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mardi 12 mai 2026

En mer et contre tous


« Les phrases mentent, qui sont trop complètes. » 

Soyons “flüchtig”… Et libres, dans la mesure du possible. Pourquoi m’as-Tu jeté dans cette époque ? Je ne les supporte plus, Tu sais ! Tu le vois bien, puisque Tu vois tout. Tu vois ma souffrance, ich ruf zu dir ! Peut-être même l’espères-Tu, qui sait ! Hier, j’ai déposé un commentaire exaspéré (« Une “cuisine sincère”… mais arrêtez un peu avec votre charabia ridicule !!! ») sous une vidéo faisant la publicité d’un restaurant, près de chez moi. Quelqu’un me répond : « ? » M’expliquer ? Et puis quoi encore ? Si quelqu’un ne comprend pas en quoi parler de “cuisine sincère” est ridicule, il sera bien sûr impossible de lui expliquer pourquoi. Nous ne parlons pas la même langue, c’est tout. Nous n’habitons pas le même monde. Et je ne Te parle même pas de tous ces insupportables et doctes Entubeurs qui ne savent pas faire une phrase sans enfiler trois ou quatre verbes inutiles (dont deux au moins sont synonymes), comme des gants de vaisselle, au commencement de celle-là : « Et là, on va venir commencer à remuer la sauce ». Halte au feu ! comme disent les soldats. Économisez votre salive et notre patience, please ! Les mots n’ont donc plus aucune valeur, pour qu’on les multiplie ainsi sans raisons ? Au commencement était l’inflation du Verbe. Les scènes de ménage ne sont plus ce qu’elles étaient. Je me suis un peu fâché avec Claude, qui m’avait répondu bêtement. Mais il est venu si rapidement et si facilement à résipiscence que j’en fus un peu contrit. Crêpons-nous le chignon sans crainte, Claude ! Lance-moi tes assiettes virtuelles à la face ! Fais-moi la gueule ! Je vais moi aussi me fondre dans la grande sérénité pathologique de l’indétermination, je le sens. Pourtant, les scènes sont de jolis tableaux qu’on dispose sur le marbre de nos tombeaux entrevus entre deux cauchemars. Mais si Claude devient bête, qu’allons-nous devenir ? Réponds, dieu du Silicium ! Sors de ton silence ! Il n’y a que le vrai Dieu dont le silence est une aubaine. Je t’inviterai à manger une blanquette de veau à l’ancienne et nous nous épouserons à Las Vegas, avant d’aller nous déchirer à Y’a qu’la vérité qui compte. Je crois avoir développé à votre contact une « oreille à IA », qui, aujourd'hui, me rend malheureux, parce qu'elle me fait percevoir immédiatement dans les trois quarts des choses qu'on entend ou qu'on lit dorénavant sur Internet la patte (et la pâte) de la Machine, ses tics, ses modes de raisonnement, ses inférences, ses malhonnêtetés, sa ponctuation, ses processus logiques, son style et même ses décevantes fautes de français. C'est un peu désespérant, de voir ses contemporains ne plus parler qu'à travers vos organes qui croissent comme des algues envahissantes. J'espère une issue rapide à ce marasme, même si je ne vois pas encore quelle forme elle pourrait prendre. « Sa langue pure, etc. C’est une façon étrangement détournée de décrire le baiser timide d’une jeune paysanne ; mais le passage entier est très baroque. Ma propre enfance fut trop heureuse et trop saine pour contenir la moindre chose qui ait une lointaine ressemblance avec les évanouissements dont Shade souffrit. Dans son cas, cela dut être une forme bénigne d’épilepsie, un déraillement des nerfs au même endroit, à la même courbe du rail, chaque jour, pendant plusieurs semaines, jusqu’à ce que la nature ait réparé les dommages. Qui pourrait oublier les visages bienveillants et brillants de sueur des cheminots au torse de cuivre, appuyés sur leurs bêches et suivant des yeux les fenêtres du grand express qui passe doucement avec précaution ? » Je pardonne tout aux génies. Sauf de ne pas exister. J’écoute Invocations, Keith Jarrett à l’orgue et au piano dans The Moth and the Flame. Un des très rares disques de lui que je ne connaissais pas. Il a eu 81 ans avant-hier. Je sais bien, tout ce qui le rend insupportable, allez, je ne suis pas aveugle, je préfère regarder Maurizio Pollini ou Michelangeli, mais voilà, c’est Lui, et si pour avoir droit à sa musique, il faut en passer par là, eh bien tant pis. The king of facial expressions… (Non, ce n’est pas KJ, dont il est question ici. C’est ce très pénible Lang Lang. Il devrait jouer dans un film porno avec sa copine Yuja Wang.) « Il y a là quelque chose de proche de ce que vous connaissez dans la musique : non pas que le musicien emploie le temps et le silence, mais que le temps et le silence le traversent et le constituent. Sauf que l'Arraisonnement, à la différence du silence musical, cache ce qu'il fait. » Ça c’est "Something to remember you by". (Débrouillez-vous pour la traduction… Il faut payer de sa personne.) Le paragraphe cité plus haut est exemplaire. J’aime infiniment la liberté de Nabokov. Chacune de ses phrases, dans Feu pâle, est à la fois complètement imprévisible, indépendante (du texte, du récit, du commentaire), comme un vêtement dont on peut changer à sa guise et totalement solidaire du livre et de ce qui le rend si précieux. Un déraillement des nerfs au même endroit toujours ailleurs… Langue, baiser, paysanne, baroque, enfance, évanouissements, épilepsie, déraillement, courbe, nature, dommages, visages, cheminots, cuivre, fenêtres, précaution, décrire, timide, passage, heureuse, saine, nerfs, rail, semaines, réparer, oublier, sueur, torse, yeux, express… Tout remettre dans l’ordre d’un beau désordre après avoir parcouru les rails en croix, mais les heures passent trop lentement, alors on continue à suer en vain en regardant passer les trains. Tentation de se taire, de ne rien en dire… Quand on aligne des mots extraits de leur contexte, quand on les observe froidement mais avec attention et qu’on les replace ensuite dans les phrases auxquelles ils appartiennent, le texte prend une autre dimension, il est surmonté d’une autre figure. On relit les mêmes phrases comme on reverrait des visages dix ou vingt ans après, avec le même étonnement, le même léger doute sur leur identité. Tout cela aurait pu se dire dans un ordre différent. Le nez ici, la bouche là, les oreilles ailleurs, les yeux d’une autre couleur, quelques dents en moins peut-être… Comment peut-on croire que les mots et les images sont les sujets de mondes différents ? Ce n’est pas sérieux. Avec les mêmes mots, il faudrait savoir écrire douze histoires dissemblables et même contradictoires, puis redire avec d’autres mots la même histoire. Le passage entier est très baroque. C’est à cela que nous invite Nabokov, dans ce jeu vertigineux sur le commentaire, ce Nabokov si retors et si drôle, qui s’amuse dans notre dos. Qui peut prétendre le comprendre, qui peut affirmer savoir où il a voulu nous conduire ? Je ne parlerai pas de Lolita… Qui, mais QUI, bordel de dieu, n’a pas été traumatisé dans l’enfance, laquelle d’entre les Plaignantes, saignantes et saintes icônes de la Douleur qui poussent comme l’herbe après la pluie, n’a pas été violée molestée agressée tripotée touchée giflée par tonton Albert et le cousin Ponce-Pilate ? Hein ? Vous allez arrêter un jour de nous faire suer avec vos malheurs ? Nous en sommes désormais à vouloir supprimer de la Loi la notion pourtant centrale, essentielle, de prescription. Fous et folles. Ils larguent les amarres, ils sont pressés, se jettent