vendredi 21 janvier 2022

La Chose…

 


« Dites seulement "Je suis", et vous serez socialement sauvé. » 
(Roland Barthes, Le Bruissement de la langue)

J'ai vécu

Je ne suis que cette petite chose prise en photo et traînant dans un vieil album photo des années 50. Il ne restera que ça, de moi. Une petite poupée cajolée par son père et sa mère, dans un décor insignifiant. Deux petits carrés de papier conservés sous cellophane. Un bambin qui a vieilli, comme tout le monde, qui a pris part au jeu, qui a pris ce jeu au sérieux, et lui-même encore plus : Même ça, personne n'en saura rien. Les pages se referment plus vite qu'elles ne s'ouvrent, et ce ne sont pas ces quelques mots qui changeront quelque chose.

Avoir vécu. Vivre, au passé. Ce je ne retiendra rien, ce je n'empêchera pas l'effacement. Vivre ne peut pas se conjuguer au passé, sauf dans la littérature. Et la littérature m'évite. Elle et moi, nous ne nous aimons pas. Elle me rend bien mon mépris. 

Dire je est déjà d'un ridicule achevé. Mais se prétendre vivant… Parler en imaginant que d'autres nous écoutent… Le père et la mère m'ont poussé dans la vie, ils m'ont installé dans le cadre, ils ont immortalisé la scène, puis se sont enfuis. On les comprend. 

Je suis resté seul, barbotant dans un monde incompréhensible, un monde dont les habitants étaient si loin de moi que je n'ai pu les toucher que par accident, quand ils avaient le dos tourné. Je n'ai vu que leur fuite.

Est-ce que je suis ? Certainement pas. Je ne suis rien, je ne suis personne, je n'ai plus de profession, si tant est que j'en aie eu une un jour, je n'ai pas de famille (au sens où la famille est un milieu bien circonscrit duquel nous sommes dépendant, qui est dépendant de nous, qui nous soutient et nous aide), je n'ai pas de femme, et je n'ai que très peu d'amis. Je n'ai pas de projet(s), je n'ai pas de but, je n'ai pas de légitimité. Je ne possède pas de logement, non plus, ni d'actions en bourse, ni de "biens". J'achète mes fruits et mes légumes à trois kilomètres de chez moi, aux Halles bio de Vézénobres. Mon pain aussi. Je me balade entre la Payre et la Mayre. 

Je frissonne. Quelque chose qui n'est pas la vie me traverse souvent. Ce néant qui me traverse est sans doute ma vérité, la seule que j'aie rencontrée.

Il est indécent d'être soi-même, dès qu'on entretient un commerce avec autrui. Ou plutôt la conscience d'être soi est indécente. Mais l'indécence n'est-elle pas tout ce qu'on aime en autrui ? J'aime les femmes indécentes dont la décence supérieure est innée. 

« La littérature est là pour donner un supplément de jouissance, non de décence. » 

Si la femme est indécente et qu'en plus elle est littéraire, que son corps est allongé sur un feuilleté de phrases, qu'elle est consciente de la voix qui sourd de son corps, qu'elle sait en jouer comme d'un instrument, alors je suis conquis. Je voudrais dire les choses le plus simplement du monde mais j'en suis incapable. Elle s'est retournée sur moi, et m'a regardé dans les yeux. J'ai bredouillé. 

Je rentre bredouille. Mes mains sont vides et mon cœur plein de vide. Je suis un chasseur exécrable. Il n'y aura rien dans l'assiette, ce soir, et la lumière me fuit. Rien que ce je, opaque, qui ne me lâche pas, s'impose et m'empêche d'apercevoir l'Être. La Chose insiste. J'ai sa voix dans l'oreille. Elle veut me persuader. J'ai envie de l'être !

J'ai été.  / Elle est. 

Je suis un cliché.

mardi 18 janvier 2022

Le Sein (1)

Je crois que j'ai enfin trouvé la réponse à une question qui me tracasse depuis quelques années. Pourquoi est-ce que je rêve si souvent d'Anne, pourquoi elle ? Sans doute parce que c'est la seule femme que j'aie vue très régulièrement allaiter son petit. Ah, Julien, si tu savais comme j'ai aimé les seins de ta mère ! Annie, ta grand-mère, quand elle me voyait chez vous, alors, disait à la cantonade : « C'est curieux, notre cher voisin arrive toujours au moment précis où Anne donne le sein à son fils ! » Je devais avoir un sixième sens. Qu'ils étaient ronds et pleins, lourds, à la fois glorieux et pathétiques, la peau tendue à craquer, l'aréole un peu distendue et pâle, avec un mamelon proéminent et cabossé, framboise adorable, fragile et arrogante, quand elle les sortait de son soutien-gorge avec cette fausse désinvolture un peu gauche qui sied si bien aux femmes qui deviennent mères comme elles tomberaient dans un ravin, les quatre fers en l'air. Sa main, alors, me semblait une émanation de la grâce divine — la grâce divine qui se confond un instant avec l'érotisme le plus fondamental, et donc le plus violent — qui savait doser avec une précision miraculeuse le geste avec lequel elle offrait le sein à notre regard autant qu'à la bouche du bébé. J'aimais aussi qu'elle me parle, la mère, tandis qu'elle se laissait téter la mamelle avec ce mélange d'indifférence et de plaisir ramolli qui les caractérise dans ces moments-là. Je te montre mes seins sans aucune difficulté, alors que si tu me l'avais demandé en une autre circonstance, j'aurais été obligée de te refuser ce plaisir avec une offuscation emphatique. J'ai déjà raconté souvent cette anecdote qui me ravit. Du temps que j'étais professeur au conservatoire, un collègue guitariste était allé trouver le professeur de flûte, nouvelle dans l'établissement, et lui avait tenu ce langage : « Bonjour Machine. Je suis guitariste de jazz et je ne pars jamais en vacances. Tu veux bien me montrer tes seins ? » Je jure que l'anecdote est authentique. Eh bien cette brave fille, qui avait paraît-il des seins magnifiques (il n'avait pas choisi au hasard), avait soulevé son pull-over blanc sans aucune difficulté, et avait rendu mon ami heureux sans discours. J'ai trouvé son geste merveilleux. V et Y me comprennent, j'en suis sûr, eux qui demandent facilement à leurs correspondantes de leur montrer leurs seins, souvent avec succès, d'ailleurs. Cette offrande, quand elle est faite joyeusement, est si agréable à recevoir (et à offrir, j'en suis sûr) et celles qui refusent n'en sortent pas grandies, à mes yeux. 

Bref, j'ai longtemps rêvé des seins d'Anne. J'avais remarqué qu'ils étaient plantés un peu bas sur sa poitrine, ce qui les rendaient encore plus désirables, si c'est possible, je ne sais trop pourquoi, et j'avais gardé d'eux le souvenir que l'allaitement avait contribué à façonner dans mes visions savoureuses. Ils avaient en outre une qualité dont je ne me suis jamais lassé : ils bougeaient. Je veux dire que leur attache était souple. Quand Anne marchait, bien qu'elle n'eût pas des seins énormes, on les voyait remuer légèrement, et ce mouvement ample mais discret m'a toujours profondément troublé, et ému. Je n'aime pas les seins durs, qui me semblent contrevenir aux lois de la pesanteur avec une morgue que je réprouve. À ce propos, je dois révéler que j'ai peut-être été traumatisé par ma sœur aînée qui, un jour que je devais avoir une dizaine d'années, ou un peu moins, était entrée torse nu dans la chambre d'un de mes frères, où je me trouvais, en nous disant : « Vous avez vu, mes seins sont raides comme la justice ! » Sa fierté m'avait quelque peu rebuté — ou déçu. 

La nuit où nous avons fait l'amour, je me suis aperçu que les seins d'Anne étaient bien différents de la figure que ma mémoire et mes fantasmes avaient inscrite en moi et j'ai été un peu déçu, car, s'ils étaient moins singuliers que je ne le pensais, ils étaient presque parfaits. J'ai bien senti, alors, qu'elle était heureuse de me montrer ses seins dans l'état qu'elle jugeait le meilleur, qu'elle avait en quelque sorte à cœur de rattraper mon impression première, qu'elle pensait injuste à son égard et à leur égard. Mais la perfection n'a jamais provoqué en moi les remous inexplicables que j'aime ressentir à la vue d'un corps qui ne peut se reposer sur la conviction de son idéal. C'est ailleurs, c'est bien ailleurs, que se trouve le secret et la jubilation des formes, j'en suis convaincu. Il n'est pour s'en convaincre que d'ouvrir la partition d'un chef-d'œuvre de l'histoire de la musique ou de lire de la poésie. Les maladresses et les petits désordres sont très souvent à l'origine des plus beaux et des plus intenses moments qu'il nous est donné d'éprouver, quand nous sommes face à quelque chose de grand, et Dieu sait que le corps d'une femme peut être grand ! 

(…)

samedi 15 janvier 2022

Un souvenir gênant


Je n'ai jamais raconté cette histoire parce qu'elle me fait honte. Elle se passe au début des années 80, alors que je venais de m'installer en Bourgogne, la Bourgogne du nord, dans une grande maison, en un minuscule village nommé Planay. J'y étais seul, dans cette maison, seul avec mon chat et mon piano. J'y suis resté cinq années, et je crois bien que ces cinq années furent les plus heureuses de ma vie. Je prenais le train une fois par semaine pour aller donner mes cours de piano au conservatoire, à Paris, où je restais deux jours. Nous avions eu la chance incroyable d'avoir un des tout premiers TGV de France, qui, à peu près inexplicablement, s'arrêtait à Montbard, ce qui mettait la Capitale à une grosse heure de mon village, alors que celui-ci se situait à deux cent-cinquante kilomètres de Paris. À cette époque j'étais avec une femme dont j'étais encore très amoureux, mais elle avait refusé de me suivre au fin fond de la campagne française. Elle venait parfois m'y rejoindre, cependant, mais ne restait jamais plus de quelques jours. Et moi, cette vie partagée entre Paris, la femme, la vie sociale, et la solitude bourguignonne, m'allait très bien. Comme je l'ai dit plus haut, c'est par le train que je me rendais à Paris, mais je devais encore prendre ma voiture, une Opel Rekord qu'un de mes oncles corses m'avait légué, pour me rendre à la gare, située à vingt kilomètres de chez moi. J'aimais beaucoup cette auto, qui me donnait l'impression de rouler "en américaine". Un de mes grands plaisirs, alors, était de circuler dans la campagne bourguignonne, à l'automne, fenêtres ouvertes, en compagnie des quatuors de Beethoven (surtout ceux de l'opus 59) diffusés à plein volume. J'ai eu très peu de visiteurs, durant ces cinq années de rêve. Barbara King, une pianiste de jazz américaine, mon maître Alsina et sa femme Alicia, Christine, la femme dont je parle plus haut, et sa fille, une ex petite amie de mes vingt ans, Catherine, ma mère et l'un de mes frères, Françoise, celle qui m'avait vendu la maison (qui avait bien connu les journalistes et dessinateurs de Charlie Hebdo, Hara-Kiri et la Gueule ouverte, qui y avaient passé beaucoup de week-ends), c'est à peu près tout. Une fois, pourtant, j'ai pris la voiture pour aller à Paris. Là-bas se trouvant un de mes meilleurs amis et la meilleure amie de mon amie, qui tous deux habitaient dans le sud, il avait été décidé qu'ils feraient étape chez moi avant de poursuivre leur chemin vers leurs domiciles respectifs, Montélimar dans la Drôme et Domazan dans le Gard. Nous ferions donc le voyage de retour tous les trois. En voiture. 

