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dimanche 9 novembre 2025

Sacrifice [journal]

 


Une adorable lectrice (si, si, ça existe) m’a envoyé par la poste (la poste ! Vous savez, cette chose qui existait dans les temps anciens du vieux pays disparu…) les Contes de diamant auxquels je faisais allusion dans le texte précédent. Merveille, que de retrouver cet album d’enfance publié aux éditions Hatier, dont les histoires étaient écrites par Alice Coléno et illustrées par Françoise Bertier. Mes souvenirs avaient assez largement transformé l’argument du conte, comme il arrive presque toujours, mais en revanche, les illustrations me sont revenues immédiatement, comme si je les avais vues la veille. Françoise Bertier était, je crois, une amie de la famille, du côté de ma tante Glyne et de ma mère, et cette dernière avait une passion pour ces contes, qui je l’ai appris depuis font partie d’une tétralogie : Les Contes de Vermeil, les Contes de Cristal, les Contes de Diamant et les Contes d’Émeraude. C’était un beau pays, qui permettait à des auteurs ne portant pas encore cette lourde et redondante voyelle terminale d’imaginer de telles histoires. Une France encore très largement et très profondément catholique (le Caribou rose est évidemment christique), une France où chacun était à sa place, car c’est de la confusion et de l’indistinction que naît la violence. 

En fait, de caribous roses il n’y a pas, ou pas vraiment, bien que le conte porte ce titre. Il s’agit d’une créature magique, qui change de couleur selon ses émotions — chose somme toute assez banale. Le sang de notre corps raconte ce qui n’est pas notre corps. Une créature qui souffre pour les autres, oui, ça c’est bien de la magie, ou de la folie, vu d’ici, mais cette magie est à l’origine du monde qui était le mien, à la fin des années 50. Si l’on ne comprend pas ça, on ne comprend rien. Se sacrifier n’était pas encore action ridicule et signe de folie. La magie, c’est de retrouver son enfance, ou, plutôt, de comprendre qu’elle avait toujours été là, à couvert, qu’elle nous a attendus patiemment pour nous ramener à la maison. 

J’allais entamer le troisième paragraphe de ce texte quand une petite main d’enfant m’a tapé sur l’épaule. « Pourquoi écris-tu ? » Je n’ai pas su répondre. Il me tend un de ces petits couteaux corses très élégants qu’on appelle des vendettas. Je le reconnais, ce couteau. C’est Tante Glyne qui me l’avait offert lors d’une de nos expéditions en amoureux dans son île, quand j’avais dix ans. Elle avait laisser couler l’eau du bain et avait inondé l’hôtel des parents qui se trouvait près du marché d’Ajaccio, ça sentait le poisson frais. « J’écris avec un stylo-plume Waterman blanc, ou avec un ordinateur. » Il me regarde en souriant et insiste pour que je prenne la vendetta. « Mais je ne peux pas écrire avec ça ! » À son regard, je comprends que c’est ce que je dois faire. Il sait que je vais le sacrifier et ne semble pas avoir peur. Je lui fais écouter le Kyrie eleison de la Messe en si. Le parfum de la mère flotte autour de nous. Inondation des larmes. Lame, vermeil, cristal, diamant, émeraude, neige, sable, sang, blancheur, mer, ombre. Il ferme les yeux, m’attire à lui avec une force que je n’aurais pu imaginer. Je suis couché. J’essaie de me réveiller, j’y mets toutes mes forces mais quelque chose me retient cloué au lit, des liens invisibles d’une puissance incommensurable. Je pointe un pistolet au dessus de ma tête, j’ai le doigt sur la gâchette, à moitié enfoncée, mais l’ennemi est invisible ; je sais pourtant qu’il est là, au-dessus de moi. J’entends le Gloria de la Messe. Les trompettes, les timbales. Pourquoi me ment-elle ? À quoi bon, puisque je sais, puisque je vois et entends. Je réussis enfin à sortir du sommeil, au prix d’un effort gigantesque. J’y ai mis toutes mes forces. Il fait froid. Le quartz rose brille dans l’obscurité. Je sens le souffle chaud des caribous, je sens la pulsation du sang dans mes veines, j’ai des plaques rouges sur le corps et des décharges électriques dans les jambes. Je reprends un Stilnox. 

lundi 25 août 2025

Une chose en entraîne une autre

 

