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dimanche 1 janvier 2023

Si l'amour pouvait parler (1)



C'est de la musique qui s'écoute la tête sous l'eau, au bord de l'asphyxie… 

J'étais en voiture, le long du Gardon, l'autre jour, à Alès, quand la vérité m'a sauté au visage : je ne suis pas fait pour les relations humaines. Mais alors pas du tout. Ça n'a jamais marché et ça ne marchera jamais. Il m'aura fallu soixante ans pour l'admettre : je dois sans doute me faire une raison. En revanche, je peux m'entendre sans difficulté avec une bête, ça c'est prouvé. Il y a tous ces gens qui ne se sentent pas bien dans leur sexe ; eh bien moi je ne me sens pas bien dans mon espèce. C'est interdit ? L'autre soir, quelqu'un que j'aime beaucoup m'a envoyé quelques lignes de saint François d'Assise, pour me rasséréner. J'ai trouvé ça d'une nullité affligeante. J'étais à deux doigts d'insulter Jésus. Un vieux reste de civilité m'a retenu. 

Je regarde une photographie de l'un de mes neveux, qui pose, tout sourire, avec sa jolie fiancée. Je suis son oncle ? Ça me paraît impossible. Et encore, celui-là, je l'aime bien…

Un signe : j'ai demandé au Grand Dictionnaire des Synonymes qu'il me donne une série de synonymes pour l'adjectif "beau". Il m'a répondu qu'il n'en existait pas. Ça ne m'étonne pas vraiment, mais tout de même, quel culot, ces dictionnaires !

J'ai passé un scanner, avant-hier. Je devrais y passer chaque jour. C'est bien, le scanner. Ça ne dure pas longtemps, et on n'est pas enfermé dans un de ses utérus cauchemardesques, comme l'IRM ou la scintigraphie. Si l'Amour pouvait parler, il fermerait sa gueule. 

Noël, ce sera sans moi. Elle avait raison, l'autre. Elle est parfaite, je vous dis. Le problème, c'est moi. 

« Senza troppo marcare la melodia » Il n'y a pas de synonymes, mon vieux, il faudra t'y faire. Rien n'est synonyme de l'amour. Ni de la solitude. Rien n'est synonyme de la coupure radicale avec le monde. Il n'existe aucune traduction qui soit transmissible, admissible, il n'existe aucune communication possible de la déréliction, elle reste en nous, l'angoisse de Gethsémani, aucun échange à ce propos n'est envisageable, on avale tout rond sans pouvoir expectorer d'aucune manière, ça nous remplit jusqu'à la garde tous les alvéoles. C'est seulement l'âme, qu'on recrache, à la fin. Brahms, dans ses ballades opus 10, avait déjà tout compris, tout senti, on se demande bien comment. Il hésite entre mineur et majeur, il ouvre la fenêtre, la referme, il laisse planer le son, la voix, il creuse la matière, il la chauffe un peu, mais pas trop, il chante mais à mi-voix, pour lui-même ; lui aussi il avait peut-être cru trouver des synonymes, mais si l'on fait de la musique, c'est bien parce qu'on sait qu'ils n'existent pas. Le beau est le beau, et ce n'est même pas le contraire du moche. Comment prouver que cette musique est sublime ? Pas moyen. Vous entendez, vous n'entendez pas. C'est tout. Et quant à vous l'expliquer… Comptez pas sur moi !

Aux relations-humaines, je leur demanderais d'y aller più lento, et senza troppo marcare la melodia. Nous avons l'âme au centre de l'anneau, irradiée, flétrie, vaguement palpitante, encore tiède et ô combien fragile. Est-ce beau, est-ce moche, une âme ? Ni l'un ni l'autre, sans doute, mais nous n'avons que ça. Je n'ai pas d'âme de rechange, je suis désolé. Elle est sur le point de se déchirer. Je m'accroche à ce trois contre deux, je tente de suivre la voie étroite et sinueuse, escarpée, dans la matière qui remue doucement. Il y en a qui nous conseillent de respirer l'éternité, mais elle nous étouffe, celle-là. À quoi bon survivre ? Il faut laisser parler le néant : Il sait mieux que nous de quoi est faite notre chair. La mort dans la mort. Sans appel, sans cassation, sans reprise.

