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samedi 1 août 2026

Decrescendo a niente [journal]

 

Six heures et demie, au jardin.

Réveillé et levé à six heures. 26,3° au salon, 21,5° à l’extérieur. 

J’étais au téléphone avec Michel Carvalo, et, s’il avait du mal à retenir ses larmes, moi je n’y parvenais pas du tout. L’émotion qui m’envahissait était tellement puissante qu’il me dit en riant que nous n’allions pas nous mettre à pleurer. Sa voix était chaude et incroyablement bien rendue par le téléphone, d’une présence surnaturelle. Je savais, moi, que Carva était mort depuis une dizaine d’années, mais lui, le savait-il ? La surprise est énorme : comment se fait-il que cette émotion qui nous envahit tous les deux soit si grande ? Nous sommes-nous tant aimés ? Je n’ai pas eu la présence d’esprit de lui demander s’il était bien à Marseille, mais tout semblait le laisser penser. Durant toute la durée de notre conversation, je ne cessais d’être émerveillé et bouleversé par la facilité incroyable qu’il y avait à s’entretenir avec un mort plus vivant qu’un vivant, plus sensible qu’il ne l’avait jamais été, plus chaleureux, plus amical. 

Un peu plus tôt dans la nuit, j’ai rêvé de Sylvain. Avec lui, les rêves sont très souvent liés à des domiciles improbables, dont l’accès est toujours incroyablement difficile, et même acrobatique. Il semble trouver ça tout à fait normal. J’avais un énorme sac à dos dont je ne voyais pas du tout comment j’allais le faire passer par les minuscules interstices entre deux murs ou planchers hérissés de tiges de métal. Mais il faut reconnaître qu’une fois à l’intérieur, nous y sommes bien. Sarah, dans ce même rêve, avait un rôle assez trouble, comme souvent, mais toujours en lien avec le désir, avec mon désir. 

J’ai pris hier avec Raymond ma première leçon de Word, le traitement de texte. J’avais bien trop attendu avant d’abandonner LibreOffice, ce machin très « agricole », comme disait drôlement Yves Meylan, et, ce matin, j’écris directement dans Word. J’étais très fier de comprendre tout ce que me disait Raymond. 

La série de Lionel Esparza sur Elisabeth Schwarzkopf finit en apothéose de petites saloperies dont il a décidément le secret. C’est plus fort que lui, il faut qu’il salisse, il faut absolument qu’il réduise les plus grands à de toutes petites choses mesquines et ordinaires, il veut à tout prix apparaître comme le « très informé », celui qui ne s’en laisse pas compter, qui n’est pas abusé par la légende mais qui reste cependant « objectif », n’est-ce pas, qui fait son métier de journaliste, qui laisse l’auditeur se faire sa propre idée. C’est répugnant, et cela démontre surtout que ce sale type ne comprend rien à l’art et aux artistes. Pauvre Schwarzkopf, qui ne peut plus se défendre et mettre le groin de ce cochon dans son propre caca… J’ai trouvé sur la Toile un document extraordinaire où elle chante Schubert, Schumann, Gluck, Mozart, Strauss, Wolf, Brahms, Mahler, accompagnée de son fidèle ami Gerald Moore, dans un cadre très intime. Ils parlent entre les morceaux, ce qui rend le récital extrêmement émouvant. Elle s’exprime en anglais, qui n’était vraiment pas sa langue de prédilection. 

Schwarzkopf, c’est un éloge constant de la distance, c’est ce que ne comprendront jamais tous les Esparza de la terre. À la fin de sa vie, elle refusait de toucher en quelque manière les gens qu’elle rencontrait, au prétexte de l’hygiène, mais la vraie raison était la détestation du contact physique qu’elle partageait avec Glenn Gould, le « dernier puritain ». Avec Gerald Moore, elle interprète un Lied de Mozart intitulé Meine Wünsche (K. 539), connu aussi sous le nom de Ein deutsches Kriegslied qui se termine par un « decrescendo a niente ». Le piano disparaît dans le silence, tant et si bien que Gerald Moore plaque le dernier accord sans qu’on l’entende. Il se tourne alors vers la chanteuse et lui demande : « Est-ce que je joue trop fort ? » La pénultième strophe du poème patriotique de Johann Wilhelm Ludwig Gleim me va très bien : « J’engagerais les meilleurs poètes / pour chanter les exploits des héros ; / je ramènerais l’âge d’or. / Je voudrais bien être empereur. » Ou plutôt, elle m’a fait penser très fort à quelqu’un dont il ne faut pas parler, dont la seule présence dans une vidéo Youtube suffit à la faire censurer, même s’il n’y parle pas du tout de politique ou de l’état du monde, dont une citation dans un livre suffit à le faire refuser par tous les éditeurs. Quand Gerald Moore demande à Schwarzkopf s’il ne joue pas trop fort, on se demande s’il ne pense pas, lui qui ne l’a jamais connu, à M. Trounoir, celui qui a écrit jadis un « Éloge moral du paraître », celui qui parle souvent de « dispar-être ».  Le decrescendo a niente est une très forte tentation, aujourd’hui, si l’on persiste à vouloir conserver à sa vie un semblant de morale. Vous ne voulez pas nous entendre, eh bien soit, nous allons parler de moins en moins fort, et la trace de notre silence restera inscrite durablement dans la chair de votre monde immoral. Ne me touchez pas, ou je me jette à l’eau. Mon dernier accord sera votre tombeau. Je vous plaque

