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lundi 1 juin 2026

Le voleur de sacs à main

 


Et vous, que faisiez-vous le 12 mars 1955 ?

« Au début, je suppose que Dizz ne s’est pas méfié. Il n’y a qu’à écouter les disques. Celui qui maîtrise le mieux, c’est lui. C’est même lui qui s’envole, à l’époque, le plus souvent. Mais justement, il fonce vers les nuages telle une fusée, on n’a plus qu’à se casser la nuque à essayer d’apercevoir ce petit point brillant dans le ciel, la main en visière sur les yeux. » Je parle dans le désert, je le sais bien. Un désert même pas silencieux, mais un désert quand-même. J’ai souvent dit que j’aurais pu passer ma vie à étudier le contrepoint chez Bach, ce qui est la pure vérité, mais cette vérité, comme toutes les vérités d’un peu d’envergure et de durée, demande à être corrigée par une autre, peut-être surprenante, et qui s’est frayé un chemin jusqu’à moi ce matin. À vrai dire, elle n’a jamais disparu de mon esprit, ni de mon corps, mais on sait ce que c’est, ces choses-là en passent parfois par des traversées du désert, elles empruntent des voies souterraines qui ne les font pas disparaître, mais qui les rendent silencieuses durant un temps plus ou moins long. Un peu comme un virus inactivé qu’on remet en circulation. Je croyais m’être embarqué dans une traversée au long cours en compagnie de Miles Davis (les 85 émissions qu’Alain Gerber lui a consacrées jadis), et je m’aperçois ce matin que c’est l’occasion de renouer avec l’un de mes vieux démons : Charlie Parker. Bird, le génie d’entre les génies. L’homme au sax en plastique. Si Miles Davis est Verlaine, Charlie Parker est Rimbaud. Il faut écouter et aimer cette musique, si l’on veut connaître la fulgurance. Personne ne m’écoute jamais, donc je peux bien le dire : S’il y a aujourd’hui une urgence, et une seule, c’est de faire redécouvrir le bebop aux jeunes générations qu’on voudrait sauver du Désastre. Je ne suis pas sûr de vouloir les sauver, moi, mais admettons. Je passerai in extremis pour un philanthrope, ce sera ma meilleure blague. « Pendant ce temps, Charlie prépare son coup dans nos jambes ; il rôde parmi nous comme un voleur de sacs à main dans un cinéma, il trafique, il grouille, il grenouille, il avise une faille dans ton corps, une faille dans ton âme, et il se glisse là-dedans, il s’infiltre en silence, alors que sa musique est en train de t’agiter toutes sortes de clochettes et de feux de Bengale devant la figure. »

Le jazz… Vaste sujet, comme dirait le Général. Un jour il faudra bien que je m’y colle, pourtant. Mais si je veux faire court, je vais directement au bebop, ça ne fait pas un pli. Et que trouve-t-on, à l’intérieur du bebop, au centre, au sommet, dans le réacteur nucléaire du bebop ? On trouve L’Oiseau. On peut oublier ça durant des années, mais ça revient toujours nous frapper en plein cœur un jour ou l’autre comme une évidence, un spasme vital, le moment où on reprend son souffle après une apnée involontaire. J’ai écouté tout à l’heure ses trente-deux mesures absolument inouïes dans Hot House, le Hot House de Tadd Dameron (contrafact fondé sur la grille harmonique de What Is This Thing Called Love ? de Cole Porter), enregistré le 11 mai 1945 à New York par le quintet de Dizzy Gillespie, avec Al Haig au piano, Curly Russell à la contrebasse et Sidney Catlett à la batterie. Quel âge avais-je, quand j’ai été mis face à cette fulgurance pour la première fois ? Je ne sais pas très bien. J’avais écouté Charlie Parker dans mon enfance, oui, mais je n’avais pas entendu, je n’avais pas l’oreille, pas encore. C’est plus tard, entre vingt et trente ans, que j’ai compris, que j’ai compris avec mes tripes et avec ma nouvelle oreille. Le son de cet homme n’est pas humain. Une tension pareille, ça fait crever n’importe qui de normalement constitué. « C’est une chose fabuleuse, ce feu d’artifice qu’il te tire sous le nez. Tu t’en souviendras toute ta vie, mon vieux. Tu le raconteras à tes petits enfants, mais ce dont tu ne te remettras jamais, c’est ce qu’il trafique à l’intérieur de toi, parce que cet oiseau-là n’a d’oiseau que le nom. En vérité il ressemble au serpent, il loge dans tes entrailles, il se colle à elles, il les digère ; un beau matin il les remplace. La musique de Dizz te nourrit, celle de Bird, elle, va te bouffer ; ou alors c’est que tu n’es pas comestible. Observez de quelle manière ce mec-là procède dans Hot House, en mai 45, au sein du All Stars de Dizz. Il donne l’impression de cabrioler ; en fait il rampe. Quelqu’un a-t-il jamais joué quelque chose de plus insinuant, quelqu’un a-t-il jamais joué quelque chose de moins solaire, que ces putains de 32 mesures ? L’instrument fait la toupie, les idées musicales font la roue, comme chez Dizzy, ni plus ni moins, de ce côté-là, mais ce qu’on vous raconte au moyen de toute cette pluie de confettis dorés et lumineux la nuit, ça vous arrive tel un murmure, un murmure à l’oreille, un écho, ruminant derrière votre nombril, prémonition de ce que vous entendrez dans la tombe. C’est une parole lente, sombre et douloureuse et sans pitié et qui durant quelques minutes vous arrache pourtant à votre vielle peau. Eh oui, pour un peu, la belle vie vous pendait au nez, il aurait suffi d’allonger le bras, le paradis perdu, c’est la porte à côté ; il est un peu tard, mais qu’est-ce qui empêcherait d’aller voir par là-bas ? Et puis, à quoi bon… la nostalgie, c’est déjà pas si mal : telle est la tentation du serpent. Charlie, il te met le paradis terrestre dans la tête en même temps qu’il le retire de sous tes pieds. » C’est Alain Gerber qui fait parler Miles Davis. 

Louis Armstrong disait du bebop : « Ce sont des accords bizarres qui ne veulent rien dire. On ne retient pas les mélodies et on ne peut pas danser dessus. » Il n’avait pas tort, Armstrong. Danser sur du bebop, c’est à coup sûr se rompre les os. Personne n’a l’oreille harmonique qu’il y faudrait pour ne pas se tordre une cheville ou se froisser l’ego. Ces mecs-là sont des dingues. Dizzy, Bird, Max Roach, Monk, Charlie Christian, Bud Powell et les autres, Hugues Panassié les digérait mal, et il n’était pas le seul. En revanche, pour ce qui est des mélodies, il s’est sacrément gouré, le vieux Louis. Les mélodies du bebop restent gravées chez tous ceux qui ont eu la bonne idée d’en parcourir la nervure fraiche et astringente. Quand on est un jeune pianiste en herbe au fond de sa province, on peut avoir des orgasmes en chapelet en jouant Donna Lee, Koko, Anthropology, Ornithology, Billie’s Bounce, Confirmation, Groovin’ High, Dexterity, à l’unisson aux deux mains, pied au plancher, à peine réveillé. La tentation du serpent à l’heure du laitier : Hot House, la maison brûle, on est encore en pyjama. On n’avait pas encore de ventre, en ce temps-là, ni d’articulations qui grincent, ni d’insomnies qui bousillent la journée. On parlait déjà dans le désert mais on ne le savait pas. Le paradis n’était pas du tout perdu, il suffisait de sortir de la maison pour faire connaissance avec les anges, on les croisait en allant retrouver les copains, au bord du lac ou au bistrot. Les anges portaient des robes ou des salopettes. La fraicheur, c’est quelque chose qu’on n’oublie jamais.

Charlie Parker avait soudain décrété qu’il ne s’adjugerait plus que des quarts de chorus : 8 mesures au lieu de 32. Quelle prétention ! La plupart des musiciens ont tout juste le temps de s’échauffer, en huit mesures, mais lui, Bird, il avait dit tout ce qu’il avait à dire. Autant de substance musicale et de la même qualité dans quatre fois moins de temps qu’il n’en faut pour le dire : voilà ce que c’est, le bebop ; du moins le bebop de ce dingue de Charles Christopher Parker, Jr. Il faut le voir couper la parole à Coleman Hawkins d’un arrogant la bémol en coup de klaxon, dans une ballade suave jouée en compagnie de Buddy Rich, Hank Jones et Ray Brown. On le voit écouter Coleman Hawkins et on l’entend penser : « C’est joli, ce que tu joues, mec, c’est joli… » Il se marre doucement en fumant sa cigarette. Mais lui, évidemment, il n’est pas là pour jouer de jolies choses, il n’a pas que ça à foutre, l’Oiseau-Serpent ! Sa vie était bien trop courte et tendue comme une corde toujours sur le point de vous péter à la figure. Tout cela ne va pas assez vite pour lui, qui n’aura qu’une dizaine d’années pour percer le mur du son, pour laisser une empreinte indélébile dans l’esprit de ceux qui ont eu l’audace de lui confier même quelques minutes leurs oreilles naïves et pataudes. Cette densité-là était impensable, elle n’était prévue par personne. C’est ça, Bird. 

Le bebop — et Parker en est le grand architecte, avec Dizzy — procède par substitution : là où la tradition voulait un accord, Parker entend l'accord voisin, celui qui frotte, qui tire, qui résout différemment, ou pas du tout, et parfois il en entend trois ou quatre à la place. Ce n'est pas de la transgression pour le geste, c'est une sur-audition du matériau existant. Il entendait plus de possibilités dans un standard de Tin Pan Alley que les compositeurs eux-mêmes n'en avaient prévu. La tonalité était pour lui une contrainte si bien connue qu'il pouvait en jouer comme d'un instrument supplémentaire. Charlie Parker est un orfèvre du “contrafact” : il s’est approprié les grilles des standards, en a fait des chapelles ardentes, des cathédrales dessinées sur l’ongle, des avions à réaction propulsés par l’angoisse d’être qui il était. Il a donc dévoré les entrailles des chansons qui passaient devant ses portées, les Cole Porter, les Gershwin, tout ce qu’on croyait connaître a pris une physionomie nouvelle, tout ce qui était là pour divertir, pour faire danser, est devenu le reflet de ce corps qui allait métaboliquement beaucoup trop vite : à trente quatre ans, le médecin qui l’a examiné à sa mort lui en donnait vingt de plus. La vitesse du bebop était aussi une manière d’empêcher les danseurs blancs de venir se trémousser sur la musique des Noirs, mais dans son cas, c’était beaucoup plus que ça. Chez lui, douleur et joie étaient une même matière tranchante, comprimée et aiguisée par la vitesse. Ce n’est pas la vitesse du jeu dont il est question, c’est la vitesse de la pensée, c’est la vitesse de la vie, qui n’a rien à voir avec l’habileté instrumentale. Souvenez-vous de Louis Armstrong : des accords bizarres qui ne veulent rien dire. L’Oiseau-serpent ne veut rien vous dire, mais à la deuxième mesure vous êtes déjà hypnotisés, et quelques secondes plus tard vous êtes si remplis de son venin que vous tanguez comme sous l’effet d’une drogue dure. 

