ajouté qu'avec un taux de 110, comme c'était le cas mardi 18, elle aurait pu convulser !) Et puis surtout, elle m'a fait parler de la situation familiale, et j'ai très nettement vu qu'elle comprenait très bien la situation. J'ai même eu l'impression qu'elle avait dû vivre quelque chose d'approchant, pour sentir les choses avec autant d'acuité. Elle a arrêté le Séropram (l'antidépresseur prescrit par R.) car selon elle il aggrave la confusion (?). Elle ne veut pas lui donner trop de médicaments, par peur des conséquences, et elle a l'air de bien connaître son métier. Elle a confirmé qu'il fallait aller très lentement dans la remontée du sodium, qu'il fallait faire très attention. C'est l'avantage d'un médecin qui a l'habitude des personnages âgées, il sait que leur métabolisme ne se comporte pas comme le nôtre. (Elle est gériatre aux Cèdres, une maison “long séjour” à Rumilly.) Elle a l'air d'avoir l'esprit clair. Plus clair que R., même si elle est beaucoup moins sympathique ! Froide et sèche, complexée, mais bon médecin, ai-je eu l'impression. 

Dans les “délires”, je trouve qu'il faut distinguer deux classes (au moins) : la “petite chanson” (c'est le cas, actuellement) et la plainte douloureuse. L'autre jour, je parlais de ça avec R., lui disant : « Elle souffre ! » Et elle me répondait : « Je ne crois pas, non, c'est une “petite chanson”, de la même manière que les enfants parlent tout seuls, le soir, seuls dans leur chambre, pour se rassurer. » Là, aujourd'hui, à l'instant, je comprends ce qu'elle veut dire, et même je crois bien l'avoir expérimenté : cette espèce de litanie, de mots qu'on laisse sortir, comme un chapelet de sons, articulés, mais finalement pas si importants que cela, et qui soulagent, ou plutôt, qui contribuent à nous inscrire dans le présent — croyons-nous —, quand celui-ci semble nous faire faux bond. C'est une mélopée, douce, tranquille, un peu arythmique, inaccentuée, comme une pommade sonore. Alors que la Douleur, elle, est marquée, accentuée, éminemment rythmique, au contraire. 

Elle s'est rendormie. Entre deux sommes, elle revient toujours à une sorte d'ancre topique : « Je suis sur la place de l'église, et je t'attends, il est onze heures du soir. » De quelle église parle-t-elle ? Rumilly ? Porto-Vecchio ? Zicavo ? Paris ? 

La géographie de ma mère : Porto-Vecchio, Zicavo, Marseille, Grenoble, La Rochette, Rumilly, Jérusalem… 

Pascal : « Quand je lis trop vite, je ne comprends pas. Quand je lis trop lentement, je ne comprends pas non plus. » Comme j'ai ressenti cela, lisant À la Recherche du temps perdu !

Nana nous envoie une carte de Corse : « La maison est merveilleuse, spacieuse, fleurie, ouverte sur le golfe de Lava, à 15 km d'Ajaccio. Le plus appréciable, c'est encore la diversité des parfums dont je sais que tu y es, Mère, très sensible. Je pense à vous. »

(Hôpital, quatre heures de l'après-midi) 

Elle délire à nouveau. « J'ai encore besoin d'aller à la selle, de boire, jusqu'à la fin de mon verre… » Je ne peux pas lui donner à boire !

Les aides-soignantes arrivent, la mettent sur la chaise percée. L'odeur me chasse de la chambre. C'est idiot qu'un détail comme celui-là m'interdise, par exemple, le métier d'infirmier. J'ai beaucoup d'admiration, et même un peu d'envie, pour les gens qui travaillent dans les hôpitaux. Contrairement à ce qu'on pourrait penser, depuis six mois, n'étaient les souffrances de ma mère, j'ai énormément aimé côtoyer infirmières, aides-soignantes, médecins. J'ai toujours eu un rapport privilégié avec les médecins, et cela se confirme. Le rapport au corps malade est quelque chose qui me passionne. 

