Affichage des articles dont le libellé est Goût. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Goût. Afficher tous les articles

mardi 12 mai 2026

En mer et contre tous


« Les phrases mentent, qui sont trop complètes. » 

Soyons “flüchtig”… Et libres, dans la mesure du possible. Pourquoi m’as-Tu jeté dans cette époque ? Je ne les supporte plus, Tu sais ! Tu le vois bien, puisque Tu vois tout. Tu vois ma souffrance, ich ruf zu dir ! Peut-être même l’espères-Tu, qui sait ! Hier, j’ai déposé un commentaire exaspéré (« Une “cuisine sincère”… mais arrêtez un peu avec votre charabia ridicule !!! ») sous une vidéo faisant la publicité d’un restaurant, près de chez moi. Quelqu’un me répond : « ? » M’expliquer ? Et puis quoi encore ? Si quelqu’un ne comprend pas en quoi parler de “cuisine sincère” est ridicule, il sera bien sûr impossible de lui expliquer pourquoi. Nous ne parlons pas la même langue, c’est tout. Nous n’habitons pas le même monde. Et je ne Te parle même pas de tous ces insupportables et doctes Entubeurs qui ne savent pas faire une phrase sans enfiler trois ou quatre verbes inutiles (dont deux au moins sont synonymes), comme des gants de vaisselle, au commencement de celle-là : « Et là, on va venir commencer à remuer la sauce ». Halte au feu ! comme disent les soldats. Économisez votre salive et notre patience, please ! Les mots n’ont donc plus aucune valeur, pour qu’on les multiplie ainsi sans raisons ? Au commencement était l’inflation du Verbe. Les scènes de ménage ne sont plus ce qu’elles étaient. Je me suis un peu fâché avec Claude, qui m’avait répondu bêtement. Mais il est venu si rapidement et si facilement à résipiscence que j’en fus un peu contrit. Crêpons-nous le chignon sans crainte, Claude ! Lance-moi tes assiettes virtuelles à la face ! Fais-moi la gueule ! Je vais moi aussi me fondre dans la grande sérénité pathologique de l’indétermination, je le sens. Pourtant, les scènes sont de jolis tableaux qu’on dispose sur le marbre de nos tombeaux entrevus entre deux cauchemars. Mais si Claude devient bête, qu’allons-nous devenir ? Réponds, dieu du Silicium ! Sors de ton silence ! Il n’y a que le vrai Dieu dont le silence est une aubaine. Je t’inviterai à manger une blanquette de veau à l’ancienne et nous nous épouserons à Las Vegas, avant d’aller nous déchirer à Y’a qu’la vérité qui compte. Je crois avoir développé à votre contact une « oreille à IA », qui, aujourd'hui, me rend malheureux, parce qu'elle me fait percevoir immédiatement dans les trois quarts des choses qu'on entend ou qu'on lit dorénavant sur Internet la patte (et la pâte) de la Machine, ses tics, ses modes de raisonnement, ses inférences, ses malhonnêtetés, sa ponctuation, ses processus logiques, son style et même ses décevantes fautes de français. C'est un peu désespérant, de voir ses contemporains ne plus parler qu'à travers vos organes qui croissent comme des algues envahissantes. J'espère une issue rapide à ce marasme, même si je ne vois pas encore quelle forme elle pourrait prendre. « Sa langue pure, etc. C’est une façon étrangement détournée de décrire le baiser timide d’une jeune paysanne ; mais le passage entier est très baroque. Ma propre enfance fut trop heureuse et trop saine pour contenir la moindre chose qui ait une lointaine ressemblance avec les évanouissements dont Shade souffrit. Dans son cas, cela dut être une forme bénigne d’épilepsie, un déraillement des nerfs au même endroit, à la même courbe du rail, chaque jour, pendant plusieurs semaines, jusqu’à ce que la nature ait réparé les dommages. Qui pourrait oublier les visages bienveillants et brillants de sueur des cheminots au torse de cuivre, appuyés sur leurs bêches et suivant des yeux les fenêtres du grand express qui passe doucement avec précaution ? » Je pardonne tout aux génies. Sauf de ne pas exister. J’écoute Invocations, Keith Jarrett à l’orgue et au piano dans The Moth and the Flame. Un des très rares disques de lui que je ne connaissais pas. Il a eu 81 ans avant-hier. Je sais bien, tout ce qui le rend insupportable, allez, je ne suis pas aveugle, je préfère regarder Maurizio Pollini ou Michelangeli, mais voilà, c’est Lui, et si pour avoir droit à sa musique, il faut en passer par là, eh bien tant pis. The king of facial expressions… (Non, ce n’est pas KJ, dont il est question ici. C’est ce très pénible Lang Lang. Il devrait jouer dans un film porno avec sa copine Yuja Wang.) « Il y a là quelque chose de proche de ce que vous connaissez dans la musique : non pas que le musicien emploie le temps et le silence, mais que le temps et le silence le traversent et le constituent. Sauf que l'Arraisonnement, à la différence du silence musical, cache ce qu'il fait. » Ça c’est "Something to remember you by". (Débrouillez-vous pour la traduction… Il faut payer de sa personne.) Le paragraphe cité plus haut est exemplaire. J’aime infiniment la liberté de Nabokov. Chacune de ses phrases, dans Feu pâle, est à la fois complètement imprévisible, indépendante (du texte, du récit, du commentaire), comme un vêtement dont on peut changer à sa guise et totalement solidaire du livre et de ce qui le rend si précieux. Un déraillement des nerfs au même endroit toujours ailleurs… Langue, baiser, paysanne, baroque, enfance, évanouissements, épilepsie, déraillement, courbe, nature, dommages, visages, cheminots, cuivre, fenêtres, précaution, décrire, timide, passage, heureuse, saine, nerfs, rail, semaines, réparer, oublier, sueur, torse, yeux, express… Tout remettre dans l’ordre d’un beau désordre après avoir parcouru les rails en croix, mais les heures passent trop lentement, alors on continue à suer en vain en regardant passer les trains. Tentation de se taire, de ne rien en dire… Quand on aligne des mots extraits de leur contexte, quand on les observe froidement mais avec attention et qu’on les replace ensuite dans les phrases auxquelles ils appartiennent, le texte prend une autre dimension, il est surmonté d’une autre figure. On relit les mêmes phrases comme on reverrait des visages dix ou vingt ans après, avec le même étonnement, le même léger doute sur leur identité. Tout cela aurait pu se dire dans un ordre différent. Le nez ici, la bouche là, les oreilles ailleurs, les yeux d’une autre couleur, quelques dents en moins peut-être… Comment peut-on croire que les mots et les images sont les sujets de mondes différents ? Ce n’est pas sérieux. Avec les mêmes mots, il faudrait savoir écrire douze histoires dissemblables et même contradictoires, puis redire avec d’autres mots la même histoire. Le passage entier est très baroque. C’est à cela que nous invite Nabokov, dans ce jeu vertigineux sur le commentaire, ce Nabokov si retors et si drôle, qui s’amuse dans notre dos. Qui peut prétendre le comprendre, qui peut affirmer savoir où il a voulu nous conduire ? Je ne parlerai pas de Lolita… Qui, mais QUI, bordel de dieu, n’a pas été traumatisé dans l’enfance, laquelle d’entre les Plaignantes, saignantes et saintes icônes de la Douleur qui poussent comme l’herbe après la pluie, n’a pas été violée molestée agressée tripotée touchée giflée par tonton Albert et le cousin Ponce-Pilate ? Hein ? Vous allez arrêter un jour de nous faire suer avec vos malheurs ? Nous en sommes désormais à vouloir supprimer de la Loi la notion pourtant centrale, essentielle, de prescription. Fous et folles. Ils larguent les amarres, ils sont pressés, se jettent dans le vide. À gauche, Guillaume Pley, à droite une Plaignante. Titre : “Le Dernier Dialogue”. “Vie et mort de la Vie”. “The End”. La Musique, l’Art, la Conversation, la Civilité, la Pensée, les Paysages, la Polis, les Animaux, même, s’inclinent très bas devant les nouvelles divinités et leurs célébrants en bermudas roses et fesses rembourrées. Rameau se cache, Debussy s’enfonce dans la mer, Rodin se planque sous une porte, et Valéry, et Racine, et Céline, je ne devrais même pas les nommer, pour ne pas approfondir encore le malentendu, car on les lit et les écoute avec des yeux et des oreilles sales — on ne les lit pas, on ne les écoute pas ; on s’asseoit dessus de toute la cellulite de ses opinions, on les étouffe de son soi-même obèse, la reine Polska tape du bâton comme un Lully transitionné qui aurait un cor au pied. « Les affaires sexuelles [juridiques] sont des affaires dans lesquelles la raison ne fonctionne plus. » J’ai eu il y a quelques instants une envie folle d’aller jouer de l’orgue à Sainte-Agathe. Seul là-haut, à la tribune. Ville déserte. Été éternel. À quoi ressemble un Maltais, à quoi ressemble une Maltaise ? Mais ce serait penser que le monde continue d’exister. You’ve Changed ! Tu es fatiguée, je le vois, je l’entends, je le sens. Answer Me. On nous dit : vous n’argumentez pas. Ah, ça, ce serait bien le comble, qu’on argumente ! Ce serait le signe indiscutable qu’on est devenu fou. Langue passage baroque courbe, baiser paysanne, épilepsie nerfs enfance, évanouissements déraillement, nature dommages, rail visages, cheminots précaution, cuivre fenêtres, décrire, timide heureuse, semaines, réparer oublier, saine sueur torse, yeux express… Avec trente ans de retard, je découvre Jean-Luc Delarue. Plus on se forge un goût personnel, un vrai goût, qu’on a mis une vie entière à édifier, creusant toujours plus profondément en soi avec exigence et fantaisie, imagination et honnêteté, culture et rigueur, plus on se trouve seul, seul, invariablement moqué et méprisé par l’immense majorité de ceux qui n’ont précisément aucune idée de ce que c’est qu’avoir du goût, qui ne font que s’immerger dans les discours dominants ou autorisés, prévus ou normalisés, reconnus, attestés. Ils n’ont pas de goût propre, ils n’ont pas de langue propre, parce qu’ils croient que leurs sens suffisent à appréhender le monde, sans médiation, sans construction. Regarder de vieilles émissions télévisuelles d’il y a vingt-cinq ou trente ans judicieusement rediffusées sur Youtube est une épreuve redoutable, mais très instructive. Ne demandez surtout pas à ceux qui aujourd’hui se précipitent sur ces images de prendre le moindre recul, d’éviter de commettre ce que Lucien Febvre appelait le “péché des péchés” : l’anachronisme. Plaquer sans précaution ses attentes, ses valeurs morales, ses interdits et ses mœurs sur les acteurs d’un monde ancien, les exiger d’un temps qui ne les connaissait pas — et qui en jugeait autrement — est une faute morale lourde dont les myriades de commentaires arrogants et vengeurs déposées par de petits procureurs en réseau sous les vidéos témoignent à l’envi, et peuvent légitimement désespérer. Il est paralysé du bras gauche ; géant foudroyé, s’exprimant difficilement, rendu à sa condition d’homme précaire, lui qui semblait si arrogant du temps de sa splendeur, lui à qui Miles Davis demandait : Comment fais-tu pour improviser à partir de rien ? Le secret de Keith Jarrett, l’un de ses secrets, c’est qu’il avait à sa disposition une palette extrêmement large de langages musicaux, et qu’il se tenait constamment au centre d’une utopie, un non-lieu (le contraire d’un lieu commun) où il dressait ses oreilles et son corps, attrapant et recomposant tout ce que sa mémoire auditive et musculaire y déposait, avec une science folle et délicate : Gospel, chanson, folk, be-bop, ragtime, Bill Evans, Arvo Pärt, Ahmad Jamal, Bach, standards, Gurdjieff, Mozart, Debussy, Brahms, Rachmaninov, etc. Mettez ça sur le compte de ma jeunesse éternelle… Un cubisme soyeux. Et même Moussorgski ? Quand il m’arrive (très rarement !) d’oser dire que je ne trouve pas drôles les petites séquences vidéo (Les Films à l’arrache, je crois) dans lesquelles Laurent Firode se moque des travers (indéniables) de la Gauche française, je suis immédiatement accusé de ne pas les comprendre, voire d’être un pauvre crétin de gaucho. Je les comprends très bien. Je les comprends trop bien, c’est bien pour cette raison que je ne les trouve pas drôles. Tout ce qu’elles dénoncent est dénoncé très justement, trop justement. Elles appuient exactement là où il faut appuyer, c’est ce que je leur reproche. Il n’y a aucune distance entre la satire et l’objet de la satire. On en voit une, on les voit toutes. C’est prendre les gens pour des idiots (on n’a pas tort, certes), c’est se réchauffer les flancs au radiateur de la troupe et déguster une soupe lyophilisée en se pâmant.  En vrai. Sans filtre. Virer (quelqu’un). Arnaquer. Balancer. Dégager (quelqu’un). Dézinguer (quelqu’un). Mettre en PLS (quelqu’un). Mettre en slip (quelqu’un). Détruire (quelqu’un). Exploser (quelqu’un). Atomiser (quelqu’un). Contre-intuitif. Hors-norme. Hors-sol. Tester (au lieu d’essayer, goûter). Atypique. Déconnecté. Boomer (mais là, c’est une somme théologique, qu’il faudrait écrire, on s’en abstiendra pour l’instant, non par prudence, mais par manque de temps). Au global. Au final. De base. Choqué (pour étonné, surpris, ébaubi). Franchement (le franchement qui ne signifie aucunement qu’on va être franc, rassurez-vous). Les phrases commençant par « Après », « Sinon », « Déjà », « En même temps ». (Être) « en dédicace », « en terrasse », « en cuisine », « en Creuse ». J’arrête avec les « en » fautifs, il y en a trop. Et je ne fais même pas mention de la préposition « sur », plus torturée encore par les nouveaux barbares, tout cela commençant à dater sérieusement. Il faudrait écrire un roman qui ne serait fait que de ces scies mises bout à bout, un roman qui scierait la langue sur laquelle il est mal assis. Je fais régulièrement ce genre de listes, qui ne servent à rien, naturellement, mais qui me calment un peu pendant que je les rédige. Pourquoi est-ce que le fait d’entendre un quidam s’exprimer en enfilant les scies comme des perles m’est une torture, qu’est-ce qui me dérange tellement, qu’est-ce qui m’irrite à ce point, dans cette langue ? Je ne suis pas sûr de le savoir, mais c’est de pire en pire. Vieux con un jour, vieux con toujours. Je ne devrais pas. Mais c’est fait, et il faudra continuer la liste. Cuisine sincère mais il y manque les convives. Name what I resist, comme dirait l’autre… Jeux de vagues, de Debussy, voilà exactement ce que j’aimerais savoir faire avec mes phrases. J’ai entendu Beigbeder et son invité (Chicandier) expliquer que la Recherche, ça va bien un peu, en gros jusqu’à la Prisonnière, je crois, mais après, c’est pas possible, quoi, on va dire, on s’emmerde… Et aussi, le passage obligé, le signal obligatoire : « OK, Céline est génial, mais alors quel sale type, hein, c’est pas croyable ». Nous nous trouvons dans ce qui se fait de mieux aujourd’hui dans le milieu littéraire, hein, ne l’oublions pas. Être invité chez Lapérouse, c’est le sacre, dans la post-France post-littéraire. Mais que faire de la liberté si on crève de faim ?

