dimanche 3 juillet 2022

Boulez dans sa cuisine


     J'hésite entre regarder la finale de Wimbledon de 2019, entre Novak Djokovic et Roger Federer, et commenter la photographie qui montre Pierre Boulez chez lui (à Baden-Baden ?)*, dans sa cuisine, en train de se préparer à manger.

Castagno trouve comme moi cette photographie admirable, et ça me fait plaisir. 


     Je suis assez fier de moi, je l'avoue. Depuis plus de quarante ans, je n'ai pas varié, ou presque pas, alors que tout et tous semblaient ligués contre moi, contre lui. Il ne fallait pas aimer Boulez, et il fallait surtout ne pas aimer Boulez, dans tous les milieux que j'ai traversés. Je me suis agrippé à ce que je voyais et entendais, et je suis toujours là, aujourd'hui, plus que jamais admiratif et même amoureux du personnage Boulez, de son physique, de son visage, de ses gestes, de sa voix, de sa vie, de ses sympathies et antipathies, de ses partis-pris, de ses mauvaises humeurs, de ses écrits, de sa musique et de sa direction d'orchestre. Ils l'ont tous détesté, et je suis très heureux de ne pas faire partie de ce tous-là. Quand je dis qu'ils l'ont tous détesté, je parle de mes amis, de mes proches, de mes collègues musiciens, de mon milieu, de ma génération, de mon maître… Ça fait beaucoup. Et ça continue de plus belle. 

La seule fois, je crois, où je me suis rangé dans le camp de ses adversaires, c'est le soir où il était passé chez Pivot, à Apostrophes (ou était-ce déjà Bouillon de culture ?), en compagnie d'Edmonde Charle-Roux, et qu'il avait attaqué très violemment Michel Schneider, alors directeur de la Musique, un écrivain psychanalyste dont j'avais beaucoup aimé au moins trois livres, Glenn Gould Piano solo, La Tombée du jour : Schumann, et Maman. Quelle violence, ce soir-là ! Boulez n'a pas peur de se défendre, quand il se pense attaqué — et il l'était, avec les mêmes arguments qui n'ont pas varié d'un iota, depuis. Potentat, homme de pouvoir, homme de cour, idéologue, « Lully », dictateur, terroriste, sectaire, dilapidateur d'argent public, escroc, monstre froid, compositeur de second ordre, etc. Rétrospectivement, j'ai un peu honte d'avoir pris le parti de Michel Schneider. Trop facile…

Depuis, je laisse parler ses détracteurs sans plus les interrompre, sans plus essayer de les convaincre. Ça ne m'intéresse plus. (Ce qui m'intéresse, en revanche, c'est leur discours, extrêmement convenu et prévisible.) On pourrait montrer, bien sûr, et assez facilement, je crois, comme toutes ces critiques sont mal fondées, reposent sur des rumeurs, des impressions, des ouï-dire, une méconnaissance de ses écrits, de sa musique, et surtout, c'est le plus important, sur une position idéologique très répandue aujourd'hui, pour ne pas dire hégémonique. La dictature n'est pas toujours où l'on croit qu'elle est. Pour le dire en deux mots, Michel Schneider était sympa, Boulez ne l'était pas. Seulement, il y a que tous ceux qui ont approché Boulez et qui ont travaillé avec lui disent à peu près la même chose : il était généreux, sympathique et bienveillant —même si très exigeant. Je crois que j'aurais pu lui offrir un de mes polos Plutôt mort que sympa. Il est l'archétype de l'homme sympathique mais pas sympa.

Voyez cette cuisine, ces meubles en Formica, cette propreté clinique, le néon au-dessus de l'évier, la blancheur, la manière dont il se penche au-dessus de la table, de la salade, qu'il prépare méticuleusement, son absence de sourire, son sérieux, sa veste d'intérieur : tout me ravit. Tout. Il est manifeste que ce corps-là est passé par Beethoven, par Bach, par Schoenberg et Bartok, mais aussi par Mallarmé et Klee, pour arriver jusqu'à nous, la tête la première. Les chaises de sa cuisine ressemblent à du Webern, n'est-ce pas merveilleux ? L'homme Boulez me fait souvent penser à l'homme Mondrian (est-ce de lui que Roland Barthes disait : « Comment avoir l'air intelligent sans penser à rien d'intelligent ? »). Il y a toujours, chez Boulez, ce quelque chose dans le regard qui dément la posture et la vêture. Il rit intérieurement.

Vous n'aimez pas le Marteau sans maître ? Vous trouvez que c'est sec, fade comme une salade sans vinaigrette, inutilement abscons, sans inspiration, triste (prédominance des instruments à tessiture moyenne) ? Tant pis pour vous. Ce n'est pas l'œuvre de Boulez que je préfère, soit, mais je lui garde quand-même toute ma tendresse, car je crois comprendre ce qui l'a rendue nécessaire, et je vois bien sa filiation avec le Pierrot lunaireEt puis j'aime justement ce goût de “neutre”, de cendre mâchée. Même si mon goût va plus aux Notations pour orchestre, aux sonates pour piano, à Éclat/Multiples, aux Domaines, au Rituel in memoriam Bruno Maderna, à Dérive 2, à Répons, à Sur Incises, au Livre pour cordes, il est vrai. Il y a chez Boulez une pauvreté de l'inspiration qui me séduit. Toute sa vie il aura travaillé sur quelques matrices compositionnelles, très peu, en fait, dont il a extrait tout le suc. Boulez, c'est un peu une couturière qui aurait réalisé trente robes différentes avec deux patrons. C'est un art de la déduction poussé à l'extrême, de la patience. En même temps, il y a du Ravel, en lui, dans l'orchestration et le côté décoratif — oui, j'ai bien dit “décoratif”. Ce soin apporté au son, à la brillance, à la rutilance, même, au moelleux, au velouté, aux moirures, aux résonances, aux échos chatoyants, aux paradoxes sonores toujours élégants et sensuels. Je crois que c'est ce que j'aime dans la musique de Boulez, cette alliance paradoxale du pauvre et du riche, du sec et du fruité, de la raréfaction et de la profusion, du clair et du flou. J'avais acheté et lu dans l'urgence le beau livre de Dominique Jameux, paru en 1985, aux éditions Fayard. Quel dommage qu'il n'ait pas pu l'écrire un peu plus tard, après Sur Incises… Dominique Jameux nous manque beaucoup, j'en profite pour le dire au passage. C'était la belle époque de France-Musique. On savait encore pourquoi on écoutait cette radio… À propos de Jameux, c'est lui qui note, dans son livre, ce point qui me paraît fondamental, et qui dément bien des idées reçues sur Pierre Boulez : « Nous avons assisté à des dizaines de répétitions avec [l'orchestre de] la BBC. À chaque fois, nous aurons été frappés par ce point précis : le mélange unique de rigueur et de décontraction dans le travail, qui se traduit par la rapidité de commutation entre l'atmosphère d'incroyable sérieux, de concentration, de patience avec lesquelles les musiciens et leur chef travaillent, et l'intuition que celui-ci possède du moment où il faut détendre cette tension, lancer une plaisanterie au timbalier, avancer la pause, changer de séquence avant d'y revenir, bavarder trente secondes avec son premier rang de cordes, et libérer ses musiciens avant l'heure si c'est possible — ce l'est souvent. » Et je ne peux résister à l'envie de citer les premières lignes de l'avant-propos de ce même livre : « Midi. Blancheur des murs et de la lumière. Solitude et silence de la petite place de Saint-Michel l'Observatoire. Le crissement des grillons. La chaleur. Il y a une dizaine de minutes que mon camionneur complaisant m'a déposé ici. Aviser un café. Téléphoner. Dire que je suis là : “J'arrive”, pour toute réponse, cordiale et lapidaire. Je me souviens avoir entendu de loin le vrombissement, incongru dans ce silence de fin d'été. Quelques instants après, un bolide blanc pénétrait sur la petite place, en faisait le tour, s'arrêtait pile devant moi. “Bonjour ! Vous montez ?” Au volant de la Mercedes 250 SL, Pierre Boulez. » Pierre Boulez, Arturo Benedetti Michelangeli, ils ont presque le même âge (1925, 1920) et ils aiment tous les deux les voitures de sport. Michelangeli a dit : « Être pianiste et musicien n'est pas une profession. C'est une philosophie, un style de vie qui ne peut se fonder ni sur les bonnes intentions ni sur le talent naturel. Il faut avoir avant tout un esprit de sacrifice inimaginable. » Évidemment, on n'imagine pas une telle déclaration dans la bouche du compositeur. Il est plus modeste, il est plus pragmatique. Il a ce côté artisan (furieux) qui ne le quittera jamais. S'il est artiste, c'est presque à son corps défendant. Michelangeli n'a été que pianiste, quand Boulez a voulu être tout à la fois : compositeur, bien sûr, mais aussi chef d'orchestre, pianiste, chef d'entreprise, écrivain. Le tout avec une volonté de Bélier. Il y a de l'implacable, en lui. Il ressemble à Rafael Nadal. Il apprend tout ; tout ce dont il a besoin pour être ce qu'il veut être. 

Mais ça ne l'empêche pas d'enregistrer Frank Zappa (qui d'autre que lui, dans ces parages, a eu cette idée ?) et d'avoir de la curiosité et du respect pour les autres, même ceux qu'il a critiqués très durement. Il dit ce qu'il pense, oui, toujours, et il pense vite. Il dit ce qu'il pense même quand il ne l'a pas encore pensé : c'est une chose qu'on ne lui pardonne pas, ni d'avoir un goût bien affirmé. Il n'a pas peur de se tromper dans ses jugements — voilà encore une chose que j'aime. À cette intrépidité et à cette liberté de jugement, il faut ajouter la disponibilité et l'attention, ce que soulignent tous ceux qui ont eu la chance de l'approcher. Il a un regard : il sait ce qu'il veut et ce qu'il voit, comme il sait ce qu'il entend. Son oreille légendaire n'est pas un détail en plus, Tout vient de là. Il n'y a qu'à voir une photo de lui pour le comprendre. Je me rappelle, à la toute fin des années 70, ces séminaires sur le Temps musical, à Beaubourg, séminaires pour lesquels il avait réuni Roland Barthes, Gilles Deleuze, Michel Foucault, Elliott Carter, Jean-Claude Risset, Gerald Bennett, Michel Decoust. Qui d'autre que Boulez, pour avoir l'idée et la force de provoquer ces rencontres ? Qui d'autre que lui pour pouvoir être le lien actif entre ceux qu'il avait conviés ? « Il se peut que les musiciens soient individuellement plus réactionnaires que les peintres, plus religieux, moins sociaux ; ils n’en manient pas moins une force collective infiniment supérieure à celle de la peinture. » 

Je crois que Pierre Boulez n'est ni réactionnaire ni progressiste, il croit simplement à la puissance de la pensée inscrite dans l'action. (On peut dire qu'il était progressiste au sens où il pensait qu'il y a un sens de l'histoire artistique, certes, et sur ce plan, je ne suis pas certain qu'il ait eu raison, mais peu importe, à vrai dire : il s'est inscrit dans une lignée qu'il a choisie, ce que fait immanquablement chaque véritable artiste, même quand il connaît la part d'arbitraire qui accompagne nécessairement ce choix. S'inscrire dans une lignée et l'assumer, ce n'est pas être vraiment progressiste.) On a voulu faire de lui un idéologue, alors que je pense que c'est exactement l'inverse : ce n'est pas parce qu'on défend une esthétique, qu'on est idéologue, mais c'est parce qu'on la défend avec des idées désincarnées, comme une répétition. Il n'a pas répété. Il a toujours cherché à comprendre la musique de ses aînés, qu'il connaît comme personne. Il la connaît de l'intérieur, en technicien, en artisan, et c'est une des raisons qui font que son ombre porte aussi loin, et c'est également la raison pour laquelle il (pouvait et) devait être à la fois compositeur et chef d'orchestre, à l'instar d'un Gustav Mahler.

