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dimanche 23 juillet 2023

Vingt ans après

C'était il y a vingt ans exactement. C'était un samedi, un samedi matin. Il faisait très chaud. J'étais au téléphone avec Raphaële qui était en Grèce, je crois. J'ai déjà écrit ces mots. J'ai peut-être même déjà écrit exactement ces phrases. Je me répète. C'était à l'heure de Répliques, à France-Culture. J'étais dehors, sur le perron, sur la partie gauche du perron, celle qui est abritée, devant la porte-fenêtre du salon, sur la petite table verte en fer, près de l'endroit où se dressait le grand cèdre qu'on avait dû faire abattre en 1999, l'hiver de la Tempête. Je devais avoir une tasse de café, et sans doute mon journal, devant moi. Je répète. J'y retourne. Je me place dans l'alignement des jours. Je radote. J'étais au téléphone et je n'ai donc pas reçu l'appel de l'hôpital. C'est en voyant mon frère au portail de la Closerie que j'ai compris. C'est lui qu'on avait appelé. J'ai dû raccrocher le téléphone. Il m'a dit, je m'en souviens très bien : « Nous sommes orphelins. » Je me répète pour que des mots surgisse autre chose que des mots. Rien n'est garanti, en ce domaine, mais cela ne doit pas nous empêcher d'essayer, encore et encore. À vingt ans d'intervalle, la vérité, si elle n'est pas plus assurée qu'alors, a peut-être plus de prix aujourd'hui, car j'ai peur d'en perdre la trace, et même le goût. 

Je suis plus vieux que mon père, aujourd'hui ; ce n'était pas le cas, alors. Mais je suis toujours plus jeune que ma mère, bien qu'elle soit morte il y a vingt ans. Je m'accumule, là, sur ma chaise, tas de viscères et souffle court. Au-delà, la lumière et le temps, tout proches et inatteignables. Je suffoque, mais moins qu'elle, dans cet hôpital sans climatisation, durant les jours les plus chauds de l'année 2003. Toutes les heures qui se sont amassées au fond de moi me crient que les mots vont m'asphyxier, que je vais périr par les envoûtements, dans les traces et les épingles des éructations débiles et obsessionnelles. Je divague, je délire, je me retiens aux rires avortés, les ombres froides me font cortège, mais mes phrases ne parviennent pas à ressusciter le feu de ce qui fut là, vivant ô combien et si proche de la mort. La langue m'aguiche tout en se refusant à moi et ma pauvre mémoire jette sur tout cela une lumière noire qui m'effraie et me scandalise. Cent fois que j'écoute cette mélodie, que j'attends en vain qu'elle délivre son secret, la vieille ville est défigurée — et je n'oserais même pas y retourner. Comment font-ils, ceux qui vivent là, sans savoir, sans rien regretter ? Ils arpentent ces mêmes rues, ces places, ces quartiers, ces maisons, mais rien de tout cela n'existe, je suis le seul à savoir, à souffrir : ils ne savent même pas que nous avons vécu. La tombe aime le silence : même cela nous est refusé. Il y a un nœud, un souffle qui ne sort pas, les murs se rapprochent, sa voix m'a quitté. On marche sur un fil tranchant qui à chaque pas menace de nous priver de la parole. 

À la fin de sa vie, Iannis Xénakis n'avait plus toute sa tête et croyait être ingénieur (c'est ce qu'il répondait aux médecins qui l'interrogeaient sur sa profession). Sa femme Françoise lui racontait qu'il était compositeur. Pour corroborer cette thèse, elle lui avait apporté des cassettes où était enregistrée sa musique. Au début, durant une ou deux minutes, il avait eu l'air très intéressé par ce qu'il avait entendu, puis, soudain, s'était dressé devant sa femme et lui avait ordonné très fermement d'« arrêter ça » ! C'était une douleur intolérable. Elle ne sut jamais s'il s'était subitement rappelé que cette musique était la sienne, et que la douleur d'avoir oublié cette vie (cette puissance créatrice) l'avait fait réagir violemment, ou bien si, de manière bien plus cruelle encore, il avait réellement changé du tout au tout, et qu'il détestait ce qu'il avait composé sa vie durant — s'il détestait, donc, ce qu'il avait été. Quand elle lui avait raconté La Montagne des dieux grecs, un spectacle qu'il avait imaginé et composé à Mycènes, il avait eu l'air très intéressé, et heureux, mais quand elle avait dit : « Tu sais que c'est toi qui as monté et créé tout cela », il avait hoché la tête en signe de dénégation, et murmuré : « Oh non, moi je ne saurais jamais créer un spectacle pareil ! »

