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mercredi 12 novembre 2014

958, 959, 960


— Vous occupez ma place.
— Je vous demande pardon ?
— Vous êtes assis à ma place !

À part nous, le bus est vide. Je me lève et vais m'asseoir à l'avant. Comment savait-il que j'étais assis à sa place ? Comment aurais-je su que j'étais assis à sa place ? Bien qu'il n'y ait personne à côté de moi, je regarde les places alentour avec un peu d'inquiétude. Discrètement, j'essaie d'observer les sièges. Je ne vois aucun nom, ni rien qui aurait pu indiquer qu'ils étaient réservés à certaines personnes, ou que certains sièges, du moins, étaient réservés à certaines personnes. Pour autant je ne mets pas en doute la parole de celui qui m'a fait abandonner mon siège. Pourquoi aurait-il menti ? Il n'avait aucune raison de mentir, puisque, le bus étant vide, il avait à sa disposition toutes les places qu'il voulait. Je cherche dans ma mémoire… Quelque chose qu'on m'aurait dit à la maison, avant de sortir, quelque chose que j'aurais lu dans le journal, quelque chose que j'aurais entendu à la radio ? Une lettre reçue récemment ? Je ne vois rien qui aurait pu me prévenir. Mentalement, je me repasse la brève étreinte que nous avons eue, ma femme et moi, durant la nuit. Rien non plus de particulier. La pluie se met à tomber. Le conducteur, qui ressemble à Emil Gilels, ne semble s'être aperçu de rien. Il conduit son autobus avec une application distanciée. On voit qu'il est compétent, mais il n'en fait pas toute une histoire. Il donne à la routine de son travail une sorte de charme étrange, à la fois désabusé et pragmatique, qui me paraît en cet instant le comble de la poésie.

L'homme qui m'a fait changer de place lit une partition, une partition de Franz Schubert. Je réalise alors qu'il s'agit de Philippe Cassard, sanglé dans un costume qui lui donne l'air d'une bouteille de Perrier à l'envers. Nous sommes sur la place de la Concorde, l'autobus a l'air d'hésiter sur le chemin à suivre. Le temps se couvre ; bien que nous soyons dans la matinée, on n'y voit presque plus, et le chauffeur doit allumer ses phares. Je suis assis près de lui, comme lorsque j'étais enfant. Nous passons devant le palais de l'Élysée. François Hollande est à la porte et fait un signe à Philippe Cassard, qui lui répond de la tête, avec déférence. Je vois qu'il évite de regarder dans ma direction. Ne sachant trop comment réagir, je tourne la tête vers le conducteur, qui reste de marbre. Pas étonnant, avec ces Russes ! Je remarque tout de même que notre autobus ne s'arrête à aucun de ces endroits déterminés où les Parisiens attendent son passage. « Eh bien moi je l'aime bien ! » Tout le monde a entendu ce qu'a dit Philippe Cassard mais il fait de plus en plus sombre. C'est le monde à l'envers : il fait nuit en plein midi !

Après avoir beaucoup hésité, j'appuie sur le bouton pour demander l'arrêt. À mon grand étonnement, le conducteur arrête son véhicule et se retourne vers moi en déclenchant l'ouverture des portes. Je ne peux réprimer un mouvement de surprise et je dis, un peu bêtement : « C'est tout ? On en reste là ? » Le chauffeur se tait mais Cassard répond : « Pour l'instant, oui. » Je les regarde tous les deux, tour à tour, et je descends de l'autobus. Gilels referme les portes et redémarre, comme si rien ne s'était passé. Je reste immobile sur le trottoir, un petit moment, puis, moi aussi je continue mon chemin. La pluie a cessé, le ciel s'éclaircit peu à peu, la chaussée est luisante.

mardi 13 mai 2014

Anne (31)


— Mais tu la connais, Anne ?
— Si je la connais ? Tu plaisantes ?
— L'amour qu'on ne choisit pas ?
— Non, l'amour qui ne choisit pas.
— Et Denisa ?
— La Kerschova ? Peux pas la supporter.
— T'exagères ! Elle est hyper-sympa !
— Justement ! Et puis elle l'adore.
— Ah, alors, évidemment…

