dimanche 31 octobre 2021

Ça n'arrête pas

Ça ne s'arrête pas. Le bruit de l'eau m'enveloppe. Depuis deux jours la pluie n'a pas cessé. La maison est un bateau, une cage, une boîte qui flotte. Je suis dans cette boîte. Je plonge dans la nuit, toujours plus profond. Des bribes de voix, des phrases me parviennent encore, par instant, mais je sais qu'elles viennent d'un monde que j'ai quitté. Krasnodar, Russian Federation, Mulhouse, Alsace, France, Bolbec, Haute-Normandie, France, La Baule-Escoublac, Pays de la Loire, France, Liège, Liege, Belgium, Orléans, Centre, France, Andorra La Vella, Andorra, Genova, Liguria, Italy, Auvers-sur-Oise, Ile-de-france, France, Cinisello Balsamo, Lombardia, Italy, Clonee, Meath, Ireland, Chaumont-Gistoux, Brabant Wallon, Belgium, Mamoudzou, Mayotte, Troyes, Champagne-Ardenne, France, Mettmann, Nordrhein-Westfalen, Germany, Fabrègues, Languedoc-Roussillon, France, Saint-Paul, Reunion, Lafrançaise, Midi-Pyrenees, France, Alès, Languedoc-Roussillon, France, Velikiy Novgorod, Novgorod, Russian Federation, Inzinzac-lochrist, Bretagne, France, Brussels, Brussels Hoofdstedelijk Gewest, Belgium, Anonymous Proxy, Montréal, Quebec, Canada, Cépet, Midi-Pyrenees, France, Villejuif, Ile-de-france, France, Rodez, Midi-Pyrenees, France, Osijek, Osjecko-Baranjska, Croatia, Liestal, Basel-Landschaft, Switzerland, Lausanne, Vaud, Switzerland, Le Puy-en-Velay, France… 

« Votre contrat arrive à expiration le… »

Cet idiot a supprimé mon commentaire parce que j'émettais une minuscule critique sur le son qui était mauvais et parce que je lui disais que sa citation était bidon. Haltérophilo… Les pseudos ne mentent jamais. Youtube a supprimé sa vidéo…

« J'ai rencontré maintes fois Chirac, Sarkozy, Macron, et combien de ministres. Je leur expliquais presque année après année la façon dont l'islamisme allait s'implanter en France, comme je l'ai vu faire en Algérie. Aucun d'entre eux ne m'a écouté. » (Boualem Sansal)

Personne n'écoute personne, et la pluie tombe, indifférente aux soucis des hommes, qu'ils se trouvent en Andorre, en Irlande, au Soudan, en Russie ou à Villejuif. Quarante jours et quarante nuits, ce bruit incessant. Les milliards de virus en nous sont aussi calmes que d'habitude. Elle parle pour ne rien dire, comme d'habitude, elle parle pour seulement m'indiquer qu'elle existe, qu'elle aimerait exister. JE SUIS LÀ ! 

Elle pourrait être croate, belge, ou pakistanaise, c'est la même chose : son passe-temps préféré est de parler de choses qu'elle ne connaît pas. Mais Sarkozy est pareil. Chirac était pareil. Macron n'en parlons pas. Ils s'enflent, ils poussent leur ventre en avant par la parole. Ça ne s'arrête jamais. La pluie en eux. Ils sont ravagés de pluie. Le crime parfait, c'est leur affaire. Ils tweettent, oiseaux affolés par temps de déluge qui lancent leurs petits cris bleus dans la nuit noire. Traces humaines qui bientôt s'effaceront. Spasmes. Rue du faubourg Saint-Antoine. Anne a fini par vieillir elle aussi. Isabelle suffoque, crache. Cora se masturbe. Rien ne les arrête. La pluie en eux… Elles disent : « C'est moi. » Machination éternelle. Dans les corps, l'infini fait son trou. 

Ça tombe, sans cesse.


samedi 30 octobre 2021

Les impôts et le tango

Centre des impôts, vendredi matin. La file d'attente est extérieure au bâtiment, "covid oblige". Il fait froid, moche, les gens ont des sales gueules. J'ai un livre avec moi, mais je ne parviens même pas à le lire. Je m'absorbe dans l'observation des corps qui m'entourent, et me touchent, parfois. Le type juste derrière moi me colle jusqu'à me toucher, je me demande pourquoi. Son portable sonne, il me parle dans le cou : « Chuis aux impôts, y a la queue, c'est l'enfer. Ça risque de durer. Bisous. Oui, oui, gros bisous. » Il a mon âge, voire un peu moins, mais c'est déjà une loque. Il sent mauvais. 

Il y a un kapo, un grand type large et épais, la cinquantaine, avec le masque sous le menton, dont on sent immédiatement qu'il n'a rien à voir avec l'administration fiscale, qui sûrement n'a été engagé que pour faire le maton, et le bougre s'y entend. Il nous observe, il nous ignore, il entre, il sort, il va s'accouder aux guichets des employées à qui il dit un mot, et, par moment, intervient dans le cheptel, en refoule deux, en fait entrer trois, selon une logique que personne ne comprend. Il tutoie certains administrés, sans qu'on sache très bien si c'est parce qu'il les connaît ou si c'est parce que leur physionomie sociale et ethnique implique ce tutoiement. Parfois, il va fumer une cigarette à l'extérieur. Il est à la fois occupé par son travail et complètement extérieur à lui, mais on voit qu'il est heureux d'avoir ce petit pouvoir. Ça lui gonfle le ventre.

Enfin, nous sommes autorisés à entrer dans le sas. Normalement, le maton exige qu'on n'y soit que trois, mais là nous sommes six ou sept. La porte automatique ne cesse de s'ouvrir et de se fermer. Depuis que je suis là, elle a dû se fermer et s'ouvrir entre cinq cents et mille fois. Ça n'a l'air de déranger personne. C'est comme ça. C'est encore pire qu'à l'extérieur, dans le sas. La femme devant moi se retourne sur moi et me sourit. Elle entend que je râle dans ma barbe. 

Je reprends mon livre, je relis la page que j'ai lue un quart d'heure plus tôt. Je ne la comprends pas plus. Je trouve que Michon exagère un peu, mais sans doute n'avait-il pas prévu que son roman pourrait être lu dans une file d'attente devant un centre d'impôt gardois au mois d'octobre, par un temps de chien. Saint Privat-des-vieux… Rien que le nom du bled me donne mal au ventre. Je commence à avoir envie de pisser, mais il n'est pas question que j'abandonne ma place. La femme devant moi sort s'en griller une. On sent bien que ceux qui sont là ont plus ou moins l'habitude de ce genre de situation. C'est la vie. Pas moi. Pourquoi suis-je là ? Parce que j'ai besoin d'un avis d'impôt, avis d'impôt que je ne trouve pas sur le site Internet de l'administration. Et pourquoi est-ce que je ne le trouve pas, cet avis d'impôt ? Sûrement parce que, cette année-là, j'ai oublié de faire ma déclaration d'impôt. Comme par hasard, c'est celui que me demande l'administration ! Ils sont forts, les bougres. Oh, je ne fraude pas du tout, puisque je n'ai rien à déclarer. Mais ça ne fait rien, même si vous n'avez rien à déclarer, il faut le déclarer tout de même. On n'échappe pas à l'administration qui, un jour ou l'autre, vous retrouve et vous punit de l'avoir snobée. Comme je demandais à un ami si, à partir d'un certain âge, nous étions débarrassés des démarches administratives, celui-ci m'a répondu que je rêvais, et que nous devrions nous estimer heureux si, après la mort, il n'y avait pas une administration pour nous tomber dessus.

Le kapo a décidé de nous expulser du sas, moi, la femme qui me précède et le type qui me suit. Il répète : « Pas plus de trois personnes ici. » Nous on a bien vu qu'il y avait toujours plus de trois personnes dans le sas, depuis que nous sommes là, mais c'est lui qui commande, on discute pas. Retour au dehors, dans le froid. Les deux Arabes qui se trouvaient juste devant ma voisine de devant, eux, ils sont restés à l'intérieur. Ils n'arrêtent pas de discuter, depuis que je suis là, mais je ne sais pas ce qu'ils se disent, vu qu'ils causent arabe ou genre. Deux grands gaillards, jeunes, en survêt'. L'un d'eux a un cou très bronzé, j'ai remarqué ça. 

Saint Privat-des-vieux… Raphaële était là, il y a quelques semaines. Elle y a dansé le tango durant un week-end. J'ai un peu de mal à associer les deux choses : moi dans cette file d'attente, un matin gris et froid d'octobre, et Raphaële, toute bronzée et jolie, dans une jolie petite robe courte qui laissait voir ses jambes musclées, en train de danser le tango. Les impôts et le tango. 

Je m'imagine après la mort. Peut-être que c'est exactement comme ça, après la mort. Un matin froid d'octobre, devant un centre des impôts, à faire la queue. Mais on ferait la queue pour toujours… Je pense aux ganglions de Troisier. Je pense à mon frère Jean-Marc. Je me dis : Pourvu qu'il ne m'appelle pas au téléphone, là, pendant que je fais la queue. Je pense au nombre onze (le livre que je suis en train de lire s'intitule "Les onzes"). Ce nombre qui m'a accompagné toute ma vie, j'apprends que c'est également le nombre fétiche de mon frère. Je pense que je n'aime pas le mois de novembre. Je pense aux deux accords qui ouvrent la troisième symphonie de Beethoven. Je me demande si Jean-Marc en pince toujours pour les éoliennes. Je pense encore à d'autres choses. 

Retour dans le sas. Je vois le distributeur à gel hydro-alcoolique et je me dis que le maton va m'obliger à me tartiner les mains de ce machin, que je vais refuser, et que j'aurais fait la queue deux heures pour rien, parce que ce con va me foutre dehors. Il vérifie que tout le monde y passe, alors qu'il ne porte même pas son masque. J'ai une montée de tension. S'il me demande de le faire, je mentirai en disant que je l'ai déjà fait. Du coup, je baisse mon masque, merde. 

Les locaux du centre des impôts sont vastes, mais "pas plus de trois personnes à la fois". Bande de cons ! Et ces marquages au sol me rendent fou. Je pense à Glenn Gould qui joue le prélude en fa dièse mineur du Clavier bien tempéré sur un clavecin pourri. Cette musique me console un peu, même si toutes mes pensées me semblent grotesques, ce matin. La femme devant moi me fait un dernier sourire quand elle est appelée au guichet. Ça va être mon tour. Je vous laisse.

vendredi 29 octobre 2021

Le sexe dans la cuisine



Jean Anthelme Brillat-Savarin, Auguste Escoffier, Joseph Favre, Philéas Gilbert, Edouard Nignon, Prosper Montagne, Curnonsky, la Mère Poulard, Marcel Rouff, André Pic, Alexandre Dumaine, Fernand Point, Alain Ducasse, Paul Bocuse, Alain Chapel, Roger Vergé, Michel Guérard, Jacques Manière, Marc et Paul Haeberlin, Alain Senderens, Jean et Pierre Troisgros, Joël Robuchon, Bernard Loiseau, Raymond Oliver, Georges Blanc, Pierre Gagnaire, Guy Savoy, Alain Passard, Guy Martin, beaucoup de ces noms m'étaient inconnus.  