***

J’avais commencé ce texte, hier, sans trop savoir où il me mènerait, comme d’habitude, et puis ce matin je me suis souvenu que j’avais déjà écrit sur Charlie Parker — il y a quelques années, croyais-je. Je me suis même rappelé le titre du texte : « Vite ! » Un titre inspiré d’un livre de Philippe Sollers : De Kooning, vite. J’ai donc cherché sur mon blog, et j’ai trouvé. Contrairement à ce que je croyais, le texte était publié l’année dernière, ce n’est donc pas si ancien. Et au mois de mai aussi ! Décidément, le mois de mai — ou le moi de mais… (Il est bien possible qu’il s’agisse d’un texte beaucoup plus ancien que j’aie décidé de republier en 2025, comme je le fais parfois.) J’ai donc relu ce texte qui avait presque complètement disparu de ma mémoire, et je me suis aperçu que je disais toujours la même chose, que mes obsessions n’avaient pas beaucoup changé. J’ai seulement creusé une ou deux idées en plus, j’ai seulement oublié deux ou trois choses importantes. La routine du semi-gâtisme, quoi… La vie… Dans les deux textes, le punctum, toujours le même, c’est cette incroyable vidéo de 1950 où on voit Parker et Coleman Hawkins avec Hank Jones. On dirait bien que je ne m’en suis toujours pas remis. Je pourrais évidemment fondre ces deux textes, n’en faire qu’un seul, plus complet, plus approfondi, plus rigoureux, mais non, ça n’aurait aucun intérêt, je ne suis pas musicologue, ni spécialiste de Charlie Parker, je n’ai pas le désir de l’essayiste qui a la prétention de tout dire sur son sujet, je n’ai aucune vérité à délivrer. La seule chose que j’aurais voulu réussir, c’est faire comprendre, ou plutôt entendre, ce que je ressens quand j’écoute Bird, non, même pas : ce que j’entends. Mais ça, je sais que je n’y parviendrai pas, que c’est au-delà de mes forces. Je vais donc rester comme un con avec mes sensations, comme n’importe quel abruti qui écoute quelque chose qui lui transperce le cœur, et qui ne sait pas quoi faire de cette sensation dont il sent bien qu’elle le transforme, alors qu’elle est unique et intraduisible. Je suis dans une vie qui ne sait pas s’arrêter, je suis pris dans ce courant puissant, et il m’arrive de sortir la tête de l’eau, un court instant, de jeter un coup d’œil au décor, en essayant de me repérer, de savoir où je vais, de vouloir maîtriser le temps, ou au moins le ralentir, ce n’est pas une tragédie, c’est le lot commun, mais on écrit pour croire qu’on voit, qu’on entend, qu’on est là, qu’il y a quelqu’un aux commandes. C’est comme une histoire d’amour : le mouvement est toujours le plus fort, mais moi j’aime bien me raconter que je comprends, que j’y suis, que je tiens quelque chose, en somme que je suis capable d’en faire quelque chose. Peut-être que dans un an, ou cinq, ou dix, je retenterai ma chance, que je reprendrai tout à zéro, avec un regard neuf, plus intelligent, ou moins intelligent, au contraire, mais plus sensible. Je n’en sais rien. Peut-être aussi que je serai si gâteux que j’aurai oublié jusqu’au nom de Charlie Parker, qu’il ne me restera plus que le souvenir d’un coup de tonnerre à New York et celui d’un petit saxophone en plastique que je ne saurai relier à rien d’autre qu’à ma peur de libérer le terrain et d’aller enfin rejoindre ceux que j’aime. C’est possible. Quand je pense que j’étais parti avec l’idée de passer quelques jours en compagnie de Miles Davis… C’est bien moi, ça. Je vais dans une pièce chercher une chemise et j’en reviens avec un portrait de Sarah. Qui c’est, celle-là ? Pourquoi me regarde-t-elle avec ce petit sourire que je ne comprends pas ? Respire-t-elle, au moment où j’écris ces mots ? L’ai-je aimée, elle aussi ? Après tout, Parker demandait bien à Sartre de quel instrument il jouait, c’est un peu ça, l’amour entre les hommes et les femmes… La musique est moins bête que la vie, je vous assure. 

À Paris, Miles disait à René Urtreger, en parlant de Charlie Parker : « Fais pas attention à ce qu'il joue, sinon t'es foutu. Fais ton truc. Je sais jamais où j'en suis quand je joue avec lui. » Bird parlait dans le désert. Et dans le désert, on a des visions. Il ne faut pas faire attention à ce que j’écris. C’est un conseil que je vous donne. « On vous apprend qu'il y a des limites à la musique. Mais, franchement, l'art n'a pas de limites. »


vendredi 29 mai 2026

Écrire tout de même



La ponctuation sauve du naufrage. Sur la banquise, Isabelle allongée, en culotte, mange des fraises des bois. Je suis le roi des blaireaux. Je le reconnais, c’est Sarkozy qui entre, et tout le monde est tétanisé, autour de la table. Il leur fout la trouille. Drôle d’odeur, désagréable, qui entre par la fenêtre ouverte, ce matin. Personne d’autre que lui, même pas Bird, n’aurait obtenu cela de moi. Suis allé faire un tour sur Facebook, vite fait, mais la nausée me prend très vite, ça doit être mon foie. Devenir un homme à part entière ? Qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire aujourd’hui. J’ai entendu Onfray se plaindre de l’internat chez les curés, les douches, les brimades, l’Enfer avec trois f, selon lui. Une baffe, deux baffes, trois baffes, à partir de combien de baffes est-on considéré comme une imprescriptible victime ? J’ai regardé Benedetta, cette nuit, le plus mauvais film de la décennie, avec cette pauvre Virginie Efira. Elle est tellement mauvaise que c’en devient de l’art. Sitting Bull invente des anecdotes, quand il écrit les biographies de célébrités qui lui sont commandées par Le Cherche Midi. J’avais commencé une série sur mes rêves matinaux, ceux dont je me souviens, mais je n’ai plus envie d’écrire quoi que ce soit, de faire semblant d’avoir quelque chose à dire ou raconter, de faire des phrases. Qu’ont-ils de commun, Sarkozy, Onfray, Efira, et Sitting Bull ? Rien et tout. C’est la lose… À sa défense, il n’y a plus de metteurs en scène qui dirigent leurs acteurs. Comment baise-t-il, j’aimerais le savoir. Pas un autre musicien que toi-même. Cette nuit, je me demandais s’il était possible de penser vraiment quand on souffre. Une douleur constante, qui ne disparaît même pas la nuit, c’est une chose qui chasse les pensées, ou les déforme, qui les rend dérisoires, méprisables, on n’a plus envie de les organiser. Très bien, je suis prêt, donnez-moi le Signe ! Nous n’avons plus le Vietnam ou l’Algérie. Où tu vas, comme ça ? J’avais ressorti un texte de 2017 pour le retravailler et le développer, mais un paragraphe m’a arrêté net. Un paragraphe complètement con. Mais je n’avais pas envie de le jeter sous prétexte que je ne pensais plus du tout ainsi aujourd’hui ; ç’aurait été misérable. Tu as honte d’avoir écrit ça ? Ne cache pas ta honte, ne la mets surtout pas sous le tapis. J’aurais aimé être le factotum de Wayne Shorter, je l’ai déjà écrit. Ça m’aurait plu, de le servir, de lui porter ses valises, de lui apporter à boire dans sa chambre d’hôtel, de l’écouter se plaindre ou médire. Je suis né pour servir, dans le fond. Cannonball Adderley, c’est quand-même quelque chose. Kind of Blue a été vendu à plus de cinq millions d’exemplaires. Vu comme ça… Elle radote presque autant que moi. À quoi ressemblent nos ennemis ? C’est ça, qu’il faut se demander. À peine debout, je me précipite sur une feuille de papier, c’est ridicule. L’esprit n’existe plus, on l’a remplacé par le mental. Et l’Emmenthal, alors ? Un jour, une nuit, une semaine, et puis quoi. Ça recommence ? Pourquoi faire ? Il y en a qui sont allergiques aux cacahuètes ou au gluten, moi c’est aux plaignants et plaignantes, surtout plaignantes, c’est vrai, qu’on appelle des victimes. Il faudrait savoir quel paragraphe va nous sembler complètement con dans six ans, dans trente ans, il faudrait le savoir au moment où l’on écrit. L’écrirait-on tout de même ? Je parie que oui. Cinq millions… D’accord, c’est seulement cinq morceaux, et ça dure seulement trois-quarts d’heure. C’est pas comme un livre qu’il faut lire, qui nous vole une semaine de notre vie, parfois plus. Et puis on peut faire autre chose pendant qu’on écoute un disque. On peut baiser, on peut manger, on peut même dormir. La plupart des gens n’écoutent pas du tout mais ils vous parlent du disque comme si c’était la chose qu’ils connaissent le mieux au monde. Sarkozy me dit que je peux aller voir une pièce de théâtre, que je dois y aller de sa part, il connaît le portier. D’accord, Nicolas. Mais je prends la poudre d’escampette, moi, je fuis, et je me précipite chez les putes, les seules femmes qui savent encore de quoi il retourne. On écoute Sarah Vaughan en buvant de la citronnade, la fenêtre ouverte. Et le temps passe, tranquille comme Baptiste. Trois quarts d’heure de temps sans histoire, sans procès, dans des parfums bon marché et des odeurs de transpiration. On ne vise pas la perfection, non, on se laisse porter. Freddy Webster s’épanche, ça colle avec la peau luisante de France. Échapper à ce qu’on est, c’est possible ? Ils sont entrés en studio, et quelques heures après c’était terminé, dans la boîte. Sauve-toi de la perfection. Mais c’est quoi, mais c’est quoi, ça, qu’ils répètent. Hé, si je le savais, moi… Pour l’instant, je n’ai jamais risqué la tôle, mais ça pourrait bien venir, tu sais. Tous les hommes, tous, risquent la tôle, même à quatre-vingts ans. La seule révélation, c’est que tout le monde est fou, sauf moi. Elle s’enfonce la sainte Vierge dans le con, Benedetta. Ç’aurait pu être un iPhone. En deux décennies, tout a été balancé dans une fosse à purin. Et si c’était l’esprit de mon père, qui me turlupinait depuis tout ce temps ? Personne n’est obligé d’aimer sa vie. 

mercredi 27 mai 2026

Obsession (26-26)

 


L’obsession, ce beau mot, qui commence comme obscénité, obscurité, obstacle, obsidienne, obsèques, observer, obsolète. Ce qui est là qui ne devrait pas y être, ou plus, qu’on ne devrait pas voir ou pas montrer, ce qui se met entre soi et la vérité, entre le présent et son annulation. 

Observant un visage jusqu’à l’obsession, essayant de le déshabiller (ce qui est impossible, mais qu’on fait toujours quand on aime), on fait surgir la figure du nouveau né et du cadavre superposés.

J’ai rêvé de R, ce matin, alors que c’est son anniversaire aujourd’hui, et celui de Miles Davis (et celui de Bernard Vitet). Dans mon rêve, elle me téléphonait pour me parler d’une molécule qui aidait à déplier quelque chose, mais j’avais également une autre R, la même, en face de moi, au petit déjeuner, qui me reprochait de ne pas avoir rangé ma tasse après m’en être servi. 

In a Silent Way. Obsession du temps arrêté. I m’envoie des photos d’elle pour que je la rassure. Elle se sent sur le seuil, entre jeunesse et vieillesse. Va-t-elle basculer ? Elle est encore très désirable, je n’ai aucun doute à ce sujet, en ce qui me concerne. Combien de temps encore ? Elle se regarde peut-être trop souvent dans le miroir, comme disait Miles à Marc Moulin. Mais j’en parle avec trop de facilité ; étant déjà de l’autre côté du miroir, c’est plus simple pour moi. Elle est touchante mais elle se trompe en croyant qu’elle n’a pas d’autres atouts que le feu et la souplesse de son corps. « En domptant leur ustensile, bien peu s’aperçoivent qu’ils misent sur lui contre eux-mêmes. » Mais qui suis-je pour la critiquer, moi qui n’ai jamais eu confiance en moi ? N’aie pas peur de montrer ta peur, tu n’en seras que plus belle, c’est ce que je voudrais lui dire si elle m’écoutait.

Ces deux-là, R et I, sont les deux faces d’une même médaille repliée, c’est ce que je vois aujourd’hui seulement, avec le recul. L’une est ici quand l’autre est là, mais elles sont toutes les deux du printemps, des jours qui s’allongent. L’une danse, l’autre pas. L’une écrit, l’autre pas. Toutes les deux ont gardé de leur enfance une chair tremblante et fragile. 

