jeudi 11 novembre 2021
mardi 9 novembre 2021
Douche froide
Depuis six mois, je prends une douche froide chaque matin. Ça remplace le café. Autant cette pratique était facile, aux beaux jours, autant, la froidure venue, elle devient pénible. Prendre une douche froide, quand la température dans la maison ne dépasse pas 13°, et que l'eau est aux alentours de 10°, c'est brutal.
Dans la première minute, c'est une commotion, une secousse cruelle, on a du mal à respirer, le cœur cogne très fort, on a l'impression d'être martyrisé, battu, de recevoir des coups, et l'on pense que c'est folie, que c'est la dernière fois qu'on s'inflige ça.
Et puis arrive ce moment prodigieux, toujours surprenant, où la douleur se transforme en plaisir, où le corps modifie sa réponse, et se met à digérer le froid, à l'absorber, à le retourner. D'ennemi qu'il était, il en a fait un allié viscéral. Alors ce ne sont plus des coups sur la carcasse, mais de l'eau qui coule sur la peau. Quelque chose s'est transformé, s'est inversé. L'être reprend le dessus, et l'on peut rester deux ou trois minutes, sans souffrir. Une forme de joie intense et profonde se manifeste.
Mais le meilleur moment est celui où la douche prend fin. Alors on perçoit très directement la forge (et la force) merveilleuse qui est en nous, travaillant à plein rendement, et l'on peut rester ainsi, nu, un long moment, sans avoir froid ; la chaleur vient de l'intérieur et irradie jusqu'aux extrémités.
Toutes sortes d'émotions jaillissent en nous au contact de l'eau, à condition qu'elle ne soit pas tiède. L'eau, c'est comme la vie : la tiédeur est l'ennemi mortel. À bas les douches sympa !
dimanche 7 novembre 2021
Divisi
Encore une nuit affreuse. Combien de nuits affreuses comme celle-ci serai-je capable de supporter ? À chaque fois la pensée me vient que c'est la dernière. Il n'est pas possible d'endurer ça deux fois de suite. L'étouffement est ma crainte suprême, depuis que je me suis noyé, en Corse, quand j'avais une vingtaine d'années. Je ne conçois pas de mort plus atroce que celle d'être privé d'air pour respirer. Mais l'étouffement se conjugue, de manière extrêmement vicieuse, avec la privation de sommeil. En réalité, celui-là ne survient que lorsque je tombe dans le sommeil, et m'en tire avec une sensation de suffocation terrifiante. Les tuyaux sont bouchés. Ça ne passe pas. La mort est là, qui dit : STOP. Ensuite, éveillé, épouvanté, on ne sait que faire. La seule idée qui vienne est de se jeter par la fenêtre et l'on se maudit de vivre dans une maison qui n'a qu'un étage. Je comprends pourquoi Houellebecq habite dans une tour du XIIIe arrondissement. Il est si simple d'en finir, alors. Cela ne demande que d'ouvrir une fenêtre. Boulez aussi habitait très haut dans le ciel, à Paris. Dans des moments tels que ceux-là, il faut que la mort arrive très vite. Le suicide aux barbituriques est impraticable, car il doit être programmé.
Il y a quinze ans que je ne compose plus. Mes dernières compositions étaient électroacoustiques, mais la seule musique qui me donne encore envie de m'asseoir à une table est celle qu'on couche sur du papier rayé. Depuis plus de dix ans, j'ai en tête une partition d'orchestre que je n'ai jamais commencée, à cause de la certitude que la musique ne fait plus partie de ma vie — plus sous une force active, en tout cas. J'ai laissé la musique envahir ma vie d'une autre manière, plus insidieuse, plus effrayante et plus définitive. Et c'est comme si la musique, sous cette forme-là, avait jeté sur la musique (concrète, instrumentale, en actes) un grand manteau noir qui rend celle-là impossible. La partition dont je parle s'intitulerait "Écran" ou "Masque" ou "Paravent", ou encore "Seuils". Il s'agit d'une musique qui fait apparaître ou disparaitre des harmonies, à travers un tissu extrêmement serré et opaque, qui, peu à peu, se déchire, ou au contraire se reforme. L'écriture des cordes est en divisi, ce qui signifie que chaque instrumentiste parmi les violons, les altos, les violoncelles et les contrebasses, a une partie en propre. De cette manière on peut obtenir plus de soixante sons simultanés différents dans la masse des cordes d'un orchestre symphonique, et encore plus dans un orchestre philharmonique. Ce phénomène du divisi, de l'écriture divisée, me terrifie, et c'est cette terreur liée à la musique, que cette partition chercherait à provoquer, ou à reproduire. Dans toute musique, il y a l'apparent et le caché, et les compositeurs jouent sans cesse de ce qui sépare ou réunit ces deux ordres. Plus l'on multiplie les sons, plus il est simple de masquer les phénomènes sonores, que ceux-là soient du domaine de la mélodie, de l'harmonie, ou du rythme, de les rendre si difficiles à distinguer que l'auditeur a la sensation de passer à côté. Il sent que quelque chose est là, mais il n'y a pas accès. C'est une manière de faire apparaître le négatif, de montrer qu'on cache, un peu à la manière de ces rêves dont on sent bien qu'on n'atteint jamais à leur vérité. Tout, alors, est dans la transition, dans le passage de l'apparent au secret, du voilé au révélé, du clair à l'obscur, du su à l'insu. Ce sont les moments où l'on passe d'un état à l'autre qui deviennent des révélations ou au contraire des offuscations. À quoi tient l'angoisse de vivre, sinon à ces moments où le soleil cesse de nous éclairer… Savoir que la vie est là (simple et tranquille), mais que, tout à coup, on cesse de pouvoir y participer, que notre corps a rompu ses liens avec elle, que l'air ne remplit plus nos poumons, que nous sommes divisés (retirés) de la masse chantante (et harmonique) des vivants. Passer à côté de la vie…
J'ai été profondément marqué, quand je l'ai découverte, il y a près de quarante ans, par une œuvre de Richard Strauss intitulée les Métamorphoses. Cette œuvre est écrite pour 23 cordes solistes (5 quatuors à cordes et trois contrebasses). Strauss a composé cette pièce au soir de sa vie, alors qu'il était déjà octogénaire. Elle fut créée le 25 janvier 1946 sous la direction de Paul Sacher, à la tête du Collegium Musicum de Zurich. La destruction d'une partie de son pays l'avait bouleversé, et l'un des thèmes de l'œuvre est une citation de la marche funèbre de l'Héroïque de Beethoven, la symphonie des symphonies. Je crois bien qu'aucune musique ne me bouleverse à ce point. Le désespoir de Strauss pénètre en moi en 23 points différents simultanément : l'effet est prodigieux. Aucune issue ! Il faut absolument citer les vers de Goethe que le compositeur connaissaient bien, puisqu'ils les avaient mis en musique dans une œuvre, un chœur mixte, commencée au même moment :
Personne ne se connaîtra soi-même,
ne se séparera de son moi propre ;
Qu'il essaie chaque jour,
De savoir enfin clairement,
Ce qu'il est et ce qu'il était,
Ce qu'il peut et ce qu'il désire.
Personne ne se connaîtra soi-même… Il faut entendre ce que cela peut signifier, charnellement, dans une vie qui se termine ! Ne pas pouvoir « se [séparer] de son moi propre », ne pas être en mesure de se voir véritablement du dehors, rester prisonnier de soi-même, c'est la Défaite ultime, c'est l'enfouissement dans les ténèbres, après qu'on a cru connaître la lumière de la vie. Quoi qu'on fasse, on en viendra là, à l'étouffement de la raison. La clarté n'est que transitoire. L'homme vit non pas dans la clandestinité, mais dans la furtivité. Tous autant que nous sommes nous passons sous le radar de l'autre, impuissant à nous trouver, dans la nuit de l'être. Personne ne se connaîtra soi-même parce que personne ne connaît autrui. Les corps se frôlent mais ne se touchent pas. C'est la raison pour laquelle la sexualité est à la fois si émouvante et si décevante : elle nous donne l'illusion, un instant, d'être à l'intérieur de l'autre, et que l'autre est à l'intérieur de nous, et cette sensation, si enivrante et toujours déçue, nous fait un instant entrevoir le paradis, ce lieu du monde qui se referme dès qu'on l'approche. Quand Orphée se retourne sur Eurydice, il la perd définitivement. Se retourner sur celle qu'on aime, c'est pourtant la définition de l'amour. Qui n'est pas happé par le séjour des morts ? Pourquoi ai-je aimé ? Pourquoi ai-je cru être en mesure de connaître celle que j'aimais ?
