Réveillé et levé à cinq heures, facilement et assez reposé. La pleine lune éclairait complètement la chambre, c’était magnifique. Il fait encore chaud mais il y a de l’air, depuis hier-soir.
Le jardin sent bon. Face à moi, à l’est, deux bandes de nuages roses, diaphanes, qui se répondent, et le bleu encore très doux du ciel, tirant sur le blanc. Quelques oiseaux invisibles et le bruit du vent.
On hésite toujours, dans ces moments-là, entre le silence, qui n’en est pas un, et la musique. Pour concurrencer cet inestimable silence, il faut une musique si subtile qu’elle est difficile à trouver. Ce matin, j’avais « Don’t Worry ‘Bout Me », le bis génial donné par Keith Jarrett en solo à Tokyo en 2002. Mais même ça c’est de trop. S’il n’y avait au loin la rumeur de quelques voitures ou camions (mais elle est discrète), la sonorité de ces petits matins serait parfaite. Il existe bien des silences, bien des types de silence, des qualités de silence.
Hier, j’ai marché à deux reprises, le matin et le soir, deux petites boucles de trois kilomètres et demi chacune.
Je crois avoir réussi à rétablir — à peu près — mon sommeil. J’ai arrêté complètement les somnifères, ce qui est déjà un exploit, remplacés par des patchs, pour l’instant. Dès le réveil, je vais m’exposer à la lumière du soleil, et je pense que cela a grandement contribué au retour de nuits plus paisibles, nonobstant les nombreux levers (jusqu’à six, dans le pire des cas !) pour aller pisser.
J’ai bien l’intention de profiter le plus possible de cet été précieux (l’impression qu’il pourrait être le dernier). J’avais beaucoup grossi, après mes orgies de sucre de ces derniers mois, mais j’ai complètement arrêté et je compte reperdre les 7 à 8 kilos qui dépassent outrageusement des 70, sans doute ce qu’on appelle (mon) « poids de forme ».
Ce vent est un baume divin. Merci, Mon Dieu, pour ce petit matin si doux. 22° au thermomètre extérieur sur la table du jardin à 6h30. 24,7° à l’intérieur, au salon. Quand je me suis levé à cinq heures, il faisait 26,9° au salon. Dans la chambre, la température était montée à 30°. Il a fallu que je ressorte le ventilateur, pour la nuit, ce que je n’aime guère.
Je dois répondre à B., qui m’a fait quelques critiques sans doute fondées sur ce que j’écris — ou du moins fondées de son point de vue. Je suis sur une ligne de crête, à ce propos, toujours partagé entre l’envie de prendre en compte toutes les critiques, d’où qu’elles viennent, et celle de me raidir dans « ma » position. Mais cela, je ne dois l’avouer à personne. À l’extérieur, il faut montrer qu’on sait, qu’on ne doute pas, qu’on a raison. Sinon on ne peut plus écrire — et c’est tout ce qui m’importe. Je ne suis pas pour-être, je suis pour-écrire, je n’ose pas dire essentiellement, mais presque. Le paradoxe, pourtant, est qu’écrire sans être ne m’intéresse pas — et, surtout ! me semble impossible. Tout cela est très subtil, difficile à expliquer et à démêler, mais j’ai quelque espoir d’y réussir. J’essaie de l’expliquer à Xxxxxxxx, mais je n’ai pas l’impression d’être compris. [xxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxx]
Xxxxxxxx est rentrée de Xxxxxx hier-soir, croyant avoir trouvé un équilibre dont je sais bien, moi, qu’il est largement illusoire. Là aussi je suis partagé entre l’envie de l’écouter, de la soutenir du mieux que je peux (j’ai horreur de la savoir malheureuse), et celle de me désintéresser de cette histoire qui ne me concerne que très peu. Je n’aime pas le ton qu’elle a avec moi, depuis quelques jours (elle n’est pas là, sa voix s’en ressent). Elle recommence à parler pour ne rien dire, au téléphone, et ça m’est très pénible ; son discours est rempli de « phatique », au sens que Jakobson donne