mercredi 18 octobre 2017

Odette


Le genre de fille que tu découvrirais la pierre philosophale à trente centimètres d'elle, ou que tu peindrais le plafond de la Sixtine, elle bougerait pas un cil. Elle s'en rendrait tout simplement pas compte. Il faudrait que quelqu'un lui dise. « Dis-donc, Véro, t'as vu ton mec ce qu'il a fait, là ? » Ah oui c'est super ! Et là, pendant quarante-huit heures, elle te regarderait comme un héros. Jusqu'au prochain profond sommeil. 

Je le sais bien, que j'enfonce des portes ouvertes, mais quand-même je n'en reviens pas. Pourquoi faut-il toujours à ces êtres-là le regard d'un autre pour qu'ils voient ? On ne leur a pas branché le circuit ou il s'est atrophié au fil du temps ?

C'est Quatremaille qui a déposé sur Facebook la fameuse citation de Proust qui nous travaille tant depuis tant d'années. « Dire que j'ai gâché des années de ma vie, que j'ai voulu mourir, que j'ai eu mon plus grand amour, pour une femme qui ne me plaisait pas, qui n'était pas mon genre ! » On en revient toujours là. Pénible, à force. 

Odette, si tu nous lâchais un peu ?

Je remarque seulement aujourd'hui que dans Bovary on entend "ovaires". C'est Quatremaille encore qui associe Odette et Bovary. Je n'ai pas envie de creuser ici le rapprochement entre ces deux personnages si importants, mais je me rappelle seulement mon trouble, si profond, si violent, à la lecture du premier tome de la Recherche, qui me l'a fait abandonner plusieurs fois. Ça me faisait tellement souffrir, ça me mettait tellement mal à l'aise, que je ne pouvais pas poursuivre. Odette était pour moi le comble de la séduction, oui, il me faut bien l'avouer. Je la sentais arriver de très loin, la Dame en rose, de très très loin. Elle était là bien avant le roman. Et c'est ça qui m'empêchait de le lire.  Emma ne m'a jamais séduit, au contraire d'Odette. Je n'ai jamais été jaloux de Rodolphe ou de Léon, mais de Swann, oui. Il m'a fait souffrir, ce con de Charles ! Elle m'a fait souffrir à travers Swann, cette Odette, à un point inimaginable. Ce Proust, c'est une maladie ! On ne s'en remet jamais. 

Odette c'était le prénom de la mère de Christine. Un jour que je lui écrivais une lettre, j'ai écrit son nom, comme ça, sur l'enveloppe : Odette Machin. Christine m'a passé un de ces savons ! Faut dire aussi que j'étais jeune et con. Très jeune et très con. Ça m'a servi de leçon. Plus jamais je n'ai envoyé une lettre avec le nom, comme ça, à sec, sans le faire précéder de "monsieur" ou "madame". Odette… Un trou et une dette… Ça me rappelle Anne, une Russe, avec qui je baisais à Paris, de temps en temps. Un jour elle me dit : « Je ne suis pas qu'un trou. » Je n'aime pas les dettes. Mais alors pas du tout. Des Anne, j'en ai connues beaucoup. Elles étaient toujours à mon goût, sexuellement, je veux dire. Les Christine aussi. Thérèse, un jour, dans la salle des profs, elle nous avait dit en parlant de son sexe qu'elle disait « mon trou ». Moi j'avais trouvé ça plutôt excitant mais Robin, lui, il m'avait dit un truc du genre : « Une fille qui parle comme ça de son sexe, moi je peux pas. » Qu'est-ce qu'il y a, avec le trou ? Je ne comprends pas. Ils ont peur de s'y perdre ? Ils ont peur de passer à travers ? Je me souviens de ce texte qui m'avait beaucoup marqué, de Sollers, le trou de la Vierge. Il faudrait que je le relise. En tout cas, dans Odette, on n'entend pas du tout les ovaires. Odette, c'est presque le contraire des ovaires.

L'inquiétude, le doute, qui nous privent de la plénitude du bonheur, sont aussi, il faut bien l'avouer, un piment sans pareil. Une femme sait cela immédiatement. On dirait qu'elle a été programmée pour faire usage de cette arme redoutable avec plus ou moins de raffinement, plus ou moins de brutalité. 

Les Anne et les Christine avaient en commun ce don de l'amour physique, de la baise. Je dirais qu'elles étaient trouées. Bovary je ne l'ai rencontrée que beaucoup plus tard, quand j'ai commencé à comprendre que les femmes qui aiment baiser sont rares. On était passé à autre chose, malheureusement. Il y avait de la dette dans l'air, les ovaires commençaient à réclamer leur dû, ou un certain retour sur investissement.

Mais à égale distance du doute et de l'inquiétude se trouve le regard mort. La femme sans regard, la femme-statue, posée là, horizontale. Que veut-elle ? Qu'on la regarde, qu'on la choie, d'accord, qu'on l'écoute, aussi, mais ça ne fait pas une vie, ça ! Le sait-elle elle-même, ce qu'elle veut, ce qu'elle désire ? Il semble que non. Ce n'est pas le doute ou l'inquiétude qui la mortifie, cette femme-là, c'est le vide, c'est le regard qui l'a désertée et, la désertant, y a creusé un vide béant, énorme, un vide qui attire à lui tout ce qui passe par là, et même ce qui provient d'elle-même. Je vous jure que c'est la chose la plus flippante qui soit. Même son intelligence est engloutie, sa voix, ses gestes, tout. Ça aspire de l'intérieur comme une bonde. On entend le bruit de siphon, effroyable.

Un regard, ça s'emprunte, je le vérifie tous les jours. Pareil pour la musique. La dette est insondable, et personne d'ailleurs ne songe à la rembourser. Où c'est passé, tout ça ? Qui leur a crevé les yeux et les tympans ? Personne ne le sait. Peut-être l'ont-ils fait eux-mêmes, mais pour quelle raison ? Dans quel but ? La trouille ? C'est possible, oui, que ce soit la trouille. Ils ne veulent plus vivre, ça coûte trop cher. Ils se sont abîmés dans le pluriel, dans la foule, dans le social, dans les chiffres, dans l'égalité, ils se sont dissouts eux-mêmes, pour ne jamais mourir, parce qu'ils savent bien que vivre ça implique de mourir. 

Soixante Balais



Elle a « soixante balais », comme elle tient très fort à le faire savoir, elle est moche (bien sûr) et elle sait "comment ça marche", dans les hôpitaux. Elle parle fort (bien sûr). Elle a un iPod sur les oreilles et elle se balance en écoutant la musique (bien sûr).

Dès que la jeune fille en fauteuil arrive dans le box où nous nous tenons tant bien que mal à six, elle la prend en charge, elle lui explique ce qu'elle a, ce qu'elle n'a pas, et comment ça va se passer, avec les médecins, avec les infirmières, avec le personnel hospitalier. Elle lui explique aussi qui sont les deux blacks qu'elle a pris sous son aile, ce qu'ils ont et ce qu'ils n'ont pas, et comment ça va se passer pour eux, ici, avec les médecins, avec les infirmières et avec le personnel hospitalier — « qui est ce qu'il est ». 

Elle a la pèche ! On le voit à la manière dont elle se dandine en écoutant sa musique, et au fait qu'elle parle fort. « Soixante balais peut-être, mais la pèche ! ». Elle explique à tout le monde (elle essaie même avec moi) ce qu'elle a eu, comme dégâts, comment elle s'en est sortie, et ce qu'il faut faire dans ces cas-là. La petite jeune fille est maintenant entièrement sous sa coupe, et la pauvre grand-mère qui accompagne sa petite-fille n'a plus qu'à la boucler. Elle ne sait pas, elle. La petite grand-mère me jette quelques coups d'œil effrayés, mais devant mon silence obstiné elle choisit finalement de s'en remettre à Madame Soixante Balais qui sait comment ça marche. Pour un peu, elle écouterait bien elle aussi la viorne qui sort de l'iPod de Madame Soixante Balais. 

Je me replonge dans l'Ange de l'histoire. 

Mets ta jambe ici, comme ça. La jeune fille s'exécute. Soixante Balais parle en anglais avec ses protégés qui sont des champions du monde de course à pied, enfin, l'un des deux en tout cas. La grand-mère se tait. Je me tais. La jeune fille a trouvé un interlocuteur de son âge, car pour "Soixante Balais" « ce qui compte c'est dans la tête ! ».

Je me rereplonge dans l'Ange de l'histoire. J'ai pas trop la pèche.

— Ah oui, j'allais oublier, Soixante Balais mâche du chewing gum et tutoie direct. 

mardi 10 octobre 2017

Sobre octobre perdu



Foi, répétitions, lumière, absence, fièvre…

Le Désespoir pointe son gros nez coupé. Sous les draps, la paix. Le Regard du Père, de Messiaen, même si je ne suis pas l'enfant Jésus, sur moi. Et le deuxième mouvement de la première sonate de Boulez, pour retrouver les angles perdu durant la nuit. 

Je tousse, je crache, je vomis, j'ai mal partout, quand je me lève, vers midi, la vie m'a presque complètement fui. Et il faut pourtant faire comme si on était vivant.

Qui m'a encore trahi, cette fois ?

Attrappons vite la passoire et la branche de thym…


lundi 9 octobre 2017

Au-dessus de nos moyens



Je dois avoir quatorze ou quinze ans. Un de mes frères aînés dit à ma mère, à mon propos, que je fréquente n'importe qui. Ma mère me rapporte le propos. Je me mets en rogne, et je dis, en parlant de ce frère socialement sourcilleux : « Mais il se prend pour qui, lui, il croit peut-être qu'on est nés de la cuisse de Jupiter ! » Ma mère me donne raison. Tout en trouvant qu'il n'a pas complètement tort. Pour moi, il pétait plus haut que son cul, Daniel.

