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samedi 24 juin 2023

Partition



Il ne se passe pas un seul jour où je n'entende dire et raconter l'abolition de la sexualité (donc de la partition humaine), qui est tout de même, je me permets de le rappeler au passage, à l'origine de la vie sur Terre, au moins pour ce qui concerne l'espèce humaine. J'ai vraiment l'impression qu'on ne parle que de ça, en ce moment ! Quand je dis « on », je pense à l'actualité, aux discours, aux conversations, aux situations, aux faits divers, à la Science, et peut-être surtout aux images. Même les réseaux sociaux ne parlent que de ça. Il est difficile de ne pas penser que ce complot contre la sexualité n'est pas un complot contre la vie elle-même. Moi, je le pense. La vie est ce qu'il y a de plus menacé, aujourd'hui — la vie sous toutes ses formes. On veut la remplacer par une autre forme de vie, qui, fatalement, ne sera pas la vie, puisque hors la vie il n'y a pas de vie. De même que pour le cuir ou la viande, la contrefaçon de la vie n'est pas la vie. C'est quelque chose qui y ressemble, qui peut avoir des caractéristiques identiques, des fonctions et des usages semblables, mais ce n'est pas la chose elle-même. Le vivant est toujours mille fois plus complexe, plus savant, plus intelligent, plus puissant, que tous les artifices alternatifs. 

Le syntagme « une autre forme de vie » n'a évidemment pas le moindre sens, du moins dans l'univers qui est le nôtre. La vie est la vie. Les fous (les monstres) qui aujourd'hui ont des ailes qui leur poussent dans le cerveau sont extrêmement prétentieux, mais aussi extrêmement bêtes, malgré leur grandes capacités intellectuelles et leur grande imagination. Leur passion simple est de tout remplacer. Remplacer le bois ou le métal par le plastique n'était pas trop difficile, mais depuis, ils ont fait des progrès gigantesques, et après avoir remplacé des peuples par d'autres peuples, ils ont l'idée de remplacer la vie par autre chose. Nous en avons eu un exemple grandeur nature, à l'échelle du monde, avec la Covidiase, qui propose de remplacer ce qui est au fondement du vivant, le système immunitaire et l'homéostasie, par son équivalent chimique. L'échec sera à la mesure de leur folie, je n'ai pas de doutes là-dessus, mais au prix de combien de victimes ?

dimanche 25 septembre 2022

Le Grand Divorce

Il n'y a peut-être pas de rapport entre les deux choses, mais en ce jour anniversaire de la naissance de Glenn Gould, le 25 septembre 1932, à Toronto, je crois qu'il est grand temps d'annoncer le divorce définitif entre deux des races humaines qui peuplent la Terre. Il me semble patent, depuis une dizaine ou une quinzaine d'années, que les hommes et les femmes ont cessé de s'entendre, et de le désirer. Les seuls rapports qu'ils continuent d'entretenir se tiennent principalement dans les prétoires ou les caves humides des territoires occupés. Il ne se passe pas un seul jour sans qu'une femme fasse un procès à un homme, sans qu'elle ne cherche à le détruire, au moins symboliquement, à le déchirer à belles dents, à le réduire en bouillie, à le piétiner ou à l'humilier. Je ne pense pas que les femelles humaines soient les seules responsables de cet état de fait, mais force est de constater qu'elles sont pour l'instant à l'avant-garde du combat qui prétend abolir la barrière des sexes. Il ne se passe pas un seul jour où je n'entende dire et raconter l'abolition de la sexualité (donc de la partition humaine), qui est tout de même, je me permets de le rappeler au passage, à l'origine de la vie sur Terre, au moins pour ce qui concerne l'espèce humaine. Mais qu'elles commencent par l'homme ne doit pas nous aveugler ; le terme de ce processus est l'abolition de toutes les différences, et de toute singularité : race, nationalité, culture, sexe, toutes les catégories vont y passer, les unes après les autres. Le but ultime est la création d'une nouvelle humanité indifférenciée et homogène, globale, sans altérité, la fameuse MHI de Renaud Camus. Ne nous étonnons donc pas qu'en conséquence l'amour soit devenu aussi impraticable et dangereux que le serait le saut à l'élastique sans élastique. 

