jeudi 13 mai 2010

Les vacances de Serge


Il n'était pas vraiment très beau. Roux, très myope, un peu négligé. Fumant des Dunhill, le paquet rouge. Il entre dans la classe du nouveau professeur de flûte. Elle a la trentaine, porte un col roulé blanc. Il lui demande, avec un grand naturel : « Est-ce tu peux me montrer tes seins ? » Et en guise d'explication : « Je suis musicien de jazz, je ne pars pas souvent en vacances. »

Irène




Elle avait ses lunettes et un petit pull noir qui laissait voir la chair de ses hanches, qui étaient dodues, lustrées, d’une finesse de peau réellement merveilleuse. J’avais envie de me jeter sur elle et de poser mes lèvres sur cette petite portion de peau que j’essayais de ne pas trop regarder. Elle avait l’air fatigué, sa figure avait rétréci, elle était pâle.

Elle a un tic, de plus en plus souvent. Avant de commencer à jouer, elle se met à taper sur ses cuisses avec la paume de ses mains, en alternance, comme le font si souvent les percussionnistes amateurs, mais avec une irrégularité caractéristique, comme si l’impatience simulée que ce geste est censé traduire tenait tout entière dans cette irrégularité. Pendant qu’elle martèle ses cuisses, elle relève le visage et regarde droit devant elle, comme si elle voulait dire à la tranquille partition qui lui fait face : « Tu vas voir ce que tu vas voir, toi, tu ne perds rien pour attendre ! » Malheureusement, ou heureusement, la partition, impassible, est l’indiscutable vainqueur de ce bras de fer qui tourne au rituel.

mercredi 12 mai 2010

Les Horizons qui leurrent



Bernure Acouphène accourait. Il accourait toujours. On le reconnaissait à cette manière d'arriver la langue pendante, toujours en sueur et en jogging. Même quand il marchait tranquillo, "à la Brahms", il accourait. Ça sentait le poireau frais et les glaïeuls se couchaient sur son passage.

Colbert, son chien, ne l'accompagnait pas, il préférait rester à la maison, rêver de Marie-Antoinette et mordiller son coussin-péteur. En avait soupé de l'accourement d'Acouphène, vraiment ! Colbert avait un âge respectable que Bernure ne respectait pas. Et puis, de toute façon, Acouphène n'en avait rien à battre de la photosynthèse et de la bitonalité. Ces deux-là n'avaient pas grand-chose en commun, c'est moi qui vous le dis.

Canopée le dromadaire, soprano colorature et mufle providentiel, était bien aise de ces dissentiments : ça créait un vide juridique qui lui permettait de se livrer à son art tout à son aise. Après l'Air des Clochettes, on verrait ce qu'on peut faire d'Olympia. Le rêve de Canopée était d'aller s'établir à Naxos, mais il lui fallait tout d'abord faire provision de contre-uts. L'air de rien, il y travaillait dur.

Cratule Ascension, l'afamme, avait du poil dans les oreilles. Sans cette qualité, on l'aurait peu remarquée. Elle habitait près du dernier fjord, le seul qui n'avait pas été encore aménagé en lieu de vie pour transexuels à la retraite. Cratule se trouvait souvent sur le chemin de Bernure Acouphène. Comme par hasard.

jeudi 15 avril 2010

Rafffe


C'était une super-criminelle, tueuse à gadgets et voleuse de bougies, qui conduisait une voiture amphibie dégonflée de partout et grognait d'une voix hargneuse un thème scrofuleux de Nietzsche, en bulles naines. Je l'adorais pour sa voiture et pour un con surnaturel dont je sentais que je pourrais le limer dans la super-réalité. La voiture n'était qu'anfractuosités luisantes, toute en soie brossée, d'une méchante efficacité. Ses phares projetaient un rayon de nord nucléaire qui changeait les gens en pierres ; au lieu d'essence, le moteur consommait du foutre humain. La sellerie, c'était de la peausserie d'avocats marrons. Du coffre dépassait un piano démembré en bois de citronnier.

— Dieu bénisse les pédés, ça fait des femmes en plus pour ceux qui restent.



mardi 6 avril 2010

Éloge du con - Sujet sur fond blanc


Il faut définitivement admettre que l'organe génital féminin externe est parfaitement adapté aux nécessités biologiques de notre espèce. Qu'il a atteint ce stade d'optimisation que le regretté Emile Leipp reconnaissait aux instruments de musique réussis. Que cette merveille d'adaptation fonctionnelle et comportementale, le sexe de la femme, mérite les mêmes honneurs, les mêmes louanges, et surtout le même respect que sa chevelure, sa bouche, ses seins, sa croupe et ses mollets. (Gérard Zwang)


Il y a des livres qu'il faudrait interdire à tout prix. Un livre, par exemple, qui nous expliquerait qu'« entre leurs cuisses, les femmes cachent une énigme », serait un candidat sérieux à l'interdiction pure et simple. En effet, on pourrait facilement prouver qu'un tel discours est réactionnaire (ce qui vaut aujourd'hui inéluctable condamnation), qu'il assigne les femmes à une essence (Pouah !), et que le coup du mystère, on nous l'a déjà fait à maintes reprises, à chaque fois qu'on voulait in fine dévaloriser l'objet ou le sujet à qui était accolée la glu romantique et dix-neuvièmiste d'un discours cachant mal ses intentions réductrices derrière un terme faussement élogieux, ou, sinon le dévaloriser, le (re)mettre (…) dans la perspective du patriarcat le plus éculé. Aucun mystère pour les modernes, en tout cas pas ici, pas dans ce département, pas au centre géographique du territoire féminin. Le mystère, on en veut bien, à condition qu'il se situe à des années-lumière de nous, dans les confins de ces secondes sacrées où l'Univers s'est décidé à devenir lui-même, et du même coup à faire voler en éclats notre vieille cosmogonie chrétienne.

Tout le monde connaît le Docteur Zwang, mais très peu savent qu'il a écrit des livres intéressants, qu'il n'est pas seulement un sexologue fameux, mais qu'il a écrit dans ses ouvrages des pages importantes sur cette chose que la pornographie ordinaire qui sévit sans concurrence depuis Internet a scellée bien plus que l'infatigable et obligatoire pleine lumière pourrait le laisser penser. Je n'hésiterai pas une seconde à écrire qu'à aucune autre époque le sexe de la femme n'a été méconnu comme il l'est aujourd'hui, et je rends grâce à Zwang d'avoir été sa vie durant un obsédé du con, obsession que je revendique fièrement — et humblement — comme mienne.