Je rentre un instant dans la chambre. Elle est sur le pot, le visage très rouge, marbré, les bras ballants, le long du corps. J'ouvre la fenêtre en grand, j'augmente la puissance du ventilateur. Elle me parle de son « petit ange blond » (Angélique), mais le confond avec quelqu'un qui venait « faire tout le travail au jardin », « comment s'appelle-t-il, déjà, je ne m'en souviens pas ». Je vais sortir, j'ai envie de vomir. « Est-ce que tu as fini ? » « Non, je n'aurai jamais fini ! »

F., avec sa délicatesse habituelle, traduit cela par « Délire pipi-caca et religieux » (sic). Ce n'est pas complètement faux, mais quand elle me dit ça, avec le sourire béat de celui qui fait un bon mot à la fin du repas, j'ai une envie folle de lui coller ma main dans sa face d'astéroïde ramolli. Son fiston est près du lit, il tient la main de ma mère, un peu impressionné tout de même par l'odeur diffuse de la mort. Eh oui, même à l'heure du Tout-Festif, dont il est l'un des représentants les plus significatifs, il existe encore — quel scandale ! — des vieux qui chient devant vous en vous parlant du Christ ! 

Mère : « Pourquoi F. ne venait-elle pas me voir, à Rumilly ? » Un ange passe… Puis le Festif trouve une brèche : « On était en Corse, Mamie ! »

Elle me parle du cimetière : « Ma tombe est toute délabrée, va au cimetière maintenant ! » « Non, je n'en ai pas envie, je reste près de toi, dors ! » « Non, cette nuit, tu ne pourras pas rester près de moi, tu n'en as pas le droit, tu vas devoir aller à la maison, qui est toute délabrée, comme ma tombe ! » « Si tu continues à dire ce genre des bêtise, je vais écrire dans le couloir ! » Je me fâche un peu. Elle s'arrête net. Je lui ai mis un gant humide sur le front. Elle a dormi quatre minutes, puis ça a recommencé. « C'est pas la peine ! » « Je sais que tu vas me dire ça ! » C'est pas la peine est sa phrase fétiche, celle que depuis douze jours j'ai dû entendre au moins trois cents fois. Tout ce qu'on peut lui dire est aussitôt retourné, mis en doute, non, mis en doute n'est pas assez fort, chaque assertion est aussitôt taxée de mensonge. Elle se trouve dans une spirale, ou dans un cylindre dans lequel toutes ses paroles se répercutent contre les parois, en échos renversés et grimaçants. Elle sait, évidemment, que ce qu'elle dit est faux, ou n'a aucun sens, je sais qu'elle le sait, elle m'en a donné la preuve de nombreuses fois, mais c'est plus fort qu'elle, la pente est raide et glissante. Elle se laisse glisser. Peut-être que l'absence de sens est plus douce que le Sens immense et opaque qui approche à toute vitesse ? Sans doute aurai-je la même attitude quand le moment sera venu. Délivrance ? Est-ce que ceux qui la sentent venir désirent tout simplement prendre un peu d'avance ? Est-ce une forme d'impatience ? Dans quelle prison se trouve-t-elle ? Elle me demande sans cesse : « Enlève-moi ce carcan ! Mon chéri, je t'en supplie, ôte-moi ce carcan ! » Les vêtements, le dentier, la couche, les pantoufles, les bas de contention, toutes ces choses deviennent des êtres qui prennent leur autonomie, et en même temps, Mère ne se sent plus constituée que d'eux, elle ferme les yeux continuellement et son monde, ou plutôt son être (les objets de son monde) parle ; il y a moi (« mon chéri »), le dentier, la « protection », les bas (ou les bandes), les pantoufles, nous sommes comme la ceinture d'astéroïdes de Saturne, parfois notre orbite se rapproche de sa conscience, parfois s'en éloigne, mais le mouvement est réglé, on n'échappe pas aux lois de l'Univers. Mais depuis peu, depuis hier, en fait, ou avant-hier, elle a trouvé un moyen d'échapper à cette prison : elle me parle du Démon. Je lui dis par exemple : « Mais non, regarde, cela ne fait que quatre secondes que tu viens de boire ! » et elle me répond : « Non, cela fait quatre années, les secondes ne comptent pas pout Lui ! Il est là… » Et bien que je la contredise immédiatement, je ne peux pas m'empêcher de penser qu'elle a sans doute un peu raison. Quelle est cette force qui l'éloigne de sa Foi ? « La confiance dans le Seigneur » était jusque là son talisman, son chant du matin et du soir, son Angelus, et il semble l'avoir abandonnée, pourquoi, sinon devant la présence intense d'un mal, d'un malin ? 