« Mais, Monsieur, il faut déménager tout de suite ! » Elle assiste au désastre, la pauvre assistante sociale, et elle ne comprend pas ; elle ne comprend pas du tout du tout.

Je vis très au-dessus de mes moyens, à tout point de vue. J'habite une maison de 110 mètres carrés alors que je suis seul. Le loyer de cette maison est bien au-dessus de ce que je peux payer. Quand je l'ai réglé, ce loyer, il ne me reste plus rien pour vivre. Quand je dis rien, c'est vraiment rien, cent ou deux cents euros pour le mois. Je discute tous les jours avec des écrivains, des intellectuels ou des artistes qui sont cent fois, mille fois plus cultivés que moi, plus instruits, plus compétents, et bien plus intelligents. J'écris des textes dont je ne comprends pas la moitié ; et encore je suis optimiste. Je tombe amoureux de très belles femmes plus jeunes que moi alors que je suis quelconque, et que je commence à être âgé. Je fais de la peinture alors que je ne connais rien à la peinture. Je compose (ou plutôt il m'est arrivé, dans le temps, de composer), alors que je n'ai jamais appris à le faire. Je donne (ou plutôt, il m'est arrivé de donner, dans le temps) des concerts, alors que je n'ai aucun prix de conservatoire. J'enseigne alors que là non plus je n'ai aucun diplôme qui pourrait me justifier dans l'exercice de cette profession. Je suis très exigent en amitié alors que je ne suis pas un ami extraordinaire. Bref : je pète plus haut que mon cul. 

Pourquoi est-ce que je pète plus haut que mon cul ? Tout simplement parce que mon cul est trop bas. Le Grand Maléfique a toujours le cul trop bas. On lui a fait des jambes trop courtes. On ne devait pas y croire tellement, à celui-là, quand on l'a jeté dans le monde. Taillé pour courir cent cinquante mètres, et encore, il est toujours là, dix kilomètres, vingt kilomètres plus loin.

110 mètres carrés, mais c'est pour l'opus 110 de Beethoven, Madame ! Quoi ? Qu'est-ce qu'y m'dit ? Bon, on va vous trouver un petit deux pièces en ville, là, vous allez voir comme c'est sympa. Plus besoin de voiture, chauffage compris, les commerces à proximité, une télé pour pas vous ennuyer.

Je les connais, ces gens qui vivent au-dessous de leurs moyens. Je les connais bien. Ils sont mon épouvante.

Le plus ridicule dans cette vie au-dessus de mes moyens est que je me suis même mis à écrire de la poésie ! Là on touche au sublime. Si l'on doit sans cesse mesurer la distance qui nous sépare de la qualité, en toute chose qu'on réalise, ou qu'on tente de réaliser, et je ne parle même pas du talent, c'est là sans doute qu'elle est la plus grande. C'est un peu se condamner au ridicule, que d'écrire de la poésie, et pour tout le monde, mais que dire de celui qui le fait en étant conscient de son propre ridicule, ridicule au départ et ridicule à l'arrivée ?

Mon cul est trop bas, disais-je. Mais trop bas pour quoi ? Je pourrais très bien me satisfaire de l'altitude à laquelle je pète. Après tout, qu'importe ! L'essentiel n'est-il pas qu'on pète en face des trous ? C'est un peu comme ces gens qui vous disent : l'essentiel n'est-il pas qu'on se comprenne ? Bien sûr, c'est important de se comprendre, entre humains. C'est même capital ! Mais comprendre quoi ?

Jérôme fréquente n'importe qui ! Ce qu'il faut entendre par là bien sûr est que je pète trop bas. Notre famille valait mieux que les amis que j'avais. Rien n'a changé. Je ne fréquente toujours pas les gens qu'il faut, même si mon défaut a changé de polarité. Je pétais trop bas, je pète trop haut. Toujours pas appris à viser, en cinquante ans ? Pourtant je professe l'adresse. L'adresse de l'adroit mais aussi l'adresse, de celle qu'on adresse à l'autre pour l'intéresser à ce qui n'est pas lui. L'adresse et la justesse (ni trop haut ni trop bas). Ni trop tôt ni trop tard. Alors ?

Évidemment, je ne vais pas parler de ça avec mon assistante sociale. Une certaine dose de malentendu radical, ce n'est pas toujours déplaisant, loin de là. Alors je lui dis que j'ai beaucoup d'affaires, ce qui n'est pas faux. Elle ne comprend pas. Des affaires ? Quelles affaires ? Des livres, des disques, des partitions, des bandes magnétiques, oui, bon, on met ça sur une étagère, mon bon monsieur ! Des meubles ? Mais pour quoi faire ? Vendez-les ! Elle me répète que je suis seul. Dans ce « seul », il y a tout un monde, il y a toute une conception du monde. Un homme seul a droit a tant d'espace. Disons 35 mètres carrés. Pas plus. Et les autres, vous y pensez, aux autres ? C'est déjà beaucoup, 35 mètres carrés, quand on est seul. Je me demande si elle pense aux migrants ou si elle pense à la démographie mondiale qui explose. Peu importe. Nous sommes en régime de Remplacisme général. Il faut libérer la place. Barrez-vous les Blancs. Une assistante sociale… Comment voulez-vous qu'on se comprenne, avec une assistante sociale ? En deux mots, toute l'horreur du siècle. Emmanuel Carrère, vous connaissez ? Non, c'est un chanteur ? Non, c'est un… Oui, c'est un chanteur mais un peu oublié, vous voyez… Elle voit. Elle c'est plutôt Maxime Leforestier et Florent Pagny. Je vois aussi. On le trouve sur Youtube, votre Carrière ?

Maman, au secours ! Je n'ai jamais retrouvé quelqu'un avec qui je m'entendais comme avec toi. Sans toi, je me sens toujours comme perché au sommet de la tour de Babel. C'est très inconfortable, tu sais, cette chose qui me rentre dans le derrière. Et ils me regardent tous depuis le sol d'un air soupçonneux. C'est un peu comme à Katmandou, quand on se trouve au sommet d'un temple. On regarde en bas et on voit des hommes accroupis en train de chier. L'odeur monte. Pour ne pas sentir l'odeur de merde que les hommes trainent avec eux, il faut être à leur niveau. C'est ça le problème. Maman ! Tu es là ? Ne me laisse pas avec eux, je t'en prie !

À la vérité, je m'en fous, de mes 110 mètres carrés. Je pourrais vivre à peu près n'importe où, à condition qu'on n'entende pas les voisins, et si possible qu'on ne les voie pas non plus. L'important est d'avoir l'impression d'être seul. Je n'ai rien d'un communiste. Je n'aime pas partager. Je n'ai pas beaucoup de vie alors je la protège. Solitude chérie, tu me permets d'économiser mon don vital, qui est frêle. Ma vie ne déménage pas. La flamme est menue mais contre toute attente elle dure.

Pourquoi mon cul est-il trop bas ? Parce que je veux qu'il le soit. Il le sera donc toujours. Vivre, vraiment vivre, c'est vouloir péter plus haut que son cul, c'est se prendre pour quelqu'un d'autre. Prenons un Beethoven, par exemple. Il pétait sacrément plus haut que son cul, Beethoven. Il a toujours trouvé qu'il avait le cul trop bas. Je suis désolé, mais personne n'écrit la sonate à Kreutzer ou l'Hammerklavier naturellement, comme ça, en se contentant de sortir ce qu'il a dans les tripes, ou même derrière l'oreille. Ce qu'il avait dans les tripes, ce n'était pas folichon. C'est justement pour cette raison qu'il a voulu devenir Beethoven ; Beethoven, ce quelqu'un d'autre que lui. Évidemment, vu depuis notre temps, on a toujours l'impression que Beethoven est Beethoven, et qu'il l'a toujours été, qu'il n'a fait qu'évoluer dans son être-Beethoven. Mais pas du tout, c'est une illusion d'optique. Il suffit de jeter un coup d'œil sur les centaines et les centaines d'esquisses qu'il a laissées pour voir que devenir lui-même lui a demandé un travail fou. Il a forcé sa nature. Il n'était pas destiné à être Beethoven, Beethoven. Ce n'est pas un hasard si on parle des trois périodes de Beethoven. À chaque fois qu'il était arrivé quelque part, il voulait aller ailleurs. Il ne s'est jamais arrêté. Toujours le cul trop bas. 35 mètres carrés, d'accord, mais à condition d'avoir vue sur les anges et les déesses.

samedi 7 octobre 2017

Au suivant



Il est pressé. Quand il vient vous chercher dans la salle d'attente, on sent qu'il est toujours exaspéré par le temps que vous mettez à vous lever et à le rejoindre. Je ne comprenais pas pourquoi les autres se battaient pour avoir la place la plus proche de la porte. Il a un chronomètre dans la tête, le docteur. En général, je prends la place la plus éloignée, tout au fond. Pas bien. Quand vous arrivez enfin près de lui et que vous lui tendez la main, il la serre en donnant à sa main une légère mais ferme impulsion qui vous projette vers le cabinet. Vite ! On sent qu'il a travaillé le relais. Quels sont les moments qu'on peut accélérer ? Les temps morts ? Traquer le vide, le creux, l'inutile, la seconde de trop. Il remplit son ordonnance en répondant au téléphone, et même quand il vous ausculte on sent qu'il cogite. Il pose des questions mais vos réponses ne l'intéressent pas, sauf si par réponses on entend ce qui va le conforter dans le diagnostic qu'il a déjà fait au moment où il vous a serré la main. Si vos réponses n'entrent pas dans une des cases qu'il a prévues pour vous, il a un petit sourire et un très léger signe de dénégation. On sait alors qu'on a pris une impasse. On commence des phrases… qu'on interrompt en plein milieu car on a vu le chronomètre se déclencher. Heureusement qu'on attend deux heures dans la salle d'attente, on aurait l'impression sinon qu'on n'a pas vu le médecin.