Mais il serait malhonnête de ma part de conclure ce petit texte sans cet aveu : on aime Boulez aussi pour le plaisir de déplaire. Déplaire à qui, toute la question est là. Sans ça, j'aurais aimé exclusivement Luciano Berio, qui m'était bien plus naturellement proche. Mais il m'aurait manqué quelque chose, et c'est ce quelque chose qui aujourd'hui me nourrit. 

Pour revenir au cliché qui a déclenché cette envie d'écrire, je me demande si Beethoven se préparait à manger lui-même, et quoi, et j'aurais adoré avoir une photographie de Debussy en train d'éplucher des asperges, ou même de mettre le couvert. Les compositeurs à la cuisine ! Le « style de vie » de Michelangeli, et sa « philosophie », Boulez s'en moque. Le style de vie, il laisse ça à ceux qui se prennent pour des artistes. Lui, il prépare sa salade comme il compose : un artisan qui a faim. Voyez-moi cette tête !


(*) Cette photographie aura décidément fait couler beaucoup d'encre. Sur Facebook, où j'ai publié ce petit texte dans un groupe consacré à Boulez, on m'avait d'abord corrigé en affirmant que la photo avait été prise à Cleveland. Et ce matin (7 juillet 2022), un membre de sa famille, semble-t-il, dément cette information. Le cliché aurait été pris à Saint-Michel l'Observatoire, dans la maison de sa sœur. 

mardi 28 juin 2022

Le Virus et la charcuterie

On se plaint de douleurs de toutes sortes mais on mange de la charcuterie, de la viande et du fromage en abondance. On se plaint de problèmes de circulation et de difficultés respiratoires mais on s'est fait vacciner à répétition contre le Covid, et on mange beaucoup de pâtes, de pizzas et de desserts industriels. 

Je comprends parfaitement qu'on ait envie de se régaler de charcuterie et de fromage car j'en suis très friand, mais on ne peut alors se plaindre des conséquences de sa gourmandise. À force de se taper sur le doigt avec un marteau, on finit par avoir un peu mal, tout de même. À force de se bourrer de sucreries et de féculents, on finit par grossir. À force de conduire à contre-sens sur l'autoroute, on finit par avoir des accidents. Ça prend parfois du temps, selon le terrain et la force vitale, mais ça finit toujours par arriver, d'une manière ou d'une autre.

On n'est bien sûr pas un cas isolé, c'est même pour cette raison que j'en parle : son attitude est chez nous considérée comme normale. Toute la médecine occidentale depuis près d'un siècle consiste presque exclusivement à tenter d'empêcher des choses inévitables d'arriver. Quand on tente d'empêcher l'inévitable, non seulement on perd son temps, mais surtout on crée d'autres maux, souvent plus graves que ceux qu'on essaie d'esquiver. La prétendue "recherche contre le cancer", dont les budgets explosent, alors que les résultats sont maigres, pour ne pas dire inexistants, est une illustration caricaturale de l'échec patent de cette médecine-là. (Enfin, quand je dis que les résultats sont maigres, je ne parle évidemment pas des sommes faramineuses engrangées par certains…)

Les gens sont étonnants. Ils font absolument tout ce qu'ils peuvent pour tomber malade, et après ils se demandent avec le plus grand sérieux ce qui a bien pu se passer. Comment pourrait-on les raisonner ? Cela semble impossible. On ne peut rien pour quelqu'un qui se suicide lentement (rares sont ceux qui osent se tirer une balle dans la bouche, mais infiniment nombreux sont ceux qui se tuent à petit feu). Si l'on utilisait le centième de l'énergie qu'on dépense pour "se soigner" à favoriser la santé, ou au moins à ne pas trop l'entraver, les résultats seraient tellement spectaculaires qu'il faudrait un demi-siècle pour qu'on réalise ce qui se passe. 

Il est difficile de comprendre cela quand on a vingt ans, ou trente ans, ou même quarante, car le corps semble alors en mesure de résister à tout. Et il ne faut pas non plus sous-estimer la fascination que le suicide lent exerce sur de jeunes âmes qui n'ont avec la mort et la douleur qu'un rapport assez lâche. Il est facile d'être courageux quand on ne sait pas vraiment ce qu'on va perdre. Il est facile d'envisager sereinement la déchéance quand elle paraît se situer dans un avenir dont on n'aperçoit aucune manifestation. L'inconscience est une sucrerie, mais passé un certain âge, elle gâte plus l'intelligence que les dents.

La Covidiase aura été une apocalypse, au sens propre : un grand moment de dévoilement du sens. Tout un pan de la réalité s'est soudain révélé à nous, dans une lumière si crue qu'elle en a aveuglé beaucoup (nous n'avions pas l'habitude de regarder le soleil en face). On n'a pas fini d'ouvrir des yeux comme des soucoupes, à la vue de tout ce qui est en train de remonter des profondeurs. C'est une sarabande énorme, poisseuse et tonitruante qui sort des abysses. C'est le grand avantage des périodes de crise : à côté du désespoir (et peut-être grâce à lui) une lucidité aiguë peut enfin trouver sa place parmi nous. Pourtant, à côté de cette apocalypse, ou en son centre, nous les voyons aller, hagards et tremblants, les yeux grands fermés et le museau filtré en l'air, comme sonnés par la mauvaise rumeur, vérifiant à chaque pas que le collier n'a pas relâché son emprise, que la laisse tient bon, et entonnant en chœur le refrain sacré : « Ô Virus, Ta vertu est grande et ta grandeur est virale, en Toi nous croyons, par Toi nous serons sauvés, quand tu auras éradiqué les méchants et les incroyants, et la mort même qui les prendra. Avec Toi nous chevaucherons la Grande Seringue et par Toi nous seront conduits là où tout est blanc, là où tout est sain, sur les rives apaisées du Pays Stérile. Délivre nous du vif ! Nous sommes tes obéissants soldats et tes hérauts reconnaissants, Ô saint Virus ! Grâces et louanges te soient rendues ! Nous te chanterons pour les siècles des siècles, dans la ferveur et la soumission ! » 

Les Grands Hébétés

Tout devient plus clair dès qu'on accepte cette évidence : ils ne savent pas ce qu'ils aiment. Ils ne savent pas ce qu'ils pensent. Leurs choix ne sont pas des choix.

Si l'on garde ça en tête, on comprend beaucoup mieux leurs faits et gestes.

En outre, cela explique leur malaise ou leur agressivité dès qu'ils se trouvent face à quelqu'un qui par extraordinaire n'est pas comme ça.

Cette absence de goût propre est une bénédiction pour les industries de la culture et du divertissement (si tant est qu'on puisse les séparer) qui ont parfaitement compris ce qu'elles pouvaient tirer de cette situation.

Un gouffre s'est ouvert entre eux et eux. Dans ce gouffre, on peut y mettre beaucoup de choses. C'est comme un coffre à jouets, un coffre sans fond, où le brol s'entasse. Ce qu'ils appellent éclectisme est l'autre nom de leur absence de goût. Ils croient aimer beaucoup de choses, mais ce qu'ils aiment, c'est la répétition et la litanie sans fin d'une énumération sans queue ni tête. Ils n'ont pas le goût des chefs-d'œuvre qui rompraient l'équilibre morne auquel ils sont habitués. La seule limite est instituée par les besoins de l'industrie, par ses capacités de régénération et de recyclage. Dans ce fatras informe, les idées, les opinions, les croyances, les esthétiques et les œuvres sont des objets interchangeables dotés d'une énergie faible. 

Je parle des Grands Hébétés qui nous entourent, le peuple 2.0, les habitants de ClébardLand, de ceux qui ont déjà le cerveau rempli d'aluminium.

mercredi 22 juin 2022

Bander à Bandol (la chanson)


(…)

Sans l'effroi, le sexe n'est pas grand-chose. C'est une chose qu'on sent bien, quand on écrit, ça. Peut-être aussi quand on n'écrit pas. Mais écrire, c'est décoller l'effroi du désir, ou plutôt l'inverse, c'est les séparer artificiellement à l'aide des mots. Tout le monde ment, oui, mais on peut mentir avec plus ou moins d'intelligence érotique, et le sexe est une caisse de résonance pour les mots. Nous cherchons dans le sexe une autre direction que celle des jours, que celle du mouvement de la vie claire, et il arrive qu'on la trouve, mais cette direction n'a pas d'épaisseur, sans les phrases, elle reste muette et poisseuse. Le monde que Clara me laisse entrevoir est un monde d'où la sexualité a été rejetée aux marges, non pas parce qu'elle serait un péché, ou qu'elle serait immorale, mais plus simplement parce qu'elle a raté son examen d'entrée dans la société-générale de pénurie qui se donne des airs de grandiose sauvetage. Toutes les issues sont condamnées, je crois. On ne rentre plus. On ne sort pas. L'effroi, qui était jusqu'alors une sorte d'arrière-pays très-haut terrifiant que nous pouvions par moment observer, est désormais à l'intérieur de nous, au centre, au fond, il a pris la parole et il ne la lâche plus, il fait même taire tout ce qui n'est pas lui, car c'est une grande gueule infâme. La lenteur, le secret, le silence, la distinction, c'est pas son truc. Pour le dire simplement, l'effroi a changé de signe : de noble, il est devenu ignoble. Encore un pan de l'être qui s'écroule sans que personne ne s'en avise. Tout ce qui les intéresse, c'est la température des pôles, les chiffres, les courbes des ventes et la survie éternelle. Encore une saloperie de mot qui a changé, incognito, l'effroi. C'est plus que le grand chagrin qui boîte, pénible, dans le boucan dégueulasse des minables humoristes. Plutôt la gangrène ! Et le sexe va se planquer, qui titube de honte non bue. Mais qu'on nous rende notre bon vieux cul, merde ! Le monde des chattes bien poilues, bien humides et bien mijotées dans les culottes de coton blanc, du whisky et des ballades jouées par John Coltrane. Au moins celui-là ! Ça devrait pas être si compliqué, non ? Je veux bander encore un peu, moi. J'y ai droit ! 

(…)


File-moi ton obole,

Ma belle Fernande,

Que je me gondole 

Comme une légende

Sur mes pauvres guiboles. 


C'est à Bandol

Que je bande.

C'est une farandole

Au goût d'amande,

Mais je dégringole

Et j'en redemande.


Mets-moi la camisole

Qu'on danse la sarabande,

Et verse tout l'alcool 

Avant que j'en redemande.

(Dans son faux-col

Il se réprimande.)


J'en ai ras le bol

Et je débande !

Il me faudrait deux bémols

Par-dessus la viande

Pour que ça me console

De la sale gourmande.



dimanche 19 juin 2022

Toc toc

Nous sommes tous pareils. Dès que nous prenons une benzodiazépine, le bénéfice est immédiat, et semble miraculeux. Impossible de ne pas succomber au charme de ce poison. Seulement, ça ne dure pas. Et au bout de quelques semaines, le problème s'est dédoublé. Il s'agissait d'un mirage.

Alors que notre mal avait une cause physiologique, on a réussi à nous faire croire qu'il était d'ordre "psychosomatique" (c'est tellement pratique !). Comme la benzodiazépine fait du bien, spectaculairement, elle semble une réponse adaptée. C'est une double impasse. Premièrement, cette molécule ne sert à rien, concernant le "mal" dont nous sommes atteint, et deuxièmement, elle va créer un autre mal dont il sera difficile de se défaire, et qui s'ajoutera au premier, quand celui-ci aura recouvré ses forces, c'est-à-dire lorsqu'il sera à nouveau audible, masqué qu'il était un temps par l'anxiolytique. 