À côté — ou en face — de la partition des Métamorphoses, il y a les Atmosphères, de György Ligeti (1961). Il y a deux manières d'abolir la consonance : par la raréfaction ou par la surabondance. À l'inverse d'un Webern, Ligeti fait le choix de la pléthore. Là encore, un divisi extrême. C'est une couleur sans trait qui se répand dans l'être et le dissout, le suffoque. Ce n'est pas pour rien que Stanley Kubrick a utilisé cette musique, en 1968, dans son film 2001: Une odyssée de l'espace. Dans l'espace il n'y a ni atmosphère ni gravité, et si des hommes peuvent malgré tout y respirer et s'y tenir debout, c'est grâce à des aménagements artificiels. Rien ici n'est prévu pour eux. Il n'y a ni haut ni bas, ni temps ni direction, le sens est alors radicalement autre, inhumain, au sens propre. Il n'y a que des couleurs qui se croisent dans le vide, et la vie, au sens où nous l'entendons, semble absente. Difficile pour moi d'écouter cette musique sans ressentir un profond malaise. Ce que montre cette œuvre, c'est qu'une texture sonore extrêmement dense (trop) plonge l'auditeur dans un sentiment de panique absolue, car la densité de la texture produit paradoxalement l'effet du vide. Plus rien à quoi se raccrocher. Tout vacille en permanence. C'est inhabitable : le contraire d'une demeure. Les hommes ont besoin de gravité, sinon ils sont perdus. C'est Dieu qui leur a donné le sentiment de la gravité, qui les a reliés à la Terre, qui les a mis debout. De gisants, il en a fait des dressés — mais aussi des séparés. Si l'amour existe, c'est parce que nous sommes distincts les uns des autres. L'amour n'a plus aucun sens, dans un monde indistinct, où tous les corps seraient non plus contigus mais fondus les uns dans les autres. Pour aimer il faut désirer rejoindre celui dont nous sommes séparés, c'est un mouvement. Dieu a créé l'amour et la gravité pour la même raison : pour que le monde tienne debout et pour qu'une force relie les hommes entre eux sans les confondre. Nous aurons bien assez de temps, dans l'infini, pour rester allongés et indistincts, confondus dans le temps aboli. Je serai toi, tu seras moi, plus personne ne pourra dire "je", et même le souvenir du moi sera effacé : nous aurons cessé d'être divisés. Nous serons immobiles et insensés, comme la musique de Ligeti.
samedi 6 novembre 2021
Savoie
J'ai mis un scotch en forme de croix sur mes lèvres et je regarde un film sur l'ordinateur.
Ils sont debout. Ils ne perdent pas l'équilibre, ils ne tombent pas sur le flanc, ni dans les bras de leurs amis, ils ne s'affaissent pas soudainement contre un mur, rien de tout cela n'arrive, tout va bien, la manifestation se déroule normalement, sans incident.
Je regarde la scène qui m'étonne et me trouble. Je m'étonne que personne ne s'étonne, que tout le monde fasse comme si tout cela était naturel, indiscutable, irréfutable, comme si les choses ne pouvaient pas se dérouler autrement, comme si le dénouement d'une telle scène était compris dans chaque geste, dans chaque moment de la soirée, comme si rien ne pouvait troubler l'ordre tranquille des choses, comme si l'événement n'existait pas — et le temps, finalement, si peu.
Le mari pose la main à plat sur le dos de la femme qui avance d'un pas mesuré, ample, vers un des tableaux ; il accompagne ainsi le mouvement du corps de sa femme, il va du même pas, à la même allure, ils avancent au même rythme, comme s'ils n'en connaissaient pas d'autres. Ils ne sont pas pressés. Ils ne vont pas mourir ; ils ne mourront jamais. Ils sont debout, à la différence des morts. Ils vont. Ils sont. Ils vont parler, manger, serrer des mains, se laver les mains, ils vont aller aux toilettes, ils vont se dire des choses, agréables ou désagréables, ils vont aimer et mépriser, ils vont mentir, ils vont rentrer chez eux, se déshabiller, prendre un bain, enfiler un pyjama, lire un livre, ou regarder un film à la télé avant de s'endormir. Même couchés, ils sont debout dans leur vie. Ils ont trouvé un équilibre. Ils savent où ils vont. Ils savent à quoi s'attendre, le plan de leur vie sous leurs yeux. Leur appartement ne les surprend pas, ni la salle de bains, ni la table de la cuisine, ni les odeurs, dans la chambre. Même couchés, la plante de leurs pieds est bien agrippée au monde et leurs mains ne font pas de mouvements désordonnés, ils ne se précipitent pas soudainement sur le balcon (car ils ont un balcon) à moitié nus comme des déments.
J'aurais dû me raser, avant de coller ce sparadrap sur ma bouche. Hier-soir, couché, j'ai parlé longuement au téléphone avec une jeune femme. Elle avait une jolie voix, aiguë, fine, et douce. Elle parlait un peu vite, quand elle parlait, mais elle écoutait avec attention, avec beaucoup d'attention, m'a-t-il semblé, et j'en avais les larmes aux yeux. À deux reprises, il y eut un silence, un très long silence. J'ai cru que la communication était coupée, mais non, elle ne l'était pas. Je ne sais pas ce qu'elle a pensé, silencieuse. Peut-être ne pensait-elle à rien. Mais elle était là, à l'autre bout du fil, qui n'est plus un fil, et elle écoutait toujours. J'aurais voulu que ce moment dure longtemps. Était-elle debout, assise, couchée ? Je l'ignore. Je n'ai pas posé ce genre de questions. Je crois que j'ai beaucoup parlé. Trop, peut-être. Cela m'arrive si rarement, de parler, d'être écouté. Si rarement.
J'entends le pays qui se tait, le pays d'où je viens, la Savoie. Sa voix s'est tue. Je suis resté trop longtemps seul avec cette voix silencieuse. J'écoute, et c'est le temps que j'entends, le temps solidifié, le temps figé. Les fibres de mon passé, je les sens encore dans mes entrailles, elles me tirent vers l'abîme. Il y a longtemps que je ne suis plus debout. Obliquement, je flotte entre la vie et la mort, parmi les lâches. Mon équilibre est précaire, c'est le moins qu'on puisse dire. Le rêve me gouverne.
vendredi 5 novembre 2021
Apnée
Il y avait de la musique dans l'air et cette musique évoquait Schubert. Le temps était merveilleusement beau, merveilleusement clair, nous étions en calèche, Jacques et moi, et j'étais d'excellente humeur, à ses côtés, tandis que nous traversions un Paris somptueux. Nous nous entendions si bien ! L'audition des élèves, un peu plus tôt, s'était très bien passée, j'avais trouvé qu'il y avait d'excellentes choses, qu'ils jouaient bien, et que tous avaient du plaisir à jouer. Je respire à peins poumons. Bleus, jaunes, ors, me traversent ; le temps est léger et accueillant.
Il y a même du soleil, aujourd'hui, qui entre par la fenêtre grand ouverte et me chauffe le visage. Au loin, un avion et un camion dans une phrase sans verbe.
mercredi 3 novembre 2021
Avant le demi-tour
« Je fais encore un kilomètre et puis je fais demi-tour. »
Elle m'avait dit : « J'espère que son avion va tomber ». L'avion de son mari.
Dans l'Ombre du soupçon, avec Harrison Ford et Kristin Scott Thomas, celui-là dit à celle-ci : « Je vais te poser une question brutale. Es-tu heureuse que l'avion soit tombé ? » Est-ce qu'il a vraiment parlé ainsi ? Je ne suis pas sûr. Il faudrait que je regarde à nouveau. Est-ce qu'elle a vraiment dit « J'espère que son avion va tomber » ? Oui, elle a vraiment dit ça. Et moi, couillon, je l'ai engueulée de parler comme ça. Ça ne se fait pas, j'ai dû dire, ou un truc comme ça, ou alors, peut-être, tu vas regretter de m'avoir dit ça.
Est-ce qu'elle s'est dit « je fais encore un kilomètre et puis je fais demi-tour », le premier soir, quand elle a fait deux cent cinquante kilomètres en voiture pour venir me voir, le 14 septembre ? Non, non, sûrement pas, je ne crois pas qu'elle se soit dit ça. Sa détermination était entière. Le père de Kristin Scott Thomas était pilote de la Navy, comme celui d'Isabelle était pilote de chasse — ce père dont elle était si fière, et dont, un jour (elle était en train de conduire, seule sur l'autoroute, elle revenait d'une escapade en Normandie — encore une fois, elle était allée rejoindre un homme, loin de chez elle), elle m'a dit que pas un des hommes qu'elle a connus ne pouvaient rivaliser avec lui. Moi non plus, donc…
Qu'elle est belle, Kristin Scott Thomas, quand elle dit : « Personne ne sait plus qui je suis, maintenant », quand elle rejoint Harrison Ford dans sa retraite. Elle ajoute : « Non, personne ne sait à quel point il m'est facile de faire ça. » Et lui répond : « Moi je sais qui tu es. »
Quand Harrison Ford demande à Kristin Scott Thomas si elle est heureuse que l'avion soit tombé, elle réagit mal à la question. La question, je l'ai récoutée, c'est : « Est-ce que tu regrettes que l'avion soit tombé ? » Elle répond : « Qu'est-ce que tu fais ? » Et lui : « Réfléchis un peu. Tout peut redevenir comme c'était avant… Mais il faut prendre tout le paquet. » Merveilleux, cet « il faut prendre tout le paquet »… Tu viens à moi avec la mort de celui que tu aimais et dont tu pensais qu'il t'aimait. Isabelle venait à moi avec un désir de mort. Sur le coup, bien sûr, j'ai fait comme si cela me choquait, mais je savais bien, au fond de moi, qu'il en va toujours ainsi. Nous voulons toujours être débarrassés du regard de l'autre, de celui qui reste en arrière, de celui qui nous retient captif, de celui qui garde notre parole, de celui qui nous a crus. Kristin Scott Thomas dit à Harrison Ford : « J'en ai fini avec eux ». Lui n'en a pas fini. Il n'en aura jamais fini, car les hommes, eux, croient ce qu'on leur dit. Ils ne peuvent pas admettre qu'une parole soit vraie un jour et fausse le lendemain. Peut-être parce qu'on leur a mis dans le crâne qu'ils avaient une responsabilité, qu'ils se devaient d'être fiables. Mais fiable et faible, c'est presque la même chose. Se fier est se lier. Les hommes ne sont pas libres. Ils ne sont pas libres, puisqu'ils dépendent d'une femme qui peut dire : « Personne ne sait à quel point il m'est facile de faire ça. » Les femmes ne regrettent pas d'être ce qu'elles sont. Elles sont, c'est tout. Elles ne connaissent pas ce regard qui pèse sur nous, de là-haut, et qui nous juge en permanence. Il n'y a pas à regretter d'être ce qu'on est, puisqu'on ne peut pas être autre que soi-même. « Personne ne sait plus qui je suis, maintenant », personne, non, pas même elle, ne le sait. Elle est dans une dimension qui échappe à tout regard, à toute morale. Et quand Harrison Ford lui répond qu'il sait qu'il elle est, il dit la vérité. Il sait parfaitement qui elle est, comme on sait que le soleil est le soleil, mais ce n'est pas pour cela qu'on peut regarder le soleil en face. Ce « Moi je sais qui tu es » est admirable, vraiment, car à ce moment précis ils savent tous les deux ce que cela signifie, et tous les deux ils font comme s'ils entendaient le contraire de ce qu'ils sont en train de dire. La vérité et le mensonge se mêlent inextricablement, échangent leurs apparences, se retournent, et s'annulent, en définitive, pour permettre aux sentiments de prendre toute la place. À ce moment-là, chacun se dit : « Je fais encore un kilomètre et puis je fais demi-tour », mais on sait bien que personne ne fera demi-tour. Ce n'est pas le moment. La route du sentiment est en pente.