Et c'est reparti, il faut aller souhaiter la Nouvelle Année aux « amis Facebook ». Je crois que je n'y arrive plus du tout, c'est au-dessus de mes forces. Au-delà de trois ou quatre exceptions, précieuses il va sans dire, cette pratique sociale m'est devenue tout à fait odieuse, cette année. Noël n'est pas étranger à ce sentiment antipathique. Jamais cette fête ne m'aura été plus odieuse, jamais je n'aurai ressenti avec plus de violence la fausseté fondamentale des échanges qui peuvent se tisser autour d'un rite social (et encore, ça c'est la version optimiste). Il est possible que la vieillesse nous fasse retrouver (sous une forme légèrement modifiée, bien entendu) les premiers sentiments, ceux de notre enfance, ceux qui nous ont façonné à jamais (nous allons mourir dans les langes). J'entends chaque nuit avec effroi les grelots du fou, cette sérénade trébuchante, cette vibration indécente qui fait trembler le sens, qui le rend si incertain, si comique. C'est sans doute la raison qui fait que je me retrouve au crépuscule de ma vie aussi démuni que lorsque j'avais quinze ans. L'aria da capo est terrible, car il semble désigner une vie qui n'a pas avancé d'un pouce, malgré l'immense trajectoire. S'il était normal, à quinze ans, de douter des hommes, et de ne trouver avec eux aucune possibilité de réelle conversation, c'est très inquiétant, cinquante ans plus tard. Est-ce que la vie est vraiment si mal faite ? Est-ce moi, seulement, qui suis si mal-fait ? Être assuré dans son être me semble aujourd'hui à jamais impossible. Au contraire, plus la vie va, plus le sens et l'être s'éloignent, comme en se moquant de nous, qui avions cru après tant d'efforts ne faire qu'un avec eux — un jour. La Sagesse, quelle sinistre plaisanterie ! Ma vie est un coup d'épée dans l'eau qui n'a même pas l'excuse de l'esthétique, de l'épique ou du baroque : au sein de cette matière informe, la volonté humaine passe en douce et se contorsionne comme un spectre grimaçant ; sa prétention hurlée à ordonner le chaos me semble plus que jamais risible. J'ai essayé de sortir la tête de l'eau, mais, à peine sortie, on m'a fait comprendre qu'elle n'y avait pas de place pour elle. Ma défaite n'aura même pas la belle séduction qui accompagne ordinairement le vaincu. Les autres ne nous laissent aucune place. Chacun marche sur la tête de l'autre, comme s'il était impossible de survivre sans détruire ce qui n'est pas soi. 

Aujourd'hui, premier jour de l'année, il n'y a que la musique de Mahler, qui soit à même de ne pas me briser complètement — je pense au dernier mouvement de sa neuvième symphonie. Il y a dans cette œuvre une largeur et une amplitude qui permettent à notre être d'avoir le sentiment que nous sommes pris en compte (englobés ?) par cette musique et par ce compositeur. Peu de musiciens me donnent ce sentiment. Je peux enfin respirer. Je me demande comment Mahler pouvait imaginer ces phrases immenses, comment elles lui arrivaient, quel cœur il faut posséder pour être à même d'entendre des choses pareilles. Je l'imagine, seul, face à la montagne, écoutant… Il est à égale distance entre les hommes et le monde — je ne vois que dans certaines musiques japonaises extrêmement épurées une même qualité d'écoute, ce même effacement devant l'immensité du monde. On se demande souvent ce qui fait que l'entente (au sens le plus profond du terme) est impossible entre un homme et une femme. Je crois qu'en écoutant l'adagio de la Neuvième, on le sait. Les femmes n'écoutent pas. Leur oreille est directement branchée sur les nécessités de la vie, sur la physiologie, sur la matière, sur le quotidien et ses lois implacables. Elles donnent la vie : c'est-à-dire la mort. La sexualité est sans doute le moyen qu'ont trouvé les humains d'éviter une guerre totale entre les sexes. C'est un excellent dérivatif : le désir comme issue de secours. L'édifice est en feu, mais il faut que l'espèce se perpétue. 

L'année n'a rien de neuf, je vous assure. Elle s'est tassée sur elle-même, comme une petite vieille effrayée. Pour un peu, on serait allongé sur elle sans même s'en rendre compte, on lui marcherait dessus sans la voir. Mais le flot nous emporte. On marche pour ne pas mourir mais on meurt quand-même. Tous ces visages aveugles, sourds, fermés, inversés, ricanants, la bouche grande ouverte — semblant en pleine digestion d'idiotie, comme une colonie de portraits cubistes qu'on aurait arrachés au néant — revendiquent à pleins poumons : ils sont les propriétaires du Monde. Il faut en être, ou périr. 

mercredi 7 mars 2018

Les choses



Le cinéma se cache sous une vieille couverture. (Godard)

Gustav Mahler, seul, enfant, dans la forêt. 