Comment ne pas croire au succès d'une médication qui soulage ? C'est un vrai problème. Toute la médecine occidentale moderne est basée sur la réponse (rapide) au symptôme. Les symptômes nous sont devenus intolérables et la médecine moderne n'a d'autres ambitions que de les faire disparaître. Une fois le symptôme étouffé, rendu muet, nous nous considérons comme guéris, ou, pire, en bonne santé. Mais la peur de la "maladie" a engendré un nouveau bond vicieux. Après avoir rendu muets les signes que notre corps nous adresse pour nous faire comprendre ce qui se passe en nous quand il se défend et quand il se répare, nous avons franchi une nouvelle étape avec ce qu'on nomme la vaccination : il s'agit maintenant de ne plus tomber malade

Les benzodiazépines auront été l'un des symptômes les plus flagrants de la stratégie fallacieuse de la médecine moderne, mais la vaccination est un leurre bien plus grave et bien plus profond. On pourrait voir entre eux un lien de sang : l'évitement de la douleur ou de la peine (qui se dit aussi "le mal"). Si la douleur n'existait pas, il faudrait l'inventer de toute urgence, et l'on peut donc dire la même chose de la “maladie”. Sans mal, sans douleur, sans maladie (mais ce vocable mériterait d'être redéfini), nous ne savons rien ce ce que la vie fait en nous — car la vie parle. Tout ce que sait faire la médecine occidentale moderne, désormais, c'est de la faire taire à coups de bâtons. La seule espérance qu'elle a, c'est de remplacer la vie par autre chose que la vie. Au lieu de réparer, elle change (comme lorsqu'on vous dit qu'on vous échange un ustensile, plutôt que de le réparer ; c'est le même principe). Il est dommage qu'un Renaud Camus ne voit pas le Remplacisme à l'œuvre ici, quand il le voit parfaitement partout ailleurs. Le transhumanisme qui se profile est la version paresseuse de la vie vivante, contrairement à ce qu'on nous somme de penser. Les néo-humains ne seront pas augmentés, malgré leurs prothèses, ils seront sous le regard et la contrainte des machines, à la fois diminués et aliénés

La survie et le hurlement

Chaque jour il est un peu plus difficile de continuer, non pas à vivre, mais à survivre. Je m'épate moi-même : je ne me savais pas tant de courage. Mes cours de piano sont parmi les choses les plus difficiles à endurer. Il faudrait que j'aie le courage d'écrire sur le sujet, mais il fait partie de ceux qu'on craint d'aborder, de peur que seulement y penser le fasse paraître encore plus insupportable qu'il n'est — et il l'est déjà ô combien, Dieu sait. J'ai beau écouter Bach, ce matin, l'entrain à vivre, la pile atomique du vivant s'épuise à vue d'œil, je le vois bien. Il faut à chaque fois que je monte sur une marche plus haute que la précédente pour supporter les coups, pour éviter de tomber. Ils ne sont pas plus forts, ces coups, leur violence ne s'accroit pas, mais ils sont constants et infatigables, terriblement monotones, et surtout, ils sont neuf fois sur dix incompréhensibles — je crois que c'est le plus pénible. On ne les évite pas, on essaie à chaque fois d'atténuer leur brutalité en montant un peu plus haut, c'est tout ce qu'on peut faire, mais le cœur s'épuise, à force. Eux, en revanche, sont loin de se fatiguer, semble-t-il. On ne comprend pas du tout l'acharnement que mettent le sort et les autres à nous infliger ces petites douleurs à répétition. Y a-t-il un bénéfice, pour eux ? Je n'en suis pas sûr. 

Quelle est cette malédiction qui pousse les hommes à se faire du mal ? Oh, je sais bien que mes questions sont naïves et peut-être ridicules, car la littérature et la psychologie leur ont apporté déjà beaucoup de réponses très convaincantes. Mais les réponses des autres ne sont que des explications, ou des hypothèses. Ce que nous demandons, nous, ce sont des réponses, c'est un dialogue, c'est du soin et de l'attention — la version pauvre de l'amour, en somme, son écho atténué. Or, du dialogue, il n'y en a jamais. Chacun garde ses réponses pour lui, car il élabore en secret un édifice de sens (c'est-à-dire de croyances) qu'il espère solide, et il sait qu'une confrontation avec autrui risque d'ébranler fortement cette construction, de la déséquilibrer, ou de lui faire dire autre chose que ce qu'il souhaite entendre. La maladresse est si constante qu'elle ne peut que paraître volontaire et déterminée. Il n'y a d'imagination que dans la brutalité, jamais dans le tact et l'érotisme des gestes et des pensées. Et quand exception il y a, on ne peut que constater qu'elle est involontaire, qu'il s'agit d'un accident. (Oh, il n'est pas toujours regretté, bien sûr, cet accident…)

Je ne suis pas sûr qu'il soit bien raisonnable de continuer à survivre. S'il s'agissait de vivre, on y regarderait à deux fois, bien sûr, mais ce n'est pas du tout cela, dont il s'agit. Qu'est-ce que la survie ? C'est bien entendu une sous-vie un peu honteuse, un peu macabre, un peu débile. C'est le contraire de la vie, en somme. Pourquoi ai-je l'impression que c'est tout ce qu'on est décidé à nous offrir, dans le monde qui ouvre sa grande gueule ? Suis-je devenu soudain un effroyable pessimiste, ou bien ai-je seulement les yeux grands ouverts ? En tout cas, ce dont je suis certain, c'est que cette sous-vie est en train de se répandre jusqu'en notre intimité à la vitesse d'une marée inconsciente de sa propre puissance. Quand je vois la figure de Macron ou celle de Bill Gates, pour ne citer que ces deux-là, je sais qu'on ne nous veut pas de bien. La dévastation est en marche. C'est leur projet !

Un jour d'élections comme aujourd'hui, la seule chose sensée qui nous semble à la fois bénéfique et utile serait de pousser un gigantesque HURLEMENT. L'isoloir porte bien son nom. 

jeudi 16 juin 2022

Hors-sujet


     

     La passion du hors-sujet (au sens large) est une des plus violentes et des plus constantes qui se laissent voir, jour après jour, sur les réseaux sociaux. On peut bien sûr penser que c'est un détail, qu'il n'y a pas mort d'homme, et que le monde comme il va nous offre beaucoup de spectacles plus formidables. Je trouve au contraire significative et très inquiétante cette incapacité chronique à comprendre ce dont il est question, dans quelqu'énoncé que ce soit. 

C'était l'une des toutes premières choses qui s'enseignait à l'école, du temps que l'école existait : comprendre de quoi ça parle, et ne pas répondre à côté.

Ce que les réseaux sociaux nous auront montré, c'est cela : la surdité logique — qui évidemment se voit beaucoup moins dans les échanges oraux, car il existe tout un système de correction ou de pondération lié au corps (car le corps participe lui aussi à la conversation, il amende la parole, il la canalise, il l'informe, il lui confectionne des habits qui très souvent prennent le pas sur elle) — se voit en eux comme le nez au milieu de la figure. On ne voit même plus que ça !

Lorsqu'on parle de cette tare sur Facebook, les premiers commentaires (qui nous approuvent et qui même nous louent de dénoncer ce travers) font immédiatement la preuve que ce que l'on dit est juste. C'est une sorte de confirmation par l'absurde qui, là aussi, peut vite rendre fou. 

Notre époque est à la ventriloquie, comme le dit Kierkegaard. La vérité a disparu, parce qu'ont disparu la singularité et le goût. La parole qui a cours, et qui se répand comme un liquide envahit tout ce qui est creux, est celle de l'autre disséminé en nous : ce ne sont plus qu'échos d'échos. Il n'y a plus de vérité car il n'y a plus de visages. Il n'y a plus de visages car il n'y a plus de goût. Il n'y a plus de goût car il n'y a plus de culture commune. Il n'y a plus de culture commune car il n'y a plus de culture. Il faut constamment tout leur expliquer, tout leur montrer, tout justifier, tout paraphraser, tout dé-montrer : il faut leur indiquer là où regarder, ce qu'il faut entendre, ce qu'il faut voir, où se trouve le sujet de la phrase, où est l'idée principale, car ils ne savent plus hiérarchiser, séparer, discriminer. Ils voient des visages et n'en pensent rien — ne savent qu'en penser. Ils voient sans voir. Ils n'osent pas voir, ni voir ce qu'ils voient ; ils n'osent pas penser, ni penser ce qu'ils pensent ; ils n'osent pas aimer, ni aimer ce qu'ils aiment. Leurs sens sont externalisésbranchés sur d'autres canaux, ils ne leur appartiennent déjà plus, car ils sont en permanence indexés sur le dehors, sur la rumeur, sur le on-a-dit. Les répétiteurs ont été remplacés par les répéteurs. On a changé de sources et d'origine. Les maîtres étaient chargés de (faire) répéter les chefs-d'œuvre (c'est-à-dire ce qui est au-dessus de nous), mais comme on a éradiqué les maîtres, ce qui se répète c'est la variété (ce qui est à côté de nous), c'est-à-dire, comme son nom ne l'indique pas, l'invariant, le même, le tout-venant. Au temps de la diversité, le divers se fait plus discret que jamais.

Mais revenons à notre hors-sujet. Le hors-sujet généralisé, tel qu'il se pratique aujourd'hui à l'échelle planétaire, me semble-t-il, est une manière radicale de nier tout sujet. Il n'y a plus de sujet (aux deux sens de ce terme), c'est ce que démontre l'incapacité de tous les sujets parlants à rester en lui, et s'ils en sont incapables, c'est précisément parce qu'ils n'existent plus en tant que sujets. Il ne peut plus y avoir de hors-sujet, quand il n'y a plus de sujet. Il n'y a plus de frontière entre le sujet et le hors-sujet, il n'y a plus d'intérieur ni d'extérieur, ça communique ; non, ça ne communique pas, puisque c'est la même chose. On peut très bien être ici & là, à la fois, en même temps, on peut y être et ne pas y être. C'est comme d'essayer de remplir une outre trouée : ça passe outre. On le voit bien, dès qu'on essaie de discuter avec eux, qu'ils ne savent pas où ils se tiennent. Là ou ailleurs, qu'importe ? « De nouveau, on nous propose le futur. » Le futur a un grand avantage, pour ceux qui ne savent pas où ils se tiennent : ils peuvent penser qu'ils le sauront, le savoir et l'être étant toujours à venir. Ne pas savoir où l'on se tient, c'est ne pas avoir de visage. Tout le monde le sait : il est devenu impossible, de nos jours, de simplement regarder les visages, dans la rue. Ça ne se fait plus. On vous le fait payer très cher, si vous continuez à y tenir. 

(Le pire n'a pas de visage et ils sont heureux du pire. La guerre, la famine, la peste, les catastrophes avaient un visage, notre époque n'en a plus. (Ils ont adoré les masques.) C'est arrivé doucement, sans annonce et sans cris. Les médecins ont un temps semblé prendre le pouvoir, et puis l'ont laissé à ceux qui en voulaient — à ceux qui produisent des biens de consommation et les consommateurs qui vont avec. Tous ont poussé un soupir de soulagement. Ils ne voulaient pas mourir mais ils ne voulaient pas vivre non plus.)

(Les visages n'avaient plus aucune utilité, on ne les regardait plus, les gens marchaient la tête baissée, les yeux rivés aux larges trottoirs, personne ne regardait personne, ni les hommes les femmes, ni les femmes les hommes, ni les jeunes les vieux, ni les vieux les jeunes, les yeux ne servaient plus qu'à voir les écrans, les oreilles qu'à entendre les consignes, très simples, toujours les mêmes, on avait supprimé tous les obstacles, tous les monuments, statues, édifices qui n'avaient pas une utilité pratique (ou qui étaient redevables du passé). Il n'y avait plus qu'un seul prénom masculin, et un seul prénom féminin, tout ce qui aurait pu distinguer un individu d'un autre individu avait été soigneusement effacé, ou caché, il n'y avait plus ni étrangers ni différences, à part, très atténuées, celles de l'âge et du sexe, la disparition du visage ayant beaucoup facilité les choses, tout le monde avait la même couleur de peau, et il ne restait qu'une seule langue. Personne ne mourait plus, et l'on s'arrêtait de vieillir aux alentours de la cinquantaine. Bien entendu, il n'y avait plus de naissances, pour maintenir stable la population. Les interactions entre les individus étaient réduites au strict nécessaire, la sexualité était interdite, remplacée par la pornographie. Le plus étonnant était qu'il n'y avait aucune puissance gouvernementale et coercitive à l'origine de ces changements, les choses s'étaient faites toutes seules, c'est le peuple lui-même qui avait organisé la vie nouvelle de cette manière, et chacun semblait trouver qu'il n'en existait pas de meilleure, ni même d'autre.) 

