dimanche 28 juin 2026

Mais

 

Je ne peux pas copier ici mon journal d’hier car j’y parle trop en détail de certaines personnes que je ne veux pas mettre en porte-à-faux. Ou, si je le peux, je vais devoir en caviarder quelques passages, les plus intéressants bien sûr. Je n’ai la sensation d’écrire vraiment que lorsque j’écris des choses dont je pense que je ne pourrai pas les montrer. C’est une chose qui m’est de plus en plus évidente. 

Je suis au jardin, seul, dans le petit matin d’été. C’est le moment que je préfère. Je suis seul avec mes oiseaux, les pies, surtout, qui jacassent, les tourterelles, un peu plus loin des battements d’ailes d’oiseaux que je ne distingue pas, un coq, est-ce celui de Mazaudier, je n’ai pas entendu celui de Catherine, et la rumeur discrète de quelques voitures éparses [Irène me dit que « voitures éparses », ça ne va pas] qui passent au loin. Il fait bon, ici, quand tout le pays se plaint de la chaleur. J’ai le soleil en face de moi, qui se fraie un chemin entre les toits et les arbres. J’ai le sentiment que ces moments sont les derniers, que je dois absolument les voir, les habiter, les noter — les marquer, comme dit Barthes : Faire une entaille dans le présent comme les amoureux font des entailles dans les arbres. 

La « canicule »… Ils adorent ce mot. Ils s’en gargarisent. Ils s’y noient avec délice. Je dois bien être le seul à accueillir cette chaleur avec gratitude. Est-ce égoïsme, de ma part ? Sans doute. Et alors ? 

J’ai commencé Ferdydurke avec enthousiasme, avant-hier, et je l’ai presque aussitôt abandonné, dès la fin du premier chapitre, très déçu. Il m’arrive de plus en plus fréquemment d’abandonner des romans en cours de route, je deviens affreusement difficile, ou peut-être seulement facile à ennuyer (je repère très vite les choses que je n’ai pas envie de lire car je sais où elles vont). Je n’ai pas le temps de tout lire, et surtout je crois bien que je ne sais plus lireL’écrire a tout dévoré (le vouloir-écrire, le scripturire qui ouvre la Préparation du roman, de Roland Barthes). Je ne m’en réjouis pas mais il faut faire avec. Je ne m’en réjouis pas parce que j’ai aimé à la folie ces longs compagnonnages que sont la lecture au long cours, ces plages de temps, parfois des semaines ou des mois, où l’on est immergé dans un long roman, qu’on passe en compagnie de Proust, de Stendhal, de Thomas Mann. Mais les aiguilles courent sur le cadran, et les douleurs me disent : écris, il va bientôt faire nuit !

I me dit souvent, mais je soupçonne cette pensée de n’être pas la sienne, qu’elle « aime les hommes intelligents », que c’est la seule chose qui compte vraiment à ses yeux, que c’est ce qui la séduit. Elle m’avait dit la même chose, naguère, quand nous nous sommes rencontrés. Je n’en crois rien, bien sûr. C’est une chose qu’elle répète sans vraiment y penser, sans se demander ce que cela signifie. C’est très à la mode, en ce moment, les sapiosexuelles. M me tenait à peu près le même discours. Il y a quelque chose qui ne va pas, avec les femmes d’aujourd’hui. Elles se mentent à elles-mêmes et ça les rattrape très vite. Nous (les hommes) « penserions avec notre bite », paraît-il. Mais c’est bien plus honnête ! La bite ne se raconte pas d’histoires. Elle va là où la chair lui convient, sans détours. L’intelligence ? Oui, j’aime moi aussi l’intelligence, j’en ai même un besoin vital, mais tout dépend de quelle intelligence on parle. Mesdames, pensez un peu avec votre chatte, les vaches seront mieux gardées. Et puis d’ailleurs, l’intelligence, aujourd’hui, c’est une chose très pénible. Elle est devenue très bête, « l’intelligence », dans nos sinistres années 2020. Chacun accuse l’autre d’avoir un QI d’huître — une de ces expressions qui me sortent par les trous de nez —, tout le monde se croit intelligent. À en croire le quidam ordinaire des réseaux sociaux, le pauvret est cerné par les imbéciles, c’est sans doute pour cette excellente raison qu’il se réfugie sur Twitter ou Facebook… L’intelligence est devenue vulgaire, plus même que les hommes qui vont se faire de gros biceps à la salle de gym. L’intelligence, c’est comme la vérité, elle est toujours ailleurs, un peu plus loin, un peu moins loin, mais jamais là où on se trouve. Ils ont fini par avoir sa peau, mes contemporains ; ce n’est pas leur seul méfait, certes, et ce n’est peut-être même pas le plus grave, mais tout de même, ils salissent tout ce qu’ils touchent.