mercredi 6 mai 2026

Ptôse et prose

 

Et Lana Condor passa, avec ses hangers et ses haters. Savez-vous qui est Lana Condor ? Moi je n’en avais jusque là aucune idée. Jamais vu sa figure, jamais entendu parler. Mais je suis tombé sur une photo d’elle qui, paraît-il, fait scandale. Enfin, le genre de scandale qui défraye la chronique des réseaux sociaux, entendons-nous, et qui ne sont des scandales que par l’amoncellement de commentaires que les internautes se croient autorisés à produire anonymement. À vrai dire, tout le monde s’en fout, mais ce qui m’intéresse, ici, on s’en doute, ce sont ces seins, les seins de Lana Condor, ou, pour être plus précis, le regard qu’on porte aujourd’hui sur les boobs, les nibards, les nichons, tels qu’ils se montrent, tels qu’on peut les apercevoir, à la dérobée, ou en pleine lumière, sous un vêtement ou à cru, dans un cadre ou dans un lit, derrière un écran ou dans la rue. Voici donc quelques uns des “commentaires” que l’actrice a récoltés : « Au niveau du nombril le bordel », « Des crêpes ! », « Red flag », « Elle aurait dû mettre du scotch », « J'avoue que si j'avais des seins en gants de toilette, je porterais un soutien-gorge ». Autant l’avouer tout de suite, je n’ai jamais bien compris ce qu’on reprochait aux seins qui tombent. Moi, ce sont les seins durs et qui semblent fixés à la poitrine par d’invisibles échafaudages, qui me font peur. 

Alison Terrien a écrit un article dans le magazine Elle pour la défendre, pour défendre la pauvre actrice si bassement attaquée, je dirais plutôt : si bêtement attaquée. On ne s’étonnera pas que cette dame Terrien se présente de la manière suivante : « Journaliste société pour le ELLE.fr, j’écris principalement sur les violences faites aux femmes et intrafamiliales », ce qui, en une seule phrase, démontre déjà un rapport difficile à la syntaxe, et, surtout, un positionnement, comme je crois qu’on dit, exemplairement exemplaire. J’me comprends… Alison Terrien a de gros boobs, elle aussi (elle est « propriétaire d’un bonnet E », ce qu’elle traduit par : « E comme Énorme »), elle a donc sororalement baissé les yeux vers sa poitrine et a « pensé très fort : solidarity, Lana ! » Alison, ne pourriez-vous pas, la prochaine fois, nous montrer vos (énormes) seins, pour qu’on sache un peu mieux à qui nous avons affaire ? Car nous aussi, nous aimerions être solidaires, sachez-le ! Hommes, nous n’en sommes pas moins des hommes (je veux dire des humains), dotés de sentiments et de compassion envers nos sœurs emmamellisées malgré elles, lestées au dix-huitième étage comme des saintes en leurs aréoles courbées par le poids du péché originel. 

