mercredi 1 novembre 2017

Daniel, Boris, Bruno, Jérôme


« Je ne voudrais surtout pas proférer de mensonges, 
écrire d’une encre douteuse, enjoliver, redorer ce qui est. 
Si nous sommes là, c’est pour dire la vérité. 
Soyons réels. J’exige des exactitudes terrifiantes. » Rafael Cadenas

« Ceci est une histoire sur ce qui n'a pas de nom. » Une mère qui perd son fils est une mère qui perd son fils ; elle n'accède pas pour autant au répertoire des solidarités. Je suis orphelin, alors qu'elle n'est rien, dans l'ordre du langage : seulement une mère qui sait que plus jamais elle ne verra ce visage-là, que ce visage-là ne se transformera plus jamais, que ce visage restera éternellement le même.

« Je ne vais pas prononcer le nom de cette maladie, pense le médecin, parce que je ne veux pas le cataloguer, le condamner, ou lui faire perdre espoir et le plonger dans la dépression. De toute manière, il n'y a pas de maladie, il n'y a que des patients. Je ne vais pas prononcer ce nom, dit le malade, parce que les gens vont me fuir, parce qu'on risque de m'abandonner ou de m'enfermer, parce que plus personne ne m'aimera, parce qu'aucune fille ne voudra de moi, parce qu'on aura peur de moi.  Je ne vais pas prononcer ce nom, dit le père, dit la mère, parce que ce n'est pas possible, pas possible, pas possible. »

Je revois mon frère, au portail de la maison, ce samedi matin là, un 19 juillet, à l'heure de Répliques… « Nous sommes orphelins. » a-t-il dit, et j'ai trouvé cette phrase abjecte, stupide et immonde. C'était pourtant la vérité. Mais qu'avait-il besoin de cette entrée en matière à la fois grandiloquente et dérisoire !

« On ne sait rien des hommes. Celui-ci, qui rit comme un fou parce qu'en société, se suicidera le soir même. »

Bruno était venu passer une semaine à la maison, pendant que j'allais tous les jours à Villaz, dans la montagne. Il profitait du piano, et pouvait vivre à sa guise : je partais le matin et ne rentrais qu'à la nuit tombée. Je l'avais installé dans la chambre du haut. Lui aussi était schizophrène. Lui aussi est mort à l'heure où j'écris ces mots. Ils sont morts au même âge, Boris et Bruno, tous les deux dans des circonstances étranges. Durant tout le temps qu'a duré notre amitié, je n'ai jamais su que Bruno était schizophrène. Il n'a pas prononcé ce mot devant moi, jamais. Et je me demandais souvent : Mais qu'est-ce qu'il a, ce garçon ? Il est dingue ? La schizophrénie, pour moi, c'était seulement un mot. Une catégorie abstraite. Je n'avais alors jamais rencontré quelqu'un dont on pouvait dire qu'il était schizophrène. Lui, je le trouvais dingue, mais ce n'était pas gênant. Il était en outre d'une intelligence stupéfiante qui excusait beaucoup de choses.

Notre mère aussi avait perdu son fils, et dans des circonstances encore bien plus dramatiques s'il est possible, puisque Jérôme est mort à deux ans, un 19 juillet, d'une méningite tuberculeuse. Je n'en ai entendu parler qu'assez tard dans ma vie, de ce frère aîné si jeune à jamais, et pourtant j'ai toujours vu son portrait sur la commode de la chambre de mes parents. Petit ange blond couché dans son berceau, si triste, si fatigué, mais si beau. Mais de ce Jérôme-là on ne parlait pas à Jérôme. Pas possible à comprendre, ou à expliquer…

Le problème des schizophrènes c'est le nom de leur maladie. Pour qu'ils prennent leur traitement, il faut qu'ils acceptent d'être nommés ainsi, mais être nommés "schizophrènes" est la maladie. Bruno n'était pas malade, pour moi. Il était seulement dingue. Original, singulier, décalé, étrange, toujours en retard ou en avance, toujours ailleurs, surprenant, très agaçant, très pénible, mais aussi brillant, drôle, séduisant, intense, stupéfiant, doué, écoutant avec une intensité rare, cabotin, comédien mais toujours vrai ; je ne l'ai jamais surpris en train de mentir. Il n'a jamais été violent avec moi. Je dis ça parce que j'ai appris après qu'il pouvait être violent. Je revois son père qui me serre la main et me dit : « Vous êtes le professeur de Bruno ? Bon courage ! » J'avais trouvé ça drôle.

Ralenti, lointain, détaché du monde, indifférent, tremblant, plein de tics, somnolent… Tuer ces maudits démons, bien sûr… Qui ne le voudrait pas ? Ce qui n'a pas de nom existe quand-même.

Je revois Bruno dans la cuisine, le matin, à Rumilly, penché sur la cafetière électrique comme sur un insondable mystère : « Qu'est-ce que c'est ? » Tu te fous de moi, Bruno ? Et en effet, il est très possible qu'il se soit foutu de moi, mais je ne le saurai jamais. Je revois aussi la chambre dans laquelle j'avais installé Bruno, au deuxième étage. Le sol était jonché de mouchoirs en papier, qu'il jetait par terre après s'être mouché. Le pragmatisme n'était pas fort. En revanche, il avait une facilité exceptionnelle à se faire des amis, tout le contraire de moi. Il voulait par exemple à toute force me faire rencontrer un autre Bruno, Bruno Monsaingeon, qu'il connaissait bien. Il était entouré de célébrités, mais il n'en parlait pas. Il faisait du théâtre, il était mannequin, et c'était surtout un mathématicien de très haut niveau. Il avait appris en quelques mois ce que mes autres élèves apprenaient en plusieurs années. Il disparaissait de temps à autre pour quelques semaines, je ne savais pas que c'était pour être interné. Si j'avais su, aurais-je eu peur de lui ?

Elles n'ont pas de noms, ces mères, mais elles sont pourtant orphelines, en un sens, car le fils est naturellement destiné à devenir le père de sa mère, j'ai connu cette chose-là moi-même. Quand la mère redevient une petite fille dont il faut prendre soin, qu'elle devient si légère qu'on la transporte facilement d'une pièce à l'autre, et qu'il faut, parfois, lui réapprendre les gestes qu'elle-même nous a appris quand nous étions enfant. La mort d'un fils prive la mère (et le fils) de ce renversement des rôles, ce renversement des rôles qui est comme une récapitulation de la vie elle-même. Ce qu'on t'a appris, tu vas l'apprendre toi-même, et parfois à ceux-là mêmes qui te l'ont enseigné. Tout ce que nous apprenons, nous allons l'oublier, et les enfants sont là pour nous rappeler cet oubli. Que sont ces mères orphelines de leur fils ? Qui sont-elles en vérité ? On les reconnaît dans la rue ? On peut les aborder, avoir des relations avec elles, les aimer ?

Elle avait peur de son fils. Personne ne devrait lui reprocher cette peur. La maladie mentale est effrayante. On est là, à côté d'eux, et on sait qu'ils ne sont pas vraiment là. On sait qu'on ne sait pas. On ne sait pas leur parler, on ne sait pas les comprendre (les entendre et les prendre avec nous), et surtout, on ne sait pas ce qui se passe. Qu'est-ce qui se passe, là, juste à côté de nous ? On glisse sur une surface réfléchissante, une surface sur laquelle on se voit soi-même : ce n'est pas eux, que nous voyons, c'est nous-mêmes. Impossible de passer, impossible de pénétrer, on rebondit à la surface, ce sont des miroirs. Leur force gravitationnelle est si intense qu'elle ne laisse rien passer, rien ne franchit la surface. Ils sont internés même quand ils ne sont pas à l'hôpital.

Boris appelait sa mère en pleine nuit, pendant qu'il était en train de se prostituer. Il voulait qu'elle sache. Il voulait qu'elle paye, qu'elle souffre autant que lui, si possible. Il lui rendait, pensait-il, la monnaie de sa pièce. Après tout, qui l'avait fait tel qu'il était ? Il était bien sorti de cet utérus et pas d'un autre !… Qui peut supporter une telle violence ? Qui peut la comprendre ? Qui est capable d'en retrouver les traces dans la voix et les gestes de la mère, dans l'aboulie ou la dysphorie qui viennent régulièrement brouiller son beau visage ?

« Mais à présent, comment pourrais-je rire de la folie ? » J'ai toujours eu un rapport ambivalent à la folie. J'en ai peur et je la désire. Je me souviens très bien de ce soir, de ce début de soirée, à Paris, avenue Montaigne, en face du Théâtre des Champs-Élysées. Il devait être huit heures, la rue était mouillée, je crois, j'étais face au théâtre, sur le trottoir opposé, et tout à coup, j'ai eu peur. Une frayeur intense m'a traversé le corps et l'esprit : j'ai eu peur de devenir fou. Ce soir-là, j'ai compris, j'ai senti, que la folie n'était pas cette chose romantique et qui me faisait vaguement signe depuis les rives du Rhin, sur les traces de Schumann. Elle n'était plus, tout à coup, qu'une bête effrayante et répugnante, terrifiante, même, qui me glaçait le sang. Je devais avoir vingt ans et je n'ai jamais oublié cette horrible vision. Mon père, Schumann, le soir, l'hiver, ou l'automne, je ne sais plus, un intense sentiment d'abandon, et quelque chose, s'étaient donné rendez-vous, ce soir-là, à cet endroit précis, et s'étaient rejoints en moi. C'était comme un court-circuit, j'ai entendu le craquement électrique, la foudre, ou bien autre chose, et mon corps en est resté troué.

Autre chose… Quoi ? Ce qui n'a pas de nom. En nommant la maladie, on fait seulement exister la maladie, qui est bien autre chose que ce qui arrive à celui qui en souffre : rien que de la douleur, « l'horrible babil du monde » qui se porte à ses oreilles, sans possibilité d'interrompre ce caquet. Une chose est de pressentir la folie qui pourrait tout aussi bien nous habiter, prendre possession de nous, d'en ressentir l'annonce ou l'imminence, et autre chose est d'être expulsé de soi-même par une présence indésirable, qui demeure, qui s'incruste, et s'interpose entre le monde et soi. Tout ce qui se passe autour des fous est une référence secrète au murmure sans ponctuation qui les habite. Les phénomènes de la vie courante les espionnent en permanence, où qu'ils soient. Leur prison est ce qui rend les autres libres. Même la nature, alentour, disserte sur eux en silence. Un rayon de soleil peut les blesser mortellement et une porte qui claque leur signifier le danger que personne ne voit. Les alphabets se nourrissent les uns les autres en une ronde infernale. Tout parle, toujours, partout, et le déchiffrage incessant de ces signes est épuisant. Un schizophrène est comme qui serait sans cesse en train d'étudier les fugues en miroir à douze voix d'un contrapuntiste furieux, pour savoir ce que ce dernier a à lui dire. Leurs muqueuses sont tapissées de phrases, en tout sens.

