mardi 5 septembre 2023

Sarah, Printemps

On avait tout, on avait tout et on a tout dilapidé. Tout était là, avec nous, en nous, entre nous. Tu m'écoutes ? Tu sais que j'ai raison ! Les gens ne savent pas de quoi tu es capable. Ça me fout en l'air. Tu crois peut-être que tu es un héros de bande dessinée ? Tu crois peut-être que je vais attendre là, comme ça, jusqu'à la nuit des temps ? — La fin des temps… — Pardon ? — La fin des temps, tu veux dire la fin des temps. — Si tu veux, la fin des temps. Tu m'écoutes ou tu fais le con ? Parce que moi je te parle, tu vois ! Je te parle de toi, de moi, enfin de nous bordel. Ça t'intéresse, au moins ? — Bien sûr. — On ne dirait pas. Tu sais ce qu'on dit de toi ? — Non, mais je m'en fous. — C'est faux, tu ne t'en fous pas, c'est faux, tu m'énerves, mais tu m'énerves ! — Bon, alors que dit-on de moi ? — T'as raison, on s'en fout. C'est pas le problème, c'est pas du tout le problème. Le problème c'est moi. Tu n'es pas un super-héros, je ne suis pas Pénélope, on ne va pas rester là à crever sur place, si ? — Pourquoi me parles-tu de Pénélope ? — Ne fais pas diversion. Je te parle de ce qui est important, tu comprends, important, tu comprends ce mot ? — Évidemment que je comprends… — Bon, alors ne m'interromps pas, avec tes digressions continuelles, ne fuis pas les problèmes, pour une fois, je t'en prie, tais-toi et écoute-moi. — J'ai l'impression de ne faire que ça. — Tais-toi. Laisse-moi parler. — D'accord. — Tais-toi ! Je ne sais plus ce que je voulais dire. C'est ta stratégie, tu m'empêches de penser, tu es trop là, tu es beaucoup trop là, tu prends trop de place, et en même temps tu te caches, tu ne dis jamais rien de ce que tu penses, tu n'as aucune ambition, tu ne cherches pas à te faire connaître, c'est insupportable, tu comprends, c'est très pénible, vraiment pénible, c'est comme si tu me disais que je ne vaux pas la peine que tu te bouges le cul, tu comprends, ça ? Et moi, là-dedans, hein, et moi, je suis quoi, je suis qui, je sers à quoi, je vaux quoi, pour toi, je ne suis pas assez intelligente, c'est ça, je suis trop conne pour comprendre que Monsieur ne s'intéresse pas vraiment à ce qui se passe, je suis au ras des pâquerette, parce que j'ai les pieds sur terre, parce que je me préoccupe des comptes, des courses, c'est ça que tu penses, mais dis-le, je sais bien que c'est ça que tu penses alors vas-y. Tu pouvais pas la donner, cette interview, hein, tu pouvais pas, non, c'était trop dur, ça t'aurais empêché de rester comme un con à regarder tourner la machine à laver, ça t'aurait fatigué de donner cette interview, vraiment, ça t'aurais tué, ça aurait ennuyé Monsieur, Monsieur avait mieux à faire, Monsieur avait son bain à prendre, quoi, faut comprendre, bordel, Monsieur est trop important pour répondre à six questions, il a autre chose à foutre, il faut qu'il aille traîner sur Facebook, Monsieur, il faut qu'il aille faire le beau, oui, ça c'est important, c'est vrai, et pendant ce temps-là, qui c'est qui répond au courrier, au téléphone, qui c'est qui fait tourner la maison, qui c'est qui lave les slips de Monsieur et repasse ses chemises, qui c'est qui ouvre le courrier que Monsieur a mis à la poubelle, et qui c'est qui commande les croquettes du chien sur Internet, hein, qui c'est ? — C'est toi ? — Nom de dieu, tu poses la question ? — C'était pour rire.  

Roulement de tambour.

On avait tout, on avait tout et on a tout dilapidé. Tout était là, avec nous, en nous, entre nous. Je voudrais raconter l'histoire d'un couple mais je sais déjà que je n'y arriverai pas. Ils remontaient la rue de l'Odéon, tous les deux, un soir d'été. Lui venait de faire une sorte de malaise au restaurant, il était blanc tirant sur le vert, il ne disait pas un mot, il se disait seulement qu'il avait rudement du bol de marcher derrière une jolie poulette comme celle-là mais ça ne l'empêchait pas d'avoir envie de vomir et de sentir ses jambes flageoler pendant qu'il mettait un pied devant l'autre, encore, encore un, et encore, ils y étaient bientôt, en face du théâtre, au sixième étage. Il écoutait parler la fille qui marchait devant et, de temps à autre l'attendait, lui prenait le bras en riant et lui roucoulait des choses à l'oreille, elle parlait toute seule, elle était gaie, un peu saoule mais pas trop, il essayait seulement de se concentrer sur la voix de la fille et de mettre les pieds l'un devant l'autre, encore trois cents mètres et on y était.

Un jour du mois de mai, Sarah m’a dit, sans crier gare : « Prends-moi en photo ! » Je l’ai prise. C’est cette photographie que je voudrais écrire. C’est donc d’un portrait qu’il s’agit.

« La sérénade du spectre » (Granados). Exercice pratique : rester de trois heures à sept heures au téléphone avec celle que je nomme Sarah. À quoi faire ? Partir d’une voix, arriver à une autre voix. Un timbre dans sa modulation… « Qui suis-je ? » Elle pose la question ; elle écoute, ensuite, non pas la réponse, mais ce que ça provoque chez l’autre, comme on jette un caillou dans l’eau les jours d’ennui ; cercles concentriques des ondes qui grandissent, mais aussi s’amenuisent, dans le même temps. Comme ce rire si vaporeux…

Sarah est encore couchée dans mon lit. Au petit matin, nous entendons, par la fenêtre ouverte, des pigeons qui vont et viennent. Elle me demande : « Il n’en est jamais entré, ici ? — Non, sauf hier-soir… » Contrairement à toute attente, cet oiseau est d’une douceur invraisemblable, inespérée, une douceur de rêve. Il dort les jambes écartées, barrant le lit d’un Y définitif. Même dans son sommeil de statue, il lui arrive de sourire, d’un sourire doux de guerrier qui aurait vu cent fois la mort en face. Ses pieds dépassent de la couette, je suis resté très longtemps à les regarder, les caresser, les embrasser. Nous n’avons pas fait l’amour. Je l’ai embrassée. Elle m’a embrassé. J’ai caressé son visage, ses pieds, ses cheveux, j’ai embrassé son ventre, posé ma main sur ses cuisses, entre ses seins, sur son bras. Ses joues de Bouddha… Son souffle d’animal… Son odeur, suavement écœurante, comme un vent d’été, plein de pollen, de fruits mûrs, de désirs offerts et de draps chauds, une odeur grave et pourtant légère, ronde, cuite, dont les arômes ne se mélangent pas tout à fait cependant, laissant deviner les souvenirs d’un corps multiple encore dans sa naissance, indéfiniment remise. Sarah V, le V de ses jambes déployées, me disant, lors d’un bref réveil dans le jour qui vient : « J’occupe ton lit… »

Je la vois dans la rue, enceinte, au bras d’un bel homme portant un magnifique chapeau melon et une belle moustache cirée. Je m’aperçois à ce moment-là qu’elle porte dans le dos une sorte de petit sac en cuir noir, qui a la forme d’un étui de violoncelle. Je m’adresse à l’homme : « Excusez-moi, j’ai bien connu Sarah, nous avons même fait l’amour dans cet ascenseur que vous vous apprêtez à utiliser. Me permettez-vous de m’asseoir avec elle sur ce banc, et de lui mordre l’oreille ? Je n’en ai que pour un instant ! » Lui se met à rire, il m’écarte d’un revers de main, tout en me disant : « Mon petit ami, ce coup-là, on me l’a fait déjà cinquante fois. Voyez l’écriteau » (et il m’indique une plaque en argent massif, à sa ceinture : Propriété privée. Entrée interdite). Je suis sur le bord du large trottoir ; ils continuent leur promenade, très dignes. J’ai à peine entrevu les yeux de Sarah. Elle ne se retourne pas. Je les suis du regard un instant, puis je tourne les talons et je poursuis ma route.  Je n’ai pas fait dix pas que j’entends un vacarme terrifiant, et je vois Sarah, transformée en furie, qui a plongé son archet dans le ventre du gentleman, qui se met à fondre sur lui-même avec un bruit inouï d’acier en fusion. Ne reste que son chapeau, duquel s’échappe un filet de fumée âcre. Je cours vers elle, les bras ouverts, mais je la vois qui presse de toutes ses forces sur son ventre, et quand j’arrive enfin près d’elle, je constate que c’est moi qu’elle vient de mettre bas. 

Quand on baise, parfois elle me dit : « Tu sens comme je t’entoure ? » C’est vrai, Sarah sait se faire liquide, océan ou incendie, elle m’encercle de joie, je suis pris et porté tout à la fois, ma queue est au milieu du feu, léchée de toutes les langues de ses muqueuses, on n’est pas seulement deux à parler, c’est un contrepoint serré, 23 cordes solistes, elle s’y cache mais on la repère à ses pieds, martellato… Ce que j’aime par-dessus tout ? La sucer, longtemps, avoir sa mouillure plein le visage, en avoir dans la bouche, dans le nez, jusque dans les yeux, et monter, très vite, l’embrasser. Qu’elle sache. « On pose aux autres les questions qu’on se pose à soi-même. »

Un Nom. Un souffle.
« Le con, il aurait pu changer ton nom, quand-même !
— Ouais, je sais, il dit qu’avec un autre prénom, ça ne marcherait pas…
— Conneries, oui… »
Quand on prononce ce nom, « Sarah », on est cloué au sol. Droit du sol, droit du son ; le sang dans les prénoms. Les deux pieds bien enfoncés dans la terre, une rafale de vent passe, très vite, un souffle si on veut, une gifle de vent. Les deux « a » font revenir. Le « h » promet d’y revenir. Le « S », seul, est impulsion, mais que peut-il contre cette attraction noire qui colle à la bouche ?
« Et en plus il te parle sans arrêt de son ex ?
— Oui, enfin non, pas tout à fait sans arrêt, mais j’ai l’habitude, Éric me parle constamment de Régine… Il dit que là non plus il ne peut pas changer le nom, moi je m’en fous, je ne l’aime pas de toute façon…
— T’es bien barrée toi avec des mecs comme ça… »
Dans « Sophie », il y a tout un voyage. Le souffle est confirmé, il se colore, il traverse des paysages, des saisons, les odeurs changent, se transforment. Le « h » est au centre cette fois-ci, et passer du « o » au « i », ça change tout ! C’est un peu comme dire « oui », mais avec un point d’interrogation. Trois voyelles, trois consonnes, dont deux font cause commune, c’est-à-dire que « Sophie » est plus timbre qu’attaques. Et pourtant, sa charge vient tout de même de ces deux souffles : l’un, impulsion première, sifflante du « S », l’autre, qui relance, au centre, moins timbré mais plus fondamental, un gris de vent modéré mais qui peut durer un après-midi, ou une saison, le « f » du « ph ».
J’avais prévu de la nommer Clélia, j’ai une cousine corse qui s’appelle Clélie, j’aime bien les « l » dans les prénoms. Mais c’est impossible : Clélia, c’est fruité, gai, léger, coloré, finement décortiqué. Alors Clara, pour les deux « a », en position ? Mais il y a encore ce « cl », en tête, attaque décalée, ces deux consonnes qui se contredisent, ou plutôt s’emboîtent le pas, l’une sur l’autre, s’ajoutent l’une à l’autre pour former un organisme plus complexe, qui permettra si le vent est favorable d’ouvrir la serrure… Sarah m’a dit tout de suite : « Clélia ? Je n’aime pas du tout ! Ce « cl », « cl »…, là, bouh… Clitoris clos… Pourquoi pas Claudine pendant que t’y es ! »
Rien à faire. On dirait que tout chez elle vient de là, de ce prénom. Souvent je me surprends à penser : « Ceci, elle l’est en dépit de son nom. » Je ne sais pas comment ses parents se sont débrouillés, je les imagine chargeant ce nom comme le conducteur d’une locomotive à vapeur charge le foyer, le bourre de charbon. Qu’est-ce qui s’est passé à ce moment où ils ont cru choisir ce prénom, qu’est-ce qui s’est concentré dans l’air, dans la journée, dans le lieu, dans leurs désirs, et dans leurs peurs, pour que ces cinq lettres informent à ce point cette jeune fille ? Il est toujours difficile d’imaginer quelqu’un avec un prénom autre, à partir du moment où ce couple de l’être et du regard est formé, mais Sarah ne s’appelle pas Sarah, elle EST Sarah. Le « r » du centre, exactement au centre, comme un roc surplombant les flots grouillants du chœur. Sarah est une furieuse, il lui arrive assez facilement de trépigner. Avec ses pieds, elle marche, elle danse, elle saute sur place, tout cela avec l’air de ne pas bouger (« pas de commentaire »). Elle « trépigne de joie, elle pleure de tendresse »…
Dans « Sarah », le « a » est la pâte, la terre, la matière informe que  les trois consonnes tentent de faire lever… Ça grésille là-dedans ; Sarah se tape sur le ventre en serrant les dents ; elle est parcourue par une ondulation électrique, un spasme qui lui court sur l’échine, un trille muet ; elle secoue la tête, ça a duré cinq secondes ; voilà, c’est fini, elle se verse un peu de café chaud et me fait un grand sourire.
Je suis tombé amoureux d’elle, une nuit, il était trois heures du matin. Nous étions au téléphone depuis minuit, j’étais couché, elle s’est endormie. Je suis resté de 2h55 à 3h à l’écouter respirer, de plus en plus fort, elle ronflait légèrement, et parfois sa bouche s’ouvrait. C’est un des moments les plus érotiques qu’il m’ait été donné de vivre. Malheureusement, le réseau téléphonique s’est chargé lui-même de mettre fin à ce bonheur extraordinaire… Le lendemain, elle m’a dit : « On pourra dire qu’on a déjà dormi ensemble. » (Souffler n’est pas nommer…)

Merci ! Je pourrais commencer, je dois commencer ce livre par ce mot, je dois absolument lui dire merci, c’est urgent. La seule difficulté est de savoir prononcer ce mot, c’est donc une question musicale. 

Sarah est dans le vacarme du temps. Il n’y a que dans un lit qu’elle est à sa vraie place. Elle y cherche sa voix de nuit, son con qui dort les yeux ouverts. L’œil écarquillé de son cul me regardant sans frémir. J’aime qu’elle cherche ses mots, dans ces moments-là, qu’elle les extraie du silence, secoue le tamis du désir supposé pour voir et prendre ce qui reste, ce qui surnage entre elle et moi, ce qui tient le coup, ce qui nous fait bander, ensemble ou séparément.

Pendant les commissions pédagogiques, chacun lutte comme il peut contre l’ennui ou le désespoir. Avec Sarah, on fait des statistiques : cette expression, combien de fois en une heure, aujourd’hui ? Etc. Mais, même ça, au bout de deux heures, ne suffit plus, alors elle dessine…

Gamme d’encre, gamme de gestes. Elle s’applique. Je la surveille du coin de l’œil, je sens parfaitement la densité de son petit corps ramassé, qui s’absente de ce lieu tout en étant extrêmement présent, dans une condensation viscérale. Ce dessin, comme deux visages qui se font face, et la guirlande de la conversation qui les habille, je nous imagine à Venise… Elle est partie sans un regard, mais elle m’a laissé son regard, ses cheveux qui frôlent ma main droite (elle se penche pour refermer son sac). Elle va prendre son téléphone portable qu’elle avait mis à recharger, dit à peine au-revoir, très vite, je l’aperçois encore trois secondes dans le couloir, qui le rebranche, elle va avoir le message que j’ai composé d’une main, en aveugle, dans la poche de mon pantalon… « TU AS REGARDE DANS TON CASIER ? » Oui, j’avais vu le geste de Sarah, en partant, qui refermait mon casier. Puis, un autre texto, quelques minutes plus tard : « J’AURAIS VOULU RESTER PRES DE TOI. J’AI EU L’IMPRESSION DE PARTIR COMME UNE VOLEUSE DESOLEE… » (Pas de virgule entre « voleuse » et « désolée »…) Encre noire sur Canson blanc. Calligraphie arabe… On devine des initiales (« … pour qu’il y ait un commencement »)… Ça sent l’Andalousie, persiennes, confessionnaux, chaleur filtrée et brûlure des corps… Regards coulés, virgules de désir, tremblement de l’air chaud, au-dessus de la peau, marquée, crucifix et fruits lourds, paupières à l’abandon, rideaux gonflés des mots qui restent dans le ventre, voleurs désolés…

Parle-moi je t’en prie. Tais-toi je t’en prie. Parle-moi je t’en prie. 
Parfois ces phrases qui arrivent en gerbe… On ne sait laquelle va sortir la première. Hasard ? Exact mi-chemin entre la demande d’être avec lui, et celle de lui échapper (de profiter de sa présence pour lui signifier qu’on pourrait s’en passer, ou bien réellement cette tension légère qui disparaîtrait si je pouvais —seulement— penser à lui ?). Peut-on être digne du silence ?