Je ne me suis jamais vraiment intéressé à ce qu'on nomme la gastronomie. J'aime bien la cuisine, et j'aime bien manger, mais je n'ai jamais fait partie de ceux qui font un détour, ou même un voyage, pour aller manger dans un grand restaurant, dans l'un de ces endroits qu'on nomme aujourd'hui restaurants gastronomiques, où le serveur vous souhaite une bonne continuation, ou une bonne dégustation, et même parfois les deux. 

Je connais si mal ce registre de la vie française que je ne découvre qu'aujourd'hui la signification du Guide Michelin. Il me paraît tout à fait extraordinaire que je ne me sois jamais posé la question : pourquoi le Guide Michelin est-il associé de manière si étroite à la cuisine française ? Quel rapport existe-t-il entre les routes et la gastronomie, entre les pneumatiques et le pot-au-feu ? La réponse est pourtant simple. Après la guerre, l'automobile a été un moyen extraordinaire d'aller voir ailleurs si l'on y était. Et quand on va voir ailleurs, on se restaure ailleurs. Ce double mouvement fait de la France un pays à part. Ici, on justifie le voyage par la gastronomie, autant sinon plus que l'inverse. 

Ces nouveaux cuisiniers (les Bocuse, Troisgros, Haeberlin, Chapel, Pic, Senderens, Guérard…) ont, dans les années 60 et 70, changé la manière dont on concevait la cuisine. Avant eux, il y avait des plats (pot-au-feu, blanquette de veau, choucroute, bœuf en daube, cassoulet, gratin dauphinois, hachis Parmentier, poulet rôti, bouillabaisse, poule au pot, etc.), après eux, il y a de la cuisine. La différence entre les plats et la cuisine, c'est qu'un plat traverse le temps, alors que la cuisine se renouvelle au gré du chef. On peut varier un plat, mais parce qu'on peut en faire des variations, il est intemporel. Un pot-au-feu, même exécuté par un chef étoilé, reste un pot-au-feu, comme une sonate composée par Boulez reste une sonate. La cuisine des chefs modernes ne peut se varier, puisqu'elle est, par définition, toujours nouvelle. 

Les Français n'avaient pas besoin de recettes pour faire un pot-au-feu ou un hachis Parmentier. N'importe quelle épouse, n'importe quelle mère, avant 1970, savait faire la cuisine. Il est impossible de ne pas faire de lien entre l'avènement de la "nouvelle cuisine" et la disparition des cuisinières domestiques. Les femmes transmettaient l'héritage, les hommes l'ont remis en question. D'un côté, la transmission, de l'autre, la création. C'est un homme qui dit : « Il m'arrive parfois de mettre du zeste de citron dans le café. » 

Nous le savons tous, les femmes ne savent plus faire la cuisine. En quarante-cinq ans de "fréquentations", je n'ai pas rencontré une femme qui ait été ce qu'on appelle un cordon bleu. Si vous voulez rire, aujourd'hui, il vous suffit de demander un conseil culinaire à une femme. La cuisine traditionnelle s'est éloignée de nous en même temps que la culture et l'orthographe, en même temps que le rock envahissait nos oreilles. Les hommes qui conduisaient des voitures ont aimé aller manger ailleurs que dans les cuisines désertées par leurs femmes, et ils ont rencontré d'autres hommes qui leur préparaient de bons repas. 

On sait que sexualité et nourriture sont étroitement liées. Eh bien voilà, c'est comme ça. Les hommes se séparent de plus en plus des femmes, et ces dernières ont abandonné ce qui leur permettait de tenir les hommes (la cuisine et la féminité). (Aujourd'hui, elles les tiennent par les procès.) C'est un grand mouvement de fond, je crois bien. On ne peut pas tout avoir, n'est-ce pas. Les fucking-machines n'ont que peu d'affinités avec le pot-au-feu. 

jeudi 28 octobre 2021

Orgasme

Les crises d'angoisse ont le pouvoir extraordinaire de nous faire traverser, en quelques secondes seulement, des distances énormes. Mais ce dont nous prenons conscience, durant la crise, ou plutôt après, c'est que cette distance énorme est en réalité infinitésimale. Entre l'état normal et l'état de crise, il y a l'épaisseur d'une feuille de papier cigarette. 

Écoutant "À Hélène", de Xenakis, je peux sentir en moi se frôler les deux mondes. Ils sont bord à bord. Dos à dos. Il suffit que l'un fasse un mouvement trop brusque pour qu'il crève la très fine membrane. La musique de Xenakis nous fait entendre la tension perpétuelle qui nous fait exister. La mort parle à l'oreille de la vie. Nous ne l'écoutons pas. 

Ce qu'on appelle "crise d'angoisse" n'existe pas. Ce n'est pas une crise. C'est la vraie vie, brute, sans accommodements, qui afflue soudain dans le cours de notre rêve, qui se fraie un passage. Nous passons notre vie à éviter la vie, à la tenir à distance. Quand par extraordinaire elle pénètre en nous, sans doute à l'occasion d'une faiblesse momentanée du tissu onirique, d'une fragilité chimique, elle prend le visage de l'ennemi absolu. Elle nous précipite avec une violence inouïe vers les barreaux de la cage et notre tête se cogne contre les parois que nous ignorons ordinairement grâce au babil et à l'habitude. 

Le dedans et le dehors ne sont pas faits pour se rencontrer. Lorsque cela arrive pourtant, la seule issue que nous entrevoyons est de mettre fin par tous les moyens à cette rencontre, fût-ce pas la mort. C'est l'orgasme ultime. 

Il suffit d'une voix qui pénètre en nous, qui prend le pas sur la voix ordinaire, sur la voix familière de notre monologue intérieur, pour que le cœur s'emballe et cède. Le paysage change instantanément : nous ne reconnaissons plus rien de ce qui faisait notre existence jusqu'alors. Les intervalles se resserrent, les voix se touchent, et s'échangent. Nous reconnaissons pour la mort ce que nous prenions pour la vie et la vie qui bat nous terrorise. 

Hier j'étais vivant, aujourd'hui je suis mort. Hier j'étais mort, aujourd'hui je suis vivant. C'est la même chose. Il n'y a que la musique qui sache dire cela. Ne croyez pas ce que vous n'entendez pas de vos propres oreilles. La vie ne s'entend pas dire. 

Je baisse mes paupières et la lumière afflue en moi.  …

dimanche 24 octobre 2021

Décitation

Le malentendu est au commencement. Surtout de la littérature telle que je la conçois. Je le crois vraiment : mon seul talent littéraire, si tant est que j'en aie un, est de déciter — prendre la phrase d'un autre pour la mal re-produire, mal-entendue qu'elle serait. Prendre des vessies pour des lanternes, ou des lanternes pour des vessies, c'est ce que je fais de mieux. J'ai un don, pour ça, qui me donne cet air ahuri qui séduit les licornes. 

Sans malentendu, pas d'amour. Sans malentendu, pas de musique. Sans malentendu, pas de poésie, surtout ! « Toujours aimer, toujours souffrir, toujours mourir. » Depuis que je suis enfant, ce mal-entendre me sauve et me suave. Après tout, qu'est-ce que la littérature, sinon une perpétuelle citation déportée, dévoyée, parfois pour le pire mais toujours pour le meilleur ? Les écrivains ne font que rependre (de travers) ce qu'ils ont lu ou entendu ailleurs. C'est le travers qui crée, et l'ailleurs qui sertit. C'est la déviation et la dévotion qui permettent de faire du neuf, ou d'en donner l'illusion.

La poésie est l'art d'entendre (et de faire entendre) de travers. Un mot pour un autre, un son pour un autre ; un mort pour un autre, un sort pour un autre. Il n'y a pas de traduction. La traduction est un rêve. Il n'y a que des sons, des mots, des verbes, des phrases, des virgules, des images qui ne montrent pas, des substantifs qui perdent toute substance en cours de phrase, ou qui en produisent une autre, improbable. Il n'y a que des vers et des verbes comme des fenêtres ouvertes sur un sens qui fuit dès qu'on l'approche. Il n'y a que des substitutions, des désillusions, des confusions, des précipitations (de sonorités, de syllabes, de rythmes, d'absences), des couleurs qui n'existent pas encore. 

« Démente est la mer de ne pouvoir mourir d'une seule vague. » Cette phrase admirable d'Edmond Jabès, je la trouve dans son ouvrage intitulé Le petit livre de la subversion hors de soupçon. Et aussi : « Écrire c'est affronter un visage inconnu ». Le visage toujours inconnu, comme le soldat toujours inconnu, c'est ce qui doit (se) lever sous une phrase véritablement écrite (c'est-à-dire creusée, évidée). La phrase vraiment écrite fait entendre, sous les mots archi-connus, prononcés et écrits des millions de fois, un sens qui paraît inconnu, qui (s')éveille et se dépose en nous comme la dernière vague, qui fait mine de rendre toutes les autres vagues inutiles, redondantes, mortes avant d'atteindre la terre des hommes. La phrase doit se dérober sous les pieds du lecteur, par son rythme toujours au-delà.

Nombre d'écrivains ne sont pas sensibles à ce qu'on apprend au tout commencement du solfège : l'alternance des temps forts et des temps faibles dans la mesure. Sans temps faibles, pas de temps fort. Il n'existe pas d'égalité. Les temps forts ne peuvent être qu'en infériorité, par rapport aux temps faibles. L'énorme supériorité de la "musique classique" sur la "variété" (ou le rock) est qu'elle économise les temps forts. Qui sait réserver les temps forts aux seuls instants décisifs a gagné la phrase à lui. L'écrivain véritable n'est ni un hyper-tendu, ni un hypo-tendu, la plage dynamique dans laquelle il opère est large et souple ; il passe sereinement du systolique au diastolique et retourne le paysage mental de celui à qui il s'adresse.

Écrire (bien) consiste à délier autant que relier. Rendre les liaisons supportables ou insupportables, selon le sens, voilà la science du rythme. « La menace est illisible » mais éternelle. Créer pour l'instant est déjà bien assez. Avancer, abot aux pieds, semblant danser dans toutes les directions, s'appuyant sur la minuscule connaissance qui se jette dans l'immensité de l'ignorance et du bégaiement.