dans le vide. À gauche, Guillaume Pley, à droite une Plaignante. Titre : “Le Dernier Dialogue”. “Vie et mort de la Vie”. “The End”. La Musique, l’Art, la Conversation, la Civilité, la Pensée, les Paysages, la Polis, les Animaux, même, s’inclinent très bas devant les nouvelles divinités et leurs célébrants en bermudas roses et fesses rembourrées. Rameau se cache, Debussy s’enfonce dans la mer, Rodin se planque sous une porte, et Valéry, et Racine, et Céline, je ne devrais même pas les nommer, pour ne pas approfondir encore le malentendu, car on les lit et les écoute avec des yeux et des oreilles sales — on ne les lit pas, on ne les écoute pas ; on s’asseoit dessus de toute la cellulite de ses opinions, on les étouffe de son soi-même obèse, la reine Polska tape du bâton comme un Lully transitionné qui aurait un cor au pied. « Les affaires sexuelles [juridiques] sont des affaires dans lesquelles la raison ne fonctionne plus. » J’ai eu il y a quelques instants une envie folle d’aller jouer de l’orgue à Sainte-Agathe. Seul là-haut, à la tribune. Ville déserte. Été éternel. À quoi ressemble un Maltais, à quoi ressemble une Maltaise ? Mais ce serait penser que le monde continue d’exister. You’ve Changed ! Tu es fatiguée, je le vois, je l’entends, je le sens. Answer Me. On nous dit : vous n’argumentez pas. Ah, ça, ce serait bien le comble, qu’on argumente ! Ce serait le signe indiscutable qu’on est devenu fou. Langue passage baroque courbe, baiser paysanne, épilepsie nerfs enfance, évanouissements déraillement, nature dommages, rail visages, cheminots précaution, cuivre fenêtres, décrire, timide heureuse, semaines, réparer oublier, saine sueur torse, yeux express… Avec trente ans de retard, je découvre Jean-Luc Delarue. Plus on se forge un goût personnel, un vrai goût, qu’on a mis une vie entière à édifier, creusant toujours plus profondément en soi avec exigence et fantaisie, imagination et honnêteté, culture et rigueur, plus on se trouve seul, seul, invariablement moqué et méprisé par l’immense majorité de ceux qui n’ont précisément aucune idée de ce que c’est qu’avoir du goût, qui ne font que s’immerger dans les discours dominants ou autorisés, prévus ou normalisés, reconnus, attestés. Ils n’ont pas de goût propre, ils n’ont pas de langue propre, parce qu’ils croient que leurs sens suffisent à appréhender le monde, sans médiation, sans construction. Regarder de vieilles émissions télévisuelles d’il y a vingt-cinq ou trente ans judicieusement rediffusées sur Youtube est une épreuve redoutable, mais très instructive. Ne demandez surtout pas à ceux qui aujourd’hui se précipitent sur ces images de prendre le moindre recul, d’éviter de commettre ce que Lucien Febvre appelait le “péché des péchés” : l’anachronisme. Plaquer sans précaution ses attentes, ses valeurs morales, ses interdits et ses mœurs sur les acteurs d’un monde ancien, les exiger d’un temps qui ne les connaissait pas — et qui en jugeait autrement — est une faute morale lourde dont les myriades de commentaires arrogants et vengeurs déposées par de petits procureurs en réseau sous les vidéos témoignent à l’envi, et peuvent légitimement désespérer. Il est paralysé du bras gauche ; géant foudroyé, s’exprimant difficilement, rendu à sa condition d’homme précaire, lui qui semblait si arrogant du temps de sa splendeur, lui à qui Miles Davis demandait : Comment fais-tu pour improviser à partir de rien ? Le secret de Keith Jarrett, l’un de ses secrets, c’est qu’il avait à sa disposition une palette extrêmement large de langages musicaux, et qu’il se tenait constamment au centre d’une utopie, un non-lieu (le contraire d’un lieu commun) où il dressait ses oreilles et son corps, attrapant et recomposant tout ce que sa mémoire auditive et musculaire y déposait, avec une science folle et délicate : Gospel, chanson, folk, be-bop, ragtime, Bill Evans, Arvo Pärt, Ahmad Jamal, Bach, standards, Gurdjieff, Mozart, Debussy, Brahms, Rachmaninov, etc. Mettez ça sur le compte de ma jeunesse éternelle… Un cubisme soyeux. Et même Moussorgski ? Quand il m’arrive (très rarement !) d’oser dire que je ne trouve pas drôles les petites séquences vidéo (Les Films à l’arrache, je crois) dans lesquelles Laurent Firode se moque des travers (indéniables) de la Gauche française, je suis immédiatement accusé de ne pas les comprendre, voire d’être un pauvre crétin de gaucho. Je les comprends très bien. Je les comprends trop bien, c’est bien pour cette raison que je ne les trouve pas drôles. Tout ce qu’elles dénoncent est dénoncé très justement, trop justement. Elles appuient exactement là où il faut appuyer, c’est ce que je leur reproche. Il n’y a aucune distance entre la satire et l’objet de la satire. On en voit une, on les voit toutes. C’est prendre les gens pour des idiots (on n’a pas tort, certes), c’est se réchauffer les flancs au radiateur de la troupe et déguster une soupe lyophilisée en se pâmant.  En vrai. Sans filtre. Virer (quelqu’un). Arnaquer. Balancer. Dégager (quelqu’un). Dézinguer (quelqu’un). Mettre en PLS (quelqu’un). Mettre en slip (quelqu’un). Détruire (quelqu’un). Exploser (quelqu’un). Atomiser (quelqu’un). Contre-intuitif. Hors-norme. Hors-sol. Tester (au lieu d’essayer, goûter). Atypique. Déconnecté. Boomer (mais là, c’est une somme théologique, qu’il faudrait écrire, on s’en abstiendra pour l’instant, non par prudence, mais par manque de temps). Au global. Au final. De base. Choqué (pour étonné, surpris, ébaubi). Franchement (le franchement qui ne signifie aucunement qu’on va être franc, rassurez-vous). Les phrases commençant par « Après », « Sinon », « Déjà », « En même temps ». (Être) « en dédicace », « en terrasse », « en cuisine », « en Creuse ». J’arrête avec les « en » fautifs, il y en a trop. Et je ne fais même pas mention de la préposition « sur », plus torturée encore par les nouveaux barbares, tout cela commençant à dater sérieusement. Il faudrait écrire un roman qui ne serait fait que de ces scies mises bout à bout, un roman qui scierait la langue sur laquelle il est mal assis. Je fais régulièrement ce genre de listes, qui ne servent à rien, naturellement, mais qui me calment un peu pendant que je les rédige. Pourquoi est-ce que le fait d’entendre un quidam s’exprimer en enfilant les scies comme des perles m’est une torture, qu’est-ce qui me dérange tellement, qu’est-ce qui m’irrite à ce point, dans cette langue ? Je ne suis pas sûr de le savoir, mais c’est de pire en pire. Vieux con un jour, vieux con toujours. Je ne devrais pas. Mais c’est fait, et il faudra continuer la liste. Cuisine sincère mais il y manque les convives. Name what I resist, comme dirait l’autre… Jeux de vagues, de Debussy, voilà exactement ce que j’aimerais savoir faire avec mes phrases. J’ai entendu Beigbeder et son invité (Chicandier) expliquer que la Recherche, ça va bien un peu, en gros jusqu’à la Prisonnière, je crois, mais après, c’est pas possible, quoi, on va dire, on s’emmerde… Et aussi, le passage obligé, le signal obligatoire : « OK, Céline est génial, mais alors quel sale type, hein, c’est pas croyable ». Nous nous trouvons dans ce qui se fait de mieux aujourd’hui dans le milieu littéraire, hein, ne l’oublions pas. Être invité chez Lapérouse, c’est le sacre, dans la post-France post-littéraire. Mais que faire de la liberté si on crève de faim ?

