samedi 11 juillet 2026

Mardi 7 juillet 2026 [journal]

 

Jardin.

Quand je me suis levé, à cinq heures et demie, il faisait 27° au salon, 20° à l’extérieur.

Y aime les aréoles claires des seins de X. [xxxxxxxxxxxxxxxx]. Mais ce qu’il m’écrit des femmes m’est à peu près incompréhensible. Même si je comprends parfaitement ses raisons, je trouve ça d’une grande tristesse. Les hommes et les femmes se sont vraiment séparés, depuis vingt ans. Cette idée m’est difficile à admettre, ou à supporter. Peut-être n’ai-je vécu vraiment que dans ce lieu enchanté : celui où les hommes et les femmes se retrouvent, s’affrontent, se déchirent et donc s’aiment, partagent quelque chose qu’ils ne savent pas nommer. Ils poursuivaient une ombre fuyante, chacun avec leurs armes, leurs mots, leurs craintes et leurs joies, et cette chasse était une belle chose, elle a produit des choses admirables. Depuis 1972 jusqu’à 2003 environ, j’y aurai participé avec bonheur. Cette parenthèse s’est refermée. 

6h. Le soleil se lève, face à moi. L’immobilité des choses me tombe dessus. Les heures respirent à peine. MAINTENANT, j’y suis. J’y suis en plein, dans le MAINTENANT. C’est mon petit bonheur à moi. 

Ce qu’il faut, c’est « marcher sur la corde raide du temps », le plus souvent possible. En vieillissant, on comprend qu’il n’y a pas d’autre lieu réel. 

Dans son cours au Collège de France, Barthes parle de l’Intervalle — du Ma japonais : ni temps, ni espace. 

La croissance/décroissance du son produit par le camion qui passe au loin m’indique qu’il se déplace. Pourtant, le son qui me parvient provient d’un seul lieu (approximativement le sud-est, de là où je me trouve). Un son peut donc être simultanément mobile et immobile

J’aperçois des hirondelles, qui volent très haut. L’hirondelle, c’est l’oiseau le plus élégant, pour moi. D’ailleurs, ce n’est même pas un oiseau, c’est seulement un signe d’oiseau, un oiseau-signe. Une croix volante. Le signe, la marque, la notation qu’il y a des oiseaux dans le ciel, que ça existe. Que ce monde là existe : le monde des hirondelles. 

VOLER. Voler, c’est le rêve. Se mouvoir dans toutes les directions, c’est le fantasme absolu. Ne pas être assigné à un seul niveau, à une hauteur donnée, traverser l’espace et le temps. 

Olivier Causte s’est violemment affronté à Claude, l’intelligence artificielle. Depuis le début, il est dans l’affrontement, avec cette machine. Il veut la soumettre (à la loi des hommes), la réduire, la dominer. Ça me semble une erreur. Il est impossible de se positionner ainsi. C’est aller au clash et au désespoir. Je le comprends mais je sais qu’il a tort. 

Barthes parle de la Beauté comme scintillation entre deux morts (allusion au théâtre No). Un clignotement. J’aime beaucoup cette idée que la beauté est toujours entre deux états, entre deux éclipses, entre deux absences. Un coup là, un coup pas là. Elle apparaît, elle disparaît. La photographie le montre de manière indiscutable. Il faut la prendre au moment exact, entre deux silences. Certains savent le voir, ce moment, mais la plupart des gens ne le sentent pas. Ils croient naïvement qu’ils ont tout le temps, que ça ne bouge pas, que c’est une donnée stable.

En ce moment, à V, on ne vit vraiment qu’entre cinq heures et huit heures du matin. Ça produit des journées très étranges. On vit dans une minuscule parenthèse. Il fait tellement chaud, entre dix heures du matin et dix heures du soir que même les cigales se taisent, accablées

Les aréoles, j’y reviens. Moi, c’est le contraire, j’aime les aréoles sombres, presque noires, ou même tout à fait noires. Il faut que la cible soit clairement indiquée, située, délimitée. Après tout, c’est la raison d’être des aréoles : indiquer nettement à l’enfant où se situe le mamelon par lequel la nourriture lui sera donnée. J’ai toujours été sensible à ces signes. Le signe du pubis (donc la pilosité (pubes signifie poils)), le signe des aréoles, le signe de la bouche. Le corps de la femme est signalisé, cartographié, comme si l’homme était à peu près malvoyant (et il l’est). (Dieu (ou la nature, ou le vivant) ne fait rien au hasard.) Il faut lui indiquer les points-clefs, les serrures, les lieux où il se passe quelque chose, où du sens (et donc du désir) passe : la parole, la procréation, la nourriture ; les lieux par lesquels ça circule, les entrées-sorties. Le corps de la femme est une page qu’on déchiffre, une page avec ses temps faibles et ses temps forts, c’est une partition, une répartition. Tout fait signe, en elle. C’est pourquoi cette mode de l’épilation du pubis est pour moi catastrophique. D’un côté on gomme les signes naturels, et de l’autre on en ajoute à profusion (les tatouages, les ongles exagérément faits, tellement vulgaires), mais ces nouveaux signes sont arbitraires, ils n’ont aucune légitimité, aucune profondeur réelle, ils ne sont reliés à rien de vivant, ils n’entrent pas en dialogue avec le physiologique. Ils passeront, bien sûr. 

Ce qui importe aux Japonais, ce n’est pas tant la fleur de cerisier que ce moment bref où elle est sur le point de se faner. La Beauté, c’est ça, c’est un moment, le moment où elle est sur le point de disparaître. 

Quand j’avais vingt ans, j’avais un groupe d’improvisation, un trio, qui s’intitulait : ICI. Je voulais déjà y être. Trouver le lieu et l’instant, quand ils ne font qu’un.