Le malentendu fait des visages inconnus et inconnaissables une terre sainte. Pourquoi trembles-tu ? Même dans la maîtrise la plus grande, tu n'obtiendras pas l'attention de ton lecteur. Rends-toi insupportable au premier regard et garde tous les livres ouverts, pour que la dernière vague les emporte ainsi, ouverts et dépliés, les entrailles vers le ciel, et pour que les phrases se détachent des pages comme l'impensé se détache du babil. Décitons nos lectures sans crainte, « flux et reflux d'inquiétudes », pour que celles-là nous laissent parler. Figurons-nous à travers les phrases arrachées aux pages des autres.

samedi 16 octobre 2021

Il bouge encore



Il y a 3464 textes sur ce blog, dont plus de 1500 qui sont (encore) publiés. Je le tiens depuis une quinzaine d'années. Je n'ai jamais envoyé le moindre texte à un éditeur, et ce que j'écris ne m'a jamais rapporté un centime. Je n'ai pas ouvert les commentaires (ou plus exactement je les ai fermés très vite), je n'ai pas essayé de "monétiser" ce blog, comme je crois que ça se fait ailleurs, car j'avais un souverain mépris pour le fait de gagner de l'argent grâce à ce que j'écrivais. J'ai 65 ans. Le montant de ma retraite est de 800 euros mensuels, et mon loyer s'élève à 878 euros. Je vis comme je peux, grâce aux quelques cours de piano particuliers que j'arrive encore à donner (de moins en moins). Cet hiver sera le cinquième que je passe sans chauffage, je ne voyage pas, je ne sors jamais, je ne m'achète rien, ni fringues, ni livres, ni disques, et je ne vais évidemment jamais ni au restaurant ni au bistrot, ni au cinéma, ni au concert, ni dans quelque manifestation culturelle que ce soit, depuis dix ans, sauf quand je suis (très rarement) invité. Jusqu'à présent, il ne me serait pas venu à l'idée de me plaindre de la vie que j'avais. J'étais seul et pas malheureux. Tant que j'arrive à payer mon loyer et que je peux continuer à écrire, je ne demande pas plus à la vie. Mais aujourd'hui, même en me privant de tout, même en mangeant le plus frugalement possible, je n'y arrive plus. Je n'ai aucune famille sur laquelle je puisse compter, et, sans quelques amis qui furent généreux avec moi, j'aurais déjà été sur la paille, ou à la rue, à plusieurs reprises. J'aimerais déménager, trouver un logement moins onéreux, mais c'est extrêmement difficile, pour toutes sortes de raisons. (Enfin non, soyons exact, je n'ai pas envie de déménager, car j'aime la maison dans laquelle je vis, mais je m'y résoudrais évidemment, si je trouvais un logement adapté à mes besoins et à mes moyens.) Pour l'instant je n'ai pas trouvé et rien que l'idée d'un déménagement me plonge dans une effroyable terreur. 

La seule fois où un éditeur m'a contacté parce que mes textes l'intéressait, il m'a fait comprendre que je ne gagnerai pas un sou en étant publié chez lui. Je ne sais pas comment font les autres, mais je ne suis pas rentier, et j'ai besoin d'argent pour vivre. Je ne comprends pas pourquoi écrire serait considéré comme un passetemps pour jeune (ou vieux) bourgeois désœuvré ; tout cela me dépasse. Que je sache, un compositeur est rétribué, quand il passe six mois de sa vie à composer un quatuor… Les 3000 textes déposés ici m'ont demandé du temps et du travail, est-il besoin de le dire ?

Bref, pour essayer de garder la tête hors de l'eau quelque temps encore, j'ai décidé aujourd'hui de faire comme beaucoup de blogueurs, et d'ouvrir une "cagnotte" pour tenter, enfin, de monnayer (pardon pour l'horrible verbe) les textes que je donne ici depuis des années. J'aurais sans doute dû le faire depuis longtemps mais mon intelligence en ces domaines est semble-t-il très limitée.

Je vous invite donc, si toutefois vous estimez que mes textes valent quelque chose, à participer à cette cagnotte à la hauteur de vos moyens et de votre désir. Même de petites sommes me permettraient de continuer à écrire, et à ne pas sombrer complètement. 

C'est avec une honte profonde et un grand dégoût que je rédige cette entrée, mais je ne vois pas d'autre solution, pour le moment. 


Voici un moyen par lequel vous pouvez si vous le désirez m'aider à continuer : 

http://www.leetchi.com/c/georges-de-la-fuly


Pour ceux qui voudraient m'écrire directement, voici mon adresse email : varolem@gmail.com

mardi 12 octobre 2021

Le bon pavillon

Ça n'ira jamais. Il y aura trop de ceci, pas assez de cela, il y aura cette mesure ou cette absence de mesure qui rendra le reste, tout le reste, décevant, insupportable, inepte, scandaleux, ou seulement impropre à la consommation électorale. Les Français sont désespérants. Ce sont des affamés qui deviennent subitement anorexiques quand le plat de résistance arrive dans l'assiette. Trop de sucre, pas assez de viande, pas assez cuit, trop salé. Ils voudraient être d'accord à 150% avec le programme du non-candidat Zemmour : à moins de 100%, ils n'y vont pas. Ce serait leur faire un trop affreux affront que d'exiger ça d'eux. Ils sont très pointilleux, soudain, alors que durant des années ils ont appelé un peu n'importe qui au secours, jusqu'à se jeter dans les bras d'un dameret bien coiffé. Le peuple français est une nymphomane qui a la migraine le soir où un amant enfin se déclare. Comme le gazouille Renaud Camus : « La droite fait penser à ces réfugiés naufragés qui refusaient un bateau de secours parce qu’il n'arborait pas le bon pavillon. »

Zemmour n'a qu'un seul pavillon, à ce que je sache, et ce pavillon est tricolore. Ce n'est pas un homme de parti (tant mieux !), ce n'est pas un homme politique (tant mieux !), il n'est pas inculte, comme le sont 99% de ceux qui prétendent gouverner notre pays, il n'a pas de plan de carrière, il n'a peur de rien, et surtout, ce point est évidemment capital, il place sa campagne sous le signe du Grand Remplacement ! Dix ans qu'on entend tout le monde se plaindre que ce sujet n'est jamais abordé, que personne n'ose seulement l'évoquer, dire très explicitement que tout le reste est subordonné à cette question. Zemmour, lui, ne craint pas d'aborder les sujets qui fâchent (ce sont les seuls sujets dignes d'intérêt). Rien que cela suffit à faire souffler un vent de panique dans les rangs des gestionnaires du désastre qui ont pris l'habitude de nous parler comme à des enfants. L'inexprimable s'exprime enfin, l'indicible se dit à pleine voix, sans embarras, sans contournements, sans tous ces préalables-palabres dénégatifs et euphémisants dont se giletparballisent ceux qui ont oublié depuis longtemps qu'ils étaient mandatés par le peuple. Zemmour, lui, parle une langue que tout le monde comprend, parce que c'est une langue vivante, parce qu'elle défait les autres langues, et ça fait un bien fou : on respire à nouveau. 

Qu'un candidat à l'élection présidentielle parle de l'intérêt suprême de son pays et de son peuple, c'est-à-dire de leur survie semblerait la moindre des choses, dans un pays normal, dans une Europe normale, dans un monde normal, mais nous avons été habitués, depuis trente ans, à faire comme s'il était fatal de parler de tout sauf de l'essentiel, et à déléguer à de pâles gestionnaires sans âme le soin de ne pas nous représenter. 

Voici ce que je lis, à l'instant, dans le journal de Renaud Camus.

Zemmour déclare aussi que la remigration ne fait pas partie de son programme. Il est même allé jusqu’à dire qu’il n’avait jamais prononcé le mot, ce qui naturellement n’est pas exact. Bref, il recule. Mais s’il ne reculait pas il n’avancerait pas, et je tiens très fort à ce qu’il avance. De toute façon j’imagine qu’il n’arrive jamais qu’on soutienne un candidat ou un non-candidat à cent pour cent. On trouve toujours qu’on serait mieux que lui à sa place. Mais si j’étais à sa place je n’obtiendrais pas un pour cent des voix qui se préparent à se porter sur lui. Il faut donc faire ce que j’ai toujours fait, soutenir le candidat le moins éloigné de mes vues ; et cela d’autant plus que celui-là l’est beaucoup moins, éloigné de mes vues, que tous ceux et celles qui l’ont précédé dans mes suffrages.

Je suis parfaitement d'accord : si l'on attend d'être parfaitement d'accord avec un candidat pour le soutenir, ce soutien n'aura jamais lieu. (Éric Zemmour en est à un point où il pourrait dire à peu près n'importe quoi que je le soutiendrais toujours. Pourquoi ? Mais parce qu'il est le seul, pardi !)  J'aimerais par exemple que Zemmour parle de la passe sanitaire, bien sûr, mais à vrai dire, je m'en moque un peu, et même, je comprends qu'il n'en parle que si peu, ou si mal. Il y a quinze ans qu'on (il ?) attend de pouvoir parler du Sujet (essentiel), et il ne saurait être question de reléguer cette question, de la diluer, de retarder les effets qu'elle pourrait avoir sur un corps social tétanisé et désespéré. Et puis, sur cette question (de la passe sanitaire), il est comme tout le monde : tout le monde se trompe, sauf quelques individus que personne n'est disposé à écouter — pour l'instant. (Mais je ne développerai pas ce point ici car ce n'est pas le sujet.) Le bon pavillon, c'est la survie, et la survie ne saurait être négociable. 

Je l'ai écouté débattre avec Michel Onfray, à Paris, et j'ai été convaincu. Pas parce qu'il a réponse à tout, mais parce sa réponse est adossée à une vision historique qui la rend lisible, solide et incarnée. Zemmour n'a pas "des réponses", (ce sont les politiques qui ont des réponses), ni "des solutions", il a une réponse, c'est-à-dire une vision ; c'est ça qui étonne, c'est ça qui réveille. Tout le monde sent bien, à condition d'être de bonne foi, que sa tripe est viscéralement française. Peu me chaut, personnellement, qu'il vienne d'Algérie et qu'il soit juif : il a compris que la France était catholique de part en part — ce qui est presque impossible à dire, il le dit ! Même Yann Moix le reconnaît : « Tu as eu raison sur tout. L’Europe, les femmes, l’immigration. L’islam. Non, vraiment. Sur tout. » Il est "à l'heure", quand tous les autres retardent ou avancent, ce qui revient au même, ou, pire encore, n'ont aucune prise sur le temps qui s'abat sur nous sans ménagements. 

On peut le moquer, affirmer comme certain qu'il se prend pour Jeanne d'Arc ou de Gaulle, ça n'a aucune importance. On peut surtout faire mine de ne pas comprendre ce qu'il dit, et c'est à cela que s'affairent les piteux pantins qui sont jaloux de sa parole efficace, qui tabassent le totem patibulaire qu'ils inventent et dressent à côté de lui (ça ne prend pas : les Français ont dressé l'oreille, et ils vont continuer à écouter), ils sont énervés (à tous les sens du mot) et on les comprend : ils perdent les nerfs qu'ils n'ont jamais eus, face à quelqu'un qui montre qu'on peut dire autre chose que rien sans se décomposer en charpie médiatique. C'est un peu l'histoire du prof à qui l'élève d'un jour apprendrait à jouer de l'instrument que l'autre enseigne depuis quarante ans…

Comme le dit Boualem Sansal, la France dormait tellement bien, sans Éric Zemmour. Elle faisait des cauchemars, certes, mais elle barbotait mornement entre sieste et coma, gavée de benzodiazépines et de Prozac. La "cancel culture", chimique autant que politique, idéologique autant que psychologique, qui s'ajoute à la féminisation de la pensée et à la liquidation de l'histoire, n'annule pas seulement quelques gloires et quelques textes littéraires, n'agite pas seulement quelques grotesques pantins qui se contorsionnent dans un hystérique brasier, elle ronge par contaminations successives la tripe d'un peuple, dans ce qu'elle a de plus profond et de plus vif. On peut dormir et pourrir à la fois. C'est à quoi Zemmour s'oppose, frontalement, debout entre les couchés, avec un panache qui me plaît. 

dimanche 10 octobre 2021

N'abîme pas le titre

C'est de pire en pire. Si je n'écris pas, je ne lis pas. Bien sûr, si je ne lis pas, je n'écris pas non plus, mais l'inverse est encore plus vrai. Je me rends compte qu'il m'est impossible de lire sans écrire, ce qui complique sérieusement la lecture, la rend presque irréalisable. Lire un livre sans lever la tête et écrire, c'est ne pas lire vraiment. Livre un livre sans le poser, c'est ne pas le lire. Si je lis quelque pages d'affilée, sans prendre un stylo ou un clavier, c'est que je ne suis pas réellement en train de lire ce livre : je m'aperçois très rapidement que les phrases que je lis n'ont aucune incidence sur moi, elle ne traversent pas la frontière qui me sépare du monde. Je les comprends, je peux même les apprécier, ou les haïr, mais elles ne font pas partie de ce moi qui a décidé de lire. Cette maladie est d'une rare intransigeance. J'essaie de la combattre, mais son emprise augmente à mesure que je tente d'en ignorer les symptômes. C'est à tel point que je me demande comment je faisais, jadis, pour lire de gros romans sans lâcher l'objet. Qu'est-ce qui me poussait à en continuer la lecture ? La volonté dérisoire de connaître la fin ? Était-ce aussi bête que ça ? Je ne sais, car je suis incapable d'être celui que j'ai été autrefois, pour mon grand malheur.

