mercredi 9 septembre 2026

Jardin sous la pluie [journal]

 

Au salon, six heures et demie. 

Réveillé à six heures, levé à six heures et quart. Il faisait 25,4° au salon et 20,8° à l’extérieur quand je suis descendu. J’entends le camion des poubelles qui passe dans la rue à toute allure. Ne pas voir le jour se lever sur le jardin est une souffrance. Ce journal va devenir difficile à tenir, puisque c’est l’aube qui le justifiait et presque le produisait sans efforts : le passage de la nuit au jour. Un journal a besoin de conditions favorables, des situations qui le rendent nécessaire et naturel. Les voyages, le train, l’aube. L’aube, surtout. 

« Je suis un homme : peu solide / Et la nuit est immense. / Mais je regarde vers le haut / Et les étoiles écrivent. / Sans comprendre, je saisis : Aussi, je suis écriture, / Et en ce même instant / Quelqu’un m’épèle. »

C’est le même Octavio Paz qui disait : « Qui parle quand un poète parle ? Pas son petit “je” mais quelque chose qui, au travers de l’histoire, a eu de nombreux noms : un dieu ou un démon, la muse ou l’esprit du village, la race ou la classe, le climat ou l’époque, l’inconscient ou le langage » 

L’aube est ce moment où le sens et les sens arrêtent de glisser en nous et les uns sur les autres, se stabilisent, arrivent au point de capiton qui permet de noter, au seuil des deux mondes qui se rejoignent et s’accouplent un bref instant. Il faut saisir le mot-clé, à l’instant précis où il vient donner une signification rétrospective à ce qui l’a précédé. La nuit est immense. Elle parle une langue qui nous est inaccessible, intraduisible car trop vaste, trop polyphonique et trop mouvante ; il y manque la page. Le jour est un rétrécissement, c’est le répertoire éclairé des signifiants connus, admis, rassurants, à définition. La langue des étoiles est trop complexe, celle des événements est trop simple d’avoir été martelée des milliers de fois. L’écrit c’est de la nuit projetée en taches et en rayures sur le jour, noir sur blanc. « Les poètes, qui ne savent pas ce qu’ils disent, c’est bien connu, disent toujours quand même les choses avant les autres. » Le langage courant, monodique et prévisible, s’écrit sur une seule portée, la langue poétique, polyphonique et imprédictible, s’écrit sur de nombreuses portées superposées qu’il faut apprendre à entendre simultanément. Le ne pas savoir ce que l’on dit est peut-être le plus important, quand on veut dire quelque chose plutôt que rien. C’est le rythme, qui va déterminer le sens, le point (ou l’accord) créé par la rencontre du vertical et de l’horizontal. 

Une fois l’aube passée, il devient beaucoup plus difficile d’écrire vraiment, car toute la pesanteur du sens partagé reprend ses droits : on retombe dans les voies connues, reconnues, définies, encadrées par les dictionnaires et surveillées par la rumeur sociale. Je suis un homme peu solide, mais tout de même trop solide, trop sûr du sens des mots, et trop soucieux d’être compris. J’ai l’autorité chevillée au corps, malgré moi. 

Il pleut. J’entends la pluie, sonorité familière qui avait disparu du répertoire des jours. Chaque goutte de pluie est un mot que je ne sais pas noter, disparu aussitôt apparu, remplacé. Tout va trop vite et je suis trop lent. Qui parle quand la pluie tombe ? Quel est l’auteur qui martèle ces mots brefs sur le tambour de la table métallique ? Les étoiles ont laissé la place aux gouttes de pluie, ou peut-être ont-elles fondu sur nous, pour nous atteindre enfin, éparpillées, sans nous détruire, sans nous brûler ? Le ciel descend sur nous, incognito. 

Quel dommage que les poètes s’expriment comme des poètes, qu’ils croient à la poésie, qu’ils s’habillent en poètes, qu’ils se nourrissent de poésie, qu’ils rêvent en poètes, qu’ils se ridiculisent en poètes ! Je préfère l’odeur de la pluie qui envahit le jardin, ou qui révèle un jardin sous la pluie, qui le rend aimable et musical et en fait un baume. 

Le jour a tout de même fini par me rejoindre et m’envelopper, mais il s’est infiltré par la porte-fenêtre, de manière anonyme, informelle. Il a perdu son origine, son point. C’est un jour de seconde main, un jour par procuration, et je le reconnais à peine. Il n’a plus rien d’exaltant. 

« En abordant ces pages, j’avais décidé de suivre à la lettre la métaphore du titre de la collection : Les Sentiers de la création, et j’avais pensé écrire (tracer) un texte qui effectivement fût un chemin et qui pût être lu (parcouru) en tant que tel. Le chemin que j’avais choisi mène à Galta, une ville en ruine dans les environs de Jaïpur, au Râjasthân. À mesure que j’écrivais, le chemin de Galta s’effaçait ou bien je m’égarais et me perdais en ses défilés. À plusieurs reprises il me fallut revenir à mon point de départ. Au lieu d’avancer le texte tournait sur lui-même et à chaque tournant se dédoublait en un autre texte, à la fois sa traduction et sa transposition : une spirale de répétitions et de réitérations qui ont abouti à la négation de l’écriture comme chemin. Je me rendis compte que mon texte n’allait nulle part, sinon à la rencontre de soi-même. Je remarquai également que les répétitions étaient des métaphores et les réitérations des analogies : un système de miroirs qui, peu à peu, révélaient un autre texte. Dans ce texte, Hanumân – le singe grammairien, le seigneur des signes et lui-même une configuration de signes sur la page – contemple le jardin de Râvana comme une page de calligraphie. »

Ce livre m’a fasciné durant un demi-siècle sans que je le comprenne, sans même que je le lise vraiment. Christine et ses amis le lisaient comme on lit une bible secrète, réservée aux initiés, et moi je n’en goûtais que le titre, qui me semblait le plus beau titre du monde. La chance qui fut la mienne est de ne pas avoir su traduire le titre, alors, d’être resté à cheminer à côté de ces quelques syllabes sans vraiment chercher à comprendre. Le jardin de Râvana m’était inaccessible, mais un autre jardin, beaucoup plus modeste, est devenu texte, par-delà une immense nuit traversée les yeux fermés : la vie. Je me suis perdu souvent, je suis revenu sur mes pas à de nombreuses reprises, j’ai bafouillé, j’ai bégayé, j’ai oublié les mots que je venais de prononcer et les pages que je venais de lire, j’ai traversé bien des miroirs, j’ai buté sur bien des murs, j’ai rencontré la négation, et la négation de la négation, j’ai craint d’être dévoré par le minotaure, et même de croiser Dieu, un Dieu abandonné de ses fidèles, un Dieu muet et trop simple.