Ce qui m’énerve, quand je lis des articles consacrés à Miles Davis, c’est qu’ils font tous commencer sa carrière à Kind of Blue, alors que ses débuts sont bien antérieurs à ce disque. On ne comprend rien à Miles Davis, si l’on oublie ses débuts dans le Be Bop, aux côtés de Charlie Parker. En 59, date à laquelle il enregistre le fameux Kind of Blue, il avait déjà trente-trois ans, et il a déjà traversé beaucoup de musique, dont celle de Gil Evans, essentielle à plus d’un titre. 

J’ai retrouvé sur le site complètement merdique de France-Musique une série d’émissions sur Miles du génial Alain Gerber. 85 fois 50 minutes ! Ça c’était de la radio ! Quand il m’arrive d’écouter cet abruti de Nicolas Pommaret, celui qui a repris le flambeau, après Alex Dutilh, je suis plus que consterné, je suis en colère. Comment un type aussi manifestement inculte peut-il occuper cette place ? Non seulement il ne connaît rien au jazz, mais il démontre chaque soir qu’il ne connaît rien à la musique en général, qu’il est totalement incapable d’en dire deux mots intéressants. Il est infichu de prononcer correctement le nom des musiciens dont il parle, il a un goût de chiotte, et il pratique le cellezetceuïsme avec l’application insupportable du morveux qui découvre les joies de la reptation sociale. Ces peigne-cul préfèrent massacrer la langue française que de ne pas quémander à la mafia féministe une petite place au fond de la réserve. Je les méprise. « L’instrument, lui, est capable de tout. Le vrai problème est de savoir si vous réussirez à dissimuler au public cette supériorité qu’il a sur vous. » C’est Max Roach qu’Alain Gerber fait ainsi parler. Pommaret ne dissimule rien du tout, et ce n’est même pas un courtisan, il n’en a pas l’envergure, c’est un insignifiant caudataire. Dès que je l’entends articuler son cri de guerre « Chère auditrices, Chers auditeurs », je tourne le bouton. Crétin !

Miles, s’il était encore vivant, mépriserait le jazz qui se fait aujourd’hui, j’en suis convaincu. La plupart de ceux que j’entends depuis trente ans ne font que gérer avec maladresse et un piteux manque d’imagination un héritage qu’ils ne connaissent pas vraiment, qu’ils ne comprennent pas, chacun essayant d’habiter paresseusement sa petite niche étroite, sans rien inventer. Ils veulent seulement se faire une place, leur désir est de piètre qualité. On peut aimer certaines périodes moins que d’autres, dans la carrière de Miles Davis, c’est mon cas, mais il n’a jamais renoncé à chercher, lui. Ou plutôt, il n’a jamais cherché, il a trouvé, à chaque fois, avec une exactitude et une précision miraculeuses. J’ai mis longtemps à le comprendre, mais il faut tout écouter de sa musique pour distinguer ce qui l’a guidé toute sa vie. Il faut toujours prendre aux mots les génies. C’est quand ils ont l’air de dire d’énormes conneries qu’ils sont sérieux. L’obsession leur est consubstantielle, elle leur donne un visage d’une singularité absolue, qui sauve leurs erreurs de l’insignifiance. Il faut écouter ET regarder Miles Davis, dans les quelques interviews qu’il a données. Ce n’est pas aussi important que sa musique, mais ça lui donne une consistance et une saveur qu’on ne peut pas négliger. 

Obsèques vient d’obsequi, suivre, se conformer à. Quand on aime un musicien, qu’il soit compositeur ou instrumentiste, il faut le suivre jusqu’en son trépas, jusqu’à ce moment où il se rend invisible et incompréhensible, où il sort de la scène du sens. C’est la même chose avec les femmes. L’obsidienne, la pierre volcanique, noire, tranchante, formée dans l'urgence du feu, ne laisse pas passer la lumière, elle la retient, elle l’emporte avec elle. Les musiques essentielles nous emmènent au cœur du feu, ce feu qui est bien souvent le contraire du plaisir. Elles déplient notre mystère, le rendent lisible mais résistant à la lumière, elles décuplent notre obscurité, autour de laquelle l’imaginaire s’embrase. 

vendredi 25 juillet 2025

Raison garder


 

Il était cinq heures et demie quand je suis rentré du travail. En ouvrant la porte de l'appartement, j'ai senti une odeur inhabituelle. J'ai accroché ma veste à la patère de l'entrée, posé mon attaché case à terre et me suis dirigé vers la cuisine pour me servir un rafraichissement. Il y avait de la musique. J'ai reconnu Will You Still Be Mine ?, de Miles Davis, avec Oscar Pettiford, Red Garland et Philly Joe Jones. Ma femme aimait presque autant le jazz que moi, et tout particulièrement cette époque du milieu des années 50. Il faisait chaud, ce mardi soir. J'ai ouvert la porte-fenêtre de la cuisine qui donne sur le balcon, mon verre à la main, et j'ai contemplé le paysage, accoudé à la rambarde. Je n'étais pas très pressé de retrouver Cindy, puisque nous nous étions encore engueulés assez sévèrement ce matin. Elle savait que j'étais rentré, je n'avais aucun doute là-dessus, mais je faisais durer le suspense, et j'étais sûr qu'elle faisait de même. Ce serait à qui ferait le premier pas, comme d'habitude. Dans le court laps de temps qui séparait Will You Still Be Mine ? de I See Your Face Before Me, l'odeur que j'avais sentie en entrant dans l'appartement me revint aux narines et je la trouvai étrange et légèrement écœurante. Je n'avais que quelques pas à faire sur la droite pour apercevoir le salon par la baie vitrée, ouverte elle aussi, à en croire le son de la musique qui me parvenait sur le balcon — ce que je fis. 

Cindy était nue et recouverte de ses organes sanguinolents jusque sur le visage. Elle avait le ventre ouvert et une chaussure (verte) pendait à l'un de ses pieds (elle avait la jambe gauche posée sur la table basse dans une position étrange, naturelle si l'on veut, mais qui ne lui ressemblait pas). L'odeur que j'avais sentie était l'odeur du sang, du sang et de la merde, je le comprenais maintenant. Je fixai son corps quelques secondes, mon verre la main. Ce n'était pas beau à voir. Je fis quelques pas pour entrer dans le salon, posai mon verre sur la table basse et mis en route le grand ventilateur que nous avions acheté quelques jours plus tôt, espérant dissiper un peu l'odeur. J'allumai une cigarette et détournai mon regard du corps de Cindy. Je vis qu'il y avait du sang un peu partout, qu'un verre était brisé et que le tiroir aux CD était ouvert. Je repris mon verre sur la table basse et retournai sur le balcon. Pas beau à voir, non. Quand j'eus finis ma cigarette, je me rendis dans la chambre et m'allongeai sur le grand lit blanc cassé. Je pouvais entendre Night In Tunisia. Je pensais aux billets d'avion pour l'Île Maurice que j'avais achetés vendredi dernier. Allais-je pouvoir me les faire rembourser ? Rien n'était moins sûr. Je décidai de prendre une douche et de sortir acheter des sushis, car connaissant Cindy, j'étais certain qu'elle n'avait rien prévu pour le dîner. J'avais du travail, un travail urgent pour le boulot, et je ne pouvais pas me permettre de prendre du retard. J'irai voir la police demain matin, ou à l'heure du déjeuner. De toute façon, personne ne pouvait plus rien pour elle, il fallait raison garder. Le lecteur de CD jouait There Is No Greater Love. 



dimanche 8 septembre 2024

Générique

 

Le scorpion courait sur le sol de la cuisine et s'est arrêté net quand il m'a vu. Nous nous sommes dévisagés.

J'écoute Presque rien (1970), de Luc Ferrari. Cette pièce a beaucoup compté, dans notre jeunesse. Je l'ai découverte sept ou huit ans après qu'elle a été composée, à la fin des années 70, quand j'étais élève au conservatoire de Pantin, en percussion et zarb, avec Gaston Sylvestre et Jean-Pierre Drouet. 

Luc Ferrari est allongé sur le sable, au bord de la mer, près de Christine qui est à poil, comme toujours. Il se lève pour aller se baigner et dépose un baiser sur son ventre, comme ça, en passant, l'air de rien, juste au dessus de sa touffe. Ça se passe dans l'Aude, le 11e département français. 

J'ai tué le scorpion. Pas envie de lui marcher dessus par inadvertance, pieds nus. Il n'y en a pas beaucoup, ça doit être mon cinquième, ou sixième, en dix-huit ans. On n'a pas beaucoup entendu les cigales, cette année. Un été paralympique.

Bruits de tracteur. Bruits des vagues. Voix. Christine photographie sa chatte dans le miroir des bains. L'endroit est magnifique, les baignoires sont en pierre. Ça sent l'œuf pourri. Feuilletés aux oignons, feuilletés aux blettes. Café. Luc et Brunhild Ferrari, Henri Fourès, Michel Maurer, Pablo Cueco, Mirtha Pozzi, Patricio, Michel Portal, Irène Jarsky, Michel Decoust, Georges Aperghis, Jacques Le Trocquer, Carlos Alsina, Paul Méfano, Edith Scob, Vinko Globokar, Gérard Frémy, je fais défiler le générique, assis sur mon cul. On avait toujours plus ou moins un casque sur les oreilles, il y avait toujours un magnétophone qui tournait dans un coin, les micros étaient branchés en permanence. Pas d'autre dieu que le son. Les journées étaient bâties comme ça : un piano, un micro, une partition, de la bande magnétique, le Sud ; la chair, dès qu'on pouvait. 

J'ai rêvé de Robin, cette nuit. J'ai aussi rêvé que je ne retrouvais plus ma voiture. Impossible de savoir où je l'avais garée. J'entends du trombone. Je grimpe les escaliers, mais je ne reconnais rien. Tout a changé. À quel étage habitait-il ? Est-ce lui, dans la rue, à vélo ? Je lui cours après, non, ce n'était pas lui. Son rat. Sun Ra. 

Un scorpion court sur la couverture. Je me lève pour aller pisser. Presque rien. J'improvise. On dort dans les vignes, dans l'Ami 6, je suis épuisé. On se les gèle comme jamais. Société. Pablo fait le con, il fait rire tout le monde. Caisse claire piano. On improvise. Christine danse, elle râle, en collants, moi à l'orgue Farfisa et au synthé. On lave Sarah à l'eau froide dans l'évier de la cuisine. La maison tremble à chaque camion qui passe. On écoute Cecil Taylor et Shakti. On mange des asperges et des cerises. Je reluque les gros seins de Catherine. Elle n'a froid ni aux yeux ni aux fesses. Manuel est jaloux. On va se baigner aux Saintes-Maries-de-la-Mer, à l'aube, tous ensemble. Christine pisse dans l'eau, très naturellement, sa belle touffe dépasse tout juste, à contre-jour. L'image s'imprime. Les Indiens sont là. Krishna, Narendra, Françoise. Ils chuchotent dans la chambre. Raga d'août. 

C'est l'été le plus chaud. Le plus gai, aussi. Le plus sexuel. Je lisais le Traité des objets musicaux, de Pierre Schaeffer. J'avais trouvé Irène tellement belle, quand elle m'avait reçu dans son bureau de directrice. Pourquoi fallait-il que tout le monde ait envie de baiser Christine ? 

On avait des dents solides. On était heureux. Le Gardon était encore pratiquement désert, à Collias. Personne ne nous avait dit qu'on vivait au paradis. On n'avait presque rien et c'était amplement suffisant. Le réseau était tout sauf social. La société, on ne la croisait qu'exceptionnellement. On s'ignorait mutuellement.

