dimanche 7 juin 2026

Sarcopénie intellectuelle

 

« De toute évidence, ils n’ont pas compris. » Cette phrase, on pourrait l’écrire ou la prononcer trente fois par jour. Le lot commun du parcoureur à grandes enjambées des réseaux sociaux que je suis comme des milliers d’autres, c’est de se taper le front du plat de la main, de se pincer la cuisse, de cligner de l’œil devant ce constat quotidien : Ils ne comprennent pas ce qu’ils lisent, ils ne comprennent pas ce qu’ils entendent, ils ne voient rien, ils n’écoutent rien, ils glissent sur les phrases avec leurs gros patins multicolores et l’air ahuri de l’oiseau-moqueur perché là-haut où son triste pelage le rend anonyme et sinistre. Mais ils poussent l’exploit plus loin, les hurleurs-anonymes de notre temps : ils ne comprennent pas non plus ce qu’ils disent ou écrivent eux-mêmes. Comme leur lointain cousin d’Amérique, ou d’Afrique, ils n’ont qu’un seul talent, celui de répéter ce qu’ils entendent, de parler la langue des autres avec un tel enthousiasme qu’on la dirait leur. Parce que ce sont les deux faces d’une même pièce : Ne pas comprendre ce qu’on lit, ce qu’on dit, ce qu’on voit, ce qu’on entend, c’est l’envers de la répétition, du plagiat, de la ventriloquie, du façadisme idéologique. Nul besoin de savoir ce qu’on pense, quand on pense à travers la pensée de l’autre. Si un autre l’a pensé, c’est que c’est pensable ; si un autre l’a dit, l’a écrit, c’est que c’est dicible, lisible, affirmable. Il n’est pas besoin d’une autre justification que celle du nombre, de la foule ou de la meute. Ils n’ont rien à dire, mais ils le disent très haut, très fort, et toujours avec cet effet de masse et de résonance qui est le signe indiscutable de la non-pensée fière de son état.

Il arrive pourtant que le dormeur ouvre un œil alors qu’il n’a pas encore connecté son petit-tympan privé au Gros-Tambour du Moment planétaire. C’est son « Eurêka » à lui ! Alors, il s’exclame : « Charabia ! » Assis devant une succession de mots et de phrases dont il ne parvient pas à démêler le sens, il ne peut en déduire qu’une seule vérité : celui qui a écrit ces phrases est un imposteur, puisqu’il s’octroie le droit anti-démocratique et pervers de ne pas se faire comprendre sans efforts de l’oiseau-moqueur ordinaire, qu’il a le culot de ne pas « se mettre à la portée » du vulgaire, qu’il commet le péché mortel de ne pas prendre son lecteur pour un crétin. On voit alors le Dormeur-Hurleur se rengorger, se gonfler comme la grenouille, se taper sur le bidon, et éructer en direction du Pervers auquel il envoie une bordée d’invectives qu’il a toujours par devers soi dans son petit baluchon : « La vieillesse est un naufrage », « Il s’écoute parler », « Du n'importe quoi écrit avec style, reste du n'importe quoi », « Machin Truc et ses théories du complot séniles », « Un étron qui éructe », « Texte incompréhensible, il est temps de se retirer! », « Tiens un raciste qui fait de l esprit .. c est contradictoire », « Prends tes pilules et au lit », « Je te plains », « Je ne comprends rien, c’est imbitable », « Va chier Nono tu nous emmerdes avec tes obsessions ». Les nains ne supportent pas qu’il existe autre chose que des nains, l’aveugle ne supporte pas que les autres voient, le sourd que l’autre entende, le cul-de-jatte que les autres courent ; celui qui n’a jamais eu une pensée à lui ne peut supporter qu’un autre pense, c’est un affront qu’il doit venger, celui qui ne sait pas se servir de la langue ne peut endurer celui qui la manie adroitement, le maladroit vomit le virtuose. Rien de tout cela n’est nouveau, mais ce qui change tout, c’est que la société du réseau permet à chacun de s’interposer, d’être là, à califourchon sur le dos d’autrui, d’injurier, de menacer, quel que soit son degré de culture, d’intelligence, de réflexion et d’expérience. Tout cela n’a plus aucune validité, sachez-le. Dans un monde hyper-démocratique et im-médiat, il ne peut exister de préséance, d’autorité, de verticalité, de prudence, de patience ou de délai. Chaque soi-même vaut l’autre, et le vaut immédiatement. C’est le Dogme, l’équivalence est parfaite et inquestionnable. Quiconque prétend s’en affranchir se rend coupable de l’impardonnable Offense, celle qui conduit à la mise à mort sociale votée sans délai par les derrière-l’écran associés et intraitables.

L’oiseau-moqueur qui ne comprend pas ce qu’il lit a la fâcheuse habitude d’en rendre responsable le texte qu’il a sous les yeux. Il est sincèrement outré que son auteur lui demande un effort, effort qui, selon lui, est la preuve même que ce texte n’en vaut pas la peine. On tourne en rond… L’oiseau-moqueur des réseaux, souvent musclé des biceps et des quadriceps, souvent furibond, est atteint d’une sarcopénie intellectuelle inversement proportionnelle au volume de ses pectoraux. Prompt à observer le naufrage de ceux qu’il ne comprend pas, il est complètement aveugle au sien, ce qui le rend comique, ou pathétique, et souvent les deux à la fois. Le « charabia » dont il accuse celui qu’il veut croire abscons n’étant constitué, en miroir, que de la bouillie qui lui sert d’esprit, de cette impossibilité congénitale à se servir de la langue pour penser qui le rend si perméable aux injonctions et aux propositions des autres, dès lors qu’elles sont de simples mots d’ordre dépourvus de contradiction, donc de profondeur. Ce qu’il veut, ce sont des vérités simples et indiscutables, plates comme des trottoirs, de celles dont on se fait des étendards, et qui rendent beau celui qui les déploie. C’est tout ce qu’il demande à la pensée : le rendre présentable aux yeux du Tribunal de l’Opinion conforme. 

Le ridicule a cessé de tuer il y a bien longtemps. Ce qui tue, désormais, c’est le singulier, l’original, la solitude de celui qui fuit la meute et ses mots d’ordre, ses rituels expiatoires, ses communions sororales, ses tribunaux médiatiques, ses journées de la Vérité et de la Réconciliation, des Fiertés obligatoires, ses Ministères de la Vérité et ses Semaines de la Haine, c’est l’envie de respirer un air différent, asocial, un air qui ne provient pas des climatiseurs autorisés et labellisés, remboursés par l’État.