Quand mon père est mort, on m’a amené immédiatement sur les lieux de l’accident. Il avait la tête sur le volant, le sang coulait. (Mon frère nous avait dit : ce n’est pas grave, le sang coule. Mais on a bien dû constater qu’il était mort.) On m’a alors arraché brutalement à cette scène. Ce sang qui ne pourra plus s’arrêter de couler, je le retrouve, chaud et palpitant, comme régénéré, dans les joues de Sarah, quand elle se branle en me montrant sa scène, ses lèvres gonflées et sa fente brûlée, ses viscères dans ses yeux… Mademoiselle Verteuil ne crache pas sur les images…

Pravda et Slobodan sont des rappeurs, de lourdes vapeurs de Turbo-funk-heavy-metal-mélodique les soutiennent. J’entends la voix de Samson François parler du « don mélodique ». Ils sont tous les trois dans un bateau mais aucun ne tombe à l’eau. « Métal mélodique »… Les musicos ont toujours été très cons, soit, mais là ils mettent le paquet, ils n’ont plus peur de rien, et depuis qu’ils divisent la noire en 1920 parties égales, que voulez-vous qu’on leur oppose, ils font entrer deux millénaires dans une seule noire ces cons-là, ils appellent ça la quantisation. C’est vrai qu’il y a de quoi faire la fête tous les jours de l’infini purgatoire qu’on habite désormais… Les séquenceurs sont les pastilles Fuca des ondes : constipés de tous les pays, munissez-vous d’un lecteur de MP3 et foncez le long des voies sur berges, ces égouts sonores de la courante « plugged »… L’Histoire a encore un sens, le vôtre. « Are you ready ? » Tu parles ! C’est un long fleuve de caca, une grande parade des intestins, Bill Gates en Timonier boutonneux, son piercing, il le porte en intra, il est clampé mais immortel, déjà cloné par milliers, j’en rencontre des dizaines à mon travail, chez les amis, dans les bus, ils se reconnaissent entre eux, pas besoin de rose à la boutonnière, ils ont l’instinct sûr, c’est l’intestin, l’écharpe fécale conviviale et festive… « Are you raidis ? » L’érection de la tentacule sonore comme sésame pour le Nouveau Monde ? On imagine le Cyber-Christ disant à ses disciples : « Êtes-vous durs ? Bandez-vous mes frères ? » Pendus par l’intestin, crucifiés par la bande Fouille-Molle… « Alors je banderai pour vous ! » Lechrist@raidiland.com, son site auriculaire dressé à côté de celui de Marie-Jo. « Je flippe à mort ! » Tu parles qu’elle flippe, y a intérêt, les requins, au propre et au figuré, dans la baie de Sydney, la ville qui porte un prénom sympa… Marie-Jo elle est pas sympa, elle est pas au village des frenchis, elle est à l’hôtel, à taper sur son ordo pour essayer de se rebrancher sur le village global (trop province la France ?), mais apparemment elle coince, ça la fait flipper dur. Et puis l’Allemand là, de l’Est en plus, pas sympa non plus celui-là, elle bosse dur, pourtant, la gazelle, mais que peut-elle, je vous le demande, contre Cathy Homme-Libre, l’Aborigène Sympa, cool, portrait de vingt mètres de haut en couleurs dans la ville qui porte un nom de pote cool, Cathy qui brandit le brandon raidi, Cathy elle est ready, elle, de la main droite, elle porte le serment, la langue de feu, au-dessus des cendres du Vieux Monde, dernière nous, déjà si loin, sans Internet. Elle porte une belle combinaison qui cache le corps de la femme qu’elle a peut-être été dans une autre vie. Reine du chiffre ; les surfeurs parlent aux surfeurs. Pom pom pom Pom… Merde alors il y avait un refuge, là, contre le baratin fétide des animateurs culturels. De l’émotion, SVP, du vibrato psychologique ! La plus rapide gagne, tu parles si c’est con ! Un sport. Vive les tricheurs, vive les dopés, au moins ils veulent gagner, nous foutent un peu la paix avec l’émotion, et le spectacle. Ils veulent tous être dans le même bateau, alors ça donne, par exemple, « le-patinage-artistique », quelle grâce, quelle élégance, ne trouvez-vous pas, et ces costumes, là, quelle imagination, quelle fantaisie, dites-donc ! Et d’abord Coluche a dit que c’étaient des cons, surtout les cyclistes, et ceux qui les regardent plus encore, et… Comment dites-vous, pas encore canonisé ? « Le don mélodique » ? Mais de quoi il nous cause ? La mélodie est en tube, coulée rose élastique, au mètre, y a qu’à se brancher, rien de plus simple, même les vieux s’y mettent, y va quand-même pas nous emmerder avec sa Mère-Klavier, une heure de sonate tu te rends compte, c’est pas du haïku ça, ça rentre pas dans le tuyau ce machin, en MP3 ça fait péter la compression, ça te compressionne les viscères, et ça coûte un max, de toute façon y a pas ça sur Napster, ça doit se trouver en Enfer, avec le marquis, là, qui radotait : « Voilà vos fesses, Juliette, elles sont sous mes yeux, je les trouve belles (…) » Imposteur, impuissant, il lui faut des phrases pour bander ? Nous avons bien fait de le laisser en arrière : il n’était pas prêt. Ne revêt pas la combinaison qui veut ! « (…) et il me semble que je ferais avec ce cul, ouvrage de mon imagination, des choses que les dieux-mêmes n’inventeraient pas ! » Oh là ! On voit pourquoi la combinaison le blesse, celui-là. Il doit en avoir des rangées de cassettes à la maison, tu parles qu’il s’intéresse au chrono…
Je monte au deuxième étage. Elle est encore en train de travailler. « Plus que onze mesures et c’est bon ! Je te joue Britten après ? — D’accord, mais seulement si tu enlèves ta culotte. — … — Tu transpires. Tu sens bon… — “Ah ! quand j’excite en toi des transports, je voudrais voir palpiter ton cœur.” — Touche. »

« Oui, oui, tu viens ? On va faire les putes ! Viens vite. 12 avenue Gabriel Pierné, portail vert, sonnez, et on vous ouvre monsieur le pervers adoré. » Sarah m’envoie ce texto depuis sa répétition, à Bobigny, il est 12h50. Je ne suis pas allé au conservatoire, pas envie. J’ai téléphoné à Delphine, la secrétaire.
« Je ne viens pas cet après-midi. — Tu es malade ? — Non, pas du tout. Il fait beau, je n’ai pas envie de venir, arrange-toi comme tu voudras. » Je vais me promener dans le Marais. Je m’assois sur un banc, dans le square Georges Caïn. À côté de moi, un vieux monsieur, 88 ans, calme, distingué. Il me dit : « Je suis un homme serein. J’ai un petit appartement, mais je possède une grande bibliothèque. Je traverse les livres… » Nous nous quittons car sa femme (ou sa fille) vient le chercher. Il est beau, il parle clairement, il tourne doucement sa tête vers moi. Il sent qu’on aurait pu se retrouver. Il y pensera, plus tard, un livre ouvert sur ses genoux, s’endormant à moitié…  Je me lève aussi, je fais les magasins de la rue des Francs-Bourgeois, j’achète un petit haut très coloré, plissé-froissé, pour Sarah (une peinture de Monet). Comme le texto qu’elle m’a envoyé est arrivé trop tard pour que j’aille à Bobigny, je rentre chez moi, je prends une douche, je m’allonge, et je m’endors. « Elle est charmante, brillante bien qu’étourdie. » Qui a dit ça ? J’ai dû rêver, mais la voix résonne encore dans la chambre… Ou bien était-ce : « Elle est sympathique, très brillante quoique à vrai dire un peu étourdie » ? Je m’assois, j’allume une cigarette, j’aperçois le voisin de l’immeuble d’en face, il est à la fenêtre, torse nu, il s’envoie une giclée de déodorant sous chaque bras, on entend une chanson de Reggiani. Pour qui se prépare-t-il ? « La femme qui est dans mon lit… » Mais d’où vient cette phrase que j’ai cru entendre ? Le plus curieux étant qu’entre les deux variantes, à l’évidence très proches, tout un monde pourtant se dépose… Peut-on penser, en même temps, deux choses contradictoires d’un même individu ? Je dis bien en même temps, et non pas l’une à midi et l’autre à quatorze heures. Le rapport que j’ai aux autres me semble souvent du même ordre que les différentes traductions d’un même texte, sauf qu’il s’agit de traductions strictement simultanées. En l’occurrence, il est assez simple de prendre parti : Sarah n’est pas précisément quelqu’un de sympathique, non, tout le monde vous le dira, mais charmante, ça, oui, si l’on entend dans le mot le participe présent et non l’adjectif. Si vous la trouvez charmante, dites-vous bien qu’elle est en train de vous charmer ! Brillante, très brillante, oui, pas de doute, elle brille du plus pur éclat de l’obscur. Pas besoin de flash quand vous la prenez en photo, pas besoin d’image quand vous la prenez. C’est un tigre phosphorescent tapi au fond d’une cellule sombre, c’est une porte de vent rayée de givre, aiguisée, appel déguisé scalpel. Quant à « étourdie », c’est une autre paire de manches. « Un peu » étourdie ? Dans les premiers temps où je l’ai connue, c’est ce que j’ai pensé, oui, ça m’a agacé, mais on a l’habitude de ce genre d’attitude chez les jeunes filles d’aujourd’hui. On ne reproche pas à un scorpion de piquer, n’est-ce pas ?  On n’imagine pas tout de suite la dose incroyable de volonté qu’il y a dans cette étourderie… La spontanéité affichée, revendiquée, semble dissoudre la contradiction. Comme le médicament n’est pas l’adversaire de la maladie mais un complice bienfaisant, cette étourderie est la marque d’une volonté maladive, qui déborde, qui s’étend, par capillarité, à des domaines dont elle pourrait sembler au premier regard l’ennemie jurée.

Quand je parlais d’elle avant (avant de la connaître bibliquement) c’était toujours pour dire : Sarah est quelqu’un de droit, un peu raide, un peu frigide peut-être, fume pas, boit pas, met le chronomètre quand elle travaille son violoncelle, fait sa gym chaque jour, etc. Pas une drôle quoi, mais de cette image un peu glacée, à la limite du repoussant (envoyait-elle Paul se doucher avant de baiser ?), se dégageait pourtant quelque chose d’infiniment attachant, pour moi. J’avais envie systématiquement de prendre sa défense quand elle était attaquée, et il faut dire que ça arrivait souvent. (Non, pas seulement par esprit de contradiction…) Frigidaire moral ? Sûrement pas, même si les amis de Paul avaient tendance à se consoler grâce à cette image de cette fille volontiers désagréable et souvent brutale. Évidemment, tous les mecs bavaient, il suffisait d’une photo, et les regards en disaient long… Dans ces cas-là il est plus facile de se débarrasser de la fille en question —en enfer—, bon, on la supporte parce qu’elle est la copine de Paul, mais dès qu’elle a le dos tourné on respire… Hystérique-frigide, alors ? Peu importe, je crois que c’est une fille qui a toujours cherché à être à la limite du brûlant et glacé. Enfin, l’a-t-elle cherché, justement ? Ou est-ce seulement la petite infirmité de l’époque : on n’aime pas les transitions, les nuances, des bavards viennent à la télé faire relooker leur femme en Lara Croft, on écrase les mouches avec des bombes à neutrons, on met ses tripes en vitrine, constamment, mais elle est sensible, cette tripe, et frelatée au prion, et combien sentimentale ! Ce qui est curieux tout de même est que tout ce qui m’a attiré chez Sarah soit le contraire de ce que j’y ai découvert, et surtout que, si elle avait été la Princesse de Clèves un peu revêche que j’imaginais, elle m’aurait ennuyé au bout d’une semaine. Ses pieds sont la nuance-même, son cul prodigieux est aussi beau que le pavement boursouflé d’une église d’orient, ses cuisses sont musclées, et néanmoins d’une douceur de paysage aperçu à travers des paupières closes. Une randonneuse-voluptueuse, voilà qui n’est pas si courant. Sarah a fait le GR-20, en entier, à fond de train, elle a le feu aux fesses, c’est une femme pressée qui peut s’attarder infiniment sur un corps. Elle se balade avec des images d’elle. Lors de notre premier dîner, elle m’avait sorti tout un tas de photos et j’avais été très surpris : je ne la reconnaissais nulle part. Chaque fois, une nouvelle Sarah V passait la tête dans de petits rectangles aux couleurs délavées. Elle a semblé surprise de ma surprise ! Impossible pourtant que personne ne lui ait dit ça… Voyait-on, non pas le personnage, mais l’œil qui avait vu le personnage ? Avant de partir, je vais aux toilettes qui sont au premier étage ; quand je redescends, elle est habillée, trop : ma casquette est sur sa tête et elle me lance un sourire de deux heures du matin. Photos plus vêtements : tout y était, je n’avais plus qu’à lui dire : « Tu viens chez moi ou on va chez toi ? » Au lieu de quoi je l’ai accompagnée à une station de taxi, et à sa question, j’ai répondu : « Mais non, pourquoi veux-tu que je prenne ce taxi, j’habite à 300 mètres d’ici ! »

« Oh Maman ! Un imbécile !… —Oui, oui, un imbécile justement (…) Que tu écrirais de belles choses, Minet-Chéri, avec l’imbécile… L’autre, tu vas t’occuper de lui donner tout ce que tu portes en toi de plus précieux. Et vois-tu, pour comble, qu’il te rende malheureuse ? C’est le plus probable… » L’extraordinaire, avec Sarah, le paradoxal, l’impossible, l’improbable, l’interdit, est sans doute que je sois amoureux d’elle et que cela ne me castre pas ! Au contraire ! Demander la femme ou demander la langue, il faut choisir ! Eh bien non. Pas avec elle. La langue plus la femme égal la lune ! Je ne dis pas qu’elle ne le fait pas payer très cher, mais enfin, ce prix qui de l’extérieur peut sembler exorbitant me paraît à moi dérisoire, c’est donné ! Être avec des imbéciles, c’est tentant, très. Je peux même comprendre que ce soit un excitant ; mais pour moi c’est exactement l’inverse ; je lui ai dit d’ailleurs : son intelligence est un aphrodisiaque puissant. Elle écrit, le 16 mai au matin (j’ai les photos) : « C’est toi qui me remplit… C’est toi qui m’envahit. » Elle écrit ça dans mon carnet, elle est couchée sur le ventre. Je suis celui qui est ? (Je suis à la troisième personne, inaccordable…) Elle continue : « Tu es allé chercher du pain. Fessée. Je ne suis qu’une contradiction sur pied. Là tu me regardes. Tu t’assois à côté de moi et TU LIS PAR-DESSUS MON ÉPAULE !! C’est toi qui va recevoir une fessée. » Truman Capote s’approche de Marilyn qui se regarde longuement dans un miroir. « Qu’est-ce que tu fais ? — Je la regarde. »

Mais qu’est-ce qui m’a pris ? Il est 6h du matin, je me réveille en sursaut, j’attrape mon téléphone, je fais défiler les noms dans le répertoire… Sophie. Cinq sonneries, et j’entends une voix, endormie, mais elle me reconnaît tout de suite. « C’est quoi ce délire ? » Elle se réveille aussi rapidement que si on lui avait annoncé que la troisième guerre mondiale est déclarée. Je ne l’avais ni revue ni entendue depuis quatre ans. Je ne sais absolument pas pourquoi je l’appelle. Au moment où j’ai articulé le premier mot, j’ai pensé qu’elle allait m’envoyer promener, non seulement je l’appelle, mais à 6h du matin en plus ! Eh bien non, elle est tellement surprise que la conversation s’engage, elle me demande des nouvelles de nos ex-amis communs, et le nom de Sarah finit par arriver. « Ça ne m’étonne pas ! — Moi si… — Elle est mignonne… » Sa voix est extraordinairement calme, passé le bref moment de surprise. Elle me demande : « Alors, pas trop déçu ? » Et puis ajoute : « Tu restes avec tes questions, je reste avec mes questions… » Moi aussi je suis resté très calme, d’un calme qui m’a étonné moi-même. Et puis ça a coupé brutalement, au milieu d’une phrase. J’ai voulu rappeler… Occupé ! Nous étions tout de même restés plus de deux heures au téléphone, j’ai laissé tomber. Le lendemain, il y a eu quatre appels silencieux et anonymes, puis, en fin d’après-midi, c’est elle. Elle me dit qu’elle a fait tomber son téléphone pendant que nous parlions, et qu’il s’est cassé. Elle a dû aller en racheter un autre…  « Je t’ai appelé uniquement pour te dire que je n’avais pas raccroché, hier. C’était déjà assez difficile pour toi, si en plus je te raccroche au nez ! — Merci, c’est gentil. (Mais qu’est-ce que je raconte ?) — Bien. Je te laisse à tes impressions… » (On entendait l’imprimante, j’étais en train de sortir des partitions quand elle a appelé.) Comme cet étrange appel avait été précédé de quatre appels muets, je n’ai pas pu m’empêcher de penser que la phrase était préparée, et qu’elle avait attendu le bon moment pour la placer.