J'ai vécu une chose un peu similaire avec ma mère, à l'hôpital de Rumilly, le jour où j'ai voulu lui faire entendre une musique qu'elle aimait par-dessus tout, le larghetto du concerto de Mozart en ut mineur, le K. 491. Elle a d'abord écouté, les yeux fermés et les mains jointes, un sourire aux lèvres, puis, au bout d'une minute ou deux, elle a grimacé horriblement et m'a ordonné d'arrêter ça : « Ça grince ! » m'a-t-elle dit avec un visage tordu de douleur. Cette métamorphose soudaine et brutale m'a glacé le sang. C'est comme si elle était tombée, non pas d'un état dans l'autre, mais d'un être dans l'autre, en une fraction de seconde — son être d'avant tombé dans son être de maintenant, sans transition. Il y avait une barre entre les deux, qui ne communiquaient pas, qui se faisaient face et se regardaient en chiens de faïence. Je voyais, en temps réel, se manifester une fracture ontologique. En un même corps étaient réunis (ou plutôt désunis) deux êtres qui s'opposaient. En temps ordinaire, nous avons tous en nous de ces oppositions radicales, mais qui sont réversibles, temporaires, qui ne sont que des hypothèses. Je pense ceci, j'aime cela, je crois ceci, je ressens cela, mais cela pourrait être le contraire. Ce sont des fictions qui s'affrontent en notre esprit, c'est un jeu : nous choisissons d'emprunter telle voie tout en sachant que l'autre voie était peut-être la bonne. Mais c'est la vie… Il nous faut prendre un parti, et si possible nous y tenir, si nous voulons exister aux yeux des autres. La cohérence, ça vous pose un homme, ça le tient dressé, ça donne des repères aux autres et ça les rassure. La mémoire aussi. Nous sommes toujours décontenancés lorsque nous sommes face à quelqu'un qui n'a aucune mémoire, et pire que ça, nous nous sentons bafoués au plus profond de nous. Notre être ne résiste pas longtemps à un être qui se défait, ou, pire, qui nie la vérité de l'être. Si nous pouvons être une chose et son contraire, alors il n'existe plus rien à quoi se raccrocher. La loi de la pesanteur ne souffre aucune exception. Heureusement qu'existent l'art, la littérature et l'imagination pour nous permettre d'échapper de temps à autre à ce déterminisme désespérant, et nous permettre d'aller respirer un autre air que le nôtre. Mais la folie et la terreur ne sont jamais loin.

« Le langage ne nous suit pas... Il y a un frein, une bride, un nœud, un envoûtement dans les fibres... » J'entends cela dans les trilles, au piano. Cette hésitation entre deux notes, ce froissement d'être, cette perturbation de l'être-là, ce fourmillement des possibles : la fièvre du vif. Le langage ne nous suit pas aveuglément, il est trop intelligent pour cela, et surtout, ce n'est pas lui, qui ment, c'est nous, qui mentons. Nos envoûtements ne peuvent l'abuser, quelle que soit notre puissance imaginative, nos facéties et notre inspiration. Arrivés face au mur du sens, nous sommes bien obligés de capituler. Ce n'est pas nous qui forgeons les lois, ce n'est pas nous qui gouvernons, nous ne pouvons que nous en donner temporairement l'illusion. L'épreuve du labyrinthe, nous y sommes confrontés par nature.

