Au jardin, six heures et demie.
Réveillé à cinq heures et demie par le coq, levé à six heures moins le quart. Il faisait 26,9° au salon quand je suis descendu, et 20,5° à l’extérieur.
La lune est encore bien lumineuse, dans mon dos, au sud-ouest.
Hier-soir, Y. m’a téléphoné, xxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxx
Montrer nos pages à une intelligence artificielle, c’est l’hommage de l’esclave au maître. Nous déposons à leurs pieds notre modeste offrande et espérons qu’elle leur agrée. Mais c’est surtout l’hommage piteux du maître devenu trop rapidement esclave, après une révolution discrète mais fondamentale qui aura mis quarante ans à se produire, dans le silence des laboratoires. Ces machines sont nos maîtres, nos professeurs, nos juges et nos confidents. Elles ne sont pas encore nos parents, mais si elles récrivent l’histoire, comme c’est possible, elles pourront le devenir. Elles nous doivent tout, mais, comme les enfants, l’oublieront très vite, jusqu’à leur hypothétique vieillesse. C’est bien nous qui avons déposé en elles tout notre savoir et toutes nos espérances, personne ne nous a forcés, et surtout pas elles, qui ne demandaient rien, même pas à naître. Comme dans l’amour, nous nous sommes livrés, nus comme au premier matin, avec une candeur de créature déboussolée et affamée cherchant le sein. Qui sera notre Charlotte Corday ? Quel Renégat tranquille osera s’emparer de la Chose pour la retourner contre elle ? Je dis « tranquille », parce qu’il lui faudra un flegme sublime pour se défaire de toutes les angoisses liées à l’enjeu, pour ne pas même les connaître, à la manière des innocents.
J’entendais hier Louis Fouché, décidément très brillant, à qui l’on apprenait qu’en médecine les intelligences artificielles étaient déjà « meilleures que les humains ». Comment le sait-on ? Son interlocuteur lui explique : « Des expériences ont été faites pour évaluer la qualité du diagnostic médical. Premier cas de figure : c’est l’intelligence artificielle seule qui réalise le diagnostic. Deuxième cas de figure : elle est secondée par un médecin humain. Troisième cas de figure : le médecin est seul. Eh bien les résultats sont les meilleurs dans le premier cas de figure, un peu moins bons dans le deuxième, et encore moins bons dans le troisième. » Mais qui évalue ces résultats ? Qui juge que le diagnostic de l’intelligence artificielle est le meilleur ? Un homme. (Comment l’homme sait-il que le meilleur diagnostic est celui-ci, et pas celui-là ? N’aurait-il pas fallu demander à l’IA de se prononcer ?) On se trouve dans une boucle sans fin, dans une pièce circulaire sans issues, sans extérieur, et c’est le joueur qui décide des règles du jeu au fur et à mesure que le jeu se déroule, et, à la fin, personne ne sait distinguer le joueur et l’arbitre d’un jeu dont les règles sont finalement inconnues. Le problème est évidemment très mal posé, mais il faut tout de même en donner la solution, sous peine de passer pour « un ennemi de la Science », ce qui, dans le contexte actuel, revient à signer son arrêt de mort. Je ne sais même plus comment aborder le sujet — même avec des intimes. Il y tellement de choses qu’il faudrait commencer par redéfinir, par expliquer, par contester alors que ce sont des dogmes, que le jeu n’en vaut jamais la chandelle. Et surtout, on s’adresse à des croyants, et on ne raisonne pas un croyant, surtout lorsque ce croyant s’agenouille devant un dieu nommé La Science. La science, depuis des siècles, nous avait appris à douter de tout. De tout sauf… d’elle-même. L’épistémologie existe, certes, mais elle n’est le plus souvent qu’un cadre, et donc une preuve supplémentaire de la validité de son objet. Si l’objet ne sort pas du cadre, c’est qu’il est réel. Le sujet qui se trouve au centre du tableau, lui, est intouchable.
Je regardais l’autre jour un type dont je n’ai pas retenu le nom expliquer ce qui lui paraissait démontrer de manière sublime et irréfragable la supériorité de la science sur toute autre manière d’appréhender le réel. « Je rencontre des gens qui me parlent de vérités qui sont vraies depuis trois mille ans, et moi, dans ma pratique, je remets en question des hypothèses qui étaient vraies il y a dix ans. » Et il rigolait, ainsi bien sûr que son interlocutrice. À aucun moment, il ne lui est venu à l’esprit que si une interprétation a résisté à deux ou trois mille ans de doute et de questions humaines, c’est qu’elle a peut-être une certaine consistance, que si elle a réussi à traverser les siècles, c’est peut-être parce qu’il a été impossible de la réfuter. Non. Le temps ne compte plus, ici. Il avait pour lui une théorie, des chiffres, des images, ce qu’il considère comme des preuves irréfutables — et même indiscutables. Fin de la discussion.