La maladie mentale, c'est le secret : qu'on le veuille ou non, il y a ce secret autour duquel tourne la vie de celui qui en est atteint et de ses proches. Ça ne peut pas se dire. Ils savent très bien, ceux qui en souffrent, que le dire est impossible, et que, le disant, le malentendu sera plus grand encore, et fera davantage pression sur eux. Ils sont internés en eux-mêmes, en leur secret, sous la pression et sous la surveillance d'un dehors toujours plus ou moins hostile. Tout le monde veut changer, tout le monde prétend qu'il était différent hier et qu'il sera encore différent demain. Les fous, qui de ce point de vue sont les moins fous d'entre nous, savent qu'une minuscule différence est quelque chose de vertigineux, de diabolique. Faites bouger, déplacez votre être d'un demi-millimètre et vous verrez instantanément que le monde est méconnaissable, et que vous êtes immédiatement expulsé de ce que les autres nomment la réalité. C'est cette connaissance qui les oblige au secret. Ça ne vaut pas la peine, d'expliquer aux autres ce qu'ils ne pourront jamais comprendre. Autant le deuil tient l'autre en respect, autant la maladie mentale abat le mur qui protège celui qui en est atteint du terrible regard d'autrui, ce qui, paradoxalement, l'isole encore davantage.

Ça ne vaut pas la peine. Tous les suicides ne sont pas des aveux d'échec. Il faut du temps, beaucoup de temps, pour comprendre que les échecs peuvent s'améliorer, dans une vie d'homme, prendre un sens, et qu'un visage est fait pour se transformer. Ça ne vaut pas la peine mais quand-même

On l'a retrouvé chez lui, face contre terre, Bruno. Tout son corps était devenu noir, sauf le bout de son nez. Personne ne sait ce qui s'est passé. Personne non plus ne sait pour Boris. Ils sont morts tous les deux, tous les trois, en comptant Daniel, au même âge ou presque, ravis à leurs mères. Je me demande si Jérôme parlait, quand il a atteint la fin de sa courte vie. Il a en tout cas emporté un énorme silence avec lui ; un silence gigantesque, tout un univers de silence. C'est ça qu'on essaie de mettre en terre : le silence qui s'arrache du monde en même temps qu'eux. Mais ce silence est radioactif. Il revient, il est le plus fort, il n'a pas de fin. Quand un homme meurt, ce sont des phrases et des phrases qui sont enfouies avec lui, et des signes par milliers, mais le silence qu'il emporte est bien plus important encore, et dès lors ne cesse plus d'habiter les vivants qu'il laisse derrière lui.

Le deuil, c'est : « Il ne se passe rien. » On attend en vain. Piedad Bonnett a voulu « mettre au monde une seconde fois  » Daniel, « dans la même douleur que la première ». Ma mère, elle, a mis au monde Jérôme une deuxième fois, par les mêmes voies, et dans la même joie. Je ne connais pas la mère de Bruno, mais je connais bien celle de Boris. Je connais ce drôle d'animal fragile et apeuré qui se débat dans la nuit. « Je fouille mes sentiments. Je suis en vie. » Elle est en vie, elle aussi, et cette vie lui appuie sur le cœur et les poumons. Quand je lui parle, en ce moment, elle m'exaspère et je m'exaspère de cette exaspération. Je suis un profanateur acharné qui refuse l'absurde pièce que joue Isabelle. Je la vois se cogner aux parois qui l'entourent, je la vois se mettre elle-même dans des situations impossibles et se plaindre de l'impossibilité à trouver une issue. Elle habite un présent inhabitable. Elle est sur scène mais le public n'est pas là, elle joue pour elle-même une pièce absurde, absurde parce que sans objet, sans dénouement, et sans texte.  Elle est entourée d'une armée d'ombres qui absorbent sa voix. Elle a même renoncé à parler, puisque sa voix ne porte pas. Je me dis, je ne peux pas ne pas me dire : elle ne parlait pas à Boris. Elle ne lui écrivait pas. Oh, bien sûr, ils échangeaient des paroles quand ils se voyaient, avec les autres enfants, ou au téléphone, il y avait des mots, des phrases, des propositions et des silences, mais je suis sûr qu'elle ne lui parlait pas. Je la connais. Je sais quelle est sa difficulté à parler, à parler vraiment. Elle a posé une enveloppe vide sur une table. Elle y tient tout entière. Elle attend. Elle attend et il ne se passe rien. Elle vit dans un présent qui n'est pas présent. Quelqu'un ouvrira-t-il l'enveloppe ? Peu importe ce qui se trouve ou ne se trouve pas dans l'enveloppe, il faudrait seulement que quelqu'un pense à l'ouvrir, que quelqu'un ait envie de réveiller cette femme. Elle vit de rien. Comme un chien dans sa niche, attaché par une chaîne. Elle n'a pas de rêves, pas de désirs, pas d'ambitions. Elle vit au ralenti, en essayant de faire que le désastre ne se voit pas trop. Je prononce ces terribles paroles en entendant le passage cantando de la marche funèbre de Chopin, et je me dis qu'Isabelle, c'est ça, c'est exactement ça. Elle vit une marche funèbre qui ne ressemble pas du tout à une marche funèbre. Ça chante doucement, et personne ne voit rien. On la complimente et on la jalouse… personne ne voit la tragédie sur laquelle elle pose son être léger comme une plume. Ne pas parler, ça peut rendre fou.

Je voudrais que les différents visages de cette mère apparaissent ici, « dans les reflets vacillants » d'un texte sous doute maladroit et peut-être superficiel. Le temps de l'écriture, au moins, je serai près d'elle. Le temps court, plus rapide que moi, plus intelligent que moi ; je me laisse distancer, je suis bientôt perdu, à la traîne de mes propres pensées. Je suis plus vide que l'enveloppe dans laquelle j'ai mis le vide de cette femme sans paroles. Moi aussi je fais comme si de rien n'était. Personne ne me voit. Ça ne vaut pas la peine et pourtant je continue. Je perds mon temps, je le dépense, en tout cas, quand-même, en pure perte, à quoi bon. Il est possible que je ne parle que de moi, ce qui ajoute encore à l'absurde. La voix de cette femme s'enfonce en moi, je sens cette chose qui envahit mes chairs à mesure que son visage s'efface. Ralenti, lointain, détaché du monde, indifférent, tremblant, plein de tics, somnolent… C'est moi maintenant. Et toujours cette marche funèbre. Me viennent à l'esprit les funérailles de Staline, Richter au piano, et mon père, au piano, jouant Mozart, après l'inhumation de Jérôme, et ma mère, sur son lit, déjà transformée en statue, mon baiser sur sa bouche, mes promesses, mes larmes. Les noms glissent les uns sur les autres, comme de l'eau sur de l'eau, comme le temps sur le temps, comme ces couleurs captives dont parfois nous essayons de trouver un équivalent entre quatre angles, en une après-midi perdue.

Elle répète les mots qu'elle entend, les phrases, comme si elle devait se persuader que le son de sa propre voix est réel, qu'il renvoie à une réalité vraie, que c'est encore elle qui décide de sa propre vie, qu'elle existe en tant que volonté et respiration. Cela ressemble beaucoup à du mensonge mais c'est pourtant la seule vérité à laquelle elle a accès alors elle se dit qu'il faut continuer. Tout cela est bien arrivé, oui, et ça continue d'arriver. Les jours sont la suite des autres jours qui eux-mêmes ont continué ceux qui les ont précédés. C'est comme ça que ça marche. Je repense à son petit mot, le jour où Boris a été retrouvé mort : « Tout est dit. » J'entends le tout est consommé du vendredi saint. Ne va pas plus loin. Je pense au « Femme voilà ton fils… voilà ta mère » du même vendredi saint. À qui Boris a-t-il confié sa mère ? Mystère. Je lis : « C'est l'envie de l'âme qui est le corps. » et je me demande si j'ai été un jour en contact avec l'âme d'Isabelle.

« Jamais l'univers ne produira un autre » Boris, et jamais l'univers ne produira une autre Isabelle. Si je ne connais pas son âme, je connais au moins son odeur. Va-t-elle rester elle aussi éternellement la même ?

Je les vois tous les deux, nus, l'un contre l'autre. Ce petit corps blanc arrondi tourné vers la mère nourricière, aimante, protectrice, ce petit corps qui est sorti tout récemment de celui-là et qui semble fait pour y retourner. Je ne connais Boris que par des photos. Je ne connais Boris qu'à travers sa mère, qu'à travers l'empreinte et la douleur qu'il a laissées en elle, par la peur qui ne la quitte jamais. Je ne connais Boris qu'à travers des noms de somnifères, d'anxiolytiques, des colères subites, inexplicables, des éclats, des échardes, des lésions indéchiffrables et muettes. La nuit elle est "en mode avion", elle débranche son téléphone, car les appels la nuit étaient toujours synonymes de terreur. Parenthèse blanche. Je ne suis pas là, je n'y suis pour personne. Elle a pris l'habitude de n'y être pour personne, cette absence s'est inscrite dans ces gestes, dans sa voix. Ce deuil a été pour elle une bénédiction. « Un deuil profond nous rend momentanément libres, du moins c’est ce qui m’apparaît à voir les autres s’arrêter au seuil de mon chagrin, dans un instant d’effroi, tétanisés par la peur ou la pudeur. Mon visage, mon espace, mon silence, ma volonté m’appartiennent aujourd’hui plus que jamais. Je suis maîtresse absolue de mes paroles. Comme si la mort de Daniel me permettait de vivre dans une impunité totale pendant quelques jours. » Il lui octroie le droit de ne pas y être, et, encore plus précieux, celui de n'avoir aucune justification à donner. Pour une fois on lui fout la paix ! Ce n'est plus seulement la nuit qu'elle est en mode avion, c'est toute la journée. Être sur terre lui est pénible. Son élément, c'est l'air, ou l'eau. La seule fois qu'Isabelle m'a écrit, c'était pour me relater un épisode de son enfance qui se déroule dans la mer. Elle se noie et son père, le héros, le pilote de chasse, vient la secourir. J'ai perdu ce court récit et je le regrette beaucoup. Tout y était.

« Je ne voudrais surtout pas proférer de mensonges, écrire d’une encre douteuse, enjoliver, redorer ce qui est. Cela m’oblige à m’écouter. Si nous sommes là, c’est pour dire la vérité. Soyons réels. J’exige des exactitudes terrifiantes. » C'est Piedad Bonnett qui place ces quelques mots de Rafael Cadenas en exergue de son livre sur son fils Daniel. Cela m'oblige à m'écouter… Ne pas proférer de mensonges ? N'est-ce pas une utopie ? Une folie ? J'essaierai de dire des exactitudes terrifiantes. Personne n'est obligé d'écouter, personne n'est obligé de lire, et, surtout, personne n'est obligé de comprendre. « Une femme dit qu’il lui devient impossible de lire, parce que chaque mot éveille en elle toutes sortes d’associations. » Si c'est ça la psychose, alors j'en suis atteint aussi. On peut ne pas lire pour plusieurs raisons. Soit parce qu'on ne fait aucune association, qu'on ne lie rien à rien, que les phrases glissent sur nous comme de l'eau plate sur du marbre, ou, au contraire, parce que tout fait signe, que tout renvoie à autre chose, que les phrases, les mots, et même les lettres sont liés, tous, sont intersections, tous, et que ce réseau de sens est si dense et palpitant que la pensée se décourage devant tant de possibles. Le vrai lecteur est celui qui ne peut plus lire. Isabelle ne lit plus. Moi non plus.