Seulement, on ne peut pas être un con-templateur, sans avoir le courage de dire toute l'ignominie de notre époque, dans ce domaine comme dans bien d'autres. C'est impossible, tant notre temps fait tout ce qu'il peut pour se faire détester de ceux qui aiment les femmes. Kundera a cette définition lumineuse de l'aliénation : « être l'allié de ses propres fossoyeurs ». Quelle époque aura vu les femmes si proches de ce qui les détruit inexorablement, de ce qui les abîme, de ce qui les défigure ? On peut rapprocher ce mouvement morbide de celui de ces peuples qui se laissent sciemment remplacer, évincer, en encourageant le plus souvent (en ne le décourageant pas) le mouvement qui va les emporter. Est-il scandaleux de dire que les femmes ont besoin des hommes pour être femmes ? Plus scandaleux que l'inverse ? Quelle autre époque aura sanctifié l'Autre à ce point, et éradiqué dans le même mouvement son occurrence réelle ? Il est difficile de croire que nous faisons partie d'une génération qui a vécu "la libération sexuelle", qui en garde des souvenirs, tant l'assujettissement des femmes est désormais un principe si universel que plus personne ne le remarque ni ne remet en question ses véritables manifestations. Il est assez comique que ce soit l'époque d'un ultra-féminisme qui aura vu éclore les formes les plus féroces d'une véritable aliénation de la femme. Tout se renverse constamment, en un mouvement bathmologique sans trêve, et les professionnels de la gueulante sont eux-mêmes constamment en retard d'une guerre, quand ce n'est pas d'un monde. Maintenant que les hommes ne menacent plus du tout les femmes, que la tendance s'est inversée depuis belle lurette, il est grand temps pour ces distraits systématiques de leur porter le glaive et de les achever, à terre. Ils ne voient pas que c'est d'abord aux femmes qu'ils font du tort, privées qu'elles sont de cette part de l'humanité où elles pouvaient appuyer leur féminité, contre laquelle elles pouvaient la faire jouer, l'aiguiser ou éventuellement la repenser. Il est infiniment plus difficile de se former, de s'informer ou de se réformer au contact du même, tout le monde sait ça.

Depuis que l'Origine du monde, le fameux tableau de Courbet, est visible, très en vue, sans qu'il soit besoin pour cela de faire partie des intimes du Docteur Lacan, depuis qu'on va le contempler en famille, on a pris l'habitude de regarder (ou plutôt de voir) cette chose, de la photographier, de la filmer, sous toutes les coutures et à tous les âges (pas une ado qui ne la propose au monde entier sur sa web-cam, entre la poire et le fromage, comme un fruit très peu défendu mais très promotionnel). Il n'y a plus rien à dévoiler, quand le mystère féminin est mis en pleine lumière, quand l'intérieur est montré avec tant de désinvolture, quand l'intime est retourné comme un gant. Le Sphynx reste coi, quand l'Énigme vocifère sur tous les plateaux. Monologues du vagin, cours de masturbation, épilation intégrale, pornographie "next door" de la voisine de palier, dans ces tristes conditions, l'envie serait plutôt de demander un peu de discrétion à cette bouche d'ombre devenue grande gueule.

Dans cet environnement, dans la compagnie des blogs, indécente par nature, comment oser encore célébrer le con, ou même seulement en parler, sans tomber dans le travers qu'on dénonce ? Aucun risque, en réalité, car les blogueurs et la modernité extasiée n'aiment pas le con. Qu'admire-t-on, chez les "stars du porno" ? Chez les hommes, la dimension de leur queue, chez les femmes leur disponibilité totale et stéréotypée, répondant parfaitement aux attentes calibrées des immatures de tout poil, ces adolescents éternels qui ont appris la sexualité chez John B. Root et la morale sur l'île de la tentation. Pas une seconde n'est accordée à la contemplation, autre nom du désir. Un des phénomènes les plus déprimants que je connaisse est celui de ces mères de famille qui se félicitent de suivre à la lettre les conseils de leurs filles, à propos de leur apparence, de leur(s) toilette(s), de leur corps. Naguère les parents expliquaient à leurs enfants comment il convient de se vêtir, de se présenter à autrui, quels sont les codes vestimentaires et langagiers adaptés à telle ou telle situation, ils formaient le goût de ceux-ci et les préservaient ainsi du stéréotype qui s'ignore, le seul à être vraiment mortel. (Les nouveaux venus apprenaient de ceux qui leur avaient fait place, ils s'inscrivaient dans une chaîne de sens.) Un terme résume bien la chose : la tenue. La tenue, c'est la vêture, mais c'est aussi la manière de se tenir devant autrui, la manière de parler, la façon qu'on a de s'empêcher, de faire advenir une certaine forme avant (ou avec) ses désirs ou ses pulsions propres. « Dans quelle tenue es-tu ! » Ce genre de phrases, entendues dans mon enfance, n'a plus cours, n'est plus recevable, désormais, puisque chacun prétend être soi-même avant toute autre considération. Certains auraient voulu penser que ce "soi-mêmisme" déchaîné et triomphant allait produire des humains libres et singuliers, puisqu'il y avait dorénavant autant d'êtres que d'individus, autant de manières que de canons. C'est bien entendu l'inverse qui est advenu. Mais ce qui a changé, par rapport aux époques antérieures, c'est que le conformisme ne s'appuie plus sur des valeurs déclarées et identifiées, acceptées ou combattues, façonnées par des classes sociales distinctes, mais qu'il est intériorisé par une société indistincte qui n'aperçoit plus son reflet dans la glace, ou qui prend ce même pour un autre, où l'on retrouve l'aliénation de ces individus dont la différence a le visage étrangement morne de la multitude.