Ma première petite amie, Ettie, était violoncelliste, la seule que j’ai failli épouser, Sophie, faisait du violoncelle, Ariane était violoncelliste. Sarah est violoncelliste. Mon père était violoniste. À l’homme la voix aiguë, aux femmes la voix grave… Moi j’ai choisi le registre maximum, tout le clavier ! De bas en haut, de haut en bas, de gauche à droite et de droite à gauche. Les blanches et les noires, je joue la partie tout seul, je fais les deux voix. Le dialogue, le contrepoint de la multitude, je connais… Le piano, instrument des solitaires… Oui, je sais que c’est un cliché, et qui se révèle faux la plupart du temps. Mais dans mon cas comment le nier ? Planay, cinq années, la maison pour nous seuls : le piano, le chat et moi. Inouï dormait sur le Kawaï pendant que je jouais. C’est à cette époque que j’ai travaillé le son. (La chose qui me faisait très plaisir, après ? Qu’on me dise : quand tu joues, on reconnaît immédiatement la sonorité.) C’est sans doute une histoire de détour, le son. Il faut le prendre à revers, c’est comme les photos d’une fille avec laquelle on baise. Il faut arriver à lui montrer un autre corps. Sinon, c’est pas la peine. Être dans le blanc, dans le noir, et faire venir les couleurs, comme on fait venir un son propre, je veux dire un son qui n’appartient qu’à vous, et sur un piano, c’est tout de même magique, parce que quand on y pense, c’est l’instrument le plus abstrait qui soit, le plus loin du corps ! 
Voilà. Baiser Sarah, l’écouter jouer Beethoven, la prendre en photo, et trouver dans le souvenir un son dans lequel tout cela soit dit, à l’avance, comme une anticipation de la mort à l’œuvre dans le plus vivant du vif, c’est toute l’histoire de ces deux corps. Et ce n’est pas rien. « Le désir comprend à la fois l’appétit, le courage, la volonté. » Peut-il y avoir du désir dans le son ? Oui, le son est désir, un son sans désir est un bruit.

Le moi lacté. Sophie, en slip, ses cheveux noirs déployés au maximum, le pied sur la chaise, la tête renversée en arrière. Elle sourit de tout son corps, en mangeant ses corn flakes, elle a encore ses lunettes, pas encore ses lentilles. Sarah est déjà habillée, elle a déjà ses lentilles, elle est concentrée sur son bol, le corps ramassé, tassé en avant. Elle porte les cuillères de corn flakes à la bouche dans un enchaînement rapide, presque ininterrompu, le visage tendu. On dirait qu’elle ne respire pas. La tâche l’occupe entièrement. La cigarette qui fume dans le cendrier posé à côté de son bol a l’air, seule, de pouvoir distraire Sarah de son occupation, pour un bref instant. Elle la prend, de la main droite, tire une bouffée, regarde devant elle, tire une deuxième bouffée, plus courte, et repose sa cigarette en détournant légèrement son regard, ses yeux se plissant en un sourire. Mais déjà elle a repris sa cuillère, et le rythme des bouchées me semble encore s’accélérer. Je pense, en la voyant manger ainsi, à sa manière de me parler, au téléphone, ses phrases, enchaînées sans presque reprendre son souffle, et ses fréquents : « Ne raccroche pas ! » Sophie, elle, me parle, en prenant son petit-déjeuner ; il n’est là que pour accompagner cette parole. Elle ne fume pas, elle est toute dans sa présence à moi, elle minaude, elle s’assure que je suis bien là, à côté d’elle, que je la regarde, que c’est bien elle qui est à côté de moi, elle rit à gorge déployée, en me montrant ses seins dont elle est si fière. Elle me dit, attends, je vais te faire ton jus de pamplemousse, elle adore s’occuper de tout, qu’est-ce que tu veux comme musique, le trio de Cosi ? Et elle se met à chanter, prenant une voix enfantine et perverse. Ses grands airs de femme du monde, elle les garde pour le dehors, elle fait tout à fait la différence entre tous les mondes qu’elle traverse avec brio. Ce qui l’intéresse, dans son intimité avec moi, c’est ce qu’elle nomme « discuter avec toi ». Quand elle est aux toilettes, elle m’appelle : « Doudi, tu viens discuter avec moi ? » (Elle est souvent constipée, donc ces conversations-là ne sont pas des brèves de comptoir…) Sophie est là, près de moi, en tout cas elle fait tout pour m’en donner l’impression. « Je m’ennuie, sans toi. » Sarah a toujours l’air d’apparaître. Elle ne fait aucun effort pour être là, elle sait d’instinct qu’elle va ressurgir, comme une source fraîche, cachée un instant sous la terre. Sa fraîcheur est éternelle. Sans doute ne sait-elle pas qui elle était, hier encore. « Tu te rends compte, Doudi, que lorsqu’on voyage en train, on passe toujours exactement au même endroit, au centimètre près ! Tu peux faire le voyage cent fois, eh bien, tu repasseras toujours sur le même bout de terre, tu n’en dévies pas d’un pouce. Tu ne trouves pas ça incroyable ? Même à la maison, dans notre appartement qui n’est pourtant pas bien grand, on ne fait jamais exactement le même trajet ! Chaque jour, chaque heure, on fait des variations autour d’un thème, tu trouves pas ? » Elle mord dans mon croissant, puis m’embrasse le ventre : « Miam, miam, je peux te manger, Doudi, non ? Laisse-toi faire, hein, sinon tu sais ce qui t’attend ! » et elle me montre son petit doigt d’un air entendu… Sarah n’a pas de théories sur la forme de ses crottes ou le bruit de ses pets, non, disons que, par certain côté, elle est moins poétique que Sophie, ou plus désinvolte… Mais tout de même, si j’ai moins ri avec elle, je pouvais cependant, interrompant l’office religieux de ses corn flakes du matin, tremper tout à coup ma queue dans son bol de lait, elle levait alors les yeux vers moi, souriante mais n’ayant nullement l’air surpris, et se mettait à me sucer avec la même application qu’elle avait mis à mâcher ses pétales de maïs. Et elle avalait mon foutre tout aussi naturellement qu’elle avait pris son petit déjeuner ; pour un peu, on se disait qu’il en fait partie. Elle s’est simplement allumé une autre cigarette, est allée se servir un verre d’eau, et s’est rassise près de moi avec un grand sourire : la journée pouvait commencer. Sarah, mon amour, j’ai toujours envie de te DEVISAGER ! De t’arracher le visage ? Non, de rester là, dans son surgissement. Tu m’énerves quand tu me parles d’authenticité ; je suis désolé que tu me serves ce discours à la con ; mais à vrai dire peu importe. La plupart des gens parle ce langage, et,  comme une forêt est dévastée par une tempête, on est effaré de voir ce désastre de bêtise, mais enfin, c’est la vie, c’est la saison, passons ! De ce désastre chez toi, je ne retiens pas les arbres cassés, les troncs saccagés, mais le vent, la puissance de ce vide qui te traverse tout à coup lorsque tu apparais dans ce monde déserté, sidéré de sa propre immobilité, de son propre mutisme ! À qui en parler, en effet, et de quoi, surtout, lorsque la seule évidence (et c’est bien « d’évider » qu’il s’agit !) est de se sentir exister, encore et encore ? « Tout ce qui vit est mort » me dit-elle avec un clin d’œil… « Pourquoi me fais-tu un clin d’œil ? — Egon Schiele, mon petit chéri… » Je la vois attraper la grosse boîte noire de son violoncelle, elle approche sa tête de la mienne, et me dit, à voix basse : « Je t’aime, salaud ! » Et elle dévale l’escalier.

L’ennui, à l’âge adulte, pourrait être ceci : passer son temps face à des gens qui n’ont pas d’opinions mais parviennent très bien à le cacher. J’avais demandé à Sarah quel était son compositeur préféré, elle m’avait répondu qu’elle ne savait pas encore…

« J’ai tout » pense-t-elle, pourquoi aller traverser la vie puisque tout m’est donné ? Et puis… Le père, la mère, les douleurs, le miroir, et qui est cette fille, là, que je regarde, elle est en culotte, elle s’inspecte, un peu rouge, tourne la tête, se met de profil, « ai-je de gros mollets ? », et ces fesses, là, un peu grosses, non ?, mes seins, un peu petits ?, elle essaie de se rassurer, mais tout de même, elle touche un peu, pour voir, son ventre, dur, musclé (bon, là, ça va…), remonte, va sous les seins, les remonte, les fait saillir, regarde le bout, il est joli, non ?, mais elle sait ce qu’on raconte, les garçons et leur manie des gros seins, elle remonte encore, passe de l’épaule au cou, remonte encore vers la bouche, passe un doigt sur ses lèvres, fait rouler la lèvre inférieure qui découvre alors les dents, la gencive, et si j’enlevais ma culotte ? Je m’appelle Sarah Verteuil, repartons de là ; un nom, un con ? Non, elle ne peut pas penser cela, bien-sûr, mais enfin tout de même, cette chose, là, en bas du ventre, c’est bien là qu’on finit toujours par venir, non ? C’est ce qu’on raconte en tout cas. En convenir… « Premier amour ». Je regarde mon sexe, mon pubis, et je pense : « Un jour, j’inspirerai un premier amour à un homme qui pourtant a déjà, comme on dit, beaucoup vécu. » Oui. Tiens, si je faisais une gamme de sol mineur, là, nue, pourvu que papa n’entre pas ! Donc, je m’assois, lentement, les cuisses serrées. Je transpire un peu, mes fesses sont moites, je sens un courant d’air presque froid qui fait poindre drôlement le haut de ma raie des fesses. Petit triangle givré, l’envers du décor, en somme. Devant, mon triangle noir dont il m’arrive, malgré moi, de sentir l’odeur : je me demande toujours si les autres peuvent sentir aussi. Poinçon de l’instant : je vous salue, Sarah. Donc, j’écarte les cuisses, lentement, je regarde l’intérieur de mes cuisses, la main d’un garçon, là ? Je me penche, j’attrape le violoncelle, je le mets entre mes jambes, je serre, jusqu’à sentir le bois frémir doucement, je relâche l’étreinte, et je regarde les poils de mon sexe. Je crois voir de l’humidité à l’intérieur des poils, ils brillent, je les trouve beaux, vigoureux, je voudrais tout à coup qu’un homme les voie ; mon professeur ? Je ne prends pas l’archet, je vais la faire en pizz, cette gamme, lentement, très lentement, dans le grave, sur une octave. Aucune répétition, aucune explication, aucune justification. Sol. Où est-ce que ce sol résonne ? Est-ce lui qui provoque cette très légère contraction du vagin, cette onde de fine anxiété roulée sur elle-même, comme si tout à coup un regard était là, fixe, muet. « Au fond, on ne voit bien les œuvres d’art qu’en fonction de ce qui nous arrive d’essentiel dans la vie. » Une gamme est une semaine de sons, le sol est le dimanche, repos solaire, vide et ouverture de la contemplation. J’ai les joues en feu, pas un bruit, c’est l’heure de la sieste, la maison sent les confitures, ce matin au petit-déjeuner maman avait les yeux gonflés et rouges. Sarah me dit : « Entre nous ça a commencé comme ça, j’étais mal, je te parlais d’Éric… » Oui, Sarah, c’est vrai, mais tu n’étais pas obligée, je n’étais pas obligé. La. Sarah sait une chose, depuis toujours : qu’elle est menacée par le conformisme. Mais comment faire ? Est-ce que Julie, Hélène, Karine… Comment s’arrangent-elles de ça, elles n’ont pas l’air d’en avoir conscience. Elles papotent, s’inventent des vies, remplissent des carnets, y collent des photos, des billets écrits en classe, des numéros de téléphone, des critiques de films. Elles écrivent, elles aussi, ce mot ridicule, lourd, chaud et terrible, l’amour, elles mettent des majuscules partout, multiplient les points d’exclamation, inventent le point d’ironie, le point d’émotion, vont à la messe et écrivent des poésies. Tout est là… Peut-être un manque d’ennui, tout de même ? « C’est quoi ton manque ? » lui demande Éric. Le la vibre, donne du souffle à Sarah, elle regarde son bras gauche, celui qui produit le vibrato, elle va jusqu’au bout de la note, il en reste quelque chose en elle, elle serre les fesses, comme si elle cherchait à retenir un écho, qui va manquer… Un jour elle aura des enfants elle aussi. Peut-être est-ce dans très longtemps ? Elle s’imagine, allaitant… Du lait, sortir de là ? Du sperme, sortir d’un sexe d’homme ; le boirait-elle ? Si bémol. Est-ce que mon vagin pourra se dilater assez pour laisser sortir un bébé ? « Faudrait d’abord qu’une bite puisse y entrer ! » Elle glisse le majeur de sa main droite dans sa fente (elle est toute mouillée, ça rentre facilement) et, mentalement, elle dilate ce doigt, le fait grossir, le pousse bien au fond, sa bouche s’ouvre. Do. Elle a joué de son doigt mouillé, un peu gluant, le son est si beau qu’elle pense être face à un secret. Elle a honte ; elle porte son majeur à sa bouche, l’enfonce, loin, sur le côté, et mord, jusqu’au sang, jusqu’aux larmes. Ré. Une île, une note. « Jeudi de lumière »… Réminiscence, raie de lumière, résonance, résolution, respiration de la dominante. Jeudi absolu de la justice des jonchets. Sarah retire un à un les bâtonnets jetés pêle-mêle sur son corps modulant. Jérôme, Éric, Paul, d’autres encore dont les noms altérés ne suffisent plus au jeu du réel. « Tu as transpiré comme une vache » lui dit Éric. Oui, j’ai pu moi aussi constater cela mercredi matin, le matelas était mouillé. Elle s’essuie avec la couette. Je vais faire le café, je reviens, elle est assise sur le lit, elle fume une cigarette. Le ré pose un problème nouveau : corde à vide, ou pas ? Changer de corde, changer de cœur, ou continuer, changeant seulement de position dans la roue des modulations. Là, elle ne sait pas encore… Un corps, un jour, la traversera, son ombre la changera, l’altérera. Il fait chaud, à quoi bon continuer ? Un voile passe devant son regard, elle a cessé d’être nue, elle est habillée d’un lourd sommeil. Éric la voit dormir, éteint le gaz, renonce à se faire à dîner, vient s’asseoir sur le divan, allume une cigarette, décroche le téléphone, le repose, se lève, va dans la chambre, reste sur le pas de la porte, regarde les cheveux de Sarah qui seuls dépassent de la couette, s’avance doucement, va au bureau, prend un carnet, regarde vers le lit, et, lentement, retourne sur le divan. Mi bémol. Le serpent lourd la mord, un peu de glace dans le ventre, ses cuisses serrent l’instrument, la sueur coule sur le bois. Sarah s’entend siffler, le souffle en elle comme une vapeur, je joue, je jouis… Elle appuie ses seins sur le violoncelle, ça la rafraîchit. Odeur d’eucalyptus… Elle tend l’oreille, non, rien, du silence bourdonnant, la maison semble lui dire : vas-y, continue, travaille ton instrument, n’aie pas peur, tu peux y arriver. Elle pense à un autre après-midi, elle à cheval sur les barres dans le gymnase, arrêt du temps, soudain, entre les cuisses. Elle écarte le violoncelle, se tourne vers la glace, observe sa vulve, le S inversé des petites lèvres, sensibles… Fa. Fatigue… Aller au bout ? Clin d’œil du clitoris, ultime vestige. Aura-t-elle un jour quelque chose à dire, ou bien lui faudra-t-elle le secours des enfants ? Vertige de la fin : aller voir sa mère, là, tout de suite, se planter devant elle (se planter devant elle…) et lui chanter sa gamme, en face ! Faille, tremblements, cette dernière note dans la gorge, comme un fait brut, sans paroles, dernière falsification fade. Fa dièse ? Vraie sensible, pour pouvoir un jour recommencer ? (Ou commencer, tout simplement…) C’est la nuit de l’instant, son côté, son regard de côté, sa torve césure qui attire et repousse. Samedi soir ; vomir, puis attendre, dans le silence, un appel, oiseau improbable, dans le même ton. Ne jamais oublier qu’un violoncelliste a l’âme entre les cuisses. Tout cela, bien-sûr, n’a pas eu lieu.

Je suis fatigué. Mais si bien…  Sarah est ici, là-haut, au 2e étage, en train de travailler, je l’entends (un peu) qui tape du pied. Nous commençons à faire l’amour. C’est beaucoup plus simple que je l’imaginais. Elle est charmante, et infiniment plus naturelle dans ces moments-là que je n’aurais jamais pu le concevoir. Dans le noir, qui est-elle pour moi ? Quand son visage s’efface, Sarah V laisse la place à Sarah, que je ne connais pas encore. Mais qui est si douce, si prévenante, si tendre, si indulgente, si drôle ! Une vraie amie qui aime faire l’amour, n’est-ce pas déjà, en soi, quelque chose d’inespéré ? Hier, j’étais chez Jean-Louis, le médecin, pour parler de ma mère. À mon retour, je la trouve installée à mon bureau, très tranquillement en train de lire mon journal intime.

J’ai mis Blue in green, tout bas, en boucle. Je vois la photo de Sarah dans son petit cadre d’argent, devant moi. Elle ferme les yeux. Elle vient de pleurer. Son bras gauche est posé sur le violoncelle, sa main droite sur son genou. Derrière elle, le drap, lac de clarté, horizontal, tendu, voile suspendue renversée. Elle semble s’enfoncer dans cette fin d’après-midi. Être happée par le mur, par l’ombre. Je voulais qu’elle soit là, calme statue au centre de ma chambre.