La vie, ce n'est pas ce qu'on a vécu, mais ce dont on se souvient, dit Gabriel Garcia Marquez. Quand nous perdons la mémoire, est-ce que nous perdons tout ? Je refuse de répondre par l'affirmative, je ne peux m'y résoudre, mais je n'ai pas suffisamment de mémoire pour être sûr de ne jamais avoir affirmé le contraire. « Chaque phrase écrite semble signer la fin des récoltes sur une terre où plus rien ne poussera. On parvient à écrire dans les moments d’indifférence à ce phénomène. » C'est Castagno qui m'envoie ça, à l'instant, et c'est comme s'il avait lu dans mes pensées. 

C'était il y a vingt ans exactement. J'avais l'impression que plus rien ne pousserait sur la terre. L'été est toujours, dans ma vie, le moment le plus dangereux. Je me trouve à l'étranger, bien que je puisse aimer cela à la folie. Je suis un être de l'hiver, même si cette saison me fait peur, aujourd'hui. Le mois de juillet est le plus éloigné de ma terre natale, c'est le mois de l'étouffement, celui du bruit, de la multitude et du suicide. J'ai mis beaucoup de temps à comprendre que la mort de mon frère avait déposé au cœur de l'été une béance (en ut mineur), une faille si profonde qu'on n'en voit pas le fond : tout ce qui tombe là disparaît sans aucun bruit, même notre moi est assourdi, absorbé, annulé. Aucun écho qui prouve que nous aurions existé. Là où rien ne pousse, là où les plus belles musiques se retournent contre nous avec des rires grimaçants, il n'y a aucune raison d'être fier d'avoir vécu. Mais le temps ne fait rien à l'affaire. Il ne fait que déposer une loupe grossissante sur la douleur tout en l'éloignant de nous. 

Quelles sont les œuvres vues, lues ou entendues dans notre jeunesse qui laissent en nous une empreinte suffisamment profonde pour que leur influence se fasse vraiment sentir jusqu'à l'instant présent — et jusqu'à nos derniers jours —, pour qu'elle soit déterminante ? J'y pensais en écoutant les six pièces pour orchestre op. 6 d'Alban Berg, dirigées par Boulez durant une répétition avec le Philharmonique de Vienne. 

Les choses et les êtres que l'on rencontre après l'adolescence n'ont plus la même puissance d'imprégnation. Elles peuvent nous séduire, nous aider à nous construire, nous pouvons les intégrer dans le cours de notre pensée générale, elles peuvent influencer notre développement intellectuel et sensible, bien entendu, mais je crois que contrairement à ce qu'on pense, elles peuvent disparaître aussi vite qu'elles sont apparu, et cela d'autant plus facilement que les années passent. C'est un constat cruel mais qui s'impose à nous.