Une chose en entraîne une autre. C'est toujours comme ça que ça se passe pour moi. Elle m'a dit : « Je suis au bout du rouleau. Ça ne peut plus durer. » Mais enfin calme-toi, ce n'est pas si grave ! Elle ouvre des yeux si grands que je suis pris d'un fou rire nerveux. « C'est nerveux », que je dis, mais c'est trop tard, elle a attrapé la carabine et elle me tire dessus à bout portant dans la cuisse. Ça fait très mal. Je dois m'asseoir, sinon je vais tomber. Elle regarde ma cuisse, le sang qui coule, et je vois bien qu'elle se demande quoi faire. Elle ne sait pas : c'est la première fois qu'elle fait une chose pareille. Enfin, c'est ce que je pense. Après tout, je ne la connais que depuis dix ans. Elle est en culotte et soutien-gorge, toute frêle, et elle me dit : « Quelque chose s'est brisé en moi, tu sais. Un ressort s'est cassé. » En fait de ressort, j'aimerais bien qu'elle regarde un peu le mien, car il m'a l'air mal en point. Je dois être pâle, car elle pose la carabine et va chercher du coton et du désinfectant à la salle de bain. Ça me rassure un peu, mais j'ai tout de même très mal. « On ne devrait pas appeler le Samu ? » Elle hausse les épaules et déchire la jambe de mon pantalon, comme on voit dans les films. « C'est pas un gros calibre, et tu es solide, non ? » Je pense à mon copain Patrick Perrin, sur qui j'avais tiré, à onze ans, à une dizaine de mètres de distance seulement, avec l'arc que venait de m'acheter mon père, un arc vert en fibre de verre, avec des flèches munies d'embouts métalliques pointus. Après m'avoir aspergé de désinfectant et vaguement épongé avec le coton, ça fait un mal de chien, elle va me chercher un verre de whisky et me recommande de le boire cul sec. « T'aurais pu faire ça avant, Carole ! »

« Tu m'as poussée à bout ! Ç'aurait pu être pire, tu sais. » Comme je ne dis rien, elle attrape mon verre et va le remplir à nouveau. Elle est sexy, comme ça, elle a les joues rouges et le regard luisant. Malgré la douleur, je crois que j'ai un commencement d'érection, ce qui ne lui a pas échappé. J'avale la moitié du deuxième verre de whisky et je la regarde en me demandant comment je suis censé réagir. « Tu ne vas pas tourner de l'œil, au moins ? » Elle inspecte ma cuisse et pose sa main gauche sur mon sexe, comme si elle ne voulait pas voir ça. Je suis un peu dans le coaltar et je cherche à me rappeler comment tout cela a commencé. Ce n'est pas très clair. « Je suis au bout du rouleau, ça ne peut plus durer », la phrase de Carole me revient, mais je suis incapable de savoir ce qui a bien pu la mettre dans cet état. « Tout ça c'est de ta faute », qu'elle me fait en caressant un peu ma bite et en me prenant le verre des mains pour le porter à sa bouche. 

C'est ma faute, d'accord, c'est ma faute, c'est le seul point indiscutable de l'incident, nous tombons d'accord là-dessus. Pour le reste, il nous paraît préférable de jeter un voile pudique sur nos désaccords et nous finissons au lit. Carole est déchaînée, je ne l'ai jamais vue aussi obscène, aussi impérieuse, et pour tout dire, aussi amoureuse. Quel dommage que l'artère fémorale ait été touchée et que je me sois vidé de mon sang en quelques minutes. 

samedi 23 août 2025

À ce moment-là

 

Avec elle j'étudiais l'harmonie. Du moins était-ce l'intitulé du cours, mais il arrivait que nous débordions un peu sur d'autres disciplines annexes. A. possédait un accent hispanique prononcé, elle était blonde, assez sèche, elle avait des cheveux mi-longs, c'était la femme de C. et je crois pouvoir affirmer qu'elle m'aimait bien. Elle me demandait parfois de lui jouer des œuvres que je travaillais avec son mari. Ce jour-là, c'était au commencement de l'après-midi, je ne sais plus sur quoi nous travaillions, elle m'a demandé de lui interpréter quelques unes des Scènes d'enfant de Schumann. Je n'aimais pas énormément jouer du piano devant elle, je ne sais trop pourquoi, mais il m'était impossible de refuser. À un moment donné, elle m'a repris sur un phrasé, et m'a dit que je ne respirais pas — ou pas bien. Comme je peinais un peu à comprendre où elle voulait en venir, elle a parlé d'un état de suspension ; je me rappelle très bien ce mot de « suspension », dit avec l'accent espagnol. Elle avait une voix assez aiguë, pas très jolie. 

J'ai rejoué plusieurs fois un passage qui ne lui plaisait pas, mais plus je recommençais moins ça lui plaisait. Elle s'est même mise au piano, pour essayer de se faire comprendre mieux qu'avec des paroles. Je sentais bien que je n'y arriverai pas : quelque chose en moi se braquait complètement, je n'y pouvais rien. Je n'avais qu'une envie, c'était de lui demander de revenir à l'étude de cet enchaînement harmonique de Händel, oui, je crois qu'il s'agissait de Händel, après tout, j'étais là pour ça, mais je n'ai pas osé. Elle était assise à ma droite, je ne la regardais pas. Je commençais à en avoir marre, de ce Schumann, qui n'était même pas l'un de mes préférés, quand j'ai senti très nettement sa main sur ma bite. « Là, c'est là, tu comprends ? » Il m'est impossible de me rappeler ce que j'ai répondu. J'imagine que j'ai bredouillé que je comprenais, ou un truc du genre. Elle n'a pas laissé sa main. Elle l'a même retirée tout naturellement, sans précipitation, comme si ce geste était parfaitement à sa place, qu'il avait rempli sa fonction, très bien, on pouvait maintenant passer à autre chose, et moi j'ai continué à jouer comme si de rien n'était. 