C’est ce qu’a fait Schwarzkopf, à la fin de sa vie. Elle a plaqué tout le monde, enfermée dans sa petite maison modeste, au pied des montagnes, entourée de ses fleurs et de ses photographies. Plusieurs fois, elle a eu la tentation d’écrire son autobiographie, pour expliquer, pour s’expliquer, mais elle a fini par renoncer. Elle savait que ce serait inutile. Decrescendo a niente… Débrouillez-vous avec vos propres croyances, avec vos propres certitudes. Elle a fait ce qu’elle avait à faire, et elle l’a bien fait, mieux que personne. Le reste ne la concerne pas. Même si elle a incarné la Maréchale, elle n’a pas voulu être empereur, elle a seulement voulu que sa voix soit la plus propre et la plus parfaite possible, la plus expressive et la plus juste, comme une politesse envers le monde qui l’avait accueillie, comme un hommage à ses parents. 

Les autres soirs ? Il n’y en a pas, il n’y en a plus. 

 

jeudi 31 août 2023

De bon matin, à Bandol

« Les hommes ressemblent plus à leur temps qu’à leur père. » 

Mon temps, ce fut d'abord celui de la “micheline” (qui n'en était pas vraiment une) qui nous emportaient à Annecy, ma mère et moi, quand j'avais quatre ou cinq ans, et que cette dernière me chantait l'Arlésienne de Bizet. De la chanson, je n'entendais que le premier vers : « De bon matin, j’ai rencontré le train », et ce train était celui, jaune et rouge, qu'il arrivait que je conduise, guidé par le machiniste, grâce à une mère très persuasive. Les rois mages ne m'intéressaient absolument pas, je n'en avais que pour les rails, les aiguillages et la cabine de pilotage, les manettes, les compteurs, les tuyaux, les bruits et les secousses. Nous étions trois rois debout parmi les étendards, l'homme, la mère et moi, dans les odeurs d'essence et d'huile. Devant nous, le monde déroulait son théâtre rythmé : le son des roues sur le rail est une des toutes premières musiques que j'aie entendues, et je n'oublie jamais ce rythme vital et rassurant. 

Il suffisait de s'éloigner de vingt kilomètres de la maison pour être dans un autre monde — dans le vrai monde, plutôt. De bon matin, c'est la civilisation qui paraissait, qui sortait de son sommeil, qui se dévoilait aux yeux de l'enfant qui n'en croyait pas ses yeux. Ainsi allait le monde qui n'était pas encore saturé de dialogues, dont le bruit était encore tenu en respect par la crainte et la confiance, par l'amour et la tendresse consacrée. Silence et parole, de là où je me tiens aujourd'hui, me paraissent avoir été miraculeusement dosés, équilibrés, ordonnés par une sagesse intime et grave qui jamais ne se disait mais qui modérait chaque geste et chaque sentiment.