Combien je vous dois, Docteur ? Mais le chèque est déjà prêt ! On n'est pas fou !

mercredi 4 octobre 2017

Docteur



Plus on creuse, quand on connaît un médecin, plus on est déçu. Tant de savoir pour si peu d'intelligence curative. Et encore, je dis "tant de savoir(s)", mais ce n'est pas tout à fait vrai. On se rend vite compte, grâce à Internet, que nos médecins ne savent pas grand-chose, car, la plupart du temps, ils font toute leur très routinière carrière avec ce qu'ils ont appris sur les bancs de la faculté, et ces savoirs sont pour la plupart très incomplets, quand ils ne sont pas depuis longtemps largement remis en cause. Ce qu'il reste du savoir théorique d'un médecin moderne, ce sont quelques dogmes auxquels il s'accroche comme à des reliques saintes, et les conseils avisés et désintéressés des laboratoires pharmaceutiques, via les sinistres visiteurs médicaux. Le reste, la pratique, bien plus importante, en réalité, est considérée comme une routine sans intérêt, le moyen d'aller d'un patient à l'autre sans plonger dans le désespoir de ne servir à rien.

Nos anciens médecins n'avaient pas plus de savoir, mais leur savoir était enraciné dans une culture (commune), et ils avaient un avantage énorme sur leurs successeurs : le temps. La surpopulation ne réduit pas seulement les espaces entre les hommes, elle réduit aussi le temps dont ils disposent les uns pour les autres. Sans ce temps, aucune écoute, aucune parole, aucun geste, qu'il soit technique ou humain, n'a d'effet véritable.

Autrefois, la culture palliait en partie les nombreuses insuffisances (techniques) de la médecine. Le médecin de famille compensait ce qu'il ne savait pas par ce qu'il n'ignorait pas de nous, par un regard à la fois singulier et intelligent sur notre situation intime et sociale, familiale et personnelle. Son regard pouvait trouver des analogues, des renvois, des lumières et des appuis en nous, car nos discours communiquaient, et des forces qui n'étaient ni seulement médicales ni tout à fait psychologiques se levaient entre le médecin et son patient pour soigner (prendre soin de) ce dernier. Cette partie-là de la médecine est tombée, s'est atrophiée, et la technique censée prendre sa place ne s'intéresse qu'à la maladie ou aux organes. Il est très logique, dans ces circonstances, que la pharmacopée ait pris une place considérable et quasiment magique, parce qu'elle a désormais une ambition générale et universelle, une maladie étant la même en Amazonie et dans la Creuse, contrairement aux malades, eux, qui sont très différents. On pourrait dire que le médicament a volé au médecin la part magique de son art. À ce pauvre médecin, il ne reste plus grand-chose, d'autant que son statut social est lui aussi tombé. Si tout le monde peut être médecin, pourquoi respecter le médecin ? En raison de son savoir ? Mais ce savoir même est éparpillé, désacralisé, débité en pages et en sites, livré en pâture au premier venu sur Internet. Quand, en plus de cela, ces pauvres docteurs ne disposent plus que de douze minutes pour examiner et traiter un patient, s'ils veulent que leur cabinet soit rentable…

D'ailleurs, ces médecins modernes ne veulent plus qu'on leur donne du "Docteur" — j'en connais personnellement, des comme ça. Ces idiots veulent du « Bonjour Monsieur », quand ce n'est pas de l'atroce « Bonjour ! », qui d'ailleurs ne les choque pas du tout. Comme les riches sont des pauvres avec de l'argent, les médecins sont des impatients avec un ordonnancier. On peut dire qu'à l'instar de leurs collègues des écoles, ils auront bien contribué à scier la branche sur laquelle ils étaient assis. J'ai assisté l'autre jour, chez mon dentiste, à une scène terrible, où celui-ci se faisait tout petit devant un grand gaillard venu lui expliquer, menaçant, qu'il n'allait pas le payer, au motif que « ça a pas tenu, merde ! ». Dorénavant, un dentiste, c'est comme sur Amazon : pas content, tu te fais rembourser ! Le pauvre avait beau expliquer au gaillard que le travail du prothésiste lui avait coûté cent euros, celui-là n'en avait rien à faire. J'ai pas envie de payer, je paye pas, epicétou. Mon pauvre dentiste s'est écrasé, parce qu'il n'avait pas envie de finir écrasé contre le mur. Ils auront fait tout pour que ça finisse comme ça (comme les profs, qui ne sont plus des professeurs, mais des enseignants), et maintenant ils vont venir pleurnicher en demandant à l'État qu'on les protège.

Médecins, je vous le dis : vous ne servez plus à rien. Le jour est proche où les patients iront directement chercher leur médicaments à la pharmacie. Non, d'ailleurs, ils n'iront même pas à la pharmacie, car on trouvera les mêmes médicaments à moitié prix sur Amazon. Et comme de toute manière ils seront tous déremboursés…

mardi 3 octobre 2017

Max



Max était malin, violent, incontrôlable, un enfant qui donnait toutes les garanties d'un avenir brillant. Mais dès qu'il eût arrêté la drogue, les cambriolages et la prostitution, on le vit traîner aux abords du lycée, l'œil vague et la joue frémissante. Certains jours, il lui arrivait même de prendre une douche et de s'habiller proprement, en évitant jeans déchirés et piercings agressifs. C'est à ce moment-là qu'il aurait fallu agir de manière résolue.

Hélas ! Ce qui devait arriver arriva. Un jour il demanda à ses parents de retourner en classe, et ceux-là n'osèrent pas lui refuser ce nouveau caprice. Très vite il devint premier de sa classe, et il obtint même le bac avec une facilité dérisoire. S'ensuivit une longue descente aux enfers : hypokhâgne, khâgne, École normale supérieure, etc.

« Aurions-nous pu faire quelque chose ? », s'interrogent aujourd'hui ses parents en se tordant les mains. Sans doute que non. Il y a des destins tragiques, comme celui de Max, qui échappent à la volonté humaine. Heureusement pour ces malheureux parents, leurs autres enfants se comportent bien différemment. L'un est djihadiste, l'autre dealer, et le troisième garçon a monté une entreprise de trafic d'œuvres d'art entre la Syrie et la France qui marche très fort. À treize ans, la fille est mariée.

dimanche 1 octobre 2017

Virago



On la voit mordre l'air qu'elle respire. À la télévision, c'est une pauvre femme qui à chaque seconde endosse péniblement son increvable pelure d'écrivain, comme si sa vie en dépendait. Très mauvaise actrice et femme d'une laideur repoussante, à tout point de vue, elle pense surexister en allant le plus loin possible dans cette farce car elle sait bien qu'elle ne parviendrait pas à tout simplement rester en vie sans le maquillage de bassecour dont elle se barbouille avec un dégoût qu'elle ne parvient même pas à cacher à ceux qu'elle essaie d'impressionner. De mon temps, on appelait ce genre de femme une virago.

Elle offre le spectacle de quelqu'un qui s'est enfermé lui-même dans la plus impitoyable des prisons dont elle a avalé la clef. Si d'aventure un jour elle parvenait à ne plus se croire écrivain — ce qui me paraît hautement improbable — elle aurait une petite chance de devenir une femme, pourtant. 

vendredi 29 septembre 2017

Sainteté



Il y a des femmes qui sont comme ça. Elles n'assurent que le service minimum. On a toujours l'impression qu'elles sont en grève. Ça répond d'un mot, quand ça répond. Ça n'écrit pas. Ça ne va pas à la poste. Ça n'aime pas, ou très mollement. Ça ne hait même pas, d'ailleurs. Ça pleure un peu, parfois, mais même ça, les larmes, on sent qu'elle sont lésineuses et contingentées. Ça parle mais sans faire l'effort d'inventer des phrases. Ça veut peut-être vivre très longtemps ? Durer ? Jamais mourir ? Ou c'est seulement un encéphalogramme liposucé, une radinerie ontologique ? Un moi congelé qui a peur des températures ? Petite chose inestimable que les frottements affolent. Infusion de silence, retraits et cataplasmes. Madame sent le confit et le placard, elle ne veut pas s'abîmer dans l'inutile conflit. Ça ne vit pas. Ça dure. Thé pyjama soleil paravent cri d'alarme stop !