Il est tout de même extravagant qu'une époque qui ne cesse de vanter la floraison infinie du singulier soit aussi castratrice et autoritaire, quand elle se mêle de dire la manière dont il convient de traiter ce qui devrait être précisément le comble du privé. Comme toujours, les plus normatifs sont les adolescents, mais comme ils sont maintenant orphelins de ceux qui jadis les aidaient à se défaire de cette grégarité passagère, pour entrer dans l'âge adulte, ils vont au contraire en faire profiter les ci-devant parents qui ne sont plus que des copains mal vieillis et pétrifiés d'admiration devant leur progéniture. Ce n'est pas la femme, qui est l'avenir de l'homme, c'est l'enfant. Mais nos ados, sentencieux et moralisateurs, ont reçu le renfort inattendu de la religion, ou plutôt d'une religion, dans leur détestation programmée et la confusion de leur esprit. Les inesthéticiennes ont entendu le message et sont montées sur le bateau qui est en train de larguer les dernières amarres avec le réel d'une humanité naguère sexuée. Le conforme est l'ennemi du con, autant que les esthéticiennes sont les ennemies de l'esthétique. Celles-là feraient bien de commencer par se regarder dans une glace. On ne peut pas ne pas penser que beaucoup de femmes qui répètent après les marchands que le beau est glabre ne se connaissent tout simplement pas, n'ont tout simplement jamais pris la peine de se contempler dans le miroir, qu'elles n'ont jamais eu assez de curiosité, d'amour et d'humilité pour seulement remarquer à quel point la femelle humaine est arrivée, après des millions d'années d'évolution, à une plénitude formelle, à quel point la vulve de nos femmes est arrivée à un stade esthétique où il n'y a rien à lui ajouter, et surtout rien à lui retrancher. Le con de la femme, c'est la lettre à la fois volée, ouverte, cachetée, illisible, mais dont l'évidence infalsifiable ne rebute que les illettrés qui pensent encore que le poil est un attribut de la virilité. Les arracheuses de touffe pensent comme on leur dit de penser dans les salles d'attente des salons de coiffure. Elles ne savent pas que le poil pubien et axillaire désigne au contraire la femme en âge d'avoir une sexualité normale, celle qui est apte à se donner du plaisir et à le partager librement avec l'homme qu'elle a choisi. La plupart des mammifères femelles n'ont pas de poils à ces endroits-là ! Les fillettes n'en ont pas encore, les vieilles femmes n'en ont plus. Le poil n'est ni un attribut typiquement masculin ni un signe d'animalité, contrairement à ce que tout le monde croit aujourd'hui. Il est là pour attirer le regard, pour aimanter le désir, pour lui donner un cadre, il est là comme promesse. C'est un signe, un stimulus, un exhausteur de goût, un amplificateur, un prélude. Mais on préfère désormais les écrans aux écrins, les portes de frigos aux forêts profondes. La Nuit sur le mont chauve n'est plus cet épisode terrifiant qu'il était pour Moussorgski, et nos femmes décrépies (décrépites avant l'âge) et passées au Napalm puant des connasses en blouses blanches et chewing gum qui les conseillent ressemblent dorénavant à des poulets cancéreux et immatures dont le sex-appeal est aussi développé que l'intelligence de leur nouvelles prêtresses de Monoprix. Y a-t-il expression plus hideuse que « Je vous fais le maillot ? », y a-t-il compagnie plus vulgaire que ces agents du mauvais goût institutionnel qui veulent avant tout que personne ne soit moins moche qu'elles ? Comment ne pas comprendre que ces pauvres filles dont l'arrogante bêtise cache mal une timidité maladive et mal placée ne supportent pas l'admirable provocation de la touffe pileuse, du mont de Vénus gonflé sous la culotte, configuration à la fois proéminente et pudique, complexe, stratifiée, médiatrice, qui donne tant de prix à l'ultime abandon ? La toison est un redoublement du vêtement, son signe ultime et ambigu, une pelure supplémentaire, un voile de plus qu'il convient d'écarter, une porte à ouvrir, un détour, un supplément, un voyage ! Il faut aller la chercher, l'arracher au dragon qui la garde. Toutes les femmes sont Chrysomallos, tous les hommes sont Jason, tous sont des chercheurs d'or.

Plus j'y pense, plus je me dis que ceux qui détestent le poil féminin sont les mêmes que ceux qui n'aiment pas la langue, son ambiguité, sa complexité, sa richesse, le travail qu'elle exige, le fait qu'elle ne se donne pas au premier (mal)venu, qu'elle exige de la tenue. La transparence et l'immédiat sont les ennemis irréductibles du sens, et des sens.

vendredi 2 avril 2010

mercredi 31 mars 2010

Diversité et eucharistie

Le pianiste fit un nombre de fausses notes impressionnant. Comme me le chuchote un ami, alors : « C'est plus des pains, c'est une boulangerie ! » 

À la sortie du récital, on l'interroge : « Maître, que s'est-il passé, une méforme, un mauvais piano, des courants d'air ? » Le type ne se démonte pas : « Je ne supporte plus ce fasciste de Mozart. Cette sonate est écrite en ut majeur, une tonalité éminemment suspecte. Vous rendez-vous compte que toutes les notes noires, ou presque, y sont odieusement discriminées ? J'ai simplement voulu faire œuvre citoyenne, en m'élevant contre la ségrégation, en apportant un peu de diversité dans la composition de cet artiste homophobe et raciste, n'en doutez pas, qui sent le moisi et le patriarcat insupportable d'un pays notoirement réactionnaire. Il ne faudrait pas me pousser beaucoup pour dire que ce genre d'œuvres est responsable entre autre du conflit israélo-palestinien, par un enchaînement de causes et d'effets qu'il serait trop long de décrire ici. Vous comprenez, j'ai eu la chance de côtoyer Anthony Braxton et Joan La Barbara, et il m'est très difficile de faire abstraction au quotidien de l'enrichissement considérable que ces artistes ont apporté à l'art en général et à la musique en particulier. Je continue à jouer Mozart, OK, mais en le revisitant, si vous voulez, en l'investissant avec mon vécu perso. C'est vrai que ça me semble on va dire la moindre des choses pour un artiste citoyen contemporain ! » 

Mon ami lui demande de tirer sur son petit doigt. Le pianiste s'exécute, et l'on entend un formidable pet en ré bémol majeur. Sublime modulation !

L'autre s'évanouit dans un nuage odorant. On trinque.

mardi 30 mars 2010

Höhenfeuer


Vingt-cinq ans. Durant vingt-cinq ans, j'ai vu ses seins. De très beaux seins, lourds, un peu trop lourds, des seins un peu déplacés sur cette poitrine d'adolescente. J'avais gardé en moi ce souvenir. Un souvenir précis, un souvenir charnel (c'est le cas de le dire), un de ces souvenirs qui vous constituent, qui donnent un sens à vos goûts, qui vous forment le jugement, et même peut-être le caractère — un souvenir comme une empreinte. Ce n'est pas une question d'esthétique, d'ailleurs, au sens propre, c'est plus une question de densité de la chair, d'accroche, de présence, de centre de gravité. Ce qui fait, après tout, qu'une femme est une femme, ou au moins qu'elle n'est pas un homme.

J'ai revu ce film, il y a quelques jours. Höhenfeuer, ou l'Âme sœur. Je l'ai autant aimé qu'à l'époque où je l'avais vu au cinéma, en 1985 ; c'est un petit chef-dœuvre brûlant. À nouveau, cette envie pressante d'aller vivre là-haut, comme eux. À la montagne, sans télévision, sans Internet, sans téléphone, sans chauffage central ni électricité. Près des vaches, et seul.

Seulement, pas une fois, dans ce film que j'ai revu, seul dans mon lit, pas une fois on ne voit les seins de Belli. J'attendais ce moment avec impatience, bien sûr. Rien. Rien, ou presque. Ils sont là tout au long du film, quand elle court, quand elle parle (ah oui, quand elle parle !), quand elle se penche en avant, mais jamais on ne les voit. Le moment où elle se réveille, et se rhabille, à demi assise encore dans le sac de couchage… Là non plus.