Pour comprendre de quoi ça parle, il faut d'abord que ça parle. On parle beaucoup d'intelligence, sans savoir très bien de quoi il est question. Il existe à l'évidence de nombreuses formes d'intelligence, et toutes n'ont pas périclité, loin de là. Celle qui me semble en danger de mort est l'intelligence du texte (ou de la parole), très liée à la surdité logique. Lire est sans aucun doute l'activité qui a le plus souffert de la nouvelle culture, de la culture tel que le sens commun l'entend actuellement. La parole a indubitablement changé de statut, depuis vingt ou trente ans, car une parole qui ne peut plus s'appuyer sur une culture (commune) perd son indispensable contrepartie, sa valeur-or. On jette désormais les mots et les phrases à l'assaut de l'autre (qui de toute manière ne les écoute pas) comme on jette l'argent par les fenêtres ou les masques dans le caniveau, mais c'est une monnaie de singe, indexée sur le toc et le vide, les réserves de sens sur lesquelles elle était adossée ayant été depuis longtemps dévalisées par les forces spéciales de la Ventriloquie intégrée.


     Tribun était autrefois un mot noble, quand il ne signifiait pas encore « grande gueule », ou Mélenchon-chez-Hanouna. Pourquoi croyez-vous que tout le monde gueule, aujourd'hui ? Ils sentent bien que leur parole ne vaut plus rien, alors ils forcent sur la voix, mais ça ressemble aux aboiements désespérés d'un chien abandonné. Nous vivons sous le règne de l'amplification sonore universelle. Rien n'est jamais assez puissant pour ces gueulards. Ça tonitrue fortissimo tant que ça peut, en pure perte. J'étais hier dans ce qu'on nomme « une grande surface » (quelle merveilleuse et si juste formule !), et j'entendais un long hurlement continu. J'étais semble-t-il le seul à l'entendre, car personne ne réagissait. Un jeune enfant, dans une poussette, hurlait pour le plaisir de hurler, très souriant, et nul ne semblait disposé à lui demander de se taire, ses parents moins que tout autre. Je le répète, j'étais le seul à l'entendre, tous les visages que je voyais étaient parfaitement calmes, limpides, exactement comme si ce hurlement perçant n'existait pas ; en tout cas il ne laissait de trace nulle part. On croit devenir fou, dans ces moments-là. Mais ce sont bien entendu les autres, les sourds, qui sont fous. Seulement, comme ils sont tous les autres, on ne peut rien contre eux. Le bambin était seul au monde, seul avec moi qui seul entendais son hurlement, et je voyais bien à sa figure la jouissance que ma présence lui procurait : enfin quelqu'un pour l'entendre ! C'était un tyran, c'était un tribun, et ce tyran avait le monde à ses pieds. Et moi j'ai souffert en silence, perdu dans ma solitude, seul au milieu du peuple des sourds. Je n'avais plus un seul visage avec moi, toutes les faces que je croisais étaient sans bouche, sans yeux, sans oreilles, interchangeables et muettes. J'étais littéralement « hors-sujet ». 

vendredi 10 juin 2022

911


 

— Allo le 911 ?

— Oui, quel est votre problème ?

— Je ne peux pas sortir !

— Vous êtes enfermé ?

— Oui, on m'a enfermé, je ne peux pas sortir !

— OK. Dites-moi où vous êtes.

— Je ne sais pas, je ne connais pas l'adresse.

— Vous ne connaissez pas l'adresse… On vous a enlevé ?

— Oui, je crois qu'on peut dire ça.

— Dites-moi ce que vous voyez.

— C'est un salon, assez banal, avec une télé et un canapé. Rien de spécial…

— Mais pourquoi ne pouvez-vous pas sortir ? Vous êtes attaché ?

— Non, je ne suis pas attaché. Mais je ne sais pas traverser des parois de verre !

— Des parois de verre ? Je ne comprends pas. Où sont ces parois de verre ?

— Mais autour de l'eau, bien sûr !

— De l'eau ? Il y a de l'eau dans l'appartement ??? Monsieur, avez-vous pris de la drogue ?

— Je n'ai pris que ce qu'on m'a donné, une sorte de nourriture en poudre… Dégueulasse…

— Bon, bon, je vois,  je vais vous envoyer une ambulance.

— Mais je n'ai pas besoin d'ambulance, je suis enfermé, je vous dis !

— Oui, je sais, Monsieur, calmez-vous, je vais trouver votre adresse grâce à votre numéro.

— En plus il n'a pas changé l'eau depuis au moins deux jours !

— De quelle eau parlez-vous, Monsieur ?

— Comment ça, de quelle eau je parle ? Mais vous êtes qui, vous ?

— Je suis le sergent Michael Fulton, Monsieur.

— Sergent Fulton, vous vivez dans quelle rivière ?

— …

— Oh, merde, il y a le chat qui revient ! Faites vite !

— Monsieur, calmez-vous, je vous envoie quelqu'un, éloignez-vous de la porte.

— Mais comment voulez-vous que je m'éloigne de la porte ?

— Vous ne pouvez pas bouger, vous êtes trop faible, c'est ça ?

— Je ne suis pas trop faible, Bon Dieu, je suis dans un bocal, et je ne sais pas faire bouger les bocaux !

— Dans un bocal… Et dans l'eau ?

— Évidemment que je suis dans l'eau, comment je pourrais respirer, sinon ?

dimanche 5 juin 2022

La banalité supérieure de la Joie

La phrase est la plus belle invention du monde, et la plus nécessaire, c'est ce qui donne tant de prix à sa réfutation par Jean-Sébastien Bach, dans Jésus que ma joie demeure.

La seule fois de ma vie, je crois bien, que je suis allé féliciter un artiste à la fin d'un spectacle, c'était après un solo de Susan Buirge, solo qu'elle avait dansé elle-même alors qu'elle était déjà assez âgée. C'était une chorégraphie sur Jésus que ma joie demeure, joué au piano par Dinu LIpatti, et c'est la seule et unique fois que j'ai vu un danseur comprendre la musique sur laquelle il dansait. 

J'y pense après avoir lu cette phrase si juste et si profonde de Vincent Castagno : « Le sublime et le génie, unis et arrivés à un certain point, se confondent avec la banalité. » 

Jésus que ma joie demeure est une musique qui vient de si loin qu'on ne l'entend presque plus tant elle fait partie de nous, comme nous n'entendons pas les battements de notre propre cœur. 

La Joie dont il est question ici n'est évidemment pas le contentement, la réjouissance, le plaisir, ni même la jouissance, c'est la Parole, c'est le Verbe qui jaillit spontanément et sans fin du Vivant, c'est le Chant, c'est la phrase infinie, sans césures et sans coutures, et qui pourtant respire avec un naturel impossible à prendre en défaut. Il n'y aura eu que Jean-Sébastien Bach pour imaginer une musique si parfaite et si modeste, qui nous aura accompagnés sans défaillance du commencement jusqu'à la fin. Il nous aura fallu régler notre respiration sur elle, car nous savions depuis toujours que la vérité était là, malgré tout le bruit environnant. 

samedi 4 juin 2022

Misérable amour


Écoutant avec une infinie douleur à la radio quelques extraits de la Princesse de Clèves, je réalisais ce que c'est que l'amour quand il est partagé par des gens intelligents et sensibles. On veut bien souffrir mais à condition tout de même que ça en vaille la peine ! Le pire est cette sensation que notre douleur ne sert à rien, qu'elle n'est ni comprise ni respectée, qu'elle est en quelque sorte gâchée. Nous aurions des trésors de souffrance à offrir, nous pourrions supporter énormément, si la cause en valait la peine, si la qualité de l'Attention était incontestable, si la délicatesse et l'invention étaient au principe du geste. Que demandons-nous, en somme ? Simplement quelqu'un qui aime aimer, quelqu'un qui "fasse attention", quelqu'un qui voit et qui entend. L'amour peut être malheureux, c'est entendu, mais il ne peut pas être misérable. S'il l'est, misérable, c'est qu'amour il n'y a tout simplement pas. 

La douleur, contrairement à ce qu'on dit, ne provient pas du sentiment défaillant mais de l'âme défaillante.

jeudi 2 juin 2022

Parler seul

Lisant un peu négligemment des commentaires qui font suite à une déclaration d'Alain Finkielkraut (n'importe laquelle ferait l'affaire), sur Twitter, on est frappé par l'impossibilité totale de dialoguer avec ces gens-là. Non parce que ce serait des "méchants", mais parce que la somme des choses qu'ils ignorent est tellement importante que toute discussion en devient rigoureusement impossible. 

Je pourrais facilement élargir le cercle, bien sûr, puisqu'Alain Finkielkraut est loin d'être le seul dont je puisse dire cela. Tout la tromperie des réseaux sociaux, et, plus généralement, de la démocratie terminale dans laquelle nous évoluons depuis une vingtaine d'années, est là : nous conversons toute la journée avec des gens qui ne peuvent pas comprendre de quoi nous parlons. Eux et nous parlons des langues radicalement différentes, bien qu'on les appelle toutes "le français". Nous n'avons plus aucune culture commune, nous n'avons plus de Lettres communes, à part celles de l'alphabet, et encore — et je ne parle même pas de mémoire (historique, sociale, nationale) commune.

Un autre tweet m'a beaucoup frappé, qui demandait à la cantonade quel était le livre qui avait le plus compté dans la vie de lecteur de ceux qui passaient là. Là non plus, les mots n'ont visiblement pas le même sens. On croit qu'en disant "livre" on se fait comprendre mais il s'agit d'une illusion. 

On croit qu'en disant "musique" on se fait comprendre, mais c'est une illusion (peut-être la plus cruelle de toutes). On croit qu'en disant "parole" on se fait comprendre mais là aussi il faut déchanter. Je me demande s'il reste encore des mots que tout le monde comprend de la même manière. Même "la mort" n'a plus de sens partagé par tous.

J'avais hier un échange avec une personne qui, pleine de bonnes intentions pour la pauvre (et défunte) École de France (on n'ose plus parler d'École française), parlait d'Objectif Qualité et qui, très visiblement, ne comprenait pas ce que j'essayais de lui dire, à savoir que c'était précisément cela (son "objectif-qualité", cette langue de technocrate et de marchand de produits) qui avait provoqué l'effondrement de l'École. 

Il arrive que nous tentions encore de nous faire comprendre, car il nous reste, malgré tout, un reste de courtoisie (ou de crétinerie), mais bien vite nous sommes rattrapés par la réalité, et le rappel à l'ordre est implacable : il est vain de vouloir se faire comprendre, la plupart du temps, sauf si l'on tient absolument à désespérer.

Nul besoin d'aller en Seine-Saint-Denis, pour se sentir exilé et étranger, il suffit d'ouvrir la bouche ou les oreilles, il suffit d'avoir quelque chose à dire, il suffit d'avoir besoin d'être compris. C'est encore la langue qui nous fait le mieux sentir notre solitude.

mardi 31 mai 2022

Le moi lacté

 Le moi lacté.

Sophie, en slip, ses cheveux noirs déployés au maximum, le pied sur la chaise, la tête renversée en arrière. Elle sourit de tout son corps, en mangeant ses corn flakes, elle a encore ses lunettes, pas encore ses lentilles.