Ici, il faut entendre la musique de Scriabine, ses accords magiques suspendus et désarticulés, son attente incertaine, sa pâleur fiévreuse, son éparpillement foudroyé. Nous étions heureux, tous les trois, sur la route. André était devant, à mes côtés, Michèle derrière, qui se penchait par-dessus le siège pour nous parler (j'aimais plaire à Michèle (je me souviens d'elle, à Annecy, qui m'avait dit, en parlant de Christine, qu'elle avait bien raison de montrer ses seins, qui étaient jolis, alors que moi je faisais semblant de désirer qu'elle les montre un peu moins)). Enfin, moi j'étais heureux, en tout cas. Pour une fois, je ne rentrais pas seul, pour une fois je n'arriverai pas seul dans la maison glacée, pour une fois on m'aiderait à rallumer le feu, on se tiendrait chaud, on parlerait jusque tard dans la nuit, et le petit déjeuner, le lendemain matin, serait joyeux. Il y avait dans la voiture une exaltation tranquille et une chaleur qui me portaient. La route était belle, dans la nuit tombée. Nous n'étions pas pressés. 

Et c'est là que je me suis entendu dire à mes deux compagnons cette chose dont encore aujourd'hui j'ai honte. Je m'adressais plus directement au garçon, en le prenant à partie, mais en réalité mon discours s'adressait surtout à Michèle, dont, peut-être, j'imaginais qu'elle allait répéter mes mots à Christine. « Ah, si tu savais, André, comme c'est agréable d'avoir une sécurité sexuelle, comme c'est bon de ne pas se demander tous les trois jours de qui l'on est amoureux, qui l'on désire ! » Bien entendu, c'est de moi que je parlais, car à l'époque j'étais amoureux tous les trois jours, et je voulais ainsi montrer que ma nouvelle stabilité amoureuse me plongeait dans un bonheur enviable à tout point de vue. Mais je n'étais pas dupe, et je savais pertinemment que cette stabilité amoureuse, j'aurais aimé que Christine la ressente au même degré, que je puisse enfin être un peu tranquille ! J'étais en train de faire tranquillement l'apologie de la fidélité benoite et casanière, du "ça-me-suffit" petit-bourgeois que nous avions tant raillé et méprisé jusque là. 

Au moment-même où ces quelques mots sont sortis de ma bouche, le rouge m'est monté au front (heureusement, il faisait noir). C'est surtout le ton de crétin avec lequel j'avais proféré ces paroles que je trouvais humiliant. J'étais satisfait. Confit et ridicule. Pitoyable. J'aurais voulu disparaître. Je ne sais plus du tout de quoi nous avons discuté ensuite, mais la fin du voyage en a été gâchée, même si, très charitablement, mes deux amis ont fait semblant de n'avoir rien entendu, ou peut-être de ne pas me prendre au sérieux. J'avais vingt-cinq ans, et mon rêve dans la vie était d'être tranquille — sexuellement tranquille ! Je voulais être serein. Je voulais être peinard. J'avais les études de Chopin en tête, et ne voulais pas être dérangé par des histoires de cul ! Pauvre couillon… La sérénité, il me faudrait encore trente ans, avant de comprendre de quoi il était question. L'amour aussi. 

Quelques années après, j'ai accompagné une soprano  dans le célèbre Abendempfindung, de Mozart. On traduit souvent ce titre littéralement, par "sentiment du soir". Mais en français, le "sentiment du soir" porte un nom, c'est le serein. Et ce serein n'est pas si serein. Il est mouillé, il est humide, il est froid, on peut attraper la mort. J'ai toujours pensé, non, j'ai toujours senti, plutôt, que le crépuscule était le moment de la journée où l'on pouvait passer insensiblement dans l'autre monde, dans un autre monde que le monde visible et familier que nous nous racontons sans cesse : c'est un seuil. Comme toujours chez Mozart, les larmes sont proches de la joie, on ne sait pas exactement ce que l'on ressent, on ne sait pas si l'on doit avoir peur ou être confiant, si l'on doit avoir le cœur dilaté ou oppressé. Cette belle sérénité, qui semble si désirable, ne me fait pas envie, je l'avoue. Je préfère souffrir d'amour, je préfère perdre que gagner. Je préfère laisser la sérénité à ceux qui ne savent pas aimer — qui sont presque toujours ceux qui vous prodiguent des leçons sur l'amour et l'existence. Bien entendu, la sérénité, la vraie sérénité, la sérénité profonde, est le but ultime d'une vie, mais, un peu comme l'authenticité, tant qu'on n'a pas atteint ce niveau-là, tant qu'on n'est pas arrivé à leur terme, ces états ou ces qualités ne sont que des signes de mort cérébrale ou de radinerie spirituelle. La plupart de ceux qui nous parlent de sérénité ne sont, comme je l'étais, en voiture, avec mes amis, que des trouillards. Et, dans ces moments-là, je préfère écouter Granados ou Albeniz, je préfère mordre que sourire, je préfère pleurer que bailler. 

Je t'aime

Je vais passer pour le dernier des imbéciles, mais je ne peux pas envisager la vie sans amour. Et je ne parle évidemment pas d'un amour universel et éthéré qui étendrait son empire à l'humanité entière. Non, j'ai besoin d'aimer, et d'aimer une femme, de l'aimer tendrement et de l'aimer sexuellement. C'est sans doute complètement débile, surtout à mon âge.

Il fait froid. Je pourrais finir ma vie en regardant de vieux films pornographiques des années 60 et 70. Sur XHamster, on peut en voir autant qu'on veut, c'est agréable. Il y avait une telle joie de vivre, une telle douceur, même, dans ces années-là… Quand on retombe sur ces images, on en croit à peine ses yeux. Où sont passées cette joie de vivre et cette douceur — et même cette tendresse, oui, on peut le dire ? Tout à heure, je suis resté quelques instants à regarder les visages de ces actrices, un peu au hasard. Quelle nostalgie est montée en moi ! Je n'ai pas seulement regardé leurs visages, mais leurs visages m'ont beaucoup touché, je dis la vérité. 

Si l'on écrit au raz de la ponctualité, on prend le risque de ne pas être compris,  mais si on est compris, on l'est complètement, car on rencontre des survivants de la vérité. Il faut prendre ce risque, quitte à ne pas être entendu. Pour ne pas être en retard sur la réalité, il ne faut surtout pas être de son époque, qui, elle, est toujours en retard, il faut plonger dans le passé et s'y cramponner ferme. De la neige à Montmartre en 1945, une boulangerie, cinq ou six personnes dans la rue, ils vaquent à leurs occupations, ne s'occupent pas du photographe, que peut-être ils n'ont pas vu. Il fait froid…  

Ces filles sont vieilles aujourd'hui, peut-être sont-elles mortes. On les a aimées, on leur a fait l'amour, elles ont marché dans les rues de Paris, en hiver, au printemps, en manteau, en mini-jupes, elles ont été blondes, elles ont été brunes, puis elles ont perdu leurs cheveux, elles ont eu des cancers, des enfants, des maris et des amants, des ennuis, des souvenirs, et des joies aussi, et même des petits-enfants. J'espère qu'elles ne connaissent pas ce temps, le temps où j'écris ces mots, ou, si elles le connaissent, j'espère qu'elles ont tout oublié, et qu'ainsi elles ne souffrent pas, ou pas trop. Je voudrais les prendre dans mes bras, je voudrais leur dire que je suis comme elles, que je les ai connues quand elles étaient fraîches, joyeuses, insouciantes, et que même si elles ne se souviennent pas de moi, j'étais là à les regarder, à les aimer, à les attendre dans un bistrot ou à la gare de Lyon. J'entends encore les carillons des boulangeries où nous allions, je sens encore les odeurs des pharmacies, celles du métro, celles de leurs corps souples et tendres. Je les emmène avec moi, je les couche près de moi, je les écoute raconter ce qu'elles ont envie de raconter, peu importe quoi, je pense à leurs jambes nues, à leur joues, à leurs cheveux défaits sur l'oreiller, à leurs yeux trop maquillés, à leur rire. Je me suis réchauffé contre leur ventre et j'ai pleuré avec elles. Il fait froid. Il y a de la neige à Montmartre, il y avait de la neige rue Joseph de Maistre, en 1979, et je regardais les fenêtres éclairées de l'appartement. Christine y était avec Hans. Et moi je restais là, dans la rue, en face de l'hôpital Bretonneau, dans le froid. C'était ainsi. Les yeux me sortent des orbites. La vie est passée par là, elle est passée dans ces rues, elle est passée par moi, par elles, nous ne nous sommes pas toujours connus, mais ce soir je suis avec elles et c'est encore mieux que si j'avais connu chacune d'entre elles. Pour la sérénité, on verra ça en enfer. 

dimanche 2 janvier 2022

Épiphanie

Une fois n'est pas coutume, je publie aujourd'hui un texte qui n'est pas de moi, mais d'un de nos grands astrophysiciens, Jean-Pierre Luminet.

 

« Les douze jours dans lesquels nous sommes, qui s'insèrent, dans le calendrier chrétien du moins, entre Noël et l'Épiphanie, soit entre le 25 décembre et le 6 janvier, n’ont été définis qu’en 567 par le concile de Tours. Mais cette période, nichée au cœur de la nuit hivernale tandis que le monde est figé dans le froid et l'obscurité (dans l’hémisphère nord seulement), n'est pas propre au christianisme, qui comme toute religion  ou toute idéologie a tendance à se réapproprier l’histoire : on en retrouve la trace aussi bien dans l'ancienne Mésopotamie qu'en Chine ou dans l'Inde védique. Sur le plan astronomique, indépendant de toute doctrine, ces 12 jours représentent le hiatus entre le calendrier solaire de 365 jours et le calendrier lunaire de 12 mois de 29 jours et demi chacun. Ils correspondent alors au rattrapage nécessaire, à une période effectivement hors calendrier, entre deux temps, permettant tous les ans de retomber "juste". Il en résulte une sorte de passage à vide, une période de béance, un temps d'incertitude soumis à tous les dangers, un moment qui met en communication le mondes des vivants et celui des morts. Le réveillon à minuit est d’ailleurs, dans certains pays, un repas offert aux morts. 

« Ces 12 jours et 12 nuits échappent à la durée profane en attendant que le temps reprenne son cours normal. Ce statut hors de l'année conférait à cette période une nature divinatoire : l'an qui venait y était en germe, et dans certaines traditions il était possible de prévoir ce que seraient les 12 mois à venir, le temps qu'il ferait à tel ou tel moment, ou le succès des diverses récoltes. Mais plus que d’annoncer l’avenir, il s’agissait de "créer" l'année nouvelle, de la construire, de décider ce qu'elle serait : c’était le moment où les autorités programmaient les actions politiques ou militaires. On voit que rien n’a changé en 2021 avec les annonces gouvernementales.

« Mais il n'est pas de re-création qui ne s'exerce à partir du chaos, du retour à l'unité indifférenciée. C'est ainsi qu'il faut considérer les charivaris et toutes ces "fêtes des fous" qui, dans cette période, bouleversaient jadis les conventions et l'ordre social, et que l'Église a choisi de condamner au XVe siècle. Dans la Rome antique, les Saturnales prônaient déjà, du 17 au 24 décembre, l'inversion : l'esclave se faisait servir par le maître, le roi s'inclinait devant l'enfant pauvre ... Les fêtes des fous étaient coutumières. Outre les fous, le Moyen Âge occidental fêtait successivement l'âne le 25 décembre (jour de Noël, où l'on honorait l'humble âne de la crèche), les sous-diacres et le petit clergé le 26 décembre (jour de la Saint-Étienne, historiquement le premier des diacres), et les enfants le 28 décembre (jour des Saint-Innocents). C'était à chaque fois l'occasion de bouleverser les préséances, de faire porter à l'animal des habits sacerdotaux, de donner raison au fou, d'introniser l'enfant, d'élire l'évêque ou le roi d'un jour qui régnait sans conteste, comme celui de la fève dans la galette (pensez-y cette année et parlez-en à vos enfants avant de leur mettre la couronne). Il s'agissait, pour les plus humbles et les plus démunis, de passer au premier rang, et, au moins une fois l'an et dans la plus grande licence, de prendre le pas sur les autorités légitimes … Les plus fous furent peut-être les représentants de la Révolution française, qui cherchèrent à abolir ce qui persistait de ces pratiques sous le prétexte qu'il n'y avait plus de roi… De la "culture de l’annulation" avant la lettre !