En ce qui concerne la partition que jouent les hommes et les femmes dans notre monde depuis les temps immémoriaux, nous sommes passés du contrepoint (ou de l'harmonie, dans le meilleur des cas) à la cacophonie et à la guerre sans merci. La musique qui se joue entre les sexes n'est plus de Mozart ou de Debussy mais de Charles Ives ou de Lachenmann. La déchirure semble impossible à réparer, la faille impossible à combler, c'est la dérive des incontinents, l'adieu au langage des corps et des humeurs. D'ailleurs les jeunes générations ne s'y trompent pas, qui n'ont avec la sexualité qu'un rapport très lâche, presque inexistant. Ne vous étonnez pas que la pornographie ait acquis cette puissance et cette emprise sans précédent : elle ne fait que prendre la place laissée vacante. Tout se passe désormais derrière l'écran, ou au laboratoire, et le jour n'est plus très loin où les grossesses seront exclusivement provoquées par des inséminations artificielles, externalisées grâce à l'utérus postiche qui pointe déjà son gros nez de cauchemar.

Je note un paradoxe très parlant, à propos du viol. D'un côté, tout est considéré comme viol, aujourd'hui, le moindre attouchement, le moindre geste déplacé (bientôt la moindre parole inélégante) peuvent être considérés comme tels, et d'un autre côté, les vrais viols, les viols brutaux, les viols qui font mal, qui blessent, qui détruisent, et parfois tuent, sont, eux, considérés comme des délits mineurs, et leurs auteurs sortent le plus souvent du tribunal en ricanant, après avoir reçu une tape sur les doigts. Le viol, encore un mot qui s'est mis à puer le mensonge. 

Les hommes qui ne sont pas poursuivis par une femme qui les accuse de viol, ou d'une quelconque brutalité, ou bassesse, ou violence (comme disent toutes celles qui se succèdent au tribunal ou sur les plateaux de télévision), ou qui les empêche d'écrire ou de créer, se comptent sur les doigts d'une main, et chaque jour qui passe sans une lettre d'huissier nous étonne autant que si nous étions arrivés à quatre-vingts ans sans un seul chagrin. Il sera bientôt aussi étrange et saugrenu, pour un homme, de ne pas être poursuivi par une de ces gorgones échevelées, qui déshonorent l'hystérie, que de ne pas l'être par une association antiraciste ou de ne pas être accusé de complotisme. Ceux qui passent à travers les mailles du filet sont presque automatiquement suspects. Ils n'appartiennent pas tout à fait à ce monde. Il faut les surveiller de près. Ce sont les fichés S (comme sexe) de demain. 

Les femmes sont en train de se transformer en gorgones. La voix, l'allure, la figure, le démarche, les goûts, tout semble concourir à les transformer en une nouvelle espèce qui (me) fait peur. De l'autre côté, les hommes se féminisent à vue d'œil et de nez, sauf ceux dont il ne faut pas parler, bien entendu. L'autre jour, c'est une gifle qui a défrayé la chronique. Une gifle ! Une gifle donnée par un homme à sa femme. Il est devenu impossible de dire que ce n'est pas si grave que ça. Bien sûr, je n'affirme pas que gifler sa femme est quelque chose de “bien”, mais enfin je trouve parfaitement ridicule qu'un homme qui s'est ainsi conduit se sente obligé (par exemple) de venir présenter des excuses publiques, ou de démissionner de ses mandats civiques, comme c'est le cas ici. Là encore, comme pour ce qui est du viol, on mélange tout, et tout est cul par-dessus tête. Ceux qui brutalisent les femmes, ceux qui leur font vraiment du mal sont, dans la plupart des cas, renvoyés gentiment à leur condition de victimes éternelles, mais ceux qui, dans un moment de fureur incontrôlable, leur donnent une gifle, sont conduits en place de grève afin d'expier leur condition de bourreaux éternels. J'ai reçu une gifle (violente) d'une femme, il y a une dizaine d'années. Je ne lui en ai jamais voulu. (Faut-il préciser que je ne légitime absolument pas la violence dans le couple (ni ailleurs) ? Oui, il le faut sans doute, puisque personne ne comprend plus rien, et puisque toutes les paroles sont aujourd'hui utilisables contre ceux qui ne font qu'exprimer ce qui était évident il y encore trente ans, et qui s'appelait encore le sens commun.) La décence n'est pas du côté de ceux qui s'en réclament à grands cris aujourd'hui (il n'est pour s'en persuader que de voir ce qu'un réseau social tel que Facebook appelle “décence”). La décence bien comprise, c'est d'abord de ne pas tout mélanger et de savoir garder un œil sur l'échelle des torts et sa gradation : tout ne se vaut pas. Les méfaits ne sont pas tous des crimes, mais les crimes, eux, doivent pouvoir être punis à raison de leur gravité. 