La sidération provoquée par le deuil d'un autre que soi, tout le monde en joue, plus ou moins. Je me rappelle parfaitement la cour du collège, à la mort de mon père, j'avais seize ans, et des lunettes de soleil… J'avais le droit de porter des lunettes de soleil (moi qui n'en avais jamais portées auparavant) puisque j'étais en deuil. Je m'étais rendu compte très vite que j'étais protégé par ces lunettes de soleil, et par le deuil qui me frappait. Tout le monde me parlait gentiment. Tout le monde me respectait. Je les tenais en respect. Je pouvais observer les autres mais le regard des autres ne pouvait pas s'appesantir sur moi. Il glissait sur mes lunettes de soleil et mon chagrin supposé. En réalité je ne ressentais rien. Rien du tout. Et c'est parce que je ne ressentais rien que j'avais éprouvé le besoin d'endosser la panoplie du deuil. Jamais je n'aurais été capable d'avouer alors que la mort de mon père me laissait complètement froid. Le deuil fabrique des droits nouveaux mais très éphémères. Très vite on s'aperçoit que cet état d'exception n'a pas duré, qu'on doit réintégrer le peuple ordinaire, celui des vivants inconscients de la mort. Les vivants sont redevables à la mort des autres et ils en éprouvent « un frisson de gratitude ». Pas moi, pas maintenant. Comment savoir qu'on est en vie autrement qu'en se comparant à un mort ? Le mort est un autre. La mort tape à côté. Encore et encore… Elle est très maladroite mais elle a le temps pour elle, tout le temps. Notre vie n'est qu'une succession de deuils, jusqu'à ce qu'elle cède la place au deuil des autres, celui qu'ils vont endosser un temps pour nous. Ça disparaît autour de nous, jusqu'au jour où ce sera notre tour. Nous leur ferons nous aussi ce plaisir inavouable, un jour, de mourir à leur place, avant eux. Un peu de patience, ça ne devrait plus tarder.

On a toujours envie de leur demander, à ceux qui sont en deuil, ce qu'il y a de plus terrible pour eux : le monde sans celui qui est mort, ou ce mort sans le monde, sans vous, sans nous ? Il y a un défaut d'actuel. Le présent de cette femme, je l'ai déjà dit, n'est pas présent. Il y a des êtres dont on ne voit pas l'effet de la vie sur eux. Ils se sont mis en retrait. Ils ne possèdent qu'un seul aujourd'hui. Le vent de la vie ne les touche pas. Leur présent est immobile, il n'est qu'un instant qui prépare le lendemain. On devient fou, à ne pouvoir ni avancer ni reculer. Elle est gonflée de rouge, les joues tremblantes de malheur, les yeux brillants de désir, un désir qui est mouillé de larmes pas encore versées, de larmes rentrées, au bord, perpétuellement au bord. Ça vient après le sucre, après l'écrasement, après le long et lourd sommeil dans quoi on s'enfonce jusqu'au sang. Je n'ai même pas besoin de voir cette photo. Pleins et opaques étaient les mots, les musiques, les êtres, à la fois complets et insignifiants, qui l'accueillirent dans le monde — ils n'avaient pas encore créé de liens entre eux, chacun d'eux était un monde en soi, une île perdue, cernée par la nuit. Je suis à l'intérieur, contre Isabelle. Je sens ses chairs, ses odeurs, son haleine. Il n'y a qu'une seule note, mais si précise dans sa nuance. Tout cela est si ancien déjà qu'on peine un peu à en retrouver la vérité, et pourtant c'est bien plus important, en quantité et en importance, que tout ce qu'on a cru comprendre, et vivre, après. Les adultes sont des enfants ratés. Malheur, souffrances, plaies, ça ressort toujours un jour ou l'autre. Quand elle se met à crier comme une folle, imaginez-la enfant, dans sa chambre… Isabelle trouve que je rhapsodise trop. Moi que ce n'est pas assez, jamais assez. Je vous salue, Isabelle, pleine de grâce, le fruit de vos entrailles est béni. Une seule note, qui retentit à l'infini… le bruit des entrailles, sonnailles, failles, semailles, grenailles, mailles, éventail, le cru et le recuit des entrailles,  quel mystère ! Bruits et frottements… L'amande, la figue, l'âme, le noyau, et le corps entier. Pleine de grâce… Je la vois, elle est pleine de grâce, c'est indéniable. Ses entrailles… Ses entrées… À travers le givre des muqueuses cuivrées, comme une terre retournée, au matin, qui fume, je vois l'enfant qu'elle fut. La voix ne sort pas du corps, le corps est tout entier dans la voix. Je me dis qu'il faut absolument qu'elle écoute L'Amour et la vie d'une femme, de Schumann. Je suis toujours à la recherche de la voix de mon père, de la voix de ma mère. Pas le souvenir de la voix, mais la voix elle-même, de la voix vraie, présente, actuelle (qui est un acte de présence). Il ne faut pas avoir peur. Ce ne sont pas des fantômes. Ils sont toujours là. Il y a les oiseaux dans le jardin, le coq, les voitures un peu plus loin sur la route, la rumeur générale, le souffle du vent, et puis, comme une fente verticale dans cela, une amande qui est là, qui attend, des entrailles qui palpitent. Il faut tout écouter en même temps, comme un contrepoint. Si le corps est tout entier dans la voix, entendre la voix suffit. C'est le seuil. La grâce. Grâce à la voix on peut tout. Écoute-toi parler, Isabelle. Assois-toi sur ton lit et parle-toi. Ton corps est dans ta voix. Mon Amour, Mon Très Chéri, Ma Vie, C'est Moi, je suis à toi, je me donne complètement, entièrement, sans reste, prends tout, tout est à toi, vite, viens là, plus près, partout, oui, là et là et ici aussi. Tu as vu, j'ai tout risqué pour toi. Il a suffi d'un soir et d'un alcool de poire. Nous irons partout, partout là-bas et encore ici aussi, loin et près, le soir le matin la nuit au soleil comme tu veux partout allongés debout sur le ventre en planant au-dessus des toits en rêve en dur en croix même s'il pleut debout dans le vent dans la mer sous le sable au Brésil. Je suis raide dingue d'amour. Vite. Tout est là. Regarde, j'ouvre ma valise, mon ventre, mon cœur, mes tripes, ma bouche, viens. Entre. Je n'écris pas, j'entends. J'invoque les oiseaux, les ombres et la mer alliée au soleil. Je ne recueille que les ossements brûlés du temps en lambeaux, suspendus à l'arbre mort, du temps arrêté parmi les cris sourds d'un crépuscule blanchi d'effroi. À quoi me servent les fleurs, les parfums, les musiques, le jardin, la pulsation brûlante de la transe et la pourpre odorante de ton sexe, quand la chambre ne parle que d'un retour impossible et d'un deuil interminable ? J'ai beaucoup réfléchi… et je t'ai vue dans le miroir sans me reconnaître. À quoi servent les sentiments ? Leurs échos n'appellent qu'une matière molle, informe, au goût de viande avariée. Disgrâce, répétition, psalmodie des maladresses, la bourse des phrases est au plus bas. La fêlure était déjà là, bien sûr, je le savais. Il y a ce jeu, ce petit jeu entre les phrases, ces silences juste un peu trop longs, ces endroits où la peinture est écaillée. On ne sait jamais ce qui va provoquer la rupture, comment elle va advenir, mais on sait que tout est là, déjà, que tout est en place pour que la tragédie donne le dernier coup, celui qui va faire passer une forme organique, belle, à l'état de pantin désarticulé, qui va faire d'une parole pleine une suite de sons inarticulés, qui va désorganiser l'ensemble qui ne tenait que par très peu de choses, on le voit alors, on le comprend subitement. L'air est dans le mot, qui lui fait mordre la poussière. « [Elle] entre dans un soliloque précipité, inlassable, sur sa vocation, ses terreurs profondes, la médiocrité de son époque. » Est-ce que ce soliloque est à moi destiné, oui, j'en ai l'impression, très souvent. Elle récite un poème destiné à m'amadouer. L'époque, la fatalité, les gènes. C'est tout un ensemble, comme dirait l'autre. Quand je lui avoue qu'elle est la seule à me faire bander, elle me répond qu'elle en est fière.

Elle me dit : « Ils l'ont fait beau, tu sais. Il est beau. » Nous avions essayé nous aussi de rendre notre mère belle, pour son dernier voyage, mais je n'ai pas aimé son air de statue, pourtant, un air dur, minéral, qui ne lui allait pas du tout. Il y a pourtant une vérité, là, dans ce corps rendu à son temps vrai, infini, débarrassé de sa psychologie, délivré d'une vie que nous avions façonnée, aussi, par notre regard et notre amour, c'est-à-dire notre besoin. Quand elle revient me hanter, dans mes rêves, elle est souvent très dure, méconnaissable, et je sais maintenant que celle-ci est aussi réelle que celle-là. La terreur n'est jamais loin. On marche sur un fil. Il est tranchant.

Tant que le travail n'est pas terminé, la mère est incomplète, et dès qu'il est terminé, elle est menacée de cette même incomplétude. C'est la raison pour laquelle une femme est toujours inquiète, même quand elle n'est pas mère, car elle sait obscurément que son destin biologique est de mettre au monde la mort, d'en permettre la présence cachée parmi nous, cette présence qui par contraste nous fait croire à la vie. Il faut bien que ça continue, pourtant, et même qu'on s'amuse un peu : si les femmes sont coquettes et superficielles, c'est précisément parce qu'elles sont les gardiennes du gouffre vers lequel nous nous précipitons avec une joie touchante.

