mardi 5 juin 2012

Les Rôles


Ma vie est partie intégrante de ce que j'écris. Tout mon travail a consisté à ce qu'il n'y ait pas de solution de continuité entre ceci et cela. Bien mieux, il faudrait que la vie des lecteurs, une fois qu'ils m'ont lu, paraisse continuer ou creuser mes phrases, être prise entièrement dans les réseaux de mes mots, constituer une couche d'écriture supplémentaire. D'ailleurs je n'ai pas de vie. Je n'ai qu'une biographie.

On peut dire que Renaud Camus a été entendu, et même au-delà de ses vœux ! Ses lecteurs sont bien tels qu'il les désire, et, lisant ce qui précède, on ne sait même pas si la tête leur tourne de le lire, s'ils ne se sentent pas tout de même, au moins par moment, pris dans les congères formidables d'une vie qui ne leur appartient pas, ou plus, ou pas encore, une vie toujours remise au prochain chapitre. 

Si on comprend la farouche volonté de l'écrivain de n'exister qu'à travers ce qu'il écrit ("à travers" ne va pas, ce n'est pas à travers, c'est plus que ça, mais je ne sais pas comment le dire), d'écrire plus qu'il ne vit, ce qui constitue un projet artistique fascinant, évidemment digne d'intérêt et de respect, on comprend beaucoup moins celle de ses lecteurs d'entrer dans ce cercle morbide, et donne encore plus de prix à la phrase de Cioran citée par lui : « Il est incroyable que la perspective d'avoir un biographe n'ait dissuadé personne d'avoir une vie. » (Ce n'est pas seulement d'avoir un biographe, pour un vivant, qui peut le dissuader de persévérer à l'être, mais aussi d'avoir des lecteurs, pour un écrivain, et même pour des lecteurs d'avoir un écrivain à lire…) Quels que soient les buts des artistes et les voies employées par eux pour y arriver, il conviendrait toujours d'éviter de se trouver sur leurs chemins. Personne ne peut supporter qu'on écrive sa vie, et c'est très bien comme ça.

« Pour plus de sûreté, je tiens le rôle moi-même. », dit-il en parlant de la biographie qui s'écrit quoi qu'on fasse, quoi qu'on dise, quoi qu'on veuille. Comment ne pas le comprendre ? Mais les-lecteurs, eux, sont doublement dépossédés de leur vie, en tout cas c'est l'impression que très souvent ils donnent en remontant les pages du livre sur leur dépouille allongée en ces modernes caveaux que sont les blogs et les forums. Je sais bien que ce rapport étrange entre écrivains et lecteurs a toujours existé et existera toujours, mais auparavant on ne l'avait pas sous les yeux. Le savoir, le voir, entendre la musique que cela donne est terriblement déprimant (parfois aussi très drôle, il faut le reconnaître), et donne la plupart du temps envie de fuir. On a envie de leur dire, à ces emphatiques lecteurs : tenez le rôle vous-même, pour plus de sûreté.

Comme les musiciens ont de la chance, eux qui n'ont pas à se justifier auprès de leur public des sons qu'ils produisent, qui n'ont pas à en rendre compte, enfin, si, un peu tout de même, mais qui n'ont pas à expliquer, à s'expliquer sur telle phrase et encore telle autre, à l'infini de l'amour vengeur de leurs auditeurs. Bien sûr, cela n'empêche nullement le malentendu, mais au moins on le connaît bien, celui-là, il fait partie intégrante de l'équation, du rapport entre l'un et l'autre dont on sait depuis Lacan qu'il n'existe pas. Les compositeurs font de l'antique malédiction le fond de leur harmonie, ils y puisent la force de chanter, précisément, car le chant est ce qui en l'homme renonce aux explications. C'est pourquoi les compositeurs sont de si grands penseurs — en leur œuvre —, à qui l'on devrait rendre grâce de leur formidable mutisme, dès que la symphonie se tait.

« Ceux qui me cherchent savent qui j'étais, les autres n'ont pas besoin de le savoir. »

lundi 4 juin 2012

Un magnifique portrait

« C'est un magnifique portrait (…) »

Jérôme Reybaud

Le Registre


Je dois dire que le terme de "lopettes" m'a choqué, il me semble du registre sexiste voire homophobe... cela dit avec une telle spontanéité par de présumées étudiantes en cinéma. Fallait-il leur faire remarquer qu'elles pouvaient tomber sous le coup d'une plainte pour injure homophobe ? Quel est le statut du terme "lopettes" ?

Voilà les questions que certains se posent à l'In-nocence. « Quel est le statut du terme "lopettes" ? » Mais bien sûr, tout ceci est négligeable, ça n'a aucune importance, et, comme le disent en chœur tous les blogueurs : nous sommes par rapport à la question des revendications homosexuelles tout à fait neutres, on n'y pense pas tous les jours, ça nous laisse complètement indifférents, etc.

Etc.

dimanche 3 juin 2012

"(…) le bonheur d'être aimé comme j'aime."



Palast Hôtel, Berlin, W.
14 décembre 1903
Samedi après-midi, après avoir chassé tout le monde pour être seul avec toi.

Ma tendrement aimée !

Comme je la désirais, cette lettre ! Elle est arrivée aujourd'hui et a rendu la journée si belle et si heureuse ! Tu saurais à quoi ressemble un saint si tu pouvais voir mon visage quand j'arpente les rues de Berlin. Je crois que tout le monde le constate à mon expression ; à moins que cela ne soit le fruit de mon imagination. Ils me regardent tous avec étonnement. "Tous s'arrêtent, étonnés, en voyant les yeux de ma bien-aimée" – voici donc une légère inversion à cette phrase de Goethe (qui ne devrait pas te déplaire à toi, virtuose du contrepoint). J'ai toujours rêvé et espéré, mais jamais jusqu'à présent je n'avais réalisé que tu étais ma source de chaleur et de lumière. Sinon, j'aurais renoncé à mon rêve qui consiste en cela : pouvoir atteindre un jour le bonheur d'être aimé comme j'aime. Chaque fois que mon chemin a croisé celui d'une femme, j'ai toujours été mis à la torture en constatant l'abîme qui sépare les rêves de bonheur de la bien triste réalité. Je m'en suis toujours blâmé et puis au fond de mon cœur je me suis résigné. 

Aussi jeune que tu sois, Alma, (…)

Je lis tout cela, vois-tu, ma chérie, dans ta dernière letre. Pourquoi, Alma (…)

Chaque fois que l'on pose un dessert devant moi, j'ai envie (…)

Tu sais, ma chérie, il m'arrive souvent (…)

Je t'en prie, Alma (…)

Ne crois jamais que tu pourrais (…)

Ce que je trouve si éternellement attachant en toi (…)

Ah, Alma, ma (…)

J'ai écrit hier (…)

Carl (…)

Salue ta mère (…)

Sache, mon Alma (…)

Je t'embrasse maintenant, toi qui m'es si précieuse, pour te dire à quel point il est divin d'avoir le droit de t'appeler "mienne".