Faut-il, pour lire un livre, abandonner toute prétention à le lire vraiment ? C'est à cette extrémité que désormais je suis réduit. Je peux le faire, naturellement, je peux lire vite, aller vite à la fin d'un livre, pour en lire un autre, et encore un autre, je sais le faire, mais si je le fais j'ai l'impression littéralement de perdre mon temps, j'ai l'impression que ma lecture aura dérobé un temps précieux qu'il ne me sera plus jamais donné de retrouver. Lire et écrire sont deux verbes synonymes, c'est aussi simple que cela. Pour lire il faut ne pas lire, et pour écrire il faut ne pas écrire. C'est d'autre chose, que nous avons besoin, pour être dans cette action qui n'en est pas une.

Faut-il, pour vivre, ne pas vivre ? C'est sans doute la même question, à laquelle la même réponse serait apportée, si nous osions être vivants, c'est-à-dire vivants sans les autres, ou, mieux, vivants par-delà les autres. 

Ne lis plus — regarde !
Ne regarde plus — va !

Heure toujours dernière, comme le dit Paul Celan. « Car nul ne témoigne pour le témoin. »

De plus en plus, je m'aperçois que le titre peut chez moi suffire à provoquer l'amour d'un livre. Encore faut-il, tout de même, que le contenu du livre n'abîme pas ce titre. Ne pas abîmer un titre, voilà tout le projet de la littérature la plus haute. 

Les heures répondent aux heures, par-delà les années. Je me revois, au soleil, dans l'appartement de la place des Vosges, en août 1988, en train de lire. 

la lumière incessante, jaune limon,
de-ci de-là, ballottée
derrière
les planètes capitales.

Regards
inventés, cicatrices
pour voir,
entaillées dans le vaisseau de l'espace, 
yeux

Comme j'étais heureux, alors. Car j'ai été heureux, oui ! Et cet heur là vient ici, à midi, sous ce soleil-là, me saluer. Mon destin est favorable, malgré la peine, malgré la détresse, malgré la solitude, malgré la morsure des uns et des autres, malgré la mort d'un chien ou celle du désir. « Se priver de voir est encore une manière de voir. » 

Dans l'air, là demeure ta racine, là
dans l'air.
Nous creusons dans les airs un tombeau
pour ne pas y être à l'étroit.

(…) 

Nuit en forme d'aile, de loin venue
et maintenant

La nuit en forme d'aile, je l'entends, sans cesse. J'entends ses froissements de papier dans le temps, ses bruits de cuisses frôlées par le tissu ou la main, ses vies furtives et musicales. Elle surgit au creux des phrases quand je ne l'attends plus. Maintenant. 

Faut-il mourir pour avoir été (être) vivant ?

dimanche 26 septembre 2021

Progrès de la tierce


Ils me tendent leur coude ! Mais moi j'ai besoin de leur serrer la main, pour savoir en quelle tonalité ils évoluent. En ré mineur, en fa majeur, en la majeur ? Sont-ils diatoniques, chromatiques ? En serrant la main de quelqu'un, un pianiste peut sentir si celui-ci est du genre fortissimo, ou andante, ou staccato. Le coude, lui, est muet. On ne sent pas avec une articulation, non plus qu'on ne parle.

Ceux qui ont travaillé le piano ont une empreinte en eux qui leur vient de la géographie du clavier (à cause de la disposition des touches blanches et des touches noires). Cette empreinte est à la fois active et passive. Elle émet et elle reçoit. Elle donne et elle prend. 

La main d'un pianiste est une extension de son oreille. C'est une oreille au bout du bras, une oreille délocalisée, comme certains animaux ont les yeux à l'extrémité de tentacules. 

J'ai enfin ouvert, quarante ans après l'avoir acheté, le livre "Genèse de la tonalité musicale classique", d'Armand Machabey ! Ce livre est un reproche vivant. Pas un mois sans que je me dise : « Tu ne l'as pas lu ! » sans que Machabey ne me dise : « Tu ne M'as pas lu ! » Armand Machabey… Quelle idée, aussi, d'avoir un si joli nom ! C'est un nom qui dissuade le lecteur. Avec un nom comme ça, se dit-on, il suffit bien de posséder le livre ! En quelle année ai-je bien pu acheter ce livre ? Je dirais à la toute fin des années 70, quand je prenais des cours de contrepoint avec Gérard Geay, d'après le traité de Zarlino. Quarante ans que ce livre me travaille… Si je le lisais, aujourd'hui, je découvrirais sans doute que je le connais par cœur. Quarante ans de mutisme absolu, ça perce les tympans les mieux armés. Imaginez un vieux couple qui durant quarante ans ne s'adresse pas la parole. (Ils se connaissent tellement… À quoi servirait-il qu'ils se parlent ?) Souffrent-ils ? Bien au contraire. Ils ont atteint une paix que les autres couples ne connaîtront jamais. 

Le contrepoint et moi, nous aurons été toute la vie au coude à coude, dans deux voies parallèles, nous apercevant à travers les minces parois de la biographie. Nous nous faisons des signes, quelquefois. On se connaît sans se connaître. On se reconnaît mais on ne se serre pas la main.

Les titres font rêver. « L'ambiance musicale en occident du IIe au VIIIe siècle », « Progrès de la tierce », « Les "ténors", la tonalité majeure ». Et puis, le rapport entre "organum" et "organiste", que je n'avais jamais compris : orgasme intellectuel !

Agathe, à qui je dis : « Schubert a copié Beethoven », me répond : « Quoi ??? Mais c'est NUL ! » Comment voulez-vous que la tierce progresse ?

dimanche 19 septembre 2021

Tissu


« Le tissu des peuples devient fragile. » Cette phrase d'Ernst Jünger me trotte dans la tête. Je la crois juste, profonde et très adaptée à notre temps. 

Plus le tissu des peuples est fragile plus on est contraint de bâtir des murs autour de l'individu (ces murs peuvent être de nature sociale, bactériologique, psychologique, technologique, ou plus simplement logique). Mais ces murs ne lui appartiennent pas, il n'en est que le locataire. C'est l'intérieur de soi que se trouve la seule vraie puissance, on le sait depuis la nuit des temps. En réalité, je pense qu'on a fait tout ce qu'on pouvait pour affaiblir les défenses propres à chaque être vivant, ce qui le rend dépendant de structures centralisées, et ce qui le rend plus facilement contrôlable. Une des premières choses que l'individu avait en sa possession, pour se protéger des agressions externes, était le langage. Or c'est la première des choses dont on l'a dépouillé.

Une grande part de l'agressivité que tout le monde ressent, de nos jours, est due à cet affaissement de nos défenses propres. Moins de langage, plus de violence, et plus de solitude — ce qui paradoxalement s'accompagne d'une atrophie de la singularité. 

C'est le tissu humain qui est en train de se déchirer, car il est de mauvaise qualité. Et sous le tissu, la chair est à vif. 

vendredi 17 septembre 2021

Sac poubelle



Tous leurs sens sont contaminés par le jourmoralisme. On leur montre un monument recouvert de tissu, et immédiatement, ils pensent : HIDALGO ! ISLAM ! SAC POUBELLE ! BURQA ! BEURK ! C'est le Grand Enfermement résosocialiste. À chaque événement, une lecture obligée, imposée par ce qu'ils voient et entendent toute la journée par ailleurs. Les médias les ont absorbés et digérés. Ils sont pressés de l'intérieur par la presse. Ne sort plus d'eux qu'un jus noir, insipide. Ils pensent par slogans et par smileys.

Ceux qui ne savent pas se détacher de l'actualité sont les plus insupportables. On ne peut pas écrire une phrase sans qu'ils se croient obligés de la rapporter au milieu dans lequel ils pataugent avec délectation. Tout fait sens, pour eux, mais toujours dans le même sens étriqué qui les maintient en vie. Rien de littéraire, aucune distance entre eux et le cours des jours. Ils sont happés par le présent, sans rémission, comme les boulimiques le sont par un paquet de chips.

Christo n'a jamais cherché à cacher, à masquer, à "faire disparaître". Au contraire, il a toujours eu le désir de faire apparaître, de rendre visible, de montrer. Quand on recouvre un monument de tissu, comme il l'a fait avec le Reichstag en 1995, on en rend visible les formes, et je dirais même la forme. Exactement de la même manière que, dans une sonate de Mozart, on pourrait masquer momentanément les éléments décoratifs et secondaires — ce n'est que par cette opération que les auditeurs percevront les lignes de force, les thèmes et les harmonies qui constituent la sonate, sa structure, son rythme interne, unique. Et dans la structure matérialisée, enfin perçue, une autre forme de beauté apparaît, qui vient s'ajouter à l'autre. Les objets, pas plus que les êtres, ne se donnent immédiatement, sans médiation. 

On ne voile que pour enfin connaître le plaisir de dévoiler. Poser un voile sur un être ou sur un objet, c'est montrer son désir, et c'est surtout révéler celui-là en même temps que celui-ci.

mercredi 15 septembre 2021

Dépossession


Ce que ton passage a fait naître en moi, c'est le sentiment de la dépossession. Ce matin, en me levant, j'ai eu envie d'écouter les Variations Goldberg jouées par Gould (je venais de découvrir une version que je ne connaissais pas, prise sur le vif, en 58, à Vancouver). Cette œuvre est l'un des piliers principaux de ma vie, depuis que je l'ai découverte, il y a quarante ans. Je pouvais compter dessus, en jouir autant que je le désirais, c'était un fait acquis une fois pour toutes. Il me suffisait d'y revenir pour retrouver, intacts, l'émotion, le bouleversement qui m'avaient transformé alors que j'avais vingt-cinq ans, en Bourgogne, et que je découvrais, halluciné, ce pianiste sorti de nulle part, à la télévision, chez ma voisine. Depuis, ces variations, je les ai écoutées deux ou trois mille fois sans doute, étudiées, jouées, je m'en suis nourri, je m'en suis étourdi, elles coulent dans mes veines, mais jamais, au grand jamais je n'avais éprouvé de lassitude en les entendant. Comment pourrait-on se lasser de son propre sang ? Et puis ce matin… Rien. Pas la moindre émotion. Et je n'ai pas pu ne pas faire la relation avec ton passage chez moi. Je me retourne sur ma vie, pour en jouir une dernière fois, et mes yeux ne voient rien. Ta présence ici, hier, m'a fait comprendre que rien n'avait existé, que j'avais rêvé. J'avais rêvé… tout seul. Je t'avais aimée tout seul. Il ne s'agit pas de sentiment ! Je sais bien que tu "n'as plus de sentiment" pour moi, et il serait parfaitement idiot de te le reprocher. Ce n'est pas de ça que je parle. Je n'ai pas retrouvé la trace en toi de ce que je croyais avoir vécu à travers toi. Rien. Le grand nettoyage a eu lieu. Tu es neuve, je suis veuf. Peut-on être neuf ? C'est toute la question, vertigineuse.
 