Au téléphone, elle me dit, dans un sanglot : « Même pas… vingt-neuf ans… ». Pourquoi jouer Mozart dans un moment pareil ? C'est une berceuse. Il faut consoler, bien sûr, mais consoler qui ? Je l'ai vue souvent allongée dans la chambre, consultant l'écran de son téléphone ou en conversation. Elle répond / Elle ne répond pas. Parfois le courant passe, parfois il ne passe pas. On ne sait pas ce qui ouvre ou ferme le cardia. Elle cherche d'abord la chambre, dans une maison. Elle y fait son nid, immédiatement. Le reste l'intéresse très peu. De longues années, elle est restée comme cloîtrée dans sa chambre, à Lyon. Prisonnière. Elle est retournée à ce statut de prisonnière. On a l'impression que c'est le seul dans lequel elle se sent bien. De temps à autre, elle a des velléités de liberté, mais celles-ci cèdent vite, devant une réalité qui toujours lui est imposée du dehors, qu'elle ne choisit pas. Soit prisonnière, soit fugitive… Sa rencontre avec moi était sa dernière fugue. Isabelle a deux chez-elle. Sa chambre et sa voiture. La chambre pour rester. La voiture pour fuir. Elle me fait penser à Luna. Luna était pareille. Parfaitement chez elle dans ma chambre et dans ma voiture. Attachée à celui qui la nourrit. Mais je dérape

Passion, donc. Passion. C'est cela le nœud. La passion de l'herbe coupée, du lilas en fleurs, la passion des chants d'oiseaux, la passion du désir à travers les heures creuses, creusées et pourtant jamais si pleines, inhabitées d'autre chose qu'elles-mêmes. Si l'on pouvait voir les odeurs, on habiterait à nouveau dans le jardin d'Eden. Mozart. Écrire à neuf. La semaine est toujours sainte, quand on y est comme un enfant perdu qui cherche le sein de sa mère. « Pince-moi le bout des seins. » Par la fenêtre ouverte, je vois le néflier, l'herbe coupée, et j'entends les sons du soir qui vient. Luna est bien tranquille dans sa tombe. Pourquoi est-elle venue dans ma vie ? Pourquoi ? Choral de la douleur. Aucune musique ne m'apaise. Les sons m'arrivent par le cul. La musique me tue. Vous croyez que vous vivez une (et une seule) vie ? Non, le temps, votre "ligne d'univers", n'est pas une ligne droite et univoque, elle n'est pas parallèle aux lignes d'univers de vos semblables, elle peut les croiser, les multiplier, les diviser par elle-même, les augmenter, de la même manière que les lignes d'univers des autres vous augmentent d'un coefficient de vie, difficile à évaluer, certes, mais sensible, efficace. Tout cela produit du son : les frottements entres les êtres, contrepoints, accords, les altérations, les interactions avec le monde, avec la nature, avec la violence, avec la peur, tout ce système crée une vibration audible qui modifie en permanence votre équilibre, c'est-à-dire vous inscrit dans le temps, vous donne une signature, un timbre, inimitable, unique, irremplaçable. Votre vie, ce timbre unique et singulier, est fait d'une multitude de sons qui s'engendrent les uns les autres en un faisceau harmonique plus ou moins régulier et épuré, et rien ne vous empêche de vivre à l'intérieur de tous ces sons, de tous ces contrepoints, d'en explorer les possibilités, inouïes pour la plupart, et ainsi d'habiter plusieurs mondes contemporains ; (mais) seule la musique permet cette coexistence, ce dialogue simultané entre plusieurs voix et plusieurs voies. Cette coïncidence est une grâce qui se mérite. Oser, ce n'est finalement pas si simple. Du moins le constate-t-on chaque jour en voyant le peu de facilité qu'ont les gens autour de nous à se livrer tels qu'en eux-mêmes, à jouer, à ne pas se prendre au piège de leur image. Être léger pour être profond. Le texte biblique est-il : « Dieu est créateur de toute chose dans l'univers. » ou bien : « Dieu est créateur de toute chose. » [dont l'univers]. Ça change tout. Dieu est-il dans l'univers, ou est-il extrinsèque à l'univers ? Si l'univers est incréé, il est le grand rival de Dieu.

Il y a dans la vie de tout homme un moment très particulier où celui-là cesse d'éprouver le passage du temps comme la douleur essentielle d'être ; c'est la nuit qui en général nous révèle ce seuil intimidant, quand la terreur de l'insomnie laisse la place au plaisir pur d'être là, allongé, vivant, au cœur du monde, au cœur d'un monde dont le bruit et la fureur ne nous parviennent plus qu'étouffés et diffus, inoffensifs. Jusqu'à une date proche, il me semblait entendre le grincement atroce du monde sur son axe, la Terre ne tournant sur elle-même que dans le but d'approcher mon être de la mort : bruit effroyable. Il s'est tu d'un seul coup. Je ne sais ce qui a brisé les liens que le temps avait noués avec l'abîme à travers mon corps et je ne les ai d'ailleurs perçus que rétrospectivement, au moment même où ils ont cessé de me tenir sous leur emprise. Brahms accompagne naturellement ce passage.

Bruno, en mourant a perdu son o, est devenu brun, tout brun. « J'ai entendu dire que le noir révèle l'incapacité d'un artiste à choisir une couleur, mais je ne suis pas d'accord avec cette affirmation. »


Jaspers aimait citer ce proverbe chinois : « Il faut être malade pour devenir vieux. » Un jeune correspondant m'envoie une page dans laquelle se trouve cette anecdote et je trouve que Jaspers a bigrement raison. Si l'on ne veut pas être malade, c'est-à-dire emprunter ces chemins que le corps nous incite à connaître, on n'a plus que la folie ou la mort pour échapper à l'ennui du libre-arbitre. Tous les suicides ne sont pas des aveux d'échec. Cependant, les échecs qui se répètent dans une vie peuvent évoluer, les échecs peuvent s'améliorer. C'est ce qu'il faudrait comprendre. Il aura manqué du temps à ces enfants, ou bien ils auront manqué le temps qui était en eux. Le temps de l'échec, le temps du retour, le temps de la maladie, le temps de la rémission. Je sais que ce que je dis là est paradoxal, puisque c'est la maladie qui les a emportés loin d'eux, mais la maladie n'est pas univoque. Elle est aussi féconde, même quand elle est dangereuse. Devenir vieux… Cette chance d'avoir le temps avec soi, de profiter de son élan et des dépôts qu'il occasionne, de jouer de son rubato, d'en être à la fois le maître et l'esclave, de l'attendre, de courir plus vite que lui, de revenir sur ses pas, de le prendre à revers, de prendre appui sur ses points d'orgue, de se laisser porter par ses accelerandos, de céder à ses avances et de guetter ses retraits, on ne peut pas savoir ça à vingt ans, on n'a pas eu le temps de comprendre que la maladie n'est pas, ou pas seulement notre ennemie, qu'elle est aussi un signe que le temps nous adresse, que le noir n'est pas une absence de couleur.

(…)

mardi 24 octobre 2017

Aujourd'hui


Il y a constamment deux aujourd'hui qui cohabitent en nous. L'aujourd'hui qui n'est qu'une passerelle vers l'avenir, et l'autre aujourd'hui, qui est un sas vers l'éternité. 

Quand on regarde un tableau ou une photo qui représente un paysage venteux, on voit le vent. Pourtant, rien ne bouge, puisque le temps du tableau et celui de la photographie sont arrêtés. On voit le vent car on voit ses effets sur les choses. 

Il y a des êtres dont on ne voit pas l'effet de la vie sur eux. Ils se sont mis en retrait. Ils ne possèdent qu'un seul aujourd'hui. Le vent de la vie ne les touche pas. Leur présent est immobile, il n'est qu'un instant qui prépare le lendemain.

lundi 23 octobre 2017

Soulève ta paupière close…


On devient fou, à ne pouvoir ni avancer ni reculer.

Quand pas un visage féminin n'émeut, quand tous ils paraissent vulgaires, ou bêtes, ou factices, et que pas un ne trouve grâce à nos yeux, alors on se tourne vers la fugue du Tombeau de Couperin, de Maurice Ravel, pour y chercher cet angle singulier, à la fois doux et mordant, qui nous rappelle les enchantements de jadis et surtout de naguère. 

Ce sont les moments les plus difficiles d'une vie, ceux où les plus belles choses, les plus précieuses, ont perdu leur saveur. Et ce n'est pas qu'elles ont perdu leur saveur, ce qui serait encore supportable, c'est, beaucoup plus cruel, qu'elles mettent entre elles et nous un monstre, un monstre glacé qui se tient là, lourd et impassible comme un gardien sourd et buté. Sans savoir ce qu'il garde, sans le comprendre, ce monstre nous interdit le passage car il prend toute la place : imbécile et inflexible monument. Leur saveur est intact, se dit-on, et c'est bien le plus douloureux, qu'elle soit encore, alors que nous ne sommes plus en droit d'en être le légitime légataire. 

On ne sait pas se tenir sur cette crête inhospitalière et désolée, là où il est impossible de renoncer tout à fait à ce qu'on venait de découvrir, là où il est tout aussi impossible de continuer à aimer, à désirer, comme si de rien n'était, comme si l'affreuse indifférence qui nous est opposée pouvait être ignorée, ou méprisée, et encore moins acceptée.

Je ne sais pas si le mot de renoncement peut convenir en pareil cas. Je ne le comprends pas. Il me semble que le renoncement est un acte positif, qu'il doit être l'expression d'une volonté, qu'il est le signe d'une exigence, et pas du tout d'une capitulation, d'une défaite. Or il n'y a aucune résolution, dans la situation que je décris. Aucun problème n'est résolu, et il n'entre aucune intention positive dans le repli et la déroute.

Les fruits les plus doux sont aussi les plus amers, quand ils sont passés. 

vendredi 20 octobre 2017

Rends-la moi ! Quoi ? La parole !


Un journaliste-télé se reconnaît à coup sûr aux gestes ridicules qu'il fait dès qu'un de ses invités a pris la parole, gestes qui signifient emphatiquement que l'invité en question doit immédiatement la rendre. Le journaliste-télé donne volontiers la parole, à condition que celui à qui il vient de la donner la rende immédiatement. Ce n'est qu'en rendant sans cesse la parole qu'on peut l'obtenir, ce qui, évidemment, n'est guère pratique, dans le cas où les invités auraient envisagé de converser. Mais fort heureusement, il n'est aucunement question de cela, à la télévision. 

Pour converser, deux choses sont nécessaires : avoir une pensée, et avoir envie de confronter celle-là à d'autres pensées que la sienne, en les entendant. Un dialogue, comme le mot l'indique assez, est la rencontre de deux logos. C'est la raison pour laquelle les animateurs de talk-shows ont développé cette technique très efficace qui permet d'éviter à tout prix qu'un peu de logos surgisse par mégarde dans le show. Cette technique consiste à chauffer la parole jusqu'à son point d'ébullition, point à partir duquel le logos se décompose en éléments simples et hautement instables. À cette température, aucun intervenant n'est en mesure de la conserver, et, a fortiori, de la développer.

Un talk-show est un spectacle dans lequel nous assistons au jeu de la patate chaude. Les talkeurs chauds se rejettent la patarante brûlote, qui leur crame le palais, à peine l'ont-ils en bouche. On a donc juste le temps de les voir faire la grimace qui signifie « À moi ! » que déjà la brûlote patarante est repartie à toute vitesse vers un autre talkeur, ce qui fait que le téléspectateur de cet étrange ballet est sans cesse confronté  à une ronde sans but dans laquelle ce qu'il observe est en constant décalage avec la parole, ne parlons même pas du sens. Quand son attention est captée par un talkeur chaud brûlé, celui-ci n'a déjà plus le talk en bouche. Le téléspectateur ne voit que le signe (toujours à la traîne) de la parole, mais pas la parole elle-même. Il ne voit que le désir de parole, toujours défait.

Le journaliste-télé-animateur-de-talk-chaud est comme un banquier qui vous prête de l'argent en vous demandant de le rendre à l'instant même où vous le recevez. Il ne supporte pas que cet argent reste entre vos sales mains et ainsi arrête de circuler. Il veut bien vous le prêter mais à condition que vous vous en laviez les mains en vous débarrassant du bébé fiévreux et contagieux. La circulation est sa priorité, pas le sens. Mais si vous faites mine de vous plaindre, et de réclamer, sinon un arrêt, du moins un ralentissement des échanges, il vous rétorquera que le sens est tout entier dans la circulation, et l'intelligence toute  dans la vitesse de circulation.