« Ouvre les yeux ! », lui dis-je rudement, « regarde le ciel bleu, il fait jour, il fait beau, ne reste pas dans la nuit, tu entends ma voix, tu entends mon amour, tu n'as pas le droit de rester dans les ténèbres ! » « Non ! C'est une prison » me répond-elle, et je pense qu'il y a une semaine à peine, elle me récitait encore le poème de Verlaine :

La ciel est par-dessus le toit, 

Si bleu, si calme ! (…) 

Et le ciel est bleu, calme, l'air est frais, ce matin, tout est calme, mais je pense que depuis au moins deux heures elle est réveillée, et m'appelle, et pense que je l'abandonne ! 

Hier encore, elle m'a dit : « Toute la nuit je t'ai bercé, j'ai chanté cette vieille chanson, tu sais, pour moi elle parle de toi, tu es sur mon cœur, tu dors, et je chante doucement, mon fils, mon chéri, tu es contre moi, sur mon cœur, mon petit Samuel, mon agneau, si tendre, si sensible, mon grand bonheur, mon poète, fais-moi encore entendre cette prière de Mozart ! »

« Un soir fait de rose et de bleu mystique… »

Je viens de lui parler au téléphone. Elle m'attend. Je me dépêche… À tout l'heure, Journal…

(Hôpital, midi et demie)

J'ai croisé le Dr Suzanne, mais je n'ai aucune envie de lui parler, après ce que j'ai entendu dire de lui. Mère me dit : « Il est vieux, il devrait être depuis longtemps à la retraite ! »

Elle a mangé un peu de purée et du yaourt. Elle a froid, m'a demandé de fermer la fenêtre, d'arrêter le ventilateur, et de lui ajouter une couverture ; ce qui fait que je suis en train de cuire. Mais pour l'instant elle est relativement calme, et somnole légèrement. J'ai réécrit à JM.

Il est tout de même incroyable de constater que dans cet hôpital ils ne se donnent même pas les moyens d'assurer le suivi de leurs prescriptions. Il lui interdisent de boire plus d'un demi litre d'eau par jour, mais personne ne se soucie de savoir si cette prescription est respectée. Deux fois (hier et aujourd'hui) que j'en parle à tous les infirmiers et aides-soignantes que je rencontre, mais à part Régis (qui a collé une étiquette une étiquette sur la carafe d'eau (carafe d'eau qui a été changée, d'ailleurs, ce qui fait que l'étiquette a disparu du même coup…)), tout le monde s'en fout, ou bien « ne voit pas ce qu'on pourrait faire » ! 

Le mal que m'a fait la kinésithérapeute (qui est pourtant fort gentille) en disant, il y a quatre jours, à ma mère qui s'affaissait sur son déambulateur : « Vous avez fait du théâtre, Mme Vallet ? — Non. — Parce que je trouve que vous êtes une bonne comédienne, vous avez des dons ! » Ma pauvre mère était effondrée, terrassée de faiblesse et de découragement, petit morceau de cristal en équilibre instable… 

Je lui lis La Cavale, d'Auguste Barbier. Elle me dit : « Oui, c'est de Victor Hugo. » « Non, ce n'est pas de Victor Hugo, c'est d'Auguste Barbier. » « Non, ce n'est pas… » Etc. 

« Où l'Indécis au Précis se joint. » Là où l'indécis au précis se joint, à ce point-là, en effet, jaillit souvent la vérité. Mais il faut entendre la séquence entière : « Rien de plus cher que la chanson grise / Où l'Indécis au Précis se joint. » Mère a entonné une chanson grise, depuis deux semaines, où quelques précisions intangibles flottent dans un flot furieux d'indécision. Chaque chose est combattue par son contraire, immédiatement. Elle doit chercher une brèche, un passage… Son salut. Son secret. Sa délivrance. 