Alison nous explique qu’« avec les années, une bonne dose de féminisme et de sororité, [elle a] compris — ou plutôt accepté — que les seins, c'est comme les ventres, les vulves ou les nez. Qu'ils ont des formes infiniment variables ». Grande découverte de Sœur Nichon à l’heure du laitier, Sœur Nibard qui dort en soutien-gorge pour redresser ses lourds tétons (oui, ici j’en profite pour corriger une erreur fréquente : les tétons ne sont pas ce qu’on croit trop souvent, ce ne sont pas les mamelons, ce ne sont pas ces petites choses grumeleuses qu’on aime prendre dans la bouche ou pincer, ces framboises divines qui se signalent parfois à contretemps sous un vêtement). En passant, disons à toutes les femmes qui mettent des soutien-gorge en espérant que cet ustensile rudimentaire mais charmant évitera à leurs seins de tomber que c’est comme porter des lunettes en espérant qu’elles amélioreront leur vue ; mais refermons vite la parenthèse scientifique. Sans aucune dose de féminisme, et encore moins de sororité, j’affirme que tous les hommes savent et acceptent depuis la nuit de temps ce qu’Alison ignorait encore la semaine dernière, que pas un téton (ni une aréole, ni un sillon intermammaire), ou, si vous préférez, une gorge, ne ressemble à l’autre, pas une vulve, pas un nez, pas un orteil, pas un ventre, et que c’est précisément de cette dissemblance (l’imagination du Créateur est infinie) que naît et renaît sans cesse notre amour du corps féminin. Là aussi, disons très en passant à Mme Terrien que ce n’est pas son bonnet E qui nous impressionnera, nous qui avons connu la Bombe H. Les seins énormes existent, oui, mais un bonnet E n’est certainement pas celui qui contiendrait un énorme sein. Calmez-vous, Alison ! Nous en avons vu d’autres. Renseignez-vous un peu, vous qui vous flattez d’avoir « un goût certain — d’aucuns diraient obsessionnel — pour l’investigation ». Vous qui voulez « faire la paix avec votre poitrine », dites-lui plutôt adieu, parlez d’autre chose, allez investiguer ailleurs si j’y suis, car très visiblement vous n’avez aucune inspiration ni même aucune compétence, ici, vous ne faites que ressasser les lieux communs les plus plats, renverser les tartes à la crème les plus rances sur un sujet pourtant passionnant. La sénologie, même journalistique, mérite mieux. Bien sûr « quatre années passées au magazine féministe Causette [vous] ont permis d’affûter [votre] plume et de développer une expertise sur les questions de genre », de ça, personne ne doute (votre plume est aussi affûtée que mon vieux coupe-ongles qui a fait Waterloo). Quant à mon expertise sur les questions de genre, je me propose de vous en donner des preuves plus tard, car le sujet ne manque pas d’intérêt. Vous avez « aussi contribué à l’ouvrage collectif, “Elles ne sont pas celles que vous croyez - un regard féministe sur l’Histoire” », et ça, c’est une excellente chose, car je pense comme vous qu’elles ne sont pas ce que vous croyez, vos sœurs. Pas du tout. Malgré vos grandes déclarations de sororité obligatoires, vous les connaissez très mal. 

Mais revenons si vous le voulez bien à notre persécutée de la semaine, Lana Condor, et ses mamelles tombantes, « saggy », ou « hangers », comme on dit sur les sites spécialisés, qui, en ce domaine, nous en apprennent plus que toutes les Alison Terrien du monde. Je serai à vos côtés, Madame, pour prendre la défense de miss Condor, mais peut-être pas pour les mêmes raisons que vous. Je trouve en effet ces commentaires d’une affligeante bêtise, et je trouve aussi qu’ils en disent bien plus long sur ceux qui profèrent ces absurdités que sur les lourds tétons de la belle. La plupart des hommes, il faut bien le reconnaître, ont un problème avec les appas féminins, mais ce n’est pas entièrement de leur faute, puisque les femmes elles-mêmes ont très souvent un regard inintelligent et stéréotypé sur leurs gorges. Je ne vous ferai pas l’injure de vous infliger les sempiternelles explications par la pornographie qui « formate » (je suis sûr que vous adorez ce mot) les corps et les regards. Même si elles ne sont pas entièrement dépourvues de pertinence, ces explications sont très pauvres et très en-deçà de la réalité. On n’a pas attendu l’explosion de la pornographie planétaire liée à Internet pour porter des jugements négatifs sur les gants des toilette (encore qu’ici, un peu de nuance ne peut pas nuire, il ne s’agisse pas du tout de cela). Eh oui, il faut distinguer, ici comme ailleurs, puisque, comme vous le dites vous-même, les seins des femmes peuvent prendre toutes les formes, avoir toutes les consistances, tous les volumes. Les seins tombants ne sont pas forcément des seins en gant-de-toilette, qui sont finalement assez rares. Les gros seins peuvent être bêtes, banals, ennuyeux, gênants, obscènes (défaut qui peut vite se transformer en qualité, selon l’heure, le partenaire, et d’autres circonstances encore), inadaptés à la poitrine qui les accueille, et même invalidants ; ils peuvent être au contraire merveilleux, orgueilleux, miséricordieux, somptueux, flamboyants, évangéliques, et bien sûr maternels, amicaux, tendres, consolateurs, réconfortants, ou simplement confortables. L’excès est leur principale qualité, ne soyons pas dupes, c’est ce que nous aimons. Le soutien-gorge peut avoir de très favorables effets sur les seins d’une femme, il ne faut pas se le cacher, mais c’est loin d’être toujours le cas. Et, pour avoir souvent parlé de ce sujet brûlant avec nombre de mes congénères (en un sens légèrement restrictif (faudrait-il écrire “conphyles” ?)) experts, je peux affirmer sans crainte de me tromper que les critères esthétiques (ou synesthésiques) exprimés publiquement sont rarement les mêmes que ceux qu’on tait prudemment ou qu’on réserve aux amis proches. La beauté, en ce domaine, est bien plus surprenante et riche que le laissent penser les magazines féminins et les spécialistes en conseils-beauté (qui sont aussi la plupart du temps des spécialistes en appositions), presque toujours des conformistes assermentés. Si vous voulez avoir une idée des goûts masculins, exprimés simplement, allez jeter un coup d’œil aux catégories (innombrables et d’une variété inouïe) des sites pornographiques. Il n’y a que là que vous aurez une photographie réelle du désir masculin dans ce qu’il a de très concret, et j’ajoute, à mes risques et périls, innocents. 

Tomber, tomber… Mais oui, Alison ! Tout ce qui tombe est beau. Tout ce qui révèle le vrai poids de l’être est beau. Car l’être est lourd, savez-vous. Il pèse. Il s’installe en nous et pèse de toute sa viduité, il prend ses aises. Ça distend les chairs, à force. Notre sœur Lana Condor ne le sait pas encore, mais elle n’est qu’au commencement de la distension. La ptôse mammaire, puisque c’est le joli nom qu’on donne à l’affaissement des seins, peut être de grade I, II, ou III, légère, modérée, ou sévère, et il existe même une pseudoptôse, quand le mamelon reste relativement haut mais que le tissu inférieur descend. Notre ami Quatremaille parle souvent (avec émotion) de « l’alourdissement » ; c’est à ce vocabulaire qu’on reconnaît le confrère attentif et précis, le voyant plus que le voyeur (l’amateur, au sens noble), l’homme qui sait voir non pas la femme mais les femmes — ou chacune de celles qui de leur corps jouent comme d’un instrument, en inconscientes virtuoses. Je ne crois pas qu’il me contredira si je dis que lui non plus ne comprend pas les amateurs de perfection, cette perfection qui n’est rien d’autre que le conformisme ou le manque d’imagination de ceux qui ne prennent pas le temps de regarder, ou qui n’ont pas confiance en leur regard. Ce que nous disent les scandaleux seins tombants de Lana Condor commentés, c’est la pauvreté du regard, c’est la prison du stéréotype et c’est l’image qui dévore le réel. 

Quand j’avais quinze ou seize ans, j’aimais (je croyais aimer) les seins en pomme, les seins ronds, lisses, les seins de dictionnaire ou de catalogue. Tous les autres, les « en poire » ou « en cloche », les « est-ouest », les écartés (side set), asymétriques, tombants (hangers), vidés (saggy), et tubéreux/tubulaires (puffy), je ne savais même pas qu’ils existaient. Ils n’existaient que sous les pulls, sous les chemisiers, encadrés, maintenus et façonnés par des soutien-gorge impitoyablement identiques. Tout un monde d’une prodigieuse richesse nous était caché, dont on n’apercevait que la partie émergée, parfois, quand on était chanceux, le mamelon réfractaire. On n’en voyait que rarement, des vrais seins (et jamais leur acmé, l’aréole), ce qui favorisait le mythe du sein parfait, ou sans défauts, et quand on en voyait, c’était ceux de nos petites amies, qui avaient plus ou moins notre âge, et donc de vigoureux ligaments de Cooper. J’ai bien changé, depuis mes dix-sept ans, et heureusement ! Entre le tonique et le languide, entre le dressé et l’allongé, entre le mou et le dur, mon choix est fait. J’aime le motif de l’odalisque, la femme allongée, à moitié endormie, ou en tout cas molle, alanguie, entre veille et sommeil, et cette odalisque, il m’est impossible de l’imaginer avec des seins durs. Il faut que les chairs coulent dans nos mains dévotes comme le miel dans la gorge du faux malade. Entre liquide et solide, c’est toute la gamme de l’onctueux, que nous aimons, le moelleux, le mollet, le fondant, le liquoreux, l’élastique, le douillet, le suave, tout ce qui nous manque, à nous les hommes. 