« Mais revenons à l’Épiphanie. Pour la plupart d’entre nous (enfin, j’espère), au-delà de la galette des rois ludiquement partagée avec les enfants, c’est la fête chrétienne qui célèbre la visite et l'hommage de trois rois mages au présumé Messie incarné dans le monde. Elle a lieu le 6 janvier. Cette date a été choisie au IVe siècle par le Père de l'Église Épiphane de Salamine, pourfendeur obsessionnel de toute forme d’hérésie, aujourd’hui considéré comme piètre théologien et mauvais écrivain, bien que béatifié puis sanctifié par une Église rarement regardante dans ses choix. Dans son "Panaron", Épiphane voulait replacer la date de naissance de Jésus proche de l’ancienne fête païenne du solstice d’hiver, alors que certains exégètes jugés hérétiques la plaçaient au printemps ou l’été. L’Évangile de saint Luc indique par exemple qu’à l’époque de la Nativité les bergers, dans la région de Bethléem, vivaient aux champs et y gardaient leurs troupeaux durant la nuit, ce qui suggère que l’événement ait eu lieu pendant l’été. Si tant est, bien sûr, que l’événement ait bien eu lieu et que le personnage de Jésus tel que l’a construit l’exégèse chrétienne ait réellement existé, ce qui est largement débattu sur le plan historique (j’espère ne pas choquer les croyants en mentionnant ce fait). 

« Le vrai sens de l'épiphanie est ailleurs, il est plus ancien et plus général. Le terme grec epiphaneia (manifestation, apparition soudaine) désigne la compréhension subite de l’essence ou de la signification de quelque chose. Le terme est utilisé dans un sens philosophique pour signifier qu’une personne ou un groupe de personnes, par une nouvelle information ou expérience éventuellement insignifiante en elle-même, est illuminée de façon fondamentale sur l’ensemble de sa conception du monde et de la vie.

« Cette épiphanie d’un peuple majoritairement plongé dans les ténèbres d’un pouvoir pernicieux et pervers est tout ce que j’appelle de mes vœux pour ce 6 janvier 2022, où démarrent précisément les pires et plus délirantes restrictions de liberté et de pensée que notre pays ait jamais connues. La France termine 2021 avec le record du monde de contaminations  — en très large proportion non pathogènes — et un taux de vaccination parmi les plus élevés (source : John Hopkins University, Jan 1, 2022). »

vendredi 31 décembre 2021

Voici l'heure


On s'en veut quelquefois de sortir de son bain. Saigō Takamori eut la tête tranchée le vingt-quatrième jour du neuvième mois de l'année 1877 de l'ère Meiji, sur la colline Shiroyama, tout près du lieu qu'on appelle Kagoshima. Voici l'heure du soir qu'aime P.-J. Toulet. Il parle au seuil de ce livre car il est le dernier à connaître les cérémonies. C'est la lame d'un sabre parfaitement courbé sur toute sa longueur qui lui tranche la tête. Voici l'horizon qui se défait — un grand nuage d'ivoire au couchant et, du zénith au sol, le ciel crépusculaire, la solitude immense… Il parle aussi, comme toujours, pour tromper. La tête ne se détache pas aussitôt du reste du corps. Il a les ongles des pieds et des mains parfaitement coupés. À l'entrée de la maison, une guillotine et une télévision éteinte, et la rumeur de l'océan. Voici l'heure du poète qui distille la vie dans son cœur.

Il entend la sonnerie du téléphone. Il regarde monter la nuit, comme toujours ponctuelle. Il a encore la tête sur les épaules. C'est une cérémonie, de vivre. Sur le sol détrempé par la guerre, les traces de son sang ressemblent à des idéogrammes tracés à l'encre rouge. Déjà le boulevard déferle et resplendit. Voici l'heure du poète qui distille la vie dans son cœur, pour en extraire l'essence secrète, embaumée, empoisonnée. L'héritage des sentiments le guidera toujours. Il n'y a rien d'autre au monde à voir que la vie dans son cœur. 

Le temps fera revenir les sentiments dans la ronde, le temps n'empêchera pas la tête de tomber au sol, car la justice n'est pas l'égalité. 

Il entend la sonnerie du téléphone, comme dans un rêve. On s'en veut quelquefois de sortir de son bain. Il regarde monter la nuit, la tête encore sur les épaules. Voici l'heure de la cérémonie, dans son cœur, qui trace des idéogrammes de sang : essence secrète et empoisonnée. La solitude immense du moment présent, détaché de tous les autres. Poème. Rien n'est égal à rien.

jeudi 30 décembre 2021

Notations (3)

 Ce qui m'étonne le plus, depuis quelques semaines, c'est de voir que certains arrivent à parler de « la pandémie » sans s'étouffer de rire.

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Les hypocondriaques représentaient grosso modo 15% de la population ; désormais, ils sont 85% (en quelques mois, on a appris au peuple français à être fièrement hypocondriaque — c'était très nécessaire aux profits de quelques uns). Quand l'État veut être pédagogue, il le peut.

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Il est à peu près constant que les admirations de nos admirateurs sont terriblement déprimantes.

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Les gens sont d'un optimisme extraordinaire ! Ils continuent à vivre, alors que leurs chances de survie au terrible virus ne sont que 99,98%. Jamais je ne les aurais cru capables de tant de foi et de courage.

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L'une a trop de cheveux, l'autre pas assez. Elles se partagent le clavier, comme deux petites vieilles qui vont faire leurs courses ensemble. Mais c'est Mozart, et pas des poireaux, qu'elles rapportent dans leur cabas.

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Il y avait déjà un moment que les Bouffons avaient pris le pouvoir, nous le sentions bien, mais c'est  grâce au Covidisme que nous en avons eu la preuve.

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Il n'est jamais trop tard pour désapprendre à jouer du piano.

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Je me demande bien ce qu'on attend pour inscrire l'obligation du port du masque dans la Constitution !

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Les goûts musicaux ne laissent rien dans l'ombre. Ils éclairent ceux que nous lisons d'une lumière impitoyable.

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Internet est la forme que les modernes ont imaginée pour se substituer au Tombeau, infréquentable car trop silencieux. La mort était trop étrangère et trop profonde pour ceux dont l'horizon mental ne dépasse pas quelques heures et quelques fugitives affections.

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Les bonnes raisons que nous avons d'écrire sont certainement les pires de toutes.

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J'aimerais savoir écrire comme Clara Haskil joue du piano.

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Tout ce que je réussis me pousse vers le précipice.

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La liste de nos désaccords est si longue que son commencement ne peut que se situer avant ma naissance.

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On peut se fâcher avec tout le monde, sauf avec Georges Bizet.

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Quel dommage que Liszt n'ait pas été mon ami, sur Facebook. Je lui aurais donné quelques conseils sur l'harmonie.

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Je crois vraiment que mon seul talent littéraire, si tant est que j'en aie un, est de "déciter" — je veux dire de prendre la phrase d'un autre pour la re-produire mal, comme si je l'avais mal-entendue.

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Il faut toujours demander conseil mais jamais n'en tenir compte.

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Quand j'écoute le début de la Messe en si de Bach, j'ai l'impression de naître, mais cette naissance me semble si proche de la mort que je dois faire un effort pour continuer à écouter, comme si cette musique aspirait tout le superflu de la vie, la vie même, le temps, l'être-là.

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J'aurais pu avoir le nez de Lipatti et la cravate de Picasso, je n'en aurais pas été moins damné.

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Il nous faudrait quatre ou cinq vies, mais si nous les avions, nous n'en ferions rien. Il faudrait que nous soyons riches pour être  heureux, mais si nous l'étions, nous ne saurions pas l'être. Pour réussir sa vie, il vaut mieux ne pas vivre.

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L'amour non contrarié n'existe pas.

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Il y a tellement de choses que je ne comprends pas, sur Twitter, que j'ai l'impression d'être dans le monde réel.

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Il y a ce mot ("ordures"), que je trouve bien commode, car il désigne à la fois ce qu'on mange et ceux qui nous font manger ce qu'on mange.

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Tout compte fait, je m'aperçois que je regarde plus de recettes de cuisine que de vidéos pornographiques, sur Internet.

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V. m'apprend avec beaucoup de charité que j'ai raté ma vie. Je le savais déjà, mais on n'est jamais trop sûr d'avoir raison.

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S'il n'y avait pas eu les filles, j'aurais consacré ma vie au contrepoint, c'est certain.

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Je suis un bon à rien, la chose est entendue. Même moi je l'entends. La rumeur vient de la pièce qui se joue à côté de la mienne.

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Il est tellement agréable de ne pas se souvenir de ce qu'on pense de soi qu'on serait prêt à aimer son prochain plutôt que de recouvrer la mémoire.

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Tous, nous voudrions que l'amour soit une chose simple, univoque, sans contradiction, mais ce n'est pas le cas, bien sûr, sauf quand, comme Tristan et Isolde, on a bu un philtre qui nous débarrasse de l'encombrant nous-même.

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Jamais l'impuissance ne s'était aussi bien portée. Chaque jour, on nous enlève une fonction, une liberté, une prérogative, un désir, et la masse applaudit, soulagée. L'hémiplégie sera bientôt considérée comme le summum de l'autonomie.

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Il faut relever et se relever. Écrire, c'est relever ce qui est tombé, ce sur quoi nous marchons sans même y prêter attention. Il faut relever pour ne pas tomber en même temps que ce qui en nous tombe et fait le lit de notre tombe.

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— L'auteur qui vous a le plus influencé ?
— Tante Glyne.

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Nous aimons bien être cons, à certains moments. Ça nous donne l'air plus humain.

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La crainte du public féminin est sans doute la plus grande qui soit, parmi les frayeurs de celui qui écrit.

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Il y a des phrases qui gagnent à être séparées du texte qui les a vu naître, et d'autres, au contraire, qui perdent tout éclat, une fois extraites de leur gangue.

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La seule vraie fidélité, c'est l'indispensable trahison que l'on se doit à soi-même.

lundi 27 décembre 2021

dimanche 26 décembre 2021

La vie récusée mène (aussi) à la poésie


« Lorsque Soljenitsyne chassé de Russie s’installe en Suisse et découvre l’Occident, il affirme qu’il ne voit pas là des sociétés tellement désirables : il voit le mensonge ici aussi, sous forme du "politiquement correct", et toutes sortes d’autres ressemblances avec la société communiste. »*


L'obligation du mensonge, dont parle Soljenitsyne, a quelque chose de fascinant. Il n'existe aucune obligation — et c'est précisément cela qui est extraordinaire — mais tout se passe comme si le mensonge s'imposait à tous comme la seule manière possible de rester en vie. Nous sommes aujourd'hui les témoins horrifiés et incrédules du même phénomène, alors que notre société est semble-t-il très différente de la société soviétique. Le mensonge induit le mensonge. Le mensonge crée deux types de mensonge parallèles et complémentaires : le mensonge par adhésion au mensonge, pour avoir la paix, pour vivre comme les autres, et le mensonge renversé, ce qu'on pourrait appeler le mensonge parodique, le contre-mensonge, le mensonge qui crée, par-delà la vie mensongère, une contre-vie, une vie inversée, un espace où il est encore possible de respirer à petit feu, en se réchauffant au souvenir de la vraie vie, le mensonge ironique, en quelque sorte : on ment pour rire du Mensonge qui nous empêche de rire. Cette contre-vie annule le Mensonge obligatoire par un mensonge symétrique, de polarité inverse, c'est du moins ce qu'espèrent ceux qui se sont engagés dans cette voie. Il n'y a pas de troisième voie. Le Mensonge majuscule ou le mensonge minuscule ; le mensonge positif ou le mensonge négatif. C'est la seule alternative. Il semble que nous n'ayons pas le choix. 