À l'instant où j'écris ce mot, elle se réveille et m'attrape la main. « Je te vois, je sais que tu es là. » Je ne réponds rien. Je pose ma main sur son front, qui est frais. (Il est deux heures moins vingt.) Elle se rendort, la bouche ouverte. Ma mère a chanté toute sa vie. Aujourd'hui, la couleur a abandonné son chant. 

Je pense subitement à R. Qui a dû penser à moi durant ces deux jours. Elle ne comprend pas, c'est certain, mais elle n'est pas indifférente. « J'aime beaucoup votre manière de jouer du piano. C'est… sensible ! » Bon… On se contentera de ça. 

L'histoire que m'a raconté Jacques, hier, est vraiment extraordinaire ! Le type va rejoindre sa maîtresse le matin du 11 septembre. Il débranche son portable, baise, puis rebranche son portable après que les Twin Towers, dans lesquelles il a son bureau, se sont effondrées. Sa femme l'appelle sans arrêt, et finit donc par le joindre à ce moment-là : « Mais… Tu es vivant !? Où étais-tu passé ? — Ben quoi, je suis au bureau, là ! » Ils ont divorcé. Quelle ingrate !

[Journal*] samedi 29 juin 2002

 (Rumilly, dix heures moins cinq du matin, cuisine de la Closerie)

Ce que ma mère ne m'avait pas dit, c'est que Marie-Françoise avait appelé le jour où je le lui avais demandé. Mère n'a pas voulu lui parler, hier-soir. Elle faisait sans cesse un geste terrible de la main droite… Et quand j'ai pris le téléphone pour pour dire au-revoir à Marie-Françoise, elle s'est mise à dire, de plus en plus fort : « Arrête ça ! Arrête ça ! » J'ai dû raccrocher précipitamment car elle commençait à s'agiter vraiment. C'était terrible, mais je ne peux pas lui donner complètement tort. 

En revanche, deux de ses amies sont passées, Bernadette Viollet et Germaine Rosset. Elles sont adorables. 

(Hôpital, 19h15)

Le médecin du week-end, le Dr Florence Richard, passe à l'instant à côté de moi, avec un plateau-repas. Pas un sourire, rien qui indique que nous nous sommes parlé il y a trois heures. Elle doit avoir le zygomatique coincé : cette fille est immédiatement antipathique, on sent son agressivité rentrée au premier échange de regard. Elle a peur des autres.

Mais je suis content, ravi, même. Mère, qui était au plus mal à midi, et jusqu'à quatre heures, est adorable, ce soir, souriante, aimante, tendre. Elle m'a beaucoup parlé. Je lui ai donné à manger. (Elle n'avait pas mangé depuis hier matin.) Elle est reposée, calme, la peau fraîche. Quand elle commence à dire du mal de ses enfants, c'est qu'elle va mieux. 

Elle me dit : « Tu sais, j'ai menti à JM. Il me demandait qui je préférais, je lui a répondu que souvent on préfère les aînés et le benjamin. Je n'ai pas osé lui dire que c'est toi que je préfère. » Elle est merveilleuse de tendresse, elle prend ma main, me regarde dans les yeux, en silence, sans ciller, avec un regard plein d'amour, un regard d'une douceur que je n'oublierai jamais. Elle met tout, dans ce regard. Tout ce qu'elle est. Et tout ce qu'elle veut me donner. Et cet immense amour se voit, il est là, palpable, dans une sorte de fraîcheur étonnée, douce et intense à la fois. Je me dis que j'ai une chance incroyable d'avoir été là à ce moment-là — au bon moment. 

mardi 27 juin 2023

[Journal] mardi 25 juin 2002

 (Rumilly, 8h, cuisine)

