mercredi 27 mai 2026

Obsession (26-26)

 


L’obsession, ce beau mot, qui commence comme obscénité, obscurité, obstacle, obsidienne, obsèques, observer, obsolète. Ce qui est là qui ne devrait pas y être, ou plus, qu’on ne devrait pas voir ou pas montrer, ce qui se met entre soi et la vérité, entre le présent et son annulation. 

Observant un visage jusqu’à l’obsession, essayant de le déshabiller (ce qui est impossible, mais qu’on fait toujours quand on aime), on fait surgir la figure du nouveau né et du cadavre superposés.

J’ai rêvé de R, ce matin, alors que c’est son anniversaire aujourd’hui, et celui de Miles Davis (et celui de Bernard Vitet). Dans mon rêve, elle me téléphonait pour me parler d’une molécule qui aidait à déplier quelque chose, mais j’avais également une autre R, la même, en face de moi, au petit déjeuner, qui me reprochait de ne pas avoir rangé ma tasse après m’en être servi. 

In a Silent Way. Obsession du temps arrêté. I m’envoie des photos d’elle pour que je la rassure. Elle se sent sur le seuil, entre jeunesse et vieillesse. Va-t-elle basculer ? Elle est encore très désirable, je n’ai aucun doute à ce sujet, en ce qui me concerne. Combien de temps encore ? Elle se regarde peut-être trop souvent dans le miroir, comme disait Miles à Marc Moulin. Mais j’en parle avec trop de facilité ; étant déjà de l’autre côté du miroir, c’est plus simple pour moi. Elle est touchante mais elle se trompe en croyant qu’elle n’a pas d’autres atouts que le feu et la souplesse de son corps. « En domptant leur ustensile, bien peu s’aperçoivent qu’ils misent sur lui contre eux-mêmes. » Mais qui suis-je pour la critiquer, moi qui n’ai jamais eu confiance en moi ? N’aie pas peur de montrer ta peur, tu n’en seras que plus belle, c’est ce que je voudrais lui dire si elle m’écoutait.

Ces deux-là, R et I, sont les deux faces d’une même médaille repliée, c’est ce que je vois aujourd’hui seulement, avec le recul. L’une est ici quand l’autre est là, mais elles sont toutes les deux du printemps, des jours qui s’allongent. L’une danse, l’autre pas. L’une écrit, l’autre pas. Toutes les deux ont gardé de leur enfance une chair tremblante et fragile. 

Ce qui m’énerve, quand je lis des articles consacrés à Miles Davis, c’est qu’ils font tous commencer sa carrière à Kind of Blue, alors que ses débuts sont bien antérieurs à ce disque. On ne comprend rien à Miles Davis, si l’on oublie ses débuts dans le Be Bop, aux côtés de Charlie Parker. En 59, date à laquelle il enregistre le fameux Kind of Blue, il avait déjà trente-trois ans, et il a déjà traversé beaucoup de musique, dont celle de Gil Evans, essentielle à plus d’un titre. 

J’ai retrouvé sur le site complètement merdique de France-Musique une série d’émissions sur Miles du génial Alain Gerber. 85 fois 50 minutes ! Ça c’était de la radio ! Quand il m’arrive d’écouter cet abruti de Nicolas Pommaret, celui qui a repris le flambeau, après Alex Dutilh, je suis plus que consterné, je suis en colère. Comment un type aussi manifestement inculte peut-il occuper cette place ? Non seulement il ne connaît rien au jazz, mais il démontre chaque soir qu’il ne connaît rien à la musique en général, qu’il est totalement incapable d’en dire deux mots intéressants. Il est infichu de prononcer correctement le nom des musiciens dont il parle, il a un goût de chiotte, et il pratique le cellezetceuïsme avec l’application insupportable du morveux qui découvre les joies de la reptation sociale. Ces peigne-cul préfèrent massacrer la langue française que de ne pas quémander à la mafia féministe une petite place au fond de la réserve. Je les méprise. « L’instrument, lui, est capable de tout. Le vrai problème est de savoir si vous réussirez à dissimuler au public cette supériorité qu’il a sur vous. » C’est Max Roach qu’Alain Gerber fait ainsi parler. Pommaret ne dissimule rien du tout, et ce n’est même pas un courtisan, il n’en a pas l’envergure, c’est un insignifiant caudataire. Dès que je l’entends articuler son cri de guerre « Chère auditrices, Chers auditeurs », je tourne le bouton. Crétin !

Miles, s’il était encore vivant, mépriserait le jazz qui se fait aujourd’hui, j’en suis convaincu. La plupart de ceux que j’entends depuis trente ans ne font que gérer avec maladresse et un piteux manque d’imagination un héritage qu’ils ne connaissent pas vraiment, qu’ils ne comprennent pas, chacun essayant d’habiter paresseusement sa petite niche étroite, sans rien inventer. Ils veulent seulement se faire une place, leur désir est de piètre qualité. On peut aimer certaines périodes moins que d’autres, dans la carrière de Miles Davis, c’est mon cas, mais il n’a jamais renoncé à chercher, lui. Ou plutôt, il n’a jamais cherché, il a trouvé, à chaque fois, avec une exactitude et une précision miraculeuses. J’ai mis longtemps à le comprendre, mais il faut tout écouter de sa musique pour distinguer ce qui l’a guidé toute sa vie. Il faut toujours prendre aux mots les génies. C’est quand ils ont l’air de dire d’énormes conneries qu’ils sont sérieux. L’obsession leur est consubstantielle, elle leur donne un visage d’une singularité absolue, qui sauve leurs erreurs de l’insignifiance. Il faut écouter ET regarder Miles Davis, dans les quelques interviews qu’il a données. Ce n’est pas aussi important que sa musique, mais ça lui donne une consistance et une saveur qu’on ne peut pas négliger. 

Obsèques vient d’obsequi, suivre, se conformer à. Quand on aime un musicien, qu’il soit compositeur ou instrumentiste, il faut le suivre jusqu’en son trépas, jusqu’à ce moment où il se rend invisible et incompréhensible, où il sort de la scène du sens. C’est la même chose avec les femmes. L’obsidienne, la pierre volcanique, noire, tranchante, formée dans l'urgence du feu, ne laisse pas passer la lumière, elle la retient, elle l’emporte avec elle. Les musiques essentielles nous emmènent au cœur du feu, ce feu qui est bien souvent le contraire du plaisir. Elles déplient notre mystère, le rendent lisible mais résistant à la lumière, elles décuplent notre obscurité, autour de laquelle l’imaginaire s’embrase.