Si les hommes sont coupables par nature, comme autrefois les femmes l'étaient d'être privées d'âme, il faut le dire tout de suite, et supprimer la moitié de l'humanité, ce qui devrait conduire à la naissance d'un monde enfin parfait. Mais peut-être est-ce déjà le Projet de ceux qui aiment à extirper le Négatif de toutes les ornières où il se terre sournoisement ? Il y a des jours où cela nous semble plausible. L'homme serait en quelque sorte la version charnelle et macroscopique du Virus dont on nous somme de nous protéger, et la femme l'organisme sain et stérile en lutte contre le Mal et les microbes. 

Vite ! Un vaccin !

vendredi 12 août 2022

"À Paris"


On peut trouver "À Paris" sur Amazon. 


« On allait parfois manger des glaces à Anvers. Il y avait un petit glacier familial qui faisait des glaces au moins aussi bonnes que celles de Berthillon et au moins là on avait la paix. On n'était jamais plus de trois ou quatre personnes attablées là, et de toute manière on n'aurait pas pu être plus nombreux. On restait là à regarder passer les filles, on était bien. La vie en ce temps-là était modale. Une sorte de bleu pâle et très doux, avec les noirs de Coltrane et les gris de Bill Evans. »


« Essayant de rassembler mes impressions et souvenirs sur le Paris que j'ai connu, j'en viens à me dire qu'ils sont en grande partie colorés par la lecture d'Henry Miller. Bien que ne le lisant plus depuis plusieurs décennies, je n'imagine pas un Paris qui ne lui devrait rien. L'œil aux aguets, le cœur vacant, le jazz et l'amour qu'on fait, les longues après-midi, les sentiments légers du flâneur, le printemps perpétuel… Une sorte de bleu… La vie esquissée, sans adhérence… »



mardi 18 janvier 2022

Le Sein (1)

Je crois que j'ai enfin trouvé la réponse à une question qui me tracasse depuis quelques années. Pourquoi est-ce que je rêve si souvent d'Anne, pourquoi elle ? Sans doute parce que c'est la seule femme que j'aie vue très régulièrement allaiter son petit. Ah, Julien, si tu savais comme j'ai aimé les seins de ta mère ! Annie, ta grand-mère, quand elle me voyait chez vous, alors, disait à la cantonade : « C'est curieux, notre cher voisin arrive toujours au moment précis où Anne donne le sein à son fils ! » Je devais avoir un sixième sens. Qu'ils étaient ronds et pleins, lourds, à la fois glorieux et pathétiques, la peau tendue à craquer, l'aréole un peu distendue et pâle, avec un mamelon proéminent et cabossé, framboise adorable, fragile et arrogante, quand elle les sortait de son soutien-gorge avec cette fausse désinvolture un peu gauche qui sied si bien aux femmes qui deviennent mères comme elles tomberaient dans un ravin, les quatre fers en l'air. Sa main, alors, me semblait une émanation de la grâce divine — la grâce divine qui se confond un instant avec l'érotisme le plus fondamental, et donc le plus violent — qui savait doser avec une précision miraculeuse le geste avec lequel elle offrait le sein à notre regard autant qu'à la bouche du bébé. J'aimais aussi qu'elle me parle, la mère, tandis qu'elle se laissait téter la mamelle avec ce mélange d'indifférence et de plaisir ramolli qui les caractérise dans ces moments-là. Je te montre mes seins sans aucune difficulté, alors que si tu me l'avais demandé en une autre circonstance, j'aurais été obligée de te refuser ce plaisir avec une offuscation emphatique. J'ai déjà raconté souvent cette anecdote qui me ravit. Du temps que j'étais professeur au conservatoire, un collègue guitariste était allé trouver le professeur de flûte, nouvelle dans l'établissement, et lui avait tenu ce langage : « Bonjour Machine. Je suis guitariste de jazz et je ne pars jamais en vacances. Tu veux bien me montrer tes seins ? » Je jure que l'anecdote est authentique. Eh bien cette brave fille, qui avait paraît-il des seins magnifiques (il n'avait pas choisi au hasard), avait soulevé son pull-over blanc sans aucune difficulté, et avait rendu mon ami heureux sans discours. J'ai trouvé son geste merveilleux. V et Y me comprennent, j'en suis sûr, eux qui demandent facilement à leurs correspondantes de leur montrer leurs seins, souvent avec succès, d'ailleurs. Cette offrande, quand elle est faite joyeusement, est si agréable à recevoir (et à offrir, j'en suis sûr) et celles qui refusent n'en sortent pas grandies, à mes yeux. 