La pire insulte pour un chaud talkeur est conservateur. Comme les hommes, comme les biens, comme les capitaux, comme les identités, comme les genres, la parole doit circuler, on doit s'en débarrasser le plus vite possible et ne surtout pas la conserver. Sa date de péremption s'exprime en secondes. La conservation c'est le vol, dans le meilleur des cas, ou alors, pis, c'est du mépris de classe et de l'arrogance.

Des effets de l'industrie culturelle sur l'offre et la demande en matière alimentaire


J'ai toujours trouvé que Le Dernier Tango à Paris était un très mauvais film, mais la pénurie actuelle de beurre semble laisser penser que, quarante-cinq ans après, ce film a réussi finalement à laisser une trace concrète dans l'imaginaire collectif. Après tout, on ne peut pas en dire autant de tous les films célèbres. On trouve toujours des fraises après Bergman et du chocolat après Chabrol. 

Cela tendrait à prouver que la culture a besoin de beaucoup de temps pour que ses effets se fassent sentir. 

mercredi 18 octobre 2017

Odette


Le genre de fille que tu découvrirais la pierre philosophale à trente centimètres d'elle, ou que tu peindrais le plafond de la Sixtine, elle bougerait pas un cil. Elle s'en rendrait tout simplement pas compte. Il faudrait que quelqu'un lui dise. « Dis-donc, Véro, t'as vu ton mec ce qu'il a fait, là ? » Ah oui c'est super ! Et là, pendant quarante-huit heures, elle te regarderait comme un héros. Jusqu'au prochain profond sommeil. 

Je le sais bien, que j'enfonce des portes ouvertes, mais quand-même je n'en reviens pas. Pourquoi faut-il toujours à ces êtres-là le regard d'un autre pour qu'ils voient ? On ne leur a pas branché le circuit ou il s'est atrophié au fil du temps ?

C'est Quatremaille qui a déposé sur Facebook la fameuse citation de Proust qui nous travaille tant depuis tant d'années. « Dire que j'ai gâché des années de ma vie, que j'ai voulu mourir, que j'ai eu mon plus grand amour, pour une femme qui ne me plaisait pas, qui n'était pas mon genre ! » On en revient toujours là. Pénible, à force. 

Odette, si tu nous lâchais un peu ?

Je remarque seulement aujourd'hui que dans Bovary on entend "ovaires". C'est Quatremaille encore qui associe Odette et Bovary. Je n'ai pas envie de creuser ici le rapprochement entre ces deux personnages si importants, mais je me rappelle seulement mon trouble, si profond, si violent, à la lecture du premier tome de la Recherche, qui me l'a fait abandonner plusieurs fois. Ça me faisait tellement souffrir, ça me mettait tellement mal à l'aise, que je ne pouvais pas poursuivre. Odette était pour moi le comble de la séduction, oui, il me faut bien l'avouer. Je la sentais arriver de très loin, la Dame en rose, de très très loin. Elle était là bien avant le roman. Et c'est ça qui m'empêchait de le lire.  Emma ne m'a jamais séduit, au contraire d'Odette. Je n'ai jamais été jaloux de Rodolphe ou de Léon, mais de Swann, oui. Il m'a fait souffrir, ce con de Charles ! Elle m'a fait souffrir à travers Swann, cette Odette, à un point inimaginable. Ce Proust, c'est une maladie ! On ne s'en remet jamais. 

Odette c'était le prénom de la mère de Christine. Un jour que je lui écrivais une lettre, j'ai écrit son nom, comme ça, sur l'enveloppe : Odette Machin. Christine m'a passé un de ces savons ! Faut dire aussi que j'étais jeune et con. Très jeune et très con. Ça m'a servi de leçon. Plus jamais je n'ai envoyé une lettre avec le nom, comme ça, à sec, sans le faire précéder de "monsieur" ou "madame". Odette… Un trou et une dette… Ça me rappelle Anne, une Russe, avec qui je baisais à Paris, de temps en temps. Un jour elle me dit : « Je ne suis pas qu'un trou. » Je n'aime pas les dettes. Mais alors pas du tout. Des Anne, j'en ai connues beaucoup. Elles étaient toujours à mon goût, sexuellement, je veux dire. Les Christine aussi. Thérèse, un jour, dans la salle des profs, elle nous avait dit en parlant de son sexe qu'elle disait « mon trou ». Moi j'avais trouvé ça plutôt excitant mais Robin, lui, il m'avait dit un truc du genre : « Une fille qui parle comme ça de son sexe, moi je peux pas. » Qu'est-ce qu'il y a, avec le trou ? Je ne comprends pas. Ils ont peur de s'y perdre ? Ils ont peur de passer à travers ? Je me souviens de ce texte qui m'avait beaucoup marqué, de Sollers, le trou de la Vierge. Il faudrait que je le relise. En tout cas, dans Odette, on n'entend pas du tout les ovaires. Odette, c'est presque le contraire des ovaires.

L'inquiétude, le doute, qui nous privent de la plénitude du bonheur, sont aussi, il faut bien l'avouer, un piment sans pareil. Une femme sait cela immédiatement. On dirait qu'elle a été programmée pour faire usage de cette arme redoutable avec plus ou moins de raffinement, plus ou moins de brutalité. 

Les Anne et les Christine avaient en commun ce don de l'amour physique, de la baise. Je dirais qu'elles étaient trouées. Bovary je ne l'ai rencontrée que beaucoup plus tard, quand j'ai commencé à comprendre que les femmes qui aiment baiser sont rares. On était passé à autre chose, malheureusement. Il y avait de la dette dans l'air, les ovaires commençaient à réclamer leur dû, ou un certain retour sur investissement.

Mais à égale distance du doute et de l'inquiétude se trouve le regard mort. La femme sans regard, la femme-statue, posée là, horizontale. Que veut-elle ? Qu'on la regarde, qu'on la choie, d'accord, qu'on l'écoute, aussi, mais ça ne fait pas une vie, ça ! Le sait-elle elle-même, ce qu'elle veut, ce qu'elle désire ? Il semble que non. Ce n'est pas le doute ou l'inquiétude qui la mortifie, cette femme-là, c'est le vide, c'est le regard qui l'a désertée et, la désertant, y a creusé un vide béant, énorme, un vide qui attire à lui tout ce qui passe par là, et même ce qui provient d'elle-même. Je vous jure que c'est la chose la plus flippante qui soit. Même son intelligence est engloutie, sa voix, ses gestes, tout. Ça aspire de l'intérieur comme une bonde. On entend le bruit de siphon, effroyable.

Un regard, ça s'emprunte, je le vérifie tous les jours. Pareil pour la musique. La dette est insondable, et personne d'ailleurs ne songe à la rembourser. Où c'est passé, tout ça ? Qui leur a crevé les yeux et les tympans ? Personne ne le sait. Peut-être l'ont-ils fait eux-mêmes, mais pour quelle raison ? Dans quel but ? La trouille ? C'est possible, oui, que ce soit la trouille. Ils ne veulent plus vivre, ça coûte trop cher. Ils se sont abîmés dans le pluriel, dans la foule, dans le social, dans les chiffres, dans l'égalité, ils se sont dissouts eux-mêmes, pour ne jamais mourir, parce qu'ils savent bien que vivre ça implique de mourir. 

Soixante Balais



Elle a « soixante balais », comme elle tient très fort à le faire savoir, elle est moche (bien sûr) et elle sait "comment ça marche", dans les hôpitaux. Elle parle fort (bien sûr). Elle a un iPod sur les oreilles et elle se balance en écoutant la musique (bien sûr).

Dès que la jeune fille en fauteuil arrive dans le box où nous nous tenons tant bien que mal à six, elle la prend en charge, elle lui explique ce qu'elle a, ce qu'elle n'a pas, et comment ça va se passer, avec les médecins, avec les infirmières, avec le personnel hospitalier. Elle lui explique aussi qui sont les deux blacks qu'elle a pris sous son aile, ce qu'ils ont et ce qu'ils n'ont pas, et comment ça va se passer pour eux, ici, avec les médecins, avec les infirmières et avec le personnel hospitalier — « qui est ce qu'il est ». 

Elle a la pèche ! On le voit à la manière dont elle se dandine en écoutant sa musique, et au fait qu'elle parle fort. « Soixante balais peut-être, mais la pèche ! ». Elle explique à tout le monde (elle essaie même avec moi) ce qu'elle a eu, comme dégâts, comment elle s'en est sortie, et ce qu'il faut faire dans ces cas-là. La petite jeune fille est maintenant entièrement sous sa coupe, et la pauvre grand-mère qui accompagne sa petite-fille n'a plus qu'à la boucler. Elle ne sait pas, elle. La petite grand-mère me jette quelques coups d'œil effrayés, mais devant mon silence obstiné elle choisit finalement de s'en remettre à Madame Soixante Balais qui sait comment ça marche. Pour un peu, elle écouterait bien elle aussi la viorne qui sort de l'iPod de Madame Soixante Balais. 

Je me replonge dans l'Ange de l'histoire. 

Mets ta jambe ici, comme ça. La jeune fille s'exécute. Soixante Balais parle en anglais avec ses protégés qui sont des champions du monde de course à pied, enfin, l'un des deux en tout cas. La grand-mère se tait. Je me tais. La jeune fille a trouvé un interlocuteur de son âge, car pour "Soixante Balais" « ce qui compte c'est dans la tête ! ».

Je me rereplonge dans l'Ange de l'histoire. J'ai pas trop la pèche.

— Ah oui, j'allais oublier, Soixante Balais mâche du chewing gum et tutoie direct. 

mardi 10 octobre 2017

Sobre octobre perdu



Foi, répétitions, lumière, absence, fièvre…

Le Désespoir pointe son gros nez coupé. Sous les draps, la paix. Le Regard du Père, de Messiaen, même si je ne suis pas l'enfant Jésus, sur moi. Et le deuxième mouvement de la première sonate de Boulez, pour retrouver les angles perdu durant la nuit. 

Je tousse, je crache, je vomis, j'ai mal partout, quand je me lève, vers midi, la vie m'a presque complètement fui. Et il faut pourtant faire comme si on était vivant.

Qui m'a encore trahi, cette fois ?

Attrappons vite la passoire et la branche de thym…


lundi 9 octobre 2017

Au-dessus de nos moyens



Je dois avoir quatorze ou quinze ans. Un de mes frères aînés dit à ma mère, à mon propos, que je fréquente n'importe qui. Ma mère me rapporte le propos. Je me mets en rogne, et je dis, en parlant de ce frère socialement sourcilleux : « Mais il se prend pour qui, lui, il croit peut-être qu'on est nés de la cuisse de Jupiter ! » Ma mère me donne raison. Tout en trouvant qu'il n'a pas complètement tort. Pour moi, il pétait plus haut que son cul, Daniel.

« Mais, Monsieur, il faut déménager tout de suite ! » Elle assiste au désastre, la pauvre assistante sociale, et elle ne comprend pas ; elle ne comprend pas du tout du tout.