Tout descend dans cette musique. À l’époque de Blue in green, Miles était jeune, très beau, le regard intensément triste, ailleurs. Fini, le bop, la vitesse ciselée, avec Charlie Parker. Il joue comme s’il était très vieux ; une note, un peu froissée, il la tient, elle traverse le temps. Il écoute.

Je sens son parfum, elle vient de jouer pour moi, je ne sais rien de ce qu’il y a en elle. Elle va se déshabiller (« la culotte aussi ? »), elle est fatiguée, elle sort d’une répétition, elle est venue directement. Quand je lui ai demandé cette série de photos, elle s’est mise à pleurer, mais n’a pas refusé.

Bill Evans, à la fin du morceau, récapitule, calmement, la vie repasse en accéléré, mais très lentement, tout ça n’aura pas de fin, jamais. La douceur un peu perdue du sax… « La première fois que je vis Terry Lennox, il était fin soûl dans une Rolls Royce Silver Wraith devant la terrasse des Dancers. »

Elle retient son regard à l’intérieur.  Elle est ailleurs. Entre ses jambes, ce ventre de bois, cet autre corps, même taille, ce double, qui dort chaque nuit dans un cercueil, à côté du lit. Je la regarde, je la regarde encore, je n’ai que quelques heures, demain elle sera partie, je la raccompagnerai dans le XVIIIe. Sarah n’est pas toujours gaie. Je voudrais photographier le son en train de sortir, garder l’oreille près de sa bouche. Entre nous, un inceste.

« Puis ce fut le silence. Je continuai à écouter. Pourquoi ? »

dimanche 3 septembre 2023

Elegant people


On est toujours furieux contre ceux qui nous likent et nous complimentent. Ce n'est jamais le bon texte, qu'ils aiment, ces idiots. Écrire, c'est d'abord écrire contre ses admirateurs, qu'on a envie d'insulter sans oser le faire. Aimer une femme, c'est pareil. Ce n'est jamais ce qu'il faudrait aimer, qu'on aime, en elle. On est tenté de l'injurier, pour ça. 

Quand je serai mort, certains vont me manquer. Je les verrai se débattre avec la vie, de là-haut, et je ne pourrai plus les engueuler, pas les prévenir, ils n'entendront rien, ne comprendront rien. Ça doit être très frustrant, d'être mort, tout de même. Mais je fais semblant d'oublier qu'il en allait exactement de même du temps que j'étais vivant. J'en viens à douter : peut-être ne l'ai-je jamais été, vivant. De là vient sans doute que personne ne me prend au sérieux.

Le visage de Wayne Shorter me bouleverse. Pas seulement son visage, mais tout son corps et son inscription dans la vie, l'angle qu'il fait avec elle. Je l'aime, ce type. J'aurais voulu être alcoolique avec lui. J'aurais voulu porter ses saxophones, lui préparer à manger, réserver ses places dans les avions, j'aurais voulu qu'il me parle, après les concerts — j'aurais tout noté. Je me serais fait le plus discret possible. J'aurais été son secrétaire et son huissier, son factotum, sa gouvernante, son messager et son garde du corps. Je crois que j'aurais été très heureux. Dès que je songe à cela me reviennent en mémoire les quelques jours que j'avais passés à Thônes, en Haute-Savoie, en compagnie de l'X-Tet de Jean-Marc Boutin. Les voir vivre, les voir répéter, les écouter parler après ou avant les répétitions, faire la vaisselle en compagnie d'Yvon, le trompettiste, ce grand saucisson d'Yvon, aller avec eux dans la salle de répétition et me faire tout petit, tout cela m'a plu énormément, j'aurais pu vivre comme ça cent ans, sans lassitude, au pays du reblochon, sous les montagnes.

La vie sans ces musiciens-là n'a pas beaucoup d'intérêt. J'ai passé la nuit à noter tout ce que j'entendais, dans un documentaire passionnant qui est consacré à Wayne Shorter. C'est de loin le meilleur texte qui me soit passé sous les doigts. Pas un mot de moi. Je vais continuer. J'ai déposé un tweet, l'autre jour, qui disait : « La meilleure part de ce que j'écris, c'est toujours ce que je n'écris pas. » Évidemment, personne n'a compris. Ils pensent que c'est de la provocation, de la modestie, ou même de la fausse modestie, alors que c'est la stricte vérité, dite très simplement. Le meilleur de ce que j'écris, c'est toujours ce que je n'écris pas moi-même. Il y a bien assez de phrases dans l'univers, ce n'est pas la peine d'en ajouter. Il suffit de se baisser, d'en ramasser quelques unes, de les mettre sur la page et de les voir se réveiller d'un long sommeil. C'est un miracle, à chaque fois. Je crois que cette chose me vient de la musique, de la musique et de la radio, des voix du dimanche matin à la maison, et aussi, bien sûr, de la forme de mon esprit, de cet esprit d'enfant qui ne m'a jamais quitté. J'ouvrais grand mes oreilles, et je ne comprenais pas ce que j'entendais, mais je suis resté avec toutes ces phrases et ces mots et ces sons qui n'ont parfois pris sens que des décennies plus tard, qui ont beaucoup tardé à se fixer. Personne ne m'a expliqué, ce fut la grande chance de ma vie. Je suis resté un parfait idiot jusqu'à aujourd'hui. J'entends et je ne comprends pas. Mon cerveau n'est pas vraiment connecté à mes oreilles, ou alors le câblage est étrange, fait en dépit du bon sens. Mon disque « Double silence plein la bouche », c'est ça : j'ai fait des paragraphes avec les phrases, les sons et les musiques qui sont passés entre mes oreilles. J'ai noté. Pour voir ce que ça dit. C'est toujours là que je suis le meilleur — quand je ne comprends pas. Dès que j'ai compris, je deviens lourd, plat, ennuyeux — comme je dois l'être en écrivant ce que j'écris ce matin. J'aime bien comprendre, j'aime bien expliquer, mais ce côté-là de moi-même est médiocre, je le traîne sur le dos comme un vieux cartable trop rempli. Ma vie aurait dû être celle d'un copiste : je crois que noter c'est le grand art. L'originalité, je laisse ça à d'autres qui croient avoir quelque chose à dire. Je n'aurais jamais fait que bafouiller. J'aurais écrit des bafouilles, pour tenter de séduire (ça n'a jamais marché), et ce bafouillage me revient aujourd'hui comme un rêve qu'on a oublié au réveil et dont la reprise, au sein d'un autre rêve, nous émerveille par sa fraicheur et sa force innocentes.

La radio aura joué un rôle essentiel. Je l'ai tellement écoutée. Ce manque d'images m'a nourri pour mille ans. J'ai dormi avec elle, j'ai pensé avec elle, j'ai écrit avec elle. Les voix de la radio se sont déposées le long de mes artères, elles en ont contrepointé la vie solitaire, les voix et le sang et le son, c'est un tissu inoubliable et précieux qui tapisse ma mémoire. Quand on écoute la radio, on est toujours dans l'utérus du Temps, à l'abri, dans l'avant-vie, l'esprit peut se déployer tout à son aise, il est bien au chaud, nourri-logé, on laisse les péripéties à l'extérieur, on aura bien le temps, plus tard, de croiser les emmerdeurs et tous ceux qui vont nous expliquer la vie et le sens des choses. L'Harmonie, c'est le sens des oreilles. La liberté profonde mêlée au silence.

Donc je note ce que j'entends, et que, très souvent, je n'entends pas. Ça s'assemble avec ce que j'écris et que je ne comprends pas non plus, et de ces deux incompréhensions multipliées naissent des phrases et des harmonies beaucoup plus intéressantes et riches que tout ce que j'aurais pu inventer. Je suis un enfant de la musique concrète, moi. La musique concrète, c'est un art d'enfant qui place des sons les uns à côté des autres et qui s'émerveille. Le monde est si beau, quand on le regarde sans savoir. L'enfant entend des mots, les répète et voit dans le regard de ses parents ce que ces mots produisent. C'est le sens qui s'élabore, brique par brique, le sens qui sort du son et qui y retourne, en un va-et-vient bancal et sans fin : la poésie se tient discrètement dans ces parages. Les empreintes de pas sur le sol conduisent les enfants à la joie. D'autres sont passés par là. La grande euphorie de la vieillesse, c'est de retrouver le goût de l'enfance à travers les sensations qu'on ressuscite par maladresse. Si je n'avais pas écouté ESP et Nefertiti quand j'avais dix-sept ans, je serais devenu ingénieur ou cantonnier, peut-être même ministre ! Le désastre est toujours plus proche qu'on le croie. C'est de le frôler qui nous rend heureux. On se sent des ailes. Personne ne sait quel héros je suis… 

La seule loi qui ne souffre pas d'exceptions c'est celle qui affirme que personne ne peut nous entendre, et c'est très heureux car sinon nul ne nous aimerait. On le sait bien, quand on écoute sa propre voix enregistrée : ce n'est pas la vraie, et nos interlocuteurs n'ont que celle-là à se mettre sous la dent. 

La voix de Wayne Shorter me ravit autant que son corps. Il faudrait un livre pour raconter son passage du saxophone ténor au saxophone soprano, la tension ascendante ; la vie en si bémol. Je pourrais consacrer la vie qui me reste à écrire sur le sujet, mais il y a ce scandale et cette douleur que je ressens à “la fin” de Weather Report, à la manière dont l'arrivée du génial Jaco Pastorius a fini par en chasser Wayne Shorter. La jeunesse est une belle saloperie ! L'âme et le combustible de Weather Report, c'était l'opposition de Joe Zawinul et de Wayne Shorter, et même si Pastorius était deux niveaux au-dessus de tous les bassistes qui se sont succédés là, il a fait éclater le groupe, qui se mettait à jouer trop fort, et pour des teenagers qui voulaient danser. J'en veux à Zawinul d'avoir laissé faire ça. 

Autour de Wayne Shorter, les corps disparaissaient les uns après les autres (sa fille, son frère, sa mère, sa femme) comme si l'on voulait l'inciter à suivre ce chemin, alors qu'il avait, lui, accueilli les autres, et les avait chéris et réconfortés. Il faut imaginer la douleur qui l'a traversé le 17 juillet 1996, à Rome, quand l'avion de la TWA 800 qui transportait sa femme et sa nièce a explosé en vol, lui qui avait déjà été meurtri, ô combien, par la mort de sa fille Iska en 1983, suite à une saloperie de vaccination. Il y a ce morceau, de Weather Report, Elegant People. Wayne Shorter, c'est l'élégance de la douleur enfermée à double tour dans sa chambre d'hôtel, qui récite des sutras au matin avec la gueule de bois. Ana Maria se faisait un telle joie de faire connaître Rome à leur nièce Dalila, qui était peintre. « Tu sais, cet hiver a été long, mais j'ai l'impression que le printemps est revenu dans ma vie », « Rome, ce sera un peu ça », c'est ce qu'elle a dit peu de temps avant d'exploser en vol, à seize kilomètres de Long Island. Et aussi : « je passerai ma prochaine vie avec toi. ». On demande à Shorter de décrire sa femme en un seul mot, et il ne trouve rien d'autre que : « Top » ! Ana Maria était le sommet de ce qu'il pouvait attendre. Au sommet, elle y est restée. Et lui en bas, entre deux concerts. Elle avait arrêté de boire : la vraie vie pouvait enfin reprendre son cours… Le vol qu'elles devaient prendre a été annulé, et tous les passagers ont été redistribués sur un autre vol : « TWA huit-zéro-zéro, si vous m'entendez, répondez… » Elle se trouvait au siège 01-9. Wayne a ouvert la porte au lever du soleil et a dit : « Rob, dis-moi tout. » Rob Griffin dira : « J'ai vu plus de lui ce jour-là que je n'ai jamais revu depuis, au moment où je lui ai annoncé qu'Ana Maria venait de mourir dans un accident d'avion. J'ai vu qui était vraiment Wayne Shorter. » La tournée a été annulée. Sa femme lui avait dit : « Je mourrai avant toi, je ne veux pas être veuve. Tu auras la force de me survivre. » Et lui, il passa son temps à consoler les autres… « Nous devons trouver la constante qui est en nous, car elle attend qu'on la découvre. » Herbie Hancock, son meilleur ami, disait de lui : « J'ai l'impression qu'il est le vieux sage, et moi l'étudiant. » Un critique leur avait dit méchamment : « Vous ne vous renouvelez pas, vous ne faites que des variations, vous remaquillez vos compositions. » Wayne Shorter lui répondit : « Non, on les démaquille. » Et quand il raconte ça, il a l'air d'un vieux pharaon qui aime faire des blagues avant de retourner dans son sarcophage. Il est indestructible parce qu'il sait ce qui l'attend. 

Maintenant qu'il est mort, je peux bien le dire, je peux bien emprunter des phrases et des musiques qui me le feront rencontrer, je peux bien avouer qu'il ne me manque pas du tout, parce qu'il est plus là que jamais, celui dont j'écoute le son et le phrasé avec cette admiration mêlée de tristesse qui vient d'une joie supérieure et sacrée. C'est un autre corps que le mien avec lequel je chevauche la vie qui reste, un autre visage, une autre voix, une allégresse étrange et troublante qui me fait sortir de moi et me regarder de plus haut. Je me démaquille en présence de vieux compagnons.

samedi 2 septembre 2023

WS, le visage (1)