Sarah est déjà habillée, elle a déjà ses lentilles, elle est concentrée sur son bol, le corps ramassé, tassé en avant. Elle porte les cuillères de corn flakes à la bouche dans un enchaînement rapide, presque ininterrompu, le visage tendu. On dirait qu’elle ne respire pas. La tâche l’occupe entièrement. La cigarette qui fume dans le cendrier posé à côté de son bol a l’air, seule, de pouvoir distraire Sarah de son occupation, pour un bref instant. Elle la prend, de la main droite, tire une bouffée, regarde devant elle, tire une deuxième bouffée, plus courte, et repose sa cigarette en détournant légèrement son regard, ses yeux se plissant en un sourire. Mais déjà elle a repris sa cuillère, et le rythme des bouchées me semble encore s’accélérer. Je pense, en la voyant manger ainsi, à sa manière de me parler, au téléphone, ses phrases, enchaînées sans presque reprendre son souffle, et ses fréquents : « Ne raccroche pas ! »

Sophie, elle, me parle, en prenant son petit-déjeuner ; il n’est là que pour accompagner cette parole. Elle ne fume pas, elle est toute dans sa présence à moi, elle minaude, elle s’assure que je suis bien là, à côté d’elle, que je la regarde, que c’est bien elle qui est à côté de moi, elle rit à gorge déployée, en me montrant ses seins dont elle est si fière. Elle me dit, attends, je vais te faire ton jus de pamplemousse, elle adore s’occuper de tout, qu’est-ce que tu veux comme musique, le trio de Cosi ? Et elle se met à chanter, prenant une voix enfantine et perverse. Ses grands airs de femme du monde, elle les garde pour le dehors, elle fait tout à fait la différence entre tous les mondes qu’elle traverse avec brio. Ce qui l’intéresse, dans son intimité avec moi, c’est ce qu’elle nomme « discuter avec toi ». Quand elle est aux toilettes, elle m’appelle : « Doudi, tu viens discuter avec moi ? » (Elle est souvent constipée, donc ces conversations-là ne sont pas des brèves de comptoir...) Sophie est là, près de moi, en tout cas elle fait tout pour m’en donner l’impression. « Je m’ennuie, sans toi. »

Sarah a toujours l’air d’apparaître. Elle ne fait aucun effort pour être là, elle sait d’instinct qu’elle va ressurgir, comme une source fraîche, cachée un instant sous la terre. Sa fraîcheur est éternelle. Sans doute ne sait-elle pas qui elle était, hier encore.

« Tu te rends compte, Doudi, que lorsqu’on voyage en train, on passe toujours exactement au même endroit, au centimètre près ! Tu peux faire le voyage cent fois, eh bien, tu repasseras toujours sur le même bout de terre, tu n’en dévies pas d’un pouce. Tu ne trouves pas ça incroyable ? Même à la maison, dans notre appartement qui n’est pourtant pas bien grand, on ne fait jamais exactement le même trajet ! Chaque jour, chaque heure, on fait des variations autour d’un thème, tu trouves pas ? » Elle mord dans mon croissant, puis m’embrasse le ventre : « Miam, miam, je peux te manger, Doudi, non ? Laisse-toi faire, hein, sinon tu sais ce qui t’attend ! » et elle me montre son petit doigt d’un air entendu...

Sarah n’a pas de théories sur la forme de ses crottes ou le bruit de ses pets, non, disons que, par certains côtés, elle est moins poétique que Sophie, ou plus désinvolte... Mais tout de même, si j’ai moins ri avec elle, je pouvais cependant, interrompant l’office religieux de ses corn flakes du matin, tremper tout à coup ma queue dans son bol de lait, elle levait alors les yeux vers moi, souriante mais n’ayant nullement l’air surprise, et se mettait à me sucer avec la même application qu’elle avait mis à mâcher ses pétales de maïs. Elle avalait mon foutre tout aussi naturellement qu’elle avait pris son petit déjeuner ; pour un peu, on se disait qu’il en fait partie. Elle s’est simplement allumé une autre cigarette, est allée se servir un verre d’eau, et s’est rassise près de moi avec un grand sourire : la journée pouvait commencer.

Sarah, mon amour, j’ai toujours envie de te DÉVISAGER ! De t’arracher le visage ? Non, de rester là, dans son surgissement. Tu m’énerves quand tu me parles d’authenticité ; je suis désolé que tu me serves ce discours à la con ; mais à vrai dire peu importe. La plupart des gens parle ce langage, et, comme une forêt est dévastée par une tempête, on est effaré de voir ce désastre de bêtise, mais enfin, c’est la vie, c’est la saison, passons ! De ce désastre chez toi, je ne retiens pas les arbres cassés, les troncs saccagés, mais le vent, la puissance de ce vide qui te traverse tout à coup lorsque tu apparais dans ce monde déserté, sidéré de sa propre immobilité, de son propre mutisme ! À qui en parler, en effet, et de quoi, surtout, lorsque la seule évidence (et c’est bien « d’évider » qu’il s’agit !) est de se sentir exister, encore et encore ? « Tout ce qui vit est mort » me dit-elle avec un clin d’œil...

« Pourquoi me fais-tu un clin d’œil ?

— Egon Schiele, mon petit chéri... »

Je la vois attraper la grosse boîte noire de son violoncelle, elle approche sa tête de la mienne, et me dit, à voix basse : « Je t’aime, salaud ! »

Elle dévale l’escalier.


mardi 24 mai 2022

Notations (4)

— Comme vous n'êtes pas très vivant, peut-être que vous n'allez pas être très mort ?

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Les scies langagières, c'est un peu comme la chute du niveau à l'école, ils ne commencent à s'en aviser que lorsqu'elles ont dix ou vingt ans d'âge.

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À part les misogynes, qui aime réellement les femmes ?

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La grande ennemie de l'art et de la finesse (et de la littérature), aujourd'hui, c'est la culture. La culture est le médicament qui est en train de tuer le malade.

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Pour comparer une éolienne à un moulin, il faut avoir un cul-de-basse-fosse à la place du cœur et du céleri-rémoulade à la place du cerveau !

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L'érotisme n'est que le plaisir de la connaissance démultipliée et réverbérée par le regard et les muqueuses.

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Le cancer agressif de la publicité ne cesse d'agrandir son territoire, de lancer ses métastases à l'assaut de tous les organes de la réalité visible : sur le filet des courts de tennis de Roland-Garros, Renault imprime sa marque. Un jour, même l'air qu'on respire sera marqué.

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La vie est aussi fausse que le cinéma mais au moins on en crève.

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Je ne suis pas le poète ni le musicien que je voulais être. Je ne suis pas l'homme que j'aurais voulu être. Je ne vis pas dans le monde que j'aurais voulu habiter. Je n'ai pas le visage que j'aurais voulu avoir. Et pourtant je ne voudrais surtout rien changer à ma vie.

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On reconnaît l'inculture à ce qu'elle exige de l'écrit qu'il réponde précisément et définitivement aux questions qu'elle ne se pose pas. Elle exige une pensée qui soit superposable à la sienne, qui ne la déborde pas.

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Être loin de chez soi, quelle souffrance ! Mais être chez les siens, c'est pire que tout !

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Tout a commencé par les puces des chiens.

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Le journalisme est aujourd'hui l'écran le plus opaque dressé entre la réalité et nous. L'épaisseur de cet écran est telle qu'il arrive que les journalistes, de bonne foi, le confondent avec la réalité.

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Je ne voudrais pas être exagérément rabat-joie, mais il faudra bien un jour que les gens comprennent que Twitter n'a été inventé que pour une seule raison : permettre aux hommes de voir les seins de parfaites inconnues avec lesquelles ils discutent de philosophie ou de virologie.

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Les femmes ne veulent pas montrer leurs seins car elles pensent en être propriétaires. Peu d'hommes osent les détromper car alors leur plaisir à les voir en serait amoindri.

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François Alu (danseur étoile) : « Je m'imprègne beaucoup de la culture hip-hop quand je fais de la danse classique ». 

Mouss Plastic (anus étoilé) : « Je m'imprègne beaucoup de la sonate Hammerklavier de Beethoven quand je fais du rap. »

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Quand les compositeurs veulent nous faire croire à l'Amérique, ou à la Chine, ils utilisent généralement la gamme pentatonique, comme si ôter deux notes à la gamme diatonique suffisait à signifier que nous sommes parvenus aux deux extrémités du monde.

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Je suis passé brutalement du quintette pour clarinette de Brahms à Miles Davis. Le jazz m'aura sauvé bien des fois.

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Victor Hugo a écrit L'Homme qui rit ; il ne me reste plus qu'à écrire "jaune".

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J'ai eu raison de rater ma vie. C'est ma seule réussite incontestable.

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Ceux qui travaillent peuvent se dire, de temps à autre : aujourd'hui je ne fais rien. C'est un bonheur que je ne connais pas.

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J'en connais qui sont nés le même jour que Nerval, ou Wagner, ou Mozart, ou Proust. Moi je suis né le même jour qu'Évelyne Thomas.

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Écrire "avoir torD" (la faute que tout le monde fait sur Internet), c'est un peu comme de confondre Dupont et Dupond.

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Pour 98% des gens, l'art n'est qu'un alibi. Ils n'en parlent jamais autant que lorsqu'il n'en est pas question. Quand les œuvres sont là, simplement là, à leur disposition, sans émettre de signes extrinsèques (scandaleux, politiques ou commerciaux), ils ne les voient pas. Ils ne consentent à en prendre connaissance que lorsque cela les valorise, quand la position qu'ils adoptent à leur égard peut leur donner le statut éphémère d'amateur d'art et d'homme cultivé, ou bien quand elles permettent de parler d'autre chose qu'elles-mêmes.

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Si vous aussi vous croyez qu'il y a une guerre en Ukraine, ainsi qu'une pandémie mondiale, débranchez-vous de Twitter et Facebook. Vous verrez l'illusion se dissiper comme par magie.

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J'aime presque tous mes défauts, surtout ceux qui font monter la fièvre. On peut même me voir parfois de grand appétit devant une saucisse.

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On ne devrait publier des textes qu'accompagnés d'une date de péremption. Les miens ne sont en général pas susceptibles de dépasser une quinzaine de jours, sous peine de grave empoisonnement.

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La vie est faite de tiroirs qui ne s'ouvrent qu'à certaines heures, programmés dès l'origine pour ne livrer leurs secrets que durant un laps de temps déterminé. Il ne sert à rien de s'acharner sur un livre ou un amour, quand ce n'est pas le moment. L'essentiel est la ponctualité.

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Longtemps je me suis touché de bonheur.

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Le moment le plus humiliant de ma vie fut ce soir de 1993, à Paris où, sortant de la création de Vent d'Est, Anne-Sophie m'a pris le bras, dans la rue, et m'a dit : « Je suis fière de toi. »

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La négligence : cette saleté de l'âme.

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Supporter sa propre voix, c'est la même chose qu'aimer danser.

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Si j'étais courageux, je serais méchant.

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Y a que la vérité qui décompte.

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La meilleure manière d'être parfaitement seul, c'est encore d'aimer la musique.

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Les écrivains ne sont pas spirituels, leurs réparties sont toujours réchauffées, de seconde main, la main qui écrit étant seconde par rapport à la main qui parle. Ou, plutôt que réchauffées, leurs réparties sont cuites, alors que celles de l'homme d'esprit sont crues.

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Très régulièrement, je suis submergé par un formidable dégoût pour la musique populaire. On peut dire que Denisa Kerschova, de France-Musique, y aura beaucoup contribué.

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Je scrute les listes de noms propres trouvés sur Trombi.com, comme un drogué cherche sa came dans la rue, la nuit. Je n'y suis nulle part. Ni sur les photos. Je croyais pourtant avoir existé. J'avais même des souvenirs.

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Si je ne devais en retenir qu'une seule, de ces qualités qui pour moi sont l'apanage de la petite-bourgeoisie triomphante et inclusive, ce serait l'éclectisme, sans nul doute.