La mort était une hypothèse dont on avait entendu parler, guère plus. La culture ? On aurait ri, si la question était venue sur le tapis. Elle ne se posait pas. Absolument pas. Peine perdue. Les corps, la musique, la joie, les voix, les fruits, défendus ou pas, les odeurs, les caresses, les vendanges, les cuisses et la parole, c'était ça, notre culture, notre histoire. Le seul mot qui pourrait embrasser tout, c'est désir. Désir dans les voix, désir dans les gestes, désir dans la musique et la nourriture. Je te mords parce que tu es vivante. 

Frelon brun, Tout de suite, Petits machins, Filles de Kilimandjaro, Mademoiselle Mabry, Silent Tongues, Brotherhood of Breath, la Grande Partita de Mozart et les trois pièces pour clarinette de Stravinsky. Dans le ciel passaient des avions de chasse. Le ciel était bleu, vraiment bleu, la lumière à son maximum, mais les nuits étaient bien noires, longues et profondes. On avait tout le temps de baiser, les filles étaient bien là, en travers de notre route, sorcières adorables et virtuoses, suaves et généreuses. On pouvait se rencontrer, puisqu'on ne prétendait pas encore être les mêmes. Et derrière tout ça, en toile de fond, il y avait le jazz, comme une jungle offerte, exubérante, d'une prodigieuse richesse, presque rien mais presque tout. Tout était possible, tout était dicible, on n'avait pas besoin de ricaner. On vivait encore au premier degré. Paris était encore Paris mais c'était déjà la fin. On était dans l'histoire, donc personne n'en parlait. On improvisait sans scrupules et sans remords. 

Cette réalité n'est pas la mienne. J'écoute d'une oreille distraite les noms qui reviennent en boucle sur les ondes mais ils me paraissent de plus en plus inexistants. C'est assommant, cette litanie incessante dont personne ne se lasse. Ils tapent sur le même clou, depuis vingt ans, comme des automates. Cette nuit, j'ai regardé un film très étrange : Un homme est mort, avec Trintignant. J'ai écrit une longue lettre pleine de fureur. Elle me fait rire, maintenant, mais j'ai eu raison de l'écrire. Il faut parler. Vincent écrit que j'appartiens à la même famille que les rappeurs et Nabe. Ils sont tous nés là-dedans. C'est leur langue naturelle. Ce n'est pas la mienne. J'essaie de faire illusion, mais je vois bien que ça ne marche pas. La société courait sur le sol de la cuisine. Quand nous nous sommes aperçus, elle s'est arrêtée net. Nous nous sommes dévisagés. Je l'ai écrasée sans hésitation. 

Contrairement à ce qu'on croit, il reste beaucoup de sujets dont personne n'a jamais parlé. Il reste beaucoup de langues à inventer. Ce n'est pas grave, si personne ne comprend. Écrasons l'infâme. Le dieu du présent est toujours un imbécile qui se prend pour un sage. Remontons à la source sans préavis. 

Quand on regardait les films en famille, le moment le plus important, c'était le générique. Les noms qui défilaient. « Il est bon, lui. » L'autre soir, j'ai regardé Mort d'un pourri, avec Delon et Maurice Ronet. Delon passe sa main sur la tête de Ronet, comme le ferait un grand-frère. Il l'adoube. C'est lui le patron. Ces deux visages ont coexisté. La France est morte en 1989, quand elle a célébré sa Révolution avec une grandiloquence de pacotille et déjà ce mauvais goût qui allait avoir une si grande prégnance par la suite, mais on ne s'en est pas rendu compte tout de suite. Nabe l'a compris, lui. Il s'en réjouit. Bon. Nabe est un scorpion qui ne peut pas s'empêcher de piquer. C'est Nabe. J'ai eu la curiosité de regarder quelques vidéos sur l'Idiot parisien qui s'enlève lui-même, Jean-Edern Hallier. Quel pauvre type, celui-là. Je le croisais souvent en train de jouer au GrandÉcrivain devant sa vodka, à la fin les années 80, puisqu'il habitait rue de Birague. Nous étions voisins. Comment des gens aussi creux peuvent-ils faire illusion si longtemps ? Le culot, tout simplement. Dans Ultima Necat, on se bidonne très souvent, car Muray les a fréquentés, ceux qui tenaient le haut du pavé médiatique. « les Ceaucescu de l'Infini. (…) les Thénardiers de la rue des Saints-Pères, l'inénarrable Lévy et son Arielle sans bouillir. » « Monsieur et Madame Vu-à-la-télé ». Ça existe encore, bien sûr, mais ce n'est plus à la télé que ça se passe. 

Nabe avait raison quand il parlait du « dernier soupir des Lumières ». La France a expiré en 1989, en même temps que le mur de Berlin, après quatorze années de Giscard-Mitterand qui ont creusé une tombe profonde et confortable (ces deux-là ne se sont pas du tout affrontés, ils ont uni leurs efforts, dans des styles différents). 74, deux ans après la mort de mon père, c'est le moment du basculement (ça s'appelait le “choc pétrolier”), je m'en souviens très bien. Ces deux septennats furent heureux parce qu'on vivait sur le cadavre encore chaud de la France, y avait encore de la viande, y avait encore à becqueter. Aujourd'hui, tout est froid, glacé, reconstitué, lyophilisé. Giscard, c'est le premier à avoir fait du fake. Il jouait de l'accordéon et il écrivait des romans, mais c'était déjà du trompe-l'œil, du toc, du bidon. Les bals musette allaient mourir de leur belle mort, inéluctablement. Les Halles avaient déménagé. Les Parisiens n'allaient pas tarder à faire de même. J'ai retrouvé une photographie splendide des quais de la Seine avant les sinistres voies-sur-berges de Pompidou. On a du mal à imaginer (et même à se rappeler) comme Paris a pu être belle, avant le charcutage et le toilettage qui annonçaient la Post-Histoire dont parle Muray. C'est allé si vite que personne n'en a cru ses yeux. C'est à partir du moment où l'admirable métro vert et rouge avec ses sièges en bois a été remplacé par un truc bien laid et bien confortable que j'ai commencé à deviner que ça allait se gâter. Mais qui aurait pu imaginer une Anne Hidalgo ou un Gabriel Attal ? Impossible. Le rire des filles a changé du tout au tout. Mais je parle aux murs. On est tous morts. On regarde le générique d'un film et on reconnaît les noms, dont le nôtre. C'est tout. Nous agonisons gentiment dans un Tupperware géant à la surface duquel on projette des images.

samedi 24 août 2024

Tony Williams

 

Certains musiciens ne sont pas seulement bourrés de talent. Ils ont un talent bourré d'intelligence. C'est le cas de Tony Williams. J'ai toujours eu un faible très marqué pour ce batteur découvert dans le fameux quintet de Miles Davis de la fin des années 60, le “second quintet”, au sein duquel on trouvait Herbie Hancock, Ron Carter et Wayne Shorter. 

Il faudrait faire un sort à chacun des instrumentistes de ce groupe, car ils sont tous autant nécessaires que singuliers, ils ont tous du génie et une personnalité très forte, mais j'en resterai pour l'instant à ce batteur fabuleux qui a un peu disparu des radars d'aujourd'hui (il est mort seulement six ans après Miles Davis, alors qu'il avait presque trente ans de moins que le leader du Quintet).

Pur génie, un peu à la manière d'un Charlie Parker. Embauché par Miles à dix-sept ans, c'est lui, en grande partie, en très grande partie, qui a donné l'impulsion musicale si originale à ce fabuleux quintet dont chaque disque est un joyau indépassable, une sorte de perfection. 

Le jeu de Tony Williams n'est pas seulement virtuose, fin et dynamique à la fois, complexe et évident, il est intelligent, extrêmement intelligent. C'est ça qui me frappe en premier, quand je l'écoute. Il met en lien des paramètres que personne avant lui (et d'ailleurs personne après lui) n'avait songé à rapprocher, il joue avec les motifs rythmiques d'une manière époustouflante, fébrile et pourtant souveraine, tendue à l'extrême, il les dispose en couches superposées et les travaille de l'intérieur avec une énergie phénoménale, une précision dans la sonorité qui est presque incompréhensible. Il pourrait facilement faire exploser le quintet, tellement il le pousse dans des retranchements dangereux, mais il sait toujours où s'arrêter, comment arrondir les angles aigus qu'il incruste dans la matière sonore comme on plante un couteau dans la viande. Il a inventé un son, une stratégie, une manière d'habiter la pulsation et de la porter à incandescence qu'on reconnaît en deux mesures. Je comprends que Miles Davis ait été séduit par ce gamin miraculeux qui n'avait pas froid aux yeux.

samedi 20 juillet 2024

C'est comme moi !


— De quoi désirez-vous parler ?

— Des tunnels et de ceux qui ne lisent pas. (Ceux qui s'expriment par tunnels ne s'entendent pas parler et ne voient pas le regard de l'autre quand ils parlent.)

— Mais vous en parlez constamment !

— Qu'y puis-je, moi, si les autres m'y ramènent sans cesse !

— Bon, bon, très bien, allez-y, puisqu'on ne peut pas vous l'interdire… Vous êtes donc toujours de mauvaise humeur ?

— Il m'arrive d'être de très bonne humeur, et beaucoup plus souvent que vous ne le croyez, mais je ne suis pas assez vilain pour en faire profiter les autres. 

— Vous ne pourriez pas être un peu plus tolérant, un peu plus indulgent, un peu plus sympa ?

— Pourquoi devrais-je l'être ? Pour faire comme tout le monde ? Pour encourager ce que je hais ? Pour ajouter du bruit au bruit ?

— Pour ne pas faire grimper votre taux de cortisol, par exemple.

— Vous savez me prendre par les sentiments, vous. Mais ça ne marche pas comme ça, malheureusement…


***


Il y a peu, un “souvenir Facebook” me remettait en mémoire une entrée (un « post », pour utiliser la vilaine parlure en cours) qui avait donné lieu à des échanges mémorables, et, plus que mémorables, exemplaires — exemplaires au sens de mauvais exemple, bien sûr, puisque la quasi totalité des commentaires qui étaient censés commenter, étaient hors-sujet, mais d'une manière si extrême, si démonstrative, que c'en était comique. On aurait dit qu'ils n'étaient là que pour confirmer jusqu'à la caricature la thèse que je ne cesse de défendre depuis que je fréquente les réseaux sociaux : la parole se débarrasse d'elle-même, personne ne lit, mais tout le monde parle, ce qui produit le bruit caractéristique du cauchemar éveillé, celui qui fait grincer des dents. Je l'ai donc reproduite, cette entrée… Et que croyez-vous qu'il soit advenu ? Eh bien les commentaires sous cette nouvelle entrée, qui ne faisait que citer l'ancienne (pour en montrer la cocasserie), ont été exactement de même nature que ceux de celle-là. Nous étions dans le CQFD en carré, ou au cube. N'y a-t-il pas là quelque chose d'absolument fascinant ! On voit que toute tentative pour sortir du cercle maudit est vouée à l'échec. Même si vous pointez votre lampe torche sur ce qui crève les yeux, même si vous soulignez de rouge l'erreur pourtant manifeste, ils continuent à regarder ailleurs et à parler à coté, imperturbables, sereins. Voudraient-ils absolument nous donner raison qu'ils ne s'y prendraient pas autrement. Ils refusent obstinément de lire avant de prendre la parole. L'important est très visiblement de parler, mais de parler seul. L'autisme gagne le corps social tout entier. Quelqu'un disait très justement, sur Facebook : « Ici, vous êtes nus en quelques phrases. » C'est exactement mon sentiment. Sur l'écran d'un réseau social, les phrases déposées sont de puissants déshabilleurs d'être. Plus les gens imaginent s'en couvrir, plus ils se défont de ce qui les protège du regard d'autrui. Les phrases font apparaître les visages (et ce que le visage recouvre) bien plus sûrement que les photographies ou la présence réelle.