Tes mains et les miennes sont pareilles. Elles veulent explorer. Passe chez moi. Quel que soit le son que tu entends, essaie de trouver le visage. Un visage. À vingt-deux ans, il en savait plus sur les harmonies que n'importe qui. C'était pas des notes, ni des gammes, c'était une conversation. Et j'ai eu une vision : j'ai vu l'adversité se jeter sur lui alors qu'il marchait dans la rue. Il s'est baissé, a évité ses coups et a gardé son calme. J'ai rencontré ma première femme à Chicago. Il ne la comprenait pas. Elle a une jumelle. Elle m'a montré des photos où elles étaient derrières de barbelés. Il était très timide quand il l'a rencontrée. Être père et musicien, c'est un état de transformation permanente. C'est comme prendre soin d'une planète, en quelque sorte. J'étais avec lui dans sa chambre, à Philadelphie. Je savais qu'il en bavait. C'est quelqu'un de très loyal. Ça lui a brisé le cœur. Teruko a eu besoin de partir et Wayne s'est retrouvé seul avec Miyako. Je lui demandé « quel est l'instrument le plus important ? », et il m'a répondu : « l'imagination ». Il a l'imagination d'un enfant. Mais quoi qu'il arrive, il doit monter su scène. Il a passé le point de non-retour. « Bordel, sa musique, c'est des œufs brouillés. » Puis John Coltrane est arrivé, et a dit : « C'est la façon dont il les brouille. » La première fois que je suis allé chez Miles, il avait une partition de Wayne. Elle était sur le piano. Elle faisait partie du décor. Tu veux jouer dans mon groupe ? Je viens de rejoindre les Messengers, je peux pas me débiner. Quand tu seras prêt, appelle-moi. « Il veut piquer mon saxophoniste ! » Blakey a appelé Miles et lui a juré qu'il allait lui briser six ou sept os primordiaux. Son tailleur vivait dans la même rue que lui. Victor va s'occuper de toi. Le soir même, j'a joué avec eux. C'est tout ce dont on avait rêvé, et même plus. Quand un musicien joue vite, il perd en profondeur. Ils sont très rares, ceux qui peuvent jouer vite et garder cette profondeur. On se voit au studio, apporte ton cahier. La manière dont il était habillé était extrêmement importante pour Miles. Il avait toujours la classe. « Si ta musique n'intéresse pas les femmes, change de profession. » Iska est le vent qui passe sans laisser de traces. Avant qu'elle naisse, j'avais le sentiment qu'elle vivait une odyssée. Car je suis certain qu'il n'y a ni début ni fin. Puis elle a accouché. L'accouchement a été facile. Tout était parfait. À trois mois elle a été vaccinée contre la coqueluche et le ténanos. Dans la nuit elle s'est mise à trembler. On entendait son lit trembler. Ils ont découvert que ces artères cérébrales étaient endommagées. Le grand mal de la tête. Alors on a quitté New York et ses saisons. Il essayait de comprendre comment était son monde. Elle ne réagissait plus aux sons aigus. Elle faisait quinze crises par jour. Croire, c'est ne rien craindre. Wayne avait échangé son ténor pour un soprano. Tu veux former un groupe, tu crois que tu es prêt pour ça ? On se trouvait en compétition avec les groupes de rock. Le rapport météo, ça vous dit ? Joe était un roublard, Wayne l'opposé. Joe pouvait être très direct, Wayne, énigmatique. Il pouvait rester des heures sans rien dire, comme Thelonious Monk. La tension permanente entre deux styles alimentait leur musique. Le mystérieux voyageur. Quand je regardais Iska, il arrivait qu'elle disparaisse. Ana Maria mettait quelque chose au mur. J'ai dit : « Qu'est-ce que c'est ? » Elle m'a dit : « Un butsudan. » « Je vais y mettre mon gohonzo. » Herbie lui a dit : « Chante des sutras. » Puis Jaco arrivait pour conclure l'affaire. On y rencontrait de tout : des types déguisés, des femmes en minijupes, d'autres étaient là pour entendre les compos de Wayne. J'ai hâte d'essayer ça à la maison. Zawinul m'a dit : « Tu sais, ce groupe n'a pas trop de règles, mais il y en a une que tu ne dois jamais oublier : ne joue rien d'évident. » Quand le groupe devait donner une conférence de presse, Joe et Jaco disaient : « Pas de question à propos de Miles Davis. Si quelqu'un en pose une, on sort. » Wayne était assailli de culpabilité à chaque fois qu'il se rendait à l'aéroport pour un nouveau concert. Il arrivait que je rentre et qu'Ana Maria soit absente. Elle disparaissait. Il n'en parlait jamais. Elle m'a tendu un petit livre et m'a dit : « Répète ça après moi. » Et chaque matin j'essayais de répéter un sutra avec la gueule de bois. Plus le groupe jouait fort plus Wayne avait du mal à trouver sa place. Il se mettait en recul, il communiquait moins. Jaco était fou de joie, jouer avec eux était son rêve. La musique avait perdu la place qu'elle avait dans la vie de Wayne. Il était entouré de femmes et par le son du portugais. J'aime ta voix de bambou. Le seul moment où Wayne a pu être tendre avec elle, c'est dans l'avion qui nous emmenait de Rio à Buenos Aires. Elle était endormie, et il lui murmurait des choses tout doucement à l'oreille. Le seul moment où il a pu lui parler, c'est quand elle dormait. Ana Maria, moi, Wayne et quelques autres, nous étions allés au restaurant à Palm Springs, Ana est allée aux toilettes et n'est jamais revenue. On a commencé à la chercher partout et j'ai dit à Wayne : « Il faut qu'on appelle la police. » Il a répondu : « Oh non, ce n'est pas nécessaire. » C'était juste ses mots : « Ce n'est pas nécessaire. » « Elle dit que je déforme tout. Elle dit que j'ai dit qu'elle avait dit ce qu'elle n'avait pas dit. » Iska avait quatorze ans. Elle voulait manger tout le temps. Ana Maria était tout le temps en train d'avaler des pilules. « J'étais en Pologne. Le téléphone a sonné et Ana Maria m'a dit : « Iska, notre fille, est morte. Iska Maria. » J'étais prêt à annuler le concert, mais elle m'a dit : « Reste. Je vais m'occuper de tout. » Ses sourcils se sont froncés, son regard est devenu dur, puis il a comme lâché prise, tu vois ? Plus de tristesse, plus d'alcool. C'est à ce moment-là que j'ai compris qu'elle n'était pas folle, mais qu'elle était alcoolique. Elle n'avait pas la musique, comme lui. Elle n'était qu'une mère perdue. Sans le bouddhisme, Wayne aurait sombré. Pratiquer le bouddhisme a appris à Wayne à transformer le poison en remède. L'opération a duré neuf heures. Et il n'a pas survécu à l'opération. Sa fille, son frère, sa mère. Mais Wayne travaillait déjà à comprendre l'éternité de la vie. Il a toujours adoré le film Les Chaussons rouges. « Pourquoi voulez-vous danser ? — Pourquoi voulez-vous vivre ? » Pour moi il était plus peintre que musicien, et je le laissais peindre sur ma toile. La lune est à la fenêtre, les voleurs ne l'ont pas emportée. C'était en 1991, la dernière fois que j'ai vu Miles. Son dernier concert se tenait au Hollywood Bowl. Wayne Shorter était là, c'était son anniversaire. Je suis entrée dans la loge et Miles me tournait le dos. Il avait la main sur l'épaule de Wayne et il s'appuyait sur lui, un peu comme ça, il parlait de musique à Wayne, à voix basse. Alors je me suis approchée pour les entendre. Miles parlait peu. Il se contentait de quelques phrases. Il a posé sa main sur mon épaule et il m'a dit : « Sors de ta coquille. » Tu vas finir éclipsé par des musiciens moins bons. Il est monté sur scène et il a joué Happy Birthday pour moi. C'était comme s'il savait qu'il mourrait quelques jours plus tard. Il m'a appelé quelques jours avant de mourir et il m'a dit : « Écris-moi un truc orchestral. Mais place une fenêtre sur cette corde, pour que je puisse m'envoler. » En un mot, comment décrirais-tu ton mari ? « L'imagination éternelle. » Le moment où j'ai posé mes yeux sur lui, j'ai su que je rencontrai quelqu'un d'absolument hors du commun. 

 

jeudi 31 août 2023

De bon matin, à Bandol

« Les hommes ressemblent plus à leur temps qu’à leur père. » 

Mon temps, ce fut d'abord celui de la “micheline” (qui n'en était pas vraiment une) qui nous emportaient à Annecy, ma mère et moi, quand j'avais quatre ou cinq ans, et que cette dernière me chantait l'Arlésienne de Bizet. De la chanson, je n'entendais que le premier vers : « De bon matin, j’ai rencontré le train », et ce train était celui, jaune et rouge, qu'il arrivait que je conduise, guidé par le machiniste, grâce à une mère très persuasive. Les rois mages ne m'intéressaient absolument pas, je n'en avais que pour les rails, les aiguillages et la cabine de pilotage, les manettes, les compteurs, les tuyaux, les bruits et les secousses. Nous étions trois rois debout parmi les étendards, l'homme, la mère et moi, dans les odeurs d'essence et d'huile. Devant nous, le monde déroulait son théâtre rythmé : le son des roues sur le rail est une des toutes premières musiques que j'aie entendues, et je n'oublie jamais ce rythme vital et rassurant. 

Il suffisait de s'éloigner de vingt kilomètres de la maison pour être dans un autre monde — dans le vrai monde, plutôt. De bon matin, c'est la civilisation qui paraissait, qui sortait de son sommeil, qui se dévoilait aux yeux de l'enfant qui n'en croyait pas ses yeux. Ainsi allait le monde qui n'était pas encore saturé de dialogues, dont le bruit était encore tenu en respect par la crainte et la confiance, par l'amour et la tendresse consacrée. Silence et parole, de là où je me tiens aujourd'hui, me paraissent avoir été miraculeusement dosés, équilibrés, ordonnés par une sagesse intime et grave qui jamais ne se disait mais qui modérait chaque geste et chaque sentiment.

Pendant ce temps-là, le père avait une vie inconnue, dissipée, dont les échos nous sont parvenus longtemps après les mille détours de la rumeur. La débauche et la liberté n'étaient pas encore sœurs, les voyages avaient le caractère paisible et doux de la sieste d'été ou d'une promenade dans les paysages familiers qui bordaient les heures lentes. Les distances étaient courtes, à portée de sens, qui ne ridiculisaient pas notre entendement commun, qui ne nous perdaient pas au milieu de nulle part ; pour le dire en d'autres mots, le tourisme, indésiré, nous était inconnu, et le pays, dont chaque corps était une anamorphose, avait encore une raison d'être indiscutable et charnelle. La voiture, le train, étaient tout ce qu'il nous fallait, et nous suffisaient, quand ce n'était pas le vélo ou la mobylette. Les jumelles, le microscope et le téléphone nous donnaient la mesure d'un monde seulement amplifié par la télévision naissante. L'image et la globalité avaient encore une fausse modestie de première communiante, elles cachaient bien leur jeu. L'universalisme était un provincialisme ; nous n'y croyions que parce que l'étranger, le vrai, nous était inconnu, que nous situions dans un ailleurs féérique. L'exotisme, ce péché auquel nous succombions avec des gourmandises adolescentes et naïves, avait le goût de l'éphémère. Nous savions bien qu'il faudrait vite en faire le deuil : c'était une question autant morale qu'esthétique. Il restera pourtant fiché en nous comme une dent cariée à force d'avoir mâché trop de sucreries, de nous être étourdis de pittoresque et d'oblatives niaiseries. L'univers s'est peut-être vengé d'avoir été si ingénument considéré, avec autant de légèreté que d'arrogance ; il est désormais à l'intérieur de chacun d'entre nous, comme une caverne sans limite et un spasme mauvais qui fait éclater nos rêves et nos sens, et les disperse aux quatre vents de la perception. Sans les machines, nous sommes dorénavant incapables de nous saisir du monde qui ne nous entoure plus qu'au second degré, qui s'éloigne au fur et à mesure que la technologie arraisonne nature et culture et pénètre jusqu'au cœur de nos songes. Plus nos machines sont puissantes et perspicaces plus nous nous laissons dériver à l'extérieur du nous qui nous reliait aux autres : Tout laisser derrière soi, avant même la mort, alors même que nous croyons posséder la matière et ses liaisons fortes, est devenu une habitude qui nous éblouit et nous étourdit. Nous avons cessé de croire que le prochain est proche — c'est trop simple — pour épouser d'autres croyances plus abstraites, à l'abri de nos écrans. 

Ils veulent des enfants, mes contemporains, ils ne veulent même plus que ça, mais ils ont peur de tremper leur queue dans un vagin, alors pour se changer les idées ils vont au bout du monde sans carbone, pour en chercher. C'est du sport, c'est moral et quand ils donnent des gifles ils s'excusent vite fait, même avant qu'elle parte — toujours sur le qui-vive : les mères sont aux aguets, dans les Airbnb et les aéroports, ça rigole plus du tout. C'est pas eux qui prendraient une micheline pour faire vingt kilomètres en chantant du Bizet. Leurs rêves sont si grands qu'ils sont à l'intérieur, sans espoir d'en réchapper. Ils n'ont plus de pères, plus de mères, plus que des potes et quelques putes. De bon matin, ils font de la muscu en matant les news et les selfies du jour sur Twitter. Ne pas avoir de père délivre de la folie douce qui tient les enfants à l'abri de la poésie machinale. Mais tout ce qui les intéresse, c'est la température des pôles, les chiffres, les courbes des ventes et la survie éternelle. L'obscénité est la plus belle découverte de l'adolescence, si vous voulez mon avis, et les femmes sont aussi bêtes que la vie. File-moi ton obole, / Ma belle Fernande, / Que je me gondole / Comme une légende / Sur mes pauvres guiboles.

Relisant des textes que j'ai écrits il y a quinze ans, il arrive que je ne les comprenne plus du tout. Relisant celui-ci, que j'avais laissé en plan depuis quatre jours, je ne le comprends déjà presque plus. Dimanche, j'étais dans Bizet, mais aujourd'hui je suis avec Charlie Parker et Wayne Shorter. Il ne sert à rien de faire semblant : l'être est une fiction mal ficelée — je ne suis plus qui j'étais hier-soir et je ne sais pas qui je serai ce soir. C'est à Bandol / Que je bande. / C'est une farandole / Au goût d'amande, / Mais je dégringole / Et j'en redemande. Sans l'effroi, le sexe n'est pas grand-chose. Sans le sexe, l'écriture n'est rien : le sexe est une caisse de résonance pour les mots. De bon matin, seule la fantasia chez les ploucs nous redresse le museau. Pas un souvenir n'est resté. Depuis deux jours, j'essaie de faire quelque chose avec ce texte, c'est l'amère mêlée au soleil. Quand je suis face au texte lui-même, je ne sais pas, les idées que j'ai disparaissent, il ne reste plus que le texte, comme un bloc mort, dont je ne sais pas quoi faire : le temps se disloque et se déglingue en moi ; tout se ramollit ; j'essaie d'attraper et de retenir quelques morceaux au passage. Micheline montre-moi vite tes miches, au fin fond des marais ! 

mercredi 23 août 2023

Dans les pages (2)


Il y a du roman, c'est pour le rappel. Vous êtes méchant ! vous êtes méchant ! Je veux suivre la pièce. Voici du romarin, c'est comme souvenir : de grâce, amour, souvenez-vous. C'est Ophélie qui parle. Et voici des pensées en guise de pensées. A night in Tunisia. Infusion. Tout est enfermé dans ma mémoire, et vous en garderez vous-même la clef. Les marins, les marrants, les filles et leurs draps, tout ce beau monde en charrette, vers la mer. Il y a dans les nuages ce soir des violets et des bleus bien beaux. Voici pour vous du fenouil et des ancolies. Je vous aurais bien donné des violettes, mais elles se sont toutes fanées, quand mon père est mort... Il faudrait un exemple. Que je l’aimais, que je la revois bien, notre église ! Eulalie était une fille boiteuse, active et sourde. Sa charrue, devant moi, ses seins lourds et ses tresses. Elle s’attendait si peu à me voir qu’elle eut un mouvement d’effroi. En se mettant debout précipitamment, elle tomba en arrière sur son cul. Nous savons ce que nous sommes, mais nous ne savons pas ce que nous pouvons être. Je n'étais pas, je crois, le premier homme qu'elle eut aimé. Elle avait déjà aimé une fois, et ce n'était pas son mari ; mais ç'avait été vertueusement, platoniquement, utopiquement, de cet amour qui exerce le cœur plus qu'il ne le remplit. Je demeurai debout derrière le lutrin, mes notes devant moi, sans air dans les poumons et sans salive dans la bouche. Heureusement, les événements ne nous concédèrent pas le loisir de nous repaître du sombre plaisir des cœurs mélancoliques. Il fait bien 42°, j'ai été mauvaise langue. L'oeil du courtisan, la langue du savant, l'épée du soldat ! Il joua Schön Rosmarin à la perfection. Son linceul blanc comme la neige des monts... Son haut front pâle et lisse, ses yeux brûlés par l'effroi. Si vous êtes vertueuse et belle, vous ne devez pas permettre de relation entre votre vertu et votre beauté. De Rome à rien, nous sommes arrivés plus vite que prévu. Il tournait les pages à rebours. « Ça sent le brûlé, dit-elle. Avez-vous laissé quelque chose sur le feu ? » J'ai idée qu'il fera chaud. On était passé dans le “cabinet de travail”, et mon oncle, d’un air un peu gêné par ma présence, lui offrit des cigarettes. Ça n'était pas un pique-nique. Diarrhée, ballonnements et douleurs abdominales : le mystère est enfin levé. Cliquez maintenant !

lundi 21 août 2023

Boomers

Je ne connais rien de plus stupide que les guerres de génération. Voilà un genre qui relève vraiment du radicalisme à eau-tiède. Chaque génération peut avoir l'impression que le monde dans lequel elle grandit a été saboté par la ou les générations précédentes, comme tout enfant peut avoir le sentiment que ses limites propres lui ont été données par ses parents et son entourage familial. Ce n'est d'ailleurs pas faux, mais en faire état, passé l'âge de raison (ou celui de la puberté), pour les en blâmer, me semble le comble de l'infantilisme et du nombrilisme. Quoi qu'on fasse on est coupable, devant les enfants et les nouveaux venus : il est beaucoup plus difficile d'être des parents que d'être un enfant. Mais imaginons-les cinq minutes vivant de 1945 à 1970, nos jeunes gens, vous voulez bien, ou, encore mieux, de 1940 à 1965 ? Croyez-vous sérieusement qu'ils se seraient comportés autrement ? Mieux ? Auraient-ils eu, eux, la force extraordinaire et le génie sans précédent de s'extraire de leur époque ? Qui peut raisonnablement croire une chose pareille, alors que nous les voyons s'engouffrer tête la première et avec délectation dans toutes les sottises contemporaines, avec un affolant manque de recul, et, surtout, avec cette morgue qui me paraît difficile à égaler.

Les générations précédentes ont fait ce qu'elles ont pu, dans le monde qui leur était donné, exactement de la même manière que celles qui sont en train de se déchaîner contre leurs aînés comme de sales enfants gâtés à qui tout est dû, l'avenir et même le passé — passé qu'elles ne connaissent absolument pas, car la curiosité et l'humilité ne sont pas leurs plus grandes qualités. C'est la simplification et l'aplatissement du réel, qui octroient aux nouveaux venus cette arrogance et cette prétention démesurées, qui les rend si antipathiques et si barbants. Méconnaissance de l'histoire, méconnaissance de la langue, principalement, ces deux ignorances avancent du même pas et se confortent l'une l'autre jusqu'au vertige, la langue étant l'inscription de l'être et de l'identité dans la durée de la parole ; quand on constate ce qu'elle est devenue, on est pris d'épouvante. 