Et mes couilles, tu les aimes, mes couilles ?

Tu sais, on ne va pas faire un film là-dessus !

Si Schoenberg ne s'était pas complètement fourvoyé dans l'atonalité, il aurait composé du rap. 

Une maison occupée par des chrétiens.

On fait presque toujours le contraire de ce qu'on avait prévu.

Pourquoi ne pas avoir forcé les choses ?

Son père l'emmène un jour se balader dans cette forêt.

Homère appartenait à une civilisation qui s'est développée non pas en opposition, mais en accord avec la nature.

Être juif c'est comme avoir un bras en moins.

Prendre, modestement, le parti des choses.

Celui de la séparation ?

mercredi 30 décembre 2015

La Nuit dans la lumière éternelle


Je ne me lasse pas de cette anecdote merveilleuse : Kathleen Ferrier, avant d'être la grande Kathleen Ferrier, était une "demoiselle du téléphone".  « Ma plus grande chance a été de travailler avec Bruno Walter. » … et l'expression de son visage donne immédiatement le ton. Chant de la terre… Kathleen, contrairement à ce que j'avais toujours pensé, était quelqu'un de très gai, de très drôle, qui aimait plaisanter, qui était amoureuse de Rick, qui était rabelaisienne, et pas du tout bégueule. 

Excellente pianiste, elle était capable de s'accompagner elle-même. Morte à quarante et un an, d'un cancer. Elle s'est fait remarquer en chantant des chants populaires admirables, comme seuls les Britanniques en possèdent.

Le Chant de la terre, en 1947, à Edimbourg, avec le Philharmonique de Vienne et Bruno Walter… Imagine-t-on l'ambiance d'un tel concert ? Walter avait quitté l'Autriche à cause des Nazis. Certains des musiciens de l'orchestre étaient morts dans les camps. J'erre dans les montagnes, je cherche le repos pour mon cœur solitaire. 

Quand on compare Kathleen Ferrier et Jacqueline Dupré, on est frappé de la ressemblance de leurs âmes. « L'Adieu [du Chant de la terre], c'est trop pour elle, elle n'a pas pu retenir ses larmes. Elle s'est écroulée. » Elles sont gaies, d'une gaieté irrésistible, comme seuls les êtres d'une extrême sensibilité le sont, parfois, quand ils essaient de vivre avec les humains. Mais la vie s'écoule trop vite de leur corps. Leur vie même est un adieu déchirant à la beauté du monde. 

Quand elle a voulu chanter dans la chorale du lycée, son professeur l'a acceptée de justesse, en lui recommandant de ne pas chanter trop fort, parce qu'elle n'avait pas un jolie voix. 

Dans les Kindertotenlieder, sa voix fait merveille, à tel point qu'on se demande si Mahler n'a pas composé cette œuvre pour elle. La beauté souvent fait peur. « A présent le soleil radieux va se lever comme si, la nuit, nul malheur n'avait frappé. Le malheur n'a frappé que moi seul, tandis que le soleil brille à la ronde. N'enferme pas la nuit en ton coeur, plonge-la dans la lumière éternelle. Une lampe s'est éteinte en ma demeure, gloire à la lumière, joie du monde ! »

N'enferme pas la nuit en ton cœur, plonge-la dans la lumière éternelle. La voix de Kathleen Ferrier, c'est exactement ça, c'est la nuit plongée dans la lumière éternelle. Comme si le malheur n'avait frappé qu'elle seule… Tous les enfants morts, dans une poitrine de femme qui ne connaîtra pas la maternité, et qui ne consommera même pas son mariage. Son professeur de chant, Roy Henderson, explique la qualité de sa voix par son caractère. Sa gorge, vaste, profonde, pouvait contenir toute l'enfance du monde. 