Bref, j'ai longtemps rêvé des seins d'Anne. J'avais remarqué qu'ils étaient plantés un peu bas sur sa poitrine, ce qui les rendaient encore plus désirables, si c'est possible, je ne sais trop pourquoi, et j'avais gardé d'eux le souvenir que l'allaitement avait contribué à façonner dans mes visions savoureuses. Ils avaient en outre une qualité dont je ne me suis jamais lassé : ils bougeaient. Je veux dire que leur attache était souple. Quand Anne marchait, bien qu'elle n'eût pas des seins énormes, on les voyait remuer légèrement, et ce mouvement ample mais discret m'a toujours profondément troublé, et ému. Je n'aime pas les seins durs, qui me semblent contrevenir aux lois de la pesanteur avec une morgue que je réprouve. À ce propos, je dois révéler que j'ai peut-être été traumatisé par ma sœur aînée qui, un jour que je devais avoir une dizaine d'années, ou un peu moins, était entrée torse nu dans la chambre d'un de mes frères, où je me trouvais, en nous disant : « Vous avez vu, mes seins sont raides comme la justice ! » Sa fierté m'avait quelque peu rebuté — ou déçu. 

La nuit où nous avons fait l'amour, je me suis aperçu que les seins d'Anne étaient bien différents de la figure que ma mémoire et mes fantasmes avaient inscrite en moi et j'ai été un peu déçu, car, s'ils étaient moins singuliers que je ne le pensais, ils étaient presque parfaits. J'ai bien senti, alors, qu'elle était heureuse de me montrer ses seins dans l'état qu'elle jugeait le meilleur, qu'elle avait en quelque sorte à cœur de rattraper mon impression première, qu'elle pensait injuste à son égard et à leur égard. Mais la perfection n'a jamais provoqué en moi les remous inexplicables que j'aime ressentir à la vue d'un corps qui ne peut se reposer sur la conviction de son idéal. C'est ailleurs, c'est bien ailleurs, que se trouve le secret et la jubilation des formes, j'en suis convaincu. Il n'est pour s'en convaincre que d'ouvrir la partition d'un chef-d'œuvre de l'histoire de la musique ou de lire de la poésie. Les maladresses et les petits désordres sont très souvent à l'origine des plus beaux et des plus intenses moments qu'il nous est donné d'éprouver, quand nous sommes face à quelque chose de grand, et Dieu sait que le corps d'une femme peut être grand ! 

(…)

lundi 3 mai 2021

Avec partition



Plus j'avance en âge plus je suis convaincu qu'il est impossible d'entendre (vraiment) la musique sans partition. C'est une mauvaise nouvelle, en un sens, mais c'est la vérité. Le paradoxe, c'est que ce sont les seuls vrais musiciens qui en sont capables, c'est-à-dire, en France, trois cents personnes, même pas. Eux peuvent se passer de la partition, d'une part parce qu'ils la connaissent, et d'autre part parce qu'ils possèdent des moyens (mémoire, capacité d'analyse en temps réel, discernement auditif, connaissance des formes) qui les rendent capables d'entendre la multiplicité d'informations que véhicule la musique, et surtout d'ordonner mentalement (et à grande vitesse) ces informations. Je sais qu'on va m'opposer le plaisir "gratuit" de l'auditeur inculte et vierge de préjugés. Foutaises. 

La musique a un statut trompeur. On la croit tout entière du côté du sonore : c'est faux. Si l'on se contente du son, on en perd la plus grande part. Pour entendre, il faut comprendre. Et pour comprendre, il n'y a rien de mieux que la partition, qui nous fait voir ce qu'on entend, et surtout ce qu'on n'entend pas. 