Pourquoi le hors-sujet systématique et insu est-il si douloureux à subir, pourquoi l'incapacité chronique de l'interlocuteur à comprendre de quoi il est question, que ce soit dans un texte ou dans un dialogue, peut-elle rendre fou, littéralement ? Le « tu ne réponds pas à la question », qu'il arrive qu'on n'ose même plus articuler, tellement on voit que l'autre ne l'entend pas, au sens premier, est quelque chose qui nous hante depuis longtemps. On regarde leurs oreilles, leurs yeux, et l'on se demande pourquoi ils ne s'en servent pas, et à quoi ils leurs servent. Quel mystère ! Un organe dont on ne se sert pas s'atrophie, c'est la loi du vivant ; mais il met des générations et des générations à disparaître physiquement. Je crois que dans quelques décennies, peut-être un siècle, les humains n'auront plus d'yeux ni d'oreilles. Ils seront tombés comme des peaux mortes. 

Pour revenir à cette « conversation », sur Facebook, un seul avait osé dire : « Vous êtes certain d'avoir bien lu le sujet ? » Une seule personne, donc, sur des dizaines, avait vu ce qui crevait les yeux, et s'en était ému. Une seule !

Et donc, je disais que j'avais, grâce à la magie des « souvenirs Facebook », reproduit à l'identique cette vieille entrée, il y a quelques jours, pour voir… On aurait pu imaginer que voyant les vieux commentaires et les réactions qu'ils avaient suscités, quelques uns au moins en auraient tiré les leçons. Pas du tout. Tout reprend à l'identique, comme il y a quelques années. Rien n'a bougé. Pas un n'a soulevé une paupière, ni actionné les mécanismes pourtant si sophistiqués de son audition, de son entendement. Les commentaires nouveaux sont aussi hors-sujets que ceux d'antan. Ça recommence, et ce mouvement continu, imperturbable, tranquille, innocent et en quelque sorte paisible, emporte nos dernières illusions. Les murs qui nous séparent sont autant infranchissables qu'invisibles. 

On se moque beaucoup des petites vieilles qui ont des discussions l'après-midi autour d'une tasse de thé, et dont l'incipit favori est : « C'est comme moi ! », qui ne sert qu'à les introduire dans le cercle de la conversation, à prendre la parole, pour ne la lâcher plus que sous la pression d'un autre « c'est comme moi ! » qui viendra interrompre pour un temps son discours, avant que… Personne n'écoute personne. Il n'y a pas de conversation. Il n'y a que des prises de parole successives, qui n'ont d'autres rapports entre elles que l'irruption, ou l'interruption. Chacun des intervenants entre dans la ronde, et essaie de s'y maintenir aussi longtemps que possible, tel un cow-boy sur son taureau furieux. Le taureau furieux, c'est ce qu'ils nomment discussion. Il s'agit de tuer le temps, il s'agit de tuer l'autre, en produisant une anti-parole qui assèche toute intelligence (je n'ose dire « collective »). Je ne sacralise pas du tout la conversation, même si c'est une chose qui m'a beaucoup intéressé et qui continue de m'intéresser (mais la conversation qui m'occupe surtout est une conversation artistique, ou littéraire, ou fantasmée, une conversation qui sert de support ou de prétexte au texte ou à la musique), mais tout de même : on ne peut vivre sans qu'une forme de dialogue s'instaure entre autrui et nous, c'est impossible, ne serait-ce que d'un point de vue pratique et psychologique, et sauf à vivre dans une folie assumée dont bien peu sont capables de supporter les effets. 

J'ai connu une forme particulièrement affolante de non-conversation, avec une femme qui m'a quotidiennement téléphoné, durant des mois, des années, et avec laquelle, très emphatiquement, il était impossible d'avoir un dialogue, qui me posait éternellement les mêmes questions, sans écouter mes réponses. Aurait-elle écouté mes réponses qu'elle n'aurait plus été en mesure de poser les mêmes questions, et j'imagine que c'est précisément le carburant essentiel de cette machine folle, sans que je sache ce qui en est l'origine : la volonté de poser toujours les mêmes questions, ou le refus d'entendre les réponses ? Quoi qu'il en soit, personne n'est capable d'endurer une telle chose indéfiniment sans devenir fou. Pas moi, en tout cas. Très vite, dans un cas comme celui-ci, on en vient à ne plus savoir quoi dire, puisque l'on constate que notre parole n'a aucun effet sur l'autre, qu'elle ne prend pas, qu'elle est nulle et non avenue. Et, bien sûr, cela permet à notre interlocuteur de nous dire : mais, si tu n'as rien à me dire, il ne faut pas me reprocher de parler pour ne rien dire… Dès ce moment, on est pris dans un cercle infernal. La seule question qui se pose est : pourquoi désirer cette absence de dialogue, pourquoi chercher à en reproduire encore et encore les occurrences, pourquoi ne pas en tirer les conclusions qui s'imposent ? Par peur du vide ? Mais c'est précisément le vide, que cette absence manifeste de dialogue met en exergue et qu'elle exacerbe jusqu'au délire ! Le vide réel est bien plus facile à supporter que le vide manifesté par l'impossibilité de dire et d'entendre, de parler et d'être entendu ; il y a entre ces deux formes de vide la même différence qu'entre l'absence de désir et le désir qui ne peut assouvir sa quête, la même différence qu'entre la solitude bénéfique et l'esseulement morbide. 

Ceux qui se gaussent des petites vieilles à demi-sourdes autour d'une tasse de thé devraient mieux s'observer eux-mêmes, avant de les juger, exactement de la même manière que ceux qui parlent d'analphabétisme sur Facebook et qui écrivent comme des sagouins, ponctuent comme des culs-de-jatte asthmatiques et réfléchissent comme les glorieux lauréats du Bac 2024 devraient faire preuve d'un peu de prudence (je ne dis même pas de lucidité, car celle-là demande une distance vis à vis de soi dont ils sont à l'évidence dépourvus).

Je dis plus haut que l'autisme gagne le corps social, mais ce qui est beaucoup plus douloureux et inquiétant, c'est qu'il atteint même les cercles intimes. Oh, bien sûr, il existe des exceptions, mais elles sont si rares qu'elles ne suffisent pas à atténuer l'angoisse qui nous tenaille à l'idée d'entamer quelque dialogue que ce soit. J'ignorais presque complètement cette crainte, il y a encore une vingtaine d'années, sauf avec quelques individus bien repérés. Elle est devenue constante, aujourd'hui. Le malaise s'est répandu et disséminé, et la tendance s'est inversée : ce ne sont plus quelques individus dont il convient de se méfier, ce sont quelques individus seulement dont on peut espérer un dialogue normal. 

Georges Perros écrit, dans ses Papiers collés : « Nous avons cette chance de nous dire, de parler. Chance que n’ont ni les fleurs ni les animaux. Pourtant ils se manifestent avec cohérence. Nous les admirons. » Je me demande s'il est fou ou s'il se moque de nous. Cependant je dois aussi me souvenir. Me rappeler ma jeunesse, où la parole était facile, simple, et sacrée. Non, bien sûr, je divague un peu, elle n'était en réalité ni simple ni facile, mais du moins en usions-nous avec une innocence dont aujourd'hui je rêve avec beaucoup de nostalgie. Nous n'en avions pas peur, nous ne la dépensions pas avec des frayeurs de spectres radins, elle était chaude et amicale, et surtout elle ne recouvrait pas un abîme de malentendus et de folie. Nous étions fleurs parmi les fleurs et animaux parmi les animaux, sans doute, dans nos voix rêvées, avec toutes les limites que cela implique, mais également avec toute la confiance et l'intrépidité que cette nature nous offrait. La cohérence n'était peut-être pas parfaite, mais elle était suffisante pour que nous puissions user d'un crédit en l'autre qui semblait joyeux et illimité. Que s'est-il passé pour que cela ne soit plus, pour que cela, surtout, ne puisse plus être ? Par quelle plaie ouverte s'est-elle enfuie, et qu'est-ce qui l'a convaincue de nous abandonner ? Qu'est-ce qui a rendu les hommes et les femmes si maladroits, dès qu'il s'agit de se donner la réplique ? Manifester de la cohérence, un minimum de cohérence, entre les êtres, est devenu aussi rare qu'un interlocuteur à l'oreille fine. 

Connaissez-vous le bruit des balais qui frottent la peau de la caisse-claire, dans les ballades de jazz ? Ces caresses légères, soyeuses et délicates, je les entends de l'intérieur de mes vieux os, et c'est de ce type de parole que je suis nostalgique. Il semble que plus personne ne me parle ainsi, et j'en suis inconsolable. Il ne suffit pas « d'être d'accord » avec ceux que l'on côtoie. C'est la manière de l'être, qui donne de la douceur aux choses, c'est la voix qu'on laisse entrer en nous, qui nous apprend la confiance ou la défiance, et qui octroie aux gestes qu'on attend cette qualité qui nous apaise et nous incite à nous livrer. Combien semblent en équilibre précaire, constamment au bord d'un gouffre insondable, la bouche entrouverte, sans oser dire, sans oser penser, ignorant ce qu'ils aiment et ce qu'ils refusent, paralysés, ayant toujours besoin du regard des autres et de leur langue et de leurs expressions pour savoir à quoi ils ressemblent, et parmi eux, ces femmes arrivées à ce carrefour sinistre où elles vont devoir laisser derrière elles ce qui jusque là les assurait d'un pouvoir que tout le monde (moi le premier) jugeait infini, se regardant le cul dans le miroir comme on cherche les preuves d'un meurtre dans les entrailles d'un cadavre. Elles aussi auraient bien besoin de cette voix qui jadis en elles parlait justement, sans hystérie et sans crainte, mais il y a longtemps qu'elles l'ont asphyxiée du bruit rauque que font leurs muqueuses pantelantes. Il y a tant de colère refroidie en elles (les complexes rendent agressif, on le sait bien) qu'elles explosent à la moindre étincelle, et ces déflagrations intempestives qui soufflent les racines du mal font fuir leurs prétendants qui n'en demandent pas tant. Elles sont déformées par l'Accident et leur corps rend un son de tôle emboutie. « Il arrive que les gens dorment tout en marchant, c'est ainsi que je te parle et que je dors en même temps... ». Combien de fois ai-je eu l'impression que ces femmes n'étaient pas éveillées, que, pourtant, elles marchaient sur nous avec un aplomb de bêtes sans mémoire, qu'elles enfonçaient dans notre chair leurs talons aigus sans même en avoir conscience et sans entendre nos hurlements. Il ne faut pas leur en vouloir, bien sûr, parce qu'elles sont les premières à souffrir, bien plus que jamais elles ne le diront, mais on a le droit, tout de même, de vouloir s'en prémunir. 

« Pourquoi êtes-vous toujours en noir ?

— Je porte le deuil de ma vie. Je suis malheureuse. »



— Mais vous disiez : « ceux qui ne lisent pas ». Vous parlez de ceux qui ne lisent pas de livres ? 

—Non, je parle de ceux qui ne savent pas lire, qui répondent sans avoir compris à quoi ils répondent, qui se précipitent, et nous précipitent du même coup dans l'idiotie bégayante. Et puis quand on ne sait pas lire, ça ne sert pas à grand-chose de lire des livres. Nous avons tous en tête de ces gens qui ont lu, manifestement, mais sans que cela leur ait profité.

— Vous visez quelqu'un en particulier ?

— Bien sûr. Mais le particulier est général, désormais, c'est pourquoi j'en parle. Tenez, encore avant-hier sur Facebook. Si l'on pose la question : « Je ne sais ce qu'il y a de plus laid, entre “sur zone” et “en rue” », on peut être assuré d'obtenir des réponses qui vont énumérer par exemple l'ensemble des expressions qui semblent aussi laides ou incorrectes que ces deux-là à ceux qui prennent la parole. Et si jamais vous avez le malheur de leur faire remarquer (nos nerfs ont des limites) qu'ils répondent à côté, immédiatement, le ton monte et ils vous accusent de les agresser. Si c'était exceptionnel, on ne dirait rien, bien sûr, c'est le côté systématique de la chose, qui rend fou.