Pendant ce temps-là, le père avait une vie inconnue, dissipée, dont les échos nous sont parvenus longtemps après les mille détours de la rumeur. La débauche et la liberté n'étaient pas encore sœurs, les voyages avaient le caractère paisible et doux de la sieste d'été ou d'une promenade dans les paysages familiers qui bordaient les heures lentes. Les distances étaient courtes, à portée de sens, qui ne ridiculisaient pas notre entendement commun, qui ne nous perdaient pas au milieu de nulle part ; pour le dire en d'autres mots, le tourisme, indésiré, nous était inconnu, et le pays, dont chaque corps était une anamorphose, avait encore une raison d'être indiscutable et charnelle. La voiture, le train, étaient tout ce qu'il nous fallait, et nous suffisaient, quand ce n'était pas le vélo ou la mobylette. Les jumelles, le microscope et le téléphone nous donnaient la mesure d'un monde seulement amplifié par la télévision naissante. L'image et la globalité avaient encore une fausse modestie de première communiante, elles cachaient bien leur jeu. L'universalisme était un provincialisme ; nous n'y croyions que parce que l'étranger, le vrai, nous était inconnu, que nous situions dans un ailleurs féérique. L'exotisme, ce péché auquel nous succombions avec des gourmandises adolescentes et naïves, avait le goût de l'éphémère. Nous savions bien qu'il faudrait vite en faire le deuil : c'était une question autant morale qu'esthétique. Il restera pourtant fiché en nous comme une dent cariée à force d'avoir mâché trop de sucreries, de nous être étourdis de pittoresque et d'oblatives niaiseries. L'univers s'est peut-être vengé d'avoir été si ingénument considéré, avec autant de légèreté que d'arrogance ; il est désormais à l'intérieur de chacun d'entre nous, comme une caverne sans limite et un spasme mauvais qui fait éclater nos rêves et nos sens, et les disperse aux quatre vents de la perception. Sans les machines, nous sommes dorénavant incapables de nous saisir du monde qui ne nous entoure plus qu'au second degré, qui s'éloigne au fur et à mesure que la technologie arraisonne nature et culture et pénètre jusqu'au cœur de nos songes. Plus nos machines sont puissantes et perspicaces plus nous nous laissons dériver à l'extérieur du nous qui nous reliait aux autres : Tout laisser derrière soi, avant même la mort, alors même que nous croyons posséder la matière et ses liaisons fortes, est devenu une habitude qui nous éblouit et nous étourdit. Nous avons cessé de croire que le prochain est proche — c'est trop simple — pour épouser d'autres croyances plus abstraites, à l'abri de nos écrans. 

Ils veulent des enfants, mes contemporains, ils ne veulent même plus que ça, mais ils ont peur de tremper leur queue dans un vagin, alors pour se changer les idées ils vont au bout du monde sans carbone, pour en chercher. C'est du sport, c'est moral et quand ils donnent des gifles ils s'excusent vite fait, même avant qu'elle parte — toujours sur le qui-vive : les mères sont aux aguets, dans les Airbnb et les aéroports, ça rigole plus du tout. C'est pas eux qui prendraient une micheline pour faire vingt kilomètres en chantant du Bizet. Leurs rêves sont si grands qu'ils sont à l'intérieur, sans espoir d'en réchapper. Ils n'ont plus de pères, plus de mères, plus que des potes et quelques putes. De bon matin, ils font de la muscu en matant les news et les selfies du jour sur Twitter. Ne pas avoir de père délivre de la folie douce qui tient les enfants à l'abri de la poésie machinale. Mais tout ce qui les intéresse, c'est la température des pôles, les chiffres, les courbes des ventes et la survie éternelle. L'obscénité est la plus belle découverte de l'adolescence, si vous voulez mon avis, et les femmes sont aussi bêtes que la vie. File-moi ton obole, / Ma belle Fernande, / Que je me gondole / Comme une légende / Sur mes pauvres guiboles.

Relisant des textes que j'ai écrits il y a quinze ans, il arrive que je ne les comprenne plus du tout. Relisant celui-ci, que j'avais laissé en plan depuis quatre jours, je ne le comprends déjà presque plus. Dimanche, j'étais dans Bizet, mais aujourd'hui je suis avec Charlie Parker et Wayne Shorter. Il ne sert à rien de faire semblant : l'être est une fiction mal ficelée — je ne suis plus qui j'étais hier-soir et je ne sais pas qui je serai ce soir. C'est à Bandol / Que je bande. / C'est une farandole / Au goût d'amande, / Mais je dégringole / Et j'en redemande. Sans l'effroi, le sexe n'est pas grand-chose. Sans le sexe, l'écriture n'est rien : le sexe est une caisse de résonance pour les mots. De bon matin, seule la fantasia chez les ploucs nous redresse le museau. Pas un souvenir n'est resté. Depuis deux jours, j'essaie de faire quelque chose avec ce texte, c'est l'amère mêlée au soleil. Quand je suis face au texte lui-même, je ne sais pas, les idées que j'ai disparaissent, il ne reste plus que le texte, comme un bloc mort, dont je ne sais pas quoi faire : le temps se disloque et se déglingue en moi ; tout se ramollit ; j'essaie d'attraper et de retenir quelques morceaux au passage. Micheline montre-moi vite tes miches, au fin fond des marais !