Il y a des formes de bêtise qu'on n'admet pas, et d'autres qu'on supporte très bien, qui peuvent même être charmantes. C'est injuste mais la vie est injuste, heureusement. Cette forme de bêtise-là, la boomerrerie, je ne la supporte pas. Elle m'est tellement antipathique que j'en deviendrais mauvais. Il y a des limites à la connerie et à l'indécence, tout de même. L'arrogance de ceux dont l'absence d'expérience et de nuance vaut brevet n'est bien sûr pas l'apanage de ceux qui sont nés il y a vingt ou trente ans, toutes les adolescences ont en commun cette forme déplaisante d'ineptie, mais ce qui est neuf, tout de même, c'est que l'adolescence est aujourd'hui sans fin, de même que la petite-bourgeoisie est sans autre. On peut d'ailleurs se demander si l'adolescence n'est pas la forme essentielle de la petite-bourgeoisie régnante. En tout cas, la langue, la musique et les manières semblent caricaturalement cohérentes, au sein de la nouvelle classe unique. C'est comme si toute l'expérience humaine était vue et interprétée depuis une étroite fenêtre temporelle, celle à laquelle s'accoudent les ados pour scroller dans leurs affects en kit. 

dimanche 20 août 2023

Dans les pages (1)


Il se mit à la tutoyer bêtement. Il avait des rognons en tête tandis qu'il allait et venait sans bruit dans la cuisine, disposant son petit déjeuner à elle sur le plateau bosselé. Ils étaient superbes, en s'éloignant ainsi, dans la majesté de leur entrelacement, ces deux êtres. Elle avait, en plus, quelque chose de pas commode, et cela aussi était nouveau pour moi. Et vous, prêtres, jetez l'encens sur les flammes de ton autel, et priez pour que les dieux, enclins à exaucer les vœux de la piété, assurent la pérennité avec celle de la dynastie qui te ramène parmi nous. Dans la cuisine un air froid, une clarté froide, mais dehors une douce matinée d'été partout répandue. Quoi que j'écrive sur elle, l'important c'est que j'en parle. Et voilà comme ils regagnèrent l'entrée de la grille du jardin et remontèrent dans un coupé, étincelant de cuivres et d'attelage, qui les attendait. Au moment où je commençai à coucher avec Maureen, j'avais depuis près d'un an une liaison passionnée avec une étudiante de quatrième année à Sarah Lawrence College. Je venais, d'ailleurs, d'acquérir, pour ma part, la preuve que, dans le ministère, et jusque dans le Grand Conseil du Parti, plus d'un fasciste s'alarmait du tour que le Duce imprimait aux événements et s'ingéniait à découvrir des moyens imprévus de faire pièce au despote. Et ainsi, il commençait à se sentir le ventre creux. Une autre tranche de pain beurré ; trois, quatre ; bon. Que l'on me pardonne si, au prix d'une digression, dont la nécessité excusera les longueurs, j'y reviens ici avec le propos d'en éclaircir et fixer l'édifiant détail. Elle n'aimait pas que son assiette fût pleine. Bon. « Ils oublient l'univers », fis-je au docteur, qui comprit ma pensée. Elle était spécialisée en langues et littérature et avait des ambitions dans cette branche. Notre rencontre eut lieu chez moi. La chatte répondit par un miaulement et fit un nouveau tour de pied de table, toujours roide et miaulant. L'autel proprement dit, auquel on accédait par un escalier de marbre, était enclos dans un vaste rectangle dont les hautes parois de marbre, étaient sculptées, sur les deux faces, de bas-reliefs où les archéologues s'accordent à reconnaître le chef-d'œuvre, en sa plus belle époque, de l'art spécifiquement romain. « Ah, ils s'en soucient bien, de l'univers ! », fis-je au docteur, qui comprit ma pensée. Vous savez comme parfois on dit : « Folle ! » Il le dit ainsi ; et il le baisa, ce poignet, avec emportement. Du lait pour la minouche ! Mots de moine, grains de rosaire qui bredouillent sur leurs panses. C'était, aurait-on cru à les voir ainsi passer, des créatures supérieures, qui n'apercevaient pas même à leurs orteils la terre sur laquelle ils marchaient, et qui traversaient le monde dans leur nuage, comme, dans Homère, les Immortels. J'ai rencontré Sarah un soir où je donnais un concert : elle était accompagnée d'une amie, et elles avaient l'air de deux enfants pas trop sages qui s'avançaient dans la nuit tels deux tortues silencieuses et rapaces. Prenons ça au vol, vite ! Caressez-moi. Deux yeux. Main douce, douce-douce. « Je l'interrogeai sur ses impressions d'Italie. Elles semblaient fort lucides. » Je suis si seul, ici. Un fameux alibi, cette innocence. Vous le dirais-je ? Ces yeux-là étaient et disaient tout un poème. Sublime, dans sa robe rouge, elle avait l'air d'une étudiante prise au piège d'un examen dont personne ne l'avait prévenue. Ne te détourne plus pour méditer ! Il jouait d'une main, l'autre étant occupée à des gestes illicites. Oh, caressez-moi sans attendre, tout de suite. Quel est ce mot que tous les hommes savent ? Et il avait vu juste, le docteur. Touchez-moi, touchez-moi. Elle agitait longuement le bras à la fenêtre de sa voiture, jusqu'à ce qu'elle disparaisse à mes yeux. Je suis pris dans cet embrasement. Ta motte comme un hérisson timide. Il aimait une épaisse soupe d'abatis, les gésiers au goût de noisette, un cœur rôti avec sa farce, des tranches de foie frites dans la chapelure, des œufs de morue rissolés. Ma vie d'homme : Si le bonheur existait, nous serions toujours malheureux.

(…)

jeudi 17 août 2023

Lecriture

« Les idées viennent en écrivant. » Quand on les attend, les idées, elles nous tirent la langue, dissimulées derrière leur mont chauve. Bien fait pour nous. Il y a toujours, heureusement, un mont chauve et une cour de récréation bruyante pour nous séparer de nos idées. Nous serions sinon en permanence noyés par elles, ou étouffés.

Les cyclothymiques, dont je fais partie, connaissent bien cette partition : On ne peut pas vivre en étant constamment en transe. Le papillon a besoin de la chenille pour être. L'idée a besoin de ce qui la précède et la suit, qui est le mot ou la phrase, ou leur absence. 

Ce n'est même pas que les idées viennent en écrivant, c'est surtout que ce que nous sommes en train d'écrire nous change. Si ce que j'écris m'est connu dès l'origine, dès l'instant où je commence à écrire, c'est raté. Le moi qui commence à écrire n'est pas le même que celui qui a écrit, non plus que celui qui écrit. Nous écrivons pour nous changer, parce que nous savons que nos pensées sont trop bêtes, trop évidentes, et qu'elles ne nous appartiennent pas vraiment. 

Qu'il y ait une transe, dans l'action d'écrire, est pour moi indiscutable, mais l'important est de savoir tenir cette transe à (bonne) distance. Il ne faut ni la refuser ni se laisser emporter par elle. La transe est très utile pour que notre corps se place dans une position excentrée, hors de son champ d'action ordinaire, si elle nous permet d'endosser momentanément l'habit du Maître, mais elle est dangereuse si elle nous assourdit en parlant trop fort.

La phrase nous attend. C'est nous, qu'elle attend, pas elle : Nous dans elle. 

Les idées et les phrases ont des rapports difficiles et il arrive qu'elles jouent à échanger leurs apparences. Il faut donc être vigilant. Ou malin.

***

Il y a des sujets qui rendent bête, nous le savons tous. (Essayez de parler par exemple de la corrida, et vous verrez la bêtise affluer instantanément de tous les côtés, par vagues.) Ce sont en général les sujets qui permettent à ceux qui s'en emparent de montrer qu'ils sont des gens bien. Les hommes aiment à donner d'eux la meilleure opinion possible. On ne sait pas ce qu'ils pensent d'eux, mais on sait ce qu'ils veulent qu'on pense d'eux, et, le plus souvent, leurs opinions (et leurs goûts) se limitent à ces placards publicitaires sans lesquels ils sont incapables de sortir dans l'arène sociale. Essayez par exemple, toujours au sujet de la corrida, de leur dire que leur opinion ne vous intéresse pas, et vous les verrez se mettre en colère — parce que cette opinion, ils n'ont que ça. Sans elle ils sont nus comme des enfants. La conversation ne les intéresse pas parce qu'ils sont trop peu assurés d'eux-mêmes, et le but de la discussion, pour eux, est surtout d'affermir leur être social durant un bref instant, ou, du moins, d'en éprouver la robustesse. Ils n'en attendent rien d'autre. Abandonner ne serait-ce qu'un peu de l'opinion qu'ils croient leur être propre serait une atteinte intolérable à leur sécurité essentielle, une méchante brèche dans la haie, qu'ils espèrent infranchissable, qui délimite leur périmètre existentiel. 

C'est de là, peut-être, que vient le désamour fondamental pour la littérature, qui ne délivre pas d'opinions, qui sape les croyances et qui complique la relation que nous entretenons avec le monde, incapable qu'elle est de tirer des traits droits et univoques entre les choses et nous, entre nos sensations et nos représentations. La phrase nous attend alors que nos opinions nous précèdent, et c'est bien ce qui est pénible, quand nous avons affaire à ces gens dont les convictions les habillent de pied en cape, les recouvrent, sans qu'aucune partie de leur être ne se présente à nu. 

Les rapports entre les humains pourraient être beaux, si la société ne s'en mêlait pas, mais nous sommes incapables de nous soustraire au regard social qui pèse sur notre nuque dès que nous quittons notre solitude, et c'est lui, la plupart du temps, qui nous dicte ce que nous croyons penser. « Nous voulons vivre dans l'idée des autres d'une vie imaginaire » écrit Pascal.

***

Faire des phrases, c'est seulement lier des mots à des mots en espérant que ces liaisons soient autre chose que des caprices. Sur quoi repose notre certitude que du sens habite la phrase ? (Mais, après tout, le sens est-il indispensable au texte ? S'il est question de littérature, il est permis d'en douter. Dans un texte littéraire, si le sens est bien présent, il passe comme un furet : il n'est pas toujours là où le croit, et sa principale qualité est la mobilité — et la légèreté. (Le caprice n'est pas du tout l'ennemi de la littérature.)) Poser cette question revient à questionner la lecture incluse dans l'écriture. À chaque fois que nous écrivons, nous lisons (nous lisons ce qui s'écrit en nous avant la rencontre avec la phrase écrite — ce qui ne veut pas dire que ce que nous lisons ne soit pas déjà une phrase), et à chaque fois que nous lisons, nous écrivons (car les phrases que nous lisons produisent d'autres phrases). Il y a cette chose, que nous pourrions appeler la lecriture, qui n'est ni la lecture ni l'écriture, mais quelque chose qui se situe entre les deux, et qui est constamment à l'œuvre, dès qu'il est question de texte. Pas de texte sans lecriture. De même, lorsque nous écoutons de la musique, il y a bien production de musique en nous. L'écoute n'est pas morte, elle n'est pas son propre but. Mais, dans le monde des sons, il y a une manière de marquer la différence entre une écoute morte et une écoute vivante. L'écoute qui ne produit rien, ça se dit : ouïr. Et l'écoute qui produit quelque chose, ça se dit : écouter.


lundi 14 août 2023

Défiguration

Je ne comprends pas. Je ne comprends absolument pas cette frénésie de selfies qui prend les jeunes filles d'aujourd'hui.

Un portrait figure, un selfie défigure. 

Bien sûr, ce n'est jamais un selfie, car le selfie n'existe pas au singulier. Le selfie n'a de réalité que dans la répétition et la dissémination. C'est la compulsion du shoot qui fait le selfie. Soi, soi et soi, à l'infini. Soi, comme une longue suite derépliques, comme une interminable variation sur le même (qu'on croit).

Le visage annulé, dissout. Un autoportrait est une occasion et une manière de s'envisager, un selfie est une façon de se dé-visager. 

Toutes ces jeunes filles dont je contemple jour après jour les selfies sont en train de s'arracher le visage, de le dissoudre dans un acide puissant qui ne laissera de leur être qu'un souvenir imprécis, vague, insipide. C'est comme de diluer un centimètre cube de couleur avec des litres et des litres de blanc.

Elles croient s'affirmer alors qu'elles s'annulent, qu'elles se défigurent, qu'elles neutralisent le visage qui s'est affirmé en elles au cours du temps. Elles défont ce qui s'est fait patiemment au fil des années. 

La peinture est toujours figurative, même quand elle est abstraite. Elle figure des essences. Ici c'est l'inverse. Ce qui est figuré c'est l'existence, et ce qui annulé, c'est l'essence. Elles n'ont d'yeux que pour les états successifs de l'absence.

En multipliant les occurrences de leur individu, elles le divisent en autant de notes éparses qui dévitalisent l'ensemble et rendent impossible la singularité et la synthèse : aucune mélodie propre ne ressort de cette théorie d'instants, aucune harmonie ne vient les assurer de leur être. Elles ont externalisé leur visage, il ne leur appartient plus. Il y a sans doute une nombre fini de prises de soi-même (de représentations par soi-même) qu'on ne dépasse qu'en repartant en sens inverse de l'affirmation, dans celui de la “désidentité”…

Le selfie, c'est la dilapidation de l'âme aux quatre vents. Sans doute n'en peuvent-elles plus d'en avoir une… Elles en conservent pieusement les répliques alors que le tremblement de l'être est à l'agonie.

dimanche 13 août 2023

Les péquenauds

Elle est étonnante, celle-là. Elle met une application qui semble tout de même un peu exagérée à démontrer par tous les moyens à sa disposition qu'elle est bête comme ses pieds, sans qu'il y ait la moindre hésitation possible sur le constat, mais elle revient quotidiennement pour nous reprocher de la mépriser. Or, si elle ne venait pas chaque jour nous mordre les mollets et nous provoquer, d'une manière ou d'une autre, nous l'aurions à peine remarquée, et nous n'aurions même pas besoin de la « mépriser ». Elle n'est tout simplement pas de ces gens avec qui l'on a envie d'échanger ne serait-ce que quelques phrases sur un réseau social : chacune de ses interventions découragerait un hippopotame en chaleur de lever une paupière. Et surtout, elle croit, comme tous les imbéciles de son espèce, que tout parle d'elle et que nous passons notre temps à nous intéresser à ses faits et gestes. Il lui est impossible de croire que le monde ne l'a pas remarquée et ne fait pas de gorges, chaudes ou froides, sur son cas. Sont-elles toutes comme ça, ces vieilles profs à la retraite ? Quand on voit le niveau de leurs interventions, on en vient à excuser les cancres qu'elles ont échoué à instruire — ou qu'elles ont réussi à désinstruire. Je ne vois qu'un Michou Pectorian, qui s'approche un peu de ce genre d'imbécile. Non, je suis tout de même injuste, il la dépasse de cent coudées, bien entendu, mais lui joue dans une tout autre catégorie, celle des géants ridicules-obscènes : il a un personnage à défendre, et il le défend biceps-et-ongles, au-delà de toute prudence, d'ailleurs, mais enfin, c'est son affaire. 

Depuis une semaine, sur Facebook, grosse attaque de péquenauds, rustres, mufles, et imbéciles goguenards en tout genre. Mon index bloqueur s'en est donné à cœur joie, je dois dire. C'est un soulagement de voir disparaître ces faces patibulaires dans les oubliettes numériques, et l'on se demande toujours pourquoi on ne l'a pas fait plus tôt. 

Celle-ci, par exemple, qui vient chez nous pour faire de la publicité pour ses livres que nous ne songerions pas à acheter. Pourquoi pas, après tout ? Je suis bien placé pour savoir que la publicité est essentielle, quand on essaie de vendre quelques exemplaires des livres qu'on a écrit, et que tous les moyens sont bons (mais non, justement, tous les moyens ne sont pas bons) pour rappeler aux autres que parler c'est bien mais acheter c'est mieux. Je n'ai donc à peu près rien dit quand elle a déposé sa petite vignette, sauf qu'elle « ne doutait de rien », puisqu'elle nous signifiait tout de même que pour qui s'intéresse à l'amour et à la sensualité, il n'y avait pas mieux que sa production. Ma foi, je ne demandais pas mieux que de vérifier, moi, et je lui ai donc proposé de m'envoyer un de ses ouvrages, que j'aurais lu avec intérêt, car j'ai de la curiosité, en ce domaine. Ici, il faut préciser que lorsqu'on est édité par un éditeur, envoyer ou plutôt faire envoyer un de ses livres ne coûte rien à l'auteur, à la différence de l'auto-édition où l'écrivain paie chaque livre de sa poche (ce qui fait que, malheureusement, je suis dans l'incapacité absolue d'en offrir autour de moi). Là-dessus, la dame me répond sèchement : « Laissez tomber. Je plaisantais. Humblement. (Travail mérite salaire, non ?) » Ça, que tout travail mérite salaire, ce n'est pas moi qui dirais le contraire. Mais justement, quand on est publié par une maison d'édition, faire envoyer un de ses livres à un lecteur ne retire rien à ce qu'on gagne, et permet, éventuellement, de s'attacher un nouvel anagnoste. Bref, je n'ai pas insisté, mais voilà qu'elle revient à la charge avec un : « Ce que vous dites est vilain » ! Vilain ??? J'aurais bien aimé qu'elle m'explique en quoi ce que j'avais dit était « vilain ». Personnellement, si j'avais de l'argent, même un tout petit peu, je me ferais un plaisir d'offrir mes livres à mes amis. Si je les vends, c'est uniquement pour vivre, ou pour survivre. J'ajoute que je connais un grand écrivain, grand parmi les grands, qui m'envoie chacun de ses livres, alors que je sais pertinemment que cela lui coûte beaucoup d'argent, et qu'il est très loin d'être riche. (Je reçois toujours ses livres avec beaucoup de gratitude — et de gêne, pour la raison que je viens de dire.) 

Un autre a tenu à venir nous dire, sous une image que nous venions de publier, qu'il la trouvait moche. Là encore, pourquoi pas ? Il a bien le droit de le penser, que c'est moche. On se demande un peu quel intérêt y a-t-il à venir l'affirmer sous la publication de l'auteur, mais bon… En revanche, quand nous le remercions sobrement, et qu'il croit très spirituel de répliquer par un « Avec plaisir », là se situe pour nous la frontière entre le désagréable et la muflerie. Hop. Un de moins. De toute façon, il avait un pseudo idiot. La blague, la blague, la blague, la lourdeur, la lourdeur, la lourdeur. Entre les deux : pas grand-chose. 