à ce mot. (Je pense au cours de Roland Barthes sur la Préparation du roman.) Le phatique, je ne suis pas contre, évidemment, sauf quand il prend toute la place, et quand il semble exclure celui qui reçoit ce discours, ou du moins le tenir à la marge (qu’a-t-on besoin d’appeler quelqu’un pour lui signifier qu’on le tient à distance ?). Pourtant, Barthes dit aussi que l’insignifiance peut être l’un de ces signes paradoxaux émis par deux personnes qui s’aiment tellement que la délicatesse s’exprime justement par l’insignifiance. « Il y a des cas où seule l’insignifiance est délicate. »
Il y a tout un développement passionnant sur le temps, au sens du Temps-qu’il-fait (« weather »), opposé au Temps qui passe (« time »). Le Temps-qu’il-fait, c’est le phatique pur. Le discours sur les saisons… (C’est absolument merveilleux, dans son cours, comme il passe insensiblement de la saison dans le haïku (le kigo, le “mot-saison”) au discours sur « la saison qui n’existe plus ». Il n’aurait pas pu imaginer ce que c’est devenu, aujourd’hui que le climat (ou le climatisme, plutôt) s’en mêle et nous gâche le plaisir de goûter aux saisons.
Je vois de plus en plus clairement comment XX est devenu XX, et le passage par Barthes est essentiel, justement. On ne comprend rien à XX si on ne voit pas ça, si on n’entend pas cette filiation : La délicatesse, ici, n’est pas un détail, non plus que la bathmologie. Même la France est là, dans cette langue, dès l’origine, mais sous une forme à laquelle on (je) n’aurait pas pensé. La France est le pays des saisons qui se contredisent elles-mêmes, sans doute depuis toujours (c’est le propre des pays tempérés). Mon père insistait souvent sur le bonheur (ou la chance) qu’il y avait à vivre dans un pays au climat tempéré. C’est très différent, en effet, de ces pays qui n’ont que deux saisons très violemment opposées. La saison-qui-n’existe-plus, c’est le cliché par excellence, en France, (« Y a plus d’saisons ») mais ce cliché prend aujourd’hui un sens nouveau, à cause de ce qu’on appelle, à tort ou à raison, le changement climatique.
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Xxxxxxxx a du mal à dire : « Je n’ai pas compris. » « Je ne comprends pas. » Elle a tellement peur qu’on la prenne pour une idiote qu’elle n’ose pas avouer qu’elle ne comprend pas, quand c’est le cas. C’est une impasse, ou un carrefour vicieux, dans beaucoup de discussions que j’ai eu avec elle. C’est dommage. Je me rappelle le jour où elle s’était mise très en colère parce que je lui expliquais qu’elle n’avait pas compris la différence entre Flaubert et XX, dans leurs rapports, très opposés, à la bêtise. « Je comprends très bien ! », me répétait-elle, alors qu’il était parfaitement évident que ce n’était pas le cas. Ce jour-là, elle m’en a beaucoup voulu, car elle a pensé que je la prenais pour une idiote. Je n’ai peut-être pas été très habile ni très délicat, c’est possible, mais elle avait tort, et elle aurait gagné à le reconnaître, plutôt que de s’enfermer dans un déni un peu ridicule. Ne pas comprendre est une chose normale ; se tromper aussi — j’en sais quelque chose. Xxxxxxxx est très complexée. Elle me l’avoue de plus en plus souvent, pourtant, ce qui est un net progrès. Elle n’est pas bête ; elle a peur d’être bête, ce qui est très différent. Souvent, ça la paralyse. Je connais moi aussi cette peur ou cette angoisse qui nous rend bêtes. Quand on a peur de montrer sa bêtise, on devient bête. L’intelligence consiste d’abord et avant tout à connaître et reconnaître sa propre bêtise, qui n’est pas forcément une faiblesse, bêtise sur laquelle on peut compter en toute circonstance, contrairement à l’intelligence. S’il y a un pari à faire, c’est bien celui-là.