Gustav

Ich bin der Welt abhanden gekommen



Je réalise seulement aujourd'hui, en écoutant les Rückert Lieder chantés par Violeta Urmana et dirigés par Pierre Boulez, à quel point l'écriture vocale de Mahler a la capacité unique, non pas de déformer, mais d'informer le timbre de ses interprètes. Peut-être plus en ce qui concerne les chanteuses que les chanteurs. À chaque fois qu'on écoute une femme chanter Mahler, on entend le "timbre-Mahler" plus que le timbre d'X ou d'Y. Des cantatrices aussi différentes que Schwartzkopf, Ludwig, Norman, Otter, Kožená, Flagstad, Baker, Urmana, et même Ferrier, semblent se défaire en partie de leur signatures vocales lorsqu'elles abordent le chant mahlérien. Quel plus bel hommage que celui-là pourrait être rendu à un compositeur ? Que des femmes se défassent un instant, ne serait-ce qu'un peu, de ce qui les rend uniques, de leur puissance de séduction la plus essentielle, me paraît constituer un trait unique de l'interprétation musicale. Mahler serait le compositeur qui débarrasse les femmes d'elles-mêmes… Il faut croire que Mahler touche là quelque chose de très profond, au plus profond de l'être humain. 

Le début de ce merveilleux Lied, mais surtout la fin, je voudrais la graver sur ma tombe : « Je suis mort au tumulte du monde et repose dans mon tranquille domaine. Je vis seul dans mon ciel, dans mon amour. dans mon chant. » On sait que Mahler, en parlant de cette pièce, disait : « C'est moi-même. » C'était bien lui-même, en effet, dans cette sorte d'extase mystico-amoureuse qui le caractérise si souvent et si profondément. Gustav Mahler, pour moi, restera avant tout l'Amoureux. Amoureux d'Alma, amoureux du monde, amoureux de la nature, amoureux de la musique. 