Dimanche soir, à la télé, La Jeune Fille et la mort, de Polanski (nous avions été le voir au cinéma, Anne-Sophie et moi). Le moment de ce film : celui où Paulina vient d'attacher à une chaise son tortionnaire, le docteur Miranda, et se débarrasse de sa culotte pour la lui glisser dans la bouche, en guise de bâillon. Cette scène est très courte, Paulina se dépêche, elle vient de l'assommer, elle veut finir avant qu'il ne se réveille. Elle a une demi-seconde d'hésitation, un bref moment où elle se pose cette question : où trouver un bâillon, ou plutôt, qu'utiliser comme bâillon ? Ça va très vite, et pourtant on a tout le temps de voir cette question dans son esprit, et, quand elle glisse les mains sous sa jupe pour retirer sa culotte, on n'a pas encore tout à fait compris ce qu'elle fait. Lorsqu'elle lui ouvre la bouche pour y mettre la culotte (la culotte qu'elle portait encore une seconde plus tôt), on pense tout de suite à l'odeur. Empêcher quelqu'un de parler avec le vêtement le plus intime… lui offrir, à lui, son odeur la plus secrète… la lui mettre en bouche… le suffoquer d'intimité… celui qui l'avait violée, cette intimité… « Je veux que tu parles, que tu racontes ce que je n'ai jamais eu la force de raconter, mais, avant, c'est ma propre odeur qui va te clouer le bec. » 

Il a fallu que je voie ce film deux fois pour que cette scène me saute au visage. En principe, ce sont les hommes qui mettent leur odeur dans la bouche de la femme… Pour la faire parler ? Ou pour la faire taire. 

Edwige, sur la scène du Showgirls, fin des années 80. Ses cuisses noires écartées, elle regarde la salle, souriante, elle dévisage lentement chaque spectateur. De sa chatte dépasse un petit bout de tissu blanc, très blanc sous la lumière noire. Je suis en train de me dire : c'est toujours sur moi que tombe ce genre de connerie ! Son regard s'arrête au deuxième rang, j'essaie de continuer à sourire. Puis elle fixe son ventre, on le voit qui se soulève à intervalles réguliers, et ses fesses, un peu écrasées sur le sol de la scène… Elle relève les yeux vers moi, penche la tête sur la gauche, et d'un petit geste, me fait comprendre que c'est moi qui vais devoir venir chercher la culotte. Sans utiliser les mains. Elle est appuyée sur ses coudes, et quand je monte sur scène, je la vois qui regarde les autres hommes dans la salle, d'un regard très calme et panoramique. Je m'approche, on entend l'ouverture de Cosi, et, en faisant claquer ses dents, elle m'indique comment je dois m'y prendre. Je suis obligé de me mettre quasiment à plat-ventre, je pose mes mains sur ses cuisses mouillées de transpiration. « Allez, Chéri, tu ne risques rien ! » Ses larges seins retombent un peu sur les côtés, elle est magnifique, j'oublie tout, le ridicule de la scène dont je suis l'acteur malgré moi, les types derrière moi, soulagés et jaloux, je me concentre sur cette chatte, à dix centimètres de mon nez, je suis envahi d'odeurs, je dois être tout rouge, je ne sais même pas si je bande, mais j'ai tout de même le courage de relever les yeux vers son visage, et de la voir m'encourager avec un sourire qui me paraît tendre. Puis j'y vais : ralenti, arrêt sur image, arrêt sur odeur, le blanc sort du noir, sort du rose, millimètre par millimètre, malgré la musique, j'entends tout de même, ou je l'imagine, le bruit de la culotte passant les lèvres, j'arrive à la portion de tissu qui est mouillée, gorgée d'odeurs fortes, Mon Dieu que c'est bon, je ralentis encore, la pellicule va fondre, je sens que ça s'impatiente derrière moi, j'entends des commentaires dont je ne comprends pas le sens, je me mets à penser au SIDA, j'imagine expliquer la scène à mon médecin : « Mais quel genre de rapport à risques ? — Eh bien… » On ne parle pas la bouche pleine ! On m'applaudit, je retourne m'asseoir, mais auparavant, Edwige m'a embrassé, elle a collé ses lèvres, juste un peu trop longtemps, sur les miennes, et là je sais que j'ai vraiment bandé. Tout le monde l'a vu mais ça m'était complètement égal. 

[Journal*] mercredi 26 juin 2002

Scanner à Annecy prévu à 14h. On lui interdit de boire (et de manger) toute la journée jusqu'à ce qu'on se trouve à Annecy (15h) en face du praticien : « À chaque fois on leur explique ! Mais bien sûr qu'elle peut boire ! »

Journée extrêmement pénible : une des pires pour Mère. Elle hurle pendant deux heures, de retour à Rumilly, jusqu'à ce qu'elle s'endorme. 

— Seropram. Neuleptil. Tiapridal.