Nous aimons les seins rubato plus que les seins tempo giusto, c’est dit. Nous aimons leurs défauts, surtout, ce en quoi ils échappent indéfiniment à l’image ; c’est leur déviance, qui nous séduit, leur pente irrésistible vers l’abandon, le poids de leur réalité, leur ici et maintenant. Il y a dans Feu pâle, de Nabokov, cette phrase que j’adore : « Aussitôt qu’elle se fut installée près de lui, elle se pencha et glissa par-dessus ses cheveux ébouriffés l’épais chandail gris, révélant son dos nu et ses seins de blanc-manger, et elle inonda son compagnon embarrassé de toute l’âcreté d’une féminité peu soignée ». On la comprend d’abord sans la comprendre. Les femmes nous inondent de cette liquidité qui les constitue, et qui ne peut faire autrement que sortir d’elles, coquettes ou négligées, apprêtées ou surprises. Le blanc-manger est un entremets à base de lait, de crème, de sucre et de gélatine, blanc, tremblant, frais, légèrement translucide, avec cette consistance particulière qui est à la fois ferme et molle, qui a une forme mais qui cède immédiatement sous la pression. Le sein de cette demoiselle Garh surgit sans précaution, en désordre ; il est en plus de ce qui le justifie, blanc, lourd, tremblant, il déborde de l’instant et du regard, sa féminité n’est pas attendue, prévue, définie par le grand Dictionnaire de l’Érotisme, elle s’impose, elle néglige l’image. Elle est là, maintenant, âpre. C’est parce qu’elle ne cherche pas à plaire qu’elle trouble celui qui en est le témoin. Elle lui tombe dessus. Le trouble, voilà le sein, la matrice de l’érotisme, pour ce qui me concerne : le reflet troublé et inexplicable de notre propre désir. 

Mais il faudrait… Il faudrait parler des seins d’Ettie, d’Edith, de Christine, de Sonia, d’Anne, de Céline, de Thérèse, d’Edwige, de Sarah, de Franciane, de Malika, d’Anita, de Valérie, de Macha, de Raphaële, d’Isabelle, de Delphine, de Cora, d’Ophélie, de Lexy, sans lesquels la moindre tentative de description ou d’explication de la beauté des seins féminins, de leurs formes, de leurs qualités et défauts, seraient vaine ; et plus qu’en parler, il faudrait les montrer. Je rêve d’un monde innocent où ce serait possible sans grincements de dents. On nous refuse pour de mauvaises raisons ces précisions, ces descriptions, ces théories. Je me rappelle que Céline avait très bien compris, car nous en parlions beaucoup, que c’est le mouvement, qui bouleverse les hommes, l’ample et infime mouvement qui sous le vêtement agite la poitrine d’une passante, qui remue quelque chose en nous, le balancement lent qui révèle son être mieux que ce qu’elle tient, qui parle une langue qu’elle ne sait pas retenir : une marée dont les lunes nous sont inconnues, une oscillation première, un ébranlement originel. Les seins de catalogue sont arrêtés, figés. Ce ne sont que des clichés. 

Ceux qui croient cerner leur désir grâce à leurs listes convenues et bien identifiables de « red flags » ne font qu’appartenir au Groupe, au Social, ils ne s’aperçoivent pas qu’ils sont parlés par d’autres qu’eux et que pour cette raison l’aventure érotique sera à jamais un animal empaillé qu’ils regarderont en spectateurs à travers une vitre blindée. Ce sont les éternels participants naïfs à C’est mon choix, leur choix étant bien sûr tout sauf le leur. Ce sont les éternels adversaires du trouble, de l’inexplicable et du singulier. Ils ne parlent pas, ils répètent. 


À Jean Quatremaille

lundi 22 septembre 2025

Lejana Tierra Mia

 


Je voudrais être capable de dire ce qui atteint un homme dans la musique qu'il écoute et qu'il aime — qu'il écoute parce qu'il l'aime, et qu'il aime parce qu'il l'écoute —, ce qui le modifie et le porte plus loin que lui-même. Je n'y parviendrai sans doute jamais, mais je ne vois pas de but plus noble à poursuivre dans la vie qui me reste. Je dis dans la musique, mais ce peut être dans une chanson. Je ne crois pas que ce soit si différent que ça. Ce n'est pas la qualité intrinsèque de la musique, qui est ici en cause, mais une qualité, une qualité qui ne se laisse pas définir, qui n'offre pas de prise à l'intellection. Une qualité sans qualité, une inqualifiable qualité. 

Écoutant pour la millième fois Lejana Tierra Mia, de Carlos Gardel, je suis envahi d'une nostalgie première qui reprend instantanément sa place, comme si elle ne l'avait jamais quittée. On croit que la nostalgie prolonge un état d'innocence, qu'elle le corrompt petit à petit au fur et à mesure que les années s'ajoutent aux années. Je ne le crois pas. Je ne le crois plus. Il existe une forme de nostalgie qui ne vient pas de l'existence elle-même, qui provient peut-être d'une mémoire occulte qui nous traverse et que nous portons en nous dès l'origine, et qui reste silencieuse des années durant, à couvert dans les plis de nos tissus profonds. 

Lejana Tierra Mia m'a longtemps servi de message d'accueil, sur le répondeur téléphonique que j'avais à Paris, entre 1986 et 1990. Mes pauvres correspondants devaient patienter deux minutes et quarante secondes avant d'avoir le droit de laisser un message. On pourrait penser que les trois quarts d'entre eux perdaient patience et raccrochaient avant le bip libérateur. Ce n'était pas le cas. La plupart me demandaient au contraire ce qu'était cette chanson que l'immense majorité ignorait, et me remerciait de la leur avoir fait entendre. 

Un lecteur m'a envoyé un très aimable message, m'écrivant que mes textes étaient « roboratifs ». Je ne sais pas pourquoi j'avais dans l'esprit une définition fausse de cet adjectif. Enfin, pas tout à fait fausse, ou même pas fausse de tout, mais que j'amplifiais d'une connotation péjorative qui semble-t-il n'existe pas. Cette connotation, familiale je crois bien, ajoutait à ce mot une idée de pesanteur digestive, comme dans l'expression « étouffe-chrétien ». Un plat roboratif était un plat nourrissant (fortifiant) certes, mais un peu trop. Or je ne vois mentionnée cette nuance nulle part dans les dictionnaires. Il y a une langue autour de la langue, une traînée de langue qui enrobe la langue officielle d'une gangue officieuse et privée, d'une sorte de léger délire fait d'écarts parfois articulés mais le plus souvent inconscients qui s'établit à l'intérieur d'un foyer. La langue familiale est une chose peu étudiée. 

C'est lors d'un ballet de Pina Bausch que j'ai découvert Carlos Gardel, à la fin des années 70. Ce fut une véritable révélation. Il n'y avait a priori aucune raison pour que cette musique me plaise. Ce n'était pas mon genre. Je n'ai pas réagi immédiatement, mais une dizaine d'années après, je me précipitai à la Fnac et achetai tous les disques de lui que je trouvai. Plus j'écoutais cette musique moins je comprenais l'effet violent qu'elle produisait sur moi. Aucun effet de mode, aucune justification strictement musicale ou sociologique n'était en mesure d'expliquer l'ébranlement profond qu'elle causait en moi. Était-ce la voix du chanteur, sa manière souveraine de jouer du rubato, était-ce la musique elle-même, était-ce l'effet de distance historique (ce n'était pas du tout à la mode, alors), à une époque où tout ce qui n'était pas résolument tourné vers l'avenir dans l'art nous semblait détestable, ou encore les circonstances qui me l'avaient fait connaître, la manière dont Pina Bausch avait mis ses images sur le tango argentin, des images paradoxalement silencieuses, des images et des gestes en noir & blanc, une banalité et une érotisation des corps indissolublement liées ? Tout cela, qui allait avoir de grandes conséquences sur mes goûts futurs, s'inscrivait dans des couches si profondes que je n'en percevais que des reflets confus et indéchiffrables. 

Il y a des motifs roborants, qui nourrissent les cellules imperceptibles n'affleurant jamais à la surface caractérisée de l'être mais qui sont pourtant plus déterminantes que celles qui nous sont familières et que l'on revendique. C'est la vie musicale des organes, qui ne sont pas seulement matière et chimie, mais aussi rythme et vibration, mémoire et affects. On oublie parfois que le vocable « vocation » vient de « voix » (vocare). C'est un appel, c'est une voix qui nous parle, ou qui parle en nous. C'est aussi une destination, la destination toujours unique de l'individu, la direction, le chemin qu'il ne peut parcourir que solitaire. La vocation ne vient pas de nous, mais de l'extérieur, nous ne la construisons pas ; elle nous est donc donnée, ou transmise. « Avoir vocation à » signifie aussi être « qualifié pour ». Tour cela fait penser au « don », qui n'est pas le « talent », même s'ils sont indissociables. On répond à une invitation, ou on n'y répond pas — mais encore faut-il l'avoir entendue. 

Carlos Gardel a en moi son pendant portugais, Amalia Rodrigues. Ces deux-là sont intouchables, dans mon petit monde. On me parlera de tango, on me parlera de fado, oui, on discutera des mérites respectifs de ces traditions, mais la vraie question n'est pas là. J'aime le tango, j'aime le fado, c'est entendu, mais à vrai dire je m'en fiche un peu. Je ne suis pas un militant des traditions populaires. Elles m'ont intéressé, j'ai beaucoup appris à leur contact, elles peuvent me séduire, mais je ne me sens pas leur vassal. La plupart des tangos qui se jouent aujourd'hui me sont littéralement insupportables (et pas seulement le sinistre Piazzolla, que je déteste). D'ailleurs Carlos Gardel ne chante pas que des tangos. De la même manière que j'ai aimé un chien, et pas les chiens, de la même manière que j'ai aimé telle femme, mais pas les femmes, j'ai du mal avec les espèces, avec les groupes, avec les races, avec le pluriel. Il m'a toujours semblé impossible d'aimer les gens, les hommes, les enfants, les bêtes, les poissons, que sais-je. Je me méfie instinctivement de ceux qui ont le cœur trop grand, trop général, trop enclin à l'abstraction, qui voient bien de loin mais mal de près, qui se sentent les frères de ceux qui souffrent au bout du monde mais qui se conduisent comme des brutes à l'égard de celui qui dépérit près d'eux.