samedi 2 juin 2012

Paris-beurre




Sans réfléchir, François s'assit à la table du salon. Il plongea la plume dans l'encrier et commença d'écrire quelques notes. N'ayant aucune idée préconçue, il ne porta aucune altération à l'armure : on verrait. D'un seul mouvement, il écrivit un thème, puis un second thème, puis une transition, et le début d'un développement. Il allait commencer à instrumenter son exposition, lorsqu'il s'avisa tout à coup qu'il ne savait pas écrire la musique. Machinalement, il ajouta quatre dièses à la clef, et continua négligemment la rédaction du développement, tâche qui s'avéra facile, beaucoup plus facile qu'il ne l'imaginait. On verrait plus tard pour l'orchestration. La nuit était tombée depuis un moment déjà, on entendait un chien aboyer au loin. François se leva et se servit un verre de whisky, revint à la table, posa le verre près de la partition, se pencha sur elle et commença de lire ce qu'il avait écrit, debout, appuyé sur ses deux mains. Ce n'est pas mauvais du tout, se dit-il ! Il s'agit d'une mesure à 12/8, se dit-il, prenant la plume pour ajouter cette indication en tête de la partition. Il y avait un piano dans le salon, un piano fermé sur lequel on avait posé toutes sortes d'objets, et même un vase empli de fleurs. Il eut l'idée d'aller à l'instrument et, soulevant le rouleau, commença à enfoncer quelques touches au hasard, sans y penser. Il regrettait beaucoup que ses parents ne lui aient pas fait donner des cours de piano dans son enfance. Il s'était toujours dit qu'un jour il s'y mettrait, mais le temps avait passé, et avec lui les occasions de réaliser ce désir. Ce jour n'était pas venu et puis il était trop tard, maintenant. Tout en regardant les fleurs, il jouait ce qu'il avait écrit, et, arrivant à l'exposition, il dut s'asseoir car la musique devenait plus complexe. Il ne s'étonna point de ce qu'il était en train de faire, absorbé qu'il était dans une sorte de rêverie polyphonique et polychronique. Le son aigre de la sonnette de la porte d'entrée interrompit la musique parvenue à la réexposition. Il posa ses lunettes sur le pupitre et alla ouvrir.
Le Voyageur posa ses bagages dans l'entrée et vint le rejoindre dans le salon. Il alluma une cigarette, chaussa ses lunettes et se mit en devoir de lire la partition dont l'encre était encore fraîche et qu'il avait apportée sur la table. Prenant la plume de François, il fit quelques corrections minimes, quelques observations mineures, se moucha bruyamment dans un mouchoir blanc et brodé. Il n'avait prononcé que quelques mots depuis son arrivée, et chacun d'eux était pour parler de la musique écrite par François ; il n'avait pas pris la peine de saluer, de poser quelque question que ce soit sur la santé de François, sur les semaines qui venaient de s'écouler, sur le froid crépuscule qu'il venait de traverser pour arriver jusque là. Enfin, il ôta ses lunettes, écrasa sa cigarette dans le cendrier, et demanda à François s'il était certain de la barre de reprise à la cinquième mesure et du la dièse des cors à la fin du développement. « Comment voulez-vous que je réponde ? Je ne sais même pas lire la musique et vous me demandez si un la bécarre serait préférable à un la dièse ? Voyons, tout cela est absurde ! » Le Voyageur ne prit pas la peine de justifier ses questions, se rendit au piano, et rejoua la musique avec les quelques changements qu'il avait suggérés à François. Celui-ci dut se rendre à l'évidence : même si la reprise à la première mesure introduisait dans la composition un sens qu'il n'aurait pas osé imaginer, il s'agissait bien d'un coup de génie. Le la bécarre, en revanche, sonnait encore trop, à son oreille inexercée, comme une faute d'harmonie, pour qu'il admette avoir commis une erreur avec son la dièse.
La bécarre, la dièse, quelle importance ? François se rendit à la salle de bains et observa son visage dans la glace. Il se rendit compte que le Voyageur et lui avaient le même visage exactement. Il fit quelques grimaces, sourit, prit un air triste, furieux, ouvrit la bouche, la tordit à droite, à gauche, fit bouger ses oreilles (il était très fier de savoir faire bouger ses oreilles), puis resta ainsi, immobile, un long moment, les yeux écarquillés face au miroir. Il aurait aimé fuir, mais pourquoi, et puis où aller ? Il se passa de l'eau sur le visage, en évitant son reflet dans la glace, s'essuya, but un verre d'eau.
Quand il revint au salon, le Voyageur avait disparu. En réalité, il n'avait peut-être pas disparu, mais là se trouvaient réunies plusieurs personnes, parmi lesquelles il se pouvait que le Voyageur fût, comme il se pouvait qu'il n'y fût pas, il aurait été incapable d'affirmer quoi que ce soit à se sujet. La discussion était très animée, et il comprit rapidement qu'elle portait sur la musique qu'il venait de composer. Au piano se trouvait un musicien qui faisait toutes sortes de gesticulations, en même temps qu'il jouait et parlait et fumait la pipe. François remarqua que le pianiste avait posé un verre plein près du pupitre, ce qui l'irrita. Et s'il le renversait ? Avec les grands gestes qu'il faisait, cela ne l'étonnerait pas outre mesure. À l'autre bout de la pièce, une femme bien en chair se mit à claironner à pleine poitrine son second thème, comme s'il s'agissait d'un air d'opéra, jusqu'à ce que son voisin lui mette un doigt sur les lèvres. Sur le canapé étaient assis deux hommes qui répétaient un passage du développement sur leurs bassons en se jetant des coups d'œil complices. Quand ils arrivèrent au fameux la litigieux, ils s'arrêtèrent subitement, comme frappés d'effroi. Un grand silence se fit dans la pièce.
Dans un coin, assise, seule sur une chaise étroite, un peu à l'écart, une dame entre deux âges, au regard sec mais aux lèvres très rouges, prit alors la parole. Elle fit un discours sur l'égalité, sur l'élitisme, sur la discrimination, sur l'exclusion, sur le lien social, sur la fraternité, sur le racisme, sur le sexisme, sur les quartiers, sur l'islamophobie, sur l'Europe, sur les marchés financiers, sur l'égoïsme, sur le pouvoir, sur les contre-pouvoirs, sur l'écologie, sur l'Afrique, sur le quart-monde, sur la contraception, sur le cumul des mandats et la double-peine, sur la liberté de la presse, sur les sans-papiers, sur l'hospitalité, sur le droit d'asile, sur la prostitution, sur la répression, sur les prisons, sur le travail le dimanche, sur les rythmes scolaires, sur les sex toys, sur la parité, sur la laïcité, sur l'homophobie, sur le tri sélectif, sur la corrida, sur les énergies renouvelables, sur la colonisation, sur l'art pour tous et la culture pour chacun. Elle n'avait pas de notes, elle parlait avec une évidente maîtrise de son sujet, de ses sujets, qu'elle avait l'air de connaître intimement, par le menu, en détail, en profondeur, en diagonal, et elle en parlait avec une conviction qui forçait le respect, qui impressionnait, qui en imposait à tous, à toutes et à tous. Quand l'experte s'arrêta de parler, tous se sentirent coupables, pour une raison ou pour une autre. Tous baissèrent la tête et le silence se fit plus épais, si épais que ceux qui étaient debout n'avaient aucun effort à faire pour se tenir droits. La culpabilité coite leur tenait lieu de principe musculaire, leur assurait un équilibre, une tenue, qu'ils n'avaient jamais connus jusqu'à présent. François, le plus discrètement possible, cherchait son double des yeux, parmi l'assistance médusée et comme minéralisée. Il ne rencontrait que regards baissés, fronts moites, il ne voyait que des corps, semblables les uns aux autres, interchangeables, des statues de cire aux traits figés par le souffle tiède du Bien qui venait de prendre possession du lieu. Il eut l'impression de comprendre, pour la première fois de sa vie, ce que signifiait le mot de "morale", qu'il se répétait intérieurement car il sentait qu'il tenait là une des clefs du monde, qu'il ne pouvait laisser passer cette occasion unique de saisir ce pour quoi il faisait partie de l'humanité, à quoi il servait, à sa place, à son infime place, dans la chaîne infinie des femmes et des hommes de bonne volonté. Il eut la certitude alors de faire partie d'une église, d'une communauté de destins, d'une fraternité, d'une famille qui ne laissait personne sur le bord du chemin, il sentit le sang lui monter à la tête, il eut tout à coup chaud, très chaud, trop chaud, et il s'évanouit.
Lorsque François revint à lui, il était seul. On l'avait allongé sur son lit, il était habillé, il portait un costume sombre, des souliers vernis, une cravate lie de vin et une chemise blanche à boutons de manchettes nacrés. De chaque côté du lit brûlaient des chandelles qui produisaient une faible lueur tremblante semblant à chaque instant sur le point de s'évanouir. Au mur, une photographie encadrée du maréchal Pétain, un crucifix, et un tableau représentant un personnage vêtu de violet, bouche ouverte, assis sur un siège jaune à haut dossier. Une étrange odeur emplissait la pièce, une odeur qui ne lui était pas inconnue mais qu'il eut du mal à identifier, ne retrouvant le nom de "papier d'Arménie" qu'au prix d'un effort intense qui lui paru très exagéré. Il eut froid et un long frisson parcouru son échine. Il remarqua qu'on lui avait retiré sa montre. François se redressa et resta un moment assis sur le lit, sans bouger, à écouter. Il lui semblait entendre des voix étouffées qui provenaient du bas de la maison mais il n'était pas sûr de lui, peut-être s'agissait-il plutôt d'une sorte de rumeur venant du dehors, ou bien d'un bruit de fond qui émanait de son propre cerveau, de sa circulation sanguine, de ses viscères, de ses muscles, qui sait, bruit auquel jusqu'à présent il n'aurait jamais prêté attention, bruit qui serait en quelque sorte sa signature sonore, ce à quoi les autres le reconnaissaient sans qu'ils en soient conscients, avant même de l'apercevoir. « C'est idiot ! » se dit-il. En prononçant ces mots à voix haute, il repensa au Voyageur, son sosie. Il regarda les chaussures vernies qu'il avait aux pieds, qu'il n'avait pas portées depuis des lustres, et qui semblaient neuves. Il pouvait apercevoir son visage tellement leur surface était lisse, d'un noir brillant et glacé. Il remua légèrement les pieds, s'amusant des déformations que ses mouvements provoquaient dans la figure qui lui apparaissait telle un minuscule spectre grimaçant. À nouveau, il vit la face du Voyageur qui le scrutait avec une intensité troublante et pourtant fraternelle. Il frappa ses deux pieds l'un contre l'autre, remua la tête horizontalement et se mit debout en expirant l'air de ses poumons.
Est-ce le bruit qu'il fit en posant brusquement ses pieds sur le parquet ou est-ce une coïncidence, toujours est-il qu'à peine s'était-il levé, à peine son corps fut-il en contact avec le sol, que la rumeur enfla rapidement jusqu'à devenir assourdissante : en quelques petites secondes le crescendo atteignit le fortissimo et s'y maintint. François se précipita sur la porte, l'ouvrit et descendit l'escalier en toute hâte en se récitant ces vers : « Ainsi dans la forêt où mon esprit s'exile / Un vieux Souvenir sonne à plein souffle du cor ! »