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Tout honnête homme devrait être tiraillé entre le désir d'écrire des lettres d'amour et celui d'étudier des ouvrages de stratégie militaire.

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Il faudrait une vie pour être amoureux, une autre pour être érudit, une troisième pour être riche, et une autre encore pour être beau. Le drame est que nous sommes obligé de tout mélanger. 

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Une sonate de Bach ne dure qu'un quart d'heure. Il ne pouvait pas faire mieux, Bach ? Un quart d'heure à nous empêcher de mourir, ce n'est vraiment pas grand-chose !

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Quand vous parlez de Jacques Attali, n'oubliez jamais sa manière de diriger Mozart.

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C'est quand-même génial, la musique. On peut écrire un chef-d'œuvre, même en étant antiraciste.

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Choisir, c'est mourir beaucoup.

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Il est amusant de constater que ce sont presque toujours des bourrins qui nous accusent de manquer de sens de la nuance. 

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De l'armée des ombres est sortie l'armée des nombres.

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— Quand j'arrive quelque part, personne ne me remarque !

— Tout à fait comme Dieu.

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Je crois que Flaubert aurait adoré ceux qui aujourd'hui n'ont que les mots de conspirationnisme ou de complotisme à la bouche.

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Si vous voulez pécho, aujourd'hui, écrivez un livre sur le COMPLOTISME. En six mois, votre fortune est faite. D'ailleurs il y a un signe qui ne trompe pas, Christophe Bourseiller vient d'en publier un.

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Finalement, j'aurais dû être fou. Là, au moins, j'aurais été le meilleur.

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La Maladie est une manne inépuisable et l'une des plus généreuses au monde. Pourquoi voudriez-vous qu'on essaie de s'en débarrasser ?

***

Je pensais n'avoir pas vécu, jusqu'à ce que j'ouvre un compte Twitter.

lundi 23 mai 2022

Partir ?

Si j'avais quelques millions d'euros devant moi, ou à côté de moi, ou sous mon matelas, je partirais, sans doute, et je tâcherais de me confectionner une demeure imprenable et non contaminée par les miasmes acides du monde en décomposition qui frappe à la porte à chaque heure de la journée, et surtout de la nuit.

Malheureusement (ou heureusement, peut-être) ce n'est pas le cas. Ça m'évite d'avoir à abandonner quoi que ce soit, à part moi-même, et ça m'évite de croire qu'on peut oublier le chagrin d'être chassé de son propre pays. 

Notre mémoire est seule garante de ce que l'on a perdu car plus personne ne nous écoute, si l'on tente de décrire le monde qu'on a connu. C'est peut-être ça, le Nirvana : ne pas pouvoir partager ses souvenirs, être si seul en notre solitude que les autres nous apparaissent le plus souvent comme des figurants maladroits inventés pour les besoins de la cause.

Partir, c'est déjà fait, en un sens. Avant la mort, nous sommes déjà morts à la vie. C'est très sensible, pour tous ceux qui avaient avec l'existence un rapport autre qu'utilitaire, prenant en considération les siècles qui les avaient précédés, et les paysages, et la beauté des femmes, et la poésie. Ici, l'ici et maintenant de notre ancien pays et de notre ancien peuple, on s'y noie peu à peu, on y disparaît chaque jour un peu plus, sans que personne ne semble s'en émouvoir. Nous sommes cet Ulysse fatigué qui tente de rentrer chez lui et à qui personne n'ose dire que sa patrie n'existe plus, et surtout, ce qui est pire, que le vocable "patrie" n'a plus de sens. Chez lui, c'est la tombe, mais une tombe sans repos ni délivrance, une tombe creusée dans le nulle part vertigineux des mondes perdus. 

Nous sommes donc partis en restant, nous avons disparu en étant au centre du tableau, mais c'est un tableau dont nous ne comprenons plus le sens, qui ne s'adresse pas à nous, dont les couleurs sont des hurlements contre notre espérance. Nous serons peut-être les premiers à expérimenter la mort symbolique à l'intérieur d'un corps dont toutes les cellules continuent à vivre, situation exactement inverse à celle de ceux dont le corps est à l'arrêt et dont l'esprit s'acharne à maintenir : ce corps que ne nous pouvons quitter nous a mené à une impasse — les choses n'étaient pas prévues ainsi, on ne nous a pas mis au monde pour cela. La mélancolie n'est plus un état moral, ou même psychologique, c'est un temple sans murs et sans issue. Nous n'avons plus rien à dissimuler parce que nous sommes invisibles : l'inexistence sans fin est pire que le trépas. Ce n'est certes pas la fin des temps, mais c'est la fin de notre temps. L'Histoire a décidé de se passer de nous. 

Finalement, c'est peut-être une chance, ce qui nous arrive. Il aurait été dommage de mourir comme nous étions nés, en croyant à la permanence des choses et des êtres, en croyant que la paix et le bonheur nous étaient dus, naturellement, du simple fait que nous étions nés d'un père et d'une mère aimants, dans un pays qui fut doux à vivre. 


vendredi 20 mai 2022

Écrire un livre accrocheur

Bonjour Marcel, 

Et si on décidait d'écrire votre histoire ensemble ? Qui n'a jamais rêvé d'être capable d'écrire une histoire qui captive son auditoire, qui tient tous ses lecteurs en haleine, qui bouleverse, dérange, obsede son lecteur ?

Vous pensez que c'est l'apanage des seuls auteurs de talents ? 

Je me fais fort de vous démontrer le contraire ! Tout le monde a la capacité de concevoir et d'écrire une histoire d'exception. C'est une simple question de techniques, d'outils, et d'entrainement. 

Je vous invite à un défi de trois jours, pendant lesquels je vais vous dévoiler mes techniques secrètes pour créer des histoires exceptionnelles. Ces techniques qui sont utilisées par les scénaristes d'Hollywood, mais également celles qui sont directement tirées des neurosciences, de la psychologie cognitive des histoires. 

Trois jours pendant lesquels nous allons travailler ensemble à votre histoire, vous faire progresser, vous faire littéralement passer à un autre niveau dans votre chemin d'auteur. 

Rendez-vous Mardi 24, mercredi 25 et jeudi 27 mai 2022 à 14h (heure de Paris). Oui, c'est bien la semaine prochaine, vous avez bien calculé... 

Réservez vite votre place, parce qu'elles sont en nombre limité, en CLIQUANT ICI

Attention, les places en direct sont limitées, et ce mail a été envoyé à plusieurs dizaines de milliers de personnes ! Je vous encourage vivement à sécuriser votre place en vous inscrivant immédiatement !

Seules les personnes inscrites auront accès aux rediffusions, alors inscrivez-vous vite en CLIQUANT ICI

Que vous en soyez encore à vous dire "un jour, j'écrirai mon livre, c'est sûr!", ou à chercher à maximiser les ventes de votre huitième opus, j'ai décidé de vous donner tout ce que je peux pour vous aider à avancer. 

Alors, Marcel, on se retrouve mardi prochain ? Vous l'écrirez, votre À la Recherche du Temps perdu, ne perdez pas espoir !

Qui ?


Que répondre, quand une très belle jeune femme vous demande : « Qui est-ce qui joue, là ? », en entendant une sonate pour piano et violon de Bach ? 

Si l'on répond : « Glenn Gould et Jaime Laredo », on sous-entend qu'elle a reconnu la musique de Bach et qu'elle veut seulement connaître les interprètes — ce qui est tout de même assez peu probable. Assez peu probable mais pas complètement impossible. 

Si l'on répond : « C'est du Bach », non seulement on a l'air de la prendre pour une cruche (ce n'est pas la question qu'elle pose), au cas où elle aurait reconnu le compositeur, mais en plus on fait une faute de français, puisqu'on ne peut pas répondre "c'est du Bach" à quelqu'un qui vous demande "qui joue". Ce n'est évidemment pas Bach qui joue, et même si par extraordinaire c'était lui, il faudrait répondre : « c'est Bach » et non pas « c'est du Bach ». Peut-être que sa question était, ou aurait dû être : « Qu'est-ce qu'on joue, là ? » 

Il n'y a donc aucune bonne réponse à la question de la jeune femme, et l'on ne peut que bredouiller quelque chose d'insensé. 

Quand, ensuite, semblant vouloir expliciter sa question, elle ajoute : « Ça fait penser à la musique du Patient anglais », on est encore plus embarrassé, n'ayant pas vu le film en question, et l'on se dit que la culture est décidément une machine à séparer les gens. Le cinéma, toujours lui… On en revient toujours au cinéma, qui est la seule "culture" d'aujourd'hui. C'est par lui que les gens ont accès à ce qu'ils appellent "la culture", c'est à travers lui qu'ils en jugent, et c'est par lui qu'ils entendent parler des compositeurs, des écrivains et des artistes. C'est aussi lui, le cinéma, qui a instauré cette habitude qui consiste à parler des acteurs comme s'ils étaient les véritables auteurs d'un film (on va voir un film de Belmondo). Dès lors il n'est pas étonnant de poser une telle question (« Qui est-ce qui joue ? ») et il n'est pas étonnant non plus de ne pas savoir y répondre. Ce sont là deux conceptions de la culture qui s'affrontent. Il est fort possible que dans quelques années, on ne dise plus qu'on va écouter du Beethoven, un récital consacré à Beethoven, mais du Lang Lang.

dimanche 15 mai 2022

Mensonge et Vérité - la danse !

Je connais quelqu'un qui va répétant comme un dindon à qui on a coupé la tête : « Mentir peu mais mentir bien ». Évidemment, il ment beaucoup, et mal. En réalité, il ne sait plus différencier le mensonge de la vérité. C'est un peu ce qui nous arrive.

Ils n'ont pas aimé leur mère et se croient obligés, des années après sa mort, de lui inventer des qualités imaginaires. Leur inventer des qualités n'est pas un service à rendre à ceux qu'on aime — ou à ceux qu'on n'a pas su aimer. C'est les dévaloriser, que se croire obligé d'ajouter des qualités imaginaires à leurs qualités réelles. Attribuer à tort des qualités à un mort revient à se dénigrer soi-même, car nous ne le faisons que pour nous.

Pourquoi faut-il que tout le monde ricane, lorsque je dis le plus sincèrement du monde que je manque cruellement de talent, comme si je ne disais cela que pour déclencher la réponse automatique qui me démentira ? Est-ce que tout ceux qui réagissent ainsi pensent réellement que le talent est une chose si banale que la plupart en sont dotés, eux les premiers ? Je suis toujours extrêmement étonné de cette réaction. Pour moi, cela ne va pas de soi. Avoir du talent est l'exception qui confirme la règle. Toi, tu peux me comprendre. Nous n'appartenons pas à la race de ceux qui imaginent en être dotés naturellement. (Je me rappelle avec joie ta réponse à une question que je te posais sur la danse (« non, je ne danse pas, je ne m'aime pas assez pour ça ») J'ai toujours trouvé grotesques les danseurs, ceux qui aiment se montrer dansant. Quelle insupportable pornographie !). C'est une des choses qui me séparent de certains de mes amis. Mon sentiment est que si les gens réagissent ainsi, c'est parce qu'ils craignent d'en être privés.

Il ne faudrait faire de compliments que lorsque cela s'impose, ce qui est rare. Plus on en fait, moins nos compliments ont de valeur, mais à se restreindre trop on finit par juger que personne ne les mérite, comme nous ne les méritons que rarement. Alors, par un mouvement de balancier impossible à réfréner, nous nous grisons facilement de cette fausse générosité, de cette sympathique et dispendieuse bienveillance qui, pensons-nous, sera éternellement payée de retour. Or le retour en question est un acide puissant qui nous entraîne dans une spirale d'imposture difficilement résistible. 