Je vis très au-dessus de mes moyens, à tout point de vue. J'habite une maison de 110 mètres carrés alors que je suis seul. Le loyer de cette maison est bien au-dessus de ce que je peux payer. Quand je l'ai réglé, ce loyer, il ne me reste plus rien pour vivre. Quand je dis rien, c'est vraiment rien, cent ou deux cents euros pour le mois. Je discute tous les jours avec des écrivains, des intellectuels ou des artistes qui sont cent fois, mille fois plus cultivés que moi, plus instruits, plus compétents, et bien plus intelligents. J'écris des textes dont je ne comprends pas la moitié ; et encore je suis optimiste. Je tombe amoureux de très belles femmes plus jeunes que moi alors que je suis quelconque, et que je commence à être âgé. Je fais de la peinture alors que je ne connais rien à la peinture. Je compose (ou plutôt il m'est arrivé, dans le temps, de composer), alors que je n'ai jamais appris à le faire. Je donne (ou plutôt, il m'est arrivé de donner, dans le temps) des concerts, alors que je n'ai aucun prix de conservatoire. J'enseigne alors que là non plus je n'ai aucun diplôme qui pourrait me justifier dans l'exercice de cette profession. Je suis très exigent en amitié alors que je ne suis pas un ami extraordinaire. Bref : je pète plus haut que mon cul

Pourquoi est-ce que je pète plus haut que mon cul ? Tout simplement parce que mon cul est trop bas. Le Grand Maléfique a toujours le cul trop bas. On lui a fait des jambes trop courtes. On ne devait pas y croire tellement, à celui-là, quand on l'a jeté dans le monde. Taillé pour courir cent cinquante mètres, et encore, il est toujours là, dix kilomètres, vingt kilomètres plus loin.

110 mètres carrés, mais c'est pour l'opus 110 de Beethoven, Madame ! Quoi ? Qu'est-ce qu'y m'dit ? Bon, on va vous trouver un petit deux pièces en ville, là, vous allez voir comme c'est sympa. Plus besoin de voiture, chauffage compris, les commerces à proximité, une télé pour pas vous ennuyer.

Je les connais, ces gens qui vivent au-dessous de leurs moyens. Je les connais bien. Ils sont mon épouvante.

Le plus ridicule dans cette vie au-dessus de mes moyens est que je me suis même mis à écrire de la poésie ! Là on touche au sublime. Si l'on doit sans cesse mesurer la distance qui nous sépare de la qualité, en toute chose qu'on réalise, ou qu'on tente de réaliser, et je ne parle même pas du talent, c'est là sans doute qu'elle est la plus grande. C'est un peu se condamner au ridicule, que d'écrire de la poésie, et pour tout le monde, mais que dire de celui qui le fait en étant conscient de son propre ridicule, ridicule au départ et ridicule à l'arrivée ?

Mon cul est trop bas, disais-je. Mais trop bas pour quoi ? Je pourrais très bien me satisfaire de l'altitude à laquelle je pète. Après tout, qu'importe ! L'essentiel n'est-il pas qu'on pète en face des trous ? C'est un peu comme ces gens qui vous disent : l'essentiel n'est-il pas qu'on se comprenne ? Bien sûr, c'est important de se comprendre, entre humains. C'est même capital ! Mais comprendre quoi ?

Jérôme fréquente n'importe qui ! Ce qu'il faut entendre par là bien sûr est que je pète trop bas. Notre famille valait mieux que les amis que j'avais. Rien n'a changé. Je ne fréquente toujours pas les gens qu'il faut, même si mon défaut a changé de polarité. Je pétais trop bas, je pète trop haut. Toujours pas appris à viser, en cinquante ans ? Pourtant je professe l'adresse. L'adresse de l'adroit mais aussi l'adresse, de celle qu'on adresse à l'autre pour l'intéresser à ce qui n'est pas lui. L'adresse et la justesse (ni trop haut ni trop bas). Ni trop tôt ni trop tard. Alors ?

Évidemment, je ne vais pas parler de ça avec mon assistante sociale. Une certaine dose de malentendu radical, ce n'est pas toujours déplaisant, loin de là. Alors je lui dis que j'ai beaucoup d'affaires, ce qui n'est pas faux. Elle ne comprend pas. Des affaires ? Quelles affaires ? Des livres, des disques, des partitions, des bandes magnétiques, oui, bon, on met ça sur une étagère, mon bon monsieur ! Des meubles ? Mais pour quoi faire ? Vendez-les ! Elle me répète que je suis seul. Dans ce « seul », il y a tout un monde, il y a toute une conception du monde. Un homme seul a droit a tant d'espace. Disons 35 mètres carrés. Pas plus. Et les autres, vous y pensez, aux autres ? C'est déjà beaucoup, 35 mètres carrés, quand on est seul. Je me demande si elle pense aux migrants ou si elle pense à la démographie mondiale qui explose. Peu importe. Nous sommes en régime de Remplacisme général. Il faut libérer la place. Barrez-vous les Blancs. Une assistante sociale… Comment voulez-vous qu'on se comprenne, avec une assistante sociale ? En deux mots, toute l'horreur du siècle. Emmanuel Carrère, vous connaissez ? Non, c'est un chanteur ? Non, c'est un… Oui, c'est un chanteur mais un peu oublié, vous voyez… Elle voit. Elle c'est plutôt Maxime Leforestier et Florent Pagny. Je vois aussi. On le trouve sur Youtube, votre Carrière ?

Maman, au secours ! Je n'ai jamais retrouvé quelqu'un avec qui je m'entendais comme avec toi. Sans toi, je me sens toujours comme perché au sommet de la tour de Babel. C'est très inconfortable, tu sais, cette chose qui me rentre dans le derrière. Et ils me regardent tous depuis le sol d'un air soupçonneux. C'est un peu comme à Katmandou, quand on se trouve au sommet d'un temple. On regarde en bas et on voit des hommes accroupis en train de chier. L'odeur monte. Pour ne pas sentir l'odeur de merde que les hommes trainent avec eux, il faut être à leur niveau. C'est ça le problème. Maman ! Tu es là ? Ne me laisse pas avec eux, je t'en prie !

À la vérité, je m'en fous, de mes 110 mètres carrés. Je pourrais vivre à peu près n'importe où, à condition qu'on n'entende pas les voisins, et si possible qu'on ne les voie pas non plus. L'important est d'avoir l'impression d'être seul. Je n'ai rien d'un communiste. Je n'aime pas partager. Je n'ai pas beaucoup de vie alors je la protège. Solitude chérie, tu me permets d'économiser mon don vital, qui est frêle. Ma vie ne déménage pas. La flamme est menue mais contre toute attente elle dure.

Pourquoi mon cul est-il trop bas ? Parce que je veux qu'il le soit. Il le sera donc toujours. Vivre, vraiment vivre, c'est vouloir péter plus haut que son cul, c'est se prendre pour quelqu'un d'autre. Prenons un Beethoven, par exemple. Il pétait sacrément plus haut que son cul, Beethoven. Il a toujours trouvé qu'il avait le cul trop bas. Je suis désolé, mais personne n'écrit la sonate à Kreutzer ou l'Hammerklavier naturellement, comme ça, en se contentant de sortir ce qu'il a dans les tripes, ou même derrière l'oreille. Ce qu'il avait dans les tripes, ce n'était pas folichon. C'est justement pour cette raison qu'il a voulu devenir Beethoven ; Beethoven, ce quelqu'un d'autre que lui. Évidemment, vu depuis notre temps, on a toujours l'impression que Beethoven est Beethoven, et qu'il l'a toujours été, qu'il n'a fait qu'évoluer dans son être-Beethoven. Mais pas du tout, c'est une illusion d'optique. Il suffit de jeter un coup d'œil sur les centaines et les centaines d'esquisses qu'il a laissées pour voir que devenir lui-même lui a demandé un travail fou. Il a forcé sa nature. Il n'était pas destiné à être Beethoven, Beethoven. Ce n'est pas un hasard si on parle des trois périodes de Beethoven. À chaque fois qu'il était arrivé quelque part, il voulait aller ailleurs. Il ne s'est jamais arrêté. Toujours le cul trop bas. 35 mètres carrés, d'accord, mais à condition d'avoir vue sur les anges et les déesses.

samedi 7 octobre 2017

Au suivant



Il est pressé. Quand il vient vous chercher dans la salle d'attente, on sent qu'il est toujours exaspéré par le temps que vous mettez à vous lever et à le rejoindre. Je ne comprenais pas pourquoi les autres se battaient pour avoir la place la plus proche de la porte. Il a un chronomètre dans la tête, le docteur. En général, je prends la place la plus éloignée, tout au fond. Pas bien. Quand vous arrivez enfin près de lui et que vous lui tendez la main, il la serre en donnant à sa main une légère mais ferme impulsion qui vous projette vers le cabinet. Vite ! On sent qu'il a travaillé le relais. Quels sont les moments qu'on peut accélérer ? Les temps morts ? Traquer le vide, le creux, l'inutile, la seconde de trop. Il remplit son ordonnance en répondant au téléphone, et même quand il vous ausculte on sent qu'il cogite. Il pose des questions mais vos réponses ne l'intéressent pas, sauf si par réponses on entend ce qui va le conforter dans le diagnostic qu'il a déjà fait au moment où il vous a serré la main. Si vos réponses n'entrent pas dans une des cases qu'il a prévues pour vous, il a un petit sourire et un très léger signe de dénégation. On sait alors qu'on a pris une impasse. On commence des phrases… qu'on interrompt en plein milieu car on a vu le chronomètre se déclencher. Heureusement qu'on attend deux heures dans la salle d'attente, on aurait l'impression sinon qu'on n'a pas vu le médecin.

Combien je vous dois, Docteur ? Mais le chèque est déjà prêt ! On n'est pas fou !

mercredi 4 octobre 2017

Docteur



Plus on creuse, quand on connaît un médecin, plus on est déçu. Tant de savoir pour si peu d'intelligence curative. Et encore, je dis "tant de savoir(s)", mais ce n'est pas tout à fait vrai. On se rend vite compte, grâce à Internet, que nos médecins ne savent pas grand-chose, car, la plupart du temps, ils font toute leur très routinière carrière avec ce qu'ils ont appris sur les bancs de la faculté, et ces savoirs sont pour la plupart très incomplets, quand ils ne sont pas depuis longtemps largement remis en cause. Ce qu'il reste du savoir théorique d'un médecin moderne, ce sont quelques dogmes auxquels il s'accroche comme à des reliques saintes, et les conseils avisés et désintéressés des laboratoires pharmaceutiques, via les sinistres visiteurs médicaux. Le reste, la pratique, bien plus importante, en réalité, est considérée comme une routine sans intérêt, le moyen d'aller d'un patient à l'autre sans plonger dans le désespoir de ne servir à rien.

Nos anciens médecins n'avaient pas plus de savoir, mais leur savoir était enraciné dans une culture (commune), et ils avaient un avantage énorme sur leurs successeurs : le temps. La surpopulation ne réduit pas seulement les espaces entre les hommes, elle réduit aussi le temps dont ils disposent les uns pour les autres. Sans ce temps, aucune écoute, aucune parole, aucun geste, qu'il soit technique ou humain, n'a d'effet véritable.