Les souvenirs les plus vivaces sont souvent des souvenirs de choses qui n'ont pas existé, comme les idées que nous défendons avec le plus d'âpreté sont le plus souvent celles qui ne sont pas les nôtres.

Je pourrais bien entendu écrire que les seins de Belli n'ont aucune importance, et que tout ce qui m'a marqué dans ce film merveilleux est l'écrin qui a rendu possible ce souvenir fantôme. Mais ce serait faux, ou ce ne serait pas réellement vrai. Après tout, que sont les seins des femmes, sinon ce souvenir (toujours vif) du bonheur après lequel nous courons toute notre vie ?

Le titre français n'est pas si mauvais qu'il y paraît d'abord. Il est même très bon, quand on y réfléchit un peu. Cette âme sœur dont on cherche la trace ou l'écho tout au long de notre vie, elle s'incarne dans des signes mystérieux, dans des formes, dans un désir insatiable que nous ne comprenons jamais. C'est un risque à courir, c'est sans doute le seul. S'écouter, tenter d'entendre cette voix qui ne se distingue de nous qu'en de rares et fugitifs moments durant lesquels un monde à la fois immense et ténu surgit comme une montagne qui est au loin et pourtant semble nous écraser de sa puissance intemporelle. Le geste du Bouèbe, qui pose sa main sur le cou de sa sœur pour l'"entendre" chanter (il est sourd), alors qu'ils viennent de se disputer parce qu'il a jeté la radio de celle-ci dans le bassin, est une des plus belles choses que j'ai vues au cinéma. Ne chante que pour moi, ne parle qu'à moi, qu'est donc cette demande, sinon l'amour ?

D'un trait, on peut réunir deux vies, à vingt-cinq années de distance.


samedi 27 mars 2010

Albert Duspasme (3)




Albert était rentré tard de la partouze du samedi soir. Ce n'est pas qu'il rechignait à s'y rendre, mais il était plutôt gros dormeur, et le dimanche matin, au printemps, était consacré à la Séduc-Action. Tout cela prenait du temps et il n'était plus tout jeune. À la partouze d'hier, quelqu'un lui avait fait en passant la remarque qu'il ne pratiquait peut-être pas le cunnilingus avec tout l'entrain qui convenait. Bien sûr, la chose avait été dite avec le sourire, mais il fallait néanmoins rester sur ses gardes. On pouvait facilement être dénoncé. Il avait déjà aperçu cette femme, qu'il n'aimait pas. Qui sait quelles étaient ses fonctions. Il allait devoir faire un effort à la Séduc-Action de ce matin. Il passa sous la douche avec un soulagement : la Fantaisie s'entendait beaucoup moins quand on avait la tête sous l'eau.

lundi 22 mars 2010

Albert Duspasme (2)


Le lundi est un jour tranquille. En sortant du travail, Albert va directement au Sensutrans de son quartier. Il y fait ses quatre gymnosensues et regagne à pied son domicile. Ce soir, il a embrassé seize femmes. Ce n'est pas si terrible quand on a la technique. Deux d'entre elles avaient mauvaise haleine mais il a déjà vu pire. Il a été bien noté à l'exercice de palpation dans le noir et les douches étaient exceptionnellement calmes. Même pas une fellation. Vraiment, Albert aime bien le lundi.

dimanche 21 mars 2010

Albert Duspasme


Albert était rentré tard de la partouze du samedi soir. Ce n'est pas qu'il rechignait à s'y rendre, mais il était plutôt gros dormeur, et le dimanche matin, au printemps, était consacré à la Séduc-Action. Tout cela prenait du temps et il n'était plus tout jeune. À la partouze d'hier, quelqu'un lui avait fait en passant la remarque qu'il ne pratiquait peut-être pas le cunnilingus avec tout l'entrain qui convenait. Bien sûr, la chose avait été dite avec le sourire, mais il fallait néanmoins rester sur ses gardes. On pouvait facilement être dénoncé. Il avait déjà aperçu cette femme, qu'il n'aimait pas. Qui sait quelles étaient ses fonctions. Il allait devoir faire un effort à la Séduc-Action de ce matin. Il passa sous la douche avec un soulagement : la Fantaisie s'entendait beaucoup moins quand on avait la tête sous l'eau.

vendredi 19 mars 2010

La vérité


Et vous n'avez pas honte, et ça ne vous humilie pas ? me direz-vous peut-être, en secouant la tête avec mépris. Vous avez soif de vivre et vous répondez vous-mêmes aux questions essentielles avec votre logique de la confusion. Vos attaques sont tellement énervantes, tellement insolentes, et — en même temps — comme vous avez peur ! Vous dites n'importe quoi et vous en êtes satisfait; vous proférez des insolences, vous tremblez perpétuellement de ce que vous dites, et vous demandez pardon. Vous assurez que vous n'avez peur de rien, et, en même temps, vous essayez de vous grandir devant nous. Vous assurez que vous grincez des dents, et, en même temps, vous plaisantez pour nous faire rire. Vous savez que vos bons mots ne sont pas drôles, mais il est clair que vous êtes heureux de leur qualité littéraire. Peut-être est-ce vrai que vous avez souffert, mais vous n'éprouvez pas le moindre respect pour votre souffrance. Vous détenez une vérité, mais vous n'avez pas la moindre pudeur ; c'est la gloriole la plus mesquine qui vous fait exhiber votre vérité devant tout le monde, au pilori, à la foire… Oui, vous voulez dire quelque chose, mais votre peur vous fait cacher votre dernier mot car vous n'avez pas assez de cran pour lui trouver une expression, vous n'êtes mû que par une insolence lâche. Vous vous flattez de votre conscience, mais vous ne faites qu'hésiter, car même s'il est vrai que votre esprit travaille, votre cœur est noirci par la dépravation et, sans un cœur pur, une conscience pleine et juste est inimaginable. Et comme vous êtes énervant, que vous êtes collant avec toutes vos grimaces ! Mensonge, mensonge et encore mensonge !


mardi 16 mars 2010

Interruption

Georges vous demande quelques instants de silence, il est en train de faire sa prière.

lundi 15 mars 2010

Mode d'emploi


1. Cliquez sur le lecteur audio de la Berceuse pour Luna.

2. Attendez 8 secondes…

3. Cliquez sur le lecteur audio du Message personnel n°13.

4. Rendormez-vous.

dimanche 14 mars 2010

Message personnel n°13


Mais tu vas le décrocher ce putain de téléphone, oui ou merde !?



samedi 13 mars 2010

jeudi 11 mars 2010

Blog




Et voilà, à peine rouvert, ce blog me fait déjà ch… Faut dire aussi que j'ai des c-o-m-m-e-n-t-a-t-e-u-r-s qui décourageraient même un Digoux devant son verre de pinard.