« Peut-être que tu n'as pas tellement perdu » dit l'homme qui vient de perdre sa femme à la femme qui vient de perdre son mari, au moment où celle-là est en train de le trouver, lui, celui qui dit qu'il sait qui elle est. « Le soleil se couche. Il faut que je m'en aille. »
Elle n'avait sans doute pas dit : « J'espère que son avion va tomber », mais plutôt « J'espère que son avion va se crasher ». Tomber, c'est trop beau, c'est trop biblique, on ne voit pas assez la boîte noire, les secours, les flashs d'information, les photos, les anxiolytiques. Personne ne sait plus qui elle est ? Non, c'est vrai, personne ne sait qui elle est, et je ne suis pas certain qu'ait existé une seule personne qui ait eu ce savoir, dans le passé. Pourtant, moi aussi, comme Harrison Ford, je peux lui dire : « Moi je sais qui tu es ». Ce n'est pas de la prétention, non, c'est seulement que j'ai voulu regarder le soleil en face, et que j'y ai perdu la vue. C'était facile, pour toi, de faire ce que tu as fait : tu ne pouvais pas faire autrement. Tu n'as pas pu être une autre que toi-même. Comme moi, tu es née dans l'insue stupeur d'être toi-même.
lundi 1 novembre 2021
L'imagination
Je crois de plus en plus que pour voir la réalité telle qu'elle se présente à nous, il faut de l'imagination. Ce que nous sommes en train de vivre, avec la Pandémie, me semble inédit, dans l'histoire humaine. C'est la raison pour laquelle la plupart des gens ne voient pas : ce que notre cerveau n'a pas d'abord conceptualisé, ou intégré, ou vécu, nous ne le voyons tout simplement pas — ça ne peut pas exister. Le neuf n'est jamais à l'ordre du jour, pour l'humain. Sans références, sans exemples, nous sommes perdus. Pour percer la porte blindée de la vérité, cette paroi épaisse qui nous sépare (et nous protège) du réel, il faut une force que, faute de mieux, j'appelle imagination. C'est pourquoi, le plus souvent, ce sont les artistes qui voient la réalité avec un peu d'avance.
L'imagination s'oppose à la lucidité, dans la pensée commune. Ceux qui se croient lucides valorisent volontiers leur absence d'imagination. Pourtant, sans imagination, on ne voit que ce qu'on a déjà vu. La lucidité lucide suppose une force dynamique, un mouvement.
L'important, quand on prétend voir un phénomène en train de se réaliser sous nos yeux (et tout est phénomène, dans la vie vécue), est de ne pas d'abord l'interpréter. Dès que l'on pense connaître le but d'une action, le regard se referme, et se limite à ce qui corrobore ce que nous prenons pour la finalité. Il ne faut pas avoir le fin mot avant terme. C'est un paradoxe. Car qui dit imagination dit prospection, ou prospective. En vérité il ne s'agit peut-être pas réellement d'un paradoxe, car l'imagination véritable échappe à la prospective. Elle est plus fondamentale, plus désintéressée. Elle pousse ses pions dans l'inconnu.
L'imagination n'est encore qu'un adjuvant, sans doute. C'est elle qui porte l'intelligence, qui la soulève, qui lui permet d'aller un peu plus loin, d'ouvrir le périmètre de la pensée, mais elle ne peut se substituer à celle-là. Celui qui n'aurait que de l'imagination ne verrait pas plus que celui qui est en démuni. L'imagination vraie dont je parle est peut-être seulement une manière de garder les portes ouvertes, de retarder autant qu'il est possible le dénouement qui vient avec l'élucidation.
Peut-on vraiment penser sans avoir dès l'origine une ligne interprétative, un cadre, un système ? Cela paraît impossible, si l'on est raisonnable, mais c'est tout de même le préalable à tout vrai regard sur le monde. Neuf fois sur dix, quand on discute avec autrui, on voit immédiatement que le périmètre de son regard est extrêmement limité, fermé. La corde est étroite : il se meut à l'intérieur d'un cercle comme s'il était attaché à un piquet ; dès qu'il parvient aux limites de son domaine, on le voit grimacer, comme recevant des décharges électriques censées le maintenir dans le récit qu'il a élu pour seul possible.
Il est important de souligner qu'il s'agit d'un double mouvement. Imagination et constat froid ne s'annulent pas, mais au contraire se renforcent. Il y a de la volonté et de la non-volonté, simultanément. Il n'y a pas de grande intelligence sans intuition, sans cette forme de raison qui nie la raison dans un mouvement dialectique, qui la dépasse, en tout cas, car la raison n'est que la raison d'une époque, d'une culture, d'une civilisation, et la raison supérieure doit toujours se débarrasser de la raison inférieure. Il y a une grande et une petite raison, comme il y a une grande et une petite science. Voir n'est pas donné à tout le monde.
dimanche 31 octobre 2021
Ça n'arrête pas
Ça ne s'arrête pas. Le bruit de l'eau m'enveloppe. Depuis deux jours la pluie n'a pas cessé. La maison est un bateau, une cage, une boîte qui flotte. Je suis dans cette boîte. Je plonge dans la nuit, toujours plus profond. Des bribes de voix, des phrases me parviennent encore, par instant, mais je sais qu'elles viennent d'un monde que j'ai quitté. Krasnodar, Russian Federation, Mulhouse, Alsace, France, Bolbec, Haute-Normandie, France, La Baule-Escoublac, Pays de la Loire, France, Liège, Liege, Belgium, Orléans, Centre, France, Andorra La Vella, Andorra, Genova, Liguria, Italy, Auvers-sur-Oise, Ile-de-france, France, Cinisello Balsamo, Lombardia, Italy, Clonee, Meath, Ireland, Chaumont-Gistoux, Brabant Wallon, Belgium, Mamoudzou, Mayotte, Troyes, Champagne-Ardenne, France, Mettmann, Nordrhein-Westfalen, Germany, Fabrègues, Languedoc-Roussillon, France, Saint-Paul, Reunion, Lafrançaise, Midi-Pyrenees, France, Alès, Languedoc-Roussillon, France, Velikiy Novgorod, Novgorod, Russian Federation, Inzinzac-lochrist, Bretagne, France, Brussels, Brussels Hoofdstedelijk Gewest, Belgium, Anonymous Proxy, Montréal, Quebec, Canada, Cépet, Midi-Pyrenees, France, Villejuif, Ile-de-france, France, Rodez, Midi-Pyrenees, France, Osijek, Osjecko-Baranjska, Croatia, Liestal, Basel-Landschaft, Switzerland, Lausanne, Vaud, Switzerland, Le Puy-en-Velay, France…
« Votre contrat arrive à expiration le… »
Cet idiot a supprimé mon commentaire parce que j'émettais une minuscule critique sur le son qui était mauvais et parce que je lui disais que sa citation était bidon. Haltérophilo… Les pseudos ne mentent jamais. Youtube a supprimé sa vidéo…
« J'ai rencontré maintes fois Chirac, Sarkozy, Macron, et combien de ministres. Je leur expliquais presque année après année la façon dont l'islamisme allait s'implanter en France, comme je l'ai vu faire en Algérie. Aucun d'entre eux ne m'a écouté. » (Boualem Sansal)
Personne n'écoute personne, et la pluie tombe, indifférente aux soucis des hommes, qu'ils se trouvent en Andorre, en Irlande, au Soudan, en Russie ou à Villejuif. Quarante jours et quarante nuits, ce bruit incessant. Les milliards de virus en nous sont aussi calmes que d'habitude. Elle parle pour ne rien dire, comme d'habitude, elle parle pour seulement m'indiquer qu'elle existe, qu'elle aimerait exister. JE SUIS LÀ !
Elle pourrait être croate, belge, ou pakistanaise, c'est la même chose : son passe-temps préféré est de parler de choses qu'elle ne connaît pas. Mais Sarkozy est pareil. Chirac était pareil. Macron n'en parlons pas. Ils s'enflent, ils poussent leur ventre en avant par la parole. Ça ne s'arrête jamais. La pluie en eux. Ils sont ravagés de pluie. Le crime parfait, c'est leur affaire. Ils tweettent, oiseaux affolés par temps de déluge qui lancent leurs petits cris bleus dans la nuit noire. Traces humaines qui bientôt s'effaceront. Spasmes. Rue du faubourg Saint-Antoine. Anne a fini par vieillir elle aussi. Isabelle suffoque, crache. Cora se masturbe. Rien ne les arrête. La pluie en eux… Elles disent : « C'est moi. » Machination éternelle. Dans les corps, l'infini fait son trou.