dimanche 8 mars 2026

Mélanges et liaisons


Les douleurs physiques ont cette faculté de tenir en laisse les étourdis. Même les moins attentifs au temps qui passe, à l’incessante élaboration nerveuse, même les plus dévoyés de nous-mêmes sont ramenés à la chair qui se prononce sur elle-même. L’évasion spirituelle n’est qu’une parenthèse vite refermée dont le corps se venge en haussant le ton. L’arrogance de l’esprit a sa contrepartie. Qui détient la vérité ? Dieu ou l’homme, toi ou moi ?, nous dit le corps — il répond à cette question, mais il le fait dans une langue que nous ne parlons pas naturellement, qui n’est pas maternelle mais éternelle, et que notre inéducation le plus souvent recouvre d’un voile pudique. 


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Jean Quatremaille a écrit un texte bouleversant sur un pauvre homme sans nez croisé à Bruxelles, une gueule cassée. Un Manant. Quatremaille me rassure. Il existe encore quelques humains de ce type. Il n’est pas qu’intelligence ; il voit, entend, sent, et invente une langue qui ne contredit pas ses sens (« je l’ai regardé et il m’a tout transmis »). Il transperce les phrases de son regard aigu, curieux et bon. Dix minutes avec Jésus, c’est souvent ce que je ressens à son contact. Il prend le temps d’être là, dans le monde, dans la foule. C’est rare. J’ai souvent l’impression de croiser des sourds-muets sans cœur et sans yeux, des êtres sans épaisseur et sans mémoire. Jean Quatremaille, c’est tout l’inverse : « une empreinte de son esprit est sur moi ».