La main manque. Le geste manque, et la parole ; ou plutôt, il faut, ils faillent. La pensée même semble nous quitter, ne plus nous appartenir. Ce n'est pas notre pensée, c'est celle de l'Autre, que nous devons enjamber pour arriver à penser encore. Elle est toujours dans nos pattes, elle nous fait trébucher, elle nous prive de mots, et, souvent, nous ne savons plus la distinguer de la nôtre, car elle a substitué ses mots aux nôtres. Cette épreuve schizophrénique est l'une des plus douloureuses que puisse connaître un homme. La pensée doxique et toxique nous poursuit jusque dans nos songes, ne nous laisse jamais en repos, même dans le ricanement. Si nous pensons comme l'on doit penser, nous nous dévaluons nous-même, et si nous pensons contre la pensée obligatoire, nous avons le sentiment d'être la caricature de nous-même, nous nous sentons pris au piège de la réaction. Il semble impossible de trouver sa propre liberté, sa voie singulière, dans cette tenaille diabolique. Nous sommes pris au piège de nous-même, et c'est tout le génie de cette machinerie, qui nous dépossède de notre singularité. On nous a remplacé par une copie inversée de nous-même. C'est ce qui conduit à la folie et/ou aux benzodiazépines : là non plus, l'alternative n'est guère réjouissante. La vie récusée nous empoisonne au sens propre et au sens figuré.

Jadis, on mettait face à face occident et orient, yin et yang, homme et femme, jeune et vieux, bruit et silence, Bien et Mal, liberté et tyrannie, bienfaiteurs et malfaiteurs. Ces vieilles oppositions sont dépassées : l'occident a dépassé l'Union soviétique, et de très loin, qui n'aura été que l'ébauche maladroite d'un totalitarisme bien plus global, bien plus profond, et bien moins visible. Quand nous voulons le désigner, nous nous apercevons que notre main n'a plus d'index. Il y a du mal dans le bien et du bien dans le mal, il y a de la liberté dans la contrainte, et la liberté s'est retournée contre elle-même, s'est dévorée elle-même, ne laissant qu'un petit tas de cendres froides aux consommateurs insatiables désormais incapables de faire la différence entre le vrai et le faux, car ils sont interchangeables à merci, remplaçables à l'infini. Le paradoxe s'est auto-digéré, et personne ne semble s'en apercevoir. Je vais vous dire la cruelle vérité : si vous parvenez à respirer normalement, c'est que vous êtes perdus. 

***

J'en connais tout de même qui échappent à ce dilemme. Ce sont les poètes. Ils sont si peu nombreux qu'on peut les compter (pour ma part, j'en ai rencontré deux, dans ma vie) mais ils existent pourtant. Je ne connais pas leur secret et je les jalouse. Autrefois, la poésie servait à embellir le monde ; aujourd'hui elle permet de se sauver du monde : c'est une issue secrète, une porte dérobée. Loués soient les poètes — même s'ils ne nous permettent jamais de les rejoindre, ils nous montrent la voie. Il n'est guère étonnant que la poésie soit l'art le moins aimé et le moins pratiqué aujourd'hui. La poésie se cache, comme la vérité. 


(*) Chantal Delsol — conférence pour le centenaire de Soljenitsyne

dimanche 19 décembre 2021

Elle est venue

Qu'il est difficile de renoncer aux douceurs de la vie ! Qu'il est difficile d'être privé soudain du réconfort, de la tendresse et de l'amour, et même de la caresse. 

Je n'ai pas réalisé. Je n'avais sans doute pas ce qu'il fallait, en moi, pour comprendre ce que tu as éprouvé à la mort de Boris. Je n'ai pas cru, Dieu sait pourquoi, en ton chagrin ! 

Qu'il est difficile de ne plus avoir accès à ce qui est sorti de nous ou à ce qui nous a fait. Toucher. Entendre. Parler.

Le téléphone sonne. On ne sait pas qui appelle. C'est l'Absence. 

— Une ex-femme délicieuse. — C'est pas trop le mot que j'emploierais. 

On voit son derrière, un beau cul, en vérité, assez rond, moulé dans une jupe courte en tweed. Elle sait marcher. 

Il a la main de la femme dans la sienne, il la porte à ses lèvres, il sourit. Elle a le petit doigt fragile. il doit faire attention. On ne voit pas le visage de la femme. L'homme dit : « Chérie… » Et aussi : « Bonjour… »

Elle est couchée, un chat à ses pieds. Elle regarde le plafond. Elle a mal au ventre. Elle attrape une bouteille, s'asseoit, et boit une longue gorgée d'eau. (Elle dit : « Je sais comment ça marche ! ») Le chat la regarde. Si on m'avait dit que j'épouserais un con… Mais pourquoi est-il mort, ce con ? Elle enfile des chaussettes. Elle frisonne. C'est trop tard !

Il est assis à la table de la cuisine. Devant lui, tout un tas de flacons de pilules. On n'a pas toujours ce qu'il faut en soi pour comprendre la souffrance de l'autre.

« Tu m'apprendras la musique. » Il avait répondu oui, tout en sachant que ça n'arriverait pas, que ça ne voulait rien dire.  Elle est assise à côté de lui, sur le canapé. Ils sont passé du vous au tu, trop vite. 

« Ça te plairait que notre arrangement soit exclusif ? » Oh oui, ça me plairait. Je ne veux pas qu'on te touche, je veux que personne d'autre que moi ne fasse d'observations sur la pilosité de ton pubis ni sur la forme de ton ventre. 

— Je ne savais pas où aller. Je suis venue. 

Trop tard !

Mais non, mais non, il n'est pas trop tard. Il n'est jamais trop tard. Il me reste encore un peu d'alcool de poire, si tu veux. Je peux même en fabriquer. Je peux fabriquer tout ce qui sera nécessaire à l'amour, et même plus. Il y aura trop, mais on s'arrangera avec la miséricorde et le soleil. Les mains me brûlent. Le soleil me transperce de part en part : mon corps ne l'arrête pas. Pas d'ombre, quand tu es là, bien plantée dans la chair des heures. J'ai connu cette présence. Je m'en souviens. Toucher, entendre, parler, ce n'est pas seulement toucher, entendre et parler, c'est traverser le temps et y tenir sa place. Écoutez Eric Dolphy, voyez les angles aigus qu'il dessine avec sa clarinette basse, suivez-les autant que vous le pouvez, et regardez autour de vous, une fois que la musique s'arrête. Vous frissonnez ? C'est normal. Il est trop tard pour reculer. 


mardi 14 décembre 2021

Quelques mesures en urgence (pour une candidature sérieuse)


Comme nous sommes dirigés par une bande de tapettes lymphatiques, je m'en vais leur expliquer ce qu'il convient de faire, à ces pieds nickelés de mes deux.

D'abord, inscrire l'obligation de port du masque dans la Constitution ! C'est la moindre des choses. Et le vaccin, et le vaccin, me direz-vous ? Calmez-vous, on y vient, au vaccin. 

On s'en branle un peu, du vaccin, vous savez. Le vaccin n'était là que pour commencer à détruire les défenses immunitaires de la peuplade primitive que nous administrons, et pour mieux la contrôler. Mais nous avons les moyens d'arriver au même résultat de plusieurs manières ; nous sommes en train de plancher sur d'autres technologies dont vous nous direz des nouvelles. Bon, il est vrai que la vaccin a beaucoup d'avantages, et que c'est encore ce qu'il y a de plus simple à mettre en œuvre pour l'instant. Allons-y pour le vaccination obligatoire dès la gestation, inscrite dans le préambule de la Constitution. De toute façon, nous n'en sommes plus à ça près. Je vous le dis, tout cela est un peu vieillot, mais bon, si ça peut fonctionner sans accroc jusqu'à ce que les nouvelles techniques soient prêtes, pourquoi pas. 

Ensuite, il faudra rendre obligatoire la consommation d'au moins quatre cachets par jour dès la naissance, huit à partir de quarante ans, douze à partir de soixante, vingt-quatre à partir de soixante-six ans, à choisir dans une liste de médicaments édictée par le gouvernement et renouvelée chaque année en fonction des business-plans des grand labos. 

Il faut aussi mettre un peu d'ordre dans la production alimentaire, en concentrant toutes les denrées alimentaires entre les mains de quelques producteurs agréés aux niveau mondial,. Toutes les patates doivent avoir la même forme, le même goût, la même durée de vie, tous les radis doivent avoir le même aspect, enfin, vous voyez l'idée, il faut stopper le bordel infâme qui règne en ce domaine. Un seul élevage de porcs, un seul élevages de bovins, etc., concentration, rationalisation ! Les animaux comestibles seront évidemment vaccinés et standardisés au maximum. Les vaches doivent se ressembler à tel point qu'il devienne impossible de les appeler par leur petit nom, elles doivent avoir la même taille, on gagnera de la place. Il faut également rendre obligatoire la consommation de viande, au moins quatre jours par semaine. 

Il faut que l'élection à la présidence de la République soit soumise elle aussi à la parité sexuelle. Donc, pour la prochaine, et pour toutes celles jusqu'en l'an 2100, ce ne pourra être qu'une femme, histoire de rattraper le temps perdu. Ça tombe bien, ça nous évitera de rendre le vote pour Valérie Pécresse obligatoire. 

J'ai beaucoup d'autres idées intéressantes, mais ma soupe est cuite…

dimanche 12 décembre 2021

Les corps effondrés

L'obésité n'est pas un problème esthétique, c'est un des phénomènes les plus importants de nos sociétés modernes. Ce n'est pas un détail, ce n'est pas un accident. C'est le signe très visible d'un vice profond qui a des conséquences dans beaucoup de domaines.

Pourquoi mange-t-on trop ? Parce qu'on est dénutri. Parce que la nourriture qu'on nous propose aujourd'hui n'est pas nourrissante. Oh, elle nourrit au sens où elle remplit, où elle semble combler les failles affectives, où elle apporte les calories et les macro-nutriments (glucides, protéines, lipides) sur lesquels ces imbéciles de diététiciens ont les yeux rivés depuis la dernière guerre, mais elle n'est absolument pas nutritive. Elle est vide. Dès lors, les organismes ont besoin d'ingurgiter des quantités très  importantes de cette nourriture dégradée, car ils essaient en vain de combler leur manque de micro-nutriments (minéraux, vitamines, oligo-éléments, etc.). Et ne me parlez pas de psychologie ! Je ne dis pas que la psychologie ne joue aucun rôle, mais elle n'est que rarement à l'origine de ces déséquilibres ; elle en serait plutôt une des nombreuses conséquences. 

Nous sommes tous carencés en micro-nutriments (qui en parle ?) parce que notre environnement l'est aussi. Si l'environnement (les sols, par exemple) sont privés de micro-nutriments, depuis l'industrialisation de l'agriculture et la chimie qui l'accompagne, il est évident que les fruits et légumes qui poussent dans cet environnement sont eux-mêmes très pauvres en micro-nutriments. Mais qu'importe, vous disent les médecins et les diététiciens : si vous avez votre compte de protéines, de glucide et de lipides, et surtout de calories, tout va bien… Et c'est ainsi qu'on fabrique des obèses, parce que les organismes de ces gens-là, contrairement aux apparences, ne sont jamais rassasiés ; ce sont des coquilles vides. 