Ça tombe, sans cesse.
samedi 30 octobre 2021
Les impôts et le tango
Centre des impôts, vendredi matin. La file d'attente est extérieure au bâtiment, "covid oblige". Il fait froid, moche, les gens ont des sales gueules. J'ai un livre avec moi, mais je ne parviens même pas à le lire. Je m'absorbe dans l'observation des corps qui m'entourent, et me touchent, parfois. Le type juste derrière moi me colle jusqu'à me toucher, je me demande pourquoi. Son portable sonne, il me parle dans le cou : « Chuis aux impôts, y a la queue, c'est l'enfer. Ça risque de durer. Bisous. Oui, oui, gros bisous. » Il a mon âge, voire un peu moins, mais c'est déjà une loque. Il sent mauvais.
Il y a un kapo, un grand type large et épais, la cinquantaine, avec le masque sous le menton, dont on sent immédiatement qu'il n'a rien à voir avec l'administration fiscale, qui sûrement n'a été engagé que pour faire le maton, et le bougre s'y entend. Il nous observe, il nous ignore, il entre, il sort, il va s'accouder aux guichets des employées à qui il dit un mot, et, par moment, intervient dans le cheptel, en refoule deux, en fait entrer trois, selon une logique que personne ne comprend. Il tutoie certains administrés, sans qu'on sache très bien si c'est parce qu'il les connaît ou si c'est parce que leur physionomie sociale et ethnique implique ce tutoiement. Parfois, il va fumer une cigarette à l'extérieur. Il est à la fois occupé par son travail et complètement extérieur à lui, mais on voit qu'il est heureux d'avoir ce petit pouvoir. Ça lui gonfle le ventre.
Enfin, nous sommes autorisés à entrer dans le sas. Normalement, le maton exige qu'on n'y soit que trois, mais là nous sommes six ou sept. La porte automatique ne cesse de s'ouvrir et de se fermer. Depuis que je suis là, elle a dû se fermer et s'ouvrir entre cinq cents et mille fois. Ça n'a l'air de déranger personne. C'est comme ça. C'est encore pire qu'à l'extérieur, dans le sas. La femme devant moi se retourne sur moi et me sourit. Elle entend que je râle dans ma barbe.
Je reprends mon livre, je relis la page que j'ai lue un quart d'heure plus tôt. Je ne la comprends pas plus. Je trouve que Michon exagère un peu, mais sans doute n'avait-il pas prévu que son roman pourrait être lu dans une file d'attente devant un centre d'impôt gardois au mois d'octobre, par un temps de chien. Saint Privat-des-vieux… Rien que le nom du bled me donne mal au ventre. Je commence à avoir envie de pisser, mais il n'est pas question que j'abandonne ma place. La femme devant moi sort s'en griller une. On sent bien que ceux qui sont là ont plus ou moins l'habitude de ce genre de situation. C'est la vie. Pas moi. Pourquoi suis-je là ? Parce que j'ai besoin d'un avis d'impôt, avis d'impôt que je ne trouve pas sur le site Internet de l'administration. Et pourquoi est-ce que je ne le trouve pas, cet avis d'impôt ? Sûrement parce que, cette année-là, j'ai oublié de faire ma déclaration d'impôt. Comme par hasard, c'est celui que me demande l'administration ! Ils sont forts, les bougres. Oh, je ne fraude pas du tout, puisque je n'ai rien à déclarer. Mais ça ne fait rien, même si vous n'avez rien à déclarer, il faut le déclarer tout de même. On n'échappe pas à l'administration qui, un jour ou l'autre, vous retrouve et vous punit de l'avoir snobée. Comme je demandais à un ami si, à partir d'un certain âge, nous étions débarrassés des démarches administratives, celui-ci m'a répondu que je rêvais, et que nous devrions nous estimer heureux si, après la mort, il n'y avait pas une administration pour nous tomber dessus.
Le kapo a décidé de nous expulser du sas, moi, la femme qui me précède et le type qui me suit. Il répète : « Pas plus de trois personnes ici. » Nous on a bien vu qu'il y avait toujours plus de trois personnes dans le sas, depuis que nous sommes là, mais c'est lui qui commande, on discute pas. Retour au dehors, dans le froid. Les deux Arabes qui se trouvaient juste devant ma voisine de devant, eux, ils sont restés à l'intérieur. Ils n'arrêtent pas de discuter, depuis que je suis là, mais je ne sais pas ce qu'ils se disent, vu qu'ils causent arabe ou genre. Deux grands gaillards, jeunes, en survêt'. L'un d'eux a un cou très bronzé, j'ai remarqué ça.
Saint Privat-des-vieux… Raphaële était là, il y a quelques semaines. Elle y a dansé le tango durant un week-end. J'ai un peu de mal à associer les deux choses : moi dans cette file d'attente, un matin gris et froid d'octobre, et Raphaële, toute bronzée et jolie, dans une jolie petite robe courte qui laissait voir ses jambes musclées, en train de danser le tango. Les impôts et le tango.
Je m'imagine après la mort. Peut-être que c'est exactement comme ça, après la mort. Un matin froid d'octobre, devant un centre des impôts, à faire la queue. Mais on ferait la queue pour toujours… Je pense aux ganglions de Troisier. Je pense à mon frère Jean-Marc. Je me dis : Pourvu qu'il ne m'appelle pas au téléphone, là, pendant que je fais la queue. Je pense au nombre onze (le livre que je suis en train de lire s'intitule "Les onzes"). Ce nombre qui m'a accompagné toute ma vie, j'apprends que c'est également le nombre fétiche de mon frère. Je pense que je n'aime pas le mois de novembre. Je pense aux deux accords qui ouvrent la troisième symphonie de Beethoven. Je me demande si Jean-Marc en pince toujours pour les éoliennes. Je pense encore à d'autres choses.
Retour dans le sas. Je vois le distributeur à gel hydro-alcoolique et je me dis que le maton va m'obliger à me tartiner les mains de ce machin, que je vais refuser, et que j'aurais fait la queue deux heures pour rien, parce que ce con va me foutre dehors. Il vérifie que tout le monde y passe, alors qu'il ne porte même pas son masque. J'ai une montée de tension. S'il me demande de le faire, je mentirai en disant que je l'ai déjà fait. Du coup, je baisse mon masque, merde.
Les locaux du centre des impôts sont vastes, mais "pas plus de trois personnes à la fois". Bande de cons ! Et ces marquages au sol me rendent fou. Je pense à Glenn Gould qui joue le prélude en fa dièse mineur du Clavier bien tempéré sur un clavecin pourri. Cette musique me console un peu, même si toutes mes pensées me semblent grotesques, ce matin. La femme devant moi me fait un dernier sourire quand elle est appelée au guichet. Ça va être mon tour. Je vous laisse.
vendredi 29 octobre 2021
Le sexe dans la cuisine
Jean Anthelme Brillat-Savarin, Auguste Escoffier, Joseph Favre, Philéas Gilbert, Edouard Nignon, Prosper Montagne, Curnonsky, la Mère Poulard, Marcel Rouff, André Pic, Alexandre Dumaine, Fernand Point, Alain Ducasse, Paul Bocuse, Alain Chapel, Roger Vergé, Michel Guérard, Jacques Manière, Marc et Paul Haeberlin, Alain Senderens, Jean et Pierre Troisgros, Joël Robuchon, Bernard Loiseau, Raymond Oliver, Georges Blanc, Pierre Gagnaire, Guy Savoy, Alain Passard, Guy Martin, beaucoup de ces noms m'étaient inconnus.
Je connais si mal ce registre de la vie française que je ne découvre qu'aujourd'hui la signification du Guide Michelin. Il me paraît tout à fait extraordinaire que je ne me sois jamais posé la question : pourquoi le Guide Michelin est-il associé de manière si étroite à la cuisine française ? Quel rapport existe-t-il entre les routes et la gastronomie, entre les pneumatiques et le pot-au-feu ? La réponse est pourtant simple. Après la guerre, l'automobile a été un moyen extraordinaire d'aller voir ailleurs si l'on y était. Et quand on va voir ailleurs, on se restaure ailleurs. Ce double mouvement fait de la France un pays à part. Ici, on justifie le voyage par la gastronomie, autant sinon plus que l'inverse.
Ces nouveaux cuisiniers (les Bocuse, Troisgros, Haeberlin, Chapel, Pic, Senderens, Guérard…) ont, dans les années 60 et 70, changé la manière dont on concevait la cuisine. Avant eux, il y avait des plats (pot-au-feu, blanquette de veau, choucroute, bœuf en daube, cassoulet, gratin dauphinois, hachis Parmentier, poulet rôti, bouillabaisse, poule au pot, etc.), après eux, il y a de la cuisine. La différence entre les plats et la cuisine, c'est qu'un plat traverse le temps, alors que la cuisine se renouvelle au gré du chef. On peut varier un plat, mais parce qu'on peut en faire des variations, il est intemporel. Un pot-au-feu, même exécuté par un chef étoilé, reste un pot-au-feu, comme une sonate composée par Boulez reste une sonate. La cuisine des chefs modernes ne peut se varier, puisqu'elle est, par définition, toujours nouvelle.
Les Français n'avaient pas besoin de recettes pour faire un pot-au-feu ou un hachis Parmentier. N'importe quelle épouse, n'importe quelle mère, avant 1970, savait faire la cuisine. Il est impossible de ne pas faire de lien entre l'avènement de la "nouvelle cuisine" et la disparition des cuisinières domestiques. Les femmes transmettaient l'héritage, les hommes l'ont remis en question. D'un côté, la transmission, de l'autre, la création. C'est un homme qui dit : « Il m'arrive parfois de mettre du zeste de citron dans le café. »
Nous le savons tous, les femmes ne savent plus faire la cuisine. En quarante-cinq ans de "fréquentations", je n'ai pas rencontré une femme qui ait été ce qu'on appelle un cordon bleu. Si vous voulez rire, aujourd'hui, il vous suffit de demander un conseil culinaire à une femme. La cuisine traditionnelle s'est éloignée de nous en même temps que la culture et l'orthographe, en même temps que le rock envahissait nos oreilles. Les hommes qui conduisaient des voitures ont aimé aller manger ailleurs que dans les cuisines désertées par leurs femmes, et ils ont rencontré d'autres hommes qui leur préparaient de bons repas.