La danse est un stigmate d'une radicale efficacité signalétique. Comme la piscine bleue près d'une belle maison ancienne, elle suffit à décrédibiliser, à abîmer durablement la beauté d'un être. On l'aura compris, je ne parle pas là de ces danses classiques et codifiées qui portent en elles une culture et une tradition, et qui ont des liens avec les arts, je parle des trémoussements inarticulés qui contrepointent si bien l'hébétude grégaire. Il en est de la danse, en nos sociétés post-littéraires et post-historiques, comme il en va de la musique ou de la culture : le nom ancien recouvre (mal) la saleté présente — le faux ridiculise la mémoire du vocable, comme une plaie purulente dont le maladroit s'enorgueillirait. "Tu bouges donc je bouge", "pas plus que moi tu ne bougeras", semblent dire ces corps dont la seule morale est de se conformer servilement au mouvement épileptique du troupeau. Étonnez-vous, après ça, de la covidose qui a sévi depuis plus de deux ans ! Il n'y a pas de vaccin, contre le grégarisme halluciné qui met la foule en transe. Les dictatures n'ont pas besoin de dictateurs pour persécuter les individus ; il suffit de la masse massifiée ou globalisée, dont toute forme s'est absentée. Ou plutôt, ce ne sont pas les dictateurs qui font la dictature, mais le groupe qui implore le maître et la férule. Jadis, la transe était thérapeutique, elle était conduite par les magiciens et les sorciers ; aujourd'hui elle a pris le corps social tout entier, un corps sans tête, et ce n'est pas beau à voir. Les dindons se trémoussent jusqu'au délire, mais comme chacun se reconnaît dans l'autre, personne ne distingue l'éperdue dindonnerie. Celui qui ne reconnaît pas la figure du tortionnaire est un tortionnaire en puissance… Ce sont des aveugles qui imitent d'autres aveugles, ce sont des menteurs qui mentent en chœur, ce sont des corps dont les gigotements multipliés en échos brouillent la vue et l'ouïe et le sens. Vous les voyez, avec leur filtres à café sur le nez, robots stupéfiés qui errent parmi les décombres d'un monde désarticulé ? Où sont les masques, demandent-ils, tous alignés derrière leurs pseudos ! Leur chapeau mou est si gros qu'ils ont du mal à le manger. Quelle cruelle pantomime ! Quelle atroce machination ! On a le sentiment que même la guerre ne parviendrait pas à leur redonner un semblant de vérité et de dignité. Si le mensonge était un art et une exception, j'applaudirais au mensonge, mais comment se réjouir de cette imposture généralisée ? Plus on les gave de mensonges plus ils avalent comme des porcs, sans mâcher, comme si leur vie en dépendait, comme s'ils n'avaient plus que quelques instants à vivre. Le pli est pris parce que le pli était espéré. Depuis toujours, ils espéraient cette divine sanction : qu'on les débarrasse enfin du petit bout de liberté qui leur restait encore, et qui les empêchait de dormir. Ils veulent disparaitre dans la foule consentante et gentiment fascistoïde qui a pris corps depuis deux ans, ils veulent en être, ils veulent être sur la photo de classe, et au premier rang, encore. On les torture, ils applaudissent. On les humilie, la reconnaissance perle en bave à la commissure de leurs lèvres. Ils s'endorment au son des berceuses officielles, ils hoquettent de bonheur quand la schlague rougit leur épiderme, ils tachent leurs draps quand on borne leur existence, ils en redemandent quand on barre le sourire de leurs enfants. Ils ont voulu être dans le camp des intelligents, des prudents et de la Science, ils ont versé dans la secte des malins et de l'Intérêt. Quand les mots se mettent à mentir, tout devient possible — surtout le pire.

Ce n’est pas une question d’opinion. Je n’écris pas pour les convaincre. Eux (les masqués, les piqués, les QR-codés, les hypocondriaques larvés, sans gloire, les dindons trépignants de la farce, les suradaptés, les autobunkerisés, les veines-apparentes pavoisées) et moi sommes incompatibles, les corps parlent, les corps s'expriment, les corps participent, qu'on le veuille ou non. Je n'ai pas envie de m'adresser à eux, je n'ai pas envie de les raisonner, de leur expliquer en quoi ils se trompent eux-mêmes, en quoi ils sont trompés, bien sûr, ni en quoi ils sont ridicules. Ils ont aimé ce ridicule, ils ont aimé être trompés, ils ont aimé qu'on se foute d'eux, qu'on les traite comme des chiens d'incompagnie : qu'ils restent donc à la niche, avec leurs semblables, à s'observer méticuleusement comme des bêtes de laboratoire. Ils ont aimé l'euthanasie en douceur, le coma bénin, l'agonie lente et perfide, perfusée, qu'ils croupissent donc en famille dans les miasmes réchauffés de leur haleine angoissée. Ce sont des ustensiles. Ils ont perdu tous leurs attributs humains, leurs singulières aspérités, ils ont été rabotés en profondeur par les Saintes Narrations, ont versé leur sang pour défendre l'indéfendable. Qu'ils en crèvent, tudieu ! Que la Spike les morde jusqu'à l'ADN ! J'en connais même qui sont déjà estropiés et qui en redemandent. Que peut-on pour eux ?

Ce n'est pas (dieu sait !) la vertu médicale du “vaccin” qui incite les clébards 2.0 à se précipiter en masse pour se faire inoculer le brouet frelaté de Pfizer, comme d'autres avant eux se sont fait tatouer, c'est le certificat de conformité et d'obéissance qui l'accompagne et leur procure cette jouissance morne qu'on voit distinctement sur leur face blême de poissons d'élevage. 

Je fais mine de m'offusquer, mais je le savais, que ces couillons continueraient à porter le masque. Ils ont été ravis, ces blaireaux inconsistants, qu'on leur applique une muselière sur la tronche, ravis qu'on leur dise quoi faire, où, et quand, ravis qu'on leur demande de justifier le fait d'aller faire leurs courses à LIDL, ravis de se retrouver entre clébards dressés, et ravis, finalement, qu'on mette un peu d'ordre dans leur pauvre vie. La guerre se mène tout près des corps, au plus intime de la chair. À croire qu'ils ont compris, les Malfaisants, qu'il fallait aller à la racine, près de la vie et de la mort, là où discours et politique ne savent pas se tenir, n'ont plus d'efficience. Alors ils font peur, ils terrorisent, ils discréditent toutes les objections qui n'ont pas l'immortalité pour ligne d'horizon, ils s'en prennent au biologique, pour déborder la vieille morale. D'un côté la mort ou la déchéance, de l'autre l'immortalité : tu parles d'un choix ! Il n'était pas difficile de prévoir que pour beaucoup, pour la plupart, le retour à une-vie-sans-le-Covid (si tant est que cette opportunité nous soit offerte) serait vécu comme quelque chose de très difficile, voire d'insupportable. Pour la majorité de nos concitoyens, le masque, la vaccination, les foutus "gestes-barrière", et les nouvelles normes de contact social (et même privé) ont acquis une valeur positive, ces normes et ces règles sont devenues peu à peu synonymes de sécurité — d'urbanité, presque. Une nouvelle politesse sociale est née, induite par la peur et le conformisme. "Il y avait une attente", comme dirait l'autre… Le risque s'est peu à peu superposé avec les moyens de le prévenir, jusqu'à se confondre avec eux, comme le plaisir peut parfois se confondre avec la douleur. Nous entrons dans une ère sado-masochiste. Le pouvoir (qui EST le danger (et le mensonge)) se présente nécessairement comme le rempart contre le danger et le mensonge qui menacent ceux qu'il administre. Le pouvoir a dansé, le pouvoir s'est trémoussé, le pouvoir est en transe (pensez seulement à la si honnête nuit de la musique, à l'Élysée, en juin 2018, qui révélait tranquillement le pot-au-rose !) Après la fête et les gloussements fin de race des commencements sont vite venus la terreur grimaçante de la fin du quinquennat — à la Ceaușescu —, les élections-bouffes, et maintenant le chantage à la guerre, pour le nouveau départ (et la Très Longue Marche en Avant ?) et la Renaissance ! Bienvenue au pays du Nouveau Peuple !

Comme le disait très bien Anne-Sophie Chazaud, ce matin, le temps n'est plus aux indignations et aux harangues, aux alertes, au confort suranné du militantisme, non plus qu'aux oppositions partisanes dont nous avons trop l'habitude, en France. Nous sommes au cœur d'une lutte pour la survie de l'Être, et cette lutte ne peut désormais se mener qu'au cœur de catacombes bricolées qui ici et là commencent à s'édifier. Nous savions que ce temps viendrait, nous l'avions dit il y a longtemps déjà, mais nous ne savions pas qu'il viendrait si vite. Tout est nouveau, tout est vieux, tout est inversé, Mensonge et Vérité se marchent dessus, et les plus improbables accouplements intellectuels se font jour sous nos yeux. Il est très difficile d'articuler une pensée claire, et simple, car toutes les frontières et limites qui donnaient un sens et un cadre au monde que nous avons connu ont été abolies ou sont en passe de l'être. L'ermitage a des allures de palais du Facteur Cheval, et l'Université a été transformée en cour des Miracles, au cœur du bidonville global. Tous, nous sommes plongés dans un magma effroyable où tout est cul par-dessus tête. N'espérez pas vous sauver en revenant aux vieilles lois politiques. Elles aussi ont subi des mutations qui dans le meilleur de cas les rendent inopérantes et dans le pire produisent des effets inverses à ceux qui sont attendus. Le Bruit, la noise ont tout envahi. Ils n'oublient personne, ils épousent toutes les courbes du paysage mental. On le voit bien, en écoutant des sages devenir subitement aliénés ou imbéciles. Debord nous avait prévenu, il y a déjà longtemps : « Dans un monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux. »

samedi 14 mai 2022

S'adresser à l'hébétude (propagande et déculturation)

Plieux, jeudi 12 mai 2022, neuf heures et demie du matin. La publicité est la littérature épique des sociétés davocratiques négationnistes-génocidaires — leur récit fondateur, à la fois leur poésie lyrique et leur code civil, leur véritable Constitution. C’est elle qui dit le droit et qui dicte le rêve, le “narratif” imposé.

Alors que s’échangeaient les fonctions entre littérature et sciences humaines, tandis que l’une, ou ce qu’il en restait, héritait du réel, ou de ce qu’il en restait, alors que les autres, et notamment la sociologie, se chargeaient d’imposer de pures fictions,  le vivre ensemble, le niveau qui monte, la démocratisation de la culture, etc., il s’établissait entre les deux une vaste zone basse, large plaine opulente et fertile, dont la publicité était le principe général, naturellement (c’est tout le système remplaciste qui est par essence “publicitaire”), mais qui était bien loin de se limiter à elle : en relevaient toutes les formes modernes de la propagande, dont le désir, et notamment le désir érotique,  appuyé sur le désir mimétique, est le principal ingrédient. La publicité proprement dite s’y voyaient flanquée par le cinéma, en France tout particulièrement servile étant donné son étroite dépendance financière à l’égard du pouvoir, et presque entièrement publicitaire, donc irregardable, au service qu’il est du remplacisme global davocratique, du remplacement petit et grand ; et bien entendu par les séries, les téléfilms, le divertissement, déjà tout entier afro-américanisé — Plus belle la vie, qui s’arrête sa mission accomplie, crois-je comprendre, était la caricaturale quintessence de ce genre-là, publicité officiellement non-publicitaire n’en finissant pas de tracer les contours du mode de vie et du type de société requis par la gestion cybernétique et comptable du parc humain. 

Jadis la propagande se donnait pour instrument la culture et s’adressait à travers elle, pour les influencer, aux gens qui pensaient, au moins un peu. La propagande davocratique, dont il ne faut jamais oublier qu’elle est la simple superstructure économique et politique de la dictature de la petite bourgeoisie, est beaucoup plus intelligente que cela — c’est-à-dire qu’elle a compris qu’il fallait être beaucoup plus bête, si elle voulait réussir : qu’elle ne le serait jamais trop. Son story-telling ne s’adresse plus à la classe cultivée, qui d’ailleurs n’existe plus, elle y a veillé, ce fut même son premier soin. Il s’adresse, par le truchement de la publicité générale, à l’hébétude, qu’elle a non moins soigneusement créée. Elle s’y répand cent fois plus vite que selon les vieilles méthodes, et pratiquement sans résistance. La bêtise et le ressentiment sont naturellement remplacistes, car ce qui est remplacé ne leur est rien, sinon un objet de haine et de vindicte rageuse. 