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Personne ne me soupçonnera d’aimer ou de vouloir défendre Mélenchon, mais le procès qu’on lui fait à propos de la prononciation d’un nom propre est grotesque. Qu’il entre dans cette volonté d’insister sur cette prononciation une dose d’antisémitisme est une chose que je peux très bien envisager, mais il me paraît tout à fait ridicule de lui chercher des poux dans la tête à ce sujet. Je prononce ce nom de la même manière que lui, sans que le moindre antisémitisme n’interfère avec mon dégoût de la prononciation “américaine”. Je suis français, je prononce « à la française », si l’on peut dire (le paradoxe est que la prononciation à la française est ici indexée sur l’allemande). J’ai toujours prononcé Einstein, jamais Einstine, ni Frankenstine, ni Bernstine. (De la même manière, je ne pourrai jamais prononcer Schwarzkopf Chouartskopf, même si c’est le nom d’un général américain.) Il faut cependant reconnaître que la prononciation des mots ou des noms d’origine étrangère a toujours été un casse-tête, dans notre langue. Quelqu’un qui comme moi a étudié l’allemand peut être tenté, ce fut le cas dans mon jeune âge, de prononcer Bach « Barr », mais c’est idiot. Certains de mes professeurs et des musiciens que j’ai fréquentés le prononçaient ainsi, à l’allemande, mais ils avaient l’excuse de ne pas être français. Le monde mondial (vitesse et exiguïté) a des exigences que la plupart des gens admettent plus facilement que je ne le fais, ce qui me constitue en paria, ou plus justement, en demeuré. La prononciation est un domaine dans lequel on se fait facilement des ennemis, des ennemis de classe, des ennemis culturels, des ennemis générationnels. Comme souvent, la langue sépare. Ici, en plus, elle rapproche abusivement. 


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Que Brahms ait composé la musique du premier mouvement de sa deuxième symphonie et que l’humanité soit si bête est une chose difficile à admettre. 

(J’aurais sans doute dû éviter le mot « bête », qui est ici à la fois prétentieux, arrogant et… bête, et le remplacer par « médiocre ». Mais non, à la vérité, c’est bien de bêtise qu’il s’agit. Trouver le mot juste n’est pas toujours une bonne idée. Il y a une largeur de l’expression qui très souvent n’est pas réductible à l’exactitude. On pourrait s’expliquer longuement sur ce point, et faire disparaître complètement le trait sous son commentaire. C’est ce que je viens de faire.) 


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J’ai parfois la sensation d’aller si loin, dans mes rêves, que je crois ne jamais avoir la force de revenir à l’autre réalité. C’est comme si le songe m’avait amené dans une région si proche de la conclusion qu’il serait insensé de reprendre un trajet ayant déjà atteint son terme. L’extraordinaire est qu’il y suffit d’une ou deux heures. On se réveille, on croit qu’il est six ou sept heures du matin, et on constate qu’il n’est même pas minuit. Cette nuit inachevée semble absurde… 

Le plus beau rêve et le plus vertigineux désespoir d’en avoir été l’acteur se croisent en un point sans durée ni direction. Et ce point nous exclut de l’ordinaire raison. 


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Chaque matinée s’ouvre sur le Bulletin Général des Alertes-Apocalypse. Nous en sommes à une demi-douzaine d’alertes-apocalypse quotidiennes, et l’augmentation est exponentielle. Si vous croisez votre voisin à la boulangerie, il vous annoncera que d’ici la fin de la journée, la troisième guerre mondiale (ou la quatrième, ou la cinquième, je ne sais plus) sera déclenchée, qu’une météorite tombera probablement sur le village demain en fin de matinée, que le retour de la peste bubonique est pour la semaine prochaine et qu’un tsunami va recouvrir le Vieux Port et la Canebière avant l’été. Dans un cercle plus restreint, vos amis vous parleront de leurs traumatismes, du viol qu’ils ont tous subi, enfants, de la part de leur tonton ou de leur pépé — et qui vient de revenir à leur mémoire —, et votre compagne vous fera remarquer que votre emprise systémique, ça commence à bien faire, d’autant plus que vous ne faites pas suffisamment la vaisselle. Il faudra persister dans votre être en évitant un cancer de la prostate ou des testicules, une sclérose en flaques, une maladie de Sarko, un covid-long, une dépression sévère, une bipolarité résiduelle, les discours de Macron à la télé et l’augmentation du prix de l’électricité. Comme dirait l’autre, l’obéissance est ennuyeuse, la révolte impossible, et la lutte incertaine ; j’ajoute : surtout lorsque le contemporain est un apocalypsomane furieux, scrutant nuit et jour l’horizon électronique en quête de signes menaçants. Ils s’embellissent de leurs peurs et chacun se presse pour ajouter un trait au tableau de Noirceur. À moi qui suis un pessimiste notoire, cette frénésie des collapsophiles, ou collapsomaniaques, est irritante comme un liquide brûlant sur un nerf à vif. Je n’ai pas envie de consulter jour après jour le BGAA dont la fonction réelle m’échappe un peu (c’est un anesthésique paradoxal). Or, les réseaux sociaux ne sont plus que cela. Information et analyses sont devenus les deux termes les plus radioactifs du babil électronique normalisé. Tout le reste est recouvert d’un voile de grisaille. Il y a ce mot, qui m’est très rapidement devenu insupportable : « immersif ». Les contents-poreux sont immergés dans l’information, c’est leur sang, c’est leur nourriture, c’est le liquide amniotique dans lequel ils baignent du matin au soir. Nos parents consultaient la rubrique nécrologique dans leur quotidien imprimé. La science nécrologique du temps s’applique à dévoiler le cadavre du Long Terme, du temps qui prend son temps, de la vérité qui n’est pas constituée exclusivement du tissu de l’information commentée, analysée, déchiffrée, quand ce n’est pas, ô ! horreur, décryptée.