« Je suis toute à toi, corps et âme. » C'est drôle, non ?


lundi 25 septembre 2017

Malédiction



Je me regarde dans le miroir de l'écran. Je ne me reconnais pas. Je ne me reconnais absolument pas. L'autre jour est passé ici un jeune homme très sympathique, qui se prénomme Quentin. Il m'a pris en photo. J'ai regardé ces photos sur l'écran de son appareil numérique. J'ai été très frappé de ce que j'ai vu. Ce visage, comme se fait-il que ce soit moi, comment se fait-il que je sois devenu lui ? C'est presque impossible à soutenir. Une douleur fulgurante. Je suis là ? C'est moi ? C'est le moi que voient les autres ? C'est le moi que voit Isabelle ? Je verrais ce type là, moi, je fuirais immédiatement ! Quel formidable écart avec moi-même ! Mais pourtant, comme je sais que c'est bien moi, tout de même, quel est le moi en moi qui ne supporte pas ce moi-là ? Comment se fait-il que ces deux mois ne puissent pas se voir en peinture, et même, ne se reconnaissent pas ? Si je devais faire mon portrait, en peinture justement, et si j'en étais capable, ce n'est assurément pas celui que je vois dans le miroir que je peindrais. Est-ce à dire que je me trompe complètement sur moi-même ? Est-ce aussi simple que ça ? Quel est cet écart qui dissocie ces deux mois, qui les écarte l'un de l'autre, qui les sépare comme on sépare au scalpel l'épiderme du derme ? Qu'y a-t-il entre ces deux mois ? La nuit, seulement ? Ou bien, au contraire, le plein jour, la lumière et sa vitesse terrible ? Comment ferais-je, si je voulais me peindre alors que je ne veux pas peindre celui que je vois dans le miroir ? Quel est le sujet que je prendrais pour modèle ? Où se trouve-t-il ? Est-il déjà mort en moi ? Est-ce un souvenir de moi ? Un moi qui n'existe que dans ma mémoire, ou dans mon imagination ? Une projection ? Mais si c'est bien d'une projection qu'il s'agit, de quoi, de qui est-ce la projection ? De mon désir ? Je ne peux pas me satisfaire d'une idée aussi bête, c'est impossible. Un désir n'a pas de traits, pas de visage, de chair, pas de volume, pas de poids ni d'odeur. Un désir n'existe que dans un monde parallèle, il se pose ça et là comme un papillon sur une fleur, sur un corps, sur un visage, mais il n'est pas ce corps ni ce visage. Je regarde la visage d'Isabelle, le visage qu'elle a, à Annecy, dans la photo bouleversante que j'ai faite d'elle, habillée de rouge, enveloppée de rouge, gonflée de rouge, les joues tremblantes de malheur, les yeux brillants de désir, un désir qui est mouillé de larmes pas encore versées, de larmes rentrées, au bord, perpétuellement au bord. Je n'ai même pas besoin de voir cette photo. Je suis à l'intérieur d'elle, contre Isabelle. Je sens ses chairs, ses odeurs, son haleine. Et je me demande encore : où suis-je ? Quel est ce moi qui est contre elle, en elle ? Je ne le connais pas. Et je suis pris de vertige : elle le connaît, elle, ce moi, et moi je ne le connais pas. Je suis plus étranger à ce moi-là qu'Isabelle qui est pourtant si loin de moi. Ça m'arrache la peau, je ne suis plus qu'une masse d'organes fumants et sanguinolents, hurlants, pas encore vivants, pris dans une masse de rien qui bout, qui tremble, qui délire, qui suffoque. Entre eux et moi, le sang, la persistance de la vie organique, le souvenir de la veille, la peur de mourir, l'ombre des disparus, mais quoi, ce n'est rien encore, ce n'est que de la matière qui palpite, sans espoir, sans projet, sans amour. Je voudrais avoir pitié de celui que je vois apparaître dans l'écran noir, je voudrais l'aimer un peu, je voudrais qu'il m'explique comment il est devenu ce qu'il est, mais je ne connais pas sa langue. Il est dans une réalité à laquelle je n'ai pas accès. Le regard des autres ? Foutaise. Ils ne regardent pas. Ils n'écoutent pas. Ils ont trop peur. Trop peur de se voir eux-mêmes, par-delà ce qu'ils regardent, vous, nous, moi. Statue. Je vois une statue. Comme cette photo de ma mère morte, sur son lit de mort, que je n'ai jamais osé regarder depuis que je l'ai faite. Je lui ressemble. Je ressemble à cette statue de pierre. Monument qui ment. La vie a fui. Par où, par quels orifices, par quelles ouïes ? La vie m'a fui. Je ne peux pas lui en vouloir. Je me suis vidé. Comme quand on a la chiasse. J'ai buté contre quelque chose de dur, d'extrêmement dur, qui m'a vidé de moi-même. Le choc. Pfuit… Malédiction !

mardi 19 septembre 2017

Albéric Magnard


En 1902, il écrit à Paul Dukas « Je n'ai pas atteint la pureté de cœur et d'esprit qui fait les chefs-d'œuvre. Je n'y arriverai jamais, hélas ! Et c'est là ce qui fait ma plus grande mélancolie ».


mardi 5 septembre 2017

Les mots et les sons




Il m'aura fallu quarante ans, presque, pour commencer à entendre ce qu'on me disait. Enfant, j'étais atteint de plein fouet par les sensations, par les sons, par les mots. Je ne les comprenais pas. Quand j'écoutais de la musique, je ne la comprenais pas, car j'étais incapable de la moindre analyse. Tout entier dans la synthèse (et ce mot dit encore trop), j'étais incapable de l'appréhender. Elle m'arrivait comme un tout sans éléments, sans coutures, sans porte d'entrée, d'un seul bloc, elle me tombait dessus comme une montagne, c'était terrifiant. Elle me faisait mal, comme j'imagine qu'un enfant est blessé par les paroles qu'il entend (avant de parler), car ces paroles disent beaucoup plus que ce que ses parents, plus tard, vont lui apprendre. Le sens, c'est d'abord un effeuillage des mots, une simplification par rapport à ce que l'enfant comprend. Au fur et à mesure qu'on lui apprend le sens des mots, ces mots perdent en épaisseur, en poids, en complexité, mais surtout en plénitude. Le plein va se fendre, se morceler, se diviser — mais aussi se ramifier. 

Ma mémoire a beaucoup souffert de cette manière d'appréhender (si l'on peut dire) les sons et les paroles. On ne peut retenir que ce qu'on peut décomposer, et tout m'arrivait dans un état tel que ces choses étaient absolument indécomposables. Il n'y avait rien entre les choses et moi, par de médiation. J'étais un idiot. Je les prenais en pleine figure, ou plutôt en plein cœur. Il m'a fallu faire un énorme détour pour parvenir au sens. Les mots restaient des mots, des signifiants purs qui ne traînaient avec eux leurs pauvres signifiés que du bout des lèvres, des lèvres closes, qui ne savaient s'ouvrir, rarement, que sur le vide et le silence de la pensée interdite. J'entendais mes frères et sœur prononcer des mots qui ne débouchaient sur rien de concret, c'était de pures sonorités, étranges et étrangères, comme des sortes de divinités secrètes d'une religion dont j'ignorais tout enfouies dans une terre lourde et grasse. 

Quand on entend à la fois beaucoup plus et beaucoup moins que les autres, on ne peut être que profondément meurtri par ce qui nous entre dans la chair. Quelle cruelle déception de comprendre que les mots ne disent que ce que tout le monde s'accorde à comprendre ! Mais quelle mortification de réaliser qu'on était dans le malentendu ! Je n'oublierai jamais ce jour où ma sœur aînée s'était moquée de moi parce que je lui disais qu'elle était "con", et où elle m'avait laissé entendre que le mot "con" ne signifiait pas ce que je croyais. Elle m'a "laissé entendre", elle m'a permis de comprendre… que les mots n'avaient pas une seule signification — et que dans ce faisceau de significations, très souvent, se cachait du sexuel, comme un point noir et luisant. Et puis il y avait ces albums de Tintin et ces mots anglais (par exemple) que je prononçais mal parce que personne ne les avait prononcés devant moi. Les mêmes lettres pouvaient donc produire des sons différents ? Quelle révélation ! Le même mot pouvait dire à la fois une insulte, banale, et cette chose si mystérieuse qu'il fallait la recouvrir d'un mot disant tout autre chose ? Quelle merveille ! De glissement en glissement, d'imprécision en imprécision, de malentendu en malentendu, on en arrive à partager avec les autres une espèce de langue commune qui paraît aller de soi, celle qu'on appelle langue maternelle. 

S'exprimer ? Je viens d'un monde où ça n'allait pas de soi du tout. C'était même plutôt mal vu, chez nous. L'expression ne pouvait être qu'une obscénité, une vulgarité, une chose à la fois inutile et grossière. Mon père parlait peu mais il exigeait qu'on parle bien. Comme je ne m'en sentais pas capable, je me suis tu, très longtemps. Parler c'était s'exposer à la réprimande et au ridicule, alors que se taire c'était passer pour quelqu'un de potentiellement intelligent. Si l'expression n'était pas mon fort, l'impression, en revanche était ce qui me constituait. J'étais très impressionnable. 

Ceux qui sont mal à l'aise avec le sens sont souvent les plus profondément touchés par la poésie car il reste en elle cette impasse enfantine, cet en-deça du sens, ou ce sens qui n'a pas encore complètement pris, qui est toujours encore en train d'éclore, qui n'est pas stabilisé, qui tremble, qui est une intermittence du sens, mais c'est la totalité insécable de l'enfance retrouvée que la poésie s'évertue à rendre sensible. La grande poésie se donne tout entière, d'un seul mouvement, elle est inanalysable et d'une certaine manière incompréhensible. C'est un talisman en action. Comme la musique. Il y a ce quelque chose à quoi rien ne résiste (mais qui résiste à tout), ni l'âme, ni le cœur, ni les tripes, ni l'esprit et qui surpasse l'intelligence la plus aiguë. La cantate BWV 73 de Bach, son premier morceau, « Herr, wie du willt, so schicks mit mir » est comme ça. Ça guérit, et ça donne la vie, tout simplement, et ça vous emporte d'une manière injustifiable, inqualifiable, vous passez derrière le rideau du mensonge. Tout est dans l'ordre, à nouveau, pour quatre minutes et dix-sept secondes. La joie est précisément à sa place, le mouvement est agile, léger, ouvert, les odeurs de lavande aident à respirer et l'infini est à portée de regard. 