Le monde de Kathleen Ferrier, c'est le monde dans lequel on se réunit près du poste de TSF pour écouter un concert. Autant dire un monde qui a complètement disparu, et qui n'est même plus envisageable, ni compréhensible. On lui dit qu'un de ses concerts a été écouté par "vingt millions de personnes" (un Américain sur sept)… « C'est effrayant ! », répond-elle. Bruno Walter à sa chanteuse : « Vous avez écrit une page de l'histoire de la musique ! » Walter devait entendre cette voix comme une des lignes vivantes, sortant de l'orchestre, qui venaient en droite ligne de son maître. 

Kathleen Ferrier, c'est la rencontre d'une voix anglaise avec la musique allemande. Il est évident que Schubert a été une source d'inspiration phénoménale pour la contralto. Mais John Barbirolli lui a fait travailler le Poème de l'amour et de la mer, de Chausson, pour que sa voix ne tombe pas dans une profondeur mortelle et qu'elle retrouve un peu les couleurs des mezzos. C'est lui aussi qui disait : « Plus une artiste s'épanouit plus elle devient belle. » Elle était sublimement belle en 1950. 

« Le lendemain, le téléphone a sonné, vers neuf heures et demie, c'était le Dr Walter. Il avait assisté au récital, et il était fier de moi. J'étais aux anges. Il m'a aussi parlé de choses à améliorer dans le son ou l'interprétation. Je ne cesse de remercier le Destin pour la chance que j'ai eue dans ma courte carrière. » Après sa première tournée en Amérique, elle est rentrée chez elle sans avoir gagné un penny. 

Elle buvait de la bière, elle fumait des cigarettes. 21 juin 1950, Zurich. « C'est un endroit délirant ! Nous nageons et faisons du golf tous les jours. T'ai-je raconté ? J'ai commencé mes premières vocalises au second trou. Arrivée au sixième, je fredonnais déjà : 
Rick envoie ses amitiés. Il est plein d'énergie, et on se sent bien, tous les deux. » Mais elle ajoute : « Je le veux bien comme compagnon pendant deux jours, puis j'en ai assez. Je veux me retirer derrière un rideau de fer pour ne plus avoir à écouter et à faire la conversation. Quelle inconstante je fais ! »

Dans la Messe en si, de Bach, elle fait pleurer Karajan. C'est elle, l'agneau de Dieu à la jambe brisée par le cancer en plein opéra, Orphée immobile mais continuant de chanter jusqu'à la fin. 


lundi 21 avril 2014

Sonatines


La Sonatine. Celle de Ravel. Par Claude Helffer. Cela doit bien faire quarante ans que je n'ai pas écouté ce disque, sans doute plus encore. Je l'ai retrouvé tout à l'heure sur Youtube. Merveille de la mémoire à long terme. J'ai reconnu Claude Helffer. Ce que j'ai reconnu ? Aucune idée, mais la magie opère encore, c'est un fait. Je tente de retrouver la voix (le son de la voix) de mon père, et je n'y parviens pas. C'est si loin. Quand je vois des photographies de Bill Evans et de Jascha Heifetz, en revanche, je le retrouve, je veux dire, son visage, son corps — et même son odeur. Ce mélange si particulier de raideur et de drôlerie, de brutalité et de douceur, la courbure, la pliure de son corps, sa timidité alliée à son autorité naturelle. Mes morceaux préférés, alors, étaient cette sonatine, le Menuet antique, et les Miroirs. J'aime beaucoup les sonatines, en général. Celle de Sibélius, par exemple, et celle de Bartok. De la musique pour timides. Pas du genre à vouloir jouer l'opus 110 encore jeune, on regardait cette partition sans la comprendre, et ne parlons même pas de l'opus 111. Mais Ravel a toujours été proche, si proche, si amical, si familier ! Lui aussi, maintenant que j'y pense, avait quelque chose du père. Debussy, c'était l'exotique, l'incompréhensible, celui qu'il fallait apprendre à aimer, en le jouant. Tout le contraire de Ravel. 

On avait entendu Helffer jouer l'opus 110, à la chapelle de la Sorbonne. Il avait également joué une pièce de Manoury, tout jeune alors, et peut-être Bouchourechlief, mais je n'en suis pas certain. J'étais seul, et, pour la première fois, je me suis surpris à penser que je pouvais comprendre Beethoven. Oh, de manière bien timide, bien partielle, très maladroite, mais ce fut un événement capital. Quand j'ai parlé de ce récital à Carlos, il m'a dit qu'Helffer était très mauvais. Oui, mais l'opus 110 ? Je ne pouvais pas lui parler de Ravel, ni de mon père. C'était lui, mon père. 