Je me retourne sur Euridice, et elle s'évanouit. C'est cela, mon angoisse. Je t'ai regardée, et je ne t'ai pas reconnue. Comment as-tu pu m'aimer si cela n'a laissé aucune trace en toi ? Je ne conçois pas que cela puisse exister. Quand on a aimé, l'amour laisse des traces en nous. On est changé à tout jamais. Tu m'as changé. Profondément. Comme les Variations Goldberg m'ont changé à tout jamais. 

Tu m'as souvent reproché cette souffrance que tu as ressentie à mon contact. Je l'admets, je ne suis pas quelqu'un de facile (et je ne l'étais surtout pas à l'époque où nous étions ensemble). Mais je veux te dire une chose : tu ne m'as jamais interrogé, moi, sur la souffrance qui a été la mienne, à ton contact. Tu n'as jamais cherché à connaître ma douleur, alors. J'ai retrouvé cette absence de curiosité, dimanche. Tu poses des questions, mais on voit bien que la réponse ne t'intéresse pas. Quand on essaie — maladroitement peut-être — de te la donner, tu es déjà passée à autre chose. Combien de fois cela m'est arrivé avec toi ! J'ai retrouvé, comment appeler ça, cette non-écoute, cette non-attention, dimanche. Tu n'avais même pas vu le portrait de toi, au mur, en face de la salle de bains… Je me rappelle encore parfaitement une scène, à Rumilly, dans la cuisine de la Closerie. Nous y étions, tous les trois, Sylvain, toi et moi. Notre liaison venait tout juste d'être révélée, du moins à nos proches. J'ai dit quelque chose, et tu m'as brutalement coupé la parole, sans même avoir entendu ce que je venais de dire, et tu es passée à tout autre chose, tout à fait comme si je n'existais pas. J'en suis resté coi, blessé, interdit, mais je n'ai rien dit, sur le moment ; c'était trop nouveau pour moi. Mais lorsqu'un peu plus tard, j'ai enfin osé te dire que tu m'avais blessé, en réduisant ma parole à néant, et que je n'aimais pas ces manières de faire, tu m'as répondu qu'il t'étonnait beaucoup que tu aies pu te conduire ainsi. J'ai alors pris mon frère à témoin, car j'avais vu immédiatement qu'il avait également été choqué par ton manque d'égard pour la parole de l'autre, et j'ai vu cet hypocrite mentir comme un arracheur de dents, et prétendre honteusement qu'il n'avait rien remarqué. Cette scène m'a beaucoup marqué. Pourquoi certaines scènes de notre vie reviennent-elles nous hanter, des années plus tard ? Parce qu'elles ont, depuis, pris la figure de la révélation, parce qu'on comprend qu'elles ne sont pas des accidents, mais des jalons. 

Je t'entends souvent te plaindre de ta solitude, du fait que tu ne trouves pas "l'âme sœur", que tu ne puisses pas partager ce qui te tient à cœur avec un homme. Mais ma Chère Raphaële, pour trouver l'âme sœur, il faut lui faire une place ! Oh, ne t'inquiète pas, ce ne sont pas vraiment des reproches, que je t'adresse là, car je sais trop bien qu'il est très difficile de parvenir à avoir une réelle communication avec autrui. Mais tout de même, interroge-toi ! Quand je t'aimais (et Dieu sait que je t'ai aimée, tu le sais !), je désirais ardemment reconstruire (réinventer) complètement ma vie, pour toi, en fonction de toi — on ne peut pas éviter ça, sauf à passer à côté des gens qu'on prétend aimer. Je n'ai pas senti de réciprocité, dans ce domaine. Je crois que tu fais fausse route, de ce point de vue, si je puis me permettre de te donner mon avis, en toute amitié. On ne peut pas demander à l'autre des choses qu'on est décidé à ne pas lui donner. 

Mais je vais prendre un exemple concret. Tu m'as souvent demandé "de [te] jouer quelque chose" au piano, et la plupart du temps, j'ai refusé (tu es tout de même la seule personne pour laquelle j'ai fait exception à cette règle). Tu m'as invariablement dit, alors : "Quel dommage ! Je ne comprendrai jamais que tu arrêtes de jouer du piano". Eh bien laisse-moi te dire aujourd'hui que je t'en ai beaucoup voulu de ne jamais avoir réellement essayé de comprendre ma douleur, la douleur qui m'avait fait arrêter le piano. Cette douleur a fait basculer ma vie, c'est une part capitale de ce qui me constitue encore aujourd'hui. J'aurais aimé la partager avec toi, j'aurais aimé que tu la comprennes, ou plutôt, que tu essaies de me comprendre. (Que tu essaies m'aurait suffi…) Que tu partages un peu de cette douleur avec moi. Je crois qu'on n'aime pas tant qu'on ne partage pas les douleurs de l'autre. On ne peut pas s'économiser : si l'on a peur de souffrir, alors il ne faut pas aimer. 

Quand mon ami Vincent Castagno est venu passer trois jours ici, en juillet, il s'est servi de la serviette que tu avais brodée pour moi (il a choisi lui-même). Je ne sais si tu te souviens : Tu m'avais offert une belle serviette de bain sur laquelle tu avais brodé à la main la formule de Paul Morand que j'aime tant : "L'amour n'est pas un sentiment. L'amour est un art." Et j'avais été bouleversé de ce cadeau, modeste et généreux. Je la conserve pieusement, cette serviette. Je ne m'en sers que très peu, car elle est trop précieuse pour moi. Je n'ai pas changé d'un iota : je pense toujours comme Morand. L'amour, comme la médecine, est avant tout un art. Il y faut du talent, du soin, de la maîtrise, de la patience, et surtout beaucoup d'exigence, si l'on veut seulement le connaître. Il ne se donne pas au premier venu. Le sentiment, c'est très facile. Tout le monde éprouve des sentiments. Mais les sentiments ne durent jamais. J'ajouterai une chose : il y faut beaucoup d'écoute. Il faut avoir l'oreille musicale, ou musicienne. Savoir écouter, savoir discriminer, savoir percevoir ce que les autres ne voient pas, n'entendent pas. Je ne dis pas que j'en suis capable, bien sûr, mais j'ai essayé. Dieu sait que j'ai essayé, avec toi. Je ne suis pas un sentimental. J'ai même du mépris pour les sentimentaux. Les sentimentaux sont des têtes creuses, qui passent d'un sentiment à un autre, sans jamais toucher le nerf de l'amour. Ils ne savent tout simplement pas de quoi il s'agit. C'est ainsi. (La vie est courte. Si en plus il ne faut rien connaître de ce qui nous constitue, c'est trop triste.) Quand je te vois regarder un tableau, ou écouter une musique, je te vois ne pas voir, ou ne pas entendre. Tu vas trop vite. Si tu étais mon élève, la première chose que j'essaierais de t'apprendre, c'est à écouter. Écouter, c'est d'abord se défaire de soi-même, ne pas faire écran à se qui se trouve à portée de sens. Ça demande une grande patience et une grande humilité. Notre corps est un conducteur, les choses doivent nous traverser, mais si nous voulons qu'elles nous traversent, il faut d'abord leur laisser la place dont elles ont besoin pour passer. 

Quand je te dis que "tu parles pour toi", c'est de ça qu'il s'agit. C'est une chose qui m'a immédiatement frappé, chez toi. Les paroles que tu prononces restent sur toi, elles ne décollent pas, et c'est très frustrant pour ceux à qui tu t'adresses. On a toujours l'impression que tu ne nous parle pas, mais que tu parles devant nous, ce qui n'est pas du tout la même chose. Ce n'est pas de chuchoter, que je te reproche — au contraire j'aime que tu parles bas, et j'ai horreur des gens qui parlent fort. Ce n'est pas du tout de cela qu'il est question. C'est de ne pas t'adresser à l'autre, c'est de ne pas mesurer ce qu'il faut donner pour que ta parole lui parvienne, pour te rendre compréhensible de lui. Il y a un chemin à faire. Il y a une intention à donner. Comme quand on aime : il y a une distance à couvrir. On ne reste pas en soi. (Si l'on reste en soi, on n'aime pas.) 

Ce matin, donc, je me suis retrouvé seul. Seul sans toi, seul sans les Goldberg, mais surtout : seul sans moi ! Mon moi est resté dans les Goldberg, et peut-être en toi. Cette dépossession est atroce. Ce n'est pas l'amour, qui me manque, c'est une partie de moi, une partie sans laquelle je ne suis pas en vie. J'ai bâti toute ma vie sur la musique, car j'ai su tout de suite que ces fondations étaient solides et durables, qu'elles allaient me porter. J'espère que les Goldberg vont revenir me traverser. Sinon, je crois que c'en est fini de moi.

lundi 13 septembre 2021

Emballement du non-regard



Ça commençait à devenir la honte. Il était temps que je trouve un sujet qui me mettrait tout le monde à dos. 

Je les trouve très beaux, ces emballages. Non seulement le résultat est beau, mais ces emballages ont des vertus herméneutiques (ou maïeutique) évidentes. En cachant, ils nous font voir ce qu'on ne voit plus. En masquant, ils révèlent, ils ramènent à la vie, ils sortent les monuments d'une ville du tombeau du regard. Et puis tous ces gens qui hurlent parce que l'Arc de Triomphe va être masqué durant quelques jours, je ne les entends jamais hurler contre les publicités géantes qui, elles, défigurent bêtement et méchamment les monuments parisiens. Ça, ils ne le voient tout simplement pas.

L'art existe aussi au second degré. Il en a toujours été ainsi. Il ne peut pas être seulement (ni toujours) au second degré, mais le second degré ne peut lui être interdit. Ce n'est pas parce que le second degré a été abîmé et ridiculisé par des artistes de pacotilles que l'on doit se l'interdire. On pourrait très bien par exemple imaginer des compositions musicales dont le propos serait de faire disparaître (le temps de l'écoute) la sonate opus 111 ou une des suites pour violoncelle de Bach. Ces deux chefs-d'œuvre n'en seraient pas le moins du monde abîmés, bien au contraire. Tout ce qui peut augmenter le regard ou l'écoute est bon. Les emballages de Christo n'ont pas vocation à rester. Ce ne sont que des opérations éphémères, et c'est précisément en quoi elles sont précieuses : elles rendent l'objet masqué plus précieux, mieux visible qu'il ne l'était avant elles. Il en va des emballages comme du blasphème. Je suis toujours extrêmement surpris par ces croyants qui ont si peu foi en leur dieu, pour penser que celui-ci pourrait être contrarié par des plaisanteries ou même des insultes le visant. Pour moi, Dieu est l'intelligence suprême, ce qui implique naturellement qu'il ait le sens de l'humour. Si Dieu n'est pas intelligent, alors on est mal…

Et puis, et puis, très franchement, vous le trouvez si beau que ça, vous, l'Arc de Triomphe ? Non, il n'est pas beau. Tout ce qui est ancien n'est pas beau. Il est aussi idiot de le prétendre que de prétendre l'inverse : tout ce qui est moderne n'est pas beau, ni intelligent, ni nécessaire. On a parfaitement le droit de juger des œuvres anciennes, même si elles sont canonisées par l'habitude, le respect, ou l'attachement. Ce n'est pas son ancienneté, qui fait que Bach est un géant, c'est son génie, on a honte de devoir le rappeler. Mais peu importe, puisqu'il n'est ici nullement question de faire disparaître l'Arc de Triomphe, mais seulement de le masquer, un temps, pour lui rendre sa fraîcheur, par effet de contraste. Pas de quoi en faire une jaunisse ! Ce n'est pas parce qu'on aime passionnément une femme nue qu'on ne l'aime pas aussi habillée, ou même travestie. Ils devraient au contraire remercier Christo, ceux qui aiment l'Arc de Triomphe !