Plus tard je me suis demandé si je n'avais pas rêvé. Sa main était peut-être sur mon ventre, sur le bas de mon ventre, d'accord, mais pas sur mon sexe ! Elle avait simplement voulu vérifier que je savais bien respirer avec le ventre, c'est tout. Non, je n'ai pas rêvé. Et elle n'était pas suffisamment myope pour avoir pris mon entre-jambes pour mon ventre. C'est là, tu comprends… Peut-être avait-elle jugé bon de me rappeler où se trouvait mon sexe, peut-être trouvait-elle que mon jeu manquait de testostérone, peut-être pensait-elle que les grands interprètes romantiques pensent d'abord avec leur phallus, et que j'avais tendance à l'oublier, que j'étais trop intellectuel, trop timoré, peut-être trouvait-elle mon jeu efféminé ou fade ? Peut-être avait-elle tout simplement envie que je sorte ma queue, là, devant le Steinway, sans faire de manières, et que je la baise à même la moquette ? Peut-être avait-elle envie de se venger de son mari qui la trompait sans trop de discrétion, nous étions tous au courant ? Je ne sais pas ce qui lui a passé par la tête et je ne le saurai jamais. J'ai été lâche, j'ai fait celui qui ne comprenait pas, celui qui pense que son bras a fourché. Je regrette. Non pas que j'aie eu la moindre envie d'A., ce jour-là, mais je regrette ma petite lâcheté. Peut-être que ce moment aurait été un tournant, dans ma vie, si j'avais réagi autrement. 

samedi 16 août 2025

Dernières paroles

 

Les objets d'amour peuvent coûter cher. J'avais une affaire en Birmanie, avec une succursale au Guatemala. Pas de problèmes d'argent mais beaucoup de pensées qui me trottaient dans la tête sans que je puisse y mettre un terme. Lila était muette, mais très brune et gracieuse. J'aurais pu la vendre facilement. Elle avait ce genre de visage qui incite fortement au négoce. Mais sa compagnie m'était agréable et sa cuisine exceptionnelle. 

Quand elle fut emportée par un requin qui avait littéralement jailli de l'eau en attrapant sa jambe (tout le reste est venu avec, d'un seul mouvement très élégant), elle n'avait émis qu'une sorte de hoquet bref et maladroit, comme si elle s'excusait de ce regrettable incident qui était venu troubler la quiétude de l'instant que nous partagions. J'avais regardé quelques secondes l'endroit où elle avait disparu, mais on n'apercevait que quelque bulles d'air venues crever discrètement à la surface de l'eau. Ses dernières paroles, sans doute. J'avais encore un sandwich entamé à la main mais je n'avais plus faim… 

Nous payons notre tribut à la liberté, avais-je pensé, il serait déraisonnable de se révolter là contre. Au bout d'une petite minute, il y avait eu quelques remous, et l'eau s'était colorée de rouge. Je m'étais imaginé, peut-être à tort, qu'elle avait dû souffrir beaucoup, mais le spectacle était réussi. Je pris les rames pour me diriger vers le bateau. En arrivant en haut de l'échelle de corde, alors qu'on m'attrapait la main pour m'aider à monter à bord, je me dis que je n'avais jamais fait l'amour avec Lila. 

mercredi 13 août 2025

Gueuloir n° 11 (ou la lettre au Ça)



Cher Daniel, vous m'avez demandé un violon pour le chêne dont vous avez la générosité de percer que je suis en mesurette de l'étrangler. Soyez assez aimant de me permettre de commencer par une excuse (ce ne sera pas la dernière) : je peux vous dire que c'est ce que je suis en train d'étrangler (ce violon) et en même temps que c'est tout sauf cela, car étrangler un violon serait admettre que je sais à l'avance de quoi il sera question dans ce chêne. Or tel n'est pas le cas, je dois être honnête avec vous. J'ai un panneau, j'ai une première étoile, et c'est déjà beaucoup — mais cela ne va sans doute pas vous rassurer… Le panneau (provisoire, j'insiste là-dessus) est : « Ça »

Néanmoins, la préoccupante écharpe dit impartialement qu'il sera question des horloges, de celles que j'ai frottées dans mon ruisseau, avec leur tapis et leur volcan, et souvent d'alléger, en tout cas de détacher. Ces horloges ont noué des liens avec la cascade et la fenêtre, créant une histoire sobre, populaire de miroir, et elles ont incité en moi une autre histoire que la mienne ainsi que d'autres miroirs, tout en participant au mystère qui se dérangeait autour de moi, toujours privilégié et même pertinent.