Cela me donne à penser qu'alors nous allions au concert pour apprendre. Pas tellement pour le plaisir, même s'il y en avait évidemment beaucoup. D'abord apprendre ; on verrait ensuite pour le reste. 

Quand le Feu follet est sorti au cinéma, j'avais sept ans. Je ne l'ai évidemment pas vu à cette époque-là. Mais ma sœur aînée, elle, l'avait vu, et s'est mise à jouer les Gnossiennes et les Gymnopédies de Satie. J'ai donc joué moi aussi les Gnossiennes et les Gymnopédies. On n'imagine pas, il est impossible d'imaginer, aujourd'hui, à quel point cette musique nous semblait étrange ! Et je ne parle pas seulement de l'absence de barres de mesure. Je n'avais pas encore été mis en contact avec la musique de la seconde école de Vienne, ni même avec Bartok. Quand je pense que Boulez avait déjà composé sa deuxième sonate, et que mon père grommelait quand on essayait de lui faire écouter Mahler… 

Dans le fond, il me faut bien admettre, même si je n'ai pas énormément d'estime pour la musique d'Erik Satie, qu'elle fut au minimum une des portes d'entrée dans celle de Debussy. Je pense par exemple aux Canopes, du deuxième Livre des Préludes. J'ai sans doute eu tort de tant mépriser Satie. Sa musique fait partie de ces musiques qui sont indissociables d'une époque, d'une société, de mouvements artistiques, et c'est en pénétrant ces milieux qu'on se met à entendre les grands compositeurs (dans lesquels je ne peux décidément pas le ranger) avec une oreille plus intelligente, plus reliée et plus "historique", et sans doute moins exclusivement musicale. Après avoir banni cette musique, je la redonne à jouer à quelques élèves. Quelle est la part de nostalgie, quelle est la part de pédagogie, quelle est celle de la démagogie, je ne sais, mais c'est en revenant sur ses pas, c'est en "avançant vers le fond", qu'on découvre encore du neuf, en soi. Et l'on ne peut rien transmettre si l'on ne découvre pas du neuf en soi, de ça je suis convaincu. La fidélité à l'enfance n'est pas une manière de rester le même, pas du tout, c'est au contraire la chance maintenue vive de chaque jour trouver une nouvelle porte à ouvrir, et ainsi de se poster sur le chemin de l'étranger qui nous habite. 

dimanche 5 janvier 2014

Du vent


« Voilà à quoi sert le travail de l'homme. » C'est Hans Rott, qui avait étudié l'orgue avec Bruckner,  qui parle ainsi, après s'est torché avec la partition qu'il venait de composer. Il composait sans cesse, à l'asile, et ses partitions finissaient toutes ainsi. J'imagine que le papier à musique n'était pas le même qu'aujourd'hui, car il serait désormais assez difficile de l'utiliser à cet usage. J'ai de la sympathie pour Hans Rott, condisciple de Gustav Mahler qui n'a pas fini sa vie dans les bras de la plus belle femme de Vienne, lui.

Quand on voit la manière de lire de la plupart des gens on se dit qu'en effet il vaudrait mieux se torcher avec ce qu'on produit. Ce ne serait que justice. 

Combien de notes y a-t-il dans une seule symphonie post-romantique ? Des millions, sans doute. Et sur ces millions de notes, combien sont écoutées, entendues, appréciées à leur juste valeur ? Quelques dizaines tout au plus. Le reste passe, comme une théorie de débris dans l'espace, à toute allure, près des oreilles des sourds qui nous entourent. 

Du vent. Ils sentent un souffle… Et se rendorment. 


mardi 31 décembre 2013

Alma


Cette nuit j'ai vu Alma. Alma Schindler, celle qui deviendra Alma Mahler. Je n'en revenais pas. Je ne savais pas qu'elle avait été filmée, en compagnie de sa fille Anna, le sculpteur. On est toujours bouleversé par ces images qui ont traversé le temps. Celle qui a connu et a été aimé de Gustav Mahler est là, sous mes yeux, elle joue du piano, elle parle à sa fille… Ces quelques images ont été filmées en 1958, et comme Alma Mahler est morte en 1964, je me dis que j'aurais pu la croiser, que j'aurais pu lui jouer une valse de Chopin. Quand les temps anciens reviennent ainsi à la surface, alors qu'on ne s'y attend pas, c'est comme si la terre s'ouvrait, et que le temps lui-même vacillait sur son axe. Un instant, on entrevoit un autre monde, cet autre monde qui enrichit le nôtre, qui seul le rend intéressant, digne d'être connu. On est en présence de l'Interdit par excellence, celui qui empêche l'homme de retourner sur ses pas, et c'est sans doute cette impossibilité fondamentale qui est la source de tous les arts et de toutes les aspirations sublimes.