— Mais tu la connais, Anne ?
— Quand elle m'a joué la Fantaisie-Impromptu, j'ai tout de suite compris à qui j'avais affaire. 
— C'est-à-dire ?
— Il y a deux sortes de pianistes. Ceux qui entrent dans le clavier et ceux qui en sortent. Pour en sortir, il faut partir de l'intérieur du clavier. Soit tu crois que tu joues d'un instrument à percussion, soit tu enfonces les touches pour accéder à ce qui se trouve au-dessous, tu fais monter le son depuis le fond du clavier. C'est une question de temporalité. Ceux qui tombent sur les touches sont en retard d'un train, au moins. Ç'a commencé depuis longtemps. La musique était là avant eux. 
— Le piano n'est pas un instrument à percussion ?
— Non. 
— Première nouvelle !
— La vitesse par le poids par la force, sur la touche, c'est une chose, mais tant que l'extrémité du bras n'est pas directement en contact avec la corde (et le bras doit être directement relié au cerveau, sans solution de continuité), tu n'as pas vraiment le contrôle du son. C'est la raison pour laquelle on voit très vite si un pianiste comprend que le son, la sonorité, le timbre, appelle ça comme tu veux, est l'entrée par laquelle il a accès à la musique des autres, du compositeur. C'est également la raison, même si c'est une raison de second ordre, pour laquelle on ne peut pas apprendre le piano sur un instrument numérique. On devrait ajouter la densité aux paramètres techniques qui sont déterminants quant à la technique d'un pianiste. La densité d'un Gilels, par exemple, dans le mouvement lent de la Hammerklavier, est absolument stupéfiante. On hésite entre deux hypothèses : soit il s'est effacé complètement derrière un piano en mercure et fonte, soit au contraire il a totalement aboli l'instrument, et ce sont ses doigts qu'on entend, des doigts en tungstène de deux mètres de hauts, colonnes de glace et de nuit. 

samedi 23 février 2013

Au Front

C'est la guerre. Chaude ou froide, c'est la guerre. D'un côté Marilyn, de l'autre Emil. Un Gilels qui, curieusement, ressemble énormément à Gould, à cette époque-là, jusque dans sa manière de faire semblant de bâcler le prélude de Rachmaninoff (un de ses bis favoris) qu'il joue devant les soldats, devant les avions, devant les chars, devant la mort. Son piano comme un tank, un tank dont il est le conducteur imperturbable et dominateur. Est-ce que les soldats soviétiques auraient préféré voir et entendre la blonde icône ? C'est probable. Est-ce que les Américains auraient aimé écouter Gilels et Rachamaninoff ? Pas sûr. Le fait est que ça s'est passé comme ça. Le monde est ainsi partagé, l'a été. À l'Ouest la chanson et le sexe, à l'Est, l'art à son plus haut. On peut également faire une autre découpe : les Nazis aussi aimaient l'art le plus exigeant. Du côté du Goulag et des Camps, la haute culture, du côté de la démocratie, la chanson, le "spectacle". D'un côté le Sympa, de l'autre le Sérieux. D'un côté les corps qui veulent se toucher, les plages, de l'autre Franz Schubert et la syphilis, le Rhin.

On se doute bien que je ne vais pas reprendre ici l'argument stupide qui voudrait que la haute culture mène à à l'Horreur, mais on ne peut pas non plus ignorer les faits. Nous étions émus, dans notre enfance, dès qu'il était question de l'Armée rouge, parce qu'ils savaient chanter, et que nous avions vu des images comme celles-ci, où de simples soldats écoutaient de la musique avec cet air de sérieux et de respect qui nous imposait en retour une émotion respectueuse. Au-delà de la propagande, il y a cette volonté russe de garder Rachmaninoff, Mozart, Beethoven, et Neuhaus au Conservatoire. Vitrine, peut-être, mais on peut choisir de mettre autre chose dans la vitrine, comme le prouvent ces images. Malgré tous les programmes, malgré tous les principes, malgré la foi, et malgré eux, sans doute, les Soviétiques n'avaient donc pas tout jeté, la tabula rasa restait une idée qu'ils savaient fantasmatique — ou au moins partielle, ce qui l'invalide en tant que telle. 