Dans le fond, cette histoire n'a pas de fin. Ceux qui jamais ne s'intéressent à l'art ne s'y intéressent que pour de mauvaises raisons, toujours. Ils ne voient rien, mais s'offusquent qu'on puisse leur montrer qu'ils n'avaient rien vu. Ce n'est pas tout à fait surprenant. On peut passer une vie à les tirer par la manche pour qu'ils écoutent Wagner, sans aucun résultat, par exemple, mais si on leur dit que Wagner était nazi, alors ils arrivent en claquant de la mâchoire. Ce n'est pas Duchamp, qu'il faut conspuer, ce sont ses perroquets sans talent. Ce n'est pas un artiste mort, qu'il faut insulter (et dont l'œuvre ne coûte pas un centime à la collectivité, je le rappelle pour les obsédés du tiroir-caisse), c'est l'absence de désir d'art qu'il faut interroger. 

Et puis, et peut-être surtout, il y a une évidente poésie de la disparition, du négatif, du retrait. L'Arc de Triomphe recouvert, c'est la Lettre volée à l'envers. Vous le voyiez constamment sans le voir, cet Arc de Triomphe, vous ne le voyiez plus de trop le voir, eh bien vous allez être obligés de le voir vraiment, cette fois-ci. On va faire réapparaître cette lettre que vous ne voyiez plus parce qu'elle était sous votre nez. Je me souviens encore très bien du Pont Neuf, en 1985. Mais qu'il était beau, ce pont que je ne voyais plus, ou mal ! 

Il y a toujours, dans un texte qu'on lit, des phrases qu'on ne voit pas. Toujours. On les lit, pourtant, mais elles disparaissent instantanément, ou elles n'atteignent jamais notre esprit. Il faut parfois des années et des années pour que, par hasard, ou par la sollicitation d'un tiers, elles nous apparaissent enfin. Et ce sont souvent les plus belles, les plus profondes. Nous nous étions réjouis le cœur et l'âme de phrases finalement ordinaires, et nous étions passés sans les voir sur les plus importantes. C'est que le temps est essentiel, toujours, en art comme en tout. L'emballage de Christo est un accélérateur temporel : il nous projette dans l'avenir de notre regard.

samedi 4 septembre 2021

Une préface

Je faisais, aujourd’hui, un énième malaise cardiaque en marchant dans la rue, quand l’idée m’est venue de conseiller à La Fuly d’écrire "Madame pète", un livre sur les pets des femmes de sa vie. Il me semble qu’il pourrait briller dans cet exercice.

Pourquoi pas "Madame pète" ? Louÿs a bien écrit "Enculées", liste commentée de toutes les femmes qu’il avait enculées.

Georges de La Fuly m’a appris, après que je lui ai fait cette proposition, que les péteuses étaient très populaires sur les sites pornographiques. Je l’ignorais.

Lui proposer d’écrire ce livre est le meilleur conseil que je lui ai donné. Pour ma part, je suis du bord de Michel Fourniret, qui déclarait aux enquêteurs : « Pour moi, une femme, ça ne défèque pas. C’est dégradant, ce n’est pas à la hauteur de l’image de la sainte Vierge. » Aucune des femmes que j’ai aimées, toutes m’ayant deviné parfaitement, n’a osé se laisser aller devant moi, ni même André, qui mettait tout le soin que je mettais à dissimuler mes passages aux toilettes pour que je ne sache rien, ou si peu, des siens, alors que je sais qu’il était moins cachottier avec les autres. Je voudrais être instruit.


Vincent Castagno


Le projet m'enchante, même si je ne suis pas certain d'avoir assez de matière pour écrire un livre très épais. Mais, après tout, un livre doit-il absolument être plus long que sa préface ?

vendredi 3 septembre 2021

La main



Écrire au stylo, c'est écrire des mots, ou au minimum des syllabes. Écrire à l'aide d'un clavier, c'est écrire des lettres, lettres qui ont toutes le même poids, la même intensité, alors que les lettres manuscrites sont toutes différentes, ont chacune leur personnalité, leur forme, leur énergie. 

On sent la résistance de chaque lettre, de chaque mot, de chaque groupe de mots, lorsqu'on écrit au stylo. Il y a des montées et des descentes, des arrêts, des ruptures, des trous, ou au contraire des liaisons, comme lorsqu'on parle. Il n'est pas du tout équivalent de prononcer des consonnes, des voyelles, il n'est pas indifférent de traîner sur telle sonorité, de glisser sur telle autre, de placer un accent ici, ou là. 

L'écriture à la machine est beaucoup plus intellectuelle. C'est la pensée qui forme les phrases, la main n'intervient que pour distribuer les lettres dans une chaîne qui existe préalablement dans l'esprit, alors que l'écriture manuscrite construit les phrases en même temps qu'elle les pense. Elle les déploie contre une résistance naturelle, elle est adossée à la résistance physique, qui lui profite, elle y puise son énergie, et sans doute aussi son inspiration. On se déplace sur le papier comme dans la pensée, la main doit suivre, alors que sur un clavier nous faisons du surplace. Le corps nous parle, quand on écrit à la main. On ne peut pas se détacher de lui, alors qu'il est si facile de l'oublier quand on frappe les touches d'un clavier. 

Il me semble que lorsqu'on écrit à l'aide d'un clavier et d'un écran, on se dicte à soi-même les phrases qu'on rédige, alors qu'on les invente, qu'on les forme, qu'on les façonne, quand on écrit sur du papier. Le style, une certaine qualité de style, en tout cas, naît directement de la confrontation à la matière et à l'effort physique, effort physique qui est distribué très différemment selon qu'on écrive avec un clavier ou avec un stylo sur du papier (car le papier n'est pas du tout l'écran (écrire à l'écran revient à nager dans la mer (pas de dénivelé), quand écrire sur du papier revient à marcher, ou courir, sur un terrain qui peut être en pente)). L'ordinateur et le stylo sont deux outils radicalement différents, voire antagonistes. Ils ne permettent pas d'atteindre les mêmes couches, en soi. Question de vitesse, et de posture, sans doute, mais pas seulement. Tout semble laisser croire qu'ils ne sont pas connectés aux même zones du cerveau. 

Un plan cru

Nous nous promenions. Je ne réponds rien. Un radis noir ! Nous sommes dans un pays libre. « Je vais marcher. » Et puis hier, elle me montre son test. Je crois que j'ai fait le tour de la question. Je ne m'y attendais pas du tout. Il y avait dix centimètres de trop. Pourtant, elle était plutôt douce. Elle l'a caressé un peu, et a dit : « Quel gros trou du cul ! » Mais comme le danger est un élément essentiel de l'érotisme… Quelle funeste erreur ! La tendresse crée de la tendresse, par contagion. J'en aurais pleuré, à chaque fois que j'étais à son contact. « Ah oui, tiens, il faudrait que j'essaie. »  J'ai aimé cet aller-retour à Nîmes. Il faisait un temps superbe. Venteux, chaud, un air très sec. Je dois avouer que j'aurais donné cher pour que ce moment dure, mais mon élève allait arriver d'un instant à l'autre. J'ai un corps, moi, monsieur, et ce corps va vous convaincre. Elle a voulu qu'on marche. On a marché. Quoi de plus naturel, en somme ? La maîtrise est pour moi parfaitement antinomique de l'érotisme. C'est donc ça, une vulve ? Le destin a donc choisi pour moi. Elle me décrivait précisément la manière dont elle s'imaginait entrer chez moi, tous les sens en alerte, avec autant de ferveur que de timidité, la manière qu'elle aurait de voir ce qui l'entourait. Si. Elle a vu mon bureau. « Mais je le connais ! » C'est le contraire, qui est anormal. Au moins nous avions un point sur lequel nous reposer. (Ici, faire son autocritique !) « Je ne sais pas si cela a été fait, c’est possible, mais il serait intéressant d’écrire un texte où l’auteur s’interrogerait longuement pour savoir s’il a envie de passer du temps avec le personnage dont il est tenté de parler. » La décision n'est jamais facile, pour moi, et l'appréhension qui m'étreint à cet instant m'est un délicieux poison. Pourtant, le silence était accablant. J'écoute le dernier mouvement de l'Aurore pour ne plus y penser. Dès avant son arrivée, les choses étaient claires. Ça m'a tout de suite énervé, qu'on puisse imaginer possible une chose pareille. Tout cela est sinistre, bien sûr, mais aussi cocasse. « Vous êtes le chirurgien de l'amour. Vos questions au sujet de la sexualité sont toujours techniques. Vous avez une vision technique du corps, pas seulement, mais la partie technique a beaucoup d’importance pour vous, et c’est loin d’être absurde. » Ne pas comprendre est ce qu'il y a de pire. Quelle effervescence ! Quel soleil ! Des corps partout. De la musique. Tout cela a eu lieu. Je m'en souviens. C'était un risque, tout de même, de me laisser voir son corps. Passer du temps avec un personnage, ce n'est pas facile. Combien de fois me suis-je senti comme l'escargot qui avance doucement ses antennes, et qui doit les rentrer précipitamment. Je la questionne donc par texto. « Tel que bonjour ? » Il ne sert à rien de dire à celui ou celle qui ne nous aime pas qu'on a jadis été jeune et beau. « Tu ne seras jamais un grand écrivain. » On devrait prendre des mesures, quand on est jeune. « Personnel jusqu'au déplaisir, libre jusqu'à froisser, sensible jusqu'au ridicule, imparfait au possible, mais moi assez vivement, c'est un assez joli résultat, il me semble ? » Les filles faciles sont ou très jeunes, ou très bêtes, ou supérieurement intelligentes. Elle a pour les éclats la passion des enfants. Toutes les barrières, toutes les frontières tombent, les unes après les autres. « Question de génération. » ll y a un emploi du temps. Il n'y a pas de détails, dans les relations humaines : tout vient à un moment ou à un autre sur le devant de la scène ; il suffit d'attendre. Les couples le savent bien. L'érotisme toujours oscille entre ces deux écueils. C'est peut-être pour cela que j'en ai tant besoin. Je me suis même demandé si mes tableaux, aux murs, ne pouvaient pas avoir été cause de son malaise. Sa froideur même m'excitait. Crève de solitude. C'est pourquoi les êtres pleins sont impossibles à aimer. Tout cela se lit dans la première phrase. « Je suppose que Vincent a dormi dans le canapé ? » Je ne peux pas lui donner tort. Elle paraissait mâchonner en secret quelque aliment indigeste, quelque viande rance et pimentée. Le cunnilingus, c'est d'abord l'odeur. La position du nez, juste au-dessus de la bouche, en vigie, plongeant vers elle, ne laisse aucun doute. « M'enfin ! Pas du tout ! » Le temps d'un gonzo sur Internet… Le temps de se branler. C'est le temps qui épaissit le sang qui bat aux tempes, qui lui donne cette violence sourde, et qui plonge les corps dans l'effroi (sans l'effroi, le sexe n'est rien). Pas besoin de goûter, on sait immédiatement si l'on aimera ou non. Je sais que ce que j'écris a l'air cruel, mais ça ne l'est pas. 

dimanche 22 août 2021

Entrée dans l'Illimité



« Faites donc ce que vous voulez – mais soyez d’abord de 
ceux qui peuvent vouloir. » (Nietzsche — Ainsi parlait Zarathoustra)


Même si des preuves indiscutables de l'inefficacité (au minimum) du vaccin étaient apportées, une bonne part de la population réclamerait son viatique avec la foi désespérée de celui qui a entrevu la sortie heureuse de la vie humaine, c'est-à-dire d'une vie limitée. Ils ont entrevu la Rédemption chimique – ils ne supporteraient pas d'être déçus.