Dans la cuisine était réunis une dizaine d'Arabes, buvant et parlant très fort. La pièce était enfumée et sale et sentait affreusement mauvais. Dans le salon, les femmes, parlant bas, autour d'un thé à la menthe, les pieds nus dépassant de longues tenues sombres, le regardèrent avec étonnement, puis éclatèrent de rire. L'une d'entre elles avait un enfant au sein. Il vit un grand plateau couvert de friandises posé à même le piano duquel on avait retiré la couverture qui le protégeait habituellement. Il se précipita au dehors, les yeux exorbités, le souffle court. Dans le jardin, sur la pelouse, une voiture de luxe, une autre un peu plus loin, et plusieurs jeunes garçons qui s'affairaient autour d'elle, sans prêter attention à l'homme qui sortait de la maison, sans doute à cause du tintamarre vociférant, méchant, brutal, rauque, qui rendait les lieux méconnaissables. François se mit à marcher, comme pris par une transe. Il ne pensait qu'à une chose : s'éloigner au plus vite de ce vacarme, ne plus entendre ce qui martyrisait son corps et son esprit, fuir, rentrer chez lui
Quand il eut arpenté en tous sens les rues de la ville, il comprit que le désir qu'il avait de "rentrer chez lui" était précisément ce qui n'avait plus de sens, et que c'était sans doute cette révélation insensée qui le mettait dans un état proche de la démence. Il aurait voulu parler au Voyageur, afin que celui-ci lui dise quoi faire, qu'il lui raconte comment c'était ailleurs, et si ailleurs existait encore, puisqu'il voyait bien que l'ailleurs s'était invité ici, dans cette minuscule partie du monde qui avait été chez lui, naguère.
En un sens, c'était bien des sosies qu'il apercevait dans les rues, et c'était bien des voyageurs également. Tous les individus qu'il croisait se ressemblaient d'une façon extraordinaire, et tous avaient l'air de voyageurs fatigués qui ont renoncé à courir le monde. C'était le monde, dorénavant, qui leur courait après, courait après ces nomades immobiles, fixés, solidifiés, installés, en tout cas leur monde à eux, oui, avait bel et bien rappliqué, comme s'il sentait qu'un nouvelle vie commençait ici et maintenant, qu'il lui fallait abandonner le vieux pays qui lui collait aux basques.
Partout le bruit, partout le monde, partout du monde, de la foule, des gens, des hommes, des femmes, des enfants, c'était une explosion humaine, c'était beau comme l'enfer, fiévreux, dense, intense, tous les vides étaient comblés, les corps se touchaient littéralement, non pas par désir, mais par impossibilité de faire autrement. François repensa à l'experte aux lèvres rouges, à son beau discours qui ne laissait rien dans l'ombre, et il comprit qu'elle était, cette femme, la déesse qui avait permis l'éclosion fulgurante de ce nouveau monde, et qu'elle avait choisi François (pourquoi lui ?) pour annoncer la bonne nouvelle, qui était tout simplement l'avènement de l'Amour sur Terre, de la Jeunesse, le règne du Bien, intransigeant, exclusif, total et définitif.
Ah ! il n'avait rien vu, rien compris, il avait été aveugle, sourd, engoncé qu'il était dans son quotidien routinier et banal, provincial, terriblement provincial. François !… C'était hier qu'il s'était mis à la composition musicale… Cela lui semblait si dérisoire, tout à coup ! Il entendit intérieurement la musique qu'il avait cru inventer hier et il fut prit d'un fou-rire irrépressible et interminable qui le laissa exténué et rouge, sur le trottoir où il s'était laissé tomber, des larmes coulant sur ses joues où une jeune barbe commençait à pousser.
Un moment plus tard, il entra dans un bistrot, commanda à boire, mit ses mains sur ses oreilles, et resta là, longtemps, sans bouger. Il entendait un la, un la qui se répétait, de plus en plus lentement, comme la goutte d'eau tombant d'un robinet mal fermé, la, la,, la,,, la,,,, la,,,,, la,,,,,, la… Puis il arrêta de penser. C'était une sensation nouvelle, agréable, comme un alcool doux et insipide qui ne procurait pas d'ivresse mais qui évidait l'homme de l'intérieur et permettait au monde d'entrer en lui, d'y trouver place, de se déployer infiniment dans le corps et l'esprit qui étaient siens encore quelques instants auparavant ; une sorte de dissolution, un splendide éploiement, l'arrivée de l'arrivée, le contraire exact de l'isolement, l'accueil-en-soi, la porte ouverte sans mur autour. Toute sa vie, François s'était posé des questions et avait désiré par-dessus tout être singulier, et il comprenait enfin (mais ce n'est pas comprendre dont il s'agit, c'est savoir) qu'il n'y avait aucune question, qu'il n'y avait rien à comprendre, rien à connaître, rien à espérer, rien à vouloir, rien à conserver, tout à laisser, et que ce lais était la clef de tout, du tout aussi bien que du rien, du rien qu'il était désormais avec gratitude, avec reconnaissance. Alors il commanda un jambon-beurre.
(…)
[Quelques semaines plus tard, dans un bureau très éclairé]
— François Jambon, vous n'êtes pas Irlandais.
— Non, c'est vrai, je ne suis pas Irlandais.
— Vous n'êtes pas peintre, non plus.
— C'est vrai, je ne suis pas peintre.
— Cela dit, vous auriez pu l'être.
— Absolument !
— On dit que vous n'aimez pas l'agneau.
— Je n'aime pas spécialement ça, mais enfin je ne déteste pas non plus.
— Est-ce que c'est un motif de fierté, chez vous, une preuve de singularité ?
— Non, pas vraiment, non. En fait, j'essaie de m'accepter tel que je suis sans me poser de questions, vous savez.
— Vous n'avez aucun regret ? Vraiment ? Être français, ça ne vous gêne pas un peu ?
— Non, enfin, je ne crois pas. J'aurais pu être afrikander, par exemple !
— Vous auriez aimé ?
— Non, non, bien sûr que non !
— Auriez-vous pu être allemand ?
— Oui, bien sûr, pourquoi pas ?
— Vous êtes un citoyen du monde, alors !
— Non, je ne crois pas. Je ne me sens pas citoyen du monde, non.
— Vous ne nous facilitez pas la tâche, François Jambon !
— Ah bon ? Mais quelle tâche ?
— Eh bien, l'entretien. Il faut bien qu'on en arrive quelque part, vous et nous !
— Ah oui, très bien, allons-y !
— Bien. Avez-vous déjà pensé à votre mort, François Jambon ?
— Oui, ça m'est arrivé, oui.
— Et vous voyez ça comment ?
— Oh, je ne sais pas trop. J'ai un peu peur de souffrir. Par exemple de mourir en étouffant, vous voyez ?
— De mourir enfermé ? Vous avez peur de l'enfermement ? Vous voulez mourir libre ?
— Non, c'est pas ça, je veux seulement ne pas trop souffrir.
— Vous voudriez vous faire incinérer ?
— Ah non, non. J'aimerais être inhumé, comme tout le monde, quoi.
— Mais c'est complètement passé de mode ! Et c'est égoïste.
— Ah bon ? Mais pourquoi ?
— La place, François Jambon, la place, et puis l'égalité. Pas de grosse tombe en marbre, tout ça…
— Oui. Peut-être. Mais non, je ne préfère pas. Je voudrais être avec les miens.
— Les vôtres ? Comment ça, les vôtres ? Vous parlez de vos compatriotes ?
— Non, je parle juste de mes parents, de ma famille.
— Enfin, les vôtres c'est le genre humain !
— Ah bon ? Non, je ne crois pas, je préfère mon chien.
— Ah…
— Oui, si je pouvais, je me ferais enterrer avec lui.
— Et on jouerait du Schubert à votre enterrement commun ? Gute Nacht, Franz ?
— Non, pas de Schubert, non. Plutôt Debussy. Ou Mozart, à la rigueur.
— Décidément, vous êtes très franco-français !
— Ah bon, vous trouvez ? Peut-être, après tout, si vous le dites…
— De toute façon, vous savez, quand on est mort, hein, on s'en fiche pas qu'un peu, de savoir à côté de qui on est en train de pourrir ! On sait plus rien du tout, quand on est mort. Et on n'aime pas plus Debussy que Madonna, quand on est mort.
— Oui, oui, je sais bien, je sais bien. Mais quand-même, je préfère…
— Et un petit morceau de djembé, ça vous dirait ?
— Non, vraiment, sans façons… Mais j'y repense, là, à votre idée d'incinération. Vous êtes sûr, il y a des gens qui se font incinérer ?
— Évidemment, la plupart des gens se font incinérer, aujourd'hui. Ne me dites pas que vous ne le saviez pas !
— Je vous assure que non. Mais enfin, comment ça se fait ? Je croyais qu'on ne brûlait que les sorcières et les pestiférés ! C'est terrible, de faire brûler son corps !
— Dites-moi, François Jambon, rassurez-moi, là : vous savez qu'on n'est plus au Moyen Âge, tout de même !
— Oh oui, bien sûr, je sais. Je suis né au XXe siècle, au siècle d'Einstein et de Hitler.
— Curieux rapprochement !
— Vous avez raison, au siècle de Staline et de Picasso.
— Vous avez été communiste, certainement ?
— Communiste ? Non, jamais. Quelle drôle d'idée !
— Vous savez, il y en a eu de très bien !
— Oui, peut-être, mais non, communiste, alors ça jamais !
— Vous êtes de droite ?
— Vous savez, je ne me pose jamais la question.
— Donc vous êtes de droite.
— Eh bien soit, si vous voulez. J'ai beaucoup admiré le Général de Gaulle.
— Voilà. Mais vous avez bien un tempérament artiste, au moins ?
— Non, je n'en ai pas l'impression. Je n'ai aucune imagination.
— Revenons à la peinture. Donnez-nous des noms.
— Watteau, Manet, Titien… Oh, j'en connais très peu !
— Et la musique, alors ?
— Beethoven, Schumann, Mozart…
— Encore des Allemands ! Vous n'avez rien de plus intéressant ?
— J'ai déjà parlé de Debussy, mais j'aime bien Chausson, aussi.
— Qui ça ?
— Chausson. Ernest Chausson. Un compositeur…
— Ah oui, Chausson, bien sûr. Un compositeur aux pommes…
— …
— Je plaisante, je plaisante. Vous n'aimez pas rire, François Jambon ?
— Si, si, j'aime bien rire, si, mais…
— Mon humour ne vous plaît pas, on dirait…
— Écoutez, je ne sais pas où vous voulez en venir.
— Mais nos abonnés veulent vous connaître, tout simplement !
— Drôle d'idée !
— Ne faites pas le modeste, François Jambon !
— Dans ma situation…
— On s'intéresse à vous !
— Oui, ça je vois bien…
— Mais ?
— Mais je ne suis pas certain…
— Dites-nous, dites-nous, livrez-nous le fond de votre pensée, François Jambon !
— Le fond de ma pensée ? Vous voulez vraiment le fond de ma pensée ?
— Mais oui, parfaitement, le fond de votre pensée, François Jambon !
— J'aimerais que vous me détachiez, j'aimerais que vous enleviez cette serviette mouillée de mon visage, et j'aimerais vraiment beaucoup rentrer chez moi, voilà le fond de ma pensée. Et puis mon chien doit avoir faim.
— Allons allons, soyez beau joueur, François Jambon, vous serez très utile à nos abonnés, vous savez, en acceptant de parler. Ils ont le droit de savoir qui vous êtes.
— Je ne suis rien, ni personne. Je n'ai rien fait.
— Mais justement, c'est précisément la raison pour laquelle il nous faut absolument élucider votre cas. Vous n'êtes rien, ni personne, vous n'avez rien fait, et pourtant vous ne nous aimez pas. Avouez que c'est étrange. Personne ne peut comprendre une chose pareille. Tout le monde nous aime. Tout le monde sauf vous.
— Je ne suis pas le monde.
— C'est bien ce qui cloche avec vous.
— …