Quand j'avais vingt ans, j'étais plus ou moins amoureux d'Alma Mahler. Je trouvais que c'était la plus belle femme du monde et j'aurais tout donné pour connaître une femme telle que celle-là. J'avais évidemment lu tout ce qu'on pouvait trouver à l'époque sur elle et son mari. J'adorais le surnom que Gustav donnait à Alma : Almschili, et les femmes en chignons, du moins celles qui avaient cette sorte d'opulence aristocratique, me rendaient fou de désir. Je pense aussi que la sonorité de ce nom : Alma Mahler, avec ces trois "a" qui revenaient de trois différentes manières, chacun avec son accent singulier, n'était pas indifférent à cet attachement un peu trouble. Je viens d'un pays qui se nomme l'Albanais. Je suis né près d'Albens et d'Albi, à Rumilly, Rumiliacum in Albanesio. Alba, albe, la blanche, entre le "b" et le "m", peu de différence, d'un point de vue acoustique. Alma Mater, la mère nourricière, la mère blanche, la Vierge, celle qui se sacrifie pour que son mari compose sans être dérangé, celle qui renonce à ses talents pour faire fructifier ceux de son époux, l'enfant mort, j'imagine que tout cela était un peu mêlé dans mon esprit, quand j'ai découvert la musique de Mahler, grâce à mon Maître bien aimé, dont Alicia, l'épouse, s'était sacrifiée corps et âme au travail de compositeur de celui-ci. Ce n'est pas tout à fait vrai que j'ai découvert la musique de Mahler à cette époque là. Je connaissais déjà les Kindertotenlieder, justement, et la Cinquième, que je n'aimais pas beaucoup. Mais c'est vraiment avec la Deuxième, analysée par Carlos, que j'ai entendu pour la première fois Mahler. Non seulement j'ai découvert la musique de Mahler, mais aussi le monde de la symphonie, je veux parler de ce monde bien particulier et assez restreint des "compositeurs de symphonies", celui des Beethoven, Bruckner, Sibélius, Mahler. On aurait envie d'y faire entrer Mendelssohn, Brahms et Schumann, mais quatre ou cinq symphonies, ce n'est pas assez. Il faut qu'il y ait un trajet, sur une vie entière, une construction, étape par étape, d'un monde qui se suffit à lui-même, ce qui n'est pas le cas de ces trois-là. La Résurrection gardera à jamais cette place, la première, même si ce n'est plus aujourd'hui ma symphonie préférée parmi celles de Malher. Il est tout de même incroyable que ce soit cette symphonie là, qui traite de ce sujet là, qui m'ait permis d'aborder ce continent dont je ne suis plus jamais revenu.

J'ai aimé Mahler contre mon père, qui trouvait cette musique vulgaire (à l'époque, cette opinion était assez courante). Je pense que s'il avait vécu plus longtemps, il aurait fini par l'aimer, mais je ne pourrai jamais en être certain. Toujours cette lancinante et vertigineuse question : est-ce que les morts continuent à changer au-delà de la mort, ou même, est-ce qu'ils changent radicalement, sont-ils autres, tout autres, dès la mort, ou bien celle-ci les figent-elle dans une éternité terrible ? Comment répondre à cette question sans éviter la poltronnerie et l'égoïsme des vivants ? Il est aujourd'hui très courant d'aimer à la fois Wagner et Mahler, mais il ne faut surtout pas oublier qu'il s'agissait presque d'une impossibilité radicale il y a seulement soixante ans. Le même phénomène avait eu lieu un peu plus tôt avec Brahms et Wagner. Depuis, beaucoup d'eau a coulé sous les ponts de la modernité, et il est devenu possible d'aimer à la fois Mozart, Wagner, Brahms, Mahler ET les Beatles et Claude Nougaro… Enfin, du moins pour certains… Quant à nous, c'est et ça restera : plutôt crever ! Georges de la Fuly, plutôt mort que sympa, plus que jamais !