Quelqu'un, sur Internet, a fabriqué une image à la fois très drôle et très éclairante. On y voit le Saint Père lever devant lui l'hostie consacrée, sur laquelle est inscrite la marque PFIZER. Cette image est pour moi extraordinairement révélatrice, au-delà de sa drôlerie évidente. Ceux qui veulent se faire vacciner sont des croyants. Ils pensent que le vaccin les sauvera. Ils veulent faire partie de la Nouvelle Humanité, celle qui est débarrassée de ses péchés viraux. Ils veulent aller vers la Pureté. Les antivax sont les impurs, les sales, les pouilleux, les abandonnés, les déshérités. Le vacciné se vit comme un consacré, il veut croquer de l'hostie dans laquelle a été enfermé le corps glorieux de la Science libératrice, ou en tout cas son principe actif. Le vaccin est leur Sauveur. Ils sont les Positifs, nous sommes les Négatifs. Comme tous les croyants qui sont en marche vers la Vie et la Vérité, ils veulent entraîner avec eux le plus grand nombre d'infidèles,  car ce sont des évangélistes – et comme tous les évangélistes, ils ont beaucoup de mal à comprendre que des pouilleux résistent au Paradis. 

« C’est un aspect trop négligé de la propagande fasciste qu’elle ne se contentait pas de mentir, mais envisageait délibérément de transformer ses mensonges en réalité. » C'est Hannah Arendt qui parle ainsi. Je pense que c'est ce que nous sommes en train de voir. La réalité ne se pliant pas assez vite et assez docilement aux vues des Positifs, ils demandent au Vrai de descendre en eux, et de les débarrasser des Négatifs. Quand on a une telle mission, on ne s'embarrasse pas des détails de la réalité, ni des êtres qu'on broie sur son passage, en vue d'un bien supérieur. On ne fait pas d'omelette sans casser quelques œufs fragiles. Les mensonges, évidents, énormes, et constants, ne sont pas encore devenus la réalité parce qu'ils ont rencontré une opposition imprévue, mais tout reste possible, étant donnée la puissance colossale de ceux qui gèrent et veillent la Vérité Chiffrée. Tout le monde voit bien que c'est une fuite en avant, une course vers l'abîme, mais l'abîme peut être séduisant, quand il se pare des attributs de la Raison. En même temps qu'ils essaient de transformer leurs mensonges en réalité, ils tentent de transformer la réalité en mensonge. Plus rien n'est vrai. Et quand plus rien n'est vrai, il faut communier, pour ne pas finir seul. 

« C'est un acte d'amour », a dit le pape. Un acte d'amour, ou un sacrifice ? Et s'il s'agit d'un sacrifice, comme je le crois, à quoi se sacrifie-t-on, quelle est la figure de leur dieu ? Peut-on encore vouloir ? Est-il possible de survivre en dehors du fleuve sans se noyer ? Qui sont ceux qui veulent ? Les producteurs, ou bien ceux qui veulent rester humains ?

vendredi 20 août 2021

C'est qui le patron ? (The Unanswered Question)

La médecine moderne est une vieille folle incontinente qui se prend pour votre archevêque.

Des labos (australiens, je crois) ont mis au point un médicament censé lutter contre les risques liés à la vaccination anti-Covid. C'est merveilleux. Il faudra vraiment écrire la généalogie de cette covidiase mondiale, ce qui arrive de plus passionnant à notre monde.

Cette fable est réelle. Elle décrit parfaitement, même si c'est en creux, ce qu'est devenue la médecine. 

Un virus arrive. Un virus de plus, parmi des millions. Il provoque une maladie (parmi des milliers) qu'on peut parfaitement soigner — et assez facilement. Mais, de ce traitement, ou de ces traitements, on ne veut pas entendre parler. On décrète donc la mobilisation générale. Sus à l'Ennemi. C'est la Guerre, et elle est mondiale ! Pour se débarrasser de ce virus monstrueux, il faut une bombe nucléaire parfaite. Ce sera Le Vaccin. Ah, mais le Vaccin semble faire des dégâts collatéraux assez importants. Qu'à cela ne tienne, on inventera d'autres molécules capables de pallier ces effets collatéraux. Ces molécules sont produites par les mêmes entreprises pharmaceutiques que celles qui produisent le vaccin. Système parfait. (Ah, ne me faites pas dire que le virus a été créé également par les mêmes… Ce serait trop beau !)

Toute la Covidia del Arte est fondée sur un mensonge originel : « Il n'y a pas de traitements ». 

Supprimez cette affirmation mensongère et toute la pièce s'écroule lamentablement — comme le soviétisme s'est écroulé sous le poids du mensonge : c'est la raison pour laquelle ils sont tellement acharnés à "prouver" que les différentes traitements "ne fonctionnent pas". L'édifice est donc très fragile. Et plus un système est fragile, plus il est fondé sur le mensonge, plus il est agressif envers ce qui le conteste.

— Mais prouvez-le, que cette farce était dès l'origine destinée à favoriser LE VACCIN ! 

— Le prouver ? Avec quoi ? Avec des chiffres, avec des photos volées, avec des aveux, des procès, de l'espionnage ? Alors qu'il suffit de regarder ? 

— Mais je ne vois rien. Je ne vois qu'un enchaînement d'éléments plus ou moins fortuits. 

— Vous ne voyez rien, c'est un fait. 

— On ne peut pas discuter, avec vous.

— Discuter de quoi ? De vous ? De moi ? Aucun intérêt.

…

Le VACCIN, le VACCIN, le VACCIN ! Et moi et moi et moi ! Tous ils en veulent ! C'est le breuvage sacré, c'est la potion magique, c'est l'élixir de jouvence, c'est l'hostie consacrée. François le Dernier s'est même fendu d'une annonce érotico-évangélique, bien sale, bien dégueulasse, comme il sait si bien le faire. C'est son truc, à François, de bien nous faire dessus, mais avec amour. Mais tous ils tirent dans le même sens avec un un art de la symphonie qui ferait se recroqueviller Bruckner ou Sibélius dans leurs tombeaux. Ça c'est de la cantate sacrée ! Quelle concordance océanique, quelle géniale unanimité dans le désir de recevoir (et de faire recevoir) la sainte piquouse ! Quelle divinité fait donc retour parmi nous, que nous aurions snobée un peu trop longtemps, avec ce désir de vengeance bandé comme un arc ? Qu'a-t-elle à nous reprocher exactement ?

La médecine (la nôtre) est-elle faite pour soigner ? Ne répondez pas trop vite à cette question. L'ensemble des molécules pharmaceutiques destinées à traiter est gigantesque. On sait d'autre part qu'une molécule n'a pas une application. Ça ne marche pas comme ça. Les plantes non plus n'ont jamais une seule application. Pourtant, les laboratoires tournent à plein régime. Ils n'ont jamais été aussi importants, aussi puissants, aussi technologiques. Est-ce que le monde va mieux ? Est-ce que les gens, autour de vous, ont l'air d'être en bonne santé ? Regardez-les, dans la rue. Rien n'est caché à qui a des yeux. Tous ces obèses, tous ces handicapés, tous ces allergiques, tous ces diabétiques, tous ces cancéreux, tous ces porteurs de maladies auto-immunes et de maladies dégénératives, et de plus en plus jeunes, ça ne vous questionne pas ? Pourtant, l'hygiène s'est globalement améliorée, depuis des siècles, pourtant nous avons l'eau courante, du chauffage dans nos habitations, des hôpitaux près de chez nous et les disettes ne sont plus qu'un mauvais souvenir. Ne parlons même pas des pharmacies, qui pullulent. Nous avons des spécialistes en toute chose, nous avons des kinésithérapeutes, des cardiologues, des gastro-entérologues, des ophtalmologistes, des pneumologues, des psychiatres, des psychologues, des endocrinologues, des hématologues, des neurologues, des neuropsychiatres, des oncologues, des orthophonistes, des orthodontistes, des orthoptistes, des dentistes, des podologues, des pédiatres, des proctologues, des posturologues, des urologues, des rhumatologues, des radiologues, des gériatres, des vénérologues, des parodontistes, des oto-rhino-laryngologues, des virologues, des épidémiologistes, des généticiens, des réflexologues, des allergologues, des infirmières, des aides-soignantes, des chirurgiens, des urgentistes, des réanimateurs, et j'en oublie. Nous avons même des directeurs d'hôpitaux et des patrons. Notre armada médicale est la plus puissante de tous les temps, et pourtant, la maladie ne s'est jamais aussi bien portée. Et personne ne songe un instant à remettre en question le Dogme, car le Dogme nourrit bien, et même très bien, ses servants. Comme toujours, dans ces cas-là, la consigne est : si ça ne fonctionne pas, c'est qu'il en faut plus. 

Pendant ce temps-là, en Afrique, et ailleurs, on balance les doses de vaccin à la mer. Et on soigne… mieux que chez nous. 

Comme le dit Didier Raoult depuis des lustres, la médecine pourrait, si elle était sérieuse, se demander comment traiter avec ce dont elle dispose. Les nouvelles molécules sont extrêmement rares et chères à concevoir et à fabriquer, et très souvent, n'ont aucune utilité réelle. On pourrait sans doute diviser par beaucoup plus de cent le nombre de médicaments utiles. Oui, mais alors QUI ferait tourner la machine ?

mardi 17 août 2021

Et c'est reparti

Le problème avec les folles c'est qu'on n'en a jamais fini. C'est plus fort qu'elles. Elles ne peuvent pas s'empêcher de nous montrer, de nous démontrer qu'elles sont folles. Elles semblent parfois être en rémission, mais c'est toujours une illusion. On le sait, pourtant, qu'elles sont folles ; pourquoi éprouvent-elles le besoin de nous le prouver, encore et encore ? Parce qu'on ne le leur dit pas assez ? 

La même racine en décomposition est toujours là, produisant invariablement les mêmes effets. « Tu ne m'aimes pas donc je te hais. » (Mais comment pourrait-on aimer ça ?) Mais comment se fait-il qu'elles n'en tirent pas une bonne fois pour toutes les conclusions qui s'imposent ? C'est ce qu'on ne comprend pas. Cette haine tenace est sidérante. Elle résiste à tout. Mais quelle bêtise, Mon Dieu ! Quelle épouvantable, quelle incroyable bêtise ! Qui serait assez bête pour s'accrocher ainsi à qui ne l'aime pas ? De quel esprit tordu et malade peut provenir un tel besoin ? 