Les Professionnels


À la librairie où je viens chercher des livres commandés, une cliente, à la caisse. Quarante-cinq ans environ, assez laide, habillée samedi matin bariolé, jambes nues. « Et combien ça coûte, c't'histoire ? (…) Bon, ça change ! 'Toute façon, l'cahier d'vacances y s'ra jamais terminé, alors. » Elle a posé ses affaires sur la planchette, juste devant la caisse : une canette entamée de Fanta orange, un "smartphone" dernier cri, et son sac, à moitié ouvert. La libraire lui donne le prix du "Machin pour les nuls" qu'elle lui vend, et s'apprête à encaisser. La cliente sort de son sac un porte-cartes, qui, à ce que je crois voir, en contient au minimum une trentaine. L'ouvrant ostensiblement, elle croit devoir lancer à l'adresse de la jeune femme qui tient la caisse : « C'que vous pouvez nous emmerder avec toutes vos cartes ! » Elle parle des "cartes de fidélité" qu'elle collectionne avec suffisamment d'acharnement pour en remplir un porte-cartes épais, mais elle croit devoir en faire le reproche à ceux qui proposent ces bouts de plastique à son opiniâtre et paradoxale détestation.

Un mari qui trompe sa femme, lorsqu'elle le surprend en flagrant délit, lui fait le reproche d'avoir des amies qui sont jolies et désirables. 

Un ami qui se fout ouvertement de ma gueule, lorsque je lui montre que je m'en rends compte, me fait le reproche "de ne pas lui faire confiance". 

Etc.

vendredi 1 juin 2012

Scène de film : il faut bien qu'ils s'amusent !


Voici comment tout va finir.

Le ballon tape contre le store métallique. Les jeunes tirent des pénaltis, il faut bien qu'ils s'amusent. On entend le bruit répétitif, et surtout laid, très laid, du ballon contre la paroi métallique. Pof, pof, pof, pof…

À l'intérieur de la maison, un vieil homme, non, un vieux, est assis dans un fauteuil. Il écoute l'adagio du 23e concerto de Mozart, interprété par Arthur Rubinstein. Il monte le son, visiblement incommodé par le bruit du ballon. 

Vers le milieu du mouvement du concerto, le vieux se lève, fait fonctionner le store qui se lève, et tire dans le tas, avec son fusil. Un des jeunes est touché mortellement. Les autres s'enfuient. 

jeudi 31 mai 2012

À l'abri de la morale, Saint Benêt du Grand Merci


David Saint Benêt du Grand Merci, juif, s'était converti au catholicisme. On nous présenta la chose comme un exploit devant tirer des larmes de la brute la plus endurcie et la conversion fut narrée par le menu avec accents claudeliens et tressaillements d'échine. Il allait de soi qu'il s'agissait d'une inéluctable marche vers l'aurore aux doigts de rose, un silence religieux et des pâleurs de vierges anémiées s'imposèrent parmi l'assemblée recueillant le récit. Il faut un métabolisme solide pour endurer de pareilles émotions : Raconter la chose, même des années après, sans verser des larmes brûlantes, prouve bien sûr notre constitution de butor, mais sur ce point je ne vous apprends rien. Saint Benêt du Grand Merci fait aujourd'hui un bon catholique, semblable à des milliers d'autres bons catholiques, de ces catholiques qui dévorent leurs sandwichs dans les églises en rétorquant aux rares qui en sont encore choqués (si rares que je les évoque seulement par souci archéologique, ou post-historique) que le Christ aurait adoré ça, qu'à l'évidence il trouverait tout à fait normal qu'on veuille se sustenter en sa compagnie, qu'on mâche son poulet-crudités au frais et au calme, car il faut bien que les églises servent à quelque chose. Ce sont ces mêmes catholiques qui adorent non pas Palestrina ou Allegri, mais… Étienne Perruchon, et son chef-d'œuvre : Dogora. Écouter Perruchon donne envie de se convertir à l'islam : si les derniers catholiques sont tombés aussi bas, il ne méritent que la lapidation ou l'égorgement, en lieu et place des animaux, à qui l'on devrait foutre la paix une fois pour toutes. On l'aura compris, c'est Benêt du Grand Merci qui, un jour, dans sa voiture, m'avait dit, sur le ton de la confidence initiatique : "Je vais te faire découvrir quelque chose de très beau", et, joignant le geste à la parole, avait déversé dans mes pauvres oreilles ce tombereau de saloperie puante qu'on peut écouter en cliquant sur le lien déposé plus haut. Mais je vous préviens, il faut avoir le cœur bien accroché et un foie en béton, et je décline à l'avance toute responsabilité quant aux envies de suicide qui pourraient se manifester chez mes lecteurs consciencieux ou inconscients.

Il y a des gens, comme ça, qui font froid dans le dos. Heureusement, quelque chose nous prévient très vite qu'il faut les éviter le plus possible, mettre le plus de distance entre eux et nous, mais même le bref moment où on les a côtoyés suffit à donner la chair de poule, rétrospectivement. Comme toujours, il faut écouter pour entendre : la voix de serpent, l'intonation fausse, cent petits détails, il y a quelque chose qui avertit, mais on n'est pas toujours attentif aux signaux émis par le démon qui, pourtant, ne peut pas travestir sa voix, c'est la limite de son grand pouvoir. Un grand merci à lui d'avancer masqué, c'est en général à cela qu'on le reconnaît.