La découverte, aux alentours de la vingtaine, de ce qu'on nomme la Seconde École de Vienne, Schoenberg, Berg et Webern, pour aller vite, fut pour moi marquante et déterminante, indubitablement. J'eus alors la sensation d'un nouveau monde, un monde d'une richesse et d'une profondeur que rien jusqu'alors ne m'avait préparé à appréhender. Sans cette musique, il manquerait une pièce essentielle à la création musicale occidentale, de cela je suis toujours convaincu. Elle me semblait provenir très directement de Bach, Haydn, Mozart, Beethoven, Schubert, Schumann, Brahms, Wagner, Bruckner, Mahler, et conduire, tout aussi naturellement, à la musique de mon temps. Pourtant « les grands noms font les grandes coupures ». Les trois cités ne firent pas exception, et c'est là tout le paradoxe. J'aurais juré, la tête sur le billot, il y a seulement dix ans, que cette musique m'accompagnerait jusqu'à la mort, que rien ne saurait m'en détourner. Je n'en suis plus aussi sûr aujourd'hui. Non pas que je ne l'aime plus, bien au contraire, mais il me semble reconnaître au fond de moi une distance qui n'existe pas avec d'autres musiques rencontrées plus tôt, plus fondamentalement inscrites en moi, sans doute, et qui, peut-être, doivent moins à la culture et à l'intelligence et plus à la con-naissance. Les musiques avec lesquelles nous sommes nés restent jusqu'à la mort, elles sont gravées dans la chair, quand les autres sont gravées dans l'esprit. J'ai demandé à un ami très cher ce qu'il entendait dans le larghetto du concerto en ut mineur. Il m'a répondu « naissance » ! Je ne l'ai même pas forcé ! Quoi qu'il en soit, l'expérience vécue auprès de ma mère m'a fait comprendre charnellement qu'il n'est rien qui ne résiste à un renversement de l'être, et que ces revirements ne sont jamais impossibles. Il suffit parfois d'un très léger déséquilibre bio-chimique, un peu moins de sodium dans le sang, par exemple. Voilà qui devrait nous rendre modestes. Le grand principe de la vie est l'homéostasie, le retour permanent à l'équilibre. Toutes les forces du corps humain tendent en permanence vers cet équilibre, par nature instable, toujours à (re)conquérir. Mozart avait une science innée de l'équilibre. Il savait résoudre les contraires, faire que les oppositions soient bénéfiques, qu'elles produisent une forme supérieure de bien-être, un bien-être passé au crible de l'esprit et de l'amour. C'est sans doute pour cette raison que sa musique fait tant de bien. « Je dors mais mon cœur veille » semble nous dire la musique de Mozart. La paix n'est pas hors d'atteinte (et la joie qui l'accompagne), à condition d'être attentif au silence. C'est cette attention au silence que nous entendons avant tout dans les musiques sublimes, celles dont nous sommes lestés. Nous y entendons la possibilité et le vertige de la disparition.

J'aimerais être indifférent à cette disparition qui mine de l'intérieur toutes nos énonciations, les rend si éphémères et si précaires, qui rend nos phrases si incertaines, si fragiles, mais son spectre revient sans cesse me déloger de moi-même, aux moments où je m'y attends le moins. Écrire à cette condition serait sans doute plus facile, mais cela n'aurait plus aucun intérêt. 

dimanche 2 avril 2023

Seigneur !



N'écoute pas, Dieu ! Si je crois en Lui, en Toi, c'est à cause de Bach. J'ai réellement découvert ma religion (et ma foi) dans les années 80, à Paris, en écoutant les passions du cantor de Leipzig (je fais mon prof). J'ai pleuré toutes les larmes de mon corps en lisant le livret de la Saint-Matthieu. Dix fois, cent fois, j'ai eu l'impression d'assister à la mort de Jésus, et toutes les douleurs du Christ m'ont traversé le corps, de part en part. Rien ne m'avait préparé à cette émotion radicale. Ma jeunesse avait été si peu religieuse. Quand, à seize ans, je lisais les Évangiles, c'était en grande partie pour faire un geste qui me semblait intellectuellement intéressant et narcissiquement valorisant. Je prenais la pose mais ça ne m'intéressait pas vraiment. Je n'y comprenais rien du tout. 

Cette nuit encore, ces douleurs terribles qui m'ont déjà mené aux urgences d'Alès, il y a quelques années. Heureusement le mal a finalement cédé vers sept heures. Qu'il est difficile de souffrir, quand on est seul, et que le matin est encore loin ! Je n'ai pratiquement pas dormi mais je me suis tout de même levé à huit heures. Si l'on n'était pas dimanche, je serais resté au lit. 

Je peste contre Spotify, qui propose des disques complètement incohérents (quand on parvient à les trouver (les applications musicales du commerce sont faites pour tout, SAUF pour la musique)). Je voulais écouter la Saint-Jean d'Herreweghe, et le disque qu'ils présentent est tout sauf le disque que je possédais il y a vingt ans. Il manque même le “Herr, unser Herrscher” introductif ! Je ne sais pas comment ce genre de choses est possible. Personne ne hurle ? Personne ne les insulte, ces connards ?