Autrefois, la culture palliait en partie les nombreuses insuffisances (techniques) de la médecine. Le médecin de famille compensait ce qu'il ne savait pas par ce qu'il n'ignorait pas de nous, par un regard à la fois singulier et intelligent sur notre situation intime et sociale, familiale et personnelle. Son regard pouvait trouver des analogues, des renvois, des lumières et des appuis en nous, car nos discours communiquaient, et des forces qui n'étaient ni seulement médicales ni tout à fait psychologiques se levaient entre le médecin et son patient pour soigner (prendre soin de) ce dernier. Cette partie-là de la médecine est tombée, s'est atrophiée, et la technique censée prendre sa place ne s'intéresse qu'à la maladie ou aux organes. Il est très logique, dans ces circonstances, que la pharmacopée ait pris une place considérable et quasiment magique, parce qu'elle a désormais une ambition générale et universelle, une maladie étant la même en Amazonie et dans la Creuse, contrairement aux malades, eux, qui sont très différents. On pourrait dire que le médicament a volé au médecin la part magique de son art. À ce pauvre médecin, il ne reste plus grand-chose, d'autant que son statut social est lui aussi tombé. Si tout le monde peut être médecin, pourquoi respecter le médecin ? En raison de son savoir ? Mais ce savoir même est éparpillé, désacralisé, débité en pages et en sites, livré en pâture au premier venu sur Internet. Quand, en plus de cela, ces pauvres docteurs ne disposent plus que de douze minutes pour examiner et traiter un patient, s'ils veulent que leur cabinet soit rentable…

D'ailleurs, ces médecins modernes ne veulent plus qu'on leur donne du "Docteur" — j'en connais personnellement, des comme ça. Ces idiots veulent du « Bonjour Monsieur », quand ce n'est pas de l'atroce « Bonjour ! », qui d'ailleurs ne les choque pas du tout. Comme les riches sont des pauvres avec de l'argent, les médecins sont des impatients avec un ordonnancier. On peut dire qu'à l'instar de leurs collègues des écoles, ils auront bien contribué à scier la branche sur laquelle ils étaient assis. J'ai assisté l'autre jour, chez mon dentiste, à une scène terrible, où celui-ci se faisait tout petit devant un grand gaillard venu lui expliquer, menaçant, qu'il n'allait pas le payer, au motif que « ça a pas tenu, merde ! ». Dorénavant, un dentiste, c'est comme sur Amazon : pas content, tu te fais rembourser ! Le pauvre avait beau expliquer au gaillard que le travail du prothésiste lui avait coûté cent euros, celui-là n'en avait rien à faire. J'ai pas envie de payer, je paye pas, epicétou. Mon pauvre dentiste s'est écrasé, parce qu'il n'avait pas envie de finir écrasé contre le mur. Ils auront fait tout pour que ça finisse comme ça (comme les profs, qui ne sont plus des professeurs, mais des enseignants), et maintenant ils vont venir pleurnicher en demandant à l'État qu'on les protège.

Médecins, je vous le dis : vous ne servez plus à rien. Le jour est proche où les patients iront directement chercher leur médicaments à la pharmacie. Non, d'ailleurs, ils n'iront même pas à la pharmacie, car on trouvera les mêmes médicaments à moitié prix sur Amazon. Et comme de toute manière ils seront tous déremboursés…

mardi 3 octobre 2017

Max



Max était malin, violent, incontrôlable, un enfant qui donnait toutes les garanties d'un avenir brillant. Mais dès qu'il eût arrêté la drogue, les cambriolages et la prostitution, on le vit traîner aux abords du lycée, l'œil vague et la joue frémissante. Certains jours, il lui arrivait même de prendre une douche et de s'habiller proprement, en évitant jeans déchirés et piercings agressifs. C'est à ce moment-là qu'il aurait fallu agir de manière résolue.

Hélas ! Ce qui devait arriver arriva. Un jour il demanda à ses parents de retourner en classe, et ceux-là n'osèrent pas lui refuser ce nouveau caprice. Très vite il devint premier de sa classe, et il obtint même le bac avec une facilité dérisoire. S'ensuivit une longue descente aux enfers : hypokhâgne, khâgne, École normale supérieure, etc.

« Aurions-nous pu faire quelque chose ? », s'interrogent aujourd'hui ses parents en se tordant les mains. Sans doute que non. Il y a des destins tragiques, comme celui de Max, qui échappent à la volonté humaine. Heureusement pour ces malheureux parents, leurs autres enfants se comportent bien différemment. L'un est djihadiste, l'autre dealer, et le troisième garçon a monté une entreprise de trafic d'œuvres d'art entre la Syrie et la France qui marche très fort. À treize ans, la fille est mariée.

dimanche 1 octobre 2017

Virago



On la voit mordre l'air qu'elle respire. À la télévision, c'est une pauvre femme qui à chaque seconde endosse péniblement son increvable pelure d'écrivain, comme si sa vie en dépendait. Très mauvaise actrice et femme d'une laideur repoussante, à tout point de vue, elle pense surexister en allant le plus loin possible dans cette farce car elle sait bien qu'elle ne parviendrait pas à tout simplement rester en vie sans le maquillage de bassecour dont elle se barbouille avec un dégoût qu'elle ne parvient même pas à cacher à ceux qu'elle essaie d'impressionner. De mon temps, on appelait ce genre de femme une virago.

Elle offre le spectacle de quelqu'un qui s'est enfermé lui-même dans la plus impitoyable des prisons dont elle a avalé la clef. Si d'aventure un jour elle parvenait à ne plus se croire écrivain — ce qui me paraît hautement improbable — elle aurait une petite chance de devenir une femme, pourtant. 

vendredi 29 septembre 2017

Sainteté



Il y a des femmes qui sont comme ça. Elles n'assurent que le service minimum. On a toujours l'impression qu'elles sont en grève. Ça répond d'un mot, quand ça répond. Ça n'écrit pas. Ça ne va pas à la poste. Ça n'aime pas, ou très mollement. Ça ne hait même pas, d'ailleurs. Ça pleure un peu, parfois, mais même ça, les larmes, on sent qu'elle sont lésineuses et contingentées. Ça parle mais sans faire l'effort d'inventer des phrases. Ça veut peut-être vivre très longtemps ? Durer ? Jamais mourir ? Ou c'est seulement un encéphalogramme liposucé, une radinerie ontologique ? Un moi congelé qui a peur des températures ? Petite chose inestimable que les frottements affolent. Infusion de silence, retraits et cataplasmes. Madame sent le confit et le placard, elle ne veut pas s'abîmer dans l'inutile conflit. Ça ne vit pas. Ça dure. Thé pyjama soleil paravent cri d'alarme stop !

« Je suis toute à toi, corps et âme. » C'est drôle, non ?


lundi 25 septembre 2017

Malédiction



Je me regarde dans le miroir de l'écran. Je ne me reconnais pas. Je ne me reconnais absolument pas. L'autre jour est passé ici un jeune homme très sympathique, qui se prénomme Quentin. Il m'a pris en photo. J'ai regardé ces photos sur l'écran de son appareil numérique. J'ai été très frappé de ce que j'ai vu. Ce visage, comme se fait-il que ce soit moi, comment se fait-il que je sois devenu lui ? C'est presque impossible à soutenir. Une douleur fulgurante. Je suis là ? C'est moi ? C'est le moi que voient les autres ? C'est le moi que voit Isabelle ? Je verrais ce type là, moi, je fuirais immédiatement ! Quel formidable écart avec moi-même ! Mais pourtant, comme je sais que c'est bien moi, tout de même, quel est le moi en moi qui ne supporte pas ce moi-là ? Comment se fait-il que ces deux mois ne puissent pas se voir en peinture, et même, ne se reconnaissent pas ? Si je devais faire mon portrait, en peinture justement, et si j'en étais capable, ce n'est assurément pas celui que je vois dans le miroir que je peindrais. Est-ce à dire que je me trompe complètement sur moi-même ? Est-ce aussi simple que ça ? Quel est cet écart qui dissocie ces deux mois, qui les écarte l'un de l'autre, qui les sépare comme on sépare au scalpel l'épiderme du derme ? Qu'y a-t-il entre ces deux mois ? La nuit, seulement ? Ou bien, au contraire, le plein jour, la lumière et sa vitesse terrible ? Comment ferais-je, si je voulais me peindre alors que je ne veux pas peindre celui que je vois dans le miroir ? Quel est le sujet que je prendrais pour modèle ? Où se trouve-t-il ? Est-il déjà mort en moi ? Est-ce un souvenir de moi ? Un moi qui n'existe que dans ma mémoire, ou dans mon imagination ? Une projection ? Mais si c'est bien d'une projection qu'il s'agit, de quoi, de qui est-ce la projection ? De mon désir ? Je ne peux pas me satisfaire d'une idée aussi bête, c'est impossible. Un désir n'a pas de traits, pas de visage, de chair, pas de volume, pas de poids ni d'odeur. Un désir n'existe que dans un monde parallèle, il se pose ça et là comme un papillon sur une fleur, sur un corps, sur un visage, mais il n'est pas ce corps ni ce visage. Je regarde la visage d'Isabelle, le visage qu'elle a, à Annecy, dans la photo bouleversante que j'ai faite d'elle, habillée de rouge, enveloppée de rouge, gonflée de rouge, les joues tremblantes de malheur, les yeux brillants de désir, un désir qui est mouillé de larmes pas encore versées, de larmes rentrées, au bord, perpétuellement au bord. Je n'ai même pas besoin de voir cette photo. Je suis à l'intérieur d'elle, contre Isabelle. Je sens ses chairs, ses odeurs, son haleine. Et je me demande encore : où suis-je ? Quel est ce moi qui est contre elle, en elle ? Je ne le connais pas. Et je suis pris de vertige : elle le connaît, elle, ce moi, et moi je ne le connais pas. Je suis plus étranger à ce moi-là qu'Isabelle qui est pourtant si loin de moi. Ça m'arrache la peau, je ne suis plus qu'une masse d'organes fumants et sanguinolents, hurlants, pas encore vivants, pris dans une masse de rien qui bout, qui tremble, qui délire, qui suffoque. Entre eux et moi, le sang, la persistance de la vie organique, le souvenir de la veille, la peur de mourir, l'ombre des disparus, mais quoi, ce n'est rien encore, ce n'est que de la matière qui palpite, sans espoir, sans projet, sans amour. Je voudrais avoir pitié de celui que je vois apparaître dans l'écran noir, je voudrais l'aimer un peu, je voudrais qu'il m'explique comment il est devenu ce qu'il est, mais je ne connais pas sa langue. Il est dans une réalité à laquelle je n'ai pas accès. Le regard des autres ? Foutaise. Ils ne regardent pas. Ils n'écoutent pas. Ils ont trop peur. Trop peur de se voir eux-mêmes, par-delà ce qu'ils regardent, vous, nous, moi. Statue. Je vois une statue. Comme cette photo de ma mère morte, sur son lit de mort, que je n'ai jamais osé regarder depuis que je l'ai faite. Je lui ressemble. Je ressemble à cette statue de pierre. Monument qui ment. La vie a fui. Par où, par quels orifices, par quelles ouïes ? La vie m'a fui. Je ne peux pas lui en vouloir. Je me suis vidé. Comme quand on a la chiasse. J'ai buté contre quelque chose de dur, d'extrêmement dur, qui m'a vidé de moi-même. Le choc. Pfuit… Malédiction !

mardi 19 septembre 2017

Albéric Magnard


En 1902, il écrit à Paul Dukas « Je n'ai pas atteint la pureté de cœur et d'esprit qui fait les chefs-d'œuvre. Je n'y arriverai jamais, hélas ! Et c'est là ce qui fait ma plus grande mélancolie ».


mardi 5 septembre 2017

Les mots et les sons




Il m'aura fallu quarante ans, presque, pour commencer à entendre ce qu'on me disait. Enfant, j'étais atteint de plein fouet par les sensations, par les sons, par les mots. Je ne les comprenais pas. Quand j'écoutais de la musique, je ne la comprenais pas, car j'étais incapable de la moindre analyse. Tout entier dans la synthèse (et ce mot dit encore trop), j'étais incapable de l'appréhender. Elle m'arrivait comme un tout sans éléments, sans coutures, sans porte d'entrée, d'un seul bloc, elle me tombait dessus comme une montagne, c'était terrifiant. Elle me faisait mal, comme j'imagine qu'un enfant est blessé par les paroles qu'il entend (avant de parler), car ces paroles disent beaucoup plus que ce que ses parents, plus tard, vont lui apprendre. Le sens, c'est d'abord un effeuillage des mots, une simplification par rapport à ce que l'enfant comprend. Au fur et à mesure qu'on lui apprend le sens des mots, ces mots perdent en épaisseur, en poids, en complexité, mais surtout en plénitude. Le plein va se fendre, se morceler, se diviser — mais aussi se ramifier. 