— Vous n'avez pas l'impression de vous énerver pour rien ?

— Vous le faites exprès ou vous êtes complètement con ? Si vous ne voulez pas que je parle de ça, il ne faut pas m'interroger à ce sujet ! C'est précisément ce dont je voulais parler aujourd'hui, mais si vous ne voyez pas que ce mal est si profond qu'il est en train de nous tuer, je ne peux rien pour vous. J'ai commencé à écrire, il y a vingt-cinq ans, en parlant presque exclusivement de ça : la surdité qui défait le monde. Si le sujet ne vous intéresse pas, allez donc poser vos questions à quelqu'un d'autre. Je l'ai déjà dit souvent, un hors-sujet ou même un contresens peut être le plus délicieux épisode d'une conversation, il peut même la sauver de l'ennui ou de la banalité, il peut en élargir le cours et lui faire prendre une direction imprévue et féconde, mais le contresens obligatoire et le hors-sujet systématique rendent tout échange impossible, de la même manière qu'une dissonance rend la consonance beaucoup plus belle et désirable, alors que la dissonance généralisée rend le discours musical insipide et atone.



« La misère morale commence avec la misère verbale. » Celui qui a écrit cette phrase est mort en 2020. Il avait donc eu largement le temps de voir ce qui est en train de nous anéantir, puisque le Désastre court depuis trente ans environ. Pierre Boutang disait que « la renaissance sera héroïque. Elle le sera d’abord dans la langue, par le refus de la laisser dissoudre, dans la rigueur de sa prose, mais aussi par le retour à son chant originel. » Je ne vois pour ma part aucune possibilité de renaissance : le terreau manque. Le chant originel subsiste, certes, mais il n'y a plus personne pour l'entendre, il coule dans des souterrains qui n'ont aucune voie d'accès au monde sensible. Et d'ailleurs Pierre Boutang n'aurait probablement pas dit cela aujourd'hui. Le refus de la laisser dissoudre, c'est une blague. Tout le monde s'en fout, et en tout premier lieu ceux qui sur la place publique se vantent un peu trop d'y prêter attention.

Le même Pierre Boutang, dans un accès délirant d'optimisme, allait jusqu'à écrire qu' « il n’est pas interdit d’imaginer que la langue française ait survécu, selon un cours souterrain, et que l’heure soit proche où, vrai fleuve, elle retrouvera sa vallée sous le ciel, emportant la poussière et la boue qu’ont amassées les dernières décennies ». Soit il était terriblement en retard soit il était très en avance sur la réalité (je fais volontairement l'impasse sur la date à laquelle il a écrit ces phrases). On dira plus simplement qu'il n'était décidément pas de notre temps. Heureux homme qui est mort juste avant que la catastrophe dans laquelle nous croupissons n'atteigne son apogée !

Ça n'arrête jamais. Encore ce matin, un autre épisode, sur Facebook, de commentateurs qui commentent sans avoir lu, ou sans avoir compris ce qu'ils lisent, ou bien qui ont compris (j'ai tout de même de gros doutes) mais qui s'en foutent, assurés de leur bon droit à parler de ce dont ils ont envie de parler, et bien fort, sous nos fenêtres. Le plus drôle est de voir qu'ils se confortent entre eux, l'air de dire : Hein, on a bien le droit de comprendre ce qu'on comprend, t'es d'accord avec moi, Duchemol, je le vois à ton like ! Mais vous avez tous les droits, mes cocos… Ne vous dérangez pas pour nous, surtout ! On s'en voudrait de troubler vos ébats. Il faudrait leur verser de l'huile bouillante sur la tête depuis des mâchicoulis invisibles, de bon matin, quand ils n'ont pas encore bu leur café. Il ne faudrait surtout jamais répondre aux commentaires, sur quelque réseau social que ce soit, et d'ailleurs je me félicite tous les jours que mon blog ne les admette pas. 

Un réseau social est un lieu idéal pour voir se dessiner très clairement la frontière entre bêtise et intelligence, subtilité et balourdise, clairvoyance et aveuglement, esprit et platitude, générosité et mesquinerie, fausseté et authenticité. Les likes, les commentaires, les hors-sujets, les remarques, les contresens continuels, les prises de position, les affirmations péremptoires, les disputes et les invectives, les jeux de mots, la qualité d'humour, les silences, même, éclairent d'une lumière crue ceux qui se risquent à paraître dans le grand Livre des Visages. Je crois vraiment qu'un Flaubert aurait adoré cette fenêtre grande ouverte sur l'âme humaine, ou plutôt sur les visages humains. Castagno me le dit de manière très concise : « Les réseaux sociaux auront été un formidable révélateur de l’idiotie générale. Avant, on ne savait pas que les hommes étaient si bêtes. Chacun le supposait quand il était de mauvaise humeur, mais nous n’en avions pas la preuve. » Pourquoi Dieu a-t-il caché le sexe des femmes à l'intérieur d'elles ? Je connais un triangle dont les côtés se nomment Bach, Miles Davis et Castagno, et dont les angles sont Mozart, Manet et Proust. Je me demande combien de temps passe un homme ordinaire en présence de son sexe, quotidiennement. Nous les hommes nous avons l'habitude d'être en compagnie de notre bite, alors que les femmes, elles, ne regardent presque jamais leur chatte. On ne mesure pas bien tout ce que cela change, et tout ce que cela induit de difficultés, entre nous. Hier m'est revenu en mémoire cet épisode ridicule et pourtant hautement significatif : un pauvre type, il y a quatre ans de cela, avait inondé Facebook de ces phrases, sous toutes les entrées que je publiais : « Montre-nous ta bite ; Jérôme, c'est ce que tu fais de mieux, à défaut d'être spectaculaire ». Et aussi : « Le petit pinceau ridicule de l'artiste protéiforme ». Il avait réitéré une vingtaine de fois au moins ; il intervenait dès que je publiais quelque chose, semblant n'avoir plus d'autre activité que celle-là. Et, à chaque fois, il donnait le lien qui conduisait à un petit livre d'images que j'avais publié dans le temps, au sein duquel se trouvait une photographie que pour ma part j'aime beaucoup, qui montrait mon sexe dressé tenu par la jolie main de Céline, cliché en noir et blanc pris en 1986, au 3, rue des Arquebusiers, à Paris. Ce pauvre type ne pouvait pas imaginer autre chose que ce qu'il avait lui-même dans la tête, c'est-à-dire un mélange de perversion et de culpabilité, de honte, sans doute, et d'effroi, devant une image dont tout indiquait, au contraire, l'innocence et la simple joie du désir, de l'amour et du jeu. Les malades nous accusent toujours de leurs propres maladies, car ils sont incapables d'imaginer autre chose que ce qu'ils connaissent. Ils ont de la saleté dans l'esprit, donc ils en supposent en nous. Je n'ai jamais compris et je ne comprendrai jamais ces gens qui ont honte d'une belle photo de sexe, qui pensent qu'elle ne peut se regarder que dans le secret d'une alcôve, ou sous le manteau puant de leur complexes, qu'il renomment pudeur pour se donner le beau rôle. Il y a quatre ans, c'était le moment où je fréquentais la belle Ophélie. Je lui avais raconté l'épisode du pauvre type, ce qui l'avait bien fait rire, et sa réaction spontanée m'avait beaucoup plu : elle m'avait demandé où elle pouvait voir cette photo, qui, disait-elle « l'intéressait beaucoup ». Pas une seconde n'avait flotté entre nous l'ombre de la saleté revancharde et misérable qu'espérait projeter sur moi ce malade, bien au contraire. Le pauvre, s'il avait su… Miles Davis, j'en suis convaincu, devait passer pas mal de temps à considérer son membre. Posons-nous cette question. Nietzsche regardait-il son phallus ? Churchill ? Napoléon ? Freud ? Tchekhov ? Picasso ? Pauvres femmes qui doivent s'installer devant un miroir, ou, aujourd'hui, se servir d'un appareil photo, pour savoir à quoi ressemble leur vulve ! Encore une fois, pourquoi Dieu a-t-il choisi de cacher leur sexe ? La question me semble sacrément importante. Il aurait pu leur coller sur le front, ou dans le dos, ou derrière les mollets. Si c'était le cas, tout le monde trouverait ça tout à fait normal, figurez-vous, et tout le monde trouverait qu'un sexe entre les cuisses serait une drôle d'idée. Ce n'est pas parce que vous n'avez aucune imagination que Dieu est dans votre cas. « Je me regarde le cul dans le miroir. J'ai de la cellulite. Tu aimes bien, toi, la cellulite. Il est pas mal, mon cul. » Pourquoi Dieu a-t-il caché le sexe des femmes, pourquoi Dieu a-t-il caché la bêtise des hommes à l'intérieur, pourquoi Miles Davis joue-t-il de la trompette bouchée ? Pourquoi Dieu a-t-il décidé que les femmes vieilliraient et qu'elles deviendraient bêtes, qu'elles auraient une revanche à prendre, et qu'elles seraient bourrées de complexes ? Clara est-elle devenue complètement cinglée ou l'a-t-elle toujours été ? Est-il vrai que nous aimons la cellulite ? Nous répondrons à toutes ces questions dans un prochain épisode, c'est promis ! 

samedi 2 septembre 2023

WS, le visage (1)