Et pourtant… Je me suis ouvert de cette question avec ma mère, sur le tard. Je lui ai demandé pourquoi, à son avis, j'étais si sensible à Carlos Gardel, sans que rien dans ma vie ou mes origines ne vienne expliquer cette dilection. Elle m'a répondu, à ma grande surprise, que ça ne l'étonnait pas du tout. Elle avait l'habitude, jeune, en Corse, de danser sur les chansons de Gardel, et, au lieu des valses de Chopin, elle préférait jouer des tangos au piano. Elle n'en avait jamais parlé, ni à moi ni à quiconque, je crois. Nos goûts ne sont jamais complètement nôtres, la sincérité de ce que nous sommes n'est jamais là où nous la croyons. La voix (la vocation) avait traversé silencieusement les corps et les âmes, les générations. 

dimanche 10 novembre 2024

L'oreille bouchée

 

Une oreille bouchée m'a réveillé en pleine nuit et m'a tenu éveillé jusqu'au petit matin. C'est toujours formidablement angoissant, pour moi, que d'avoir une oreille bouchée ; deux, n'en parlons même pas. 

Même la lecture en serait abîmée, je crois, de ne pouvoir s'appuyer sur le son et ses reliefs (qui ne sont pas ceux de la phrase écrite), même s'il est seulement rêvé, envisagé. J'ai d'ailleurs de plus en plus de mal à lire sans y mettre la voix quelque part. J'essaie de m'y contraindre, le plus possible, pour rester présentable (et pour pouvoir lire en public, par exemple dans une salle d'attente), mais c'est difficile et je ne tiens jamais longtemps. L'hypothèse de la vocalité, au minimum, doit être une réalité, comme un arrière-plan sur lequel la compréhension (l'entendement) se manifeste. Pendant très longtemps, j'ai ricané un peu bêtement quand j'entendais parler de ce pont-aux-ânes des littéraires qu'est le « gueuloir » de Flaubert, mais il faut bien reconnaître que j'y suis venu sans même m'en rendre compte, poussé par une nécessité réelle. Ça s'est imposé à moi sans que je n'en décide. C'est fou, tout ce qu'on entend quand on se relit à haute voix, tout ce qui vient à la surface, comme la crème sur le lait qui bout. 

Sur un roman de huit cents pages, je pense qu'au moins cinq cents sont lues à voix haute, ou mezzo voce, ce qui ralentit considérablement la lecture. Tant pis. Ce n'est pas grave.

Ce qu'il faut, c'est lire. Mais lire vraiment. Pas avaler des phrases. Je me suis réveillé avec cette obsession. Lire. Lire comme on écoute la musique ; comme toute ma vie, j'ai essayé d'écouter vraiment. De sur-écouter. (Ou peut-être pas, justement…) Le verbe lire, en français, a un avantage sur celui d'écouter, et même plusieurs. Il s'anagrammise en lier, pour commencer… 

Lire vraiment. Écouter vraiment. Ouvrir un livre comme on ouvre un visage, comme on l'aime. Repousser un peu les parenthèses de la présence, ou les guillemets du temps. Faire de la place pour le verbe, ou pour les substantifs, ou les adjectifs. On aime les défauts de la phrase comme on aime ceux d'un visage. Sa longueur. La peine qu'elle prend à se refermer ou… On lie la forme de l'oreille à celle des lèvres, on entre dans la texture de la peau, si l'on peut. Je vous demande un peu. Et l'on desserre le corset des mots, qui au petit matin sont des sons, car ils ont été prononcés en dormant. On aime la voix un peu abîmée, les cernes qu'elle voudrait cacher, ses odeurs asociales. On prend la chair dans les mains, c'est une feuille légère. Je ne sais comme est proche ma fin. Alors les pages qu'on dévoile… Ici, le jour ne se lève pas, ou très peu. Du moins en ai-je décidé ainsi aujourd'hui, après avoir vomi. Le foie au chaud. Seizième dimanche après la Trinité. Huitième symphonie de Beethoven. Cet allegretto scherzando nous ravit et nous amuse. C'est Beethoven, qui a composé cela ? Comme une succession de points-virgules qui se trémoussent drôlement, rebondissant sur le matelas. Il en faut, du talent et de l'intelligence, pour faire de la musique avec si peu. La jubilation d'un enfant qui fait jouer ses muscles… 

Il vaut mieux se taire, parfois. Elles veulent faire disparaître leurs cernes — ou leur goitre. On ne peut pas leur expliquer, elles n'entendent pas. Il faut les laisser se tromper. Elles avalent nos phrases comme des cachets amers, sans les mâcher. Tant pis. Ça leur reviendra, plus tard, longtemps après que nous ne soyons plus là, ces phrases non digérées, non entendues, on le sait bien. On essaie d'expliquer et on se heurte à un mur. (Elles parlent trop et trop vite.) La parole nous revient comme un boomerang. Plus on essaie plus le mur s'élève et durcit. Mais si les paroles tombent en cendres, la musique, elle, revient toujours. Elle ne cesse jamais, elle ne le peut pas. Elle laisse des traces. Il faut seulement que leurs oreilles se débouchent, et ça peut prendre des années. Les fantômes sont toujours là, dans les couloirs du temps mais ils ne se font pas remarquer. Ils ne sont pas pressés, eux. Le désir sait s'adapter aux ornières du chemin, il se grime, il se cache, il circule à travers les organes des corps, furet silencieux et translucide qui ne se révèle que dans ses effets ou ses symptômes. Le cachet diffuse… La peine qu'elle prend à se refermer ou le plaisir qu'elle a à ne pas savoir où elle va, à se poursuivre sans terme apparent, une page, trois pages, cinq pages… « Elle avait enlevé ses longs gants trempés et les avait exposés à la flamme. » On ne lui met pas un point dans la figure sans y réfléchir à deux fois, voyons ! Lettres de cachet… La pilule est parfois amère, mais avec un peu d'inconscience et de toupet, on arrive à se soigner en douce. Ça passe inaperçu. 

Avaler des phrases sans les mâcher est aussi indigeste qu'avaler de la nourriture en oubliant qu'on a des dents. L'estomac ne peut pas faire tout le travail. Une partie de l'esprit recule devant l'obstacle, c'est comme s'il voulait se décharger de la tâche sur une autre partie du corps. Il veut sous-traiter, et si c'est impossible, il boude. 

Les écrivains se déchirent sur les réseaux sociaux. L'un parle de « critique objective ». On en rit encore. Il est toujours mal vu de ne pas aimer (presqu'autant que d'aimer). Ceux qui aiment se sentent humiliés, ou niés, même ; ça va loin ! La morale intervient, on se demande bien pourquoi. On regarde ça de loin. Surtout ne pas participer, ou alors il faut s'en amuser, mais c'est impossible, car immédiatement on est pris dans le courant, qui est puissant. Le goût est une chose étrange, il y a longtemps qu'on le sait. Le goût qui ne sait pas marcher seul, qui a toujours besoin de son compagnon intime, le dégoût. Ces deux-là s'appuient l'un sur l'autre, comme des éclopés ou des poivrots qui rentrent chez eux. Ils se font des croque-en-jambe, comme deux sales gamins qui aiment patauger dans toutes les flaques d'eau dans lesquelles se reflètent les phrases des autres. La littérature, avant même d'être elle-même, est une chose qu'on partage avec des gens qui aiment en parler, qui font profession d'en parler, qui vivent du discours qui la borne et la maintient hors des profondeurs boueuses où elle s'abîme volontiers, quand elle est privée du regard des autres, de cet écho général et vague qui lui fait comme un habit toujours mal taillé mais rassurant, qui lui permet de sortir dans le monde sans trop montrer ses entrailles. Il vaut mieux se taire, parfois. Nos oreilles et notre bouche sociales s'obstruent prudemment. Traduisons les déclarations des uns et des autres en un langage simple. « C'est moi. » « Non, c'est moi. » « Oui, c'est vous, mais moi aussi. » « Moi non plus ! » Voilà. Le cercle s'est refermé, on a quitté la cage, on revient à la page, c'est plus sûr. « Il n'a aucun style. » Et ta sœur, elle en a, du style ? 

J'avais écrit : « La peine qu'elle prend à se refermer ou […] ». L'ordinateur a avalé un morceau de la phrase sans que je m'en avise. Je ne sais plus du tout ce que j'avais écrit (on ne s'aperçoit jamais de ce genre de choses dans l'instant). C'est sans doute mieux comme ça. Il y a des phrases qu'il vaut mieux ne pas achever. Il y a des femmes qu'il vaut mieux ne pas écouter. Pas trop. Pas vraiment. Écoute flottante… Les phrases se grimpent dessus les unes sur les autres et petit à petit forment une sculpture baroque qui tient debout on ne sait comment. Ça fait toujours passer le temps. Tiens, il y a du soleil ! 