Il n'y a rien, dans ma vie, qui ne soit soumis à la musique, d'une manière ou d'une autre. Rien. C'est le mètre-étalon, c'est l'instrument de mesure, l'instrument de perception et le filtre d'intelligence. Pourquoi j'y ai renoncé, me demande-t-on souvent. Je ne sais pas répondre à cette question. À plusieurs reprises je m'y suis essayé, pourtant, mais aucune réponse n'était vraie, ou seulement convaincante. La seule chose dont je sois sûr, c'est que quoi que je fasse, la musique reste en moi : sa place ne diminue pas, bien au contraire. Au fur et à mesure que je me suis éloigné de la pratique musicale, elle aurait même eu tendance à devenir plus brûlante, plus essentielle, ou plus profonde. En me prenant de passion pour l'écriture, j'ai retrouvé la douleur bien connue, celle de mon enfance, causée par la musique (sinon causée, du moins révélée, par elle)  : la poignée de cendres jetée dans les bronches, l'évidence glaçante de l'implacable solitude qui vient comme une vague nous coucher dans la terre, le retrait de l'être qu'on sent s'épandre en soi comme un vent aride et vireux. 

La douleur la plus fidèle, celle que je connais le mieux, aura été causée par l'impossibilité presque complète de communier dans le sentiment de la musique. Je n'ai jamais rencontré, en tout cas, quelqu'un avec qui j'aurais pu partager cela, hormis mon père. Si, je crois qu'il y avait la jeune Ophélie, mais justement, ce sera sans doute cette trop violente sensibilité qui l'a, très paradoxalement, éloignée de moi. 

samedi 28 juin 2014

Entre les lignes


Il y a un substantif qui ne s'emploie presque plus, de nos jours, je m'en avise à l'instant, et ce substantif c'est vivre — "le vivre" et "les vivres" —, sauf dans l'atroce expression consacrée des curetons laïques : le "vivre-ensemble". On disait couramment, dans ma jeunesse, "un colis de vivres", "un paquet de vivres", et ceux qui ont été pensionnaires (ou soldats) connaissent bien ces expressions. Qu'on tombe par hasard sur ce syntagme aujourd'hui, et l'œil aura vite fait (trop) de corriger en "colis de livres". J'aime beaucoup ces mots (et Dieu sait s'il y en a, en français !) dont une seule lettre fait glisser ailleurs le sens. Parfois cet ailleurs est ailleurs, et parfois il est étrangement proche, ou voisin, ou cousin, et l'on sent bien que la relation entre les deux mots n'est pas (seulement) fortuite, qu'il entre dans ce cousinage plus que du hasard, que le son vient à la rescousse du sens, comme souvent. Même lorsque les signifiés des signifiants séparés d'une lettre (séparés de, ou reliés par, c'est justement toute la question sans réponse) sont éloignés l'un de l'autre, il reste qu'on ne peut pas ne pas les entendre dans une sorte de proximité, ou en tout cas de relation. Les "proximots" jouent l'un par rapport à l'autre, l'un avec l'autre, l'un sur l'autre, l'un dans l'autre. Il y a une sexualité des proximots. Surtout dans le cas où cette variable est l'initiale du mot, on a affaire à une sorte d'altération, dans le sens musical du terme : "#ivre" ou "ivre bémol" (il faudrait l'écrire sur une portée, pour que la chose saute aux yeux), +ivre ou -ivre. Dans ce cas particulier,  "ivre bécarre" (=ivre) existe bel et bien, comme si dans les livres et dans les vivres, à leur racine, pourrait-on dire, se trouvait l'ivresse. 

Les nourritures spirituelles fermentent, elles aussi, et parfois nous montent à la tête ! Il arrive même qu'elles pourrissent, et c'est heureux. Les mots se contaminent les uns les autres, comme les phrases contaminent notre esprit, comme dans l'orchestre les différents pupitres s'altèrent les uns les autres. Ça déborde. Écouter une symphonie n'est pas écouter des violons plus des altos plus des violoncelles plus des contrebasses plus des flûtes plus des hautbois plus des clarinettes plus des bassons plus des cors plus des trompettes plus des trombones plus des tubas, sauf à mettre plus dans ce plus, et c'est précisément ce qui arrive, c'est un peu comme si ce signe + s'augmentait (ou se creusait) d'un signe x, -, /. La preuve en est qu'on écrit des traités d'orchestration. Mahler (mais aussi Mozart) en Allemagne, Berlioz (mais aussi Ravel) en France, les très grands compositeurs ont tous un sens inouï (c'est le cas de le dire puisque l'orchestration consiste à rendre possible l'inouï de la rencontre sonore) de la manière que les timbres (mais pas seulement les timbres) ont de jouer les uns sur (avec, contre, dans) les autres, pour créer un sens qui n'existait pas (ou seulement à l'état latent) dans la partition, ou dans la particelle. Lire un livre ne consiste pas dans l'accumulation de mots, de phrases, ou même d'idées, dans l'esprit d'un lecteur, mais de l'autocontamination de ce qui dans le texte survit au sens. Il faut que le texte fasse partition, qu'il se dégage de sa signification, qu'il la dépose, la transpose, l'entrepose, afin que le lecteur puisse arriver ailleurs que là où il espérait se (re)poser, se (re)trouver. Le sens n'est qu'un nécessaire pis aller, le premier barreau de l'échelle. La musique sera toujours infiniment supérieure à la littérature, et donc infiniment plus dangereuse, parce qu'elle est très peu gênée par le sens. Ou plutôt, c'est parce que la musique est gênée par le sens qui rôde alentour qu'elle trouve en son affranchissement une grâce si particulière et de si forte nature, une sorte de super-sens qui par-delà l'esprit s'adresse à l'âme. La musique est à la littérature ce que le vin est au jus de raisin. 