D'ailleurs, il passe son temps à cela, Georges, à essayer de semer ses lecteurs. Quelle joie quand il voit le compteur de visites qui descend, descend ! Pendant plus d'une semaine, il a été plat comme l'encéphalogramme d'un cuirassier de la Grande Armée en 2010. C'était beau, cette ligne droite. Il y a bien eu une alerte dimanche dernier, un visiteur égaré sur une page inexistante. Mais il a dû rapidement se sentir de trop, le visiteur, à peine la porte entrouverte il était déjà reparti, sans demander son reste. C'est curieux, ces habitudes que prennent les blogueurs, ces habitudes si rapidement prises. Pourquoi revenir, encore et encore, alors que rien ne les attend ici, que rien n'est amène, qu'aucun sens ni aucune information digne de ce nom ne peut leur donner l'illusion qu'ils ne perdent pas leur temps. À peine le rideau remonté en grinçant, on a vu les mêmes cohortes, les mêmes petits groupes, les mêmes individus patibulaires et vaguement honteux, la sueur au front, passer, repasser, le regard absent, comme les "repasseurs" des rues chaudes, quand ils déambulent, l'air de rien, sur le trottoir. Vraiment passif, le racolage de Georges ! On ne peut pas dire qu'on va les chercher, on ne peut pas nous accuser d'être "commerçant" ! D'ailleurs, je me demande si la devise de la maison ne va pas changer. De « Tais-toi, je t'en prie ! », qui n'est guère efficace, semble-t-il, on va sans doute dorénavant préférer : « Plutôt mort que sympa ! » Ici, le "Bonjour!" a la signification de good bye, à plus, à la revoyure, à tout'. On ne change jamais la devanture, on ne fait pas la poussière, le néon au-dessus de l'entrée est toujours en panne, ce n'est plus GEORGES, mais G OR ES. Les mouches volent au-dessus des tables tachées et ça sent le graillon. En vitrine, un vieux livre de poche de Ray Bradbury, taché lui aussi, Fahrenheit 451, et un album de photos souvenirs aux pages arrachées. Au fond, on entend un pianiste amateur qui s'escrime sur la Polonaise en la bémol. Il manque des touches à l'instrument, complètement faux. Ce con va nous rendre dingues ! Héroïque mon cul ! Seul le va-et-vient pour aller aux toilettes, en sous-sol, les talons qui tapent sur les marches de béton, et l'air de ne pas y toucher des habitués, pourraient donner l'idée qu'il se passe encore quelque chose ici. Le patron fait la gueule et il n'a plus rien à boire. Les clients rasent les murs et sont mal rasés. On se demande vraiment pourquoi l'autorité ne ferme pas définitivement l'établissement.

Écouter ? Comment ça, écouter ?


Si quelqu'un vous demande ce que vous faites dans la vie et que vous répondez que vous écoutez de la musique, il est exclu que vous soyez pris au sérieux. Je pense souvent au mot de Richard Wagner qui disait en substance qu'il était parfaitement normal qu'on lui assure non seulement la subsistance mais même une vie confortable et luxueuse, car il était "l'auteur de Tristan", et n'aurait-il composé que cet opéra. Les quelques artistes qui peuvent se flatter d'avoir écrit, peint ou composé quelque chose qui leur paraît compter dans la production artistique humaine comprennent cela, il me semble. Et ce n'est pas moi qui voudrais leur retirer ce privilège. Il existera toujours des envieux qui ne comprendront pas qu'un homme, fût-il un grand artiste, n'ait pas à gagner sa croûte à la sueur de son front. Que Gustav Mahler ait dû diriger et un orchestre et une maison d'opéra n'est pas quelque chose qui lui a fait perdre son temps, loin de là, mais il eut été préférable qu'il ait le choix, et donc la possibilité de ne pas le faire.

Écouter de la musique ? Et puis quoi encore ? Vous me voyez venir. Ici nous pensons sincèrement qu'il serait grand temps que Georges ne fasse plus que ça. Ça, quoi ? Vous voulez dire critiquer, donner son avis, écrire des notices pour des disques, pour des festivals, pour des encyclopédies, parler dans un micro, raconter la vie passionnante de Célestin Barmadu, le grand hautboïste ardéchois que personne ne connaît ? Non, on ne veut pas du tout dire cela. Écouter, et rien de plus : voilà ce que devrait-être l'activité principale de Georges.

Le matin, il se lèverait, prendrait son petit déjeuner, son bain, ferait une courte balade avec Luna. Puis il reviendrait s'asseoir, se préparer. Il passerait alors son habit, fraîchement repassé, se parfumerait, reprendrait une tasse de café (un mélange de Mexique Gragé et de Salvador Pacamara, avec un fond de Moka Lekempti).

Ensuite ? C'est très simple. Il appuierait sur le gros bouton rouge, installé dans son confortable fauteuil d'écoute. Tenez, ce matin par exemple, il s'agit du deuxième mouvement du concerto pour violon de Samuel Barber. Il dure neuf minutes.

Vous voudriez peut-être qu'on vous fasse part de nos réflexions, que l'on explique pourquoi ce concerto, pourquoi cette artiste, pourquoi le violon, pourquoi Barber plutôt que Chopin, et qu'on se mette à faire comme les imbéciles de la radio qui "comparent" des versions en cherchant désespérément à donner l'impression qu'ils savent de quoi ils parlent ? C'est bien sûr exclus. Que vous écoutiez Barber ou Sting, Bério ou Charles Aznavour, les Noces de Stravinski ou le dernier opéra rock qui passe à la salle des fêtes de Boudurin-les-Eaux, voilà bien de quoi on se moque éperdument. Nous n'avons aucunement le désir de changer vos habitudes, de réformer vos goûts, ni même, Dieu nous en garde !, de vous instruire. Surtout pas ! Il faut à tout prix que le monde continue comme il est, que personne ne change rien à son cours, il est hors de question de déranger quiconque. D'une ancienne vie, nous avons gardé un profond dégoût de l'enseignement, quel qu'il soit.