Il y a eu aussi le mufle absolu, le péquenaud absolu, le personnage de Caméra Café caricatural qui se trouve si beau et intéressant qu'il se portraiture chaque semaine au volant de sa voiture, avec ses lunettes de soleil et le sourire qui va avec. Celui-là nous a reproché de vendre Luna trop cher. « 25 Euro tout de même, vous ne vous mouchez pas avec le dos de la cuillère. Bref. » Et de nous faire remarquer, avec quelle élégance !, qu'il était sur le point de le commander. Et il faudrait commercer (au sens littéraire et littéral) avec des gens pareils ? Plutôt crever ! Bref, comme il dit…

Et il y eut, surtout, tous ces commentaires invraisemblables sous les vœux d'anniversaire que j'ai eu la mauvaise idée d'adresser publiquement à Renaud Camus, le 10 août. Je ne souhaite jamais publiquement l'anniversaire de personne sur un réseau social (à quoi bon faire la publicité d'un geste éminemment privé ?), j'ai horreur de ça (et surtout de ceux qui se le laissent souhaiter), mais il m'a semblé, ici, que je pouvais faire une exception pour Renaud Camus, ce qui était une manière de l'honorer, et surtout une façon discrète de rappeler à ceux qui l'ignorent que cet immense écrivain venait d'avoir 77 ans. Las ! Quelle erreur j'ai faite ! Pas un, ou presque, de ceux qui ont commenté ce statut Facebook ne comprend ce qu'est une entrée Facebook, n'en comprend le statut, précisément. Tous, ou presque, ils s'adressaient directement à celui à qui j'avais présenté mes vœux. Mais, s'ils veulent lui souhaiter un bon anniversaire, ce qui est très bien, qu'ont-ils besoin de moi ? Il est tellement simple d'écrire deux mots en son nom propre, pour ce faire ! Qu'on dépose discrètement un like sous ma publication, pour en amplifier l'audience et s'y associer ne me dérange pas du tout, mais qu'on vienne « chez moi » pour dialoguer avec Renaud Camus me paraît tout à fait inconvenant, et même, disons-le, imbécile. Il faut donc tout leur expliquer ? Les prendre par la main comme de petits enfants qui découvrent le monde ? On dirait bien. Et puis, bien sûr, il y a tous ceux qui en profitent pour venir étaler lourdement leur humour ou leur esprit si fin, pour venir se montrer… Que tout cela est laid et bête ! 

Ah oui, et j'allais oublier cette jeune femme qui croit très malin de venir m'expliquer, sous une publication consacrée à Sharon Tate, publication dans laquelle je m'interroge sur la fascination que le visage de la femme de Roman Polanski exerce sur moi —ayant bien pris soin de préciser immédiatement que cette fascination n'avait rien à voir avec sa mort tragique — que, bien sûr, ma fascination ne peut s'expliquer que par sa mort tragique ! Cette jeune femme sait mieux que moi ce que je pense (et comment je pense) et tient fort à ce que personne ne l'ignore. Si j'affirme que cela n'a rien à voir, c'est précisément parce que cela à tout à voir, c'est l'évidence, pour cet être extra-lucide. Les imbéciles ont toujours des explications simples qui répondent merveilleusement mal aux questions complexes. Ils aiment répondre à côté. 

Bref, les péquenauds, au mois d'août, se sentent tout puissants. On peut leur faire confiance pour qu'ils viennent nous expliquer la vie et la psychologie, forts de leur immense sagesse et expérience. Un péquenaud est un péquenaud : un jour ou l'autre, quoi que vous fassiez, vous aurez affaire à sa muflerie épaisse de gros péquenaud, c'est comme ça. Il faut s'y résoudre. 

Je l'écrivais il y a deux ans : « Pour que l'énervement nous prenne, il faut que deux éléments entrent en contact. Une mécompréhension et un mensonge, par exemple, une erreur et autre chose (désinvolture, cuistrerie, grossièreté, etc.), un contresens et un humour pesant, que sais-je. C'est toujours quand la deuxième dose rencontre la première que naît l'exaspération. Il se crée alors une réaction chimique qui fouette les nerfs. Une seule raison, même si elle est grave, ne suffit pas à déclencher notre colère. Ceux qui ont de la sensibilité et de l'esprit sentent immédiatement qu'il est temps de se taire, ou de prendre un autre chemin. Grâce leur soit rendue ! Les autres poursuivent, et s'étonnent de notre réaction. » Je n'ai rien à changer à cette formulation. Les agacements sociaux (et privés, d'ailleurs, mais dans une moindre mesure) sont toujours consécutifs à ces deux phases successives, ce qui explique que la plupart du temps, les gens ne comprennent pas notre exaspération. En effet, ils n'ont en tête, dans le meilleur des cas, que la seconde, quand ils ont complètement oublié la première. Pas nous. 

Comme l'écrivait Renaud Camus dans un tweet de 2016 : « Qu’il s’agisse de littérature, d’art, de tourisme, d’éducation ou d’institutions, c’est le destinataire qui finit par déterminer le contenu. » C'est très sensible sur un réseau social. La qualité de ce que l'on publie n'est rien. Le plus bel aphorisme du monde sera immanquablement reçu et donc traduit en une vérité de péquenauds, neuf fois sur dix. Lâcher des phrases dans la nature, c'est se condamner à désespérer.

samedi 12 août 2023

Radio

1

La narratrice au fast-food. Le père est ouvrier. Le concept d'aliénation. Le geste, la rapidité et l'ennui. Une enfance douloureuse. Souffrance de la mère, de mère battue. On est vissé là où on habite. Dans une cellule. Les coups. La femme gifle. Il faut faire. Elle est devenue un tas. Il fallait passer par là. C'est d'abord une affaire de corps. Moi il faut que je tienne ma phrase. La rouste, la dérouillée. Elle ne comprend pas. Le lit, le terrible lit. Son corps, c'est de la viande, c'est un morceau de viande. La manière dont Finkielkraut prononce « Jérôme ». Le père qui pose des questions. Il n'a pas l'enthousiasme des enfants. On ne comprend pas ce qu'il y a autour. S'inquiéter pour le père. « Vous êtes contents ? Vous êtes contents ? » La vie pratique. Où est sa place ? Elle le protège. Il rêve qu'il écrira un roman. Ils n'ont pas vécu et souffert pour rien. L'accumulation. Écrire et inscrire une trace. Elle déserte. À Paris. Usée à force d'être. Arrachement et attachement. Je ne suis pas passée par la honte. Un contrepoint musical très intéressant. La Guerre des Boutons. Le père est plus enfant que les enfants. On a bien fait d'y aller. Il s'acharne sur l'irréparable. C'est plus qu'un métier. Il échoue et il échoue sans cesse. Le texte a été commencé dans le chaos. 

2

Le texte a été commencé dans le chaos du ventre de la mère battue, ce tas de viande. Il s'acharne sur l'irréparable et la vie pratique. Il fallait passer par là : La rouste, la dérouillée. « Vous êtes contents ? Vous êtes contents ? » Moi il faut que je tienne ma phrase, mais je ne suis pas passée par la honte, dans une cellule : l'accumulation. Arrachement et attachement, c'est un contrepoint musical très intéressant. On a bien fait d'y aller, à Paris, c'est plus qu'un métier, mais on ne comprend pas ce qu'il y a autour. La femme gifle : écrire et inscrire une trace, où est sa place, le geste, la rapidité et l'ennui. Elle déserte, usée à force d'être dans le lit, le terrible lit. Le père est plus enfant que les enfants, il a eu une enfance douloureuse, le père ouvrier qui pose des questions. Il n'a pas l'enthousiasme des enfants. Les coups.

(…)

vendredi 11 août 2023

Faire l'amour


« Le désir d'avoir sa mort à soi devient de plus en plus rare. »

Qui sommes-nous pour croire ou ne pas croire à la résurrection des corps ? Qui sommes-nous pour croire ou ne pas croire en Dieu ? Qui sommes-nous pour croire qu'on peut ne pas croire ? Et le Mystère… Avons-nous la moindre légitimité à en douter ? Il n'y a pas plus religieux qu'un athée, c'est bien connu. Ne pas croire demande un sentiment religieux très affirmé, brutal. 

Pour la centième fois sans doute j'écoute la bande-son de Nouvelle Vague, de Godard. Je suis comme chaque fois émerveillé par tant d'intelligence, par ce goût infaillible, par son sens du rythme et du sens. C'est une fête spirituelle et charnelle, du même ordre finalement qu'une après-midi passée au lit avec une femme, en été. Tout y passe : goûts, phrases, sons, odeurs, gestes, idées, langueur, largeur de la croupe, tact, audace, syncopes, pauses, cris, musique, essoufflement, râle. Il faut faire entrer cela dans une page. 

Ils veulent écrire avant d'avoir vécu — en quoi ils ont sans doute raison. Je ne sais pas le faire, et comme j'ai très peu vécu, ce n'est pas facile. Alors il faudrait lire, lire et encore lire, pour passer à travers le tamis des phrases inutiles. Même cela m'est refusé. Lire, je ne sais plus le faire. Pour une phrase lue, j'en écris vingt ou cinquante. Ce n'est pas raisonnable. Je porte en moi cette tragédie ridicule qui pèse dans les membres. Je suis entravé par ma raison. Heureusement que j'oublie souvent. J'étais heureux quand mon seul espoir était de baiser. « Une femme que l'on aime nous prive des autres femmes ». Quelle chance !

Si nous partions à la recherche de tous ceux à qui il faudrait demander pardon, notre vie aurait enfin un sens, mais un sens unique qui nous renverrait de là où on vient. De quelque côté que l'on se tourne, c'est l'Utérus éternel qui nous fait signe, c'est l'éternel recommencement de la nature impitoyablement vivante, sans remords ni pardon. C'est bien une femelle, celle-là ! Nos amours sont si pitoyables qu'elles en deviennent sublimes. On peut si peu, sans la foi. 

J'aurais dû m'intéresser au dollar et à l'or, et alors j'aurais un autre éclat, ce serait enfin de l'art bien comme il faut, de l'art coté, les bourses bien pleines, un foutre bien clair et bien musical dont le jaillissement serait répertorié, noté, commenté — ou moqué. Les femmes aiment les dollars. Nous préférons les nibards. Je n'aime pas les brutes, ni les portes qui claquent dans la maison. J'aime le son du bandonéon. J'aime le café et la voix de Jacques Dacqmine. Les voix du dimanche matin dans la maison. Le silence sur le silence, entre deux et quatre. Le contrepoint et la variation. J'ai fini par aimer le soleil, il était temps. La chaleur sur mon corps. J'aime relire les lettres de Céline ; les comprendre enfin. J'aime chercher la disparue et retourner dans ma mémoire, guidé par quelques phrases notées entre 1980 et 1990, marcher dans mes pas, et certaines douleurs. J'aime toujours (c'est un miracle !) Raymond Chandler et j'aime que l'amitié soit un miracle. J'aime les règles parce qu'elles suscitent les exceptions. J'aime infiniment la Suite italienne (surtout au violoncelle) de Stravinsky, qui est peut-être la seule musique capable de me mettre de bonne humeur. Je voudrais revoir les sculptures en verre que je faisais dans le laboratoire de la pharmacie quand j'avais treize ou quatorze ans. J'aimerais entendre à nouveau la voix de mon père. J'aimerais prendre sa défense, malgré tout, s'il en a besoin. J'aimerais entendre la Nuit transfigurée pour la première fois, comme la première fois. Et aussi Petrouchka, avec l'odeur des enceintes, dans la chambre du haut. Les premières fois. Et encore les premières fois. Le mystère encore souverain et clair, débarrassé de l'intelligence et de la répétition, de l'opacité et du discours qui a déjà fait le tour de la terre en passant par tous les intestins. Mystère, connaissance et érotisme sont interchangeables, on les voit, dans les partitions, se moquer de nous qui les confondons sans cesse. Certaines douleurs, oui, sont plus précieuses que les plaisirs. Nous devrions tout garder. Le mal, le bien, l'absence, la fureur, le chagrin et la joie pure, la peur et l'extase, les phrases ratées, les suicides avortés, et même l'esprit qui bute contre un mur, la douleur qui tourne en rond, la nuit. Les cris et les trahisons. Le goût du métal et l’essoufflement. J'aimerais redevenir adroit et revoir les cuisses de Monique, au tennis, celles de Christine, au basket (ou était-ce le handball ?). 

J'étais le ballot boursoufflé bondi des fonds, un peu lent, un peu peureux, plaqué aux cuisses de la mère, entre deux siestes et deux présents gonflés à l'hélium— ça laisse des traces. Tout cela c'est encore la foi, bien sûr. Sans elle nous sommes des ombres, mais dures et grotesques, plates et glacées. La foi c'est seulement de savoir que la mère nous nourrit, quoi qu'il arrive. Et au-delà. 

L'adresse, c'était le principe premier et fondateur. La tenue de l'écriture et du geste, et aussi de la langue, en présence du père. Comment prononces-tu les mots, les voyelles et les consonnes, c'est à cela que nous étions jugés, et aussi au calcul mental. C'était très peu de choses, finalement, et c'est pourquoi nous étions à l'aise parmi les corps et l'héritage, nous avions notre place dans le cortège, les questions étaient ailleurs. Si l'on compare cette situation avec celle dans laquelle nous nous trouvons aujourd'hui, on comprend immédiatement l'angoisse qui est la nôtre. On a multiplié les références par mille, on les a individualisées et dispersées, fragmentées, retournées, et se tenir debout relève désormais du hasard ou du miracle. On est passé de la lettre au nombre.

Et puis nous sommes arrivés à ce moment de la vie où il s'agit exclusivement des filles. Les filles, la fille, les femmes. Où l'adresse dont il est question plus haut revient en majesté, à la puissance douze. La seule question, ou presque, de ces années-là, c'était : que signifie bien faire l'amour ? À quoi ça se voit, à quoi ça tient, et que faut-il faire pour faire partie de cette élite-là ? Je vous jure que durant cinq ou dix ans, ce fut l'essentiel de notre métaphysique. Les études n'étaient qu'un à côté, la famille un décor, les amis un prétexte. Les corps et le plaisir féminin étaient l'alpha et l'omega de notre science nouvelle et exclusive. Même l'art n'était qu'un pâle écho de nos expériences et de notre imagination charnelle : nous étions en contact avec le miracle d'un langage totalement neuf, à la fois indéchiffrable et d'une précision irréelle et sainte. D'abord que signifie « faire l'amour », tout simplement, mais très vite, que peut bien vouloir dire « bien faire l'amour » ? De mes conversations actuelles avec des hommes et des femmes qui ont trente ans de moins que moi, et de quelques rencontres, il ressort que cette question a perdu toute sa pertinence, ou, du moins, qu'elle relève de l'histoire des mentalités. Je n'exagérerais pas beaucoup en affirmant que plus personne ne s'intéresse à la sexualité, et surtout, à la sexualité comprise comme un art de vivre, comme un ésotérisme et une quête esthétique et morale qui relève à la fois de la connaissance, de l'imagination et de la bonté. Aujourd'hui, la sexualité, en admettant qu'on y croit encore un tout petit peu, dégoûte, est considérée comme une pratique hygiénique, ou bien comme un succédané du sport et de la compétition. Tout semble risqué, dangereux, malsain, banal, pour ceux qui la regardent d'un sale œil. Mais ce qu'ils voient, c'est tout autre chose que ce que j'ai connu et aimé. Nos contemporains n'aiment ni le mystère ni la connaissance et se croient supérieurs quand ils pensent apercevoir le côté sombre des choses. C'est un lieu commun d'une grande tristesse : le soupçon est le maître des cérémonies, qui ne fait que refléter l'esprit de ceux qui s'illusionnent sur leur clairvoyance.

Le sexualité telle que je la conçois, indissociable de l'érotisme, c'est d'abord une pulsion de connaissance. À ça je tiens beaucoup. Il n'est pas déplacé de parler d'érudition ou de virtuosité (la virtuosité naît de la vertu, ne l'oublions pas, même si elle n'y retourne pas toujours). C'est la curiosité, c'est la soif de connaître qui est au départ du désir, même si celui-ci la dépasse de toute part, c'est la certitude qu'il y a une quête, une quête toujours déçue, sans doute (mais n'est-ce pas le propre de toutes les quêtes véritables), qu'il est bon, et gai, de s'y adonner avec toute la liberté et la générosité des jeux enfantins. Les yeux, la pensée, les mains, la confiance, la poésie, la peau, contre vous, contre moi, je m'éprouve, mais pas en vain, la sueur, la salive, le sang, les odeurs, les gestes, les regards, l'attente, le silence, l'attente encore, le silence toujours, même dans les mots jetés en balbutiant, répétés, ridicules, comme il bon d'être ridicule en faisant l'amour, comme il est bon de ne pas savoir, de ne jamais savoir, même quand on le fait quatre fois par jour, comme il est bon de buter sur ce corps qu'on ne comprend pas, qu'on déchiffre pourtant comme on déchiffre un nocturne de Chopin ou une sonate de Mozart, émerveillé et reconnaissant, attentif à la moindre de ses inflexions, de ses peurs, de ses révélations, au moindre de ses hoquets, de ses râles, de ses coups d'arrêt, de ses vertiges, lisant chaque signe et chaque absence de signe comme si notre vie en dépendait. 

