vendredi 5 juin 2026

La Reine de Saba

 


Écrire sur le temps n’est pas écrire. Il faut écrire à contretemps, dans les temps faibles. C’est la syncope, la respiration naturelle du texte. 

Il faut défendre l’art contemporain, il faut défendre Aryna Sabalenka la Gueularde, les hommes, les salauds, le Mal et les frotteurs, et même Edgar Morin. Les commentaires qu’on lit sur Internet, par leur violence et leur arrogance, par leur bêtise et leur bassesse — et leur nombre, surtout, leur déferlement ! — nous obligent à prendre la défense de ces indéfendables, ou de ces indéfendus. Qui aurait pu prévoir que le monde numérique nous dégoûterait de la vertu ? Vous êtes incontestables : vous êtes obscènes. 

« Aucune pensée, aucune émotion. J’ai juste envie d’arrêter le tennis, là, tout de suite. Mais on verra dans quelques jours. J’espère retrouver mon équilibre mental. Je suis tombée dans un gouffre très profond et sombre ; je n’arrivais plus à retrouver mon chemin. J’ai eu l’impression que la situation devenait chaotique. Je ne comprenais pas que les gens puissent rester assis à me regarder jouer. »

J’aime Sabalenka parce qu’elle est bourrée de défauts, parce qu’elle a tort, parce qu’elle perd, parce qu’elle a envie de tout casser, parce qu’on entend ses larmes rentrées, parce que son petit chien accrédité est ridicule. Plus elle a tort plus elle me plaît. C’est une enfant romanesque, et fragile de sa puissance même, instable. Quand elle chute, elle chute complètement, jusqu’au fond d’elle-même. Elle y dépose toutes ses forces, en expiation. Plus elle est forte plus elle est faible, c’est la même vertu polarisée différemment selon le moment. Même ses victoires éclatantes sont des transitions vers la défaite, sur laquelle elle se tient en équilibre, depuis toujours. La mort en colère se tient derrière elle, alors elle s’amuse, elle séduit, elle fait la mariole, avant qu’un rictus immobile lui barre largement le visage. Elle crie très fort pour tenir la peur à distance, pour la faire reculer au fond du court. Ce n’est jamais assez fort, jamais assez loin. 

Elle espère retrouver son équilibre mental, la Reine de Saba ? Mais si elle était “équilibrée”, si elle plaisait à la sale race des derrière-l’écran moralisateurs, elle ne serait qu’une Amélie Mauresmo ennuyeuse comme la pluie, en plus douée. Et quand elle veut s’enfermer dans une chambre pour casser tout ce qui s’y trouve, on l’y encourage. Vas-y, Aryna, bousille tout, montre aux objets et au temps qui est la patronne, fais-toi plaisir, jouis un bon coup, qu’on t’entende depuis le grand canyon ! Elle le dit elle-même : « La plupart des gens veulent que vous échouiez. » Elle est trop grande, trop forte, trop athlétique ; trop arrogante, surtout quand elle se veut humble et “naturelle”. Trop masculine, trop coquette, trop fière de se montrer, son plaisir affiché est trop simple pour être catholique. Elle est trop. Tout le contraire de la gentille et sympathique Maja Chwalinska qui s’est imposée hier et qui a évidemment séduit le public : sortie des qualifications, n’ayant pas un sou pour payer sa chambre d’hôtel, calme, respectueuse, polie, sage, pas du tout capricieuse, même plus en âge de jouer au prodige, comme une Martina Hingis en son temps, elle a tout pour réconcilier le tennis et la morale. Victor Hugo serait fier d’elle. 

Mais j’apprends qu’elle a en plus le culot d’être fiancée à un milliardaire. Elle a décidément tout pour déplaire, cette Saba qui me plaît de plus en plus. Il ne manquerait plus qu’elle arrive à ses matchs dans une Ferrari dorée…