L'industrialisation des cultures, la transformation et les divers procédés de conservation de la nourriture, qui ont cours depuis maintenant un demi-siècle, sont en train de montrer au grand jour leur beau résultat (au sens où nous pouvons voir ses effets, sans avoir besoin d'analyses biologiques et d'appareillage technique). En ce sens, l'obésité n'est que le signe visible de ce désastre : tout le reste (à peu près toutes les pathologies que les contemporains découvrent depuis plus de cinquante ans) est la conséquence de cette alimentation dégénérée, à laquelle il faut ajouter les pollutions diverses (et dans ces pollutions, j'inclus la pharmacopée utilisée de manière intensive — mais les deux phénomènes sont si étroitement liés qu'il est pratiquement impossible de les distinguer (« il existe à l'heure actuelle en France quinze millions de consommateurs permanents [de médicaments], c'est-à-dire souffrant d'affections chroniques (auxquels il faut ajouter les consommateurs occasionnels). Et dans un pays qui fait plutôt figure de privilégié, un Français sur trois représente un malade. »*) ). 

Nous devons dire merci aux obèses, car ils montrent la réalité, ils lui donnent un corps et une forme, et presque une raison sociale. Je me souviens de ces années du siècle précèdent où elle ne sévissait encore qu'aux États-Unis — et nous pensions naïvement qu'il s'agissait d'un problème culturel. Il s'agit bien d'un problème culturel, en un sens, mais ce problème est mondial autant que technique, culturel autant que physiologique, politique autant que moral. Le corps s'effondre, voilà la vérité. Et plus le corps s'effondre, plus il se dilate, plus il s'épaissit, plus il fait signe, désespérément (toutes les pathologies modernes sont des signaux envoyés par un corps abandonné et maltraité, nié). Comment ne pas voir qu'à mesure que la technologie prend plus de place dans nos vies le corps disparaît, se défait, est réduit à l'état d'enveloppe vide et flasque. La vêture suit d'ailleurs étroitement cette évolution, qu'elle expose de manière hystérique. Vous voulez connaître l'état biologique du corps de vos contemporains ? Regardez un défilé de mode. Un index cliqueur, une bouche vorace, un ventre pourri (l'état des intestins de nos contemporains est sans doute l'une des choses les plus effrayantes qui soient), et un cerveau qui se prépare activement à la dégénérescence, c'est à peu près tout ce qu'il reste de l'homme. Il ne faut pas s'étonner que celui-ci ait peur d'un virus et qu'il le considère comme son pire ennemi. Il a sacrifié son terrain ; dès lors la moindre intempérie le blesse et le met en danger. Tout peut lui être fatal. Le SIDA aura été, il y a déjà quatre décennies, le signe précurseur et terrifiant de cet effondrement intérieur des corps. Pour la première fois peut-être, dans l'histoire de l'humanité, des agents microbiens jusque là inoffensifs étaient capables de tuer un jeune adulte. C'est que le système immunitaire de toute une partie de la population n'existait plus qu'à l'état de souvenir. On a voulu croire que cet état de fait était un accident, une anomalie réservée à quelques malchanceux, alors qu'il aurait fallu entendre la détresse immunitaire globale qui se préparait. 

L'homme moderne a troqué le stress violent et dur, mais éphémère, contre le stress chronique et mou, à bas bruit, celui qui use, dévitalise et provoque la dégénérescence et la dépression. Il vit dans un confort permanent qui le prive petit à petit de toutes ses ressources naturelles. C'est un vacciné chronique bardé de défenses extérieures (qui ne lui appartiennent pas) qui a sacrifié toutes ses ressources intérieures à ce qu'on lui vend comme la panacée (la Science te sauvera). Qu'il soit désormais à la merci de ceux qui contrôlent et fabriquent ces étais artificiels n'est en rien étonnant. Il ne peut plus fuir ni combattre, il ne peut que s'abandonner à une technique qui a fait de lui un consommateur captif, un éternel locataire. La déconcertante facilité avec laquelle le monde entier a été mis sous tutelle par les laboratoires pharmaceutiques est révélatrice : l'humain du troisième millénaire a accepté sa dépossession avec une docilité remarquable parce qu'il savait avoir préalablement renoncé à la faculté de se protéger lui-même. 

À côté de l'obésité, un autre marqueur vient dévoiler l'effondrement des corps : la consommation de benzodiazépines et, plus largement, une dépendance quasi générale à la drogue. Les rares qui y échappent ont d'autres béquilles, guère moins délétères, mais la dépendance à tout ce qui entre dans le corps me semble fondamentale : nourriture, médicaments, tranquillisants, excitants, neuroleptiques, anxiolytiques, antidépresseurs, calmants, anti-douleurs, euphorisants, anti-inflammatoires, antibiotiques, bruit, ondes, images aussitôt oubliées, parole vide, sans poids. La pollution est générale. La dépendance est maximale. Ce qu'a montré la pseudo crise sanitaire, c'est que nous sommes nus, les muqueuses à vif. Bien sûr, ce n'est pas complètement vrai, mais tout a été fait pour nous le faire penser. Nous nous sommes laissé dépouiller de tout ce qui nous appartient en propre, à commencer par notre responsabilité. Les maladies sont des fléchettes au curare qu'un dieu irresponsable et capricieux lance au hasard sur ses créatures désarmées. Nous attendons notre tour en baissant la tête. Nous espérons avoir de la chance. Cette croyance est profondément ancrée dans les esprits modernes ; je ne sais si nous en sortirons un jour. Les mots “cancer”, “Alzheimer”, “sclérose en plaques”, “AVC”, “infarctus”, “diabète”, sont des météores furieuses qui sont en orbite au-dessus de nous têtes et peuvent nous viser à chaque instant. Plus personne ne sait qu'il est responsable de sa santé et que son propre corps lui appartient. Ils avalent des choses qui ressemblent à des aliments, ils prennent des substances qui ressemblent à des remèdes, ils consultent des docteurs qui ressemblent à des médecins, ils écoutent des prêtres qui ressemblent à des hommes de science, ils confient leur sécurité à des employés qui ressemblent à des ministres. Quelle dignité leur reste-t-il ? Même le « non » leur est interdit. La souveraineté politique dont on nous rebat les oreilles, ils n'en ont plus la moindre idée, car il y a longtemps qu'ils y ont renoncé, quant à leur être. Leur corps n'est plus qu'un corps social ou statistique, c'est une donnée parmi d'autres, interchangeable, neutre, qu'on peut charger ou débrancher, utiliser ou sacrifier à volonté, et dont on peut disposer comme on le fait de la pièce d'une machine. Elle ne fonctionne plus, elle ne donne plus satisfaction ? On la jette, on la remplace. À l'échelle du monde, puisque c'est désormais ainsi qu'on pense, ce n'est rien — rien qui ne puisse entraver le cours des choses, rien qui ne puisse gêner la circulation des biens et des maux, des marchandises. 

La détresse immunitaire a été fabriquée. C'est ce que je prétends. On parle volontiers des maladies iatrogènes, ces pathologies directement causées par la médecine, mais cette problématique masque habilement les dégâts au long cours, qui peuvent rester longtemps invisibles, ceux des pathologies qui portent des noms trop familiers, nous habituant à les considérer comme à la fois inéluctables et aléatoires. Tout le monde connaît la célèbre formule attribuée à Pasteur : « Le microbe n’est rien, le terrain est tout », mais on oublie toujours de citer la phrase dans son entier : « Béchamp avait raison : le microbe n'est rien, le terrain est tout. » Car c'est seulement à la toute fin de sa vie, qu'il aurait dit cela, et cette phrase contredit largement le pasteurisme, pasteurisme qui continue de guider notre médecine dans son ensemble. Les microbes, les bactéries, les virus ne sont pas ces dangereux hors-la-loi lâchés dans le vivant par une nature folle ou mal organisée. Pour reprendre encore une fois Michel Bounan : « Le rôle des agents infectieux, faux terroristes dont la culpabilité protège de vrais coupables est [si] nécessaire (…) . » Nécessaire à quoi ? Quels vrais coupables protègent-ils ? Je préfère terminer par une question…

Dans mes jeunes années, un terme était très en vogue parmi les commentateurs sportifs de la télévision : le verbe “désunir”. Quand ils disaient d'un athlète qu'il s'était « désuni », nous comprenions que celui-ci était en mauvaise posture, alors qu'il avait l'instant d'avant tous les atouts en main — quelque chose dans son corps ou dans son geste l'avait trahi, l'avait abandonné. La belle réussite de la médecine moderne, alliée contre-nature de l'industrie alimentaire, a été de désunir l'homme de lui-même : elle l'a transformé en son pire ennemi. Il s'est mis à pourchasser la vie en lui tout en croyant que cela lui assurerait l'immortalité. 

(*) Michel Bounan — La vie innommable, 1993)

mardi 7 décembre 2021

La dernière solitude

J'ai peur des fous, j'ai peur des folles. J'ai peur du froid. J'ai peur de ne pas devenir fou assez vite. J'ai peur de ne pas être entendu. J'ai peur d'être compris. J'ai peur d'être aimé pour de mauvaises raisons. J'ai peur des enfants. J'ai peur du vide. J'ai peur de ne pas haïr assez fort. J'ai peur d'étouffer. J'ai peur de l'eau très profonde. J'ai peur de la violence. J'ai peur des coups de pieds dans les tibias. J'ai peur de mes mensonges. J'ai peur des accidents de voiture. J'ai peur de ma bêtise. J'ai peur des fausses notes. J'ai peur de l'oubli. J'ai peur de la dernière solitude. J'ai peur d'avoir été impardonnable. J'ai peur des mots trop précis, qui semblent se justifier par l'ajout de sens qu'ils font au langage. J'ai peur de trop parler, mais aussi de ne pas assez parler. J'ai peur de ne pas trouver mes mots, ou que les mots ne me trouvent plus. J'ai peur que mes phrases soient maladroites, ou trop adroites. J'ai peur de ne pas appartenir à celle que j'aime. J'ai peur d'être lourd. J'ai peur de me tromper. J'ai peur d'être trompé. J'ai peur que mes vœux se réalisent. 

La peur et les peurs accumulées au cours d'une vie, que deviennent-elles, quand nous arrivons au seuil de la mort ? La peur de la mort les fait-elle disparaitre ou au contraire les fait-elle revenir nous frapper à une puissance décuplée ? Ces peurs sont-elles une seule et même peur, la Peur ? 

Il y a quelques années, un de mes amis est mort soudainement d'un cancer foudroyant (comme on dit). Après son décès, quelqu'un m'a appris qu'il s'était conduit avec moi comme une crapule. Je ne sais pas si je préfère le savoir ou si j'aurais préféré l'ignorer. Le rapport qu'on entretient avec les morts est délicat. Apprendre après son décès qu'on a été trompé par un défunt rend la cohabitation avec celui-ci très difficile. Nous ne pouvons pas le haïr, ni lui faire de reproches, il est à l'abri de toute semonce, et c'est précisément cet abri qui rend la paix impossible. 

La relation que nous avons avec les morts est proche de celle que nous entretenons avec les mots. Nous les respectons et nous en avons peur. Nous les aimons et ils nous font horreur. Ils se tiennent à égale distance du sens et du style et ne révèlent rien de leur secret : ils nous laissent faire tout le travail, tout le chemin. Plus nous creusons en eux et plus ils nous démontrent qu'ils sont ailleurs, que jamais nous n'entamerons leur cœur de pierre. Et pourtant, ils sont si fragiles… Nous procédons d'eux, et ils font notre procès, jusqu'à la Peur ultime, jusqu'à nous abandonner à la dernière solitude. 