Soit, me direz-vous, mais alors, écouter quoi, écouter pourquoi, écouter comment, et surtout, comment justifier une telle occupation, si l'on peut parler ainsi, et comment même (le comble !) la faire rétribuer (par le fameux contribuable) ? Je dois avouer que je n'ai pas les réponses à toutes ces questions très ennuyeuses. Cependant, qu'on ait ou non les réponses à ces questions, il va de soi que c'est désormais le seul but de la vie de Georges. Il faut absolument que quelqu'un soit là pour écouter, le faire sérieusement, et ne faire que ça. Qu'on le comprenne ou non n'a pas d'importance. Pensez-vous avoir compris à quoi servent ces bonnes sœurs ou ces bons pères qui prient en silence dans les monastères catholiques ? Seriez-vous absolument certains qu'ils ne servent à rien que cela ne les détournerait pas une seconde de leur sympathique passe-temps. Savez-vous pourquoi Georges doit être désormais écouter la musique ? Je vais vous le dire : parce que c'est ainsi.

mardi 23 février 2010

Miroirs

Ce que L'Église nomme la Communion des saints est un article de foi et ne peut pas être autre chose. Il faut y croire comme on croit à l'économie des insectes, aux effluves de germinal, à la voie lactée, en sachant très bien qu'on ne peut pas comprendre. Quand on s'y refuse on est un sot ou un pervers. Par l'Oraison dominicale il est enseigné qu'il faut demander notre pain et non pas mon pain. Cela pour toute la terre et pour tous les siècles. Identité du pain de César et du pain de l'esclave. Identité mondiale de l'impétration. Équilibre mystérieux de la puissance et de la faiblesse dans la Balance où tout est pesé. Il n'y a pas un être humain capable de dire ce qu'il est, avec certitude. Nul ne sait ce qu'il est venu faire en ce monde, à quoi correspondent ses actes, ses sentiments, ses pensées ; qui sont ses plus proches parmi tous les hommes, ni quel est son nom véritable, son impérissable Nom dans le registre de la Lumière. Empereur ou débardeur nul ne sait son fardeau ni sa couronne.

(…)

« La terre est un homme », a dit je ne sais quel philosophe mystique. Cette parole étrange me revient tout à coup en songeant, une fois de plus, au Globe impérial que je vois toujours accourant du fond des siècles, pour se placer enfin dans la main de Napoléon. Ce globe naturellement exprime la sphère terrestre, image renversée de la sphère céleste où elle paraît n'être qu'un point tout à fait imperceptible. Mais l'Espace aussi bien que la Quantité n'est qu'une illusion de notre esprit. Le Nombre n'est que la multiplication indéfinie de l'Unité primordiale et rien d'autre. Il est donc probables et même certain que la minuscule terre, si vaste pour les pauvres humains forcés de la parcourir, est, en réalité, plus grande que tout, puisque Dieu s'y est incarné pour sauver jusqu'aux astronomes.

Cette incarnation n'est pas seulement un Mystère, ainsi qu'on l'enseigne, elle est le centre de tous les mystères. Omnia in IPSA constant. Quand on lit que le Fils de Dieu, son Verbe, « a été fait chair », c'est exactement comme si on lisait qu'il a été fait terre, puisque la terre est la substance de la chair de l'homme. Mais Dieu, prenant la nature humaine, a opéré nécessairement selon sa nature divine, c'est-à-dire d'une manière absolue, devenant ainsi plus homme que tous les hommes formés de terre, devenant lui-même la Terre au sens le plus mystérieux, le plus profond.

Lorsqu'on nomme la terre, c'est donc le Fils de Dieu, le Christ Jésus lui-même qu'on nomme, et c'est à décourager toute constance exégétique de découvrir que le mot terra est écrit beaucoup plus de deux mille fois dans la Vulgate, pour ne rien dire du mot humus, invocateur et synonyme d'homo qu'on peut y lire exactement quarante-cinq fois.

Remplis de ces pensées, ouvrez le saint Livre et vous aurez comme le déchirement du voile de l'Abyme. Vous serez aussitôt le témoin bouleversé des épousailles du Ravissement et de l'Épouvante. Vous ne saurez plus, vous n'oserez plus parler. Vous n'oserez plus cracher sur la terre qui est la face de Jésus-Christ, car vous sentirez que cela est vraiment ainsi. Quand vous lirez, par exemple, dans saint Jean, que Jésus « écrivait du doigt sur la terre », en présence des Scribes et des Pharisiens accusant son Épouse à lui, l'Église pour laquelle il devait mourir, d'avoir été « surprise en adultère », vous sentirez peut-être, avec une émotion inconnue, que ce Rédempteur écrivait sur sa propre face, du même doigt qui avait guéri les aveugles et les sourds, la condamnation silencieuse des implacables et des imbéciles. « Celui qui est issu de terre, est de terre et parle de la terre », avait dit son Précurseur, et c'est pour cela que le Maître s'exprima toujours en paraboles et similitudes. On ne finirait pas, s'il fallait d'une main tremblante et le cœur battant comme les cloches de l'Épiphanie, dérouler toutes ces concordances du Texte saint.

Alors un respect sans bornes serait dû à cette terre miraculeuse, inexprimablement souillée par tous les peuples depuis tant de siècles et si cruellement déshonorée aujourd'hui par les industries avaricieuses qui la dépouillent de tout son décor, après l'avoir violée jusqu'en ses entrailles. Mais toute la malice des démons ne l'insultera pas plus que la Face du Rédempteur ne fut insultée. On a beau la vendre ou l'échanger avec injustice et par les détours de la cupidité la plus ignoble, cela ne fera jamais une équivalente qualité d'outrages. Quelque dévastée que puisse être la face visible de notre globe, on ne le dépouillera pas cependant des trésors cachés de la colère de Celui dont il est l'image et on n'éteindra pas non plus la fournaise immense de son cœur.

(Léon Bloy, L'Âme de Napoléon)


vendredi 19 février 2010

C'était plus fort que lui

Il y avait une fois un blog qui avait mis Georges en lien ! Faut être complètement dingue pour faire une chose pareille, je sais. Surtout que le blog dont je parle avait des références, comme on dit de quelqu'un qu'il a des lectures. Évidemment, quand on voit ça :ça vous pose un blog, tout de suite.

Je comprends parfaitement que "Chez-Georges", au milieu de Lullymallarmébaudelairesaintaugustin, ça la foutait mal onvadir. Heureusement, le mal est réparé, la peste a été éradiquée, la calomniateur éliminé, le bandit mis à l'ombre, l'usurpateur démasqué. Georges à côté de France-Culture, vous imaginez le blasphème ? Georges vomissant sur la couche de Philoctète, Georges pissant sur les notes de Jacques Lacan, vous voyez un peu le tableau ? Les torchons et les serviettes, les gâteaux et les gâteux, le saint Esprit et Barabbas dans le même bouillon, faut pas déconner : sur la Bloge, y a des limites à ne pas franchir. Georges c'est le QHS qu'il lui faut, je l'ai toujours dit. Surtout depuis qu'il s'est lancé dans la chanson.

Les autres, là, les uréacologues, ils sont au moins estampillés MRAP, Digoux et tout ça, ils ont leur brevet de méchants utiles, ils vont avoir bientôt leur Panthéon, leurs librairies, leurs squares, leurs crèches, leurs cantines. Non moi j'dis chaque chose à sa place. Les utiles et les nuisibles. Pas beaucoup de nuisibles sur la Bloge, mais Georges, c'est sûr, en fait partie. Renaud Camus a d'ailleurs été l'un des premiers à l'affirmer.