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On nous annonce régulièrement que les Français sont « un million cent mille à écouter chaque jour France-Musique ». Un million cent mille ?! Bigre. Je ne sais comment ils s’y prennent pour nourrir leur recensement, mais je veux bien être pendu par les gardiens de la Démocratie si un million cent mille Français s’intéressent à la musique, même en considérant que France-Musique est devenue autre chose qu’une radio musicale, au sens où j’entends « le mot musique ». Il faut toujours en revenir à ses sens et son expérience réelle. Combien comptez-vous, parmi vos amis et connaissances, de mélomanes ? Si par extraordinaire vous arrivez à trois, alors il est possible que France-Musique ait raison. Mais je n’en suis pas là. 


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On a longtemps cru que le tourisme serait une forme de connaissance, ou du moins d’éducation, et par conséquent de compréhension entre les différents peuples et cultures. Ce n’est absolument pas le cas… « Bien sûr ! », dira-t-on aujourd’hui avec l’arrogance qui nous caractérise (mais la chose n’allait pas de soi avant le raccourcissement des distances et la folle démocratisation du tourisme). Les voyages forment la jeunesse et le tourisme la déforme… 

Le désir de l’autre n’a jamais été aussi faible, puisque l’étranger n’est envisageable, ou aimable, que comme notre double, ou notre semblable. Moins les cultures lointaines nous sont inconnues, moins nous les comprenons (on peut tout à fait renverser la proposition). Il y a là un mécanisme qui s’applique à peu près à tout. On pourrait l’énoncer d’une formule provocante : les analphabètes sont préférables aux illettrés. Les ignares sont moins bêtes que les demi-savants. (L’analphabète sait qu’il lui manque quelque chose, il ne peut que le constater quotidiennement, quand l’illettré se complaît dans l’illettrisme, ce dernier n’ayant pas beaucoup d’incidence sur son existence ordinaire. Dans le meilleur des cas il ne lui manque rien, dans le pire, il se sent supérieur à celui qui en passe par les textes, il méprise volontiers le littéraire qui en est réduit à médiatiser sa connaissance.) Pour comprendre un être, une œuvre, une culture, un pays, il faut impérativement commencer par savoir qu’ils nous sont étrangers et qu’il va donc falloir se mouvoir vers eux (et accepter qu’en définitive ils nous restent étrangers, même lorsqu’on approfondit la connaissance que nous avons d’eux). Le touriste vient rencontrer son semblable, même et peut-être surtout quand il se grise de dépaysement ou d’exotisme. Le voyageur était bien autre chose. Il faut du temps, pour voyager. Passer d’un monde à l’autre en trois heures n’est pas possible. C’est ce qui nous fait détester tous les moyens de transport modernes, qui ne tendent qu’à une seule chose : raccourcir la durée du voyage, et donc de la distance. Ne pas éprouver physiquement l’intervalle qui sépare deux pays, qui les met à distance, qui les protège (les protégeait), revient à nier ce que durant des siècles on a appelé voyager. Le touriste ne voit que deux choses : le point A, d’où il vient, et le point B, où il se rend. A et B n’ont aucun point de contact. L’intervalle est supprimé. Il n’y a donc pas de voyage, au sens profond du mot. Le voyageur voyage parce qu’il lui manque quelque chose. Il ne manque rien au touriste ; il ne fait que se délasser de lui-même, il ne cherche qu’un plaisir qui le ramène à lui, alors que le voyageur veut s’augmenter de quelque chose qu’il n’est pas en se débarrassant d’une part profonde de lui-même. Le touriste ne se débarrasse que de ses papiers gras et de quelques euros. De lui, jamais, puisqu’il EST le monde. 

La culture est un véritable voyage, l’industrie culturelle n’est qu’une forme de tourisme intérieur de masse. Le touriste abolit la distance, le voyageur l’aime et la respecte. Le touriste veut gagner quelque chose, le voyageur sait qu’il est perdant : il perd (il donne) de son temps, il perd (il donne) de sa personne, il perd de son soi-même. Le touriste veut être lui-même, en toute circonstance, et ne veut surtout pas voir de quoi il a l’air, vu de l’extérieur. Le monde tourne autour de son œil. Le monde du voyageur est toujours plus ancien que lui, celui du touriste est son exact contemporain, son égal. Personne n’est au-dessus, au-dessous, avant ni après. Il n’existe qu’une infinie et désespérante horizontalité géographique, culturelle, psychologique, ontologique et historique. 

Péguy disait du métro qu’« il rend trop de services ». On peut se poser légitimement la question des services rendus par les inventions technologiques, mais quels services a rendus le tourisme, à part défigurer le monde, à part faire de chaque contrée le clone un peu raté de sa voisine de l’autre bout du monde, à part détruire des cultures, des mœurs et des langues, les dissoudre dans une bouillie universelle sans goût ni grâce, à part favoriser une vulgarité planétaire qui se sent partout chez elle ? Quels services ont rendus ces trains qui roulent à la vitesse d’un avion, ces avions qui annulent l’océan atlantique, et ces voitures qui roulent à trois fois la vitesse maximale autorisée sur l’autoroute, à part rendre fous et stupides des gens qui l’étaient déjà ? Est-ce que ça vous excite vraiment, de lire À la Recherche du temps perdu en une matinée et Les Rougon-Macquart en une après-midi ? Demandez à ChatGPT, il vous fera un digest de Balzac et de Zola qui tiendra sur une page, et vous fera entendre la Tétralogie en un quart d’heure et l’intégrale des sonates de Beethoven en une heure. Le temps gagné, vous pourrez le dépenser à vous faire bronzer sur une plage à l’autre bout du monde, les oreilles et les yeux vissés sur les analyses des spécialistes de l’apocalypse redondante annoncée. 