On sait que sexualité et nourriture sont étroitement liées. Eh bien voilà, c'est comme ça. Les hommes se séparent de plus en plus des femmes, et ces dernières ont abandonné ce qui leur permettait de tenir les hommes (la cuisine et la féminité). (Aujourd'hui, elles les tiennent par les procès.) C'est un grand mouvement de fond, je crois bien. On ne peut pas tout avoir, n'est-ce pas. Les fucking-machines n'ont que peu d'affinités avec le pot-au-feu.
jeudi 28 octobre 2021
Orgasme
Les crises d'angoisse ont le pouvoir extraordinaire de nous faire traverser, en quelques secondes seulement, des distances énormes. Mais ce dont nous prenons conscience, durant la crise, ou plutôt après, c'est que cette distance énorme est en réalité infinitésimale. Entre l'état normal et l'état de crise, il y a l'épaisseur d'une feuille de papier cigarette.
Écoutant "À Hélène", de Xenakis, je peux sentir en moi se frôler les deux mondes. Ils sont bord à bord. Dos à dos. Il suffit que l'un fasse un mouvement trop brusque pour qu'il crève la très fine membrane. La musique de Xenakis nous fait entendre la tension perpétuelle qui nous fait exister. La mort parle à l'oreille de la vie. Nous ne l'écoutons pas.
Ce qu'on appelle "crise d'angoisse" n'existe pas. Ce n'est pas une crise. C'est la vraie vie, brute, sans accommodements, qui afflue soudain dans le cours de notre rêve, qui se fraie un passage. Nous passons notre vie à éviter la vie, à la tenir à distance. Quand par extraordinaire elle pénètre en nous, sans doute à l'occasion d'une faiblesse momentanée du tissu onirique, d'une fragilité chimique, elle prend le visage de l'ennemi absolu. Elle nous précipite avec une violence inouïe vers les barreaux de la cage et notre tête se cogne contre les parois que nous ignorons ordinairement grâce au babil et à l'habitude.
Le dedans et le dehors ne sont pas faits pour se rencontrer. Lorsque cela arrive pourtant, la seule issue que nous entrevoyons est de mettre fin par tous les moyens à cette rencontre, fût-ce pas la mort. C'est l'orgasme ultime.
Il suffit d'une voix qui pénètre en nous, qui prend le pas sur la voix ordinaire, sur la voix familière de notre monologue intérieur, pour que le cœur s'emballe et cède. Le paysage change instantanément : nous ne reconnaissons plus rien de ce qui faisait notre existence jusqu'alors. Les intervalles se resserrent, les voix se touchent, et s'échangent. Nous reconnaissons pour la mort ce que nous prenions pour la vie et la vie qui bat nous terrorise.
Hier j'étais vivant, aujourd'hui je suis mort. Hier j'étais mort, aujourd'hui je suis vivant. C'est la même chose. Il n'y a que la musique qui sache dire cela. Ne croyez pas ce que vous n'entendez pas de vos propres oreilles. La vie ne s'entend pas dire.
Je baisse mes paupières et la lumière afflue en moi. …
dimanche 24 octobre 2021
Décitation
Le malentendu est au commencement. Surtout de la littérature telle que je la conçois. Je le crois vraiment : mon seul talent littéraire, si tant est que j'en aie un, est de déciter — prendre la phrase d'un autre pour la mal re-produire, mal-entendue qu'elle serait. Prendre des vessies pour des lanternes, ou des lanternes pour des vessies, c'est ce que je fais de mieux. J'ai un don, pour ça, qui me donne cet air ahuri qui séduit les licornes.
Sans malentendu, pas d'amour. Sans malentendu, pas de musique. Sans malentendu, pas de poésie, surtout ! « Toujours aimer, toujours souffrir, toujours mourir. » Depuis que je suis enfant, ce mal-entendre me sauve et me suave. Après tout, qu'est-ce que la littérature, sinon une perpétuelle citation déportée, dévoyée, parfois pour le pire mais toujours pour le meilleur ? Les écrivains ne font que rependre (de travers) ce qu'ils ont lu ou entendu ailleurs. C'est le travers qui crée, et l'ailleurs qui sertit. C'est la déviation et la dévotion qui permettent de faire du neuf, ou d'en donner l'illusion.
La poésie est l'art d'entendre (et de faire entendre) de travers. Un mot pour un autre, un son pour un autre ; un mort pour un autre, un sort pour un autre. Il n'y a pas de traduction. La traduction est un rêve. Il n'y a que des sons, des mots, des verbes, des phrases, des virgules, des images qui ne montrent pas, des substantifs qui perdent toute substance en cours de phrase, ou qui en produisent une autre, improbable. Il n'y a que des vers et des verbes comme des fenêtres ouvertes sur un sens qui fuit dès qu'on l'approche. Il n'y a que des substitutions, des désillusions, des confusions, des précipitations (de sonorités, de syllabes, de rythmes, d'absences), des couleurs qui n'existent pas encore.
« Démente est la mer de ne pouvoir mourir d'une seule vague. » Cette phrase admirable d'Edmond Jabès, je la trouve dans son ouvrage intitulé Le petit livre de la subversion hors de soupçon. Et aussi : « Écrire c'est affronter un visage inconnu ». Le visage toujours inconnu, comme le soldat toujours inconnu, c'est ce qui doit (se) lever sous une phrase véritablement écrite (c'est-à-dire creusée, évidée). La phrase vraiment écrite fait entendre, sous les mots archi-connus, prononcés et écrits des millions de fois, un sens qui paraît inconnu, qui (s')éveille et se dépose en nous comme la dernière vague, qui fait mine de rendre toutes les autres vagues inutiles, redondantes, mortes avant d'atteindre la terre des hommes. La phrase doit se dérober sous les pieds du lecteur, par son rythme toujours au-delà.
Nombre d'écrivains ne sont pas sensibles à ce qu'on apprend au tout commencement du solfège : l'alternance des temps forts et des temps faibles dans la mesure. Sans temps faibles, pas de temps fort. Il n'existe pas d'égalité. Les temps forts ne peuvent être qu'en infériorité, par rapport aux temps faibles. L'énorme supériorité de la "musique classique" sur la "variété" (ou le rock) est qu'elle économise les temps forts. Qui sait réserver les temps forts aux seuls instants décisifs a gagné la phrase à lui. L'écrivain véritable n'est ni un hyper-tendu, ni un hypo-tendu, la plage dynamique dans laquelle il opère est large et souple ; il passe sereinement du systolique au diastolique et retourne le paysage mental de celui à qui il s'adresse.
Écrire (bien) consiste à délier autant que relier. Rendre les liaisons supportables ou insupportables, selon le sens, voilà la science du rythme. « La menace est illisible » mais éternelle. Créer pour l'instant est déjà bien assez. Avancer, abot aux pieds, semblant danser dans toutes les directions, s'appuyant sur la minuscule connaissance qui se jette dans l'immensité de l'ignorance et du bégaiement.
Le malentendu fait des visages inconnus et inconnaissables une terre sainte. Pourquoi trembles-tu ? Même dans la maîtrise la plus grande, tu n'obtiendras pas l'attention de ton lecteur. Rends-toi insupportable au premier regard et garde tous les livres ouverts, pour que la dernière vague les emporte ainsi, ouverts et dépliés, les entrailles vers le ciel, et pour que les phrases se détachent des pages comme l'impensé se détache du babil. Décitons nos lectures sans crainte, « flux et reflux d'inquiétudes », pour que celles-là nous laissent parler. Figurons-nous à travers les phrases arrachées aux pages des autres.
samedi 16 octobre 2021
Il bouge encore
Il y a 3464 textes sur ce blog, dont plus de 1500 qui sont (encore) publiés. Je le tiens depuis une quinzaine d'années. Je n'ai jamais envoyé le moindre texte à un éditeur, et ce que j'écris ne m'a jamais rapporté un centime. Je n'ai pas ouvert les commentaires (ou plus exactement je les ai fermés très vite), je n'ai pas essayé de "monétiser" ce blog, comme je crois que ça se fait ailleurs, car j'avais un souverain mépris pour le fait de gagner de l'argent grâce à ce que j'écrivais. J'ai 65 ans. Le montant de ma retraite est de 800 euros mensuels, et mon loyer s'élève à 878 euros. Je vis comme je peux, grâce aux quelques cours de piano particuliers que j'arrive encore à donner (de moins en moins). Cet hiver sera le cinquième que je passe sans chauffage, je ne voyage pas, je ne sors jamais, je ne m'achète rien, ni fringues, ni livres, ni disques, et je ne vais évidemment jamais ni au restaurant ni au bistrot, ni au cinéma, ni au concert, ni dans quelque manifestation culturelle que ce soit, depuis dix ans, sauf quand je suis (très rarement) invité. Jusqu'à présent, il ne me serait pas venu à l'idée de me plaindre de la vie que j'avais. J'étais seul et pas malheureux. Tant que j'arrive à payer mon loyer et que je peux continuer à écrire, je ne demande pas plus à la vie. Mais aujourd'hui, même en me privant de tout, même en mangeant le plus frugalement possible, je n'y arrive plus. Je n'ai aucune famille sur laquelle je puisse compter, et, sans quelques amis qui furent généreux avec moi, j'aurais déjà été sur la paille, ou à la rue, à plusieurs reprises. J'aimerais déménager, trouver un logement moins onéreux, mais c'est extrêmement difficile, pour toutes sortes de raisons. (Enfin non, soyons exact, je n'ai pas envie de déménager, car j'aime la maison dans laquelle je vis, mais je m'y résoudrais évidemment, si je trouvais un logement adapté à mes besoins et à mes moyens.) Pour l'instant je n'ai pas trouvé et rien que l'idée d'un déménagement me plonge dans une effroyable terreur.
