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mercredi 31 août 2022

Et l'aigreur ne suffit pas à combler les trous

Ils suivent un ordre chronologique, et pourtant décousu, puisqu’ils sont animés par les caprices de la mémoire, « cette chose diabolique et vicieuse, en même temps que le plus délicieux des poisons ». Manifestant un rejet du monde moderne, ils produisent sur le lecteur un effet indéniable d’exotisme, souvent cocasse (« J’ai connu l’époque où les promoteurs envoyaient des types casser les chiottes communs dans les immeubles »). On y croise Glyne, la tante de l’auteur, et des quartiers, la place des Vosges, des musiciens, des femmes, l’érotisme diffus qui fut propre aux grandes villes, et des réflexions sur l’évolution de la capitale.

On lira notamment de belles pages sur la figure de la bourgeoisie provinciale, touchante, naïve et empruntée, comme on ne la rencontre plus guère. Ainsi, la mère de l’auteur voit les ouvriers, dans sa petite ville, comme « des individus » ; à Paris, ils sont « une armée ». De la même façon, elle porte en semaine des fourrures qu’elle n’aurait pas portées chez elle. Plus généralement, c’est la figure de l’artiste de province qui passionne le lecteur. On a presque oublié l’aimant que constituait la capitale pour les jeunes gens ambitieux, ou seulement curieux. Ils s’y trouvaient mêlés à un monde infiniment plus riche et excitant que ce qu’ils avaient connu. L’indifférence, l’anonymat, la foule, la vitesse, que, revenus chez eux, ils prétendaient détester, constituaient au contraire « un plaisir inconnu qui les gris[ait] et dont peut-être ils [avaient] peur ». Aussitôt revenus dans leur petite ville, la sensation d’étouffement les reprenait en effet. (On recommande particulièrement le chapitre sur la « distance », « cette impression singulière », qui distinguait Paris de la province, non « pas seulement une matière temporelle », mais « une doctrine de l’espace ».)

Que trouvait-on à Paris d’exaltant ? La richesse artistique et culturelle, bien sûr, mais surtout la liberté, la surprise des rencontres et la possibilité des amours. C’est ce que l’auteur resserre dans une belle formule : Paris permettait d’« embrasser la carrière de l’occasion ». Chaque jour, au réveil, on se disait : « C’est sans doute pour aujourd’hui. Quoi ? On ne le sa[va]it pas, et c’est pour cette raison qu’on [voulait] être là, être près de l’occasion, être dans le cercle magique des heures qui les contient toutes. »

Il y avait la flânerie aussi (« Errer est humain, disait Victor Hugo, flâner est parisien »), morte, remplacée par la visite : il n’y a plus de province, il n’y a plus de flâneurs, il y a des TGV et des touristes. Paris, en général, est mort, dit l’auteur, non sans amertume. Tout y « est faux, bavard, folklorique au plus mauvais sens du terme, sous verre, sauf la violence qui elle est bien réelle », une ville pour « amateurs de Fred Vargas et de John Adams ». Il date de la guerre dans l’ancienne Yougoslavie la fin du Paris qu’il a connu, « comme si ce qui se passait à l’est de l’Europe avait sournoisement donné le coup de grâce à l’Europe de l’ouest […], comme si Sarajevo avait poussé Paris hors de l’histoire ». C’est ici, d’ailleurs, que l’on aurait aimé que l’auteur s’explique : ses intuitions s’arrêtent parfois trop brutalement, et l’aigreur ne suffit pas à combler les trous. C’est aussi la limite de ce type de livre, constitué de textes épars, qui auraient gagné à être agencés et approfondis, pour mieux servir des pages souvent singulières, toujours remarquables.