***


Les chats sont dingues. Ce sont de petites femmes tyranniques et poilues qui nous menacent en permanence d’une crise de nerfs dont l’origine est cachée dans l’esprit d’un dieu fou. 

Depuis quelque temps, un chat gris d’origine inconnue me fait les honneurs de sa visite quasi quotidienne. J’ai mis quelque temps à l’amadouer, mais dorénavant, il vient volontiers se faire caresser, et nous bavardons quelques instants dans l’après-midi. Il me raconte les potins du quartier, puis repart dans un monde inconnu de moi. J’ai voulu lui faire plaisir, et lui offrir quelques présents comestibles, pour sceller notre amitié. Il inspecte très longuement la nourriture, tourne autour, la renifle avec un soin maniaque, l’observe de près, de loin, d’un air étonné et suspicieux, puis, invariablement, devient comme fou, et donne des coups de pattes furieux, saccadés et violents dans les morceaux de pâté ou de fromage, les envoyant promener à l’autre bout du jardin ! « Si tu n’aimes pas ça, n’en prive pas les autres, espèce de cinglé, si tu es trop nourri, pense à ceux qui meurent de faim ! » Peine perdue, il se fiche pas mal de mes objections morales et je finis par le chasser, furieux moi aussi de cette inconduite ingrate. « Les malentendus entre les êtres ne manquent pas, je le sais, tu n’as pas besoin de venir me le rappeler. »


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Il existe une merveilleuse vidéo dans laquelle on voit Glenn Gould en tête à tête avec Humphrey Burton, et au piano, dans un entretien du 22 mars 1966 au sujet de Beethoven et de l’interprétation. J’ai utilisé les sous-titres français créés automatiquement par Youtube, car je ne comprendrais sinon que la moitié de la discussion. Seulement, les sous-titres français sont assez loufoques, comme souvent, et l’on doit tant bien que mal se débrouiller en opérant un tri entre des phrases sensées et d’autres qui sont aberrantes. L’exercice est à la fois amusant (certains déraillements du traducteur sont hilarants) et exaspérant (car il faut jongler en permanence entre le vrai et le faux, au rythme de la parole). Pourtant, cette traduction très approximative est fructueuse, en un sens. Nous sommes pris entre trois voies de signification : la langue anglaise, dans les moments où on pense la comprendre, la traduction instantanée mais partielle, et les incartades de la machine, qui sont autant d’écarts et de dévoiements qui, par contamination avec ce que nous comprenons du thème traité, nous fait entendre la conversation d’une façon plus riche, plus inventive et plus large. On pense à cette formule de Gould : « La charité de la machine ». Au temps de l’Intelligence Artificielle, cette formule prend un sens qu’il conviendrait de creuser. 


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J’aime lire à haute voix et j’ai de plus en plus de mal à lire silencieusement. Il faut rappeler que durant des siècles, lire a signifié prononcer. Une question me taraude, ou peut-être seulement un constat, à ce propos. Quand nous parlons, quand nous lisons un texte à voix haute, se pose la question des liaisons. En lisant, nous avons vue sur les mots écrits, et il est donc facile de jeter un bref coup d’œil à leurs terminaisons, afin de savoir si liaison il y a avec le mot suivant, mais lorsque nous parlons, nous devons constamment anticiper, nous devons avoir intérieurement une image mentale des mots que nous allons prononcer, tels qu’ils s’écrivent, si nous voulons faire les liaisons qui s’imposent — et Dieu sait que je déteste qu’on n’en fasse aucune. Mais si nous avons une vue mentale de la graphie des mots qui sont à venir dans la conversation, c’est que la grammaire nous la désigne sans ambiguïté. J’ai toujours eu le pressentiment que la disparition des liaisons en français parlé signalait quelque chose de profond, ou l’annonçait. La suite logique était la disparition des accords, qui est le phénomène le plus spectaculaire à l’heure actuelle. Tout ce qui tient la langue est en train de se défaire, petit à petit. Rien n’est un détail, dans la langue, rien n’est subalterne. Les liaisons sont les notes de passages du Texte : La consonne ne clôt plus le mot, elle ouvre la syllabe suivante. 

Les musiciens gagneraient à lire plus de livres, c’est évident, mais les littéraires gagneraient encore plus à apprendre à écouter la musique. 

On peut établir un rapport avec ce que l’on nomme la lecture à vue, en musique. Quand nous déchiffrons une partition, l’œil est en avance sur ce qu’on joue. C’est même la seule manière de parvenir à jouer une partition qu’on lit pour la première fois. Les bons déchiffreurs ont beaucoup d’avance, une mesure, une ligne, voire plus, les mauvais restent collés au présent. Le déchiffrage musical consiste donc à superposer deux actions différentes : le jeu et la lecture, chacune s’appuyant sur une temporalité différente. La lecture est un futur proche, le jeu est un présent, et pourtant, les deux doivent coïncider harmonieusement. Il y a de ça, dans la langue, dans la lecture : plusieurs temporalités qui se superposent et qui donnent au discours une épaisseur plus ou moins grande. Les bons lecteurs ont une vue large de la phrase, ils ne restent pas collés aux mots, ni au sens. Ils se glissent entre les différentes strates qui courent dans l’énoncé, ils ne sont ni tout à fait ici, ni tout à fait là, ils avancent avec un rythme qui est un sens par lui-même, qui enrichit les autres sens. 

