Je ne comprends pas ceux qui méprisent les rêves, ni ceux qui estiment que les raconter est une perte de temps. Le rêve de ce matin était fabuleux. J’en ai oublié la majeure partie, malheureusement, et surtout son commencement, agréable au-delà de l’exprimable (et qui, en quelque sorte, expliquait la suite), mais ce dont je me souviens est digne d’être noté ici, ne serait-ce que pour en prolonger un peu la jouissance. C’est peut-être de la mauvaise littérature, c’est possible, mais je cours le risque.
L’extrême difficulté qu’il y a à donner des rêves une représentation faite de mots est source de grande frustration, mais je suis tellement convaincu, à chaque fois, d’être au contact d’un trésor qu’il serait fou de laisser là où il est, que je ne peux pas me résigner à ne pas tenter d’en restituer au moins une part, même lacunaire, même maladroite et pauvre. Je sais que je serai déçu, et que ce rêve merveilleux se traduira sous une forme banale, voire grossière, mais je dois tout faire pour retenir ce que je peux de cette substance extraordinaire. Même une misérable bribe, une trace ténue, est préférable à l’oubli, aux heures trop réelles qui reprennent leur cours inexorable avec une indifférence de bourreau.
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Une jeune femme d’une beauté stupéfiante me tenait par la taille. Nous avancions dans une file humaine, comme dans un aéroport. Derrière, à quelques rangées de nous, une autre jeune femme tout aussi belle, solitaire, nous observait. Je sortais visiblement de ses tendres bras et je souffrais de savoir qu’elle nous voyait. J’essayais douloureusement d’imaginer ce qu’elle pouvait ressentir, mais il était impossible de revenir en arrière, ma compagne étant à la fois somptueusement belle et, surtout, d’une douceur et d’une grâce irréelles. Grande, élégante, extrêmement distinguée, parfaite, elle n’était à mon endroit qu’Attention et Présence. Une présence comme je n’en avais jamais connue. Je compris assez vite que nous nous rendions à une réception mondaine et que ma compagne était extrêmement connue — son nom était quelque chose comme « princesse de Gerolstein », et elle était visiblement la reine de la soirée. Au moment où nous montions une espèce de rampe recourbée en pente douce, j’entendis annoncé celle qui avait manifestement décidé de m’introduire dans ce beau monde, et juste après son nom, un étrange « Jérôme ça va » qui n’avait pour moi pas le moindre sens, à part que c’est bien de moi qu’il était question. Presque immédiatement je compris que ce « Jérôme ça va » n’était qu’une note écrite émise par ma princesse pour signifier aux organisateurs de la fête qu’il ne devait y avoir aucune difficulté à m’accueillir parmi eux. J’étais sous sa protection ; il ne pouvait rien m’arriver. Quelques instants après, pourtant, j’ai dû aller aux toilettes et je me suis aperçu par la même occasion que je ne portais pour tout vêtement qu’un pauvre T-Shirt sale et pendouillant ne suffisant même pas à cacher le fait que j’étais nu sous la ceinture. Sept ou huit hommes firent irruption dans les toilettes. Ils étaient tous semblables. Petits, presque nains, habillés seulement d’un short rose brillant qui les boudinait et les rendait un peu ridicules, la peau très bronzée, sauf aux extrémités : ils avaient le bout des pieds et des mains d’une blancheur de passage pour piétons. Je compris vite qu’ils avaient l’intention de me violer et j’en ressentais à l’avance les effets très désagréables sur les parois de mon rectum. Ce n’est pas tellement qu’ils en avaient envie, mais il s’agissait peut-être de me punir d’être là, dans cette fête où ils semblaient penser que je n’avais pas ma place. Où était ma Protectrice ? M’avait-elle oublié ? C’est alors que la première jeune femme, celle que j’avais abandonnée pour la princesse, sortit comme une vapeur du corps de l’un de ces homoncules menaçants, et, m’entourant de ses bras, nous emporta dans les airs, tandis que les toilettes de la réception se transformaient en un océan déchaîné sur lequel une barque flottait à grand peine. À bord, le Capitaine Haddock, visiblement ivre, nous faisait par signes comprendre qu’il désirait nous rejoindre. Il n’en était pas question. J’avais retrouvé celle que j’aimais, la tendre parmi les tendres, l’innocente, la Suave, et je ne voulais pas d’un tiers qui aurait immanquablement gâché ce moment précieux. J’essayai de me retourner pour voir le visage de ma belle mais elle me tenait fermement, m’encerclant la poitrine de ses bras. Elle avait une force surnaturelle qui ne me surprenait pas. Sans être capable de regarder son visage, je voyais ses yeux si beaux m’entrer dans la nuque et ses yeux étaient l’andante de la 35e symphonie de Mozart. Mon bonheur était à son comble. Je savais enfin ce que le mot « volupté » signifait.