On est là en terrain glissant, comme aiment à le rappeler les hyper-modernes. Tant mieux. Tout ça n'existe pas, ou pas ainsi qu'on le croit, rien de la subtilité et de la nuance d'un monde disparu à jamais ne pourra plus se dire dorénavant. Peut-être dans un siècle… Il faut choisir son camp (c'est le cas de le dire), il faut opposer, il faut comparer, vérifier mais surtout il faut affirmer. Les uns vous disent 6 millions de morts, les autres 100 millions, les uns vous parlent du fascisme, qu'ils confondent avec le nazisme, les autres du bolchévisme, les uns parlent des Camps, les autres du Goulag, des famines, des massacres, chacun veut anéantir le mal de l'autre par celui qu'il a choisi d'élever au rang de Mal suprême. Il est devenu inutile d'essayer de parler de tout ça, on tourne en rond, plus les discours et les livres s'ajoutent les uns aux autres, plus la vérité s'éloigne de nous. Peut-être est-elle perdue pour toujours, c'est possible. Voir un Nicolas Demorand, par exemple, répéter, la voix rauque, par cinq fois, que : « JAMAIS » il ne votera Marine Le Pen, est édifiant, à plus d'un titre. Le type a choisi son camp, vous comprenez ? Enfin, il n'a rien choisi du tout, précisément, mais l'important est de l'affirmer, bien haut, bien fort, et si possible devant une caméra. Il suffit d'un certain sourire, d'une certaine voix, pour que l'automate terrifiant sorte de dessous l'habit, montre sa petite figure étroite et métallique, et nous fasse comprendre qu'il est devenu totalement inutile de croire ici confronter des opinions, des savoirs, des convictions, des faits. Il ne s'agit aucunement de cela. Des méchants s'affrontent, des mécanismes sont confrontés, des religions, des chapelets, des réflexes, des discours, des postures, mais jamais, jamais, jamais, la vérité profonde et complexe qui a fait vivre ou mourir ces millions d'êtres humains qui nous ont précédés dans le terrible XXe siècle, je parle donc de mes parents et des parents de mes parents. Il y a des jours où je me dis que j'aurais voulu être l'ami d'un Nazi ET d'un Bolchévique, d'un de ces hommes, sous l'uniforme, que j'aurais voulu les connaître, leur parler, partager leurs journées, savoir un peu, un tout petit peu, car je me sens de plus en plus accablé par le Discours obligatoire, par le sauf-conduit moral que chacun désormais se croit obligé de présenter avant-même qu'on lui demande quoi que ce soit. On a l'impression qu'être moderne, dans le XXIe siècle commençant, consiste avant tout à prendre position. Les positions étaient sociales, naguère, elles sont maintenant morales. Les mots mentent. Les mots mentent naturellement, alors quand, en plus, ils sont chargés à bloc de religiosité morale (je parle bien entendu de la terrible pseudo-morale qui est en train de nous tuer à petit feu), ils deviennent de véritables poisons, ils sont pires que la mort, ils sont de la mort par-dessus la mort, de la mort en avance sur la mort.

Voyez Gilels jouer devant ces soldats, au front. Vous le croyez idiot, Gilels ? Et Richter jouant aux funérailles de Staline, vous le croyez débile ? Vous pensez réellement que des artistes de cette trempe n'ont pas un rapport étroit avec la Vérité, avec la Morale ? Écoutez Oïstrakh jouer Liebesleid, de Kreisler, si vous en êtes capables, et essayer d'entendre le vieux monde qui frémit, malgré le canon, malgré la brutalité inouïe des hommes, les hommes qui — faut-il le rappeler ? — ne sont pas meilleurs, ni plus doux, aujourd'hui, eh non ! Écoutez-les, au lieu de les juger sans cesse, du haut de votre minuscule présent, déjà vieilli, déjà en retard, jamais à l'heure. Essayez de reconnaître leurs voix, d'observer leurs gestes, de comprendre leurs peurs, d'épouser leurs désirs, au lieu de les épingler bêtement dans vos livres d'images d'une pauvreté affligeante.

Mais je ne me fais aucune illusion. Aussi vais-je me taire, et le plus définitivement possible. Sur ce sujet, comme sur bien d'autres, il vaut mieux se taire, il vaut mieux écrire de la musique, il vaut mieux parler une langue étrangère, il vaut mieux parler aux morts qui sont plus vivants que les vivants.

Le « Jamais ! » de Demorand signifie avant tout : « Taisez-vous ! » ou plutôt : « Je parle par-dessus votre voix, je vous fais taire. » et l'on reconnaît là les manières des fascistes old style, qui avaient la voix puissante et la mâchoire proéminente. Il ne faut pas contredire les Demorand, on ne contredit pas des caricatures au ton objurgatif : «  Lisez ! Lisez ! Lisez ! Lisez ! Lisez ! Lisez ! Lisez Libé ! Lisez Libé ! » Lire Libé ? Aujourd'hui ? Aujourd'hui ? Aujourd'hui ? Aujourd'hui ? La répétition… Comme au bagne, comme au bagne, comme au bagne. Il y a des manières qui en disent mille fois plus long que les discours les mieux argumentés. Il souffle autour des Demorand de notre siècle une bise kafkaïenne, concentrationnaire, pénitentiaire, sibérienne.

Lire Libé, aujourd'hui ? Et puis quoi encore ? Pourquoi ne pas écouter Demorand et du rock, pendant qu'on y est !

C'est toujours la guerre !

mercredi 23 janvier 2013

Amer Clavier, évidemment


Norman Rosten et Marilyn Monroe assistant à New York à un récital d'Emil Gilels. 

Une série politico-merdique française où le spin doctor — forcément génial — en charge de la campagne de la candidate (forcément) à l'élection présidentielle prépare un meeting important à Lyon. Il choisit les "musiques", et annonce à son staff : « Alors, la Marseillaise, évidemment, et puis, à la fin, le mouvement lent de la sonate Hammerklavier de Beethoven. » 

Arnaud Parlotte, à France-Culture, dans une émission consacrée au dernier livre de Yasmina Reza, qui fait — forcément — allusion à la même sonate, qu'il prononce : « Amer Clavier. »