De toute façon, un chêne qui n'est pas contenu tout entier dans sa lampe n'est pas grand-chose. J'ai souvent pensé que la lampe suffisait, que le reste était redondant, ou superflu, et qu'un océan avisé du XXIe siècle devrait publier des chênes qui seraient absolument vides de plumes, simples parallélépipèdes rectangles avec une lampe et un océan d'océan, ce qui serait une manière merveilleuse de montrer où en sont arrivées ce qu'on nommait autrefois « horloges ». Quel est cet océan, déjà, qui passait son océan plongé dans les armoires, non pas pour s'instruire, mais pour son seul piano ? Voilà quelqu'un qui préférait les armoires aux romans ou aux traités de philosophie. Comme on le comprend ! Le vrai océan est là, dans les océans indéfiniment définis, alignés les uns à côté des autres, comme des poèmes de piano dont on cherche à percer le secret, plutôt que dans des plumes qu'on a déjà goûtées cent fois, et mieux.

vendredi 8 août 2025

75 000 euros

 

Quand le médecin lui annonça qu'elle n'en avait plus que pour cinq semaines environ, « peut-être six… », Charline Fourié a jubilé intérieurement. Elle a néanmoins pris un ton grave pour lui demander si vraiment il n'existait aucun traitement. Elle avait besoin d'être certaine, afin d'éviter les mauvaises surprises. En sortant du cabinet, essayant de ne pas courir et de garder son air de chienne battue, elle se précipita chez elle pour ouvrir son ordinateur et y chercher l'organisme de crédit le plus généreux et le moins tatillon. Savoir qu'elle n'aurait jamais à rembourser ces fumiers l'amenait au bord de l'orgasme. Elle jeta son dévolu sur Cefix Andia, à cause des 75000 euros qu'ils acceptaient de prêter sans trop regarder à la situation de l'empruntant. 75000 euros, c'était bien, pour cinq ou six semaines. Elle pourrait se faire plaisir, enfin. Elle s'est dépêchée de signer tous les papiers, qu'elle a renvoyés par mail, avant que son médecin n'ait le temps de signaler sa situation aux services qui gèrent ce genre de cas. 75000 euros, dans l'absolu, ce n'est pas grand-chose, mais 75000 euros à dépenser en cinq semaines, c'est bien, se dit-elle. En tout cas, ça ne lui était jamais arrivé de dépenser 75000 euros en cinq semaines, ni même en un an, ni même en deux. 75000 euros, ce n'était pas une fortune, et c'était même bien trop peu, qu'elle arracherait de la main de ces salauds, pensa-t-elle. Mais c'était bien, pour elle qui n'avait pas l'habitude de dépenser beaucoup. 

Et puis le docteur avait dit cinq semaines, ou six, mais dans quel état serait-elle dans quatre ou cinq semaines ? Qui pouvait le dire ? Si ça se trouve, dans trois semaines et demie, elle ne serait déjà plus en état d'aller dîner à la Tour d'argent, encore moins de se taper un gigolo de 19 ans. Elle serait peut-être en train de vomir ses tripes sur une plage du Shri Lanka, déshydratée et brûlée de coups de soleil. Il fallait bien réfléchir à la manière de gérer la situation, prévoir l'imprévisible, du moins c'est ce qu'elle se disait ce soir, alors qu'elle essayait de se concentrer, assise sur son vieux Roche-Bobois défoncé. Elle savait que le temps allait passer très vite. Charline n'avait plus une minute à perdre, et ce sentiment était grisant, pour elle qui durant toute son existence avait perdu son temps avec une forme de génie. Sa première dépense fut de réserver pour dans cinq semaines une chambre luxueuse dans un hôtel parisien de grand standing. Elle voulait finir sa vie dans le confort et le luxe. Il lui sembla évident qu'il fallait commencer par la fin. Prévoir… Ne pas se laisser griser par l'instant présent. Elle alla à la cuisine se préparer un thé et fila sous la douche. Sortant de la salle de bains pour aller chercher des vêtements propres, elle resta quelques secondes nue dans le couloir, indécise, et la pensée de Maxime lui tomba dessus comme une bûche mouillée. Fallait-il le mettre dans la confidence ? Il serait difficile de lui cacher qu'il se passait quelque chose, quand elle viendrait le chercher avec sa Maserati jaune safran de location, mais elle pouvait toujours lui raconter qu'elle avait gagné au Loto ou un truc du genre. Elle n'avait pas envie qu'il comprenne, non, non, elle voulait le scotcher, lui en mettre un bon coup sur la tête, ce ne serait que justice. En tout cas, elle allait bien se marrer, ça, personne ne pourrait l'en empêcher, non !

Elle allait sortir pour se rendre chez Dalloyau quand son téléphone sonna. On lui annonçait que Maxime venait d'avoir un très grave accident et qu'il était dans un sale état. Il risquait de perdre l'usage de ses membres (tous, avait précisé drôlement son interlocutrice) et seule une opération extrêmement technique, réalisable uniquement à Londres, pouvait lui rendre une vie digne de ce nom. Évidemment, les frais n'étaient pas remboursés, et comme Maxime avait noté le nom et le numéro de téléphone de Charline Fourié comme « personne à prévenir en cas de malheur », la femme qui appelait voulait savoir si elle acceptait de prendre en charge cette opération à titre personnel. La décision devait être prise immédiatement. Combien ça va coûter ?, demanda Charline. 75000 euros.