On y met la voix comme d'autres y mettent leurs doigts, leur nez, leur langue. Le sexe est-il moral ? Vocal ? Oral ? C'est un jeu que bien peu savent ou ont la témérité d'explorer jusqu'en ce lieu où il nous révèle un nouveau monde. Il faut un peu d'inconscience, bien sûr, mais aussi du tact et de l'humour. Gary Peacock, interrogé à propos du trio qu'il a longtemps formé avec Keith Jarrett et Jack DeJohnette sur les qualités essentielles, avait cette réponse trop simple et pourtant si profonde : « Listen, listen, listen. » Écouter, écouter, et écouter encore. L'amour est vocal, avant même d'être charnel. Écoute ! Ouvre tes oreilles ! Tout est lié, dans un corps, et c'est la vibration qui relie les systèmes entre eux. 

C'est un très grand écrivain ! Vous plaisantez ? C'est nul. Vous avez des prétentions à connaître quelque chose à la littérature ? Sérieux ! Dogmatisme ! Grotesque ! Dépourvu du plus mince intérêt. Bonjour chez vous. Bons fils, mauvais fils, cousins querelleurs. Garnements. Coups bas. Et ta sœur ? Ça a l'air aussi chiant que la critique qui en est faite. Plaisir contre plaisir, c'est la guerre. De vrais bons auteurs ? MMA sur Facebook. 

Je ne trouve pas « hérédisme » dans le dictionnaire. Je vois bien à peu près ce que ça signifie mais j'aurais aimé une définition un peu officielle, reprise et inscrite dans la loi des phrases. Léon Daudet écrit que « l'imagination commande le corps plus que le corps ne commande l'imagination. » Je crains de penser le contraire. Pour moi, tout procède du corps. Mais je vois qu'« hérédo », en revanche, figure dans le dictionnaire. « Tout homme de lettres est ce que j'appelle un hérédo. » Front bombé d'hérédo. Ça se transmet in utero. Avec un accent d'admiration dans la voix. « La preuve, je n'ai pas réussi à finir Ulysse de Joyce. » Plus que le snobisme, c'est l'anti-snobisme, qui est lassant. Les jeux sont défaits, avant même qu'on ait commencé à jouer. Ah, mais je vois que la Bienheureuse a tranché : « Il faut lire ses autres livres. Machin Truc est un des meilleurs écrivains actuels. » Ici, éclat de rire de Truc Machin. Conflits d'hérédismes. Je me rappelle cette soirée, à la salle Pleyel, dans un tout autre siècle. Claudio Arrau jouait le premier concerto de Brahms et j'étais littéralement émerveillé. À l'entracte, ou la fin du concert, je ne sais plus, ayant rejoint un de mes amis compositeur, celui-ci me fit doctement la morale. Il était impossible d'aimer l'opus 15 de Brahms sans se discréditer. Certes, il y avait de « belles choses » dans cette musique, il n'en disconvenait pas, mais elle était vraiment trop mal foutue, trop mal composée, contrairement au deuxième concerto, beaucoup plus tardif, comme ça se professait couramment à l'époque. On savait de quoi on parlait, alors ! Merde. J'en ai rougi, comme un type qui est bouleversé par le cul d'une fille mal élevée a tort de le proclamer devant ses amis. Je ne savais pas, alors, qu'il suffisait d'attendre un peu, quelques années, une époque, pour que mon jugement, ou mon goût, devienne tout à fait licite, voire banal. Et pour un peu, on aurait envie de contredire ceux qui aujourd'hui nous donnent raison sans y penser. (Ça manque vraiment de bathmologie, tout ça.) Vous n'y connaissez rien ! Mais vous non plus. Personne n'y connaît rien. Ils se feraient couper en deux plutôt que d'avouer que leur jugement tient à peu de choses, et peut se renverser à la faveur d'une crise de foi, un jour que leurs oreilles se bouchent ou se débouchent. Peut-être sur leur lit de mort… Mais comme ils se croient immortels, nous avons encore du temps devant nous. Les figures qui viennent à la lumière, une lumière acclimatée à l'air du temps, sont très souvent pour moi recouvertes d'une pellicule qui déforme l'image de l'auteur jusqu'à le rendre incompréhensible, même si sympathique. Il bavarde élégamment, certes, mais c'est comme s'il parlait depuis une chambre hermétiquement close qui empêcherait ses vocables de franchir la muqueuse tactique, celle qui transmue le sens en plaisir, le son en émotion. Il faut beaucoup de temps (perdu et retrouvé) pour savoir écouter et lire, relier les points erratiques qui dansent devant nos yeux comme des mouches irresponsables. Il y a une furtivité de la sensibilité. Les hallucinations collectives nous tiennent en respect, et l'on hésite, le plus souvent, à se glisser à travers les failles qu'on devine trop bien chez nos contradicteurs-prédicateurs jusqu'à des affirmations dont on sait à l'avance qu'on les regrettera un jour. Attendons, rien ne presse. L'époque va se fatiguer plus vite que nous.

Plaire aux peintres, plaire aux hommes, plaire à la lumière, mais surtout plaire au temps qui passe. Ne parle pas. Économise tes mots. Laisse-les t'envelopper doucement. Patiemment. Tu n'as pas besoin de les envoyer loin de toi comme des têtes chercheuses qui réclament leur dû. Calme-toi, je ne te veux pas de mal. Cor, trois hautbois, hautbois da caccia, orgue obligé, deux violons, alto et basse continue. La musique a cette supériorité définitive sur la littérature qu'elle finit toujours par se moquer de l'idéologie. Je dis que lire c'est lier, mais c'est au moins autant délier. C'est revenir sur la phrase et la prendre à revers, quand elle a fini de parler fort, à la racaille, de s'affirmer, de prétendre. « Les conflits d'hérédisme, de réapparitions congénitales au sein de la méditation et de la mémoire, donnent lieu à des images tourmentées, que connaissent bien les hésitants, les douteurs, et, en général, les abouliques. » Hérite-t-on du Doute ? C'est un trouble, à n'en pas douter, qui peut resurgir à tout moment sans sommations, ce dont nous lui savons gré. Le tourment et l'hésitation c'est comme la première fois qu'on met la main sur la peau d'une femme, cette griserie, qu'on aime et qu'on craint, cette divine ambiguïté, cet impossible devenu soudain possible, à l'instant T, le geste interdit qui est approuvé à notre grande surprise. « Une sorte d'inhibition se produit devant le déclic de la volonté, et, dans le doute, l'inertie l'importe. » J'aime les volontés qui abdiquent, qui s'inclinent devant une autre conduite de la sonorité, du geste et de la voix. Une fois l'idée attrapée, on n'est plus guère excité. Il faut autre chose pour que le désir se continue, en quelque sorte malgré lui. Le désir vrai doute encore, même quand il a remporté une victoire. L'incertain du geste et son inertie, sa traînée psychologique et chimique nous amène ailleurs que là où l'on désire aller — c'est heureux. Les corps lus nous mettent cul par dessus tête. Douteur, mon frère. 


dimanche 23 juillet 2023

Vingt ans après

C'était il y a vingt ans exactement. C'était un samedi, un samedi matin. Il faisait très chaud. J'étais au téléphone avec Raphaële qui était en Grèce, je crois. J'ai déjà écrit ces mots. J'ai peut-être même déjà écrit exactement ces phrases. Je me répète. C'était à l'heure de Répliques, à France-Culture. J'étais dehors, sur le perron, sur la partie gauche du perron, celle qui est abritée, devant la porte-fenêtre du salon, sur la petite table verte en fer, près de l'endroit où se dressait le grand cèdre qu'on avait dû faire abattre en 1999, l'hiver de la Tempête. Je devais avoir une tasse de café, et sans doute mon journal, devant moi. Je répète. J'y retourne. Je me place dans l'alignement des jours. Je radote. J'étais au téléphone et je n'ai donc pas reçu l'appel de l'hôpital. C'est en voyant mon frère au portail de la Closerie que j'ai compris. C'est lui qu'on avait appelé. J'ai dû raccrocher le téléphone. Il m'a dit, je m'en souviens très bien : « Nous sommes orphelins. » Je me répète pour que des mots surgisse autre chose que des mots. Rien n'est garanti, en ce domaine, mais cela ne doit pas nous empêcher d'essayer, encore et encore. À vingt ans d'intervalle, la vérité, si elle n'est pas plus assurée qu'alors, a peut-être plus de prix aujourd'hui, car j'ai peur d'en perdre la trace, et même le goût. 

Je suis plus vieux que mon père, aujourd'hui ; ce n'était pas le cas, alors. Mais je suis toujours plus jeune que ma mère, bien qu'elle soit morte il y a vingt ans. Je m'accumule, là, sur ma chaise, tas de viscères et souffle court. Au-delà, la lumière et le temps, tout proches et inatteignables. Je suffoque, mais moins qu'elle, dans cet hôpital sans climatisation, durant les jours les plus chauds de l'année 2003. Toutes les heures qui se sont amassées au fond de moi me crient que les mots vont m'asphyxier, que je vais périr par les envoûtements, dans les traces et les épingles des éructations débiles et obsessionnelles. Je divague, je délire, je me retiens aux rires avortés, les ombres froides me font cortège, mais mes phrases ne parviennent pas à ressusciter le feu de ce qui fut là, vivant ô combien et si proche de la mort. La langue m'aguiche tout en se refusant à moi et ma pauvre mémoire jette sur tout cela une lumière noire qui m'effraie et me scandalise. Cent fois que j'écoute cette mélodie, que j'attends en vain qu'elle délivre son secret, la vieille ville est défigurée — et je n'oserais même pas y retourner. Comment font-ils, ceux qui vivent là, sans savoir, sans rien regretter ? Ils arpentent ces mêmes rues, ces places, ces quartiers, ces maisons, mais rien de tout cela n'existe, je suis le seul à savoir, à souffrir : ils ne savent même pas que nous avons vécu. La tombe aime le silence : même cela nous est refusé. Il y a un nœud, un souffle qui ne sort pas, les murs se rapprochent, sa voix m'a quitté. On marche sur un fil tranchant qui à chaque pas menace de nous priver de la parole. 