(Rumilly, cuisine, 8h)

Elle tremble, elle a peur, elle m'appelle au secours. R. vient lui prendre la tension : 20-12. C'est énorme. Elle lui donne un anxiolytique et un sédatif. Je vais discuter avec elle dans son bureau. Je reste presque une heure.

Ça y est, elle aussi entonne le discours psy ! Ne vous laissez pas bouffer, etc. J'essaie de lui expliquer. Je vois bien que je lui suis sympathique, elle prend toujours énormément de temps pour parler avec moi, elle se renseigne, tout ça l'intrigue, elle me fait, l'air de rien, un peu de charme, ses avant-bras bronzés et assez poilus me plaisent beaucoup. Il faut imaginer : la fille, encore jeune, jolie, déjà médecin à l'hôpital dans une petite ville de province, donc tous les attributs de la réussite sociale, de la sérénité sociale, d'ailleurs ça y est, on parle piano, elle en a fait «  huit ou dix ans », comme tout le monde, elle rêve d'avoir « un queue » !, son regard brille, je suis sûr que ce soir elle va rentrer (bonjour chéri, bonjour chérie) et mettre un disque de Chopin (les scherzos ?) avant d'aller sous la douche… 

(Hôpital de Rumilly, sept heures moins le quart du soir)

Mère est à nouveau folle ! Elle a été insupportable toute la journée, Je suis allé avec elle au scanner, je suis resté près d'elle le plus possible, mais à aucun moment elle ne m'a souri ni ne m'a dit un mot gentil. Tout ce que je fais (je dis « je » mais je devrais dire « on ») est mal, à côté, inutile, ou néfaste. Je l'entends hurler de l'autre bout du couloir, c'est atroce ! Quand je vais vers elle et que je la prends dans mes bras, elle me repousse en me disant : « Ça ne sert à rien ! » Je lui demande : « Tu veux que je parte ? » Elle répond : « Je veux que tu restes ! » « Eh bien alors je reste près de toi. » « ÇA NE SERT À RIEN ! » crie-t-elle. C'est à devenir fou. Elle ajoute même, au cas où je n'aurais pas compris : « Je n'ai pas besoin de ta présence, tu es comme les autres ! »

[Journal*] lundi 24 juin 2002

 (Rumilly, 10h)

Il faut parfois regarder la saloperie en face.

(Deux heures moins vingt, hôpital de Rumilly)

Je suis à côté de Mère, qui ne peut s'arrêter de parler. Elle est perdue. Dès que je ne suis pas là, elle pleure, comme un enfant. Et — pour une fois — elle se plaint, la plainte lui arrive à la bouche, lui arrive trop, même, les mots se pressent, se bousculent, elle en bafouille, elle rit, elle pleure, elle me raconte trois ou quatre histoires à la fois. Elle me dit qu'elle veut dormir, mais ce qu'elle a sur le cœur est trop pressant, trop brûlant, il y a urgence, elle le sent, et je ne le sais que trop… 

Sylvain a appelé, sur ces entrefaites, vers une heure et demie, comme si de rien n'était (« j'ai beaucoup de travail », « enfin, j'aurais pu appeler », « mais elle est délirante ! »). Moi je réponds que non. Le délire, c'est qu'elle dise les choses qu'elle a sur le cœur, que ça sorte, ainsi, sans apprêt, sans précaution… Quoi, notre mère se mettrait-elle à parler ? Tout simplement PARLER ? Elle, la muette ? Celle qui garde ses douleurs enfouies au plus profond. Mais quelle horreur ! Quelle faute de goût ! Et parler de quoi, dites-vous ? D'argent, d'égards, d'abandon, de misère, de grossièreté, de parole sans cesse non respectée ?! Eh ben dis-donc ! C'est gratiné, votre histoire, là. Elle déblatère, en somme ! Hein, c'est bien comme ça qu'ils parlent, les chers fifils et fifille de la pauvre vieille ? Pas étonnant que sa maison soit mal tenue… Qui ne tient pas sa maison ne tient pas sa langue… Ferait mieux de nous léguer notre patrimoine ! Et puis ces histoires de textes sacrés, là, quelle barbe ! Job et Ezéchiel et Abraham et Sarah et Marie-Madeleine, et puis quoi encore ! Le Rolleiflex de Papa c'est qui qui l'a ? Ah, mais moi, quand elle sera plus là, je vais te faire un inventaire, je te dis que ça, ça va saigner, putain ! Je suis pas Job, moi ! Les traites de l'Audi, c'est toi qui va me les payer ? Quel bordel, ces Corses ! Y sont chiants, c'est pas croyable, avec leur Napoléon et leurs histoires de famille à n'en plus finir, quand on n'est même pas foutu d'avoir une villa au bord de la mer, tiens, d'ailleurs, j'ai voté Mamère, si, parce que c'est le seul qui a dit aux Corses qu'ils étaient des cons ! 