***

Je croyais mettre un point final à ce texte quand je me suis aperçu de ce que j'avais écrit. Nous écrivons toujours pour de mauvaises raisons, ou plutôt, les bonnes raisons que nous avons d'écrire ne se révèlent qu'a posteriori. Mais les bonnes raisons que nous avons d'écrire sont certainement les pires, quand on y réfléchit bien. Toujours est-il que je me suis aperçu après avoir terminé la rédaction de ce texte qu'il parlait d'autre chose que de ce qui m'avait conduit à en entamer l'écriture. Rien de très original, me direz-vous, pour quelqu'un qui, comme moi, ne sait presque jamais de quoi il va parler, et est incapable d'organiser un discours de manière logique et idéelle. Tout de même, je n'avais pas prévu d'écrire que les amoureuses qui ont cessé d'aimer sont des demi-mortes. Mortes, on aimerait qu'elles le fussent ! Mais non, elles restent en vie pour continuer à nous torturer depuis leurs petites existences trop ordinaires. (Non, il ne s'agit pas d'une digression. Ou bien c'est la digression de ma vie, celle en laquelle j'ai élu domicile pour en faire mon tombeau.) Toutes elles nous trahissent, toutes elles nous ont trompés. Et c'est seulement parce qu'il y a un après que nous le savons. C'est la trahison, dont j'ai le plus peur — la mienne comme celle des autres. Au moment de la mort, les mots livreront leur secret, et nous saurons tout. 

***

Il faut abandonner les textes que nous écrivons juste avant qu'ils ne se mettent à réellement signifier quelque chose. J'ai peur que mes vœux se réalisent et j'ai peur que mes textes signifient quelque chose. Ils nous trahissent toujours, ces salauds. 

dimanche 5 décembre 2021

Entre les noms, l'abîme


Ce matin, au réveil, je me suis aperçu que j'avais oublié une personne, dans la famille de ma mère. J'avais en tête les quatre garçons, René, François, Marcel, André, et les deux filles, Catherine et Pauline. Et tout à coup j'ai réalisé que les filles étaient trois, et que j'avais complètement oublié la troisième, morte jeune, et que je n'ai pas connue, celle qui jouait du piano, et qui, selon ma mère, avait tous les talents. Est-ce Suzette, qu'elle se prénommait ? Je ne parviens pas à en être certain. C'est sans doute ma promenade dans le beau cimetière de Vézénobres, vendredi dernier, qui a fait revenir en moi cette absente. Ils étaient donc sept, comme nous, et comme les enfants d'Isabelle. Il est probable aussi que la lecture du livre de Jérôme Garcin, "Olivier", qu'Emmanuel m'a envoyé la semaine dernière, et qui traite de la gémellité, n'est pas indifférent à cette anamnèse. 

Je n'avais jamais réalisé que mon frère ait pu souffrir de la mort de son jumeau, Jérôme, à l'âge de deux ans. Deux ans, c'est bien jeune, et deux années, c'est bien court, pour avoir une vie en commun et des souvenirs… Et pourtant, si j'en crois ce qu'il me dit, la blessure est bien là, profonde et tenace, et le sentiment d'incomplétude. Je me croyais le seul à penser à Jérôme, le seul dont la vie avait été informée par ce petit être trop tôt emporté, mais je me rends compte maintenant que nous sommes trois dans cette embarcation, quatre avec Maman : les deux jumeaux séparés, celui auquel on a donné le nom du défunt, et celle qui les a mis au monde. J'ignore de quoi est morte Suzette, si c'est bien Suzette, mais je me demande si elle n'est pas morte de la tuberculose, comme Jérôme

Dans la ronde de ces noms marqués par la mort, il y a bien sûr Jérôme, mais il y a aussi Pauline. Je ne me rappelle plus à quelle occasion j'avais découvert, à sa publication, en 1997, L'Enfant éternel, de Philippe Forest, livre dans lequel le père raconte l'agonie de sa fille de quatre ans, emportée en quelques mois par un cancer. Ce livre a eu beaucoup d'importance dans ma vie. C'est à partir de lui que j'ai pris conscience de ce double enfoui dans les profondeurs de la mémoire maternelle, de ce coin enfoncé entre nous. Ma mère n'en parlait jamais, ou presque jamais, même si le portrait qui ne quittait jamais la commode dans la chambre des mes parents m'était familier, ainsi que cette mèche de cheveux blonds enfermée dans un coffret précieux et parfumé. J'ai conservé et cette commode, et ce portrait, et cette mèche de cheveux, puisque ma mère avait insisté pour me léguer tout ce qui se trouvait dans sa chambre. Les tiroirs de cette commode étaient pour moi l'objet d'une fascination qui ne s'est jamais dissipée. J'avais l'habitude d'aller fouiller ces deux tiroirs, sans savoir ce que j'y cherchais : je sentais confusément qu'ils renfermaient un mystère. Ce mystère, je ne l'ai jamais percé, mais les odeurs et le trouble qui me prenait quand je mettais mes deux mains à l'intérieur me sont restés. Il y a des talismans que toute notre vie nous cherchons en vain. 

Quand Maman est morte, en 2003, à la date anniversaire de la mort de Jérôme, un 19 juillet, à neuf heures du matin, j'ai insisté pour faire graver sur sa tombe son premier prénom (Pauline) quand nous la connaissions tous sous son deuxième prénom : Yvonne. Je crois que cette volonté a choqué, comme si je faisais apparaître une intruse au sein de la famille, et je crois qu'on m'en a voulu. Je ne regrette nullement cette décision, bien au contraire. La mort est le moment où les mémoires se rassemblent, et toutes ne nous appartiennent pas. Je crois que nous devons les accueillir toutes, même celles qui nous paraissent étranges et étrangères. Elles viennent souvent de très loin et se donnent rendez-vous sur la tombe des défunts. Ce beau prénom de Pauline (encore un héritage napoléonien, comme Jérôme), je le trouve infiniment doux et sensuel, et surtout il fait apparaître une autre femme que la mère que j'ai connue, peut-être celle qui me racontait la raison de mon deuxième prénom (Jacques) : un amour platonique de jeunesse — elle l'aura silencieusement porté en elle jusqu'à moi, cet amour…

« Il y a de la violence et du déchirement derrière cette douceur provinciale. » Ainsi parle le commentateur d'un très beau petit film tourné en 1959 sur Marie Noël, l'auteur de Cortège pour l'enfant mort, ce poème qui à chaque fois que je l'entends récité par Madeleine Robinson, me bouleverse à un point inimaginable. Cette poésie si faussement douce, ou si violente dans sa douceur même, me fait trembler des pieds à la tête, et je repense à ma mère et au 19 juillet. Je ne suis le jumeau de personne, et pourtant cette ombre lancinante me poursuit jusque dans les phrases que je lis ou que je tente de faire, elle s'est attachée à moi, elle me porte et je respire souvent son odeur. Quel que puisse être mon trouble, et même cette sorte de douleur suave qui me prend quand je pense à lui, le petit mourant blond au regard si doux dans son berceau, je n'ose pas imaginer la douleur et le désespoir de notre mère durant cet été terrible, je ne peux pas ressentir ce qu'elle a ressenti et ne le pourrai jamais ; en cela elle restera toujours une étrangère, quelle que soit la force de notre amour réciproque. (Elle n'est pas seulement Yvonne, elle est aussi Pauline…) Douceur et déchirement. Proximité et étrangèreté. Sang et souffle. Chair et cendres. Présence et absence… Tu es près de lui, désormais, et j'ignore tout de votre lien éternel. C'est ainsi. 

Il y a de l'oubli en nous, et cet oubli est aussi essentiel que ce dont nous sommes conscients. Cet oubli vient s'ajouter à nos pensées, ou plutôt il les multiplie, il les déforme, il les recompose, il leur donne une direction qui nous indique ce point aveugle que toute notre vie nous avons cherché sans le trouver, ce lieu invisible (peut-être s'agit-il d'un moment ?) qui nous leste d'une inexplicable et formidable pesanteur, ce qu'on appelle l'existence (ou la présence ?). Toujours nous repassons par ce lieu qui semble vide, où l'absence est si intense qu'elle nous fait suffoquer autant que l'excès. 

Je n'ai pas connu le sentiment d'avoir mis au monde, et je ne comprends pas réellement ce que cela peut signifier. Est-ce que les hommes, d'ailleurs, le peuvent ? Je l'ignore. Qu'ils participent à la vie nouvelle, c'est un fait, mais ont-ils jamais la sensation de mettre au monde ? J'en doute fort. C'est trop abstrait, le sperme. Ils ne connaissent pas cette transformation invraisemblable du corps, la dilatation, et ce lien si essentiel à la nourriture, donc à la survie, et surtout la cohabitation avec l'autre ! Les hommes restent seuls quand les femmes savent ce que cela signifie qu'être deux ; c'est ce qui les rapproche des jumeaux. Je ne crois jamais les hommes qui me parlent du mystère de la naissance, de ce miracle, comme du chef-d'œuvre de leur vie. Je crois qu'ils ont besoin de cette croyance pour essayer de se mettre au niveau de la mère, mais c'est peine perdue. Nous sommes trop dissemblables. Un homme sera toujours plus proche de sa mère, quoi qu'il en ait, que de celle qu'il désire et qu'il engrosse. De cette dernière il ne connaît que l'extérieur (ou ce seuil qu'on appelle le sexe), alors qu'il connaît les entrailles de l'autre, mais c'est surtout le fait même qu'il choisisse sa femme, qui l'en éloigne. Les êtres et les choses dont nous sommes les plus proches, nous ne les choisissons pas. La vie choisit pour nous, c'est la vie qui nous choisit, c'est la vie en la mère qui nous donne accès à la vie qui est en nous. 

Allez-vous en ! Allez-vous en ! La sombre heure arrive à présent.

À chaque instant de notre vie, la sombre heure est là, qui nous attend. Elle se confond avec la clarté. Nous la traversons souvent sans nous en rendre compte, ce n'est qu'une ombre fugace qui passe, une note, un accord glacial, et puis un jour la porte s'ouvre et nous nous trouvons de l'autre côté sans avoir eu le temps de comprendre. J'essaie d'être conscient, d'être prêt, de la voir arriver, mais je sais que c'est peine perdue. La musique aide beaucoup, mais elle ne nous guérit pas de notre cécité essentielle. Nous sommes engagés dans une épreuve dont nous ne connaissons pas les règles, mais dont l'issue ne fait aucun doute. Entre les enfants et les vieillards, un même secret circule à l'ombre des mères, et parfois, rarement, il arrive que ce secret prenne corps, et vienne nous parler à l'oreille : l'effroi de la vie et celui de la mort sont faits du même bois. Il peut survenir à tout instant, et toujours s'inscrit dans la ronde des noms propres qui nous rappellent que d'autres corps que le nôtre ont habité la Terre, que d'autres corps que le nôtre vont nous recouvrir de leur noms et de leurs histoires. Nommer un être est une chose terrible… Les prénoms sont des mots de passe, toujours. Ils ouvrent des portes et en ferment d'autres. 

Je n'ai pas connu Suzette. Elle a vécu, pourtant — c'est ma tante, autant que Glyne. Je n'ai pas connu Jérôme. C'est mon frère, pourtant, autant qu'Emmanuel, Jean-Marc, Daniel, Sylvain, Dominique. La connaissance que nous avons des autres n'est rien, ou pas grand-chose, dès lors qu'il s'agit des liens qui nous inscrivent dans la constellation des hommes, qui nous font tenir notre place dans la vie humaine, qui nous font effroyablement singuliers dans la multitude. Je pourrais énumérer tous les noms de ma vie, à l'infini, comme une gamme magique, sans me lasser. Je sais qu'en son sein est inscrite la clef de mon tombeau, et que ce texte-là vaut tous les poèmes. Entre les noms, l'abîme. 

mardi 30 novembre 2021

Là où j'en suis


Tant qu'un homme n'est pas mort, on peut dire qu'il n'a pas vécu. Ayant vécu, je suis mort. C'est vérifiable. Je vois bien que le monde se comporte tout à fait comme si je n'existais plus, et même comme si je n'avais jamais existé. C'est en cela que réside ma chance. Il se peut aussi que le monde m'ignore parce que lui et moi ne nous trouvons pas dans le même plan de l'univers (ce que je prends pour le monde ne serait alors qu'un reflet inversé de mon absence). Cette hypothèse est à envisager sérieusement. 