La seule fois où un éditeur m'a contacté parce que mes textes l'intéressait, il m'a fait comprendre que je ne gagnerai pas un sou en étant publié chez lui. Je ne sais pas comment font les autres, mais je ne suis pas rentier, et j'ai besoin d'argent pour vivre. Je ne comprends pas pourquoi écrire serait considéré comme un passetemps pour jeune (ou vieux) bourgeois désœuvré ; tout cela me dépasse. Que je sache, un compositeur est rétribué, quand il passe six mois de sa vie à composer un quatuor… Les 3000 textes déposés ici m'ont demandé du temps et du travail, est-il besoin de le dire ?
Bref, pour essayer de garder la tête hors de l'eau quelque temps encore, j'ai décidé aujourd'hui de faire comme beaucoup de blogueurs, et d'ouvrir une "cagnotte" pour tenter, enfin, de monnayer (pardon pour l'horrible verbe) les textes que je donne ici depuis des années. J'aurais sans doute dû le faire depuis longtemps mais mon intelligence en ces domaines est semble-t-il très limitée.
Je vous invite donc, si toutefois vous estimez que mes textes valent quelque chose, à participer à cette cagnotte à la hauteur de vos moyens et de votre désir. Même de petites sommes me permettraient de continuer à écrire, et à ne pas sombrer complètement.
C'est avec une honte profonde et un grand dégoût que je rédige cette entrée, mais je ne vois pas d'autre solution, pour le moment.
Voici un moyen par lequel vous pouvez si vous le désirez m'aider à continuer :
http://www.leetchi.com/c/georges-de-la-fuly
Pour ceux qui voudraient m'écrire directement, voici mon adresse email : varolem@gmail.com
mardi 12 octobre 2021
Le bon pavillon
Ça n'ira jamais. Il y aura trop de ceci, pas assez de cela, il y aura cette mesure ou cette absence de mesure qui rendra le reste, tout le reste, décevant, insupportable, inepte, scandaleux, ou seulement impropre à la consommation électorale. Les Français sont désespérants. Ce sont des affamés qui deviennent subitement anorexiques quand le plat de résistance arrive dans l'assiette. Trop de sucre, pas assez de viande, pas assez cuit, trop salé. Ils voudraient être d'accord à 150% avec le programme du non-candidat Zemmour : à moins de 100%, ils n'y vont pas. Ce serait leur faire un trop affreux affront que d'exiger ça d'eux. Ils sont très pointilleux, soudain, alors que durant des années ils ont appelé un peu n'importe qui au secours, jusqu'à se jeter dans les bras d'un dameret bien coiffé. Le peuple français est une nymphomane qui a la migraine le soir où un amant enfin se déclare. Comme le gazouille Renaud Camus : « La droite fait penser à ces réfugiés naufragés qui refusaient un bateau de secours parce qu’il n'arborait pas le bon pavillon. »
Zemmour n'a qu'un seul pavillon, à ce que je sache, et ce pavillon est tricolore. Ce n'est pas un homme de parti (tant mieux !), ce n'est pas un homme politique (tant mieux !), il n'est pas inculte, comme le sont 99% de ceux qui prétendent gouverner notre pays, il n'a pas de plan de carrière, il n'a peur de rien, et surtout, ce point est évidemment capital, il place sa campagne sous le signe du Grand Remplacement ! Dix ans qu'on entend tout le monde se plaindre que ce sujet n'est jamais abordé, que personne n'ose seulement l'évoquer, dire très explicitement que tout le reste est subordonné à cette question. Zemmour, lui, ne craint pas d'aborder les sujets qui fâchent (ce sont les seuls sujets dignes d'intérêt). Rien que cela suffit à faire souffler un vent de panique dans les rangs des gestionnaires du désastre qui ont pris l'habitude de nous parler comme à des enfants. L'inexprimable s'exprime enfin, l'indicible se dit à pleine voix, sans embarras, sans contournements, sans tous ces préalables-palabres dénégatifs et euphémisants dont se giletparballisent ceux qui ont oublié depuis longtemps qu'ils étaient mandatés par le peuple. Zemmour, lui, parle une langue que tout le monde comprend, parce que c'est une langue vivante, parce qu'elle défait les autres langues, et ça fait un bien fou : on respire à nouveau.
Qu'un candidat à l'élection présidentielle parle de l'intérêt suprême de son pays et de son peuple, c'est-à-dire de leur survie semblerait la moindre des choses, dans un pays normal, dans une Europe normale, dans un monde normal, mais nous avons été habitués, depuis trente ans, à faire comme s'il était fatal de parler de tout sauf de l'essentiel, et à déléguer à de pâles gestionnaires sans âme le soin de ne pas nous représenter.
Voici ce que je lis, à l'instant, dans le journal de Renaud Camus.
Zemmour déclare aussi que la remigration ne fait pas partie de son programme. Il est même allé jusqu’à dire qu’il n’avait jamais prononcé le mot, ce qui naturellement n’est pas exact. Bref, il recule. Mais s’il ne reculait pas il n’avancerait pas, et je tiens très fort à ce qu’il avance. De toute façon j’imagine qu’il n’arrive jamais qu’on soutienne un candidat ou un non-candidat à cent pour cent. On trouve toujours qu’on serait mieux que lui à sa place. Mais si j’étais à sa place je n’obtiendrais pas un pour cent des voix qui se préparent à se porter sur lui. Il faut donc faire ce que j’ai toujours fait, soutenir le candidat le moins éloigné de mes vues ; et cela d’autant plus que celui-là l’est beaucoup moins, éloigné de mes vues, que tous ceux et celles qui l’ont précédé dans mes suffrages.
Je suis parfaitement d'accord : si l'on attend d'être parfaitement d'accord avec un candidat pour le soutenir, ce soutien n'aura jamais lieu. (Éric Zemmour en est à un point où il pourrait dire à peu près n'importe quoi que je le soutiendrais toujours. Pourquoi ? Mais parce qu'il est le seul, pardi !) J'aimerais par exemple que Zemmour parle de la passe sanitaire, bien sûr, mais à vrai dire, je m'en moque un peu, et même, je comprends qu'il n'en parle que si peu, ou si mal. Il y a quinze ans qu'on (il ?) attend de pouvoir parler du Sujet (essentiel), et il ne saurait être question de reléguer cette question, de la diluer, de retarder les effets qu'elle pourrait avoir sur un corps social tétanisé et désespéré. Et puis, sur cette question (de la passe sanitaire), il est comme tout le monde : tout le monde se trompe, sauf quelques individus que personne n'est disposé à écouter — pour l'instant. (Mais je ne développerai pas ce point ici car ce n'est pas le sujet.) Le bon pavillon, c'est la survie, et la survie ne saurait être négociable.
Je l'ai écouté débattre avec Michel Onfray, à Paris, et j'ai été convaincu. Pas parce qu'il a réponse à tout, mais parce sa réponse est adossée à une vision historique qui la rend lisible, solide et incarnée. Zemmour n'a pas "des réponses", (ce sont les politiques qui ont des réponses), ni "des solutions", il a une réponse, c'est-à-dire une vision ; c'est ça qui étonne, c'est ça qui réveille. Tout le monde sent bien, à condition d'être de bonne foi, que sa tripe est viscéralement française. Peu me chaut, personnellement, qu'il vienne d'Algérie et qu'il soit juif : il a compris que la France était catholique de part en part — ce qui est presque impossible à dire, il le dit ! Même Yann Moix le reconnaît : « Tu as eu raison sur tout. L’Europe, les femmes, l’immigration. L’islam. Non, vraiment. Sur tout. » Il est "à l'heure", quand tous les autres retardent ou avancent, ce qui revient au même, ou, pire encore, n'ont aucune prise sur le temps qui s'abat sur nous sans ménagements.
On peut le moquer, affirmer comme certain qu'il se prend pour Jeanne d'Arc ou de Gaulle, ça n'a aucune importance. On peut surtout faire mine de ne pas comprendre ce qu'il dit, et c'est à cela que s'affairent les piteux pantins qui sont jaloux de sa parole efficace, qui tabassent le totem patibulaire qu'ils inventent et dressent à côté de lui (ça ne prend pas : les Français ont dressé l'oreille, et ils vont continuer à écouter), ils sont énervés (à tous les sens du mot) et on les comprend : ils perdent les nerfs qu'ils n'ont jamais eus, face à quelqu'un qui montre qu'on peut dire autre chose que rien sans se décomposer en charpie médiatique. C'est un peu l'histoire du prof à qui l'élève d'un jour apprendrait à jouer de l'instrument que l'autre enseigne depuis quarante ans…
Comme le dit Boualem Sansal, la France dormait tellement bien, sans Éric Zemmour. Elle faisait des cauchemars, certes, mais elle barbotait mornement entre sieste et coma, gavée de benzodiazépines et de Prozac. La "cancel culture", chimique autant que politique, idéologique autant que psychologique, qui s'ajoute à la féminisation de la pensée et à la liquidation de l'histoire, n'annule pas seulement quelques gloires et quelques textes littéraires, n'agite pas seulement quelques grotesques pantins qui se contorsionnent dans un hystérique brasier, elle ronge par contaminations successives la tripe d'un peuple, dans ce qu'elle a de plus profond et de plus vif. On peut dormir et pourrir à la fois. C'est à quoi Zemmour s'oppose, frontalement, debout entre les couchés, avec un panache qui me plaît.
dimanche 10 octobre 2021
N'abîme pas le titre
C'est de pire en pire. Si je n'écris pas, je ne lis pas. Bien sûr, si je ne lis pas, je n'écris pas non plus, mais l'inverse est encore plus vrai. Je me rends compte qu'il m'est impossible de lire sans écrire, ce qui complique sérieusement la lecture, la rend presque irréalisable. Lire un livre sans lever la tête et écrire, c'est ne pas lire vraiment. Livre un livre sans le poser, c'est ne pas le lire. Si je lis quelque pages d'affilée, sans prendre un stylo ou un clavier, c'est que je ne suis pas réellement en train de lire ce livre : je m'aperçois très rapidement que les phrases que je lis n'ont aucune incidence sur moi, elle ne traversent pas la frontière qui me sépare du monde. Je les comprends, je peux même les apprécier, ou les haïr, mais elles ne font pas partie de ce moi qui a décidé de lire. Cette maladie est d'une rare intransigeance. J'essaie de la combattre, mais son emprise augmente à mesure que je tente d'en ignorer les symptômes. C'est à tel point que je me demande comment je faisais, jadis, pour lire de gros romans sans lâcher l'objet. Qu'est-ce qui me poussait à en continuer la lecture ? La volonté dérisoire de connaître la fin ? Était-ce aussi bête que ça ? Je ne sais, car je suis incapable d'être celui que j'ai été autrefois, pour mon grand malheur.