Tes mains et les miennes sont pareilles. Elles veulent explorer. Passe chez moi. Quel que soit le son que tu entends, essaie de trouver le visage. Un visage. À vingt-deux ans, il en savait plus sur les harmonies que n'importe qui. C'était pas des notes, ni des gammes, c'était une conversation. Et j'ai eu une vision : j'ai vu l'adversité se jeter sur lui alors qu'il marchait dans la rue. Il s'est baissé, a évité ses coups et a gardé son calme. J'ai rencontré ma première femme à Chicago. Il ne la comprenait pas. Elle a une jumelle. Elle m'a montré des photos où elles étaient derrières de barbelés. Il était très timide quand il l'a rencontrée. Être père et musicien, c'est un état de transformation permanente. C'est comme prendre soin d'une planète, en quelque sorte. J'étais avec lui dans sa chambre, à Philadelphie. Je savais qu'il en bavait. C'est quelqu'un de très loyal. Ça lui a brisé le cœur. Teruko a eu besoin de partir et Wayne s'est retrouvé seul avec Miyako. Je lui demandé « quel est l'instrument le plus important ? », et il m'a répondu : « l'imagination ». Il a l'imagination d'un enfant. Mais quoi qu'il arrive, il doit monter su scène. Il a passé le point de non-retour. « Bordel, sa musique, c'est des œufs brouillés. » Puis John Coltrane est arrivé, et a dit : « C'est la façon dont il les brouille. » La première fois que je suis allé chez Miles, il avait une partition de Wayne. Elle était sur le piano. Elle faisait partie du décor. Tu veux jouer dans mon groupe ? Je viens de rejoindre les Messengers, je peux pas me débiner. Quand tu seras prêt, appelle-moi. « Il veut piquer mon saxophoniste ! » Blakey a appelé Miles et lui a juré qu'il allait lui briser six ou sept os primordiaux. Son tailleur vivait dans la même rue que lui. Victor va s'occuper de toi. Le soir même, j'a joué avec eux. C'est tout ce dont on avait rêvé, et même plus. Quand un musicien joue vite, il perd en profondeur. Ils sont très rares, ceux qui peuvent jouer vite et garder cette profondeur. On se voit au studio, apporte ton cahier. La manière dont il était habillé était extrêmement importante pour Miles. Il avait toujours la classe. « Si ta musique n'intéresse pas les femmes, change de profession. » Iska est le vent qui passe sans laisser de traces. Avant qu'elle naisse, j'avais le sentiment qu'elle vivait une odyssée. Car je suis certain qu'il n'y a ni début ni fin. Puis elle a accouché. L'accouchement a été facile. Tout était parfait. À trois mois elle a été vaccinée contre la coqueluche et le ténanos. Dans la nuit elle s'est mise à trembler. On entendait son lit trembler. Ils ont découvert que ces artères cérébrales étaient endommagées. Le grand mal de la tête. Alors on a quitté New York et ses saisons. Il essayait de comprendre comment était son monde. Elle ne réagissait plus aux sons aigus. Elle faisait quinze crises par jour. Croire, c'est ne rien craindre. Wayne avait échangé son ténor pour un soprano. Tu veux former un groupe, tu crois que tu es prêt pour ça ? On se trouvait en compétition avec les groupes de rock. Le rapport météo, ça vous dit ? Joe était un roublard, Wayne l'opposé. Joe pouvait être très direct, Wayne, énigmatique. Il pouvait rester des heures sans rien dire, comme Thelonious Monk. La tension permanente entre deux styles alimentait leur musique. Le mystérieux voyageur. Quand je regardais Iska, il arrivait qu'elle disparaisse. Ana Maria mettait quelque chose au mur. J'ai dit : « Qu'est-ce que c'est ? » Elle m'a dit : « Un butsudan. » « Je vais y mettre mon gohonzo. » Herbie lui a dit : « Chante des sutras. » Puis Jaco arrivait pour conclure l'affaire. On y rencontrait de tout : des types déguisés, des femmes en minijupes, d'autres étaient là pour entendre les compos de Wayne. J'ai hâte d'essayer ça à la maison. Zawinul m'a dit : « Tu sais, ce groupe n'a pas trop de règles, mais il y en a une que tu ne dois jamais oublier : ne joue rien d'évident. » Quand le groupe devait donner une conférence de presse, Joe et Jaco disaient : « Pas de question à propos de Miles Davis. Si quelqu'un en pose une, on sort. » Wayne était assailli de culpabilité à chaque fois qu'il se rendait à l'aéroport pour un nouveau concert. Il arrivait que je rentre et qu'Ana Maria soit absente. Elle disparaissait. Il n'en parlait jamais. Elle m'a tendu un petit livre et m'a dit : « Répète ça après moi. » Et chaque matin j'essayais de répéter un sutra avec la gueule de bois. Plus le groupe jouait fort plus Wayne avait du mal à trouver sa place. Il se mettait en recul, il communiquait moins. Jaco était fou de joie, jouer avec eux était son rêve. La musique avait perdu la place qu'elle avait dans la vie de Wayne. Il était entouré de femmes et par le son du portugais. J'aime ta voix de bambou. Le seul moment où Wayne a pu être tendre avec elle, c'est dans l'avion qui nous emmenait de Rio à Buenos Aires. Elle était endormie, et il lui murmurait des choses tout doucement à l'oreille. Le seul moment où il a pu lui parler, c'est quand elle dormait. Ana Maria, moi, Wayne et quelques autres, nous étions allés au restaurant à Palm Springs, Ana est allée aux toilettes et n'est jamais revenue. On a commencé à la chercher partout et j'ai dit à Wayne : « Il faut qu'on appelle la police. » Il a répondu : « Oh non, ce n'est pas nécessaire. » C'était juste ses mots : « Ce n'est pas nécessaire. » « Elle dit que je déforme tout. Elle dit que j'ai dit qu'elle avait dit ce qu'elle n'avait pas dit. » Iska avait quatorze ans. Elle voulait manger tout le temps. Ana Maria était tout le temps en train d'avaler des pilules. « J'étais en Pologne. Le téléphone a sonné et Ana Maria m'a dit : « Iska, notre fille, est morte. Iska Maria. » J'étais prêt à annuler le concert, mais elle m'a dit : « Reste. Je vais m'occuper de tout. » Ses sourcils se sont froncés, son regard est devenu dur, puis il a comme lâché prise, tu vois ? Plus de tristesse, plus d'alcool. C'est à ce moment-là que j'ai compris qu'elle n'était pas folle, mais qu'elle était alcoolique. Elle n'avait pas la musique, comme lui. Elle n'était qu'une mère perdue. Sans le bouddhisme, Wayne aurait sombré. Pratiquer le bouddhisme a appris à Wayne à transformer le poison en remède. L'opération a duré neuf heures. Et il n'a pas survécu à l'opération. Sa fille, son frère, sa mère. Mais Wayne travaillait déjà à comprendre l'éternité de la vie. Il a toujours adoré le film Les Chaussons rouges. « Pourquoi voulez-vous danser ? — Pourquoi voulez-vous vivre ? » Pour moi il était plus peintre que musicien, et je le laissais peindre sur ma toile. La lune est à la fenêtre, les voleurs ne l'ont pas emportée. C'était en 1991, la dernière fois que j'ai vu Miles. Son dernier concert se tenait au Hollywood Bowl. Wayne Shorter était là, c'était son anniversaire. Je suis entrée dans la loge et Miles me tournait le dos. Il avait la main sur l'épaule de Wayne et il s'appuyait sur lui, un peu comme ça, il parlait de musique à Wayne, à voix basse. Alors je me suis approchée pour les entendre. Miles parlait peu. Il se contentait de quelques phrases. Il a posé sa main sur mon épaule et il m'a dit : « Sors de ta coquille. » Tu vas finir éclipsé par des musiciens moins bons. Il est monté sur scène et il a joué Happy Birthday pour moi. C'était comme s'il savait qu'il mourrait quelques jours plus tard. Il m'a appelé quelques jours avant de mourir et il m'a dit : « Écris-moi un truc orchestral. Mais place une fenêtre sur cette corde, pour que je puisse m'envoler. » En un mot, comment décrirais-tu ton mari ? « L'imagination éternelle. » Le moment où j'ai posé mes yeux sur lui, j'ai su que je rencontrai quelqu'un d'absolument hors du commun. 

 

dimanche 4 juin 2023

Vers le silence

 


On n'est pas très courageux, alors quand une merdeuse de vingt-cinq ans (ou même trente) se met à nous apprendre la vie (ou la musique) alors qu'elle n'en connaît que les prémisses (ou les faubourgs), on ne dit rien et on va voir ailleurs si on y est. Et ailleurs, on y est bien. 

Ailleurs, c'est la voix de Joe Zawinul, que j'aime, et aussi que son nom commence par un z, comme dans jazz. « Lena Horne, je rêvais de traverser l'Atlantique pour l'épouser ». Il parle de Fats Waller, bien sûr, et de Honeysuckle Rose — il assoit la fille sur le piano pendant qu'il joue, comme on couche une femme sur le papier pendant qu'elle dort. « Charlie Parker, j'ai cru défaillir tellement c'était bon. » Il y en a encore qui ne savent pas à quel point Parker est grand, essentiel, peut-être le plus grand génie du jazz. « J'ai pris le train pour Le Havre, puis le bateau Liberté, cinq jours de traversée. Pour tout bagage, j'avais 800 dollars, une vieille valise rapiécée et ma trompette. » À peine arrivé à New York, il va faire un tour du côté du Birdland, bien sûr, puis il se rend à la Berklee School où il avait une bourse pour quatre mois. Trois semaines après, on l'appelle pour remplacer un pianiste malade dans le club de Georges Wien. Il fait ce soir-là la première partie d'Ella Fitzgerald, avec le batteur Jake Hanna qui à la fin du concert appelle Maynard Ferguson en lui disant qu'il a découvert un jeune type qui vient de Vienne et qui est excellent. 

Je me souviens d'une caresse. À Vienne. Une caresse après un apfelstrudel. La pâte si fine que la table de la cuisine n'était pas assez grande pour pouvoir l'étaler en entier. C'était à Planay, aussi, en été. Les caresses musicales… Le sucre.

Ce matin-là, nous étions tous allés nous baigner au Grau-du-Roi, après une nuit blanche dans la grande maison adossée aux champs d'asperges, le long de la nationale 86. Il y avait Patricio, Manuel, Catherine, Christine, Michel, André, et peut-être Françoise. Tous à poil. On avait passé la nuit à écouter Mozart, Cecil Taylor, de la musique indienne et Weather Report, en mangeant de la tapenade. Catherine avait voulu aller voir un film de Buster Keaton à Avignon avec moi. Je portais un pantalon très léger, sans slip, et mon érection se voyait, ce qui l'avait fait rire — moi un peu moins. Catherine était avec Manuel, il faisait la gueule parce qu'elle me draguait très ouvertement. Elle avait de gros seins et faisait du théâtre. 

Joe Zawinul joue une gamme ascendante de ré majeur et on entend une gamme descendante de ré majeur. L'informatique musicale (et, avant elle, certaines pédales d'effets) permettaient ce genre de choses. Je me rappelle très bien quand j'avais découvert, émerveillé, ces nouvelles possibilités : entre le clavier de commande et le générateur de sons se trouvait une interface qui modifiait les rapports de hauteurs — par exemple en inversant les valeurs, ou en les multipliant, ou en les divisant, ce qui obligeait le cerveau à une gymnastique très déstabilisante (car nous entendions autre chose que ce que nos doigts jouaient) mais très profitable, et qui ouvrait l'imagination. Le thème de Black Market, dans le disque qui porte ce nom, a été conçu de cette manière. Ces possibilités musicales nous mettent en contact avec une réalité que nos habitudes (et la facture traditionnelle des instruments) nous empêchent de percevoir habituellement. En modifiant la géométrie (et le sens (aux deux sens du terme)) du geste instrumental, on découvre que ce qu'on imaginait être des données naturelles ne sont que des liens et des interactions créés et pérennisés par l'évolution de la pratique musicale, ordonnés par une théorie, et sont en conséquence des choix qui peuvent être détournés, modifiés, retournés, défaits. Après tout, rien n'oblige les touches d'un clavier à produire des suites des demi-tons. Ce n'est qu'une convention parmi d'autres conventions possibles. Nous pouvions aussi associer à chaque touche des accords (harmoniques ou inharmoniques), jouer sur des échelles non-linéaires, etc. C'est un peu comme si un clavier de machine à écrire était composé de touches qui produiraient non pas les caractères de l'alphabet mais des mots, des syntagmes, ou bien si en tapant : a, b, c, d, e, f, g, on obtenait g, f, e, d, c, b, a, ou encore z, y, w, v, t, s, r, ou même a, c, f, j, o, u, b, etc. On voit toute l'étendue des possibilités, quasiment infinie. On pourrait très bien imaginer un clavier qui, au lieu de servir à transcrire des lettres, associerait des caractères à des duos de mots, à des sentiments, à des citations, ou bien qui réagirait aux mots qu'on tape en les transformant de manière anagrammatique : nous écririons par exemple “chien” et le résultat serait “niche”. Ou, encore plus sophistiqué, le clavier réagirait d'une manière qui évoluerait au fil du texte, d'une façon différente selon l'endroit où l'on se trouve. Toutes ces opérations, qu'on pourrait regrouper en classes, obligeraient à une gymnastique mentale fertile, et susciteraient des textes qui, par l'effort intellectuel et logique qu'ils induiraient, seraient certainement plus personnels, plus éloignés des automatismes plus ou moins conscients que chaque écrivain développe forcément au cours de sa vie. C'est l'une des nombreuses manières dont l'intelligence artificielle, en ce qu'elle viendrait contrarier nos réflexes et notre paresse, pourrait être associée d'une façon féconde à la littérature. Une sorte de perversion heureuse, en somme. Ce serait en quelque sorte une manière nouvelle de faire de la littérature à contrainte. Quand je lis la production poétique de mon époque, je me dis que ce ne serait pas du luxe. 