 Raphaëlle Dos Santos, dans Culture 31



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jeudi 18 août 2022

Un autre rêve

Je suis avec une bande d'amis, assez nombreux (six, sept ?), jeunes, disons entre trente et quarante ans, nous nous amusons bien. Nous sommes en ville, dans des cafés, sans doute, ou au restaurant, et la conversation est spirituelle, enjouée, légère, très vive et stimulante. Et puis il y a soudain trois femmes, ou deux, mais plutôt trois, un peu plus âgées, mais pas beaucoup, très bourgeoises et très élégantes, auxquelles nous décidons de jouer un tour. En réalité il ne s'agit pas vraiment de leur jouer un tour, mais de s'en moquer gentiment. Le jeu se déroule à merveille. Ça prend. Elles s'intéressent à nous et ne se rendent pas compte qu'elles sont manipulées. Mais les choses vont un peu trop loin, et elles se rebiffent. Je suis le plus impliqué de tous. Petit à petit, les choses se retournent, et je sens que je me prends d'amitié pour elle, et j'ai honte de ce jeu gratuit et un peu cruel. Alors, tout en jouant ma partition avec virtuosité, je commence à me retirer d'elle, à l'interpréter. Je mets de la distance entre moi et moi. Mais le ton monte. Nous sommes accusés assez violemment. Des tiers s'en mêlent. Les discussions sont âpres, je dois me sortir de la nasse. Je parle énormément, avec un brio qui m'étonne moi-même, et m'étourdit presque. C'est comme de conduire à grande vitesse une voiture de sport. Je crois que je réussis (presque ?) à les convaincre de ma bonne foi. Mes amis sont plus loin, ensemble, et moi je suis avec les trois femmes, au café. Et plus ça va plus je sens que je suis de leur côté mais sans pouvoir leur dire. Je les aime. Mais j'aime aussi mes amis. Ma position est très délicate. Je ne veux trahir personne. Je vois en particulier une blonde, assez grande, fine, très élégante, qui se penche au-dessus de moi, et je peux sentir son parfum et la courbure de son corps qui m'émeut tout particulièrement. Je me sens de mieux en mieux mais ma position est de plus en plus délicate. Je veux les défendre, mais de manière à ce que mes amis pensent que c'est encore un jeu à leurs dépens (aux dépens des femmes). Je m'en tire à merveille et en retire une jouissance incomparable. Quand je retourne vers mes amis, il y a un moment délicat. Ils m'accusent de collusion avec les femmes, mais, là non plus, nous ne savons pas si c'est joué ou si c'est réel. Je me prends sincèrement de bec avec eux et à la fois, sans qu'il semble y avoir la moindre contradiction, nous nous congratulons secrètement. Pourtant mon cœur est avec les femmes. 


Il y avait dans ce rêve une qualité de suavité et d'esprit mêlée à un érotisme léger mais entêtant qui le rendait incomparable. C'était comme un grand vin blanc. Léger, mais puissant et enivrant. Une fête des sens et de l'esprit. Peut-être que je ne suis jamais aussi heureux que lorsque je suis partagé… C'est vrai mais ce n'est pas ça non plus. Je ne saurai sans doute jamais d'où provient ce bonheur. Si je devais lui donner un titre, le seul qui me paraît adapté serait "ivresse", alors même que ça ne dit rien de l'histoire. Mais j'étais sur la pointe des nerfs et de l'esprit, sans aucune douleur. « Dans l'Orient désert quel devint mon ennui ! » Non, c'est là qu'il me faut être, au creux de la modernité, à Paris ou dans une grande ville de province. À la rigueur dans l'Orient-Express. Il faut que dans ma mémoire flottent quelques bribes de Blue in Green, de Bill Evans. Il n'y a que le jazz qui sache parler de ces états, ces états où la conversation, le jeu, la sexualité, l'intelligence et la séduction nous font vibrer à une fréquence rare, si précieuse. La vie dans ce qu'elle a de plus fin, subtil, aigu, aérien, inventif. La vie, quoi ! C'est peu mais c'est énorme. 

vendredi 12 août 2022

"À Paris"


On peut trouver "À Paris" sur Amazon. 


« On allait parfois manger des glaces à Anvers. Il y avait un petit glacier familial qui faisait des glaces au moins aussi bonnes que celles de Berthillon et au moins là on avait la paix. On n'était jamais plus de trois ou quatre personnes attablées là, et de toute manière on n'aurait pas pu être plus nombreux. On restait là à regarder passer les filles, on était bien. La vie en ce temps-là était modale. Une sorte de bleu pâle et très doux, avec les noirs de Coltrane et les gris de Bill Evans. »