Il faut vraiment être une esprit malade pour mettre Georges en lien. Pourquoi ai-je écrit "une" esprit malade, va immédiatement me demander Véra, changeant de lunettes avant d'aller se laver les mains au sous-sol ? Je n'en sais rien. Ça doit vouloir dire quelque chose ; on ne sait jamais ! De toute façon, à la manière de Shostakovitch, j'ai décidé en commençant ce message que je ne raturerai plus rien. C'est bien à force de gommer, de barrer, que j'en suis là ! Une esprit malade plein de méchanceté l'affirmerait sans détour, et comme me le rappelait tout à l'heure **** : Moi je suis seul et eux ils sont tous. On ne saurait mieux dire ! Maintenant que j'achève ma vie dans un trou, je vois mieux ce que voulait dire Georges à Louvain. Georges-en-lien ! Comme si l'on pouvait vouloir se l'attacher !

« Pourtant, ce n'est pas là que s'achèvent les "carnets" de cet homme paradoxal. C'était plus fort que lui, il a continué. Mais il nous semble, à nous aussi, que c'est ici que l'on peut s'arrêter. »

vendredi 12 février 2010

La Science en marche. I.


Le nourrisson A est placé dans une chambre noire dans laquelle on diffuse la Flûte enchantée de Mozart. Le nourrisson B est laissé dans les bras de la mère, qui le berce et lui donne le sein. Le nourrisson C est assis devant une télévision qui transmet les images de la Starac, il se nourrit lui-même avec un biberon automatisé dont la bouillie est directement influencée par le vote des internautes branchés vingt-quatre heures sur vingt-quatre sur le site couveuse.com. Le nourrisson D est confié à des louves suisses-italiennes. Le nourrisson E est placé chez Faconde Norwest qui lui récite des poèmes des Kagi.

Lequel de ces jeunes enfants aura le développement spirituel le plus fécond ? Lequel aura le plus de chances d'échapper à la vindicte imprescriptible de Louis Schweitzer ? Lequel sera président de la République du Conglomérat néo-français, en 2042 ?

samedi 6 février 2010

C'est pas grave



— Et toi, qu'est-ce que tu fais ? me demande Zoé, si ce n'est pas indiscret.

— Moi ? Musicien.

— Vous êtes musicien !! s'extasie-t-elle si fort que du coup elle revient au vouvoiement.

— Non, j'étais, j'ai arrêté.

— C'est pas grave, c'est bien aussi. Moi j'adore les musiciens.


dimanche 24 janvier 2010

Parce que nous sommes en guerre


Chez Neuhaus, je dormais sous le piano.

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Sergueï Prokofiev était un personnage intéressant, mais… dangereux. Il était capable de vous buter contre un mur. Un jour qu'un élève lui jouait le 3e concerto, accompagné au deuxième piano par son professeur, le compositeur s'était soudain levé, avait empoigné le professeur au collet en criant : « Espèce d'âne ! Tu ne sais pas jouer, sors de cette classe ! » À un professeur !

En 1948, lors d'une session du Comité central qui condamnait la nouvelle musique, et où il avait été sauvagement attaqué pour formalisme par Jdanov, il avait eu le courage de répondre à ce dernier, droit dans les yeux : « De quel droit me parlez-vous ainsi? »

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« Maria Beniaminovna, mais pourquoi avez-vous joué le Prélude en si bémol mineur de façon aussi dramatique ? » « Parce que nous sommes en guerre !!! » (…) D'ailleurs, elle se promenait avec un revolver sur elle et le montrait à tout un chacun. C'était vraiment du folklore. Elle disait : « Tenez-moi ce machin-là, mais faites attention, il est chargé ! » Un jour, elle eut un béguin et tomba follement amoureuse de quelqu'un qui ne répondit pas à ses avances. On comprend le malheureux ; il devait être terrorisé. Du coup, elle le provoqua en duel. À l'issue de ses concerts, j'avais mal à la tête. Elle exerçait une telle violence sur son public, une violence incroyable ! Et d'abord sa façon d'entrer en scène : on avait l'impression de la voir marcher sous la pluie.

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En URSS, je fus le premier à les jouer [les sonates], et quand je me mis à le faire, on me crut fou. Les professeurs de la vieille génération me disaient : « Pourquoi jouez-vous Schubert ? Quelle idée ! C'est tellement ennuyeux ! Jouez plutôt Schumann. » De toute façon, je ne joue pas pour le public. Je joue pour moi.

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J'ai toujours à l'esprit un Crépuscule des Dieux à Bayreuth, magnifiquement dirigé par Pierre Boulez, peut-être pas très exalté, mais très exact, ruiné par la prétentieuse mise en scène de Patrice Chéreau.

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Mais allez parler aux médecins d'accords de septième diminuée !

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Je ne parvenais plus à me passer de la présence d'un homard en plastique que je promenais partout avec moi, et dont je ne me séparais qu'au moment d'entrer en scène.

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Kurt Sanderling a dit un jour à mon sujet : « Ce n'est pas seulement qu'il joue bien, c'est qu'il sait aussi lire les notes. » Ce n'était pas si mal vu.



(Sviatoslav Richter, 1915-1997)

vendredi 22 janvier 2010

J'ai presque peur


Au bordel, on joue Fauré, ce soir. « J'ai presque peur », la mélodie. Annette a le cul en l'air, elle s'est poudré les fesses, son petit trou rose est délicatement parfumé. Androse, elle, veut jouer de la trompette, elle ne connaît pas bien Fauré, mais on la dit très douée. Flux, le barman, astique son trombone, on ne sait jamais ce qui peut arriver ; ne pas se laisser prendre au dépourvu est sa devise. Faconde arrive, joyeuse et gaie, et riant aux éclats. À sa suite, Mélanor Campion, peu sûr de lui, en passe-montagne. Il est très parfumé.  

En coulisses, Georges et Johnson s'égalisent le tempérament, ils ont le feu aux doigts, et échangent des politesses. On entend un roulement de tambours. Satin et crêpe tintinabullent aux confins. 

Les archets sont gonflés à l'azote et personne ne sait où se trouve la sortie des harpistes. Une grande désolation anarchiste s'abat sur l'assistance aux personnes déplacées. C'est le moment épure. Presque. Des seins passent, sans propriétaires ni excuses. Fauré perforé, décoloré, horloger limogé et imploré, n'a plus peur. 

La coulisse est au supplice, sans piston ni thrombose. Il faut faire avec. Même si le préjudice n'accordera aucun pardon.

mercredi 20 janvier 2010

Mais quel pif !