« Un grand merci à AF, qui m’a fait découvrir RC… » Je ne m'y ferai jamais. La désignation (et cela devant les intéressés eux-mêmes) de personnes par leurs initiales me donne la nausée. Quant au "un grand merci", c'est devenu un des plus puissants émétiques que je connaisse. Une des premières fois que j'ai reniflé cette chiasse mentale, c'était sous le clavier de ce chef d'entreprise très nouveau-riche (donc parfaitement inculte) et particulièrement sinistre dans sa certitude d'incarner le Bien à lui tout seul, qui nous acheta la maison familiale, à la mort de ma mère. Son abyssale vulgarité naturelle, qu'il essayait de camoufler sous des manières qu'il devait sans doute considérer comme bourgeoises (et qui du fait même qu'il y aspirait avidement n'en étaient que plus caricaturalement petit-bourgeoises, ajoutant encore par là à la vulgarité première), fit que j'associai pour toujours cette formule à ce type de personnages. Comme c'est presque toujours le cas, la langue revient par la fenêtre, au moment où les intéressés se croient enfin en paix avec leur conscience de classe, l'ayant reconduite à la porte d'entrée du boui-boui qu'ils prennent pour un palace. Que ce genre d'humains se vantent haut et fort de pratiquer assidûment la sainte adoption ne peut être un hasard, tant ils nous font sentir (et plus encore leurs amis et connaissances, étrangement, comme si ceux-là étaient peu ou prou complexés de n'avoir que des enfants biologiques à proposer à l'admiration du public) qu'ils tiennent là la Bonne Action par excellence, alors que bien sûr ils n'ont fait qu'accéder à un caprice que tout et tous s'entendent à estimer légitime, de cette sorte de légitimité qui ne souffre aucune discussion, le type même de la bonne action très cotée en bourse, et qui devrait de ce seul fait être considérée avec beaucoup de prudence. Quel délire d'initiés ! Comment ! On les priverait d'enfants, ces admirables parents qui ne demandent qu'à prodiguer généreusement leur Amour à tout ce qui ne sort pas de leurs tripes ? Mais quel scandale ! Comme ce "on" (la nature, la génétique, la chance, la biologie, le hasard, le destin) est affreusement injuste, antidémocratique, indifférent, en un mot comme en cent, fasciste, comme le sort de ces pauvres parents putatifs serait tragique si la société moderne et ses auto-pompes ne s'avisaient avec candeur de corriger si effroyable arbitraire ! Mais la vie, qui a plus d'un tour dans son sac, leur avait donné un de ces beaux enfants importés qui était devenu leur pire cauchemar, juste retour des choses. Comme les enfants qui veulent à toute force des sucreries finissent par se rendre très malades (pour leur plus grand bien), le retour à l'équilibre finit toujours par arriver, même s'il faut parfois être patient. (Mes grands amis les journalistes de France-Musique diraient que tout cela est contrasté à souhait, hein, Josyane ! C'est la spécificité des abrutis, de parler en abruti, et il ne sera pas dit que je ne parvienne pas à décrocher mon brevet avant de passer l'arme à gauche.) Il faudrait écrire une histoire de l'altruisme, qui serait plus qu'un peu l'histoire du pire, si l'on veut bien prendre sur soi en s'enfonçant jusque dans les entrailles de la bête.

Le personnage dont il est question ici racontait volontiers un apologue édifiant. Invité avec les autres PDG du groupe auquel il appartenait, dans un restaurant devenu célèbre depuis la première campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy, il eut sa minute de gloire (à quoi peut bien ressembler une particule élémentaire ? se demande le chœur antique, à ce niveau du récit), quand il prit la posture du saint laïque offusqué par le Mal. Un des directeurs, jetant un regard vers la-plus-belle-avenue-du-monde, crut bon de glisser négligemment qu'"il y en avait de plus en plus" (de quoi, de quoi, interroge le chœur antique : des lampadaires, des bicyclettes, des top-modèles, des sosies de Cloclo, des roux, des gendarmettes ?) Notre bon apôtre, encore frémissant comme le lait sur le point de déborder de sa casserole, dix ans après, encore ému aux larmes de son courage inouï, encore stupéfié de l'audace virile qu'il allait sans doute payer d'années et d'années de bagne et de relégation civique, sans parler de l'opprobre publique pour lui, son épouse et ses enfants, jusqu'à la septième génération, se leva et à ses pairs tint à peu près ce langage : « J'ai un enfant noir, figurez-vous, et j'en suis très fier ! » Évidemment, le cordial n'allait pas jusqu'à ajouter que cet enfant noir qu'on était si fier d'avoir adopté, et qui était en somme la preuve encore chaude et vivante de la moralité superlative de l'adoptant, était devenu un cauchemar si atroce qu'on avait dû précipitamment le renier, et déménager le plus loin possible du lieu où l'on avait vainement tenté de l'élever, le cœur a ses raisons, tout de même, même si elles ne sont pas toutes avouables. Les demi-vérités ont sur le monde un impact considérable, dont il sera urgent de mesurer l'ampleur et les ramifications innombrables, lorsque le monde aura retrouvé un peu de sa fraîcheur, fraîcheur dont je ne suis pas prêt de profiter, je ne l'ignore pas, tant les miasmes du Bien font s'élever la température et sombrer le tempérament. Bref, notre saint Benêt en croûte ne se départit plus jamais de son sauf-conduit obtenu de haute lutte, en une après-midi parisienne et ensoleillée – face à la piétaille des gros beaufs pas encore convaincus (un peu de patience, oh là là, ça va venir très vite !) du radieux avenir que leur préparait le Crucifié en farce – et on le comprend : il y a des sésames qui ouvrent mieux les forteresses que les plus grosses clefs ou les meilleurs diplômes. L'antiracisme affiché (mais je pléonasmise) est de nos jours le coupe-file le plus à même d'abréger l'attente à tous les honneurs, à toutes les grâces, et de donner un accès facile à toutes les friandises qui s'affichent aux Champs-Élysées ou dans les sombres provinces.

Il y en a de plus en plus, donc, et il faut voir ce qu'on voit. C'est le premier devoir duquel découlent tous les autres. Voir ce qu'on voit et entendre ce qu'on entend. Ma morale s'arrête là, la morale devrait commencer ici. Pas la peine de faire des grandes phrases, si ces phrases ne s'appuient pas sur une saine observation. Toute la grande affaire humaine est là. Vivre dignement consiste avant tout à nettoyer le pare-brise. Sans arrêt, des tonnes de saletés viennent nous obstruer le regard, nous boucher les oreilles. Ça tombe des arbres, du ciel, et du haut des immeubles. La poussière, les détritus, les crachats, les déchets, les retombées radio-actives des paroles et des actions humaines, sans relâche, recouvrent ou tendent à recouvrir le paysage mental. Un poète, par exemple, est quelqu'un qui nettoie la langue, la langue qui s'encrasse constamment, et très rapidement. J'avais une amie africaine, vers la fin du siècle dernier, qui venait passer la nuit chez moi, à Paris, de temps à autre, en sortant de son travail. Le matin, vers midi, plutôt, quand elle se levait, une des premières choses qu'elle faisait était de se brosser la langue. J'aimais la regarder faire. Si on lui avait dit que j'étais raciste, elle aurait éclaté de rire. Ceux qui aiment à proférer ce genre d'accusations, aujourd'hui, on les trouvait salement racistes, nous, à l'époque, ou, plus exactement, on savait pertinemment qu'en cette manière c'était tout simplement des puceaux et qu'ils n'avaient pas la moindre idée de ce que le racisme pouvait être réellement. Entre la fin du siècle dernier et aujourd'hui, les retombées idéologiques et langagières constantes ont pris une ampleur inouïe, qui empêche tout simplement les cantonniers culturels de faire leur métier. Impossible. Ils n'ont même pas besoin, ou envie, de faire grève, non, on a simplement pris l'habitude de considérer que ce travail était désormais hors de portée des hommes. Ce qui est possible avec trois milliards d'individus ne l'est plus avec sept milliards, c'est ainsi. Le nombre, c'est une révolution. C'est la Révolution. La Révolution n'a pas besoin de dire son nom, de crier casse-cou, de déraciner les arbres de la décence ordinaire, de renverser les buildings. La Révolution, la vraie, elle attend que les sirènes des pseudos révolutions se taisent, ou qu'on en ait tellement pris l'habitude qu'on ne les entend plus, et, du jour au lendemain, elle prend possession de tout le territoire, de toutes les âmes, de tous les désirs, elle imprime sa marque sur toutes les formes qu'on avait patiemment répertoriées durant des siècles, ou plutôt elle se coule en elles, gardant les noms, les couleurs, les traits, de ces formes anciennes, mais elle fait jaillir dans leurs artères un sang complètement neuf, tellement neuf que ce n'est plus du sang, la Révolution a pris exemple sur les façadistes de naguère : "tout est pareil, tout est autre", c'est sa devise. Et les hallucinés qui errent dans la cité lui disent "un grand merci", heureux qu'ils sont que le décor n'ait pas changé. Pourvu qu'on sache retrouver son chemin pour aller de l'hôpital à l'hôpital en passant par le bureau de vote…