lundi 4 août 2025

Florie-Laure

J'aurais bien aimé désirer ma fille mais elle est vraiment trop moche. Non seulement Florie-Laure est moche mais elle s'habille comme une boîte de conserve. Elle doit tenir ça de sa mère, mais comme la daronne est dead, je ne peux pas le lui reprocher. Je n'aime pas me singulariser, et tous mes copains ont des filles sexy de ouf avec lesquelles ils couchent de temps en temps pour se changer les idées. Moi je suis obligé de voler du champagne chez l'Arabe du coin pour ne pas sombrer dans la mélancolie. Ça peut venir vite, ces trucs-là. Pourtant j'ai un travail intéressant. Je suis troll professionnel sur les réseaux sociaux. C'est correctement payé et on se marre bien. J'ai une bonne cinquantaine d'identités et je passe mon temps à rendre impossible toute discussion un tant soit peu sérieuse sur Twitter et Facebook. Mes potes trolls m'appellent Barencouilles, parce que je suis plutôt bon. En fait ça demande un peu d'organisation mais une fois qu'on a pris le pli ça va tout seul. Depuis la période bénie du Covid, j'ai augmenté substantiellement mes revenus, parce que je fais en plus la promotion (enfin, façon de parler…) des vaccins pour M***. Ce n'est pas un travail difficile, et j'adore sentir blêmir les connards d'antivax qui ont tous des gueules de losers. 

À quarante-neuf ans, je ne m'en tire pas trop mal. J'ai un appartement de 130 mètres carrés rue des Envierges et je possède un SUV Volvo assez impressionnant que j'ai payé comptant. Le soir, quand j'en ai assez de faire chier les branleurs qui se prennent tous pour des lanceurs d'alerte, je fais une partie de Clair-Obscur : Expedition 33, ou je regarde Koh Lanta avec Florie-Laure. J'ai trois grands écrans de 32 pouces et un jeune MacPro qui déchire sa race. Ou alors je fais venir une escort à la maison, une fois le dîner expédié. L'autre jour, Florie-Laure m'a dit comme ça : Papa, tu devrais lire un livre, de temps en temps, ça t'ouvrirait l'esprit. Je vois bien où elle veut en venir, cette conne : elle voudrait que je lui ressemble, mais j'ai passé l'âge d'avoir de l'acné et des lunettes de miraud. Les UV, c'est allongé que je les passe à poil avec des lunettes noires pour me protéger les yeux. C'est plutôt elle qui devrait essayer de me ressembler, mais je me fais aucune illusion, c'est foutu, ça. Mauvaise génétique et fin de la discussion. Dès qu'elle se met au soleil trois minutes, elle a des plaques rouges sur tout le corps, Miss Tinguely. Depuis quand c'est aux parents de singer leurs gosses, bordel ? En juillet, je l'envoie direct chez ses grands-parents dans la Creuse, qu'elle me lâche un peu la grappe. 

Quand Capucine est arrivée, vendredi soir vers 23 heures, Florie-Laure était dans sa chambre depuis un bon moment. Je l'avais repérée à la télé où elle était passée chez Faustine Bollaert. Sacré morceau avec un visage d'ange « et elle fait des pipes d'enfer », m'a dit Brice qui m'a refilé son 06. Quand elle est entrée dans l'appartement, elle a aperçu une photo, dans un cadre, où l'on voit ma gourde de fille. Elle n'a rien dit mais j'ai bien vu qu'elle faisait une drôle de tronche, la Capucine. Quand on est arrivé dans ma piaule, elle m'a demandé si je connaissais la jeune fille en photo… Ben évidemment, que je la connais, puisqu'elle est sortie de mes burnes, enfin, en partie, hein ! Je ne suis pas responsable de tout, non plus. Et là elle se met à déblatérer que cette tache de Florie-Laure est une star du porno ! J'ai évidemment cru qu'elle se foutait de ma gueule, et je l'ai un peu engueulée, parce que, merde, c'est ma fille, quand-même. Star du porno la bonne blague, faut arrêter les amphètes, ma grande ! Alors elle sort son portable, pianote vingt secondes, et me le tend. Putain ! Je vois ma gosse allongée sur le ventre en train de se faire sodomiser par un black taillé comme une tronçonneuse en surpoids. Le site s'appelle « Flori-Lège », à ce que je vois, et il y a des dizaines de vidéos au-dessous de celle que m'a gentiment indiquée cette pute de Capucine qui n'attendent que son index pour que je me tape la honte de ma vie. J'ai un mouvement pour aller dans sa chambre lui foutre une bonne branlée, mais Capucine me retient par la manche. « Tu risques d'être surpris, si tu entres comme ça chez elle. Je crois que c'est pas une bonne idée. » Et elle déboutonne mon futal. 