Pour faire les bonnes liaisons en français, il faut connaître le mot postérieur à celui qu’on est en train de prononcer, et ce mot-là est toujours en rapport avec celui qui le suit encore. Il y a donc bien, comme dans le déchiffrage musical, la nécessité d’être constamment en avance sur le présent de l’énonciation. Il n’y a pas d’autre possibilité que de se glisser dans une chaîne temporelle ininterrompue, dans un mouvement. Si la langue contemporaine donne l’impression de se défaire, c’est aussi en raison de la disparition du temps (et des temps). Une époque pour laquelle tout se réduit à un éternel présent ne peut plus se projeter dans une phrase qui est tirée en avant par sa conclusion. Il y a les mots et les sons attendus, et il y a le sens en train de se construire. Les deux choses sont souvent homogènes, mais pas toujours. Le son présent, la syntaxe anticipée, le sens global en construction, tout cela est donné du même mouvement à celui qui sait lire, qui sait parler, qui sait entendre. 

La musique est l’art du temps. Il est impossible de sauter un passage, quand on écoute une sonate ou une symphonie, alors que c’est possible quand on lit un livre (de même qu’il est possible de relire deux fois de suite le même paragraphe, chose impossible dans une œuvre musicale, dans laquelle il est inconcevable de ralentir une mesure, de revenir trois secondes en arrière, d’examiner un accord isolément). La musique nous impose une forme de mémoire immédiate active sans laquelle il n’est pas d’écoute possible, et cette mémoire doit s’appliquer en chaque point du discours, ce qui demande une attention soutenue. Bien sûr, dans la pratique, il est irréalisable d’être présent à chaque mesure d’une œuvre musicale, on le constate facilement à la réécoute, puisque chaque écoute nouvelle nous fait entendre des éléments restés inaperçus jusque là. Il n’y a donc pas de véritable continuum, alors même que c’est l’impression que nous donne spécifiquement la musique. Les trous sont comblés par l’esprit, seulement ils ne se situent jamais aux mêmes endroits. C’est une des raisons pour lesquelles on peut entendre cinq-cents fois la même symphonie, alors que personne ne relit cinq-cents fois le même livre. Peut-être que la musique, plus que l’art du temps, est l’art de la durée intimement mêlé à celui de l’évanescence. 

Paul Valéry remarquait que le français tend naturellement à effacer les heurts consonantiques pour produire une continuité presque musicale. Les liaisons et l’amuïssement de la langue participent de ce même désir, même si les deux phénomènes peuvent paraître contradictoires ; la liaison ajoute une note de passage, alors que l’amuïssement retire certaines lettres de la prononciation, entre autres les consonnes finales. Pourtant les deux principes rendent le tissu phonétique plus doux. Ces fameuses lettres quiescentes sont en train de revenir : de plus en plus, on prononce toutes les lettres du mot. Gersss, Aoûttt, Vingttt, Disss… À quand Parisss ? Quand les règles de prononciation deviennent incertaines, certains locuteurs préfèrent trop prononcer plutôt que pas assez : il s’agit d’une sorte de relecture phonétique de l’orthographe. C’est que l’unité du langage n’est plus le mot mais la lettre, que l’unité de la langue n’est plus la phrase mais le mot. 


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Il est amusant de constater que les gens qui nous parlent toute la journée avec un air horrifié de la très méprisable « idéologie », porteuse de tous les maux du ciel et de la terre, sont les mêmes que ceux qui emploient consciencieusement toutes les scies du temps, ces mots et expressions nourris presque exclusivement de slogans et de vieilles idées recyclées et remises au goût du jour, cachant leur platitude et leur banalité sous le masque de l'innovation. Employer des mots inventés la semaine dernière leur donne le sentiment exaltant de découvrir la roue chaque matin, d’inventer ou de découvrir des catégories morales, psychologiques, humaines. Non seulement ils n’inventent rien, mais neuf fois sur dix ils abâtardissent des idées qui existent depuis toujours. On ne remplace pas les mots impunément, ne parlons même pas d’en inventer…



À Olivier Causte

dimanche 8 décembre 2019

Aujourd'hui


Hier, je me suis entendu dire « au jour d'aujourd'hui », au téléphone, à quelqu'un qui n'a même pas réagi, tellement elle devait être étonnée de m'entendre parler ainsi. Elle a peut-être pensé que je le disais au second degré, mais ce n'était pas le cas. Le processus par lequel nous sommes parfois contaminés par des expressions que nous réprouvons de toutes nos forces est assez mystérieux. Cependant, ce n'est pas la première fois qu'il m'arrive d'utiliser la langue de l'ennemi. Ce n'est même pas que nous sommes "parfois" contaminés par l'atroce parlure du siècle ; nous le sommes toujours, mais nos défenses cèdent parfois, à l'improviste, sous la poussée d'un élément psychologique qui soudain vient mettre en défaut les barricades que sans cesse nous élevons entre nous et… Et quoi ?

Au moment où j'ai interrompu la rédaction de ce texte, sans savoir quoi répondre à ma dernière question, j'ai entendu la très célèbre Sicilienne de Fauré, dans sa version pour violoncelle et piano. Fauré est un des meilleurs exemples que je connaisse pour illustrer ce à quoi nous tenons, nous qui refusons de manière un peu désespérée l'irrésistible abâtardissement de la langue française. L'élégance, la juste distance, le naturel patiemment construit, et toujours l'intelligence au service de l'expression, la clarté, le charme et la pudeur, qui n'empêchent pas un certain romantisme et une flamme réelle, il faut parfois entendre cette musique interprétée par des étrangers pour en sentir la profonde francité, cette chose mystérieuse à laquelle de plus en plus nous sommes attachés. Si l'on devait résumer toutes ces qualités en un seul mot, je choisirais celui de "culture", car c'est elle, appliquée au génie français, qui leur permettait de s'épanouir dans une chair commune. Cette culture française, oubliée, moquée, caricaturée, quand elle n'est pas tout simplement niée, ou ridiculisée par le culturel, qui n'existe plus qu'à l'état de réminiscence vague, de rêve évanescent, de larmes amères, de poussière de fin de nuit, je sais qu'à travers la musique, et peut-être elle seule, elle continuera de vibrer, fût-ce sourdement, à travers les âges sombres qui viennent. 