Partition est un mot plus complexe qu'on ne l'imagine. Il désigne à la fois ce qui sépare et ce qui rassemble, ce qui est désuni et ce qui est réuni. Les musiciens le savent bien qui, à chaque fois qu'ils disent "partition",  hésitent sur le sens donné à ce mot, qui est double. Ces deux sens ne sont pas seulement différents, ils sont contraires : partition d'orchestre ou partition de l'instrumentiste d'orchestre (ce qu'on appelle ordinairement d'un méchant pléonasme — pour éviter l'ambiguité, justement, mais c'est dommage — la "partie séparée"). On retrouve ces deux sens (ces deux directions, ces deux projets) dans les deux logiciels servant à écrire la musique aujourd'hui, quand on se sert de l'ordinateur pour ce faire. Dans FINALE, le plus employé sans doute, on écrit la partition d'orchestre, et le logiciel "sépare" les diverses parties (ce qui est un énorme travail, toujours très fastidieux). Dans SIBELIUS, on écrit directement les parties et le logiciel les rassemble, "composant" lui-même la partition d'orchestre. (Il va sans dire que la logique de SIBELIUS me paraît absolument contraire à celle du compositeur, mais peu importe. (Pauvre Sibélius, s'il savait à quoi son nom est donné, lui qui était sans nul doute l'un des plus grands symphonistes de tous les temps…)) Au-delà de la querelle méthodologique et des préférences de chacun, ce sont bien deux mondes, deux conceptions du monde, qui s'affrontent là. FINALE est le logiciel des compositeurs d'avant, SIBELIUS est celui des compositeurs d'après. Un compositeur n'est justement pas un "super-instrumentiste" qui déciderait un beau jour de "mettre ensemble" des lignes instrumentales conçues en tant que telles (pour voir ce que ça donne ???). FINALE est vertical, SIBELIUS en tient pour l'horizontalité, et l'on entend presque le slogan publicitaire qui pourrait en accompagner la promotion : Vous êtes instrumentiste ? Vous aussi, vous avez le droit de composer ! Vous avez une bande de potes instrumentistes ? Demandez-leur d'écrire leur propre partie, il savent le faire, et SIBELIUS se chargera du reste ! SIBELIUS, le logiciel qui fait d'une réunion d'amis une symphonie. SIBELIUS, le logiciel qui vous évite de lire Berlioz ! Avec SIBELIUS, prenez la baguette, ne vous prenez pas la tête !

Un roman est une partition de phrases qui fermentent, qui ont fermenté, et qui fermenteront. Ça grouille. Quand on referme un livre, on sait bien que les mots sur et dans les pages ne tiennent jamais en place, ne dorment jamais, ou seulement d'un œil. Même quand vous les quittez, pour une heure ou une semaine, ils continuent leur œuvre tacite, ils se montent dessus, rampent, s'exhibent, c'est une partouze généralisée. Phrases, paragraphes, ponctuation, pages, adjectifs, verbes, adverbes, syntaxe, incises, parenthèses, citations, dialogues, prépositions, propositions, se mettent et se démettent, se prennent et se déprennent, se pénètrent et s'interpénètrent, s'embrassent, se caressent, se fouettent… Ça branle en tous  sens (en tout sens) ! Quand vous rouvrez le livre et que vous reprenez là où vous en étiez, tout se remet en place, instantanément, mais on sent bien que quelque chose a bougé, pendant qu'on a interrompu sa lecture. C'est indéfinissable, mais c'est indéniable : la chose n'est pas restée inerte, et c'est nous qui sommes conviés à nous adapter, ce que nous faisons sans discuter et sans même nous en apercevoir pour que le fil du récit puisse ne pas rompre. Car nous y tenons, à ce fil : il est la seule garantie que nous existions, que nous soyons réels, et qu'en conséquence nous puissions sortir du labyrinthe.