Il m'avait dit : « Tu verras, tu seras fier de nous avoir vendu ta maison. » Là, dans le bureau du notaire, cette phrase chuchotée complètement loufoque m'avait tétanisé. « Pardon ? » Il m'avait tapoté la cuisse, en répétant son extraordinaire trouvaille. Fier de vendre une maison quand on ne peut pas faire autrement ? Docteur, j'ai un cas grave à côté de moi, ça vous intéresse ? Ce que cet abruti voulait dire est qu'il allait en faire quelque chose de bien, de notre pauvre maison plus ou moins abandonnée (selon ses critères, bien sûr). Ça, pour voir, on a vu ! La petite barrière blanche mesquine en guise de portail, et je préfère ne pas parler de l'intérieur, des beaux carrelages immédiatement cassés alors qu'il m'avait assuré qu'avec lui ce genre de choses ne risquait certainement pas d'arriver, contrairement à ce qui se passerait avec les autres prétendants, et de tous les "arrangements" nécessaires au "confort", cet autre mot pour désigner le massacre, enfin tout le costume petit-bourgeois bien corseté, enfilé selon les règles les plus strictes de la religion du Mauvais Goût la plus intransigeante. La revanche du petit-bourgeois est toujours féroce. Plus il veut s'extraire de sa classe d'origine plus il en bétonne les fondations avec une énergie démesurée. L'argent est le plus sûr moyen de faire taire les signes de l'aisance, je veux parler de l'ancienne aisance, celle qui n'avait rien à prouver, qui n'était pas une revanche sociale, car ces signes étaient justement la discrétion et une certaine désinvolture. Évidemment, on savait tout cela bien à l'avance, en découvrant par exemple sur la table basse du "séjour" de ces gens-là le livre qu'il fallait avoir à la maison en ces années-là, quand on avait un peu d'argent et ce goût qui est l'exacte antithèse du goût, comme la musique est désormais l'exact inverse de la musique, je veux parler du livre de Yann Arthus Bertrand, "Vu du ciel". Autrefois, on trouvait des Bibles dans toutes les demeures françaises, même chez ceux qui ne lisaient pas, qui n'ouvraient jamais un livre. Les "bibles" d'aujourd'hui disent à peu près la même chose : nous n'aimons pas les livres, nous émettons les signes qu'on doit émettre quand on est conforme à la nouvelle classe unique, c'est-à-dire que la Vérité ne passe plus par l'écrit, que la littérature est au mieux un passe-temps pour la plage, réservé aux moments où l'on s'ennuie, où il n'y rien de bien à la télé. Ces gens-là aiment se faire conseiller par leur libraire, sans doute, quand ce n'est pas par Télérama (ce qui revient exactement au même), et le plus fort est qu'ils s'en vantent, et les libraires font d'ailleurs ce travail admirablement, puisqu'ils ont exactement les mêmes goûts que ces gens qui ne lisent pas, ou qui lisent ce qu'il faut lire quand on n'aime pas la littérature. Le système est extrêmement au point et permet aux niveau-montistes de toutes obédiences de se congratuler à longueur d'année le plus sincèrement du monde. La littérature est à peu près autant chez elle dans une librairie, dorénavant, que la musique l'est chez un disquaire, que la culture l'est à France-Culture, que "le peuple" dans les "quartiers populaires", ou que l'"art" dans les "expos", ce qui est une preuve de plus, s'il fallait, que tous les mots sont aujourd'hui à déchiffrer avec une machine qui les remet à l'endroit, quand c'est encore possible. Mais s'il est facile avec les catégories décrites plus haut de comprendre que l'idéologie a déposé sur les choses le masque grimaçant d'un mensonge institutionnel aux semelles de plomb, s'il est assez simple finalement de s'y retrouver dans cette farandole du sens faisandé, il est plus difficile de comprendre et d'admettre que les mêmes mécanismes pervers ont opéré chez les individus, jusque dans leur sphère intime bien souvent, et sociale toujours, une dégradation de la perception et du discours qui en fait des zombies complètement inaptes à la conversation et parfois dangereux, s'ils n'obtiennent pas le retour escompté de la part de celui qui est leur interlocuteur. Ils attendent leur monnaie de singe, comme des chiens dressés, et montrent volontiers les crocs si leur attente est déçue. Et plus ils vous parleront de leur liberté chérie plus ils se montreront sous leur vrai jour, qui est celui des garde-chiourmes enthousiastes de Cordicopole. Entre le bandit et son chien, il est parfois difficile de savoir qui est le moins dangereux, car l'un dresse l'autre et réciproquement.

On parle toujours pour ne pas être détesté, je ne connais personne qui en parlant dise la vérité, c'est le lot de l'espèce humaine, de quoi les animaux nous délivrent, dans leur sainteté muette, mais il y a manière et manière de ne pas dire la vérité, et si l'orchestre est là pour jouer faux, toujours, il n'est peut-être pas nécessaire d'en rajouter. Des rencontres telles que celle que je décris plus haut, des rencontres dogoresques, j'veux dire, ou qui semblent en tout cas placées sous l'égide du dieu Perruchon, ne sont peut-être pas rares dans la vie d'un homme, mais sont tout de même des épreuves dont on ne se remet pas du jour au lendemain. Elles provoquent en tout cas un grand désir de fiction, pour se libérer, au moins momentanément, du poids funeste de la Fausseté et de la Laideur. Quand le Vrai, quand le Réel sont faits de tels individus, et qui sont capables, semble-t-il, d'entraîner derrière eux des foules enthousiastes, mouillées de larmes, comme d'autres se sont pissées dessus, on a envie de se précipiter à la salle de bains pour se laver les mains, encore et encore. J'ai remarqué que l'injonction rituelle de mes jeunes années ("lave-toi les mains"), prononcée avant toutes sortes de tâches quotidiennes (passer à table bien entendu, mais aussi aller au piano, écrire dans un cahier, etc.) avait complètement disparu des mœurs contemporaines. Plus on est obsédé d'hygiène, plus la terreur des diverses contaminations bactériennes ou virales augmente (souvent très légitimement), et plus, paradoxalement, un geste aussi simple que se laver les mains disparaît des habitudes ordinaires. Plus personne n'a de scrupules à vous tendre la main, même en sortant des toilettes, sans passer par le lavabo, et, allant au restaurant, on ne peut pas ne pas y penser, en songeant à ceux qui sont chargés de mettre de la nourriture dans votre assiette. Observez les ongles noirs de beaucoup de jeunes filles très maquillées, très parfumées, très sophistiquées, très soignées (mais on hésite un peu à utiliser ce dernier terme), y compris quand elles sont prises en photo dans des poses très déshabillées, ce qui fait d'autant plus ressortir ce petit détail. Ce sont les mêmes qui vous expliquent par exemple que "les poils du pubis c'est sale", affirmation d'une stupéfiante bêtise, et qui ont les mains sales quand elles les promènent dans des endroits intimes… La morale contemporaine, c'est un peu ça : on se conduit comme des brutes épaisses, on fait fi de la plus élémentaire parole donnée, on lit le courrier des autres quand on y a accès (et le seul fait d'y avoir accès suffit à légitimer l'acte), on ment sans vergogne en toutes circonstances, mais on a de la Morale une vision si extensive, si totalisante, si exigeante, et si vindicative, que ce mot de morale suffit désormais à inspirer de la terreur à l'honnête homme.