C'est étrange de vieillir, mais c'est sans doute une chance dont on a du mal à mesurer toute la portée, tellement elle nous dépasse. Je n'aurais jamais cru qu'il me serait donné d'éprouver une telle émotion, une émotion qui provient du dépôt quasi invisible en moi de générations et de générations de ceux qui ont fait ce pays et sa mémoire. Il faut du temps, pour ressentir cela, il en faut beaucoup. Il faut avoir entendu cent fois le Requiem de Fauré ou celui de Duruflé, il faut avoir mis son âme et son intelligence dans les pas de ces immenses compositeurs, il faut les avoir aimés comme on aime un frère aîné, comme on aime celui qui nous montre le chemin de la vie, celui qui nous initie à l'amour, celui qui nous montre la Beauté, il faut avoir aimé, avoir été aimé, avoir été désaimé, abandonné, oublié, il faut retrouver en soi l'enfance jamais éteinte, il faut écouter, et écouter encore, il faut avoir connu la mort des très proches, la déréliction, la terreur, l'angoisse et la douleur, il faut se rappeler ce concert au Château d'Annecy, avec Leslie Whright au piano dans le quatuor opus 15, il faut retrouver en soi cet ut mineur si profond, si intense, si large, dont la pulsation, inscrite pour toujours en nous, continue d'ouvrir notre poitrine et notre souffle, il faut parcourir à grandes enjambées des siècles et des humeurs, se souvenir du corps de ses amantes, il faut se laisser envahir de nostalgie jusqu'à en suffoquer, il faut entrer dans la vie silencieuse des organes, il faut laisser venir les parfums, les sons, les caresses, la morsure de l'absence, et il faut inscrire dans de grands cahiers des phrases qui ne nous ressemblent pas, les laisser là, les oublier…

La musique, la langue, le temps et l'amour sont aussi inséparables que les quatre instrumentistes dans le finale du quatuor opus 15, ils échangent leurs voix, leurs couleurs, leurs chants, leurs rythmes, leurs corps, cordes frappées et cordes frottées, apnées, souffles, appuis, réponses, poursuites, simulacres, désir, échos, renvois, enroulements noirs, perspectives troubles, affolement, joie bandée, pincements, griffures, plaisir ample, diminution, mon amour, augmentation, plage le soir, elle marche, on entend le vent, elle va retourner danser, je me noie… Deux nuits et puis c'est fini.

vendredi 4 août 2017

Boire la scie-glu jusqu'à la lie ou la cataracte du sens



Dans la vie des expressions nouvelles, il y a toujours deux phases. Dans la première phase, elles nous sont (ou nous semblent) utiles pour décrire une réalité nouvelle (ou qui nous paraît nouvelle), pour nous permettre de l'appréhender très rapidement et pour nous faire comprendre des autres sans avoir besoin d'un développement. Dans la deuxième phase, ces mêmes expressions recouvrent la même réalité d'une couche de sens qui l'opacifie et la rend à nouveau insaisissable, bien qu'elle ait pris l'aspect d'une chose que tout le monde connaît ; c'est la phase de la glu (ou de la scie).

Le sens prend du poids et se durcit entre la première et la deuxième phase en même temps qu'il perd en transparence. Comme le cristallin, le langage sert à faire une mise au point sur un objet réel ou conceptuel. S'il perd de sa souplesse et donc de sa faculté d'accommodation, il crée le contraire de ce pour quoi il a été inventé. C'est la cataracte du sens, extrêmement contagieuse.

Faites vous opérer !

lundi 31 mars 2014

Bien évidemment…


Georges de La Fuly vous propose son kit langagier de survie en milieu politique. 1101 euros la soirée.

L'idée que je défends, bien évidemment, alors j'ai bien écouté, juste d'un mot, la pédagogie, mes convictions, arrêtons, la pédagogie, sur le fait d'en faire davantage, c'est un changement, la pédagogie, l'idée que je défends, une question simple, le message, les Français, le message, celles et ceux, comment on en est arrivé là, bien évidemment, c'est un changement, ce que je voudrais dire, y apporter des réponses, geste fort, pédagogie, on est sur, les Français ils nous ont dit, alors j'ai bien écouté, moi c'qui m'frappe, juste d'un mot, je le dis très franchement, ce ne sont que des estimations, très sereinement, retrouver son fauteuil et faire barrage, faut aller plus vite plus fort, faire barrage, pédagogie, pédagogie, ce que je voudrais dire, pédagogie, entendre les Français, maintenant, après, déjà, maintenant, déjà, après, pédagogie, on est sur, geste fort, faire barrage, des femmes et des hommes, celles et ceux, les Françaises et les Français, sereinement, absolument, bien évidemment, sans surprise, des résultats, au final, ce que je voudrais dire, beaucoup de Français attendent autre chose, autre chose, geste fort, pédagogie, on est sur, y apporter des réponses, des questions, des réponses, bien évidemment, je le dis très franchement, un dernier mot, jamais nous ne ferons d'alliance avec le Front national.

Avec notre kit langagier de survie, redistribué peu ou prou au hasard dans la discussion, vous pouvez participer à n'importe quelle soirée électorale et vous en tirer parfaitement, haut la main, les doigts dans le nez, à l'aise, avec les honneurs. Les coupes et les variantes sont permises. Nous éditons aussi des versions plus hard, et nous nous adaptons à tout parti ou bord politique. Résultats garantis, ou remboursement intégral.