Vue sur les Alpes… 

Quoi ? C'est un thème ? C'est un développement ? C'est une modulation ? Mais de quoi me parlez-vous ? C'est de la musique. Ce n'est même pas de la musique, c'est LA musique, le son. C'est la chose qui me ravit et me terrorise, qui me fait du bien et du mal, c'est le glas frais et l'onde sinistre, c'est la chair de la mère et c'est le souffle du père, la caresse du soleil, l'après-midi, au jardin, l'ombre et la solitude près du piano, c'est la phrase infinie de l'amour qui n'a pas encore de nom. J'écoutais comme un dément. Et quand on me demandait ce que j'avais entendu, j'étais muet, dans une sorte de terreur. Je n'avais rien entendu. J'étais dedans, complètement dedans, et aucun mot, aucune idée ne pouvait rendre compte de cette sensation-là, de ce monde à côté du monde, ou au-delà. Mais c'était triste, gai ? Aucune idée. Cet enfant est idiot. Peut-être est-il sourd ? Tu crois que ce serait les vaccins ? Tu sais qu'il a encore eu des hallucinations, cette nuit ? Il caresse son chat, laissons-le… 

Pleins et opaques étaient les mots, les musiques, les êtres, à la fois complets et insignifiants, qui m'accueillirent dans le monde — ils n'avaient pas encore créé de liens entre eux, chacun d'eux était un monde en soi, une île perdue, cernée par la nuit. Ils ne s'exprimaient pas, eux non plus, ils étaient, et il fallait trouver une manière d'être à côté d'eux, sans se faire écrabouiller. Tout cela est si ancien déjà qu'on peine un peu à en retrouver la vérité, et pourtant c'est bien plus important, en quantité et en importance, que tout ce qu'on a cru comprendre, et vivre, après.


samedi 2 septembre 2017

Carte Vitale


— Vous faites de l'hypertension.
— Ah bon ?
— Oui. C'est très embêtant.
— Ah bon ?
— Oui, mais ne vous inquiétez pas, on a un traitement.
— Ah bon !
— Oui, je vais vous prescrire du Minorix 500, vous allez voir c'est très efficace. 
— Ah bon.
— Oui. Voilà. Un par jour, c'est très pratique et très efficace.
— Bon. 
— Voilà. Ça fait 23 euros. Vous avez votre carte Vitale, s'il vous plaît ?
— Non.
— Comment ça, non ?
— Je veux dire que je ne vais pas le prendre votre Minorix 500.
— Ah bon ?
— Non.
— Vous préférez faire un régime ? Je vous préviens, c'est assez contraignant.
— Non.
— Comment ça, non ?
— Non, je ne vais pas faire de régime.
— Ah, vous ne voulez pas vous soigner ?
— Non. 
— Mais pourquoi ?
— Parce que je vais très bien.
— Ça, Monsieur, permettez-moi d'en douter. J'ai les chiffres de votre…
— M'en fous, de vos chiffres. 
— Ah oui, évidemment, si vous ne me faites pas confiance…
— Non, je ne vous fais pas confiance. Mais n'y voyez rien de personnel.
— Pourtant, la Science…
— Je l'emmerde, votre Science.
— Bien. Je vois. Vous refusez le progrès.
— Vous ne voyez rien du tout mais ce n'est pas grave.
— Si si je vois bien.
— Voilà vos 23 euros.
— Gardez-les, je ne veux pas que vous me reprochiez de vous avoir extorqué de l'argent pour rien.
— Non, ça me fait plaisir, vraiment. J'adore donner de l'argent, surtout quand ça ne sert à rien et que c'est remboursé. Vous n'avez pas une piscine à construire ?
— Ce n'est pas le problème. 
— Mais si c'est le problème, bien sûr que c'est le problème. 
— Je vous aurai prévenu.
— Ne vous inquiétez pas, je ne vais pas vous faire un procès parce que je vais mourir d'une maladie quelconque. De toute manière je vais mourir. Et puis mon hypertension m'aide à supporter les médecins.
— Hum…
— Oui, comme vous dites, hum…
— Vous savez…
— Non, je ne sais pas, mais vous non plus.
— Bien, je n'insiste pas.
— Merci. Au revoir Docteur.
— Attendez ! Vous oubliez votre ail et votre crucifix…
— N'exagérez pas votre importance, Docteur, vous n'êtes qu'un esclave très consciencieux auquel on donne quelques miettes tombées de la table, rien de plus. Vous pourrez tout juste construire votre piscine un peu minable, payer le mariage de votre fille, partir deux fois en vacances à Phuket, et vous mourrez, comme moi, à l'hôpital, entouré de deux aides-soignantes qui parleront le bantoue ou l'arabe. Vous aurez refourgué consciencieusement votre Minorix 500, vous aurez couché avec l'assistante du Professeur Truchot qui vous invite à ses conférences au Novotel de Marne-la-Vallée, et pas un de vos commanditaires ne sera au crématorium pour vous saluer, à moins que votre femme ne soit très jolie, ce qui m'étonnerait. 

vendredi 1 septembre 2017

Septembre



Elle arrive d'un seul coup, la clarté de septembre, elle sort de la gangue encore chaude d'août et nous fait tressaillir car en elle se concentre la belle transparence de mai et l'abîme brûlant de la nuit de glace qui s'avance. C'est une lumière à nulle autre pareille qui vient adoucir un peu le désespoir du jardin délaissé. 

Il n'y a qu'une seule note, mais si précise dans sa nuance. Ça vient après le sucre, après l'écrasement, après le long et lourd sommeil dans quoi on s'enfonce jusqu'au sang. 

dimanche 20 août 2017

Écran total



Toute la journée, sur Facebook, des "tests" sont proposés pour vous prouver scientifiquement que vous êtes très intelligents, très cultivés, très spirituels, très courageux, très gentils, très galants, très généreux, très créatifs, très humains, très bien, très tout.

Le miroir de la méchante fée est complètement dépassé mais les méchantes fées sont légion. Les méchantes fées, en 2017, ce sont tous les internautes (c'est-à-dire tout le monde) qui ont le nez sur un écran toute la journée, qui le fixent même sans avoir de raison pour ce faire. Les méchantes fées du XXIe siècle attendent que leur écran leur parle. Elles attendent que ce qui sert à cacher la réalité leur montre la réalité. Un écran cache autant qu'il montre. Mais ce miroir parle, en effet. Il parle même tout seul. Il ne cesse jamais de parler. Il parle nuit et jour, soir et matin, en toutes les langues, sur tous les tons. Plus moyen de s'ennuyer tranquille !

Le Minitel, vous vous rappelez ? On y allait pour faire une réservation, pour chercher une adresse ou un numéro de téléphone. Tout le monde aujourd'hui se moque du Minitel. En noir & blanc, en français, et payant ! Pourtant c'était exactement ce qu'il fallait. Juste le nécessaire, l'indispensable… autant dire l'utile.

Too french ! Pas assez de pognon en circulation ! Il y avait bien un peu de porno, mais c'était vraiment cheap. On pouvait faire beaucoup beaucoup mieux ! La technologie est toujours l'amie des gogos. 

En dix ans, des millions de Français ont découvert qu'ils existaient ! Ils avaient dorénavant une existence sur écran, c'est-à-dire que plus ils disparaissaient physiquement, intellectuellement, sensuellement, ontologiquement, charnellement, plus leur écran leur disait : « TU EXISTES ! » Regarde : Tu vois, c'est TOI, là. On peut lire ton nom, on peut voir ta photo. C'est toi ! Tu es en train de te regarder. 

— Nicole ! Viens voir ! — Quoi, qu'est-ce qu'y a encore ? — Regarde, tu vois, là, c'est moi ! — Mais qu'est-ce qu'y raconte, lui ! Mon pauvre Roger, mais tu perds la boule, viens donc à table, y a des spaghettis ! — Mais non, je perds pas du tout la boule, regarde, j'te dis, tu vois bien, c'est moi, tu me reconnais ? — Qu'est-ce que c'est que ça, encore ? — C'est moi, j'te dis, c'est moi sur Facebook ! J'me suis créé une page Facebook ! — Une page ? Mais elle va te servir à quoi, ta page ? — Mais à tout ! J'sais pas, moi. Tiens, je pourrai discuter avec les copains, par exemple ! — Mais pourquoi, tu peux pas discuter avec eux au bistrot ? — Mais si, mais c'est pas pareil ! Là, je pourrai discuter avec eux au milieu de la nuit, si je veux. Tu vois ? — Mais pourquoi tu veux discuter avec eux au milieu de la nuit ? — Mais j'en sais rien, moi. C'est juste une possibilité, tu vois ! Je ne suis pas obligé ! — Ah bon, tu m'as fait peur. Mais de quoi vous allez parler, au milieu de la nuit ? — Tu comprends rien. T'es comme toutes les bonnes femmes, tu comprends rien à la technologie. C'est pas votre truc, la technologie. Vous c'est la cuisine et le papotage. — Alors si c'est pas pour papoter c'est pour quoi faire, ton Facebook, là ? — En fait, ça fait un peu tout. On peut même visiter le Louvre sans se déplacer, ou faire des tests, ou regarder la télé, ou la météo, là, comme ça, bouge pas, je te montre… — Mais on vient d'acheter un écran plasma ! — T'es vraiment bouchée. — Moi c'que j'vois c'est que les spaghettis vont refroidir et que tout ça c'est pour voir des filles à poil. — Tu sais quoi, t'es pas ouverte, voilà, tu vis pas avec ton temps. Faut se cultiver, un peu ! — C'est ça, c'est ça. Allez, moi je vais manger, en tout cas. — Faut se cultiver un peu, quoi, merde ! Les femmes elles comprennent pas ça. Tiens… Y a une certaine Tatiana Grorobaire qui veut être mon amie !