« Essayant de rassembler mes impressions et souvenirs sur le Paris que j'ai connu, j'en viens à me dire qu'ils sont en grande partie colorés par la lecture d'Henry Miller. Bien que ne le lisant plus depuis plusieurs décennies, je n'imagine pas un Paris qui ne lui devrait rien. L'œil aux aguets, le cœur vacant, le jazz et l'amour qu'on fait, les longues après-midi, les sentiments légers du flâneur, le printemps perpétuel… Une sorte de bleu… La vie esquissée, sans adhérence… »



samedi 15 janvier 2022

Je t'aime

Je vais passer pour le dernier des imbéciles, mais je ne peux pas envisager la vie sans amour. Et je ne parle évidemment pas d'un amour universel et éthéré qui étendrait son empire à l'humanité entière. Non, j'ai besoin d'aimer, et d'aimer une femme, de l'aimer tendrement et de l'aimer sexuellement. C'est sans doute complètement débile, surtout à mon âge.

Il fait froid. Je pourrais finir ma vie en regardant de vieux films pornographiques des années 60 et 70. Sur XHamster, on peut en voir autant qu'on veut, c'est agréable. Il y avait une telle joie de vivre, une telle douceur, même, dans ces années-là… Quand on retombe sur ces images, on en croit à peine ses yeux. Où sont passées cette joie de vivre et cette douceur — et même cette tendresse, oui, on peut le dire ? Tout à heure, je suis resté quelques instants à regarder les visages de ces actrices, un peu au hasard. Quelle nostalgie est montée en moi ! Je n'ai pas seulement regardé leurs visages, mais leurs visages m'ont beaucoup touché, je dis la vérité. 

Si l'on écrit au raz de la ponctualité, on prend le risque de ne pas être compris,  mais si on est compris, on l'est complètement, car on rencontre des survivants de la vérité. Il faut prendre ce risque, quitte à ne pas être entendu. Pour ne pas être en retard sur la réalité, il ne faut surtout pas être de son époque, qui, elle, est toujours en retard, il faut plonger dans le passé et s'y cramponner ferme. De la neige à Montmartre en 1945, une boulangerie, cinq ou six personnes dans la rue, ils vaquent à leurs occupations, ne s'occupent pas du photographe, que peut-être ils n'ont pas vu. Il fait froid…  

Ces filles sont vieilles aujourd'hui, peut-être sont-elles mortes. On les a aimées, on leur a fait l'amour, elles ont marché dans les rues de Paris, en hiver, au printemps, en manteau, en mini-jupes, elles ont été blondes, elles ont été brunes, puis elles ont perdu leurs cheveux, elles ont eu des cancers, des enfants, des maris et des amants, des ennuis, des souvenirs, et des joies aussi, et même des petits-enfants. J'espère qu'elles ne connaissent pas ce temps, le temps où j'écris ces mots, ou, si elles le connaissent, j'espère qu'elles ont tout oublié, et qu'ainsi elles ne souffrent pas, ou pas trop. Je voudrais les prendre dans mes bras, je voudrais leur dire que je suis comme elles, que je les ai connues quand elles étaient fraîches, joyeuses, insouciantes, et que même si elles ne se souviennent pas de moi, j'étais là à les regarder, à les aimer, à les attendre dans un bistrot ou à la gare de Lyon. J'entends encore les carillons des boulangeries où nous allions, je sens encore les odeurs des pharmacies, celles du métro, celles de leurs corps souples et tendres. Je les emmène avec moi, je les couche près de moi, je les écoute raconter ce qu'elles ont envie de raconter, peu importe quoi, je pense à leurs jambes nues, à leur joues, à leurs cheveux défaits sur l'oreiller, à leurs yeux trop maquillés, à leur rire. Je me suis réchauffé contre leur ventre et j'ai pleuré avec elles. Il fait froid. Il y a de la neige à Montmartre, il y avait de la neige rue Joseph de Maistre, en 1979, et je regardais les fenêtres éclairées de l'appartement. Christine y était avec Hans. Et moi je restais là, dans la rue, en face de l'hôpital Bretonneau, dans le froid. C'était ainsi. Les yeux me sortent des orbites. La vie est passée par là, elle est passée dans ces rues, elle est passée par moi, par elles, nous ne nous sommes pas toujours connus, mais ce soir je suis avec elles et c'est encore mieux que si j'avais connu chacune d'entre elles. Pour la sérénité, on verra ça en enfer.