Mère manque de sodium donc c'est normal qu'elle déblatère… Remarque, hein, elle a toujours déblatéré ! Ça fait pas une grande différence, et puis elle n'aime pas ses petits enfants, tu te rends compte, déjà qu'elle oublie mon anniversaire et confond nos prénoms ! Et puis elle nous snobe avec son Proust et ses poésies qu'elle nous débite par cœur, et même des qu'on n'a jamais entendu parler, tu te rends compte, la prétention, elle voudrait nous faire honte qu'on n'a pas le bac, tu vois, en fait, elle est méchante. 

Ma mère, à côté de moi, allongée dans sa chemise de nuit blanche à pois roses, qui commence seulement à être un peu rassurée. « Tu es là, petit chéri. Reste un peu. » « Mais oui, je reste tant que tu veux, ne t'inquiète pas, je ne suis là que pour toi. » Elle sourit, et me dit, précipitamment, plusieurs fois, merci, merci, elle s'agite un peu, je l'embrasse sur le front, des larmes lui viennent aux yeux, elle les ferme et pousse un grand soupir. Je ne peux m'empêcher de lui glisser à l'oreille : « Je t'aime. » Elle agrippe mon bras et me répond : « Moi aussi, moi aussi je t'aime, petit agnelet. » Elle se tourne de l'autre côté, le ventilateur m'empêche d'entendre sa respiration, mais je peux voir son ventre bouger, irrégulièrement. Je l'entends qui murmure, les yeux fermés : « Nous sommes seuls. »

Il fait moins chaud, cette après-midi, le ciel est enfin gris, on respire un peu. Je regarde ses pieds nus ; je ne sais pas pourquoi je me mets à penser : les orteils recroquevillés sont le signe de ceux qui ont énormément de scrupules. 

Si Sarah lisait ça, elle serait probablement éberluée. « Pense à toi, ne te laisse pas bouffer, arrête de culpabiliser ! » C'est gentil mais totalement à côté de la plaque. 

Mais oui, le grand ménage commence à porter ses fruits, vous voyez encore des forêts, des montagnes, des mers, des églises, des vaches ? Oui, oui, oui, mais ne clignez pas de l'œil, vous risqueriez de faire apparaître le Grand Hôpital, un hôpital infini, sans bords ni clôture. De la fenêtre de la chambre 105, je vois une salle de classe, ce sont des enfants de huit à dix ans, apparemment, mais il n'y a aucune différence, ils sont déjà des pensionnaires du Grand Hôpital, mais ils ne le savent pas, ils ne le sauront jamais. 

lundi 26 juin 2023

[Journal*] samedi 13 juillet 2002

(TGV pour Aix, dix heures du matin) Voiture 5 (fumeurs) !

Il y a un monde fou. Hier-soir, diné avec Sarah, dans une petit restaurant italien de la rue où se trouve La Boussole… On est passé devant, on a souri, mais pas un mot… Je me suis beaucoup ennuyé. Beaucoup.