Faut-il, pour lire un livre, abandonner toute prétention à le lire vraiment ? C'est à cette extrémité que désormais je suis réduit. Je peux le faire, naturellement, je peux lire vite, aller vite à la fin d'un livre, pour en lire un autre, et encore un autre, je sais le faire, mais si je le fais j'ai l'impression littéralement de perdre mon temps, j'ai l'impression que ma lecture aura dérobé un temps précieux qu'il ne me sera plus jamais donné de retrouver. Lire et écrire sont deux verbes synonymes, c'est aussi simple que cela. Pour lire il faut ne pas lire, et pour écrire il faut ne pas écrire. C'est d'autre chose, que nous avons besoin, pour être dans cette action qui n'en est pas une.
Faut-il, pour vivre, ne pas vivre ? C'est sans doute la même question, à laquelle la même réponse serait apportée, si nous osions être vivants, c'est-à-dire vivants sans les autres, ou, mieux, vivants par-delà les autres.
Ne lis plus — regarde !
Ne regarde plus — va !
Heure toujours dernière, comme le dit Paul Celan. « Car nul ne témoigne pour le témoin. »
De plus en plus, je m'aperçois que le titre peut chez moi suffire à provoquer l'amour d'un livre. Encore faut-il, tout de même, que le contenu du livre n'abîme pas ce titre. Ne pas abîmer un titre, voilà tout le projet de la littérature la plus haute.
Les heures répondent aux heures, par-delà les années. Je me revois, au soleil, dans l'appartement de la place des Vosges, en août 1988, en train de lire.
la lumière incessante, jaune limon,de-ci de-là, ballottéederrièreles planètes capitales.Regardsinventés, cicatricespour voir,entaillées dans le vaisseau de l'espace,yeux
Comme j'étais heureux, alors. Car j'ai été heureux, oui ! Et cet heur là vient ici, à midi, sous ce soleil-là, me saluer. Mon destin est favorable, malgré la peine, malgré la détresse, malgré la solitude, malgré la morsure des uns et des autres, malgré la mort d'un chien ou celle du désir. « Se priver de voir est encore une manière de voir. »
Dans l'air, là demeure ta racine, làdans l'air.
Nous creusons dans les airs un tombeaupour ne pas y être à l'étroit.
(…)
Nuit en forme d'aile, de loin venueet maintenant
La nuit en forme d'aile, je l'entends, sans cesse. J'entends ses froissements de papier dans le temps, ses bruits de cuisses frôlées par le tissu ou la main, ses vies furtives et musicales. Elle surgit au creux des phrases quand je ne l'attends plus. Maintenant.
Faut-il mourir pour avoir été (être) vivant ?
dimanche 26 septembre 2021
Progrès de la tierce
Ils me tendent leur coude ! Mais moi j'ai besoin de leur serrer la main, pour savoir en quelle tonalité ils évoluent. En ré mineur, en fa majeur, en la majeur ? Sont-ils diatoniques, chromatiques ? En serrant la main de quelqu'un, un pianiste peut sentir si celui-ci est du genre fortissimo, ou andante, ou staccato. Le coude, lui, est muet. On ne sent pas avec une articulation, non plus qu'on ne parle.
Ceux qui ont travaillé le piano ont une empreinte en eux qui leur vient de la géographie du clavier (à cause de la disposition des touches blanches et des touches noires). Cette empreinte est à la fois active et passive. Elle émet et elle reçoit. Elle donne et elle prend.
La main d'un pianiste est une extension de son oreille. C'est une oreille au bout du bras, une oreille délocalisée, comme certains animaux ont les yeux à l'extrémité de tentacules.
J'ai enfin ouvert, quarante ans après l'avoir acheté, le livre "Genèse de la tonalité musicale classique", d'Armand Machabey ! Ce livre est un reproche vivant. Pas un mois sans que je me dise : « Tu ne l'as pas lu ! » sans que Machabey ne me dise : « Tu ne M'as pas lu ! » Armand Machabey… Quelle idée, aussi, d'avoir un si joli nom ! C'est un nom qui dissuade le lecteur. Avec un nom comme ça, se dit-on, il suffit bien de posséder le livre ! En quelle année ai-je bien pu acheter ce livre ? Je dirais à la toute fin des années 70, quand je prenais des cours de contrepoint avec Gérard Geay, d'après le traité de Zarlino. Quarante ans que ce livre me travaille… Si je le lisais, aujourd'hui, je découvrirais sans doute que je le connais par cœur. Quarante ans de mutisme absolu, ça perce les tympans les mieux armés. Imaginez un vieux couple qui durant quarante ans ne s'adresse pas la parole. (Ils se connaissent tellement… À quoi servirait-il qu'ils se parlent ?) Souffrent-ils ? Bien au contraire. Ils ont atteint une paix que les autres couples ne connaîtront jamais.
Le contrepoint et moi, nous aurons été toute la vie au coude à coude, dans deux voies parallèles, nous apercevant à travers les minces parois de la biographie. Nous nous faisons des signes, quelquefois. On se connaît sans se connaître. On se reconnaît mais on ne se serre pas la main.
Les titres font rêver. « L'ambiance musicale en occident du IIe au VIIIe siècle », « Progrès de la tierce », « Les "ténors", la tonalité majeure ». Et puis, le rapport entre "organum" et "organiste", que je n'avais jamais compris : orgasme intellectuel !
Agathe, à qui je dis : « Schubert a copié Beethoven », me répond : « Quoi ??? Mais c'est NUL ! » Comment voulez-vous que la tierce progresse ?
dimanche 19 septembre 2021
Tissu
« Le tissu des peuples devient fragile. » Cette phrase d'Ernst Jünger me trotte dans la tête. Je la crois juste, profonde et très adaptée à notre temps.
Plus le tissu des peuples est fragile plus on est contraint de bâtir des murs autour de l'individu (ces murs peuvent être de nature sociale, bactériologique, psychologique, technologique, ou plus simplement logique). Mais ces murs ne lui appartiennent pas, il n'en est que le locataire. C'est l'intérieur de soi que se trouve la seule vraie puissance, on le sait depuis la nuit des temps. En réalité, je pense qu'on a fait tout ce qu'on pouvait pour affaiblir les défenses propres à chaque être vivant, ce qui le rend dépendant de structures centralisées, et ce qui le rend plus facilement contrôlable. Une des premières choses que l'individu avait en sa possession, pour se protéger des agressions externes, était le langage. Or c'est la première des choses dont on l'a dépouillé.
Une grande part de l'agressivité que tout le monde ressent, de nos jours, est due à cet affaissement de nos défenses propres. Moins de langage, plus de violence, et plus de solitude — ce qui paradoxalement s'accompagne d'une atrophie de la singularité.
C'est le tissu humain qui est en train de se déchirer, car il est de mauvaise qualité. Et sous le tissu, la chair est à vif.
vendredi 17 septembre 2021
Sac poubelle
Tous leurs sens sont contaminés par le jourmoralisme. On leur montre un monument recouvert de tissu, et immédiatement, ils pensent : HIDALGO ! ISLAM ! SAC POUBELLE ! BURQA ! BEURK ! C'est le Grand Enfermement résosocialiste. À chaque événement, une lecture obligée, imposée par ce qu'ils voient et entendent toute la journée par ailleurs. Les médias les ont absorbés et digérés. Ils sont pressés de l'intérieur par la presse. Ne sort plus d'eux qu'un jus noir, insipide. Ils pensent par slogans et par smileys.
Ceux qui ne savent pas se détacher de l'actualité sont les plus insupportables. On ne peut pas écrire une phrase sans qu'ils se croient obligés de la rapporter au milieu dans lequel ils pataugent avec délectation. Tout fait sens, pour eux, mais toujours dans le même sens étriqué qui les maintient en vie. Rien de littéraire, aucune distance entre eux et le cours des jours. Ils sont happés par le présent, sans rémission, comme les boulimiques le sont par un paquet de chips.
Christo n'a jamais cherché à cacher, à masquer, à "faire disparaître". Au contraire, il a toujours eu le désir de faire apparaître, de rendre visible, de montrer. Quand on recouvre un monument de tissu, comme il l'a fait avec le Reichstag en 1995, on en rend visible les formes, et je dirais même la forme. Exactement de la même manière que, dans une sonate de Mozart, on pourrait masquer momentanément les éléments décoratifs et secondaires — ce n'est que par cette opération que les auditeurs percevront les lignes de force, les thèmes et les harmonies qui constituent la sonate, sa structure, son rythme interne, unique. Et dans la structure matérialisée, enfin perçue, une autre forme de beauté apparaît, qui vient s'ajouter à l'autre. Les objets, pas plus que les êtres, ne se donnent immédiatement, sans médiation.