Dans les commentaires d'un blog qu'on lit souvent, on trouve ceci : « mais son rôle principal est compagnon, il aurait accepté mes choix. » "Compagnon": voilà ce que les nouvelles femmes ont fait des hommes, des compagnons qui acceptent leurs choix. Il va sans dire qu'on n'appartient pas et qu'on n'appartiendra jamais à ce monde-là et qu'on continuera à être en quête de notre Alma, devrait-on crever seul. 

dimanche 3 juin 2012

"(…) le bonheur d'être aimé comme j'aime."



Palast Hôtel, Berlin, W.
14 décembre 1903
Samedi après-midi, après avoir chassé tout le monde pour être seul avec toi.

Ma tendrement aimée !

Comme je la désirais, cette lettre ! Elle est arrivée aujourd'hui et a rendu la journée si belle et si heureuse ! Tu saurais à quoi ressemble un saint si tu pouvais voir mon visage quand j'arpente les rues de Berlin. Je crois que tout le monde le constate à mon expression ; à moins que cela ne soit le fruit de mon imagination. Ils me regardent tous avec étonnement. "Tous s'arrêtent, étonnés, en voyant les yeux de ma bien-aimée" – voici donc une légère inversion à cette phrase de Goethe (qui ne devrait pas te déplaire à toi, virtuose du contrepoint). J'ai toujours rêvé et espéré, mais jamais jusqu'à présent je n'avais réalisé que tu étais ma source de chaleur et de lumière. Sinon, j'aurais renoncé à mon rêve qui consiste en cela : pouvoir atteindre un jour le bonheur d'être aimé comme j'aime. Chaque fois que mon chemin a croisé celui d'une femme, j'ai toujours été mis à la torture en constatant l'abîme qui sépare les rêves de bonheur de la bien triste réalité. Je m'en suis toujours blâmé et puis au fond de mon cœur je me suis résigné. 

Aussi jeune que tu sois, Alma, (…)

Je lis tout cela, vois-tu, ma chérie, dans ta dernière letre. Pourquoi, Alma (…)

Chaque fois que l'on pose un dessert devant moi, j'ai envie (…)

Tu sais, ma chérie, il m'arrive souvent (…)

Je t'en prie, Alma (…)

Ne crois jamais que tu pourrais (…)

Ce que je trouve si éternellement attachant en toi (…)

Ah, Alma, ma (…)

J'ai écrit hier (…)

Carl (…)

Salue ta mère (…)

Sache, mon Alma (…)

Je t'embrasse maintenant, toi qui m'es si précieuse, pour te dire à quel point il est divin d'avoir le droit de t'appeler "mienne".

Gustav

Ich bin der Welt abhanden gekommen



Je réalise seulement aujourd'hui, en écoutant les Rückert Lieder chantés par Violeta Urmana et dirigés par Pierre Boulez, à quel point l'écriture vocale de Mahler a la capacité unique, non pas de déformer, mais d'informer le timbre de ses interprètes. Peut-être plus en ce qui concerne les chanteuses que les chanteurs. À chaque fois qu'on écoute une femme chanter Mahler, on entend le "timbre-Mahler" plus que le timbre d'X ou d'Y. Des cantatrices aussi différentes que Schwartzkopf, Ludwig, Norman, Otter, Kožená, Flagstad, Baker, Urmana, et même Ferrier, semblent se défaire en partie de leur signatures vocales lorsqu'elles abordent le chant mahlérien. Quel plus bel hommage que celui-là pourrait être rendu à un compositeur ? Que des femmes se défassent un instant, ne serait-ce qu'un peu, de ce qui les rend uniques, de leur puissance de séduction la plus essentielle, me paraît constituer un trait unique de l'interprétation musicale. Mahler serait le compositeur qui débarrasse les femmes d'elles-mêmes… Il faut croire que Mahler touche là quelque chose de très profond, au plus profond de l'être humain. 

Le début de ce merveilleux Lied, mais surtout la fin, je voudrais la graver sur ma tombe : « Je suis mort au tumulte du monde et repose dans mon tranquille domaine. Je vis seul dans mon ciel, dans mon amour. dans mon chant. » On sait que Mahler, en parlant de cette pièce, disait : « C'est moi-même. » C'était bien lui-même, en effet, dans cette sorte d'extase mystico-amoureuse qui le caractérise si souvent et si profondément. Gustav Mahler, pour moi, restera avant tout l'Amoureux. Amoureux d'Alma, amoureux du monde, amoureux de la nature, amoureux de la musique.