mardi 29 juillet 2025

Tour de France


Quand il arriva sur le palier, Gérard entendit des éclats de voix dont il ne comprit d'abord pas la signification. Il est rare qu'on aille dans ces endroits pour regarder le sport à la télévision, et il n'avait pas remarqué que Franciane avait un poste dans la chambre. C'est une de ses collègues qui lui avait dit de monter, alors qu'il poireautait depuis un moment au bas de l'immeuble. Il frappa et une voix inconnue lui dit d'entrer. Il se trouvait là cinq personnes, dont France, deux autres filles et deux hommes, l'un étant le type qu'ils avaient croisé un peu plus tôt dans les escaliers. Ils étaient en train de regarder l'arrivée de la dernière étape du Tour de France et on voyait qu'il y avait quelques passionnés parmi eux. Il fut à la fois surpris et déçu. Le sport l'emmerdait royalement et il n'était pas venu ici pour tisser du lien social avec des putes et des maquereaux. Franciane le comprit et lui dit qu'il n'y en avait pas pour très longtemps. Elle lui présenta Claudie, Isa, Jacques et Franck. Je peux revenir un autre jour, c'est pas grave, dit-il, mais elle lui attrapa la main et le força à s'asseoir près d'elle sur le lit. Il s'installa donc comme il put sur le plumard, dans la chaleur du mois de juillet et du corps luisant de Franciane. La fenêtre était ouverte et l'on entendait la rumeur du boulevard qui faisait contrepoint aux commentaires du journaliste. Les deux filles, qui l'avaient dévisagé brièvement sans la moindre expression, reportèrent leur attention sur l'écran. Isa avait une glace à la main qu'elle lapait à petits coups de langue obscènes, Claudie avait une sucette en bouche, dont la tige blanche dépassait bêtement, et qui faisait une bosse à sa joue droite, Franck faisait des commentaires sur les cyclistes et Jacques s'était assoupi, le dos calé par un gros oreiller noir, un filet de bave coulant à la commissure de ses lèvres. 

Après le tour de France, il a regardé son tour de taille. La dernière étape sera difficile, a-t-il pensé. Mais il n'était pas venu pour refuser l'obstacle. Enfin, ce fut fini, et les quatre surnuméraires déguerpirent. Il lui revint cette phrase qu'il avait lue il y a peu : « On n’est pas ici-bas pour avoir des âmes en paix dans des corps propres. » Aussi, quand elle lui demanda ce qu'il souhaitait, des pensées bien sales lui traversèrent l'esprit, mais il se contenta de répondre qu'il voulait d'abord mettre son nez au creux de ses aisselles. Ça la fit rire. T'es barge, toi, t'as vu comme je transpire ! Il rit poliment et fit une demande plus ordinaire. Elle se leva, après avoir pris les billets qu'il lui tendait, alla les mettre dans son sac à main, et fit une rapide toilette, debout devant le lavabo. Toi aussi, fit-elle. Même s'il venait de prendre une douche, il savait qu'il était inutile de protester, et il se plia bien sagement au rite de purification qu'elle administra avec des gestes lents et las. 

France avait l'air d'une femme sérieuse, elle aurait facilement pu passer pour une secrétaire dans un cabinet médical, ou une institutrice des îles, n'étaient ses seins énormes et sa voix de petite fille, mais c'est sa naïveté, tout sauf feinte, qui lui donnait un attrait sexuel irrésistible. Gérard s'allongea dans ses puissantes odeurs, elle attrapa une capote sur la table de nuit, la mit dans sa bouche, et sans qu'il su comment elle s'y était prise, le morceau de latex enveloppa sa queue qui avait durci instantanément. Ce fut bref. 

Madame X

 


Martine Caduc est pharmacienne, petite et brune. Elle voulait être doctoresse, mais elle a rapidement compris que la pharmacie était plus lucrative que la médecine généraliste, et que le travail était beaucoup moins fatigant. Comme elle a toujours absorbé beaucoup de pilules, elle possède une sorte de compétence naturelle très appréciée des clients. Elle connaît sur le bout des doigts tous les médicaments courants et tous les compléments alimentaires à la mode, mais aussi les bonbons pour la gorge, les diverses vitamines et les principales huiles essentielles. Il n'y a guère que les préservatifs qu'elle n'essaie pas elle-même, mais il lui arrive d'en offrir aux amis volages de son mari qui peuvent ainsi lui détailler leur ressenti. Martine Caduc est une sorte de testeuse-née dans le domaine médical et paramédical, et comme elle a une bonne mémoire, ses conseils sont recherchés par la clientèle. D'ailleurs les visiteurs médicaux l'adorent. Elle roule en Tesla blanche et fait ses courses aux Halles Bio où elle a vite été reconnue comme une figure dynamique et chaleureuse de femme moderne et libérale, précise, rapide et attentive aux autres. Il est à noter qu'elle s'est donnée sans compter durant la terrible période du Covid pour vacciner jusque tard le soir les vieux et les moins vieux, du moins ceux qui étaient conscients du terrible danger qu'ils faisaient courir aux forces vives du village. Tout le monde a été responsable et solidaire, mais Martine Caduc a joué sa partition avec une maestria impeccable qui a achevé de la rendre incontournable au sein de l'Agglo. 