Roger aura sa page, comme Kevin, comme Moussa, comme Jessica et Sarah. Roger écoutera sa page lui parler, lui tenir tête, le héler, se faire belle pour lui, lui proposer tout un tas de services indispensables auxquels Roger n'aurait pas songé un instant, n'était Facebook. Et Roger, chaque matin, consultera anxieusement sa page, pour voir ce qu'il a manqué durant ces quelques heures où Nicole l'aura empêché de rester connecté, bien que, parfois, quand il relève pour aller pisser, il jette un petit coup d'œil vite fait, dans le secret des waters, car Roger a un smartphone depuis peu, et son petit fils lui a configuré l'engin, ce qui bien sûr a renforcé les liens familiaux entre le vieillard et l'enfant, pense Roger, tout fier de parler de téras, de wifi, d'applis, de synchro, de mémoire flash, de mises-à-jour, de puces, de gigaherz, comme s'il était né dans ce monde-là. Il partagera tout un tas de trucs avec ses copains, et ses journées seront bien remplies. Son écran, à Roger, c'est devenu sa vie, et il est retombé en enfance, ce qui était son rêve secret depuis qu'il est à la retraite. 

— C'qui faut, c'est s'occuper ! Faut que le cerveau y travaille sinon tu risques l'Alzheimer. — Tu pourrais me réparer mon sèche-cheveux, ce serait plus utile ! — Oui, mais c'que tu comprends pas, c'est qui faut que ce soit une activité intellectuelle. Et d'abord, j'ai jamais été bricoleur, alors ton sèche-cheveux, t'as qu'à demander à Gilbert. Ça c'est son truc, à Gigi, la bricole ! D'ailleurs, faut que je lui demande pour avoir un réseau plus rapide, il m'a dit qu'il avait une combine. — Un réseau plus rapide… Mon pauvre, mais tu mets une demi-heure pour t'habiller le matin et tu dépasses pas le 120 sur l'autoroute ! — Tais-toi, y Tatiana qui me veut me skyper. Faut que je l'aide à réinitialiser sa box. 

On aurait pu croire à une guerre des générations, comme elles ont toujours existé par le passé, mais non, même pas, les enfants ont pris le pouvoir et les vieux sont trop contents de leur servir de relais, de chambre d'écho et de caution, pris de panique à l'idée qu'on n'aurait plus besoin d'eux. La technique comme lien social. Et là, bien sûr, immédiatement, le type qui arrive et qui te dit « Mais ça a toujours existé ! » Parce qu'un écran, c'est un outil, et donc c'est la même chose qu'une machine à emboutir l'acier ou qu'un ciseau de sculpteur ou qu'une paire de lunettes… C'qui compte c'est ce que t'en fais ! Eh bien, justement, montre-nous ce que tu en fais. On est tout ouï et tout regard…

Non, évidemment, les écrans ne sont pas des outils, ce sont des miroirs sans tain, ce sont des trous noirs, ce sont des attracteurs étranges, des condenseurs de vide, des extracteurs de vie, des regards morts, des pièges à présence, des empêcheurs de conversation. Ils ne sont plus jamais là, tout à fait là, ceux à qui l'on voudrait s'adresser, car, des adresses, ils en ont des dizaines en même temps. Déjà qu'ils avaient du mal avant… Elle a son portable à table, je suis obligé de lui demander de le poser, et même de l'éteindre ! Quand vous leur téléphonez, vous entendez l'absence, ou la présence défaillante, les réponses qui mettent juste un peu trop de temps, leur attention qui flotte, leur cerveau ramolli et poreux… Même si elle n'est pas précisément en train de consulter sa tablette, vous savez que sa tablette est présente à son esprit au moins autant que vous. Et quand vous lui en faites le reproche, la réponse fuse : c'est comme ça, on n'est pas de la même génération. Tu ne peux pas comprendre, tu n'as pas de smartphone. Je pourrais lui répondre que je connais bien mieux qu'elle ces technologies avec lesquelles elle vit en symbiose, mais elle ne comprendrait pas. Il faut se résoudre à ne plus avoir de conversation avec personne — sauf avec les morts.

C'est Renaud Camus qui notait l'autre jour avec drôlerie que la courbe des lecteurs allait bientôt croiser celle des écrivains. Dans le monde historique, il y avait beaucoup plus de lecteurs que d'écrivains. Dans le monde falsifié dans lequel nous barbotons, c'est l'inverse. Tout le monde est écrivain mais personne ne lit. Plus de six cents romans à la rentrée, en France, pour combien de lecteurs ? Y a-t-il six cents vrais lecteurs en France à l'heure actuelle ? On peut en douter. On ne peut pas à la fois être devant son écran et derrière un livre. Les deux surfaces se repoussent l'une l'autre, c'est ainsi. Pas de conversations, pas de livres, mais des hurlements incessants, une sous-langue dévitalisée, un peuple absent, tétanisé, déculturé, abruti de séries télé et de jeux vidéos, quand ce n'est pas de drogue ou de tourisme de masse. Toujours entre deux avions, entre deux écrans, entre deux mots d'ordre aussi vides qu'universels, nourris et vaccinés par les mêmes firmes internationales qui n'habitent plus ce monde. 

J'ai regardé hier une courte vidéo absolument extraordinaire. On y voit un jeune homme, dans un navire de tourisme, qui observe une mer démontée, terrifiante, dont les vagues viennent battre son hublot qui doit pourtant se trouver très haut au-dessus du niveau de la mer. L'homme parle avec son ami, qui filme la scène. Ils plaisantent tranquillement en regardant ce qui pour eux est pur spectacle. Le hublot joue ici le rôle de l'écran. Pas un instant ils ne sont inquiets. Ils ne risquent absolument rien, puisqu'ils sont en train de jouir d'un spectacle. Ils ont une confiance absolue dans la technique qui les met hors la vie réelle, qui dresse entre eux et le monde une barrière infranchissable. Ils ne savent pas, ces jeunes gens, que des catastrophes maritimes, ça existe, que les drames, ça existe, que le malheur, ça existe, que la nature est toujours plus forte que la plus élaborée des constructions humaines, enfin, ils le savent parce qu'ils ont vu Titanic, mais justement, c'est un film. Ils se meuvent dans une fiction, que voulez-vous qu'il leur arrive, on ne meurt pas vraiment, dans une fiction. La vie est de l'autre côté de l'écran. Eux sont du bon côté de l'écran. Du côté moderne ; ce côté qui vous sort de l'histoire et de la tragédie. Ce sont des dieux qui observent le monde qui se déchaine sans pouvoir les atteindre. Les enfants et les dieux sont frères. Ils ne croient pas au réel. Un écran suffit. Ils ont payé leur place, ça les immunise contre la tragédie. Ensuite j'ai regardé les images terrifiantes du tsunami de 2004, celui qui a fait 250 000 morts en quelques minutes. J'ai vu aussi ces touristes allemands, anglais, australiens, italiens, français, espagnols, américains, portugais, le lendemain du jour de Noël, qui voyaient arriver la vague gigantesque sans réagir, parce que, mon Dieu, ils avaient payé leur place eux aussi, on ne pouvait pas leur faire ça, c'était impossible, on était en vacances, pas dans un film catastrophe ! La mer se retire en quelques secondes ? Tiens, c'est amusant, ça ! Quelle bonne blague ! Une animation ? Regarde, Chéri, tu vois, je ne devrais pas avoir pied, ici. Filme ! Oui, il filme le mari, il filme sa petite femme pleine de coups de soleil qui rit et qui sera morte dans quelques secondes, sans comprendre ce qui lui arrive. Quoi, la vie, c'est ça ? Ça peut se terminer à Ceylan ou au Bataclan, alors qu'on a payé sa place, et qu'on ne fait de mal à personne ? Mais c'est quoi cette histoire ? Ça ne va pas du tout ! Remboursez ! 

On se demande toujours comment il se fait que les Européens soient si hébétés, si amorphes, face ce qui leur arrive aujourd'hui. Il y a bien sûr de nombreuses raisons à cela, mais je crois qu'on aurait tort de sous-estimer l'effet-écran. Sortir de l'histoire, c'est aussi considérer que le réel n'est pas réel, qu'on est plus fort que lui, qu'on peut le façonner à sa guise, le réduire, le tenir à distance, que "les terroristes" sont comme vous et moi (puisqu'on vit dans un monde résolument homogène), qu'il suffit de s'entendre, de se mettre d'accord sur le scénario et les limites à ne pas dépasser. Le Numérique c'est aussi cette impossibilité de la tragédie, c'est un monde où les choses se réduisent à une succession d'informations plus ou moins vraies ou plus moins fausses, mais qui n'ont pas d'impact réel sur le corps réel de celui qui est derrière son écran.


samedi 19 août 2017

La montée aux extrêmes



— Bonjour, Général Sforzando. Comment lutter contre cet affreux terrorisme ?

— Écoutez, on a tout essayé, les bougies, les fleurs, les chansons, les prières, les accommodements irraisonnables, le déculottage massif, l'aplaventrisme hystérique, la soumission, la reculade, l'abjection, le déshonneur, les églises transformées en mosquées, les subventions à la Palestine, le transgenrisme politico-financier, la Babouche d'or, Sourate-Académie, Bouteflika au Panthéon, Boubakeur à l'Académie française, 20 000 mosquées supplémentaires, le numerus clausus des prêtres, l'interdiction des croix et des crèches, l'apprentissage obligatoire de l'arabe à l'école, la mise à l'index de tous les grands auteurs classiques français, le bac pour tous, Renaud Camus à l'île du Diable, les juifs à la mer ! On est bien obligés de constater que rien ne marche ! 


— Que faire ?

— Je ne vois plus qu'une seule solution…

— Laquelle ?

— Les bisous !

— Mon Général, merci !

samedi 12 août 2017

Carnets (3)



Il aurait fallu

Je te demande

J'exige que soit

MERDE !

Tu me rapporteras mon livre au cimetière. Dépose-le sur la tombe.


Salut.