À la fin de sa vie, Iannis Xénakis n'avait plus toute sa tête et croyait être ingénieur (c'est ce qu'il répondait aux médecins qui l'interrogeaient sur sa profession). Sa femme Françoise lui racontait qu'il était compositeur. Pour corroborer cette thèse, elle lui avait apporté des cassettes où était enregistrée sa musique. Au début, durant une ou deux minutes, il avait eu l'air très intéressé par ce qu'il avait entendu, puis, soudain, s'était dressé devant sa femme et lui avait ordonné très fermement d'« arrêter ça » ! C'était une douleur intolérable. Elle ne sut jamais s'il s'était subitement rappelé que cette musique était la sienne, et que la douleur d'avoir oublié cette vie (cette puissance créatrice) l'avait fait réagir violemment, ou bien si, de manière bien plus cruelle encore, il avait réellement changé du tout au tout, et qu'il détestait ce qu'il avait composé sa vie durant — s'il détestait, donc, ce qu'il avait été. Quand elle lui avait raconté La Montagne des dieux grecs, un spectacle qu'il avait imaginé et composé à Mycènes, il avait eu l'air très intéressé, et heureux, mais quand elle avait dit : « Tu sais que c'est toi qui as monté et créé tout cela », il avait hoché la tête en signe de dénégation, et murmuré : « Oh non, moi je ne saurais jamais créer un spectacle pareil ! »

J'ai vécu une chose un peu similaire avec ma mère, à l'hôpital de Rumilly, le jour où j'ai voulu lui faire entendre une musique qu'elle aimait par-dessus tout, le larghetto du concerto de Mozart en ut mineur, le K. 491. Elle a d'abord écouté, les yeux fermés et les mains jointes, un sourire aux lèvres, puis, au bout d'une minute ou deux, elle a grimacé horriblement et m'a ordonné d'arrêter ça : « Ça grince ! » m'a-t-elle dit avec un visage tordu de douleur. Cette métamorphose soudaine et brutale m'a glacé le sang. C'est comme si elle était tombée, non pas d'un état dans l'autre, mais d'un être dans l'autre, en une fraction de seconde — son être d'avant tombé dans son être de maintenant, sans transition. Il y avait une barre entre les deux, qui ne communiquaient pas, qui se faisaient face et se regardaient en chiens de faïence. Je voyais, en temps réel, se manifester une fracture ontologique. En un même corps étaient réunis (ou plutôt désunis) deux êtres qui s'opposaient. En temps ordinaire, nous avons tous en nous de ces oppositions radicales, mais qui sont réversibles, temporaires, qui ne sont que des hypothèses. Je pense ceci, j'aime cela, je crois ceci, je ressens cela, mais cela pourrait être le contraire. Ce sont des fictions qui s'affrontent en notre esprit, c'est un jeu : nous choisissons d'emprunter telle voie tout en sachant que l'autre voie était peut-être la bonne. Mais c'est la vie… Il nous faut prendre un parti, et si possible nous y tenir, si nous voulons exister aux yeux des autres. La cohérence, ça vous pose un homme, ça le tient dressé, ça donne des repères aux autres et ça les rassure. La mémoire aussi. Nous sommes toujours décontenancés lorsque nous sommes face à quelqu'un qui n'a aucune mémoire, et pire que ça, nous nous sentons bafoués au plus profond de nous. Notre être ne résiste pas longtemps à un être qui se défait, ou, pire, qui nie la vérité de l'être. Si nous pouvons être une chose et son contraire, alors il n'existe plus rien à quoi se raccrocher. La loi de la pesanteur ne souffre aucune exception. Heureusement qu'existent l'art, la littérature et l'imagination pour nous permettre d'échapper de temps à autre à ce déterminisme désespérant, et nous permettre d'aller respirer un autre air que le nôtre. Mais la folie et la terreur ne sont jamais loin.

« Le langage ne nous suit pas... Il y a un frein, une bride, un nœud, un envoûtement dans les fibres... » J'entends cela dans les trilles, au piano. Cette hésitation entre deux notes, ce froissement d'être, cette perturbation de l'être-là, ce fourmillement des possibles : la fièvre du vif. Le langage ne nous suit pas aveuglément, il est trop intelligent pour cela, et surtout, ce n'est pas lui, qui ment, c'est nous, qui mentons. Nos envoûtements ne peuvent l'abuser, quelle que soit notre puissance imaginative, nos facéties et notre inspiration. Arrivés face au mur du sens, nous sommes bien obligés de capituler. Ce n'est pas nous qui forgeons les lois, ce n'est pas nous qui gouvernons, nous ne pouvons que nous en donner temporairement l'illusion. L'épreuve du labyrinthe, nous y sommes confrontés par nature.

La vie, ce n'est pas ce qu'on a vécu, mais ce dont on se souvient, dit Gabriel Garcia Marquez. Quand nous perdons la mémoire, est-ce que nous perdons tout ? Je refuse de répondre par l'affirmative, je ne peux m'y résoudre, mais je n'ai pas suffisamment de mémoire pour être sûr de ne jamais avoir affirmé le contraire. « Chaque phrase écrite semble signer la fin des récoltes sur une terre où plus rien ne poussera. On parvient à écrire dans les moments d’indifférence à ce phénomène. » C'est Castagno qui m'envoie ça, à l'instant, et c'est comme s'il avait lu dans mes pensées. 

C'était il y a vingt ans exactement. J'avais l'impression que plus rien ne pousserait sur la terre. L'été est toujours, dans ma vie, le moment le plus dangereux. Je me trouve à l'étranger, bien que je puisse aimer cela à la folie. Je suis un être de l'hiver, même si cette saison me fait peur, aujourd'hui. Le mois de juillet est le plus éloigné de ma terre natale, c'est le mois de l'étouffement, celui du bruit, de la multitude et du suicide. J'ai mis beaucoup de temps à comprendre que la mort de mon frère avait déposé au cœur de l'été une béance (en ut mineur), une faille si profonde qu'on n'en voit pas le fond : tout ce qui tombe là disparaît sans aucun bruit, même notre moi est assourdi, absorbé, annulé. Aucun écho qui prouve que nous aurions existé. Là où rien ne pousse, là où les plus belles musiques se retournent contre nous avec des rires grimaçants, il n'y a aucune raison d'être fier d'avoir vécu. Mais le temps ne fait rien à l'affaire. Il ne fait que déposer une loupe grossissante sur la douleur tout en l'éloignant de nous. 

Quelles sont les œuvres vues, lues ou entendues dans notre jeunesse qui laissent en nous une empreinte suffisamment profonde pour que leur influence se fasse vraiment sentir jusqu'à l'instant présent — et jusqu'à nos derniers jours —, pour qu'elle soit déterminante ? J'y pensais en écoutant les six pièces pour orchestre op. 6 d'Alban Berg, dirigées par Boulez durant une répétition avec le Philharmonique de Vienne. 

Les choses et les êtres que l'on rencontre après l'adolescence n'ont plus la même puissance d'imprégnation. Elles peuvent nous séduire, nous aider à nous construire, nous pouvons les intégrer dans le cours de notre pensée générale, elles peuvent influencer notre développement intellectuel et sensible, bien entendu, mais je crois que contrairement à ce qu'on pense, elles peuvent disparaître aussi vite qu'elles sont apparu, et cela d'autant plus facilement que les années passent. C'est un constat cruel mais qui s'impose à nous.

La découverte, aux alentours de la vingtaine, de ce qu'on nomme la Seconde École de Vienne, Schoenberg, Berg et Webern, pour aller vite, fut pour moi marquante et déterminante, indubitablement. J'eus alors la sensation d'un nouveau monde, un monde d'une richesse et d'une profondeur que rien jusqu'alors ne m'avait préparé à appréhender. Sans cette musique, il manquerait une pièce essentielle à la création musicale occidentale, de cela je suis toujours convaincu. Elle me semblait provenir très directement de Bach, Haydn, Mozart, Beethoven, Schubert, Schumann, Brahms, Wagner, Bruckner, Mahler, et conduire, tout aussi naturellement, à la musique de mon temps. Pourtant « les grands noms font les grandes coupures ». Les trois cités ne firent pas exception, et c'est là tout le paradoxe. J'aurais juré, la tête sur le billot, il y a seulement dix ans, que cette musique m'accompagnerait jusqu'à la mort, que rien ne saurait m'en détourner. Je n'en suis plus aussi sûr aujourd'hui. Non pas que je ne l'aime plus, bien au contraire, mais il me semble reconnaître au fond de moi une distance qui n'existe pas avec d'autres musiques rencontrées plus tôt, plus fondamentalement inscrites en moi, sans doute, et qui, peut-être, doivent moins à la culture et à l'intelligence et plus à la con-naissance. Les musiques avec lesquelles nous sommes nés restent jusqu'à la mort, elles sont gravées dans la chair, quand les autres sont gravées dans l'esprit. J'ai demandé à un ami très cher ce qu'il entendait dans le larghetto du concerto en ut mineur. Il m'a répondu « naissance » ! Je ne l'ai même pas forcé ! Quoi qu'il en soit, l'expérience vécue auprès de ma mère m'a fait comprendre charnellement qu'il n'est rien qui ne résiste à un renversement de l'être, et que ces revirements ne sont jamais impossibles. Il suffit parfois d'un très léger déséquilibre bio-chimique, un peu moins de sodium dans le sang, par exemple. Voilà qui devrait nous rendre modestes. Le grand principe de la vie est l'homéostasie, le retour permanent à l'équilibre. Toutes les forces du corps humain tendent en permanence vers cet équilibre, par nature instable, toujours à (re)conquérir. Mozart avait une science innée de l'équilibre. Il savait résoudre les contraires, faire que les oppositions soient bénéfiques, qu'elles produisent une forme supérieure de bien-être, un bien-être passé au crible de l'esprit et de l'amour. C'est sans doute pour cette raison que sa musique fait tant de bien. « Je dors mais mon cœur veille » semble nous dire la musique de Mozart. La paix n'est pas hors d'atteinte (et la joie qui l'accompagne), à condition d'être attentif au silence. C'est cette attention au silence que nous entendons avant tout dans les musiques sublimes, celles dont nous sommes lestés. Nous y entendons la possibilité et le vertige de la disparition.