Journal de Renaud Camus

Tes yeux

Les yeux bleus ont un grand inconvénient : on s'arrête souvent à leur surface — leur beauté nous aveugle. Il faut du temps et de l'attention pour crever cette surface réfléchissante. 

Je n'ai pas assez regardé tes yeux. J'ai regardé ton ventre (ah, ton ventre…), j'ai regardé tes pieds, j'ai regardé tes mains, j'ai regardé ta bouche, j'ai regardé ton sexe, j'ai regardé tes cuisses, j'ai regardé ton cul, avec attention, je crois, et amour, et désir, et timidité, et j'ai vu tes yeux regarder, et me regarder, mais je ne les ai pas assez regardés pour eux-mêmes. 

Les yeux sont la première chose qu'on voit, du visage et du corps d'un être aimé, ils sont toujours là, toujours présents, toujours actifs, car ils nous regardent, mais nous ne les regardons pas assez pour eux-mêmes, parce qu'il est difficile de regarder quelque chose qui nous voit. Les yeux sont en avance sur le corps qui les porte, ils entrent en nous avant que les nôtres se portent à la rencontre de celui qui nous saisit. Qui voit le premier a l'avantage et éblouit l'autre : c'est comme d'avoir les blancs aux échecs. (Nous ne voyons le plus souvent dans les yeux de l'aimé que l'amour que nous cherchons en vain en nous-mêmes.) 

Je les ai vus sans les regarder, ou je les ai regardés sans les voir. Je les ai vus me voir, ça oui, mais je n'ai pas vu ce qu'ils voyaient, je n'ai pas su déchirer le voile que mes yeux ont mis à tes yeux, et même si je les ai vus me voir, je n'ai pas compris ce qu'en moi ils venaient chercher. Tes yeux m'ont vu et ne m'ont pas vu, sans doute, mais je ne puis te le reprocher, moi qui n'ai pas su les voir. 

Tes yeux sont une chaconne de feu. En eux passe et repasse une basse vibrante et obstinée que les heures se chargent de varier. Il faut du temps pour que leurs motifs se révèlent à nous sous la forme de contrepoints escarpés et sibyllins : tu donnes, tu reprends, tu évites, tu fuis, tu contournes, et le reste nous est donné comme un fulgurant hiéroglyphe. 

Je n'oublierai pas ce premier soir où, depuis ta petite voiture bleue, tu avais jeté ton regard comme un harpon, sur moi, à travers le pare-brise et le portail de la maison. C'est le tout premier don que tu m'as fait, c'est la toute première entaille qui s'est faite en moi, qui s'est frayée un chemin jusqu'au plus profond de mes humeurs. Elle y est restée. Cela, tu ne pouvais pas le reprendre. 

vendredi 13 mai 2022

Je ne suis pas

La baignoire et l'automobile sont des véhicules qui se rencontrent rarement sans dommages. 

Je ne suis pas le poète que je voulais être. Je ne suis pas le musicien que je voulais être. Je ne suis pas l'homme que j'aurais voulu être. Je ne vis pas dans le monde que j'aurais voulu habiter. Je n'ai pas le visage ni le corps ni les mains ni la mémoire que j'aurais voulu avoir. Je n'ai pas la famille que j'aurais voulu avoir. Et pourtant je ne voudrais surtout rien changer à ma vie. 

Tout a commencé par les puces des chiens. Il faut aimer, boire et chanter. Je ne suis pas fou de cette marmelade. Être loin de chez soi, quelle souffrance ! Mais être chez les siens, c'est pire que tout ! Je veux bien  écrire, mais le désir me vient de n’écrire rien, de n’exprimer rien, de ne raconter rien, de n’exposer aucune opinion, de ne donner aucune information. Les femmes ne veulent pas montrer leurs seins car elles pensent en être propriétaires. Peu d'hommes osent les détromper car alors leur plaisir à les voir en serait amoindri. 

J'ai encore du texte, tu sais ! J'aimerais mieux m'en passer que de bouffer ça. Plutôt mort que sympa. Je suis passé brutalement du quintette pour clarinette de Brahms à Miles Davis. Le jazz m'aura sauvé bien des fois. Tu ne m'as pas laissé le temps de le dire. Ce serait possible, que tu écoutes ce qu'on te dit, parfois ?

Je marquais un temps. Marquer un temps, tu comprends ? La baignoire et l'automobile ! Il faut marquer un temps, pour voir les seins des femmes. C'est dans la brochure. Je veux bien écrire, mais écrire ne fait pas de moi le poète et le musicien que j'aurais voulu être. Écoute ce qu'on te dit ! Écoute ce que j'écris ! J'aurais voulu aimer, boire et chanter. J'aurais voulu ne jamais connaître Emmanuel Macron. 

Tout est raté. Je le pense vraiment. Tout est raté, à commencer par ma vie, ma vie de merde, mais je ne voudrais surtout pas en avoir eu une autre. Je marque un temps. Un temps dans ma vie de merde. Victor Hugo a écrit L'Homme qui rit. Il ne me reste plus qu'à écrire "jaune". Mais j'ai eu raison de rater ma vie ; c'est ma seule réussite incontestable. J'ai eu raison d'aimer celle qui ne m'aime pas. Rater, c'est l'ambition suprême. J'aime mieux écouter Beethoven que d'être Beethoven. Je marque un temps. Pourquoi ai-je accepté de jouer ce rôle ? Le jazz m'a sauvé bien des fois. Il faut aimer boire et chanter. Moi non plus. Je saute une réplique sur deux, je coupe les répliques des autres, je marque un temps. Je veux bien écrire, mais si personne n'écoute, je ris jaune. À la rigueur, je veux bien Giscard d'Estaing, mais après, non, non et non ! La baignoire et l'automobile, je ris jaune, même en marquant un temps. C'est dans la brochure. Je vais aller faire mon sac, mais je n'ai pas envie de partir. Rester ici est ma seule ambition. Être loin de chez soi, quelle souffrance ! Un grand lit ? Pour quoi faire ? La baignoire, oui, mais l'automobile, non. Je n'aurais donc jamais été sympa ?

J'étais sur la plage de La Baule, en compagnie de Christel. Nous marchions dans l'eau. C'était agréable. Je marque un temps, cependant. Pourquoi ai-je accepté de jouer ce rôle ? J'ai du linge sale dans ce sac en plastique. Trois chambres. Le chat s'appelle Mozart. Il est très antipathique. Il roule dans une grosse voiture électrique qui accélère très fort. Il faut qu'on lui organise une fête à tout casser. Il faut marquer le coup, et le temps. Ceux qui travaillent peuvent se dire, de temps à autre : aujourd'hui je ne fais rien. C'est un bonheur que je ne connais pas. Écoute ce que j'écris ! C'est ma seule réussite incontestable. Ne donner aucune information, ne pas leur donner ce qu'ils attendent — j'ai du linge sale dans ce sac en plastique, oh combien !

Salopard ! Elle a quatre-vingt-seize ans, on peut envoyer la petite musique ! Lacan, Sagan, Bataille, Borges, elle les a connus, la jeune momie à la grande bouche. Arrivait-on à un passage sublime, il ne manquait jamais de lancer ses souliers derrière lui sur les spectateurs. Et pourtant je ne voudrais surtout rien changer à ma vie. « Bonjour, Monsieur, je suis Isabelle Larmat. Je me suis égarée. Pouvez-vous me raccompagner chez moi ? » Il faut aimer boire et chanter.  J'ai vu à Bologne le plus avare des hommes jeter ses écus à terre, et faire une mine de possédé, quand la musique lui plaisait au plus haut degré. Salopard ! Aujourd'hui, je ne fais rien. Je marque un temps. Je suis venue ici vivre avec toi trop vite. On aurait dû attendre. 

Elle n'aurait pas pu attendre. La chienne s'appelait Luna. Elle était très sympathique. Je saute une réplique sur deux. « Putain ! Quelle merde de putain de merde ! » La plage de La Baule est très belle, à condition de ne jamais se retourner, et de ne pas voir trop loin. Je ne suis pas le poète que je voudrais être. Le jazz m'a sauvé bien des fois. Mais il est quelle heure, à la fin ? Il faut marquer le coup, car être chez les siens, c'est pire que tout. Marquons un temps, voulez-vous ? Sur la plage, les femmes ne montrent plus leurs seins. C'est dans la brochure. En revanche, on aperçoit des éoliennes, au loin. Les éoliennes méditent, au loin. Et nous les regardons méditer, à défaut de regarder les seins des femmes. En mai, fais ce qu'il te plaît. Nous avons donc mangé des asperges vertes sautées au beurre. Elle est égarée, sublime, elle jette son regard à travers le pare-brise ; l'écrire ne fait pas de moi le poète et le musicien que j'aurais voulu être. Je plonge mon visage dans son linge. Salopard ! J'ai désappris à dormir et j'ai appris à rêver. Rater, c'est l'ambition suprême. Il ne le comprend pas du tout. Je ris jaune, mais elle aussi, eux aussi. Je ne me suis pas baigné dans le Bandiat. Je ne veux rien changer à ma vie. Va lui faire comprendre ça… Tout le monde rit jaune. Et les éoliennes, au loin, ne disent rien. Le monde change, le monde a changé, et tout le monde rit jaune. Il m'a montré les maisons de tous les milliardaires. Combien ça coûte ? Je ne suis pas l'homme que j'aurais voulu être. Mais je ne vais pas répondre à un interrogatoire. Vous ne saurez rien de plus. Il faut aimer, boire et chanter. 

Ils se sont donc fait vacciner pour avoir le droit de prendre des avions dont les pilotes vaccinés meurent de crises cardiaques. Et vous voudriez changer le monde ? Aucun auteur n'aurait assez d'humour pour inventer une histoire pareille, c'est moi qui vous le dis. Jetons nos souliers par-dessus nos têtes en écoutant Beethoven ! Salopard ! Il faut marquer un temps. Il était fort doux et fort poli ; mais quand il se trouvait à un concert, et que la musique lui plaisait à un certain point, il ôtait ses souliers sans s’en apercevoir. Qu'ils viennent donc piquer un dolmen, ces fumiers ! Pourquoi Georges ? Salopard !

Je ne suis pas le poète que je voulais être, je ne suis pas le musicien que je voulais être, je ne suis pas l'homme que j'aurais voulu être, je ne vis pas dans le monde que j'aurais voulu habiter, je n'ai pas le visage ni le corps ni les mains ni la mémoire que j'aurais voulu avoir, je n'ai pas la famille que j'aurais voulu avoir, et pourtant je ne voudrais surtout rien changer à ma vie. Ce serait possible, que tu écoutes ce qu'on te dit, parfois ? Tout est raté.

dimanche 8 mai 2022

Éveil

Je m'éveille en pleine nuit et je pense à l'oiseau qui est passé dans le ciel sans laisser de trace. Je ne suis ni le ciel ni l'oiseau, et non plus la nuit. Je ne suis que celui qui s'éveille sans raison au milieu de la nuit. Cet éveil nocturne ne laissera aucune trace mais il aura existé, pourtant, je le sais puisque je le note au moment où il se produit. 

Ces mots que j'écris au moment de l'éveil ne sont rien que des mots écrits durant cet éveil. J'aurais pu ne pas les écrire, l'idée de les écrire aurait pu ne pas me venir, et j'aurais pu ne pas me réveiller au milieu de la nuit. C'eût peut-être été préférable, mais je suis heureux tout de même de m'être éveillé au milieu de la nuit, et, seul, dans cette chambre inconnue, d'avoir tracé ces quelques signes sur le papier. 


À Mme Elisabeth Schwal