Un texte que j'avais écrit il y a quelques jours, et publié sur Facebook, a créé bien malgré moi des remous plutôt violents. Je me suis bien amusé, je dois l'avouer, en lisant les commentaires d'une cinglée qui me traitait tout à la fois d'amateur et d'imbécile. Ça m'a rajeuni. Il y avait quelque temps, en effet, que mes textes ne suscitaient plus de polémique, et que je ne me faisais plus insulter. On commençait à s'ennuyer ferme. Comme toujours, dans ces cas-là, il faut voir le visage de celui ou celle qui donne des coups de pied aux barreaux de sa cage. Neuf fois sur dix, ça suffit pour comprendre d'où vient la crise. L'arrogance des débutants est sans limite ; nous sommes tous passés par là. Je dis ça, mais tout de même, je crois que le phénomène prend aujourd'hui des proportions tellement caricaturales qu'on ne peut qu'être un peu inquiet. Comme toujours, la réaction de cette fille montre de manière emphatique qu'elle ne sait pas lire (elle semble en réalité affectée d'un prurit causé par le fait que ça ne parle pas d'elle). C'est vraiment le mal du siècle. Toutes nos relations, qu'elles soient amicales, professionnelles, ou simplement fonctionnelles, pratiques, quotidiennes et banales, sont empoisonnées par cette maladie, qui nous fait perdre un temps fou et peut nous conduire rapidement à la folie. Traduire est devenu notre activité principale, puisque la langue commune s'est éclipsée à la vitesse d'un cheval fou au galop. 

Ailleurs, c'est les phrases que personne ne cite d'un écrivain que tout le monde connaît. Ailleurs, c'est la solitude. Ailleurs, c'est cette caresse unique, parfaitement singulière, qui ne reviendra jamais, ce dont on ne se consolera plus. Ailleurs, c'est la femme désirée en ses gestes intimes, volés, qu'elle ne peut donc pas nous offrir. Ailleurs, c'est la demande qu'on fait et dont on sait qu'elle sera toujours remise à plus tard, qu'elle ne peut en aucun cas être satisfaite, malgré le désir et même l'amour. Ailleurs, c'est le regard du voyeur : dépense en pure perte. Ailleurs, c'est l'été qui nous avale comme s'il digérait notre désir et notre impatience. Ailleurs, ce sont les dictionnaires sans limites et les phrases inachevées. Ailleurs, c'est l'impuissance de celui qui aime à tort et en travers. Ailleurs, c'est la règle qui se fait passer pour l'exception, avec la complicité des marchands. Ailleurs, c'est mon esprit qui semble se dissoudre, parfois, et c'est Serge qui revient me hanter dans mes cauchemars, comme le Mal absolu. 

Malgré tout, malgré les sueurs froides et les douleurs, on aime ça. On arrive encore à rire, et il nous prend même une certaine exaltation à savoir que le corps qui nous torture est le même que celui qui jadis nous donnait tant de plaisir : simplement, du temps a passé en lui, les organes se sont durcis, des poches de délires sont nées ici ou là, des barrières ont cédé, des espaces ont été condamnés, un ou des principes se sont inversés. On a du mal à le reconnaître, mais c'est bien lui. 

Malgré tous les reproches justifiés qu'on peut lui faire, le jazz est et restera un miracle. Vraiment un miracle ! Cette musique est née et s'est développée d'une manière stupéfiante, elle a défié les lois humaines, je le crois vraiment. En très peu de temps, elle a atteint une complexité et même une sorte de perfection qui sont presque impensables. On parle toujours du blues et du mélange, mais c'est très loin de tout expliquer ; c'est même une facilité intellectuelle. La technique instrumentale, les techniques instrumentales qui ont été élaborées très rapidement par une invraisemblable force humaine centripète, qui a agrégé autour de principes assez simples des pratiques très diverses, très singulières, leur ont conféré une puissance et une fluidité qui n'existent pas ailleurs, et leur a permis surtout ce qui fait tout le sel de cette musique : la rencontre, le fait de pouvoir jouer avec d'autres que soi, très simplement, des partitions qui n'existent pas. Le téléphone sonne dans une chambre d'hôtel, et deux heures plus tard une musique géniale est entendue dans un club près de la 52e rue. Charlie Parker a appris à jouer du saxophone sur un instrument en plastique, en imitant ceux qu'il voyait jouer alors qu'il était encore mineur et qu'il s'introduisait clandestinement dans les boîtes en passant par la fenêtre des toilettes. Le be-bop est vraiment l'acmé du jazz, son moment le plus vertigineux, le plus exaltant : sa complexité, sa vitesse, cette frénésie technique et sonore qui tire de l'harmonie (des changements harmoniques) une jouissance exubérante redonnent tout son sens au vieux mot de virtuosité.

Miles Davis vient de là. C'est là qu'il a accumulé en lui la vitesse libératoire qui lui a permis ensuite de traverser tous les styles qu'il a forgés. Il a pris le temps et l'époque de travers, en oblique, et s'est métamorphosé tout au long de sa vie comme le diablotin angélique qu'il était. À la vitesse a succédé la lenteur, la profusion a été suivie de l'économie, la complexité a laissé la place à la sobriété, mais c'était la même chose, vue de plus loin : il creusait le même sillon, vers le silence ; une autre définition de la vertu. Zawinul l'a rencontré pour la première fois au Birdland, mais il n'alla pas vers lui, car Miles était très entouré, et il ne voulait pas le déranger. Joe était avec Anne Little, qui s'occupait des affaire de Dinah Washington, et Miles Davis, passant près de lui, lui demanda : « Qui es-tu ? » Anne Little la bien nommée, car elle était énorme, ne laissa pas au jeune Autrichien le temps de répondre et dit à Miles : « Tu ne sais pas qui c'est ? » et invita ce dernier à venir écouter Zawinul au Basin Street West, où le trompettiste, après l'avoir entendu, proposa au pianiste de travailler avec lui, ce que Zawinul refusa tout net. Miles, un peu interloqué par ce refus, lui demanda pourquoi, et Joe lui répondit qu'il n'était là que depuis six mois et qu'il lui restait encore beaucoup à apprendre, mais que, le moment venu, ils travailleraient ensemble et qu'ils « feraient l'histoire ». Ils sont devenus amis ce soir-là. Ils avaient l'amour de la boxe en commun. 

Zawinul a été le premier à utiliser le piano électrique, quand il jouait avec Cannonball Adderley. Il en avait dégoté un (un Wurlitzer) dans les studios de Capitol Records, à Los Angeles. Miles a aimé ce son, qui était à l'époque complètement inconnu, et tout a commencé comme ça. On connaît la suite… Un son est un son. Qu'il soit produit par une corde frappée ou par un marteau qui frappe une lame de métal, ou par un oscillateur, c'est la manière dont il va rencontrer les autres sons, et les transformer, qui compte en définitive. Zawinul est chez Miles, il commence à jouer In A Silent Way, et Miles fait bouger de petites figurines qui se trouvent sur son bureau. Quelques jours plus tard, il téléphone à Zawinul, à dix heures du matin, et lui demande de le rejoindre au studio de la Columbia, sur la 52e rue. Quand il arrive là-bas, le jeune homme y trouve des pianos électriques, un orgue Hammond, et puis John McLaughlin, Dave Holland, Wayne Shorter, Tony Williams, Chick Corea et Herbie Hancock. « Tout le monde se respectait. » Nous sommes en 1969. « John McLaughlin n'est guère rassuré lorsque est abordé en studio In A Silent Way, de Joe Zawinul. Miles trouve le morceau trop chargé et décide de tout jouer sur un accord pédale de mi majeur en confiant le premier exposé à la guitare. Il glisse à John McLaughlin : Joue-le comme si tu ne savais pas jouer. Tremblant de peur, observant Miles qui l'encourage du regard, le guitariste plaque alors le premier accord qu'apprend à jouer tout débutant, un mi majeur en première position avec cordes à vide. Partant de cet arpège, il égrène prudemment les notes de la mélodie, sans savoir que les bandes tournent déjà. Ainsi naquit l'ouverture rubato de In A Silent Way, frissonnante d'innocence et de dépouillement. » À mes seize ans, j'ai acheté un Fender Rhodes, LE piano électrique que tout le monde voulait posséder, et c'est devenu mon instrument, dans le premier ensemble de jazz auquel j'ai appartenu. J'ai adoré cet instrument. Ça nous permettait en outre de jouer dans des salles où il n'y avait pas de piano, ce qui n'était pas rare, à l'époque, en ce qui concerne le jazz. Je l'ai trimballé partout, y compris dans la cour du lycée où nous avions joué sans autorisation avant de nous en faire expulser. Le directeur du conservatoire au sein duquel j'avais été élève, en Haute-Savoie, vint un jour assister à une répétition de mon groupe, et quand il rencontra ma mère, quelques jours plus tard, il lui dit que je « tirais de cet instrument des sons magiques », ce qui fit rire aux larmes ma mère, car il prononçait le mot « magique » en y mettant de très nombreux i. Mais il était organiste, excellent, d'ailleurs, et je comprends très bien que ces sonorités lui aient plu. Il y avait donc trois pianistes dans le disque enregistré par Miles Davis cette année-là ! Pourtant, ce qui sur le papier aurait pu sembler une fantaisie condamnée à faire de la pâtée pour chats sonne extrêmement bien. Miles avait un instinct très sûr. Sa manière à lui de composer, c'était de choisir les musiciens, plus que d'écrire des notes sur une partition. Il distribuait les rôles comme un metteur en scène, et les thèmes (ou les harmonies), c'était les hommes, les musiciens. 

On y est ? On n'y est jamais, bien sûr. La Présence, c'est difficile. Rare. Exceptionnel. Ça a dû m'arriver, pourtant. C'est comme une note qu'on entend, à l'intérieur d'un accord, qui se détache sans qu'elle soit jouée plus fort que les autres, c'est la pointe du sein qu'on aperçoit de loin, c'est l'odeur qui reste, après. C'est le point d'orgue, le détail, le motif dans le tapis, le fragment qui reste quand on a tout oublié, la minute qui ne colle pas avec le fil des événements qu'on se repasse dans la tête, la vérité qui nous met cul par-dessus tête, ou pas de vérité du tout, l'improvisation parfaite. Nous étions là, toi et moi, et ce moment ne reviendra plus jamais. Il y avait une cohérence, un accord avec le temps, avec l'absence, qui s'est manifestée avec une plénitude simple et entière. Il n'y avait aucun discours, aucune explication, encore moins de justification. Pas de dialectique ni d'argumentation. La tachtche s'interrompt. On avale une grande goulée d'air. — Rien à négocier.

Miles Davis dit à Zawinul : « Wayne et toi, vous êtes les meilleurs musiciens du monde. » Wayne Shorter, j'en ai déjà parlé, il a été très important. C'est un prince. Une présence comme il y en a très rarement. Quand il joue, il écoute plus qu'il ne joue. Le son de son sax est tranchant comme un bistouri, doux comme la bouche qu'on embrasse. Toutes les notes qu'il a jouées sont restées comme un nuage léger quelque part en moi. 

J'ai fini par vendre mon Fender Rhodes à une étudiante en piano du conservatoire de Paris. Elle était venue en train le chercher en Haute-Savoie, avait voyagé de nuit (à l'époque il fallait sept heures pour faire le trajet), était arrivée chez moi aux petites heures du matin. On avait pris un petit déjeuner ensemble, on avait joué un peu de Bach ensemble, puis elle était repartie comme était venue, avec ce gros machin lourd comme un âne mort sous le bras. Qu'en a-t-elle fait, de cet instrument, je n'en ai aucune idée. Je n'aurais jamais dû le vendre, mais je voulais tirer un trait sur cette vie-là, et pour tirer des traits je suis plutôt doué. 

Ailleurs, je n'y suis même pas. Je n'ai pas bougé. Je me tasse sur moi-même, un peu plus chaque jour. Soixante ans à ne pas bouger. Shhh / Peaceful.