J’en suis au 75e épisode (sur 85) de Miles, ce feu paisible, d’Alain Gerber. C’est merveilleux, de suivre un homme comme ça, en été. C’est très inspirant. Et c’est surtout une grande part de ma propre vie, à la fois intime et artistique. Les grands jazzmen sont une de mes nourritures spirituelles préférées, et ça, depuis la découverte déjà fort ancienne de Charlie Parker. Miles Davis, lui… Si je devais en parler, je ne saurais pas par où commencer. Il est partout, dans ma vie, depuis plus d’un demi-siècle, depuis mes premiers pas sur le clavier d’un Fender Rhodes. Étrangement, je ne l’ai jamais vu sur scène, mais je l’ai tellement écouté que je crois bien que le son de sa trompette coule dans mes veines. Son mauvais goût ? Parlons-en ! Je préfère mille fois son mauvais goût au bon goût à Légion d’honneur de tous les Wynton Marsalis ou autres grandes momies actuelles — ne parlons même pas des nains prétentieux qui leur ont succédé. Le seul, je dis bien le seul qui a réussi à tirer son épingle du jeu, c’est Keith Jarrett. Le jazz est mortel, personne ne veut le reconnaître. Après tout, la musique classique est bien morte, la musique romantique aussi, et la musique baroque, et tant d’autres… Miles ne voulait plus de ce mot, le « jazz » ; il a compris avant tout le monde. Comme toujours, il faut près d’un siècle pour que les gens prennent conscience de ce qui meurt, autour d’eux. La ponctualité n’est pas leur affaire. « Tu comprends que je ne peux pas être fidèle. En musique, je ne suis fidèle qu’à la musique, qui a tous les droits, elle, sauf de se rester fidèle. » Il faut trahir ce qui mérite de l’être. 

Il y a un mot, ce mot qui permet de continuer malgré tout, qui permet de passer outre, tout est restant lucide, et ce mot, c’est « mais ». C’est une conjonction qui implique la négation, qui vit d’elle, ou d’une pseudo-négation. « Je suis un raté incontestable, mais je peux tout de même réussir quelque chose, sur un malentendu. » La négation dont il est question ici n’en est pas vraiment une, c’est plutôt d’un refus, qu’il s’agit, ou, sinon d’un refus, d’une rectification, d’une vérité-malgré, de quelque chose qui échappe à la loi établie, à l’ordre. « Il était dans l’ordre des choses que je ne l’intéresse pas du tout mais elle est pourtant tombée amoureuse de moi. » La vie ne vaut d’être vécue que dans les interstices que désigne le « mais ». « Je t’aime mais je ne suis pas dupe. » C’est en cela que le « mais » est proche du « malgré ». En allant regarder dans le dictionnaire, on s’aperçoit qu’il existe un « mais » adjectif qui signifie « mauvais », « malheureux, triste », voire « dangereux, défavorable ». Le « mais » est donc un risque pris en s’aventurant du côté du danger, en franchissant la limite, (mais) en connaissance de cause. Pour jouir du bien, il faut aller du côté du mal, il n’existe pas d’autre chemin. Il faut risquer la faute, et il faut parfois même boire à son goulot. Il faut trahir la trahison, MAIS… Les vérités-malgré sont les plus intéressantes. De même que l’amour-malgré est le plus fécond. 

Les conjonctions m’ont toujours plu. Peut-être à cause de l’enfance, encore, du génial mais ou et donc or ni car. Les conjonctions conjoignent, elles jointoient tant bien que mal des figures branlantes, elles réunissent des membres épars (là, ça va, épars ?), des propositions, elles tiennent ensemble des bouts de sens et en font des morceaux de super-sens qui eux-mêmes seront absorbés par de plus grands ensembles, MAIS, au bout du compte, quelque chose se détachera de ces grandes structures logiques pour venir flotter devant nos yeux, et ce quelque chose sera un mot, un tout petit mot de rien du tout qui se mettra à clignoter et nous guidera vers d’autres sens, ouvrira en nous une porte dérobée, une porte ignorée, de la même façon qu’un infime détail du corps d’une femme nous fait entrer dans un monde infini de rêveries érotiques. Les phrases ne sont rien d’autre que la poursuite effrénée et toujours déçue de ce qu’un petit mot de rien du tout a laissé entrevoir sur le corps d’une femme.