Il m'a donc fallu attendre le trépas pour commencer à raconter la vie que j'ai empruntée pour arriver là où j'en suis. Cette vie — dont personne ne voulait, il faut bien le dire — n'était pas la mienne, mais il a pourtant fallu faire comme si. J'ai su donner le change. Dans ce domaine, au moins, c'est un sans-faute. Même mes plus proches amis ne se sont aperçus de rien. Ils continuent comme si de rien n'était de m'appeler Georges. Georges par-ci, Georges par-là, Georges a fait ci, Georges n'a pas fait ça, Georges aurait dû, Georges a tout raté, Georges était plus ou moins ce qu'il aurait voulu être, Georges pensait que, Georges ne manque à personne… Ils sont persuadés de m'avoir connu et d'avoir croisé une vie, une trajectoire inscrite dans le temps qu'ils appellent une vie, ma vie, une vie qui se serait croisée avec la leur, une vie qui aurait été contaminée et infléchie par la leur. Ils n'en démordent pas : nous nous sommes connus. Nous avons été des amis, des frères, des parents, des cousins, des relations de travail, des amants, des compatriotes, des contemporains. Nous avons interagi, comme ils aiment à le dire. Nous nous sommes parfois disputés, brouillés, détestés, et même aimés, nous nous sommes perdus de vue, puis retrouvés, puis reperdus, nous nous sommes oubliés, entendus, compris, ou méprisés. Bref, nous avons, selon eux, expérimenté ce qui fait qu'une vie humaine est une vie humaine, nous avons échangé des numéros de téléphone, des billets de banque, des gnons, des affects, des pensées, des idées, des sentiments, des souvenirs et des moments, et même quelques fluides et bactéries. Certains vont jusqu'à parler de gènes, mais cela dépasse mes compétences. 

Il paraît que le Georges qui écrit ces lignes aurait eu cinq frères et une sœur (c'est lui qui le pense, ou qui le croit, et c'est ce qui est inscrit dans l'état civil). Dans une autre version de l'histoire, il aurait eu six frères, ou même sept. Laissons ces détails de côté pour le moment. Disons qu'à l'heure où nous parlons il aurait cinq frères, puisque la sœur est morte, ce qui semble indiquer qu'elle aussi a vécu, contrairement aux autres qui ne se sont pas encore prononcés sur ce point. Auront-ils vécu ? Auront-ils croisé d'autres vies que les leurs ? Nous le saurons bientôt. À ce point de l'histoire, on pourrait se demander aussi s'il doit être fait mention de l'Histoire, ou si nous devons l'ignorer autant qu'elle nous a ignorés. Les romans en général font entrer cette donnée dans leurs équations, mais avec quel bénéfice ? La question se pose. Je dirai seulement pour l'instant que l'Histoire et l'histoire ne sont pas seules à se croiser, qu'il faudrait tenir compte également des bêtes, des paysages, des forêts, des températures et des odeurs, de la qualité des sols et des coucheries de François Hollande. Si rien ne devrait être laissé de côté, il va de soi pourtant qu'on ne pourra pas complètement négliger certaines contraintes techniques ou physiologiques, comme le nombre de pages du volume et la santé du rédacteur. Il faut rester réaliste. 

(J'aimerais manier les guillemets comme on pavoise, comme on porte haut les oriflammes, comme enfin on habille sa maîtresse, j'aimerais citer sans relâche, pour porter ma voix parmi les nombres, j'aimerais me frayer un étroit chemin à travers les ombres et trouver là un peu de la lumière dont l'absence me brûle, j'aimerais ouvrir la bouche pour laisser parler les autres, rapporter, faire écho, laisser entendre, m'instruire enfin dans le bourdonnement infini de la conversation des écrivains, être l'oreille qui se fait bouche, être le mot de passe, la phrase de passage, la fenêtre ouverte sur l'intelligence.) 

Un tableau vivant nécessite des personnages, de la psychologie, des anecdotes, une certaine chronologie (qui peut éventuellement être retournée ou défaite), un rythme, une ou des intrigues, des descriptions, et une composition. Certains ajouteraient une direction, ou un terme, mais c'est précisément ce que nous voudrions éviter, sans savoir si la chose est possible. Ah, j'allais oublier le sens, mais de cela nous ne sommes pas comptables. S'il devait arriver que des lecteurs en trouvent dans ces pages, nous devrions décliner toute responsabilité, et renvoyer ces lecteurs à leur propre désir, ce qui ne devrait pas être très difficile, puisqu'ils ne connaissent que cela. Les lecteurs de romans sont bien trop silencieux. Ils devraient hurler à chaque page. 

On devrait peut-être se demander si le roman est bien le genre qui convient ici, mais j'aime bien ce vocable de "roman", et son grand avantage est de recouvrir aujourd'hui une somme considérable de formes. La cérémonie du roman nous séduit, même quand elle se réduit à un mot imprimé sur une couverture. Les apparences seront avec nous quoi qu'il arrive. 

Mais, me direz-vous : là où j'en suis, où est-ce ? C'est que je ne le sais pas très bien. Les choses ne sont pas si claires. Je suis ici, indubitablement, mais, tout à la fois, je n'y suis pas du tout. Ne croyez pas que j'essaie d'embrouiller volontairement la situation, afin d'échapper à mes responsabilités. Il n'est nullement question de cela, en vérité. C'est même tout le contraire. C'est justement parce que je veux être exact que je dois exposer la situation dans son paradoxe apparent. Écrivant les phrases qui précèdent, je ne peux nier que je suis là, puisqu'il faut être quelque part pour agir, mais tout en moi se révolte dès que j'écris que c'est moi qui écris. Et si ce n'est pas moi qui écris, où suis-je quand ce qui s'écrit ici s'écrit ?

Tout livre doit hurler à son lecteur… Eh bien, hurlons ! Le lecteur se tait, profitons-en pour parler plus fort que lui. C'est dur, de vieillir, vous savez ! Toute une vie pour en arriver là… Vraiment, si on avait su… Toute une vie pour apprendre ce qu'on savait déjà et ce que tout le monde sait dès l'origine. Quel temps perdu ! À chaque fois, recommencer à faire semblant de découvrir… Creuser derrière les apparences, en faisant mine de trouver ce qui est en peine lumière… Nos cris ne font peur à personne car tout le monde crie, nos paroles n'intéressent personne car tout le monde parle en même temps, chacun dans son tunnel. De temps en temps, une femme jouit avec grâce et nous croyons au bon dieu. Ça ne dure pas. On croit écrire une grande histoire, un roman fabuleux, mais nous trouvons dans le journal du matin la même histoire, le même roman, avec plus de détails, et qui semblent plus vraie et plus réussi. À quoi bon ? Alors le hurlement nous reprend. Quand on n'a rien à dire d'important, il faut crier, il faut barbouiller les murs de merde, il faut invectiver, étonner, surprendre, insulter, il faut chanter plus vite que la voix, il faut parler plus loin que le sens. Alors nous convoquerons la saleté, la trahison et le délire, le rire de l'idiot et la beauté ineffable, nous blasphémerons et nous profanerons ce que nous avons de plus précieux, bien sûr, comme à chaque fois que l'autre plonge son pieu dans notre cœur. 

On ne nous a pas appris à aimer. 

(…)

À Jean Quatremaille, fraternellement

dimanche 28 novembre 2021

D'un journal l'autre

Il ne [nous] arrive pas grand-chose (nous avons mangé [de la salade et des betteraves]), de sorte qu’on n’a rien de bien saillant à raconter, si tant est que [notre] vie soit beaucoup plus passionnante le reste du temps. Il n’y a guère que [l'angoisse et le désespoir], pour ne se relâcher point.

Ah si, tout de même. Emmanuel me raconte qu'à l'Oncle Jérôme il avait avoué avoir raté son baccalauréat, ce qui lui a valu une verte réprimande de Tante Glyne, et même une gifle, dans la rue. Heureux homme qui appartient à une époque où il était encore possible de ne pas réussir son bac.

Ce sont de ces petites manies dont sont faites les grandes folies, et les œuvres abondantes.

L'expérience extérieure est réduite à presque rien, mais l'expérience intérieure, elle, est presque indicible. Nous voilà dans de beaux draps, comme disait Céline. 

La peur et l'angoisse, dont ordinairement on ne parle jamais (ou trop littérairement), en ont eu assez d'être les laissées-pour-compte du récit désarticulé qui serpente en ces pages. Car c'est bien d'un récit, qu'il s'agit, contrairement aux apparences. On l'ignorait au commencement, mais les morceaux, tels qu'ils se sont arrangés, à notre insu, dans la trame d'ensemble, ont fini par trouver une place qu'ils n'auraient pu échanger avec aucun autre. Il fallait être patient et écouter le chant des organes. 

Au fond je comprends ceux qui renoncent, ou qui d’emblée sont tout renoncement. 

Que ne donnerait-on pas pour renoncer — car le prix à payer est exorbitant, c'est un fait ? (Je me demande ce que ce serait, exactement, que de renoncer.) Ne sommes-nous pas trompés sur la marchandise ? Comment savoir ? Les publicitaires du renoncement sont très habiles, j'en suis convaincu, et surtout, ils ne se lassent jamais. Pourquoi désirent-ils si fort que nous renoncions ? Eux aussi pourraient se décourager, après tout ! Mais non, il semble bien qu'ils ne se résignent jamais à nous voir poursuivre. Ceux qui ont renoncé ne supportent pas qu'on ne soit pas comme eux.

Une femme marche rapidement dans la rue, en manteau rouge. Elle a les mains dans les poches. Elle voit un couple qui s'embrasse. Ça la remue, dirait-on. Elle n'a pas l'air d'aimer ça. Il faudrait la consoler. Mais arrête de pleurer, voyons ! Dans quel état tu te mets ! C'est ridicule mais elle ne veut pas renoncer. Elle veut aimer et être aimée, la folle. On la prend dans les bras, on la secoue un peu, on lui remonte le moral comme on peut, on la rabroue un peu, aussi, c'est pas sérieux, quand-même, hein. Quoi, qu'est-ce qu'il a de plus que nous, ce gars-là, hein ? Mais rien du tout ma Poulette, rien du tout ! Il a même pas son bac. Et on voit tout de suite qu'il est fauché. Un indigent, comme qui dirait… On laisse choir le mot comme un mégot mouillé et éteint qui nous tomberait du bec. Allez, embrasse-moi et puis c'est fini ! Elle se laisse faire, bien sûr. Allez, viens, on va danser, viens, je te dis. Musique !

Tu vois, il n'y a pas beaucoup d'angoisse, dans mon récit. Ça peut aller, de ce côté-là, non ? Je fais attention au lecteur, moi. Faut pas trop l'effrayer non plus. La femme en manteau rouge dans la nuit parisienne mouillée de pluie, c'était bien. Bonne séquence. Émotion. Mystère. Images. « Ça te plaît, cette musique-là, hein ? Tu peux remuer ton cul… »

Il a l'air jaloux. « C'est pas ça qui vous arrête, vous les bonnes-femmes. Vous êtes de vrais égouts à pattes. » Paf, il lui colle une beigne. Un peu d'action quand-même. Allez, viens danser, qu'une autre lui dit pour le calmer. Ça danse. Musique, toujours !