Adrien Declavart est son associé. Il a fait sa thèse sur les benzodiazépines et les benzo-like. Tous les deux, ils ont repris l'antique officine exiguë de Mme Guermantine, qu'ils ont agrandie, pour finalement faire construire une immense pharmacie ultra-moderne dans les locaux désaffectés de la vieille cave coopérative revue et corrigée pour en faire un centre médical adapté aux besoins de la population. Ils ont engagé cinq préparatrices mais ils ont gardé Mme X, que je connais depuis longtemps. Il est agréable d'être appelé par son nom, quand on va chercher des somnifères, des antalgiques ou des bêta-bloquants, et plus encore de constater qu'au moins une personne sur terre est au courant de nos malheurs. J'aime répondre aux questions de Mme X et elle s'arrange presque toujours pour me servir. Je me souviens avec émotion du temps où elle me regardait avec un mélange d'étonnement et d'attirance que j'oserais qualifier de sexuelle, ou peut-être sentimentale, allez savoir, mais cette époque est révolue. Elle a aujourd'hui le cheveu gris et court, a pris quinze kilos, et moi je ne suis plus en état de jouer au joli cœur, bien que mon poids ait connu une évolution inverse du sien depuis que mon épouse m'a abandonné pour aller folâtrer avec un écrivain maudit. 

Le soir du drame, j'avais très envie de rester tranquillement chez moi, devant ma série préférée, mais l'invitation qui m'avait été lancée par Monsieur le maire était trop personnalisée et insistante pour que j'aie le front de l'ignorer, et je n'ai pas voulu mentir et inventer une maladie diplomatique. Je me suis donc mis sur mon trente-et-un et me suis rendu à la salle polyvalente où se donnait un bal (je ne suis pas sûr que le mot convienne bien, mais j'ignore le terme juste) qu'animait un groupe de jeunes musiciens du pays. À peine arrivé sur les lieux, je remarquai que Mme X avait “mis le paquet”, comme aime dire Eulalie, ma femme de ménage. On la reconnaissait à peine tellement sa toilette et son maquillage étaient exubérants et peu accordés à sa maturité rondelette. L'ayant aperçue de loin, je restai sagement à ma place, entouré des anciens, comme on dit, et m'amusais un peu, je l'avoue, de la voir se trémousser comme si elle avait vingt ans. Persuadé qu'elle ne m'accorderait pas un regard, je fus très étonné quand elle vint m'inviter à danser ; encore plus quand elle m'appela par mon prénom, ce qui me mit dans une fâcheuse posture, puisque je ne connaissais ni son nom ni son prénom, du moins c'est ce que je croyais. Je tentais de lui expliquer que je ne savais pas danser, ce qui était l'exacte vérité, et qu'elle serait bien mieux accompagnée des élégants qui se pressaient autour de nous. Mais elle me fit comprendre qu'il ne me revenait pas de choisir et nous nous frayâmes un chemin entre les couples. J'étais très loin de deviner ce qui l'animait, comme je l'apprendrai peu de temps après. 

lundi 28 juillet 2025

Pause

 


Gérard Dores écoutait l'andantino de la vingtième sonate de Schubert en buvant un lait-orgeat, dans son fauteuil club de cuir rouge, quand elle vint se poster devant lui à poil. Comme il ne réagissait pas, elle s'assit dans le fauteuil qui lui faisait face et écarta les jambes. 

On était dans le grand crescendo central, avant les cascades de gammes descendantes. Jessica choisissait toujours mal son moment. Cela, il l'avait remarqué dès le départ. À quoi bon s'en offusquer, se dit-il, mais il avait perdu le fil, et ça le contraria. Il attrapa la télécommande et mit sur pause. Elle esquissa un geste pour se lever, tout sourire, mais il l'ignora en lui indiquant d'un geste de se rasseoir et se dirigea vers la cuisine. Il revint très vite et plongea le couteau à pain dans la nuque de Jessica, ce qui ne fut pas aussi simple qu'il le pensait (les vertèbres, sans doute). Comme il voyait bien qu'il avait légèrement raté son coup, il changea de stratégie et lui trancha la gorge. 

Il y eut beaucoup de sang, ce qui ajouta à sa contrariété. Il faudrait sûrement racheter un fauteuil. Il se rassit et reprit là où il avait interrompu le piano. Il pensa que les CD avaient un avantage énorme sur les disques noirs. On pouvait arrêter la musique et reprendre à l'endroit précis de l'interruption. La technologie avait du bon. Il alla jusqu'à la fin du mouvement, puis il arrêta à nouveau la musique car la pensée que le sang allait sécher et devenir plus difficile à nettoyer lui était venue. Il en avait pour une heure, au moins. Il calcula mentalement que cela lui laissait suffisamment de temps avant que Thomas rentre de l'école. Il se mit donc au travail sur le champ en pensant que cette version de Mitsuko Uchida était tout de même étrange. Étrange, oui, mais il n'aurait pas su dire pourquoi. En tout cas, il la préférait à celle de Zimerman, il n'y avait aucun doute là-dessus. 

Pas de bidet

 


Je lui donne des billets mais il m'en réclame d'autres. Je fouille dans mes poches et je ne trouve que des mouchoirs en papier et un trousseau de clefs. Alors je lui crache au visage et m'enfuis en courant. Quand je m'arrête pour reprendre mon souffle, il a disparu. Je marche sur le boulevard de Clichy en direction de la place Blanche. J'ai la vessie pleine. Une fille me hèle. Pourquoi pas, je pourrai sans doute pisser, dans la chambre, même si c'est dans le bidet.

