dimanche 3 mai 2026

Sur le tutoiement

 

Il reste très peu de personnes que je tutoie. Isabelle, Raphaële, Macha, Brigitte, Julien, le patron des halles où je vais faire mes courses, mais c’est parce qu’il me tutoie et que je ne veux pas le gêner en le vouvoyant, et mes frères, Sylvain, Emmanuel, Jean-Marc, Daniel et Dominique, mais je ne leur parle jamais. Il y a aussi Patricio, mais il y a si longtemps que nous ne nous sommes pas parlé…

Quatre femmes (dont trois ont été des intimes) et un jeune homme, donc.

Ce rétrécissement rigoureux de la conversation à le deuxième personne du pluriel est l’une des grandes conquêtes, je n’ose parler de progrès, de ma vieillesse. Le tu est tu, de plus en plus, et je m’en félicite.

Il me faut pourtant être complètement honnête : il arrive qu’il me manque. Je ne voudrais pour rien au monde augmenter son territoire, ni revenir à son empire, mais j’ai parfois un sentiment qui s’approche de la nostalgie, car ceux qu’on tutoie créent en nous quelque chose d’irremplaçable et qu’on ne sait pas très bien nommer.

Je rapproche le tutoiement du legato et le vouvoiement du staccato. Ça peut sembler paradoxal, mais il faut, si l’on veut comprendre, penser à l’emploi parcimonieux que fait Gould du legato. Quand le legato survient, chez lui, il a une valeur extraordinaire, on l’entend comme pour la première fois, et il a justement cette valeur d’intimité presque douloureuse, qui brûle et qui intimide. (Je précise qu’ici je simplifie et donc trahis la réalité pour les besoins de ma démonstration.)

Le tutoiement est rarement associé à l’intimidation, mais c’est pourtant ainsi que je le ressens aujourd’hui où il porte avec lui quelque chose de brutal et de cru. Mais il faut naturellement séparer nettement le tutoiement privé, réservé aux très proches, et ce tutoiement intrusif et grossier des réseaux sociaux et de tous ceux qui vous disent : « On se tutoie, c’est plus simple ! » Ici, il s’agit bien d’une forme particulièrement brutale d’intimidation, mais, cette fois-ci, il s’agit d’une intimidation négative.

Je me rappelle ce basculement inouï qu’a été, avec Raphaële, le moment où nous sommes passés du vous au tu. Nous nous étions vouvoyés longtemps, ce qui étonnait nos proches, mais le tutoiement général avait été précédé, sinon annoncé, par le tutoiement sexuel, d’abord réservé à certains moments privés.

Avec Isabelle, nous sommes passés très vite, et par ma faute, du vouvoiement au tutoiement. En quelques minutes, sur un canapé, à la fin de l’été. Je le regrette un peu, mais le tutoiement s’est imposé, ce soir-là – il allait plus vite que nous. On ne peut pas revenir en arrière et je ne me suis pas demandé ce qui serait différent si nous nous vouvoyions encore. Je n’ose pas. En revanche, j’ai dit à Raphaële il y a quelques mois, un peu je l’avoue pour voir sa réaction, que j’aimerais en revenir au vous. Elle m’a répondu ce que je savais déjà : que ce serait ridicule et impossible. Le vouvoiement avec une femme est d’abord pour moi une manière de préserver la possibilité de l’effraction, de la sanctuariser. Sans le vouvoiement, il est impossible de faire surgir un autre régime de parole, et donc de gestes, de présence.