JV

Carnets (2)



Tu ne l'emporteras pas au paradis, c'est moi qui te le dis. Moi, oui, MOI ! Salopard, fumier, enflure, crapule ! Quand on retrouvera ce carnet, je ne serai plus là, mais toi, TOI, tu seras encore là, et tout sera enfin révélé, crevure ! D'ailleurs, le paradis, tu vois, j'y suis, là, et je te regarde, espèce de papier Q, je te regarde et je ne te plains même pas, tu es vraiment une merde et tout le monde le sait. Tu as vécu comme une merde et tu périras comme une merde. C'est enregistré pour l'éternité ! Gravé. En lettres de feu. Tu en as bien profité ? Très bien, parfait, mais ta vie de merde aura duré quarante ans, alors qu'ici, tu vois, ça va durer éternellement. Tu m'entends ? É-TER-NEL-LE-MENT ! Alors je te le dis, prépare-toi, enculé, parce que ça va être long. LONG !

Enculé !

vendredi 11 août 2017

Carnets (1)



Quand la police m'aura abattu, il faudra pratiquer une autopsie de mon système nerveux. Je tiens à préciser que je n'ai pas été opéré des amygdales quand j'étais enfant. Il sera inutile de procéder à de coûteux examens, tels qu'IRM ou scanner, on s'apercevra vite que tous mes actes ont été dictés par la particularité unique que les médecins découvriront alors très facilement. Si je n'en ai jamais parlé jusqu'à présent, c'est pour m'éviter des questions pénibles qui m'auraient mis dans des situations inextricables. Comment aurais-je pu expliquer que je savais ce que seul le bistouri révèlerait, bien des années plus tard ? J'ai brûlé tous les croquis que j'ai réalisés de cette singularité anatomique, vous ne trouverez rien dans mes papiers.

Je ne pouvais pas laiss


mardi 8 août 2017

Bénédiction



Souvent malade, et très heureux de l'être. Un romantisme des muqueuses. Hallucinations, terreurs, temps long, ennui, visions, le jardin, la chambre, les bruits de la maison. Les biscottes avec le miel. Les chats. Les livres. La neige sur les collines. Le bonheur est un péché vibrant. 

Les chambres. La chambre de la sœur. La chambre du pigeonnier. La chambre aux deux lits. (Chambre est un mot étrange. Ambre à laquelle s'ajoute le ch de "chut".) Et la chambre des parents, avec son balcon, la seule chambre qui donne directement sur la salle de bains. 

Le père est silencieux. C'est la mère qui parle. Il parle, mais ailleurs, avec ses amis, avec ses maîtresses. À la maison, il est là pour signifier la loi, c'est tout. Il est là pour corriger les fautes de français et pour imposer le silence. Ou mettre de la musique. 

Au milieu de la nuit, un ami de mes frères ainés est descendu se cacher dans le cellier. Mon père descend, ouvre la porte, prend quelque chose à boire, et, au moment d'éteindre la lumière et de refermer la porte, dit très tranquillement, presque à voix basse et sans le regarder : « Bonsoir, Lalo. » 

Dans sa famille, les garçons portent des prénoms qui commencent par un "R". René, Robert, Roger. Il joue du violon au théâtre, le soir, pour payer ses études. 

J'entends ma mère me dire : « Tu es le seul avec qui il parle. » et aussi : « Tu es le seul qu'il ait jamais pris dans ses bras. » 

À quinze ans, j'ai voulu reprendre le piano. À ce moment-là le regard du père a changé. Ricanement général dans le reste de la famille. Il fera comme nous. 

Comment s'appelait le type qui l'avait escroqué ? Ah oui, Metzger. « Un franc-maçon ! », avait lâché mon père, à table, avec un mépris formidable. Un million quand-même. Pour lui, la parole était sacrée. J'ai compris ce jour-là qu'il n'en allait pas de même pour tout le monde. 

Hors de Gaulle, il n'y avait rien (ça n'a pas changé). Ma mère était plutôt du côté de Pompidou. Normal.

Les adultes sont des enfants ratés. Malheur, souffrances, plaies, ça ressort toujours un jour ou l'autre. Quand elle se met à crier comme une folle, imaginez-la enfant, dans sa chambre… 

« Le génie c'est l'enfance retrouvée à volonté. » CRAC ! L'autre imbécile de Faurisson qui "analyse" Rimbaud… On croit rêver ! Et la mémoire, vous y croyez, M. Vallet ?

Isabelle trouve que je rhapsodise trop. Moi que ce n'est pas assez, jamais assez. 

Dans la chambre de la sœur, il y avait un placard en deux parties. La partie basse servait de penderie, et la partie haute de placard. Elle y cachait les livres licencieux. 

Vaut-il mieux être un enfant raté ou un enfant gâté ? 

Quand il me donne cette gifle, nous sommes sur le perron, devant la maison. Puis il me prend dans ses bras. L'odeur.

Chambres, penderies, placards, bijoux, cheveux, parfums, odeurs, présences-absences. Après-midi… La maison pour soi seul.

Je vous salue, Marie, pleine de grâce, le Seigneur est avec vous, 
vous êtes bénie entre toutes les femmes, et Jésus, le fruit de vos entrailles, est béni. 
Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour nous, pauvres pécheurs, maintenant et à l'heure de notre mort.

Madame Bovary, 1856, l'année de la mort de Robert Schumann. Le dogme de l'Immaculée Conception date de 1854, Ineffabilis Deus. Cette histoire impressionnait beaucoup Flaubert.

Expérience intérieure : l'amande de l'angoisse extatique. Comment comment ? Angoisse ou extase, faudrait savoir ! Eh bien non, l'angoisse de l'abandon est indissolublement liée à l'extase. 

Faire des phrases qui nous acheminent vers la Parole, parce que tout à coup notre solitude est à son apogée, n'est-ce pas un peu la même chose que de procréer ? Se continuer dans un autre corps que le sien, est-ce toujours et forcément lié à un acte sexuel ? Être l'enfant de Dieu, est-ce être divin ?

Dans cette maison-là, dans ces après-midi-là, dans ce temps-là, c'était divin. Tiroirs, lingerie, livres, poussière, photographies, heures longues, longues, silence… Les six autres avaient vidé les lieux, je restais seul en pleine possession du royaume et entrais en communication directe avec les parents absents. Nul obstacle. Je peux faire pivoter mon regard comme un périscope temporel, je revois parfaitement les coins et recoins du galetas, dans lequel je passais des heures. La salle de bains, avec son immense œil de bœuf, avait un plafond surélevé par rapport au reste de la maison, ce qui faisait par contrecoup dans le galetas comme une sorte d'estrade, comme un ring de boxe, ou comme une scène.

Le fruit de vos entrailles… La sonorité de ces cinq mots, leurs résonances, mais surtout ces entrailles, le bruit des entrailles, sonnailles, failles, semailles, grenailles, mailles, éventail, le cru et le recuit des entrailles,  quel mystère ! Bruits et frottements… L'amande, la figue, l'âme, le noyau, et le corps entier. Pleine de grâce…

J'ai rencontré la grâce, elle avait quinze ans et demi. Mais la grâce humaine fuit, très vite, elle s'échappe par tous les orifices du corps et de l'esprit. À quoi bon ressusciter ? Il y en a qui posent cette question sérieusement ! Posez-vous la question des entrailles, imaginez, bon dieu, imaginez ! Vous êtes là, dans la mère, les bruits, les sensations, les voix, déjà… Le balancement… Extase… Enstase… Ça commence déjà là, la musique. La caresse et la musique. C'est décidé, je serai un enfant gâté.

Mais j'ai entendu sa voix, la voix du père, à travers les membranes, à travers les muqueuses, et la voix du père était le souffle de l'âme entre les jambes de la mère. Violon, piano, voix, immédiatement.

Je ne peux plus supporter les « On ne les oublie jamais » (les morts). Quel infect baratin ! Bien sûr qu'on oublie. On oublie tout, même le plus important, même le plus brûlant, même le plus dramatique, même ceux qu'on a aimés avec le plus d'intensité et de vérité, même ceux qui ont donné leur vie pour nous. Les hommes sont des oublieux doublés de menteurs, d'abjects baratineurs qui ne cessent de se décerner des certificats de bonne conduite et de pleurer sur eux-mêmes. Écoutez-les mentir en toute bonne foi, avec des trémolos d'émotion dans la voix, cette sale émotion répugnante qui n'est jamais dirigée que sur eux ! Misérables bouffons !

On oublie tout mais on peut, aussi, se rappeler tout. Non pas se souvenir, mais se rappeler.  Rappeler l'enfant. Rappeler la musique. Rappeler l'odeur. Se rappeler dans l'enfant, se rappeler dans la musique, se rappeler dans l'odeur. On ressuscite, à condition de le vouloir. Regardez autour de vous, plus ils sont de vieux enfants ratés, moins ils ressuscitent. Ils n'ont pas cherché la clé, elle leur pend autour du cou. Ils n'appellent pas. Ils ont oublié les noms, les sons, les corps, leurs corps. Pour être heureux il faut avoir un corps multiple.

L'ange est face à Marie, il la salue. C'est lui qui parle, au commencement de la prière. Puis c'est vous, c'est moi, nous. On peut basculer de l'ange à soi, comme ça, simplement ? Bien sûr ! Il voit le fruit de ses entrailles, il voit à travers elle, parce qu'il écoute. Son salut est plus qu'une annonce, il la prend avec lui. Il la com-prend. C'est la cordialité. C'est la sympathie. Elle va se continuer dans un autre corps que le sien, un corps qu'elle a à la fois engendré et laissé passer à travers elle. C'est ce qu'il lui dit. Elle va continuer à vibrer à travers d'autres corps, d'autres cordes, d'autres souffles. Du cœur aux cordes vocales, l'âme prend la forme du corps. Ça chante.

De quoi es-tu fait ? Terre, cire, souffle, poussière, atomes, ombres, proportions, nombres, regrets, fonctions, vibrations, cordes, masques, mouvement, cri, phrases, hasard ? Entassement d'odeurs qui ont engendré une forme ? Bruits d'étoiles ? Vide ? Ce ré qui revient périodiquement dans la nuit, durée pâle qui parle seule, dans le désert du village endormi, pour qui, pour quoi ?