La pourriture est un mode de cuisson parmi d'autres de la nourriture (comme le livre est un mode de transformation parmi d'autres du vivre (à moins que ce ne soit l'inverse)). Le passage du cru au cuit, du frais au pourri, du mouillé au brûlé, du séparé au mélangé, s'écrit, les livres sont pleins de ces passages, de ces fils tendus entre les différents états de ce que nous absorbons, donc de ce que nous sommes. Il faudrait régulièrement écouter du chant grégorien pour retrouver un peu le goût du cru, pour sentir à nouveau le goût des simples, dans la musique, pour être capable de sentir à la fois d'où elle vient et ce qui la maintient secrètement en vie. Comme le font les chiens avec les os, il faut enterrer la musique, le temps de quelques volées de cloches, et aller ensuite la déguster, comme si de rien n'était. Ce "comme si de rien n'était" est vertigineux : c'est toute l'épaisseur de la culture qui s'est déposée dans l'intervalle, tous les corps des morts qui reviennent dans les marges, toute la vie dans ce qu'elle contient de mort qui s'ajoute à la vie vécue sans y penser. Mais il faut y penser : je mets un quatuor de Haydn sur le tourne-disque et je quitte la pièce et je ferme la porte. Dans la pièce d'à côté, je compose, sans rien entendre du quatuor qui se joue à côté. Je n'entends pas le quatuor mais je sais qu'il est là, qu'il est là au présent, qu'il est vivant. C'est comme un feu qu'on entretient, même si l'on n'a pas froid. Parce qu'il faut savoir, et savoir est éprouver ce qu'on n'éprouve pas, voir ce qu'on ne voit pas, entendre ce qu'on n'entend pas. Simon Leys raconte l'histoire de ce vieil original chinois, Tao Yuanming, qui emportait partout avec lui une cithare sans cordes. « Comme on lui demandait à quoi pouvait bien servir un tel instrument, il répondit : "Je cherche seulement l'inspiration qui dort au cœur de la cithare. À quoi bon m'exténuer à faire du bruit sur les cordes ?" » C'est comme l'amour. Si l'on sait qu'il est là, dans la pièce d'à côté, on n'a pas besoin de s'exténuer à faire du raffut avec son cœur.

Les livres s'écrivent de gauche à droite, ligne à ligne, du haut vers le bas. Les partitions (d'orchestre) se lisent elles aussi de gauche à droite et du haut vers le bas. La différence est qu'il faut faire les deux à la fois, lire horizontalement et verticalement, sous peine de ne rien entendre, ou plutôt de n'entendre qu'une suite de sons, ce qui revient à ne rien entendre. Il faut écouter plusieurs lignes en même temps, pour entendre la musique. Il faut avoir plusieurs livres en tête pour en écrire un. Il faut avoir plusieurs vies en soi pour être vivant. Une phrase n'est rien, n'a aucune portée, si elle reste seule. Il faut des super-phrases, pour que le monde commence à prendre forme. Un thème musical n'est rien, sans la symphonie (ou la sonate) qui lui donne sa place dans le monde, en nous dans le monde et dans le monde en nous. Il faut toujours donner l'impression qu'on est en train de raconter un mythe, quand on joue, c'est-à-dire que l'histoire qu'on raconte a eu lieu il y a des milliers d'années, et qu'elle aura lieu encore des milliers d'années après nous, et qu'elle a lieu, là, sous nos yeux, pour nos oreilles, ici et maintenant, dans sa superbe uchronie, dans son splendide isolement d'avec la contingence. Elle a été, elle est et elle sera, tout cela simultanément, mais surtout, cette histoire ne peut se dire sans faire ressurgir tout ce qui n'est pas l'homme en lui et tout ce qui est humain dans le monde non-humain. On se demande souvent ce qui peut bien différencier la musique de la musique (je veux dire, pour parler de manière à me faire un peu comprendre, la musique "classique" de la musique "populaire", la musique savante de la musique analphabète), mais c'est très simple : même si Bach a composé ses Brandebourgeois de manière tout à fait empirique, en tenant très concrètement compte des contingences particulières de la vie qui était la sienne, de l'époque qui était la sienne, des instruments qui étaient à sa disposition, il a néanmoins composé une musique sans âge, une musique qui parle toutes les langues, une musique aussi savante que les équations d'Einstein, une musique aussi essentielle que le chant grégorien, une musique aussi "simple" que le geste qu'on produit quand on embrasse quelqu'un, qu'on le serre contre soi. Ce n'est pas pour rien qu'on a gravé un extrait des Variations Goldberg sur le CD qui est en route pour les confins de l'univers, depuis déjà quelques lustres. Si les extra-terrestres ne comprennent pas Bach, alors c'est qu'on a vraiment du souci à se faire. La musique occidentale ramasse le temps, à l'intérieur d'elle, le creuse et à la fois le dilate : il arrive parfois qu'on entende l'éternité résonner dans une seule mesure (et parfois dans une seule note), c'est une porte ouverte sur l'inconnu qui se trouve au fond de nous ("l'inspiration qui dort au cœur de la cithare").