Tout va bien, et puis tout à coup la diarrhée arrive, irrépressible, foudroyante. La haine en eau. Le délire en cataractes. On se croirait dans un dessin animé. Les vannes s'ouvrent sans crier gare. C'est à la fois prévisible, stupéfiant et cocasse.

Sans la haine, pas d'amour. Et sans amour, pas de haine. Chez ces folles, l'un ne va pas sans l'autre. Matzneff avait vu juste…

lundi 16 août 2021

Majeurs & Vaccinés (variations maoïstes)

ÇA VA SAIGNER (mais pas soigner) ! 

Le problème des vaccinés, c'est qu'ils ne peuvent pas ne plus l'être. Tandis que les non vaccinés, eux, peuvent changer d'avis. On conçoit que ça les rende nerveux. 

Mais le problème des vaccinés, c'est surtout qu'ils ne peuvent plus ne pas l'être. 

Est inscrit en eux quelque chose dont il leur est impossible de se débarrasser. Quelque chose qui va agir, quoi qu'ils fassent. Une autre histoire que la leur a pris vie en eux, une autre histoire qui va s'ajouter à la leur. Souhaitons-leur bonne chance. 

Plus on vous dit : « Informez-vous sur les vaccins », plus il faut comprendre : « Surtout, ne vous informez pas sur les vaccins ! (Avalez sans la mâcher la sainte hostie que nous vous avons concoctée.) » 

Être et avoir été / Être ou ne pas être / POINT-BARRE. Ne cherchez plus : Voilà quels sont les ingrédients secrets du fameux vaccin. 

LE CORPS DU CRI, AMEN 

Pfizer, c'est le GRAND BON EN AVANT. (Mais peut-être sans vous.) 

Vous étiez le contemporain de vous-même ? Un peu de témérité, que diable : vous le serez d'un double de vous-même. Tous les mariages ne finissent pas par des divorces ! Au pire, vous cohabiterez avec une souillon qui vous mettra du cyanure dans le potage. On a connu pire comédie. 

Ça va tout soigner. Da Capo. Presto

POINT-BARRE

Soigner, saigner, vous savez, c'est un peu la même chose. Ce qui se passe à l'intérieur de vos cellules ne nous regarde pas. 

Pour une thrombose subie, deux péricardites offertes. 


dimanche 15 août 2021

Moulé sans paysan

Me revient ce souvenir d'enfance. Quand nous devions aller acheter le pain, notre mère nous criait, depuis la maison, alors que nous étions déjà en route : « Non moulé, hein ! » Et si jamais nous revenions à la maison avec une baguette moulée, ma mère prenait son air le plus maussade pour nous humilier : « Mon pauvre petit, tu t'es laissé refiler cette horreur ! »

L'horreur du pain "moulé" ne se discutait pas, chez nous. Les baguettes de pain moulées avaient un aspect artificiel et ridicule qui nous dégoûtait, et il fallait vraiment que nous soyons à court pour accepter d'en manger. 

Il y avait "le vrai pain" et 'le faux pain", tout simplement.

De ce pain moulé et de son aspect, "industriel" peut se rapprocher une certaine chair humaine comprimée. La marque de la culotte, la marque du soutien-gorge, la marque du pantalon sur le ventre. Toutes les marques des vêtements (trop serrés) qui boudinent le corps, qui le contraignent. Aujourd'hui, je remarque que les gros portent presque tous des vêtements qui les boudinent, comme s'ils voulaient absolument qu'on remarque leur bourrelets et la chair qui s'accumule en abondance sous le tissu comme l'eau sous le barrage. Nous faisions tout pour cacher ce qu'ils montrent désormais avec ostentation. On conseillait toujours aux gros de s'habiller de manière à dissimuler leurs formes (avec plus ou moins de réussite, bien sûr), et ils le comprenaient très bien. Il n'existait pas, alors, cet état d'esprit qui consiste à être fier de ce qu'on est (quoi qu'on soit). La gloire de l'Obèse nous aurait semblé aussi incompréhensible que celle du handicapé, ou du malingre. Qu'on accepte le gros ou le handicapé, qu'on ne le rejette pas du fait de sa grosseur ou de son handicap, qu'on ne lui fasse subir ni sarcasme ni mépris ni violence me semble évidemment une bonne chose, mais qu'on aille jusqu'à faire de ces caractères un sujet de fierté me paraît relever d'une certaine forme de perversité. Mais, après tout, il s'agit d'un retournement très classique, et peut-être légitime. À partir du moment où certains se sont sentis méprisés, qu'ils ont eu le sentiment, justifié ou non, qu'on les a cachés, ou moqués, il est inévitable qu'ils croient sortir de leur condition en la revendiquant — toutes les prides viennent de là. Je ne suis pas certain qu'il soit bénéfique, pour eux,  de s'enfermer dans cette riposte, mais c'est une autre question. 

Pour en revenir au pain, qu'il porte sur ses flancs le stigmate manifeste de son "industrialisation" était vécu par nous comme une infamie. Le pain, dans la nourriture, était ce qui relevait d'un petit métier pour lequel chaque Français éprouvait de l'amitié, et presque de la tendresse. Le boulanger n'était pas un commerçant. C'était bien autre chose. Il était le lien vivant entre le paysan et nous, il était le symbole de la terre qui nourrit, il nous reliait directement à elle. Quand, aujourd'hui, il m'arrive d'aller dans une boulangerie — c'est très rare — je vois bien qu'elle n'est qu'un décor, et que le lien dont je fais état ici n'est plus qu'un souvenir. 

Hier, j'ai acheté de la farine à Suzanne (elle m'a expliqué longuement les différentes sortes de farines (je ne suis pas sûr d'avoir tout compris)). Suzanne fait sa farine elle-même, cultive son blé elle-même, et cuit son pain elle-même. Je suis soulagé de connaître Suzanne, et même si je sais qu'elle n'est que la trace d'un monde qui a disparu, cette trace me réjouit et m'aide à vivre. J'ai eu la chance de connaître ce qu'encore on nommait des paysans, toujours je me suis bien entendu avec eux et la disparition de cette race me désespère. Un pays sans paysans n'est plus un pays, pour moi. Un pays sans paysan, c'est un pays moulé dans son propre désespoir, c'est un pays qui attend sa pitance de ses ennemis. 

L'industrie culturelle empêche la culture, l'industrie médicale prive les gens de leur santé, l'industrie alimentaire affame, tout en offrant la pléthore. Toutes, elles rendent malades, toutes, elles volent à l'homme sa nourriture essentielle. 

samedi 14 août 2021

Faussaires contre faussaires

Depuis quelques années, l'extrait d'un texte de Serge Carfantan, professeur de philosophie, notre contemporain, est régulièrement cité sur Internet, et est attribué à Günther Anders (parfois à Aldous Huxley) et à son fameux livre L'Obsolescence de l'Homme. Quelques individus à chaque fois se dévouent pour rappeler que cette citation n'est pas de Günther Anders. Rien n'y fait : la fausse citation revient comme une mauvaise herbe. Elle est invincible, indéracinable. Le faux est tentaculaire. À peine avez-vous rectifié ici que l'erreur reparaît là, en trois exemplaire.

Lorsque, comme ça m'est arrivé ce matin encore, j'explique au citationneur fou qu'il n'existe à l'évidence aucun rapport entre un livre écrit en 1956 et le texte écrit en 2007 par un professeur de philosophie, je le vois — en temps réel — ne pas comprendre de quoi on parle. Et quand enfin, après plusieurs tentatives infructueuses pour le persuader de bien vouloir corriger son erreur, il accepte de revenir sur elle, c'est… pour attribuer L'Obsolescence de l'Homme à Serge Carfantan ! On s'enfonce dans l'absurde. Plus l'on essaie de dire ce qui est, tout simplement, plus l'autre vous entraîne dans sa folie.

Et quand on a le mauvais goût de faire remarquer que non, contrairement à ce qu'il affirme, et croit, sans doute, il n'a PAS corrigé son erreur, il vous rétorque qu'il n'y a pas mort d'homme, « QU'IL Y A DES CHOSES AUTREMENT PLUS IMPORTANTES, AUJOURD'HUI » ! Cette répartie nous fait immanquablement songer à ce jeune garçon, dans un film de Woody Allen, qui répond à sa mère qui veut savoir s'il a fait ses devoirs : « Tu me demandes si j'ai fait mes devoirs alors qu'existe la fuite des galaxies ??? »

Quel argument ! Nous pourrions faire autant d'erreurs que nous le voulons, au motif qu'il existe des-choses-plus-graves-que-ça-dans-le-monde. Nous sommes vraiment là au cœur de la mentalité enfantine, ou infantile, au cœur du monde des "mamans" et des bisous — mais aussi de celui des tyrans (le tyran prétend qu'il peut faire ce qu'il fait car on fait  pire ailleurs). (Je ne suis évidemment pas le premier à remarquer que tyrans et enfants sont très proches, psychologiquement.) En revanche, il ne semble pas grave du tout, pour ces gens-là, de déposséder un auteur de la paternité de son texte. Non plus que de répandre une fausse nouvelle sur Internet. Ils vous répondront bien sûr, la main sur le cœur, que l'important est de citer ce texte, que c'est (comme toujours !) le fond qui compte, et pas la forme !… Et si l'on suit leur pensée, ce n'est même pas le fond, qui compte, c'est l'intentionnalité : Si ce que je dénonce doit l'être, alors tous les moyens sont bons.

Il n'est pas grave non plus de ne pas s'apercevoir de ce qu'il y a de ridicule à attribuer un texte écrit aujourd'hui, dans un style éminemment contemporain, à un auteur écrivant en 1956. Ils ne voient pas le problème car ils ne savent pas à quoi peut ressembler un texte écrit au milieu du XXe siècle. L'anachronisme ne les dérange pas, tout simplement parce qu'ils ne le voient pas. La mémoire ne les tracasse pas, parce qu'ils n'en ont pas. 

Ce qui est intéressant, ici, est la manière dont le faux se propage sur Internet. Pour une personne qui va corriger le faux, et dire le vrai, il y en a cent ou mille, à côté, derrière et devant, qui vont continuer à colporter le faux. Il est impossible de lutter. Ce texte S'INTITULE L'OBSOLESCENCE DE L'HOMME et il est de Günther Anders (ou d'Aldous Huxley), POINT BARRE ! Le faux est un fleuve, le vrai est un ruisseau. 

Vous ne pouvez rien contre ceux qui, souvent à leur insu, participent du faux, par ignorance, par désinvolture, par inattention, par paresse, par inculture, ou, pire, par une forme de relativisme qui met tout sur un même plan. 

Le respect des auteurs, des noms, des dates, de la propriété intellectuelle, de la phrase prononcée ou écrite, la lenteur inhérente à la réflexion, tout cela n'est plus d'actualité. Mais comment peuvent-ils espérer qu'on les écoute, quand on voit le peu de cas qu'ils font de la vérité ? Comment peut-on les prendre au sérieux, quand on voit leur manque de sérieux ?

Le plus grave est que cet état d'esprit profite aux vrais faussaires, aux vrais manipulateurs, qui ont beau jeu de dénoncer  ces manquements, ces erreurs et ces stupidités, qui sont légion, sur Facebook. Une époque qui ne sait plus faire la différence entre vrai et faux mérite peut-être le Coronacircus. En tout cas, elle le favorise très largement.