lundi 28 mai 2012

Le Maestro et le GPS


Lors d'une tournée au Japon, Maurice Le Roux se perd complètement dans sa battue, au cours d'un concert avec l'Orchestre national de France. Il fait de grands gestes des bras afin de donner le change, et se penche vers l'alto solo : « Où sommes-nous, mon Cher ? » À quoi le musicien répond : « Au Japon, maître. »


Allons, allons, Georges, il n'y a pas que Cécile Duflot, dans la vie !

jeudi 24 mai 2012

Anagrammes



« Celui qui ne sait pas reconnaître le tempo à partir de l'écriture ferait mieux de laisser la musique. » C'est Jean-Sébastien Bach qui dit cela. On préfère se rassurer en parlant d'interprétation… Celui qui ne sait pas voir une femme ferait mieux de laisser l'amour. Si seulement…

Aucun idiot ne peut tout détruire. Malgré toute son idiotie, malgré toute son application, malgré tout son acharnement, il n'y parviendra pas. Dieu veille. Il y aura toujours un reste. Oui, sans doute, mais ce reste est si peu de chose, est si ténu, si réservé à quelques uns, qu'on peut l'ignorer sans crainte de faire vaciller le monde sur ses bases, je veux dire le monde du démon. 

Le monde anagrammatise le démon, comme la musique est la forme anagrammatique de l'amour. Tout est là, dès l'origine, il faut seulement mettre de l'ordre dans les sons, dans la sonorité. L'homme se déplace sur une échelle dont les barreaux sont absents, ou cassés, et qui lui rentrent dans le cœur même s'ils sont absents.

Le piano, le piano, le piano… On pourrait passer ce qu'il nous reste de vie à en dire du mal (et c'est nécessaire !), qu'on l'aimerait de plus en plus (en secret). Je pense à une symphonie sans piano. Elle serait écrite comme un concerto dans lequel le soliste – le piano – serait tellement présent, tellement intégré à l'écriture orchestrale qu'on n'aurait pas besoin de le faire entendre. La question éternelle : est-ce que le piano est un instrument à percussion ou un instrument cantabile, serait enfin réglée. 

La culture du superflu, comme disait Alfred Cortot, en des temps troublés où il côtoya Jérôme Carcopino, le « celui-là » du journal de Renaud Camus… Ces hommes-là avaient le tort d'avoir des idéaux trop élevés, et de vouloir autant pour les autres que pour eux-mêmes, de la même manière qu'un Lorin Maazel avec ses orchestres. Sauf à les suivre sur les pentes escarpées qu'ils aiment gravir, on ne peut que les haïr et les désigner aux crachats de ceux qui aiment le nécessaire. 

Si l'échelle est un pont entre le Ciel et la Terre, on sait que les anges l'ont autant montée que descendue. Sans répit, on se croise sous le regard de Jacob. Le funambule excite la jalousie de ceux qui n'osent pas tenter la traversée et qui se contentent de jouir de leur immobilité bavarde. Ils commentent, ils critiquent, ils arbitrent, attablés devant leurs apéros interminables. Il est admirable que depuis des siècles et des siècles des hommes aient réfléchi aux distances qui devaient séparer les degrés de l'échelle, que cela ait donné lieu à des querelles et à des discussions infinies, et je m'estime bienheureux de vivre en une époque où il est loisible de connaître (même si cette tâche est presqu'insurmontable, concrètement) de nombreux tempéraments, d'en éprouver les effets sur l'âme humaine et sur nos articulations. Cortot écrivait une vingtaine de lettres par jour, "en hâte", chaque lettre étant un petit bijou. J'entends déjà ceux qui ne manqueront pas de se demander "quels mails Cortot écrirait aujourd'hui", et s'il les commencerait par "Bonjour". Paradoxalement, notre époque, si soucieuse d'authenticité, est l'époque de la Traduction généralisée. Nous exigeons que tous les mystères du monde soient dits en notre langue et nous nous étonnons ensuite de n'y rien comprendre, ou, ce qui revient au même, que le mystère ait choisi d'aller voir ailleurs s'il y était. On a procédé ainsi pour le catholicisme et l'on a vu le beau résultat. La splendeur n'aime pas la traduction, et la vérité préfère aller nue plutôt qu'attifée comme l'as de pique.

Pourquoi se force-t-on ? On connaît tous ce besoin mystérieux : on n'aime pas spontanément, on s'ennuie, on a du mal, et pourtant, quelque chose nous pousse à nous forcer, à franchir le seuil. On insiste, on écoute encore, et encore, ce pianiste, ce compositeur, on relit pour la quatrième fois ces pages qui nous tombent des mains. Ce n'était pas à notre répertoire, ce n'était pas notre genre, mais, après coup, on comprend que le détour valait le coup, qu'on s'est agrandi, et comment ! Qu'on découvre, un peu par hasard dirait-on (mais je n'en crois rien), des œuvres et des auteurs, des corps et des âmes, des formes et des genres, n'a en soi rien d'étonnant, mais ce qui est proprement incompréhensible, à première vue, est ce besoin d'y aller voir tout de même, à notre corps défendant. Quel est le désir qui nous pousse là ? Répondre : la curiosité, ou le snobisme, ou le goût de la contradiction, serait un peu court. Il me semble que là encore la pulsion anagrammatique est la raison juste : on lit ces phrases, on écoute ces sons, on prend connaissance de ces idées, qui paraissent se présenter à nous dans un désordre rébarbatif, mais, sous ce désordre, quelque chose frémit, qui luit faiblement et nous somme de mieux chercher, parce que notre oreille perçoit tout de même le thème caché et renversé. Entre le nécessaire et le superflu, une échelle sans barreaux nous tend ses bras immenses qui n'embrassent que le vide : c'est fécond et dangereux. Sans ce ressort, nous sommes des pantins dont les fils sont tirés par d'autres que nous.

Dans les Principes rationnels de la technique pianistique, la méthode de piano qu'il a rédigée, et qui peut se lire comme un roman à clefs, pour qui connaît un peu le piano, on découvre un Cortot facétieux, drôle, profond, extrêmement exigeant (évidemment), et immensément généreux. Les grands poètes ne sont pas des idiots qui vont, le nez en l'air, au hasard d'heureuses rencontres, ce sont au contraire de très grands penseurs qui mènent l'occasion par le bout du nez.