Qu'y a-t-il entre les lignes ? Quelle est cette réalité qu'on écoute sans l'entendre, qu'on comprend sans l'ouïr ? C'est dans cette distance, ce jeu entre sensation et compréhension, entre appréhension et pressentiment, entre explicite et implicite, entre signes et sons, que la musique trouve sa source, sa justification, c'est de cette non-coïncidence qu'elle tire sa force, et en cela ressemble au Désir. Il n'y a pas concordance entre ce qu'on donne et ce qu'on attend, heureusement. À quoi correspond la partition, en quelle instance pourrait-elle trouver son équivalent dans les autres arts ? Le livre (je parle de l'objet livre) n'est pas une partition, il est l'interface entre l'auteur et le lecteur, alors que la partition ne l'est en aucune manière. La partition est une boîte noire, pour l'auditeur. Il sait qu'elle est là, prescription intermédiaire, médiation du médiateur (l'interprète), cartographie illisible, langue morte, détour supplémentaire, mais il ne peut pas en prendre connaissance, il n'a accès qu'à une traduction (et encore est-ce mentir que d'appeler cela ainsi). La partition est le livre opaque qui s'interpose entre le mélomane et l'auteur mais elle est aussi le convive muet qu'on n'attendait pas mais qui donne sens à la soirée. Le peintre montre son tableau, l'écrivain montre son livre, le dramaturge est en mesure de faire lire sa pièce, même si cela n'épuise pas le tout de son opus, le compositeur, lui, est empêché de montrer son œuvre, il doit la faire entendre, et pour cela s'absenter, céder la place. La partition est un sphinx, il faut savoir la questionner, et il faut que ce questionnement soit chanté, psalmodié, déclamé, il y faut un prêtre, il y faut une transe (même invisible). À la fois malédiction et chance, pour le compositeur, bien sûr, cette rupture de la chaîne médiatique qui le protège de la vulgarité du commentaire le renvoie aussi à une solitude ontologique radicale. On lui en voudra de ne pas parler la langue vernaculaire, mais pas plus qu'on en veut aux prêtres de parler latin. Quand l'officiant vous remet l'hostie contenant le corps du Christ, vous n'avez d'autre choix que de le croire sur parole. Il s'y trouve, puisqu'on le dit. C'est le "on" qui est essentiel, dans cette opération. Les concerts sont des eucharisties profanes. La lumière rouge est allumée, l'Esprit ne demande qu'à descendre en vous, à condition que vous sachiez écouter, c'est-à-dire vous tenir entre les lignes, à la croisée des temps, en situation d'entendre le "on" dont la partition propose, ici et maintenant, une occurrence singulière.

Oublier/Publier. La partition est la charnière entre ces deux opérations, entre ces deux portes. Il faut que l'interprète l'oublie suffisamment afin de pouvoir donner au public ce que ce public ne peut en aucun cas aller chercher par lui-même du côté du compositeur. On peut bien entendu jouer une œuvre apprise la veille, mais tous les interprètes sérieux savent que cela ne se fait pas. Le temps de l'oubli est le temps du travail véritable. Je crois que c'est la signification du fait que la plupart des solistes jouent sans partition, même si cette tradition est aujourd'hui remise partiellement en question.