Il est frappant que plus personne aujourd'hui n'emploie cette expression désuète et un peu menuisière : « faire l'amour ». Ils baisent tous. On les ferait rougir, ou les verrait s'esclaffer, en leur demandant s'ils font l'amour. Qui croit encore que l'amour ça peut « se faire », se fabriquer, avec des gestes, avec des caresses, des soupirs et des désirs, voire avec des mots. Ils ont tous une vision bien scientifique et bien raisonnable : il y a les sentiments d'un côté et les désirs de l'autre, faut pas tout mélanger. Il y a les choses interdites d'un côté, les choses licites de l'autre. Ils se récitent leur catéchisme trois fois par jour, et s'ils oublient, c'est écrit et raconté partout, toute la journée, dans toutes les langues et sur tous les tons, à l'envers et à l'endroit, depuis le berceau. La leçon est bien apprise. La question elle est vite répondue. Et si jamais un léger doute ou un soupçon furtif s'insinue dans leur cortex, on leur cite de grands auteurs, et les caniches, et ils retournent sagement se branler devant leurs écrans, rassurés. Je leur dirais bien d'écouter le Capricho arabe de Tarrega, et de fermer les yeux, mais je crains que toute trace d'érotisme ait été effacé en eux depuis trop longtemps déjà. Les brutes parlent aux brutes, les niais parlent aux crapules, les maladroits sont les premiers de la classe. 

Je crois que pour aimer faire l'amour, et pour le faire bien, il faut croire. Croire qu'il se passe quelque chose d'inouï. Inouï au sens propre : qui n'a jamais été entendu et qui ne le sera jamais plus. Tara m'avait offert ce petit livre bleu que j'ai toujours et qui s'intitule : « La Perfection sexuelle ». Nous étions naïfs et un peu cons mais nous avions raison, ô combien ! Que n'aurais-je pas fait, moi, pour découvrir les secrets de l'amour charnel, tous les secrets, pour qu'on me les enseigne ? Nous étions des étudiants très appliqués, très sérieux, très patients et avides, toujours fiévreux et enthousiastes, toujours prêts à être les sujets ou les objets d'une nouvelle expérience en cours. Nous étions les doubles aveugles et les triples sourds qui avalaient la science amoureuse comme on boit un élixir, insatiables. Des croisés, des esclaves, des princes, des sprinters et des coureurs de fond, des dingues qui sautaient sans parachutes depuis le ciel des femmes jusque dans leurs larmes, qui traversaient leurs cris et leurs rires méchants comme on joue avec le feu, en remerciant la flamme et les morsures. Nous savions que ce n'était pas vain et que ça l'était totalement. On riait de nous mais ceux qui riaient nous enviaient. Faire l'amour, c'est s'enfiler du mystère en tube. Dieu serait d'accord, s'il m'entendait. Les athées ont imposé leur religion un peu bêbête, ils exigent une toute petite science bien sage, très étriquée et très pâle. Je me demande comment on peut s'exciter avec ça. Moi j'ai besoin de chair et encore de chair. Sinon je ne pense pas. Vous aimez des neurones, vous ? Ça ne doit pas sentir bon, des neurones… Les limites du langage nous sont données par les cuisses des femmes, par leur cul, par leur bouche. Il faut y aller, aux limites, et parfois passer de l'autre côté. 

Mais finalement j'ai eu de la chance. D'abord j'ai eu des amantes merveilleuses, et c'est déjà énorme, mais en plus, c'est avec les femmes que j'aurai pu parler de ça, au moins quelques unes. Contrairement à ce qu'on croit, elles ne demandant que ça, et, bien souvent, n'ont personne à qui s'adresser. (Décidément, ce Tarrega m'enchante ! Il y a chez certains compositeurs espagnols cet abandon lyrique qui est comme du féminin dans la virilité : est-ce l'attente, l'accueil de la pénétration ?) Cependant, peut-on vraiment parler de chance ? Non, c'est la foi qui sauve, toujours, et qui donne à l'aventure la chance de se déployer. Pour recevoir, il faut demander. Mais la foi, c'est aussi ce qui nous fait dire qu'« un jour il n'y aura plus que ça : l'amour ».

Je crois à la résurrection des corps, c'est sans doute pour cette raison que j'ai tant de vénération pour le corps des femmes. Qu'il vieillisse, qu'il pourrisse, même, ne l'empêchera pas de revenir, et le théâtre sexuel est une répétition, une mise en scène de ce retour qui me paraît inéluctable. La gloire est en elles, qu'on le veuille ou non, qu'on le sache ou pas. Elles le savent, elles, et c'est ce qui les rend si redoutables. Un jour il n'y aura plus que ça, l'amour ; mais cette chose est déjà en elles, à l'état de minerai. 

Mystérieusement, nous ne nous souvenons jamais de ces moments si précieux. Pourtant, combien de fois me suis-je dit, alors, que jamais je n'oublierai cette baise extraordinaire avec X, que ces instants fabuleux resteraient gravés à jamais dans ma mémoire ! Je peux facilement nommer les quelques femmes avec lesquelles j'ai adoré faire l'amour (il y en a trois ou quatre, pas plus, c'est-à-dire moins d'une sur dix), avec lesquelles ces moments intimes étaient presque à chaque fois des expériences somptueuses et bouleversantes, mais je ne parviens pas du tout à me rappeler les détails, les sensations, les gestes, les images, et ce qui a fait que cet événement m'a semblé si précieux, si exceptionnel. (Ce n'est pas complètement vrai. C'était en 1985 ou 86, rue des Arquebusiers, à Paris. Je sortais d'une très longue relation amoureuse, la plus longue de ma vie, dix ans, et j'étais alors amoureux d'une jeune fille qui avait la moitié de mon âge. J'avais coupé les ponts avec mon ancienne maîtresse, celle qui m'avait tant marqué (je l'avais connue alors que j'étais encore jeune, elle avait dix ans de plus que moi), et nous nous sommes rencontrés ce jour-là par hasard dans le 95, devant Saint-Lazare. Elle est venue chez moi, et nous avons fait l'amour d'une manière apocalyptique. Ça ne m'était jamais arrivé avant et ça ne m'est plus jamais arrivé depuis. Il y eut tant de violence que nous nous sommes retrouvés par terre, entre le piano et la cuisine. Nous étions au bord de la suffocation et de la crise cardiaque. Après ça nous ne nous sommes plus jamais revus. Sans doute que nous le savions et que nous avons fait l'amour pour mille ans, ce jour-là… (Mais je m'aperçois que même ici je suis incapable de dire en quelques mots, de raconter ce qu'il y avait de si extraordinaire dans cette furieuse copulation.)) Comme je regrette ce manque de mémoire ! Ici encore se vérifie que tout ce qui n'est pas écrit disparaît corps et biens. Nos corps sont des tombeaux vivants et l'acte d'amour permet (souvent, pas toujours) de les réveiller (chez certains, c'est même le contraire). À propos d'« acte d'amour », je m'avise qu'il n'existe aucun mot satisfaisant, je veux dire aucun substantif, en français, pour décrire ce moment où deux êtres font l'amour, si l'on excepte « baise », qu'on n'a pas forcément envie d'utiliser. Oh, bien sûr, il y a le coït, la copulation, l'accouplement, la fornication, mais là non plus on n'a pas toujours envie d'utiliser ce genre de vocabulaire, trop utilitaire, trop technique, trop dictionnaire. Étreinte est très joli mais tout de même un peu vague, conjonction me semble beaucoup trop abstrait, trop grammairien. Je ne trouve rien qui me convienne et me vois obligé, la plupart du temps, d'employer baise, la baise, mais, outre qu'il est un peu vulgaire, ce qui n'est pas toujours pour me déplaire, loin de là, c'est tout de même un mot formé par dérivation, même si Michelet l'a utilisé dans son journal, mais en tant que verbe, dans une phrase sublime : « Je jouissais d'elle ici bien plus profondément que je ne fis jamais à Paris, et d'une manière à la fois plus voluptueuse et plus haute. En cette personne innocente, si intelligente (avec tant d'enfance), pure lumière et toujours vierge, j'aimais, admirais, possédais, tranchons le mot : je baisais la nature. » Et puis il y a dans ce mot quelque chose qui dit la tromperie et la possession. Il manque un mot, dans notre langue, qui dise à la fois le désir, la volupté, l'action, l'art, la chorégraphie, le jeu, la méditation, le don, la connaissance, et l'amour en train de s'élaborer, de se matérialiser, de prendre forme dans la chair et les humeurs, et dans l'espace mystérieux que savent engendrer deux êtres qui se désirent. Qu'on soit obligé à des périphrases pour dire cela est bien triste. Michelet a le sentiment de « baiser la nature », d'embrasser le monde, et c'est bien cela que nous ressentons quand la baise est réussie. 

Mais finalement, ce vocable (« baise », « baiser ») est peut-être légèrement vulgaire (surtout aujourd'hui, et surtout parce qu'on ne connaît plus que lui) mais il est tout de même très intéressant. Il parcourt un large champ sémantique, du plus brutal au plus délicat, en passant par tromper, posséder, embrasser, saluer, prendre sur le fait, il va de la révérence au quasi viol, de la dévotion à la possession (du propriétaire et du sorcier), de la léchouille timide à la pénétration sans égards, de l'amour filial à l'amour tarifé. Il est d'ailleurs significatif qu'il se soit aujourd'hui séparé en deux branches qui semblent diamétralement adverses : baiser (verbe transitif et machiste) et bisous (formule étendard de la gnangnanterie contemporaine). Toujours cette alliance de la brutalité et de la puérilité, si caractéristique de notre époque qui trempe sa patte gauche dans le sang et sa patte droite dans la morve. Si j'avais un seul reproche à faire à ce mot de baise, ce serait qu'il évacue un peu trop visiblement l'admiration, et l'admiration du corps féminin, source de toutes les admirations, c'est mon sacré à moi dont toutes les phrases ont été d'abord imaginées pour séduire ce corps — c'est en tout cas comme ça que les lettres sont entrées en moi, bien plus que par la littérature. 

Quand j'avais vingt ans, on parlait beaucoup de la séduction, et pas toujours en bien. Mais qu'elle soit bien ou mal considérée, la séduction avait une place centrale, dans les rapports entre les hommes et les femmes, et c'est sans doute pour cette raison que nous avons tant de mal à comprendre la rusticité qui aujourd'hui l'a remplacée. Quand j'entends des jeunes femmes me dire que rien, hormis la pénétration, ne les intéresse dans les rapports sexuels, j'ai toujours un peu de mal à les croire, même et surtout si elles sont sincères. Nous étions dans l'idée, nous, que la pénétration était presque accessoire, qu'il fallait bien en passer par là, à un moment ou à un autre, mais que tout le reste avait beaucoup plus d'importance. Les caresses étaient sacrées, et le temps, encore plus. Le temps du regard, le temps de l'attente, celui du désir et celui de la peur ; c'est dans le différé que nous cherchions l'essence et la perfection de l'amour. Aussi avais-je été extrêmement surpris quand mon amie, plus âgée et plus expérimentée que moi, m'avait dit un jour : « Tu n'es pas obligé de me caresser pendant des heures ! Prends-moi ! Et arrête de me demander la permission, surtout… » C'était une petite révolution, pour moi. Ainsi les femmes pouvaient aimer la poigne, l'autorité, le joug, et aimaient nous voir prendre du plaisir, quand nous pensions jusque là que seul le leur comptait. Les choses devenaient plus compliquées, mais aussi plus intéressantes. 

L'Utérus a renvoyé les fesses, les seins, les jambes et même le con des femmes dans le catalogue des antiques ou des spécialités porno. Mais c'est un utérus légal, procédurier et minoritaire (minoritaire au sens des minorités braillardes et qui n'ignorent jamais qu'elles sont désormais du côté de la Loi, qu'elles ont toute la loi pour elles, la loi de la Revanche dressée sur ses ergots). Il faudrait faire le compte de toutes les parties du corps des femmes qui sont maintenant passées sous contrôle judiciaire, qui ont cessé de relever de la sensualité, du commerce, ou même simplement de la gentillesse ou de l'amitié. Tout est désormais sous contrat et sous contrôle. Ça n'aide pas au désir, et tout le monde a peur, ce qui est compréhensible. Les dossiers en attente de ces cinglées sont frémissants, toujours sur le point de se mettre à bouillir, vingt ou trente ans après. Est-ce si étonnant que ça, quand on voit le peu de gens qui aiment et écoutent les sonates pour piano de Mozart ? « Pour cette seule pensée, tu recevras dès la première nuit une solide fessée sur ton charmant petit cul fait pour recevoir des baisers, compte là-dessus. » Vous ne voyez pas le rapport ? Apprenez à voir, et surtout à entendre. 

Au fond, ce qui manque cruellement, de nos jours, ce sont les caresses. La caresse ne prend pas, elle joue avec le corps de l'autre, elle n'entend pas le soumettre, ni l'utiliser, ni le transformer ; et puis la caresse peut être verbale, on peut caresser l'autre d'une phrase ou d'une pensée. Chaque fois que je regarde un film porno, je suis frappé de ce que les acteurs en présence semblent toujours appuyer sur des boutons, comme des singes à qui l'on aurait appris à effectuer certains gestes pour en obtenir une récompense. On leur a expliqué que certains stimulus produisaient certains effets, et ils sont absolument incapables de sortir un instant de ce dressage. Les fameuses zones érogènes (et encore, très parcimonieusement distribuées) sont leur bréviaire et leur GPS. Leur chemin est parfaitement balisé, alors que l'érotisme, ça consiste justement à ne pas connaître son chemin, à le découvrir à travers l'autre, en n'étant certain que d'une seule chose, qui est que l'on sera toujours surpris, autant par l'autre que par soi-même. Vu de l'extérieur (j'espère me tromper), beaucoup procèdent de cette manière. 

Nous aimions faire l'amour pour avoir l'impression d'aller au-delà de la chair tout en y restant collé, le nez sur la chapelle d'odeurs que les femmes portent à l'intérieur d'elles et qui se manifeste à leur insu, et parfois à leur honte. Oui, pendant une demi-heure ou une après-midi, être privé de toutes les autres femmes, surtout, être gavé de leur absence jusqu'à en pleurer, cette absence ici élevée au rang du sublime. Faire l'amour, c'est écrire un roman à deux, c'est se rouler dans la boue d'un récit instantané dont les actes de chair se dressent entre deux abîmes. Comment se fait-il que cette chose semble avoir disparu, je ne dis pas en réalité, bien entendu, mais dans l'imaginaire de nos contemporains, que d'autres rêves et d'autres sciences tiennent en alerte ? Est-ce la toute puissance des écrans, leur omniprésence luciférienne, qui a transformé leur épiderme et leurs désirs ? C'est la toujours nouvelle vague que nous prenions en travers dans les bras de nos maîtresses. Il semble qu'aujourd'hui tout le monde sache bien plus ce qu'il veut que nous ne le savions alors. Les amoureux ont chacun leur spécialité, leurs phobies, leurs délires, leurs fantasmes (comme ils aiment tant dire), et ils vont vers l'autre avec une demande bien précise, qu'ils ont choisie en toute connaissance de cause, qui leur convient, qui ne va pas leur faire de mal, qui parfois leur a été prescrite par un expert ou un coach. Qui sont-ils donc pour croire ou ne pas croire à l'infini de ces corps qu'ils vont rencontrer, croiser, ne pas rencontrer, ignorer avec toute leur science de babouins apprise comme on apprend le code de la route ? Je lisais il y a seulement quelques minutes qu'un homme était toujours perdu, devant une femme, quand c'est la première fois. Mais qu'en savent-ils ? Dans quel livre sacré et indiscutable est-ce écrit ? Pourquoi prennent-ils leur manque d'imagination et de foi pour la norme, ces péquenauds ?

« Avoir quelqu'un dans la peau » est un des lieux communs les plus justes et les plus profonds que je connaisse. Increvable. Ça résiste à tout, malheureusement. Je ne sais pas exactement ce que c'est que l'amour, ou peut-être pas du tout, mais je sais ce que c'est que d'aimer le corps d'une femme. Et quand on aime le corps d'une femme, on aime bien plus que son corps. Toute notre tragédie est là. La bise est au baiser ce que le feuilleton télé est à la tragédie grecque. Les amoureux d'aujourd'hui font des bisous et des coucous et se branlent devant des écrans en traitant de pute tout ce qui n'a pas un pénis, vont « à la salle » pour se faire de gros muscles qui leur servent à faire de beaux selfies, pendant qu'ils avalent leur bouillie protéinée. On aurait aimé finir misogyne, mais les hommes sont vraiment trop cons, trop lourds. Maladroits de tous les pays, donnez-vous la bite. À mesure qu'a crû ma misogynie a augmenté ma gratitude pour les femmes. Je suis triste de voir ce qu'elles sont devenues, mais j'ai connu autre chose, grâce à Dieu, et quoi qu'il en soit, on n'apprend rien sans elles. Nous avons baisé la joie et la douleur humaines, et ça s'est produit au creux de leurs cuisses.