On ne voile que pour enfin connaître le plaisir de dévoiler. Poser un voile sur un être ou sur un objet, c'est montrer son désir, et c'est surtout révéler celui-là en même temps que celui-ci.
mercredi 15 septembre 2021
Dépossession
lundi 13 septembre 2021
Emballement du non-regard
Ça commençait à devenir la honte. Il était temps que je trouve un sujet qui me mettrait tout le monde à dos.
Je les trouve très beaux, ces emballages. Non seulement le résultat est beau, mais ces emballages ont des vertus herméneutiques (ou maïeutique) évidentes. En cachant, ils nous font voir ce qu'on ne voit plus. En masquant, ils révèlent, ils ramènent à la vie, ils sortent les monuments d'une ville du tombeau du regard. Et puis tous ces gens qui hurlent parce que l'Arc de Triomphe va être masqué durant quelques jours, je ne les entends jamais hurler contre les publicités géantes qui, elles, défigurent bêtement et méchamment les monuments parisiens. Ça, ils ne le voient tout simplement pas.
L'art existe aussi au second degré. Il en a toujours été ainsi. Il ne peut pas être seulement (ni toujours) au second degré, mais le second degré ne peut lui être interdit. Ce n'est pas parce que le second degré a été abîmé et ridiculisé par des artistes de pacotilles que l'on doit se l'interdire. On pourrait très bien par exemple imaginer des compositions musicales dont le propos serait de faire disparaître (le temps de l'écoute) la sonate opus 111 ou une des suites pour violoncelle de Bach. Ces deux chefs-d'œuvre n'en seraient pas le moins du monde abîmés, bien au contraire. Tout ce qui peut augmenter le regard ou l'écoute est bon. Les emballages de Christo n'ont pas vocation à rester. Ce ne sont que des opérations éphémères, et c'est précisément en quoi elles sont précieuses : elles rendent l'objet masqué plus précieux, mieux visible qu'il ne l'était avant elles. Il en va des emballages comme du blasphème. Je suis toujours extrêmement surpris par ces croyants qui ont si peu foi en leur dieu, pour penser que celui-ci pourrait être contrarié par des plaisanteries ou même des insultes le visant. Pour moi, Dieu est l'intelligence suprême, ce qui implique naturellement qu'il ait le sens de l'humour. Si Dieu n'est pas intelligent, alors on est mal…
Et puis, et puis, très franchement, vous le trouvez si beau que ça, vous, l'Arc de Triomphe ? Non, il n'est pas beau. Tout ce qui est ancien n'est pas beau. Il est aussi idiot de le prétendre que de prétendre l'inverse : tout ce qui est moderne n'est pas beau, ni intelligent, ni nécessaire. On a parfaitement le droit de juger des œuvres anciennes, même si elles sont canonisées par l'habitude, le respect, ou l'attachement. Ce n'est pas son ancienneté, qui fait que Bach est un géant, c'est son génie, on a honte de devoir le rappeler. Mais peu importe, puisqu'il n'est ici nullement question de faire disparaître l'Arc de Triomphe, mais seulement de le masquer, un temps, pour lui rendre sa fraîcheur, par effet de contraste. Pas de quoi en faire une jaunisse ! Ce n'est pas parce qu'on aime passionnément une femme nue qu'on ne l'aime pas aussi habillée, ou même travestie. Ils devraient au contraire remercier Christo, ceux qui aiment l'Arc de Triomphe !
Dans le fond, cette histoire n'a pas de fin. Ceux qui jamais ne s'intéressent à l'art ne s'y intéressent que pour de mauvaises raisons, toujours. Ils ne voient rien, mais s'offusquent qu'on puisse leur montrer qu'ils n'avaient rien vu. Ce n'est pas tout à fait surprenant. On peut passer une vie à les tirer par la manche pour qu'ils écoutent Wagner, sans aucun résultat, par exemple, mais si on leur dit que Wagner était nazi, alors ils arrivent en claquant de la mâchoire. Ce n'est pas Duchamp, qu'il faut conspuer, ce sont ses perroquets sans talent. Ce n'est pas un artiste mort, qu'il faut insulter (et dont l'œuvre ne coûte pas un centime à la collectivité, je le rappelle pour les obsédés du tiroir-caisse), c'est l'absence de désir d'art qu'il faut interroger.
Et puis, et peut-être surtout, il y a une évidente poésie de la disparition, du négatif, du retrait. L'Arc de Triomphe recouvert, c'est la Lettre volée à l'envers. Vous le voyiez constamment sans le voir, cet Arc de Triomphe, vous ne le voyiez plus de trop le voir, eh bien vous allez être obligés de le voir vraiment, cette fois-ci. On va faire réapparaître cette lettre que vous ne voyiez plus parce qu'elle était sous votre nez. Je me souviens encore très bien du Pont Neuf, en 1985. Mais qu'il était beau, ce pont que je ne voyais plus, ou mal !
Il y a toujours, dans un texte qu'on lit, des phrases qu'on ne voit pas. Toujours. On les lit, pourtant, mais elles disparaissent instantanément, ou elles n'atteignent jamais notre esprit. Il faut parfois des années et des années pour que, par hasard, ou par la sollicitation d'un tiers, elles nous apparaissent enfin. Et ce sont souvent les plus belles, les plus profondes. Nous nous étions réjouis le cœur et l'âme de phrases finalement ordinaires, et nous étions passés sans les voir sur les plus importantes. C'est que le temps est essentiel, toujours, en art comme en tout. L'emballage de Christo est un accélérateur temporel : il nous projette dans l'avenir de notre regard.
samedi 4 septembre 2021
Une préface
Je faisais, aujourd’hui, un énième malaise cardiaque en marchant dans la rue, quand l’idée m’est venue de conseiller à La Fuly d’écrire "Madame pète", un livre sur les pets des femmes de sa vie. Il me semble qu’il pourrait briller dans cet exercice.
Pourquoi pas "Madame pète" ? Louÿs a bien écrit "Enculées", liste commentée de toutes les femmes qu’il avait enculées.
Georges de La Fuly m’a appris, après que je lui ai fait cette proposition, que les péteuses étaient très populaires sur les sites pornographiques. Je l’ignorais.
Lui proposer d’écrire ce livre est le meilleur conseil que je lui ai donné. Pour ma part, je suis du bord de Michel Fourniret, qui déclarait aux enquêteurs : « Pour moi, une femme, ça ne défèque pas. C’est dégradant, ce n’est pas à la hauteur de l’image de la sainte Vierge. » Aucune des femmes que j’ai aimées, toutes m’ayant deviné parfaitement, n’a osé se laisser aller devant moi, ni même André, qui mettait tout le soin que je mettais à dissimuler mes passages aux toilettes pour que je ne sache rien, ou si peu, des siens, alors que je sais qu’il était moins cachottier avec les autres. Je voudrais être instruit.
Vincent Castagno
Le projet m'enchante, même si je ne suis pas certain d'avoir assez de matière pour écrire un livre très épais. Mais, après tout, un livre doit-il absolument être plus long que sa préface ?
vendredi 3 septembre 2021
La main
Écrire au stylo, c'est écrire des mots, ou au minimum des syllabes. Écrire à l'aide d'un clavier, c'est écrire des lettres, lettres qui ont toutes le même poids, la même intensité, alors que les lettres manuscrites sont toutes différentes, ont chacune leur personnalité, leur forme, leur énergie.
On sent la résistance de chaque lettre, de chaque mot, de chaque groupe de mots, lorsqu'on écrit au stylo. Il y a des montées et des descentes, des arrêts, des ruptures, des trous, ou au contraire des liaisons, comme lorsqu'on parle. Il n'est pas du tout équivalent de prononcer des consonnes, des voyelles, il n'est pas indifférent de traîner sur telle sonorité, de glisser sur telle autre, de placer un accent ici, ou là.
L'écriture à la machine est beaucoup plus intellectuelle. C'est la pensée qui forme les phrases, la main n'intervient que pour distribuer les lettres dans une chaîne qui existe préalablement dans l'esprit, alors que l'écriture manuscrite construit les phrases en même temps qu'elle les pense. Elle les déploie contre une résistance naturelle, elle est adossée à la résistance physique, qui lui profite, elle y puise son énergie, et sans doute aussi son inspiration. On se déplace sur le papier comme dans la pensée, la main doit suivre, alors que sur un clavier nous faisons du surplace. Le corps nous parle, quand on écrit à la main. On ne peut pas se détacher de lui, alors qu'il est si facile de l'oublier quand on frappe les touches d'un clavier.
Il me semble que lorsqu'on écrit à l'aide d'un clavier et d'un écran, on se dicte à soi-même les phrases qu'on rédige, alors qu'on les invente, qu'on les forme, qu'on les façonne, quand on écrit sur du papier. Le style, une certaine qualité de style, en tout cas, naît directement de la confrontation à la matière et à l'effort physique, effort physique qui est distribué très différemment selon qu'on écrive avec un clavier ou avec un stylo sur du papier (car le papier n'est pas du tout l'écran (écrire à l'écran revient à nager dans la mer (pas de dénivelé), quand écrire sur du papier revient à marcher, ou courir, sur un terrain qui peut être en pente)). L'ordinateur et le stylo sont deux outils radicalement différents, voire antagonistes. Ils ne permettent pas d'atteindre les mêmes couches, en soi. Question de vitesse, et de posture, sans doute, mais pas seulement. Tout semble laisser croire qu'ils ne sont pas connectés aux même zones du cerveau.