J'aimerais être indifférent à cette disparition qui mine de l'intérieur toutes nos énonciations, les rend si éphémères et si précaires, qui rend nos phrases si incertaines, si fragiles, mais son spectre revient sans cesse me déloger de moi-même, aux moments où je m'y attends le moins. Écrire à cette condition serait sans doute plus facile, mais cela n'aurait plus aucun intérêt. 

mercredi 14 juin 2023

Pas moi

Ils préfèrent Françoise Gilot à Picasso, Camille Claudel à Rodin, les céréales à l'entrecôte, Camille Pépin à Luciano Berio, Khatia Buniatishvili à Benedetti Michelangeli, Albertine à Marcel, le chat au chien, les vallées aux montagnes, Colette à Jules Renard, Le Clezio à Céline, Anaïs Nin à Henry Miller, Barbara à Ferré, le sirop à l'alcool, le Bien au Mal, Stan Getz à Lee Konitz, l'écran au crâne, Hildegarde de Bingen à Guillaume de Machaut, le chaud au froid, le sucre à l'amertume, Camille fille à Camille garçon, la chèvre au chou, l'érotisme à la pornographie, le parfum à l'odeur, le glabre au pileux, la maman à la mère, l'à point au saignant, Albert à Renaud, l'indicatif à l'impératif, Jorge à Georges, Jung à Freud, le cercle au triangle, Clara à Robert, le lointain au proche, Tsvetaïeva à Toulet, le ciné au cinéma, le décontracté à la tenue, le Doliprane au jeûne, Satie à Berg, la gamme pentatonique à la gamme chromatique, le sympa au sympathique, la culture à l'art, l'immédiat au médiatisé, l'élève au maître, le plein au vide.

Pas moi. 

dimanche 23 février 2020

Élégances

 
    Avoir du goût, ou même seulement des goûts, ne pas s'en cacher, ni s'en excuser, expose à toutes sortes de critiques, la première d'entre elles étant d'être, ou plutôt de vouloir être, l'arbitre des élégances. Je devrais ajouter, pour être tout à fait honnête, que c'est de ne pas justifier ces appétences à l'aune de celles des autres, qui peut faire de vous un agent patibulaire de la maison Mépris & Morgue : on prétend les fréquenter pour elles-mêmes. Et c'est sans doute ce qui est insupportable à ceux qui ne conçoivent leurs dilections qu'en les adossant au commun. Il faudrait également parler de ce mot — "goût" — qui, quand il cesse d'être pluriel, en devient tout à fait antipathique. Nous y reviendrons sûrement. Pour le dire très vite et très banalement, il est mal vu de n'avoir pas les goûts de vos compagnons de vie, ou d'en avoir qui sont difficiles à justifier. Un goût se justifie par le nombre, par ses liens avec un milieu donné, par le sens qu'il porte (sens politique, social, générationnel, ethnique, religieux), par sa généalogie, et aussi par l'effet psychologique qu'il peut produire sur autrui. Un goût ne peut se concevoir sans le réseau des résonances qu'il suscite autour de lui. Un goût, c'est toujours trop ou pas assez : l'équilibre a été perdu à jamais dans l'esprit de l'homme. Un goût, ça fait peur. Si vous désirez être admis parmi les sympas, n'ayez pas de goût, vous serez tranquille et à l'abri des morsures. 

Si vous avez du goût et que vous ne vous sentez pas coupable, vous êtes méchant, orgueilleux, prétentieux, pédant, lourdaud, asocial, à plaindre, vous avez un besoin maladif de vous singulariser, vous avez eu des malheurs dans votre enfance, votre père a abusé de vous, vous êtes névrosé, inadapté, voire psychotique ou pervers. 

Tout cela est vrai. Un être sain s'en remet au groupe : qui est-il, pour "avoir du goût", et, surtout, qui est-il pour penser qu'il a du goût, des goûts propres ? Soit tout le monde a du goût, soit personne n'en a : voilà le bréviaire du jour. Oh, bien sûr, il est tout à fait loisible d'affirmer qu'on a tel ou tel goût, mais à la condition d'assortir cette assertion d'une définition implicite de la chose qui la renvoie à un sympathique caprice psychologique. Les goûts et les couleurs… 

En réalité, le goût entretient un rapport très étroit avec le ressentiment. Je dis "le goût", mais je pourrais dire aussi bien les opinions, les sentiments, les convictions. Il y a une certaine manière d'exprimer ses (des) convictions qui les rend tout à fait inoffensives, qui leur ôte la capacité de nuisance qu'elles portent en elles, puisque avoir un goût, une opinion, c'est affirmer qu'on est singulier, différent des autres, qu'on ne coïncide pas. Un goût, une conviction, c'est une petite agression narcissique qui agace le basane poli de l'être social. Avez-vous blessé quelqu'un, aujourd'hui ? Pour cela, il suffit de penser, je veux dire de penser vraiment : on pense à partir de ses goûts et de ses dégoûts — quand ils existent. 

Si vous voulez être tranquille, fermez la fenêtre, baissez le son, et ne participez jamais à une discussion sur la musique. Il n'y a rien de pire qu'une discussion sur la musique, quand on veut philosopher en rond, car la musique est une impénitente arracheuse de masques. Les images résistent aux reflets, pas les sons. Les hommes sont moins habiles à trouver une place dans le son, comme ils le sont dans l'image. Leurs demeures sont garnies de miroirs, en lesquels ils se reconnaissent quand par hasard ils arrêtent leur course. Nulle invention, quant au sonore, ne vient renvoyer leur voix et en dessiner la figure dans un cadre familier. Cette voix leur reste jusqu'à la fin étrange et étrangère.

    Le caquet filigrané de la poésie laisse peu de traces, dirait-on, il en laisse si peu qu'il ne parvient pas aux oreilles des rustres qui ne la distinguent qu'à grand renfort de signaux électriques envoyés aux cuisines du sentiment ; il faut marquer les temps et les accords et claquer du pied et soupirer dans les interstices, période au poing. Entre le sens et son absence, les sagouins ne voient rien, n'entendent que fichaises et sirops. Tout est là, pourtant. Ce qu'il y a, dans la musique, ce qu'il y a, dans la peinture, ce qu'il y a, dans la littérature, ce qu'il y a partout, en somme, c'est la poésie, absente ou présente. C'est la pointe du temps qui se grave en nous, ou qui se fige dans la mort. Il y a du son après le son, il y a du sens après le sens, l'image n'étant là que pour désigner et laisser croire qu'on peut fixer ce qui passe… La poésie est l'instant des instants, le bord de l'être-là. Figure peut-être mais surtout non-figure de la voix qui ne prend pas, qui n'adhère pas — car elle reste toujours une imparfaite inconnue.

J'ai longtemps reculé devant le mot poésie, trop gros et très minuscule, tellement il charrie de malentendus et de contresens. Je pensais qu'on pouvait et qu'on devait s'en passer, que la poésie s'était tellement compromise et ridiculisée que son discrédit salutaire ne pouvait que ramener un peu de décence dans la littérature. Dès qu'on prononçait son nom, on avait le sentiment d'être empoissé de bêtise, de singer ou d'agresser la Beauté, et un irrépressible ricanement nous venait aux lèvres. N'avait-elle pas convolé avec la chanson, cette idiote, et même avec la publicité, n'était-elle pas invoquée chaque jour par les piteux propagandistes du kitsch, qui nous dégoûtaient même de la plus simple des métaphores ou de la plus discrète des assonances ? Pleine lune en Provence, grondements du tonnerre… Arrêtez votre piano, je n'en peux plus ! Fermez la fenêtre… Laissons passer un peu de cette étrange lumière, qui est un cri d'alarme silencieux. Reprenons.

Quelle élégance y a-t-il quand la poésie s'absente ? Quelle distinction ? Comment celle-ci s'y prend-elle pour faire d'une belle musique une œuvre de génie ? Comme la flamme dans un verger par une nuit d'hiver. Les deux masses luttent l'une contre l'autre, lumière contre obscurité, couleur contre dessin, imprescriptible tendresse que rien ne laissait prévoir, bruit de l'eau courante dans l'aube, peau contre peau. On est là, dans l'odeur de vin et de café. Le givre à tes joues joue avec le livre posé à tes pieds, et cette poudre ne retombe qu'infinie parmi les mots.