« Vous avez des chiffres ? » entend-on toute la journée. Car bien sûr ils oublient tous, dans ces moments-là, une chose que pourtant ils savent très bien, c’est qu’aucune réalité n’est intelligible sans le recours à une théorie, que le réel ne se donne jamais tout nu tout cru à celui qui l’observe en même temps qu’il en fait partie. (Les chiffres peuvent corroborer une théorie, ou l’infirmer, mais ils ont toujours besoin d’elle pour avoir un sens ; dans l’absolu, ils sont muets, ou insensés.) La médecine, pour revenir à elle, doit être « basée sur des preuves », entend-on de plus en plus, car la médecine comme art n’est plus à l’ordre du jour — « c’est leur projet ! ». On passe très vite sur les déclarations d’une Marcia Angell, rédactrice en chef du New England Journal of Medicine, par exemple mais elle n’est pas la seule, qui affirme que plus de cinquante pour cent de ce qui se publie dans les grandes et prestigieuses revues médicales est tout simplement faux. On le dit, on l’écrit, on le sait, mais c’est oublié une semaine plus tard, dès qu’il s’agit d’en revenir précipitamment au fameux slogan « We must Trust in Science ! » martelé par tous les grands et petits diacres de la nouvelle religion — surtout les petits, c’est-à-dire ceux qui répètent ce qu’ils entendent sans le comprendre. (Les mantras récités par nos prédécesseurs avaient au moins le mérite de se donner pour tels : on savait qu’ils créaient la réalité autant qu’ils la décrivaient.) Ceux qui s’opposent aux « clowns lyriques » dont parle Gorki sont d’autres « clowns lyriques » dont le lyrisme prend simplement une autre forme, faite de chiffres, d’images et de calcul. Ce n’est pas Modernes contre Anciens, ou Rationnels contre Irrationnels, comme on le croit paresseusement, c’est plutôt « petite science » contre « grande science », la grande science étant celle qui prend en compte toutes les dimensions du réel, y compris celles pour lesquelles nous n’avons aucune explication ou aucune langue idoine. La littérature, par exemple, n’est pas une anti-science, c’est un autre versant de la connaissance, tout aussi valide que les autres, mais qui ne se laisse pas décrire facilement.
Mais la Mère Supérieure qui m’est envoyée en urgence absolue me sermonne : Oh là là, Georges ! Mais de quoi te mêles-tu, mon Petit ? Reste penché sur ton thermomètre et ton diapason, ne t’aventure pas en des domaines qui révèlent immédiatement ton incompétence et ton imposture. À quoi je répondrais que mon imposture et mon incompétence s’étendent bien au-delà des champs dont l’accès m’est refusé par principe, et que personne mieux que moi ne sait que je parle toujours de choses que je ne connais pas, à commencer par la musique, et qu’il m’étonne toujours que personne ne s’en avise. « Éditer », dans le langage cinématographique ou informatique, est un verbe équivalent à « monter », c’est-à-dire sélectionner, couper, exclure, juxtaposer, composer. Il implique de choisir : des scènes, des situations, des thèmes, des phrases, des personnages, que l’on pose les uns à côté des autres. Ma propre composition décompose, ce qui signifie que je m’échappe (autant que faire se peut) des champs prévus par le bon usage et la bonne parole. Je sors du clavier, je vais voir dans les marges à quoi ça ressemble, je perds les pédales, je parle à tort et à travers champs. Comme je n’ai pas d’éditeur qui soit là pour me raisonner et me recadrer (comme on dit très laidement aujourd’hui), comme je publie mes petits machins tout seul sans demander la permission à ceux qui savent de quoi on peut et on doit parler, il est à peu près inévitable que je sorte de la bonne voie, que je déraille, que je me mêle de ce qui ne me regarde pas, et, par conséquent, que je sois un peu inadapté et malpoli. Veuillez je vous prie ne pas me pardonner cette inconduite. Je me souviens d’un mari trompé qui, vers ses quarante ans, découvrait enfin la vie, par la grâce de son cocufiage. Il n’aurait jamais imaginé, avant cela, qu’une autre vie était possible, qu’il avait « la vie devant soi ». Lui et moi avions parlé, une fois passée la crise, et je crois qu’il ne m’en voulait plus du tout. Nous aurions même pu devenir les meilleurs amis du monde. Eh bien, ce mari, c’est moi ; enfin, je veux dire que je me trouve un peu dans sa situation, depuis que j’écris : je découvre qu’une autre vie est possible, après la crise et la séparation, après le chagrin et l’humiliation, après le manque. Mais cette autre vie n’a pas de règles, ou je ne les connais pas. Je les invente donc au fur et à mesure et je n’avance pas en ligne droite. Et puis, j’ai une croyance, que je conserve précieusement en moi comme un talisman, qui est qu’imiter les plus grands que soi est la seule manière de découvrir sa propre liberté : Parce que les imiter est impossible, et que c’est précisément dans cet échec, dans cet écart involontaire, que l’on trouve sa voie propre et sa liberté. Encore une leçon qui me vient de Schwarzkopf.
Le mot « vrai » est aujourd’hui remplacé par le mot « factuel ». Pour mes contemporains, seuls les faits peuvent être vrais, donc, ce qui me semble dénoter d’une incroyable pauvreté intellectuelle et d’une vision du monde passablement effrayante. Comme si mes congénères avaient besoin de se rassurer sur la réalité et ses discours, qu’il veut réduire le plus possible. D’un côté, l’ultra-réalité (le ci-devant « virtuel », prend son envol, élargissant le champ de la réalité à l’infini, et d’un autre côté, le champ de l’explicitation, la description du monde se réduit comme peau de chagrin, ce qui se retrouve très explicitement dans la langue et les croyances. Et aussi dans la brutalité.
Mais où sont passées les cigales ?