Vincent me dit que la Saint-Matthieu d'Herreweghe est l'une de ses plus grandes émotions musicales, et je suis bien heureux (et soulagé) de l'apprendre. Je ne pourrais pas être ami avec quelqu'un dont le cœur ne saigne pas à l'écoute de cet enregistrement. (Pour ma part, je préfère la première version d'Herreweghe à sa deuxième, mais c'est un détail.) Même la très jeune Céline, que j'aimais à cette époque-là, accourait dès qu'une Passion de Bach se donnait à Paris, et je n'avais pas besoin de la forcer, elle avait la foi des convertis. Qu'une très jeune fille très peu formée à la musique soit si sensible (et sincèrement sensible) à cette musique m'avait beaucoup frappé. Régulièrement, j'y reviens, à ces deux passions, et ma ferveur ne faiblit pas. J'ai déjà souvent écrit à ce sujet, et sans doute vais-je courir le risque de me répéter, si j'en parle aujourd'hui. 

Quand on étudie un peu la Saint-Matthieu, on a tendance à reléguer la Saint-Jean, qui est moins monumentale, moins impressionnante, peut-être moins géniale, mais on y revient pourtant car elle possède des morceaux qui sont parmi ce que Bach a composé de plus génial dans ses chefs-d'œuvre. Les deux introductions, si différentes, sont tout aussi bouleversantes. Je pense souvent à un texte écrit par Philippe Sollers qui, à l'époque où je l'avais lu, m'avait beaucoup plu. Je ne sais plus de quel roman il s'agit, mais je crois bien qu'il s'ouvrait sur l'introduction de la Saint-Jean. « Herr ! » 

J'avais dans ma discothèque la version de John Eliot Gardiner, que je n'écoutais presque jamais car son introduction, justement, me semblait affreusement dissonante. Les interjections me faisaient mal aux oreilles. Il y avait là une tension qui allait au-delà de ce que je pouvais supporter. J'ai récouté cette version, ces derniers jours, parmi quelques autres (Ton Koopman, Harnoncourt, René Jacobs, Sigiswald Kuijken, Paul Kuentz, Günther Ramin), et c'est celle que je préfère ! Heureusement que nous vieillissons ! Heureusement que dans une vie nous avons la possibilité de passer par des phases (tous les vingt ans, quinze ?) qui se contredisent ! Sans cela, notre vie serait incomplète, et beaucoup plus bête. Je pensais à cela, hier en marchant, à ce qu'un Rimbaud, par exemple, a vu de la vie et du monde. Même avec son génie : pas grand-chose. 

Il est étonnant que Gardiner rende ces interjections si douloureusement dissonantes, alors que les accords ne le sont pas, du moins les deux premiers, qui sont de simples accords parfaits. Tout se passe comme si les dissonances des hautbois (le -mi bémol et sol-la bémol suivis des quintes diminuées, du début) se reflétaient sur les voix par un effet de rémanence. Le résultat est saisissant. La douleur est immédiatement là, au cœur du son, comme un acide qui le ronge. C'est Gardiner qui a raison. Il ne faut pas avoir peur. Il nous fait entendre des instruments et des corps qui semblent fêlés, abîmés par la souffrance. Ce ne sont pas des voix, ce sont des cris qui se détachent d'une mer vibrante et roulante qui avance inéluctablement vers la Croix. Les deux hautbois (parfois doublés par les flûtes, mais je préfère quand ils sont à nu) sont comme des bras de femme dans un lit : ils nous caressent et nous maintiennent, nous embrassent, nous font rouler dans l'ordure ; on frissonne et on prie mais il est impossible de s'en défaire, on mourra en eux. L'accord diminué des voix est terrifiant : on a le sentiment de n'en avoir jamais entendu de tels auparavant — il est tendu comme un arc électrique. « Seigneur ! » Même dans la plus grande humiliation… De chaque note tracée ici sourd la douleur et la Joie surnaturelle. La main de Bach est souveraine, il ne craint rien. « À toute heure ! » C'est le « vrai fils de Dieu » dont il est question. C'est Lui qu'on suit, pas à pas, vers le gouffre, vers la terre qui s'ouvre, vers la fin du Temps. 