« Je ramène tout à moi, c'est ça ? » Oui, pour emprunter un raccourci, c'est exactement ça, Sarah ; sortie du cercle intime, de l'hyper-intime, même, je me rends compte que tu deviens affreusement inintéressante, grossière et mesquine. Ton intelligence n'affleure dans la sphère de l'échange amical, de la conversation, que par une pigmentation extrêmement éparse, dégarnie, pauvre. « Ah, tu vois, ça, ça m'intéresse ! » me dit-elle quand j'essaie de lui dire, avec précaution, ce que je viens d'écrire. Va-t-elle enfin sortir de son igloo de clichés, va-t-elle déposer un instant son habit de lumière ? Las, elle s'engouffre avec une gourmandise désespérante dans une galerie des glaces, dans un tout petit bazar psychanalytique qui n'est pas si éloigné que ça des préoccupations des lofteurs. Elle me raconte une « matinée psy ». « On a fait des collages… » Je m'agrippe à mon verre, ça sent bon, nous sommes au jardin du Luxembourg. Un groupe de filles-femmes-mamans et deux psys… Sarah l'artiste avait voulu amener sa copine « encore vierge à 26 ans » (« tu me la présenteras ? »). « Mais on étouffe dans votre collage, il n'y a pas un espace vide, et cet arbre en l'air, là, ça ressemble à quoi, vous n'avez pas les pieds sur terre, vous, hein, d'ailleurs, voyez, Mesdames, ce nounours, et ces petites menottes de bébé, oui, les menottes, d'accord, font remonter un peu la note, et puis, artistiquement, c'est assez joli, faut r'connaître, m'enfin, vous avez besoin d'affection, mon chou, et un petit lavement ? Non ? Vraiment ? Bref, « c'était super-intéressant, tu vois ?! », oh, que oui, que oui, je vois comme si j'y étais, relaxez-vous, lâchez vos sphincters, la langue prend toute la place dans votre bouche, touchez votre ventre, soyez amies avec votre corps, aimez-vous, acceptez votre plaisir d'être là, laissez votre dos couler dans le sol, vos fesses prendre toute la place qu'elles veulent, votre nombril est en quête de lumière, votre vagin est une fleur qui sent bon, etc. Oh, Satan, tu as pris les traits d'une maman-d'aujourd'hui-bien-dans-sa-peau et de toute cette marmaille beuglante qui saccagent Paris à coup de trottinettes et de rollers. (« Oh, c'est hyper-sympa, la glisse ! ») Ta gueule ! Vos gueules ! Arrêtez cette diarrhée, laissez-nous respirer les dernières roses, laissez-nous DORMIR ! Elle se gratte les ailes du nez, elle se gratte la tête. Me pique une cigarette. « Qui suis-je pour toi ? » Merde. La question la plus con de la soirée ; qu'est-ce qui m'a pris ? Peut-être avais-je peur que mon ennui ne se voit trop ? « Tu es amoureux de moi ? » Je ne réponds pas mais je fais une tête qui ne peut que laisser penser que la réponse est positive. Je lui dis qu'on est en plein malentendu. Elle ne comprend pas de quoi je parle. « Ça te va si on partage le repas ? » 

Je suis pressé de rentrer me coucher. Même pas envie de la baiser. Tout en sachant pourtant qu'il n'y aurait précisément que cela qui pourrait sauver la soirée. Mais je suis fatigué de l'écouter s'écouter. Je débranche mon sonotone et je prends mon air d'idiot, beaucoup ailleurs, déjà provincial. Du coup elle n'a plus envie de s'en aller, alors je ferme mon sac, je pense à la mère qui doit être en train de m'appeler, je souris, alors elle se lève, la bouche un peu serrée, mais pourtant soulagée, et peut-être déçue.

« Tu as des projets ? » Je réponds que mon projet est de ne pas en avoir. Elle croit que je plaisante. 

[Journal*] vendredi 12 juillet 2002

(TGV pour Paris, dix heures du matin)

Il fait beau, nous longeons le lac. Beaucoup de monde dans le train aujourd'hui, et demain, ce sera pire. Ce voyage est un rien stupide, mais il va sans doute me faire du bien. Mère m'a laissé partir avec beaucoup de tristesse, mais assez calmement. J'avais attendu la dernière extrémité pour lui annoncer que je la quittais 32 heures.

« Ne t'inquiète pas !

— Je ne m'inquiète pas, mais ça va être long. Tu me manques…

— Tu me manques déjà aussi… »

Elle n'était pas trop mal, ce matin, mais elle avait rêvé qu'elle s'était levée, et avait « tout préparé elle-même » ! « Mais alors, ce n'est pas vrai ? J'ai rêvé ? » me dit-elle avec un rire affreusement déçu. Et c'est vrai qu'elle

Il ne ferait pas de mal à une moche

Il ne faut pas courir deux lèvres à la fois