Ma mémoire a beaucoup souffert de cette manière d'appréhender (si l'on peut dire) les sons et les paroles. On ne peut retenir que ce qu'on peut décomposer, et tout m'arrivait dans un état tel que ces choses étaient absolument indécomposables. Il n'y avait rien entre les choses et moi, par de médiation. J'étais un idiot. Je les prenais en pleine figure, ou plutôt en plein cœur. Il m'a fallu faire un énorme détour pour parvenir au sens. Les mots restaient des mots, des signifiants purs qui ne traînaient avec eux leurs pauvres signifiés que du bout des lèvres, des lèvres closes, qui ne savaient s'ouvrir, rarement, que sur le vide et le silence de la pensée interdite. J'entendais mes frères et sœur prononcer des mots qui ne débouchaient sur rien de concret, c'était de pures sonorités, étranges et étrangères, comme des sortes de divinités secrètes d'une religion dont j'ignorais tout enfouies dans une terre lourde et grasse. 

Quand on entend à la fois beaucoup plus et beaucoup moins que les autres, on ne peut être que profondément meurtri par ce qui nous entre dans la chair. Quelle cruelle déception de comprendre que les mots ne disent que ce que tout le monde s'accorde à comprendre ! Mais quelle mortification de réaliser qu'on était dans le malentendu ! Je n'oublierai jamais ce jour où ma sœur aînée s'était moquée de moi parce que je lui disais qu'elle était "con", et où elle m'avait laissé entendre que le mot "con" ne signifiait pas ce que je croyais. Elle m'a "laissé entendre", elle m'a permis de comprendre… que les mots n'avaient pas une seule signification — et que dans ce faisceau de significations, très souvent, se cachait du sexuel, comme un point noir et luisant. Et puis il y avait ces albums de Tintin et ces mots anglais (par exemple) que je prononçais mal parce que personne ne les avait prononcés devant moi. Les mêmes lettres pouvaient donc produire des sons différents ? Quelle révélation ! Le même mot pouvait dire à la fois une insulte, banale, et cette chose si mystérieuse qu'il fallait la recouvrir d'un mot disant tout autre chose ? Quelle merveille ! De glissement en glissement, d'imprécision en imprécision, de malentendu en malentendu, on en arrive à partager avec les autres une espèce de langue commune qui paraît aller de soi, celle qu'on appelle langue maternelle. 

S'exprimer ? Je viens d'un monde où ça n'allait pas de soi du tout. C'était même plutôt mal vu, chez nous. L'expression ne pouvait être qu'une obscénité, une vulgarité, une chose à la fois inutile et grossière. Mon père parlait peu mais il exigeait qu'on parle bien. Comme je ne m'en sentais pas capable, je me suis tu, très longtemps. Parler c'était s'exposer à la réprimande et au ridicule, alors que se taire c'était passer pour quelqu'un de potentiellement intelligent. Si l'expression n'était pas mon fort, l'impression, en revanche était ce qui me constituait. J'étais très impressionnable. 

Ceux qui sont mal à l'aise avec le sens sont souvent les plus profondément touchés par la poésie car il reste en elle cette impasse enfantine, cet en-deça du sens, ou ce sens qui n'a pas encore complètement pris, qui est toujours encore en train d'éclore, qui n'est pas stabilisé, qui tremble, qui est une intermittence du sens, mais c'est la totalité insécable de l'enfance retrouvée que la poésie s'évertue à rendre sensible. La grande poésie se donne tout entière, d'un seul mouvement, elle est inanalysable et d'une certaine manière incompréhensible. C'est un talisman en action. Comme la musique. Il y a ce quelque chose à quoi rien ne résiste (mais qui résiste à tout), ni l'âme, ni le cœur, ni les tripes, ni l'esprit et qui surpasse l'intelligence la plus aiguë. La cantate BWV 73 de Bach, son premier morceau, « Herr, wie du willt, so schicks mit mir » est comme ça. Ça guérit, et ça donne la vie, tout simplement, et ça vous emporte d'une manière injustifiable, inqualifiable, vous passez derrière le rideau du mensonge. Tout est dans l'ordre, à nouveau, pour quatre minutes et dix-sept secondes. La joie est précisément à sa place, le mouvement est agile, léger, ouvert, les odeurs de lavande aident à respirer et l'infini est à portée de regard. 

Vue sur les Alpes… 

Quoi ? C'est un thème ? C'est un développement ? C'est une modulation ? Mais de quoi me parlez-vous ? C'est de la musique. Ce n'est même pas de la musique, c'est LA musique, le son. C'est la chose qui me ravit et me terrorise, qui me fait du bien et du mal, c'est le glas frais et l'onde sinistre, c'est la chair de la mère et c'est le souffle du père, la caresse du soleil, l'après-midi, au jardin, l'ombre et la solitude près du piano, c'est la phrase infinie de l'amour qui n'a pas encore de nom. J'écoutais comme un dément. Et quand on me demandait ce que j'avais entendu, j'étais muet, dans une sorte de terreur. Je n'avais rien entendu. J'étais dedans, complètement dedans, et aucun mot, aucune idée ne pouvait rendre compte de cette sensation-là, de ce monde à côté du monde, ou au-delà. Mais c'était triste, gai ? Aucune idée. Cet enfant est idiot. Peut-être est-il sourd ? Tu crois que ce serait les vaccins ? Tu sais qu'il a encore eu des hallucinations, cette nuit ? Il caresse son chat, laissons-le… 

Pleins et opaques étaient les mots, les musiques, les êtres, à la fois complets et insignifiants, qui m'accueillirent dans le monde — ils n'avaient pas encore créé de liens entre eux, chacun d'eux était un monde en soi, une île perdue, cernée par la nuit. Ils ne s'exprimaient pas, eux non plus, ils étaient, et il fallait trouver une manière d'être à côté d'eux, sans se faire écrabouiller. Tout cela est si ancien déjà qu'on peine un peu à en retrouver la vérité, et pourtant c'est bien plus important, en quantité et en importance, que tout ce qu'on a cru comprendre, et vivre, après.


samedi 2 septembre 2017

Carte Vitale


— Vous faites de l'hypertension.
— Ah bon ?
— Oui. C'est très embêtant.
— Ah bon ?
— Oui, mais ne vous inquiétez pas, on a un traitement.
— Ah bon !
— Oui, je vais vous prescrire du Minorix 500, vous allez voir c'est très efficace. 
— Ah bon.
— Oui. Voilà. Un par jour, c'est très pratique et très efficace.
— Bon. 
— Voilà. Ça fait 23 euros. Vous avez votre carte Vitale, s'il vous plaît ?
— Non.
— Comment ça, non ?
— Je veux dire que je ne vais pas le prendre votre Minorix 500.
— Ah bon ?
— Non.
— Vous préférez faire un régime ? Je vous préviens, c'est assez contraignant.
— Non.
— Comment ça, non ?
— Non, je ne vais pas faire de régime.
— Ah, vous ne voulez pas vous soigner ?
— Non. 
— Mais pourquoi ?
— Parce que je vais très bien.
— Ça, Monsieur, permettez-moi d'en douter. J'ai les chiffres de votre…
— M'en fous, de vos chiffres. 
— Ah oui, évidemment, si vous ne me faites pas confiance…
— Non, je ne vous fais pas confiance. Mais n'y voyez rien de personnel.
— Pourtant, la Science…
— Je l'emmerde, votre Science.
— Bien. Je vois. Vous refusez le progrès.
— Vous ne voyez rien du tout mais ce n'est pas grave.
— Si si je vois bien.
— Voilà vos 23 euros.
— Gardez-les, je ne veux pas que vous me reprochiez de vous avoir extorqué de l'argent pour rien.
— Non, ça me fait plaisir, vraiment. J'adore donner de l'argent, surtout quand ça ne sert à rien et que c'est remboursé. Vous n'avez pas une piscine à construire ?
— Ce n'est pas le problème. 
— Mais si c'est le problème, bien sûr que c'est le problème. 
— Je vous aurai prévenu.
— Ne vous inquiétez pas, je ne vais pas vous faire un procès parce que je vais mourir d'une maladie quelconque. De toute manière je vais mourir. Et puis mon hypertension m'aide à supporter les médecins.
— Hum…
— Oui, comme vous dites, hum…
— Vous savez…
— Non, je ne sais pas, mais vous non plus.
— Bien, je n'insiste pas.
— Merci. Au revoir Docteur.
— Attendez ! Vous oubliez votre ail et votre crucifix…
— N'exagérez pas votre importance, Docteur, vous n'êtes qu'un esclave très consciencieux auquel on donne quelques miettes tombées de la table, rien de plus. Vous pourrez tout juste construire votre piscine un peu minable, payer le mariage de votre fille, partir deux fois en vacances à Phuket, et vous mourrez, comme moi, à l'hôpital, entouré de deux aides-soignantes qui parleront le bantoue ou l'arabe. Vous aurez refourgué consciencieusement votre Minorix 500, vous aurez couché avec l'assistante du Professeur Truchot qui vous invite à ses conférences au Novotel de Marne-la-Vallée, et pas un de vos commanditaires ne sera au crématorium pour vous saluer, à moins que votre femme ne soit très jolie, ce qui m'étonnerait. 

vendredi 1 septembre 2017

Septembre



Elle arrive d'un seul coup, la clarté de septembre, elle sort de la gangue encore chaude d'août et nous fait tressaillir car en elle se concentre la belle transparence de mai et l'abîme brûlant de la nuit de glace qui s'avance. C'est une lumière à nulle autre pareille qui vient adoucir un peu le désespoir du jardin délaissé. 

Il n'y a qu'une seule note, mais si précise dans sa nuance. Ça vient après le sucre, après l'écrasement, après le long et lourd sommeil dans quoi on s'enfonce jusqu'au sang.