Ton Koopman fait tout l'inverse : sur l'accord diminué, il fond les timbres dans une douceur de rêve, et les doubles-croches qui ondulent au-dessous semblent apaisées, consolantes. Jésus est notre frère.  Même dans la plus grande humiliation, nous savons pouvoir compter sur Lui qui nous a montré le chemin, qui a ouvert la voie et qui applique Sa voix, sur nos os brûlants, comme un baume. 

Chez Harnoncourt, chaque temps est marqué, ce sont des pas, lourds, pénibles, ce n'est pas une promenade, c'est une montée au calvaire. Le souffle manque. Le sang bat aux tempes, un goût amer dans la bouche. Aurons-nous le courage d'avancer avec Lui ? D'être là ?

René Jacobs, lui, fait entendre le cœur qui bat (à la croche). L'adrénaline. La peur. Mais on a un peu l'impression d'être à l'opéra, ou au Grand Rex, ou chez Beethoven. 

N'écoute pas, Bach, n'écoute pas mes bêtises ! Je serai toujours, même après cent ans passés à t'écouter, à mille lieues de comprendre ta musique. Mais j'aurai passé ma vie en elle, je l'aurai traversée de mille manières, et jusqu'à l'heure de ma mort, elle sera en moi comme un talisman, comme une énigme balsamique et une voie vers la connaissance. De chaque note lue et entendue, j'ai tiré de la vie et de la lumière, précieuse et singulière. À chacun d'entre nous tu parles sans rien dissimuler, le cœur complètement ouvert et ardent. Je plains ceux qui ne te connaissent pas. 

Demain commence la semaine authentique. Celle que chaque année on attend. Celle qui nous laisse espérer une victoire sur la mort. Celle qui nous console de ne plus recevoir de lettres d'amour. Celle qui nous venge de l'imbécilité et de la mesquinerie. Celle qui ouvre le temps et sépare la vie de sa dépouille. C'est la semaine qui doit tout à Bach, celle qui nous délivre du Bruit, celle qui nous ouvre les yeux sur la Vérité, celle du dévoilement. Sept jours pour se libérer du bavardage et du mensonge, de la dissonance, sept jours pour entrer dans la Gloire du Verbe fait musique. Ce ne sera pas de trop. 

Je Lui parle chaque nuit. Je me mets dans la paume de Sa main. Je n'ai pas trop peur de mourir. Seulement de souffrir dans la solitude, sans avoir pu m'expliquer ni terminer ma phrase, et quand, au détour d'un chemin, au printemps, je sens mon cœur qui demande grâce, j'écoute mentalement les deux hautbois de Bach qui font chanter mes organes avec une exultation que je ne comprends pas.

Nous n'osons pas penser ce que nous pensons. Nous n'osons pas vivre la vie qui est en nous. Nous n'osons pas aimer comme nous aimons. Nous n'osons pas dire qui nous sommes, tellement certains que personne ne pourrait l'entendre. Seule la musique est à même de laisser notre être profond se manifester dans sa nudité. 

***

Il y a quelques jours est née à Bruxelles la petite Eugénie. « On ne la voit pas, on ne l’entend pas mais on la sent quelque part. » « Puis elle est là. » Je n'ose même pas essayer de penser ce que doivent éprouver Yohann et Sabine. Faire apparaître un être qui n'était pas là l'instant d'avant, c'est créer un basculement dans le Temps, c'est poser le pied ailleurs. C'est la troisième fois que ces deux-là font apparaître une âme supplémentaire, mais je ne crois pas qu'ils en prennent l'habitude. « Et puis elle est là. La voilà. » Une voix nouvelle. « Voici le monde : voici le temps. » Ouvre les yeux. Tu traverseras le temps comme personne. « On ne vit plus détourné de soi-même. » Vive Eugénie, quoiqu'il advienne ! Verbe et adjectif. Bien née, bien nommée.