« La voix ne sort pas du corps, le corps est tout entier dans la voix. » Je suis toujours à la recherche de la voix de mon père, de la voix de ma mère. C'est très compliqué, de retrouver ces choses-là. Pas le souvenir de la voix, mais la voix elle-même, de la voix vraie, présente, actuelle (qui est un acte de présence). Il ne faut pas avoir peur. Ce ne sont pas des fantômes. Ils sont toujours là. Il faut seulement se mettre en disposition de les entendre, se rendre présent à leur absence, trouver l'angle, la tonalité, l'ouverture. Il y a les oiseaux dans le jardin, le coq, les voitures un peu plus loin sur la route, la rumeur générale, le souffle du vent, et puis, comme une fente verticale dans cela, une amande qui est là, qui attend, des entrailles qui palpitent. Il faut tout écouter en même temps, comme un contrepoint. Si le corps est tout entier dans la voix, entendre la voix suffit. C'est le seuil. La grâce. Grâce à la voix on peut tout, ou presque.


vendredi 4 août 2017

Boire la scie-glu jusqu'à la lie ou la cataracte du sens



Dans la vie des expressions nouvelles, il y a toujours deux phases. Dans la première phase, elles nous sont (ou nous semblent) utiles pour décrire une réalité nouvelle (ou qui nous paraît nouvelle), pour nous permettre de l'appréhender très rapidement et pour nous faire comprendre des autres sans avoir besoin d'un développement. Dans la deuxième phase, ces mêmes expressions recouvrent la même réalité d'une couche de sens qui l'opacifie et la rend à nouveau insaisissable, bien qu'elle ait pris l'aspect d'une chose que tout le monde connaît ; c'est la phase de la glu (ou de la scie).

Le sens prend du poids et se durcit entre la première et la deuxième phase en même temps qu'il perd en transparence. Comme le cristallin, le langage sert à faire une mise au point sur un objet réel ou conceptuel. S'il perd de sa souplesse et donc de sa faculté d'accommodation, il crée le contraire de ce pour quoi il a été inventé. C'est la cataracte du sens, extrêmement contagieuse.

Faites vous opérer !

lundi 31 juillet 2017

Au nord de l'avenir, ta psyché incontinente…



Elisabeth est adorable. Elle n'a qu'un seul défaut : elle est croyante. Tellement croyante que ça nous enlève toute foi dans la foi. Quand je parle avec Elisabeth, je ne peux plus me dire que j'ai la foi. On dirait que toute ma foi immédiatement fuit hors de moi. Il est amusant de se dire que notre foi pourrait être relative, qu'elle dépendrait d'une certaine façon de la personne en face de qui on se trouve, avec laquelle on parle. J'imagine qu'aucun catholique ne pourrait admettre cela. On va peut-être me répondre qu'il en va ainsi parce que ma foi n'est pas de première qualité ; c'est sans doute vrai. 

« La chute des glaces, le dérèglement climatique et un tas d'autres emmerdes écologiques eurent à la longue pour effet d'aligner toutes les gonzesses de la planète : un matin, elles se levèrent toutes réglées à l'identique, toutes indisponibles en même temps. Ce fut une grande catastrophe. On eut besoin d'amour. De beaucoup d'amour. D’énormément d'amour. Et de lingettes. » C'est Jean Quatremaille qui écrit ça.

Il y a une éternité que je ne me suis pas servi d'un DAB. Tous ces gens qui font ça très naturellement… me fascinent. On appuie sur des boutons et on "retire" de l'argent. Ça leur tombe du ciel. L'argent, c'est comme la foi : on en a plus avec certaines personnes qu'avec d'autres. Je t'en fiche mon billet ! Eh bien, oui, vas-y.

« Certains astéroïdes sont de véritables mines d’or. Par exemple, le plus riche d’entre eux jamais découvert, nommé Psyché, large de 213 kilomètres de diamètre, est presque exclusivement constitué d’un alliage de ferronickel. Aux cours actuels du fer et du nickel, la valeur de ce caillou s’élève théoriquement à 10 000 quadrillions de dollars… Ce qui vaut plus que toute la richesse de la Terre. » Salut, Psyché, ça te dérangerait de tomber dans mon jardin ?

Il faut souligner, il faut faire des notes. Dans les fleuves, au nord de l’avenir, je ne jette le filet qu’avec hésitation… À quelle gare descendez-vous, Mademoiselle ? ALZHEIMER. 

Et de lingettes… Je prétends que seuls ceux qui entendent mal au commencement de leur vie apprennent à écouter. Les autres sont maudits : toute leur vie, ils continueront à ne rien comprendre parce qu'ils n'auront jamais eu à chercher comment devait s'entendre tel ou tel vocable. Linge, lingette, lingerie, l'ange, langer, singe, songe, Ponge, Monge, Tonton René avait l'accent grenoblois et il avait une sacrée descente. E pericoloso sporgersi.

Ne vous penchez jamais sur une femme, malheureux, elle ne vous le pardonnera jamais. Elle tient à ses petits secrets et à ses petits arrangements comme à la prunelle de ses yeux. Le soleil noir de l'être ne se couche jamais sur ces créatures. Il les maintient dans une orgie de lumière même au plus profond du gouffre. Elles ne veulent jamais changer de vie, parce qu'elles ne vivent pas. Se mouvoir dans l'absolu au risque de ne jamais en sortir — en sortir pour voir de quoi on a l'air, vu de l'extérieur —, voilà leur dogme. 

Jeanne et René, les emmerdes écologiques, je peux vous dire qu'ils s'en tapaient, mais alors à un point… Vous n'avez même pas idée. 

Cabeceo



Sur son œil est greffée la brindille qui signalait aux forêts le chemin : sœur dans la fratrie des regards, elle fait bourgeonner la pousse, la noire. 

Elle est assise. Elle attend. En face, une vingtaine d'hommes. À côté d'elle, elles sont une trentaine. Elle regarde les pieds, les souliers des hommes. Elle n'ose pas lever les yeux. Tout juste si elle se donne la permission de regarder le bas de leurs jambes, la manière dont le pantalon tombe sur la chaussure. Certains ne cirent pas la semelle…

La trêve est donc finie, Vénus ? Tu rallumes la guerre ?

Elle les a vus entrer dans la milonga. Elle était déjà assise. À ce moment-là, parlant entre eux, ils semblaient ne pas faire attention, alors elle en a profité pour les dévisager rapidement, sans s'attarder. Elle a repéré leurs manières de marcher, elle les a classés mentalement. Les vieux, les jeunes, les entre-deux-âges. Elle a senti une vague de parfums mélangés qui accompagnait l'entrée des mâles. Il fait chaud.

Alors, folle, haletante, égarée, hors d'haleine, au son du tambourin elle les guide dans l'épaisse forêt. 

Elle sent son cœur qui se serre. Il faut lever les yeux vers les hommes, sans insister, passer très vite d'un visage à l'autre, dans la crainte de voir celui-ci vous rendre votre regard, et vous signifier ainsi que c'est vous qu'il veut, et dans l'espoir que celui-là, au contraire… Elle donne à son regard un ton neutre et léger, qui n'adhère pas. Elle balaie l'assemblée des hommes, de droite à gauche, en une seconde c'est fait. Elle ne dansera pas lors de cette première tanda. Soulagée. Elle pourra observer les danseurs, même si elle en connaît déjà beaucoup. Il y en a trois qu'elle redoute particulièrement. Mauvaises odeurs, mauvais danseurs, mauvaise tenue, différence de taille trop marquée, désir apparent, conversation…

À hauteur de bouche, perceptible : excroissance, ténèbre. 

Les couples entrent sur la piste, la tension retombe un peu. Elle observe ses compagnes, celles qui ne dansent pas, leurs tenues, elle observe leurs visages, elle y voit la sueur, les tics, la peur. Et si elle restait toute la soirée assise… Ça lui est déjà arrivé. On ne sait jamais pourquoi. Quelle idée d'être là, comme une proie en attente de son chasseur, comme une proie qui espère être chassée…

Pauvre sot, si toi tu ne te soucies pas de surveiller ta femme, fais-le pour moi : mieux gardée, elle serait plus désirable à mes yeux !

Ce n'est pas la première fois qu'elle se dit qu'elle est folle. Elle va encore se coucher à quatre heures du matin et demain elle travaille. Si personne ne la fait danser, elle arrête, c'est décidé. Tout ça pour un hypothétique tangasme… Elle se trouve grotesque. Elle a envie de pleurer. Elle a mal aux pieds avant même d'avoir dansé.

Une torpeur profonde est tombée sur elles, a fermé leurs yeux.

Le tango, ce n'est pas de la danse, c'est une manière de marcher. Poitrine vers l'avant, le haut de corps ne monte ni ne descend. Les femmes font plus de figures que les hommes.

Et je voulais la consoler. Les ordres étaient donnés, le départ était prêt. 

Je ne te regarde pas mais c'est toi. Ne me marche pas sur les pieds, grand con. 

samedi 29 juillet 2017

L'infirmière



Nous sortions d'une réunion à propos de notre mère, avec le chef de service de l'hôpital, à laquelle Raphaële, médecin elle aussi, avait assisté.  Comme nous regagnions nos voitures respectives, mes deux frères et moi, je leur dis, sans les regarder : « Elle est sacrément jolie, hein ! » 

Je savais qu'ils se méprendraient sur mes paroles et ça n'a pas manqué. Ils ont rivalisé d'éloge à propos de la beauté de Raphaële. 

« Ah mais je ne parlais pas d'elle ! Je parlais de Smahen, l'infirmière… »