J'ai complètement oublié que j'ai donné tout mon argent à ce salopard et je n'y pense qu'au moment où elle me demande « son petit cadeau ». Alors je fonds en larmes. Du coin de l'œil, je vois qu'elle hésite sur la conduite à tenir, mais contre toute attente, elle me prend dans ses bras et me demande ce qui ne va pas. Son parfum est puissant, mais il ne réussit pas à masquer une vague odeur de pisse. La chambre est minable et le couvre-lit m'inquiète un peu. Je n'ai pas envie d'attraper des cochonneries. Je lui dis que j'ai une envie pressante et elle me montre le lavabo. J'ai un peu de mal à lâcher prise devant elle mais je réussis quand-même à me soulager. Tout en me rinçant la queue à l'eau froide, je lui avoue que je n'ai pas d'argent. Alors tu dégages, me dit-elle très calmement, sans colère. En montant les escaliers, on a croisé un type assez impressionnant qui était posté entre deux étages en train de fumer une cigarette. Je comprends pourquoi elle n'est pas inquiète. Il est là pour veiller à ce que tout se passe bien. Les filles se mettent à plusieurs et louent des types comme ça, qui savent se battre et qui aiment ça, et qui ont souvent un couteau en poche. Je n'insiste pas et je remballe la marchandise. Sur le pas de la porte, je lui demande son nom, sans me faire d'illusions, elle va sans doute me donner un prénom bidon. Franciane, me répond-elle. Je reviens vers elle et lui fais la bise. Elle me dit : attends, je redescends avec toi. Mais avant ça, elle aussi en profite pour pisser. 

Quand elle a fini, elle s'asseoit sur le lit, se déchausse et masse ses pieds en soufflant. Je m'approche d'elle et prends le relai. Elle se laisse faire. C'est bon, qu'elle me fait, tu masses bien. Oh putain, qu'elle lâche en se laissant tomber en arrière, continue, ça fait un bien fou. Tu t'appelles vraiment Franciane, je lui demande. Je te raconte pas de bobards, je m'en fiche, que tu connaisses mon prénom. Mais ici on m'appelle France. J'insiste sur le gros orteil. Elle miaule doucement. J'ai pas tout perdu, je me dis, en reluquant un peu ses seins qui ont l'air énormes. Comme elle a fermé les yeux, je peux faire le tour de la question et je passe au talon. Bon, faut y aller, qu'elle me dit en se redressant. Cette fois-ci, c'est elle qui dépose un baiser sur ma joue et me gratifie d'un sourire. Elle n'est pas moche, quand elle sourit. Pendant qu'elle se rechausse, je lui demande si elle sera encore là dans trois heures. Oui, je viens de commencer. Alors, je reviendrai, et cette fois j'aurai de l'argent. Comme tu veux, mon chou. Je bouge pas. Si tu me vois pas en bas, attends-moi dans l'entrée, ce sera pas trop long. Et toi, tu t'appelles comment ? Gérard. 


vendredi 25 juillet 2025

dimanche 24 novembre 2024

Heureux

 

Heureux les heureux, ce titre à la symétrie heureuse, donné par Yasmina Reza à l'un de ses livres, m'a toujours semblé très heureux. Il opère un décollement étonnant entre les deux adjectifs, dont le second est substantivé, comme si l'état de bonheur s'était définitivement établi en une réalité prouvée par elle-même — presque en une substance. Mais si les Heureux peuvent être heureux, c'est qu'ils peuvent aussi ne pas l'être. À moins, tout au contraire, que la nature des Heureux les condamne au bonheur, ce qui est peut-être plus conforme à la réalité observable, mais moins littéraire et moins intéressant. On voit que les deux occurrences du même mot se questionnent l'une l'autre, se cherchent des poux dans la tête et des contradictions dans les poches, et c'est ce qui donne à ce titre une qualité à la fois comique et profonde. 

La langue est un cancer : ses cellules se développent selon un agenda et une organisation qui nous restent obscurs, même si nous en pressentons la logique, venue de très loin. Les écrivains sont des gens qui placent entre les mots des liaisons dangereuses, dont les effets ne se font sentir qu'après coup, quand le chant de la phrase s'est tu et que cette dernière laisse retomber la poussière radioactive qu'elle a soulevée en nous. 

Les heureux sont-ils assignés à leur être-heureux ? J'aurais tendance à le croire. Comme je suis installé dans un état quasi permanent de non-bonheur (ce qui ne veut pas dire que j'ignore le bonheur, ou que je le méprise, mais qu'il n'est qu'un moment, un spasme), les Heureux me semblent domiciliés dans une nature que je ne peux observer que de l'extérieur, en touriste ou en voyeur. « Au fond, le seul bonheur, je crois, c’est d’être en paix avec soi-même », écrit Simenon, et je comprends mieux, le lisant, ce qui m'interdit d'être le citoyen de cette patrie un peu inquiétante.