La vive, le vif, aux prises avec le temps, c'est la substance même de la musique. Il faut en passer par le son, par l'ouïe, pour déceler et accueillir la vie. Les nouveaux venus s'annoncent en criant ! Herr ! Seigneur, c'est moi, je suis ici, avec vous, de ce côté-ci du Monde. Et immédiatement la parole suit, le regard, la peau, le tempo, doubles-croches et soupirs, rythmes et accords, les bras et les noms, le récit et la poésie conjugués, chantés.

mercredi 18 avril 2012

Le Point Georges


La première fois que nous avons fait l'amour, ça s'est bien passé. Le deuxième fois, ça s'est bien passé aussi. La troisième fois, ça s'est très bien passé. La quatrième fois, rien à dire, c'était bien. La cinquième fois m'a semblé parfaite. La sixième était vraiment pas mal du tout. La septième s'est passée comme dans un rêve. C'est à partir de la huitième fois que j'ai commencé à me poser des questions. Rien n'était à sa place. Je n'arrivais pas à mettre la main dessus, et j'avais quelques raideurs. Le neuvième fois a été une véritable épreuve : comme il n'y avait pas de miroir dans la chambre, je ne pouvais pas vérifier, mais l'idée que j'étais elle et qu'elle était moi ne me quittait pas. Idée idiote, me direz-vous. Bien sûr, mais dans ces moments-là, nous n'avons pas le recul nécessaire pour nous traiter d'idiots lorsqu'on nous avons, par exemple, la sensation d'être pénétrés. J'aurais voulu trouver une position, une opération, me permettant de confirmer ou d'infirmer mes sensations, mais mon esprit semblait ne plus m'appartenir. J'entendis même ces mots : "Prends-moi !", alors que ma bouche se mettait en mouvement, de la manière exacte qu'elle aurait eu de le faire si d'aventure elle avait voulu prononcer cet ordre. Je la regardais, mais comme elle était tournée, je ne pus voir sa bouche. Évidemment, il se pourrait que j'aie doublé vocalement mon amante, ou mieux, il est possible que nous ayons été tellement proches que j'aie pensé à l'unisson d'elle, prononçant les mots qu'elle ne faisait que formuler intérieurement, que j'en aie devancé la matérialisation sonore. Plus je voulais m'abstraire du faire pour m'engager dans le penser, plus mon corps (je dis mon corps pour ne pas compliquer inutilement l'histoire) semblait s'imposer avec une force inouïe, et inouïe est bien le mot juste, puisque je ne lui connaissais pas cette musique, ni ces gestes, ni ces réactions, ni ces sensations.

Quoi qu'il en soit, que j'aie été elle, qu'elle ait été moi, que nous n'ayons fait qu'un, ou que tout cela n'ait été qu'une fantaisie de mon esprit, il arriva ce qui devait arriver : elle (il ?) éjacula. Rien de plus normal, diront certains, qui croient connaître ces choses. Sans doute. Mais l'éjaculat en question, là se trouvait le prodige ! Le flot, rapidement, inonda le sol de la chambre, et, le niveau montant à une vitesse invraisemblable, le lit se mit à flotter, une houle se forma, d'abord sous-marine seulement, indécise, puis furieuse et écumeuse. L'onde montait toujours, arrivant maintenant au sommet de la bibliothèque, qui perdait ses volumes, petits ou gros navires soudain livrés à eux-mêmes, jetés dans un élément qu'ils ne connaissaient pas, nous cognant les tempes, les genoux et les coudes, Aristote semblant nager mieux que Chateaubriand mais pour peu de temps car une lourde Bible lui assénait un coup fatal, avant de s'ouvrir comme un éventail flou et de couler à pic, elle aussi, sur l'ongle incarné du pied de ma dulcinée qui poussait un hurlement cocasse à cause du fluide translucide qui s'engouffrait dans ses bronches. Quand la marée atteignit le plafond, il y eut un court-circuit, à cause de l'ampoule qui était allumée, et nous nous retrouvâmes dans une obscurité si profonde que je me mis à douter de mon existence même.

Alors, un calme immense s'empara de moi, un rythme simple, binaire, régulier et apaisant vint à mes oreilles. Je sus alors de manière certaine que je n'étais pas encore né, et qu'il allait bientôt falloir affronter bien pire que ce que je venais de croire vivre. Je décidai alors de passer mon tour.