Ça ne vous donne pas envie de renoncer ? Danser, ç'a toujours été le pire, pour moi. Le comble du comble. À l'époque, je ne connaissais pas le Lysanxia, j'avais le nez collé à la vitre en permanence, et derrière la vitre, les bonnes-femmes se trémoussaient, quelle horreur ! Musique, qu'ils disent. Danse, musique, concert, light-shows, mains au cul, sueur, honte, odeur de chiottes. « J'en ai marre, de ce mec. »

Tu vois qu'il s'en passe, des choses ! Il y avait même des bagarres, le samedi soir, souvent. Je ne rêve pas, Isabelle Huppert a du poil sous les bras. C'était le bon temps. Ils baisent joyeusement ; ils cassent le lit. « Ben quoi, j'ai dormi chez Annie ! » [Fracas]

Une fois qu'elle a bien pleuré et reniflé, il s'attendrit et la pousse doucement vers le lit, la chatte morveuse. Elle va rester quand-même cette nuit, elle partira demain. Il la déshabille doucement, il lui parle gentiment. Elle a les yeux rouges. « Tu vas te reposer. » Retour de la femme en manteau rouge avec des tomates farcies préparées par sa grand-mère. Lacrimosa la reine des douleurs. Ça sent la mort. Alors tu viens pas ? Elle va retrouver l'autre, bien sûr, l'indigent ! Elle est plus blonde que rousse. Ils s'embrassent sans un mot. Il va s'acheter des Gitanes. Se reposer, c'est un truc que les hommes disent aux femmes, ça, tu vas te reposer, quand ils veulent les tenir tranquilles, à leur main. C'est ce que je disais à Isabelle quand elle venait me voir ici le week-end. Repose-toi. Dors. Elle restait couchée, longtemps, pendant que moi je faisais la cuisine ou le ménage ou les courses ou d'autres choses qu'on fait quand les femmes sont couchées là-haut à dormir. Moi aussi j'aime bien dormir. Elle était fatiguée, la pauvre, fatiguée par son travail, par sa vie, et peut-être aussi par elle-même. J'allais la voir, après, elle avait les yeux gonflés, elle était belle, comme ça, encore toute tiède et toute molle, toute parfumée de nuit concentrée. J'aurais pu faire ça mille ans, bien sûr — en compagnie de l'adagio de la neuvième symphonie d'Egon Wellesz ou d'une blanquette de veau, je ne m'ennuyais pas. 

Retour de la femme en manteau rouge. « Tu ne me feras plus jamais l'amour ? » Il ne sait pas. 

 Ils se disent que mieux vaut tenter de vivre à peu près tranquille, et que de toute façon se révolter ne servirait à rien. À en juger par les résultats d’un grand refus, ils n’ont probablement pas tort. 

« Sois pas malheureux ! » Qu'est-ce qu'il peut répondre à ça ? Il se démet. Il repart seul, les mains dans les poches. 

Il n'y a que les morts qui écoutent. C'est très sensible dans les réunions familiales, mais c'est vrai toujours. Il enfonce la porte, elle est étendue sur le sol, près d'une cheminée. Il se penche sur elle, soulève son bras droit qui gît dans une mare de sang. Il la prend dans ses bras, il a beaucoup de force. La tête de la jeune femme pend en arrière, elle a les yeux ouverts. Il regarde son visage, puis il descend l'escalier en la portant. Elle est maintenant allongée sur le marbre de l'autel. On le voit au-dessus d'elle, sa figure tout proche de la sienne (elle a toujours les yeux ouverts), puis il pose son visage sur la poitrine de la morte et l'on entend un cri strident. « Je voulais la rendre à Dieu. »

La musique veut nous rendre à Dieu, les pères veulent nous rendre à Dieu, le soleil veut nous rendre à Dieu, mais la pesanteur de la vie est si forte, si poisseuse, elle nous tire en arrière, elle nous arrime à la terre et à la femme, elle met en nos tripes toute la densité du désir qui s'écoule de nos yeux comme du plomb fondu. Le sang est une colle puissante et brûlante qui nous dicte les pauvres phrases que nous croyons inventer. Nous ne renonçons jamais à nous enfoncer jusqu'au délire dans ses ornières : dans nos draps l'ordure et la grâce se contorsionnent amoureusement. Cela crée beaucoup de jalousie. 

« De tels excès sont d'un autre âge. » La sagesse est le vice des vieillards, lui répond l'abbé. Ils ne s'écoutent pas, c'est impossible. Chacun s'adresse à son abîme propre et la vie des hommes suit son cours. Il ne nous arrive pas grand-chose, hormis les petites manies qui nous arrachent au linceul de l'existence somnambulique. Tu vas te reposer. N'aies pas peur, je suis là, il ne peut rien t'arriver. Je l'entends ronronner dans le Grand Refus de la mort. 

lundi 22 novembre 2021

[ Ì∂†]

[Tout ce que j'écris ici est barré d'avance, et s'efface du même mouvement que je l'écris. Ce qui fait qu'on devient fou, c'est qu'on ne peut ni arrêter ni continuer. Je n'ai personne à qui parler. Dans ces conditions, pourquoi continuer à vivre. À quoi sert de crier, seul dans sa chambre ? Les murs sont trop épais. Tout ça n'aura servi à rien. À rien du tout. Il n'y a rien. Il ne subsiste rien — et il n'y avait rien au départ, c'est le plus cruel. Tout est bâti sur du faux, tu toc, du mensonge, de la bouillie, des mots, des phrases creuses, des grimaces. Tout ce que je dirai sera retenu contre moi, je le sais.]

[Je ne sais pas me faire comprendre. Le désespoir me serre le cœur. Plus j'écris pour essayer de dire ce que je pense moins j'y arrive. Ces trois phrases, je viens de les écrire à un ami très cher, et je les ai retirées avant qu'il puisse les lire. J'ai eu honte de moi. Et aussitôt, le vieux désespoir de l'enfance m'a sauté au visage. On ne peut pas parler. C'est impossible. Personne n'est là, personne ne nous écoute.] 

[Parler, mais à qui ? Il n'y a que les morts qui écoutent. Il n'y a rien, rien que soi et rien qui soit. Si tu n'es pas mort, tu ne m'entends pas. Si je ne suis pas mort, je ne parle pas vraiment. Quel cirque ! Quel asile !]

[Oh, je sais ! Je sais bien que je ne dis rien d'original, allez, et que vous n'entendrez que l'atroce banalité que je suis en train d'énoncer maladroitement. La vérité est qu'il n'y a rien d'autre à dire, et qu'il faut faire semblant de dire autre chose, sans cesse, qu'il faut continuer à faire semblant, pour ne pas s'attirer la haine des vivants. Mais je n'ai plus la force de jouer. Qu'ils me haïssent donc !]

[J'écris, et je vois mes phrases disparaître à mesure que je les écris. Ce n'est pas drôle. Ce n'est pas un écran, sur lequel j'écris, c'est un crâne mou que mes mots traversent. M. me racontait tantôt qu'il avait voulu récupérer un peu de la poussière de son frère jumeau, dans le caveau familial, et qu'il l'avait couchée, cette poussière, sur un mouchoir, pour, plus tard… Ce geste admirable et dérisoire, je le comprends tellement que j'ai l'impression de le reproduire ici à longueur de pages, comme un dément arc-bouté sur son cauchemar. Sable qui vomit la mer — les oiseaux me fuient. Encore un peu de poussière, s'il vous plaît, encore un peu de terre pour mieux m'étouffer. Y a-t-il quelqu'un ici qui ne mente pas, quelqu'un qui ne soit pas conçu dès l'origine pour mentir ? Pauvre fou !]

[Il y a très longtemps — pauvre fou — que je me demande ce que ça fait de sombrer dans la folie. Je n'ai jamais oublié ce soir d'hiver, à Paris, il pleuvait, je revois la chaussée luisante, en face du Théâtre des Champs-Élysées, où j'avais eu la sensation fugace et terrifiante que j'étais en train de devenir fou — c'était il y a quarante-cinq ans. Je pense à Schumann, toujours. Je le vois au bord du Rhin, avec son petit mouchoir blanc. Je pense à Clara, cette salope, qui a eu peur d'aller le voir à l'asile. Mais c'est surtout à lui que je pense toujours, dans ces moments-là. À lui et à Papa. Tous les trois nous nous tenons silencieusement au bord du Rhin, un petit mouchoir blanc à la main. Terreur… Oui, terreur. J'imagine qu'il existe plusieurs façons de perdre la raison, mais la mienne, c'est ce que je dis plus haut. Cette certitude, d'une violence inouïe, qu'il n'existe plus personne sur Terre qui soit en mesure d'entendre ce que j'ai à dire. Aucune échappatoire. Les mots, à peine ont-ils quitté ma bouche, ou ma pensée, ou mon clavier, me reviennent en pleine face. On ne peut même pas se plaindre. De quoi se plaindrait-on ? Le monde « n'habite plus à l'adresse indiquée », c'est tout.]
[Ils ont tous tourné les talons. Ne reste que la nuit et la pluie, l'eau et le noir. Pourtant nous avions eu une famille, jadis, des parents, des amis. Des bras et des mains nous avaient tenu, bercé, caressé, des voix s'étaient adressé à nous, des yeux nous avaient vu, des bouches nous avaient baisé, mais on dirait que tout cela a eu lieu dans un monde et un temps qui n'ont jamais existé ou qui ont été radicalement abolis. Le monde et toutes ses paroles ont été gobés par une bouche géante qui n'a pas voulu de l'incomestible que je suis.]

[J'en suis à ne plus oser écrire ce que j'écris, à ne plus oser penser ce que je pense, à ne plus oser dire ce qui se dit en moi. L'écrire, le penser, le dire, c'est porter à incandescence la pointe du tison qui me brûle les paupières de l'intérieur, c'est donner des clous pour me crucifier, c'est me pousser vers le gouffre cellulaire. Mes viscères sont retournées, à vif, ce n'est plus avec mes yeux et mes oreilles que je perçois le monde, mais avec le tissu conjonctif, avec les épithéliums, avec les lames basales ; je ne pense qu'avec l'escalator mucociliaire, avec le péritoine, je ne rêve qu'à travers mon gel turgescent amorphe. Ce n'est pas ma faute : si je vous parle chinois, c'est que vous êtes encore à distance de la substance fondamentale et que la compaction n'a pas encore affecté vos membranes séreuses, ignorants béats de l'apocalypse somatique que vous êtes.]

[À quel moment et pourquoi mes pensées se sont elles transportées dans mes poumons ? À quel moment et pourquoi mes idées ont-elles quitté la substance grise pour aller se loger dans mon diaphragme et dans mon pharynx — ces idées et ces pensées qui se percutent sans cesse à une vitesse folle, qui s'agacent mutuellement, qui rebondissent les unes contre les autres, dès que j'ouvre un livre, regarde un film, et dont l'enchaînement est aussi fou qu'une réaction atomique incontrôlable ? Mon cœur est en train de fondre car le présent est trop chaud. Il y a là une présence qui est trop présente, qui prend trop de place, qui chasse l'air de mes poumons.]

[Ces idiots de médecins parlent de fonctions cérébrales. Ils ne savent pas de quoi ils parlent. Il n'y a pas de fonction cérébrale, rien n'est fonctionnel, là-dedans. Il n'y a pas un chef d'orchestre qui distribue des tâches qui seraient effectuées dans des bureaux ou des ateliers. Tout communique, tout est interdépendant, tout est relié. La Voix se diffracte contre d'invisibles parois ; ses échos transpercent les matières les plus résistantes ; elle est plus intense à l'arrivée qu'au départ ; la caverne est surpeuplée ; mille paires d'yeux rutilent dans l'obscurité ; le sang coule comme de l'acier fondu ; la peur bande.]

[Il n'y a que les morts qui écoutent.] 

(J'écris entre crochets car j'espère que mes phrases ne seront pas lues par celui qui en moi a pris le contrôle de mon souffle. Il faudrait lui échapper, mais il voit tout, il entend tout, le Salaud.)