« Cette visite montre que c'est un faux débat. L'attachement à la République s'exprime ici avec une force considérable. »

mardi 19 janvier 2010

Brûlure


dimanche 17 janvier 2010

Sérénade



Je vois S. dans la rue, enceinte, au bras d’un bel homme portant un magnifique chapeau melon et une belle moustache cirée. Je m’aperçois qu’elle porte dans le dos une sorte de petit sac en cuir noir, qui a la forme d’un étui de violoncelle. Je m’adresse à l’homme : « Excusez-moi, j’ai bien connu S., nous avons même fait l’amour dans cet ascenseur que vous vous apprêtez à utiliser. Me permettez-vous de m’asseoir avec elle sur ce banc, et de lui mordre l’oreille ? Je n’en ai que pour un instant ! » Lui se met à rire, il m’écarte d’un revers de main, tout en me disant : « Mon petit ami, ce coup-là, on me l’a fait déjà cinquante fois. Voyez l’écriteau ! » (et il m’indique une plaque en argent massif, à sa ceinture : Propriété privée. Entrée interdite).
Je suis sur le bord du large trottoir ; ils continuent leur promenade, très dignes. J’ai à peine entrevu les yeux de S. Elle ne se retourne pas. Je les suis du regard un instant, puis je tourne les talons et je poursuis ma route. Je n’ai pas fait dix pas que j’entends un vacarme terrifiant, et je vois S., transformée en furie, qui a plongé son archet dans le ventre de l'homme, qui se met à fondre sur lui-même avec un bruit inouï d’acier en fusion. Ne reste que son chapeau, duquel s’échappe un filet de fumée âcre. Je cours vers elle, les bras ouverts, mais je la vois qui presse de toutes ses forces sur son ventre, et quand j’arrive enfin près d’elle, je constate que c’est moi qu’elle vient de mettre bas.

samedi 16 janvier 2010

Phrases lues en vitesse



Raymond Barthes, lui, semble insensible à la dimension de son érection au Collage de France, mêmsi question n'était pas absente de sa leçon conjugale. Mais prcsmnt, à mon sens, dans un chromatisme surpre lorsqu'il définiss l'enseigne des correspondances comm "décliné jusqu'à la fatigue entre les bières de la question aristoc et le désir atrabil de ses étudiants". Moi qui, alors, suis unjeuneéludant, je sais bn que l'émail abscons ne signifie déjàplu rien ou bien trop de tout. 

En réalité, Raymond expérimente la solidité de trajet, celui d'un disc sans cyclope, un privé dont l'absence serait aussi discrète, caressante et mousse que celles de ces quelques parturientes, asthmatiques menuets à quatre temps, qui sont là, ou, plus simplement encore, qui serait celle, purement émerveillée, des anus empruntés. Cette expérimentation est, à ses yeux, un échec cuit à l'os.

Raymond ! Crève l'abcès et mange avec les doigts ! C'est le retour à l'instinct secondaire qu'il faut annuler comme paradigme infertile.

(Eric Martha-Graham, Le Job des vieilles cires)

vendredi 15 janvier 2010

Sur un fond de velours noir (Lois)


« Le médecin se leva, ouvrit une armoire pleine de fioles et d'instruments et il me jeta, à travers son cabinet, une longue fusée de cheveux blonds qui vola vers moi comme un oiseau d'or. » *

Les poils, ça en dit long sur la polis. Comme dirait Guy Debord, « dans un monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux ». Dans ce domaine comme dans bien d'autres, le faux est devenu tellement vrai que la possibilité même de le "dénoncer" (comme l'on disait naguère) n'est plus que le souvenir de quelque chose qui n'a pas existé. (Le poil ? Mais vous n'y pensez pas, mon pauvre ! Eh si, j'y pense, justement…) C'est un peu comme le métro que l'on avait plaisir à prendre, ou les maisons qu'on ne fermait jamais, ou la lecture. Si vous faites état de vos souvenirs (sic), on pense le plus sincèrement du monde que vous ne pouvez pas penser ce que vous pensez, qu'il ne s'agit que d'un "fantasme", d'une provocation, d'un "délire". Tenez, essayez par exemple d'articuler cette phrase, en société : « C'était vraiment mieux avant. » N'y mettez pas d'intention superlative, dites-la comme ça, en passant, comme si vous énonciez un banal constat, du genre : « Tiens, la nuit tombe. » Vous allez voir immédiatement les mines se renfrogner, la lippe se plisser, ou bien vous allez entendre vos interlocuteurs éclater de rire, comme à une bonne blague que vous leur auriez faite, complice. Toutes choses égales, c'est un peu comme s'il vous prenait, en pleine réunion d'amis, de dire à ceux-là que "vous êtes de droite". "Hin hin", "hi hi hi", "oh oh oh", "ah ouais ?", "mais bien sûr !", "ben tiens !", "oh tu sais, ça veut plus rien dire", "oui oui oui, on sait", "quel con, celui-là !", "pfff", vous allez entendre tout ça, dans un premier temps, tant qu'on pensera que vous n'êtes pas sérieux, que vous ne pouvez pas être sérieux, car c'est un peu comme si vous vous mettiez tout à coup hors de l'humanité, puisque, pour ces gens-là, l'humanité ne se divise pas, elle est une, et pense comme eux, bien sûr, il n'y a pas de pourquoi. Se dire "de droite", c'est se proclamer hors-monde, hors-pensée : l'Ennemi du Genre humain, en quelque sorte. Ce n'est pas que les gens de gauche sont intolérants, c'est plutôt qu'il est impossible de tolérer quelque chose qui n'existe pas ! Est-ce que vous tolérez l'anti-matière, vous ? Et encore, cette anti-matière, on sait du moins qu'elle existe quasiment, même si c'est d'une manière tout hypothétique, en quelque sorte pour vérifier la matière positive — par son opposition de théorie utile. Non, la non-gauche humaine n'est pas une hypothèse, c'est une hypopothèse. C'est la même chose pour le passé, considéré autrement qu'un "moyen-âge", qu'un gouffre sombre et anté-humain, où l'imbécilité, la méchanceté, la violence, le racisme, régnaient en maîtres despotiques et bornés. Avant nous le déluge ! Nos parents étaient des animaux tout juste bons à enfanter les aimables génies que nous sommes, à mettre au monde cette race aracée et dégenrée d'esprits doux, lisses, et malheureusement durables. Comme l'anti-matière n'existe qu'afin que s'y appuie le visible, le dos droit, la droite n'existe que pour que la gauche ait un répulsif qui lui donne sens, et le passé pour que le présent ait un miroir qui lui révèle sans l'ombre d'un remords qu'il est beau, qu'il est bon, qu'il est le meilleur présent qui soit et qui puisse être. Le passé ? Des poils plein la bouche ! La droite ? Des poils plein les oreilles !

Longtemps les poils ont eu la prétention d'en être ! Mais ils n'étaient là, survivance de l'ancien monde, croit-on croire désormais, que comme signes de demeures particulières : la pensée, le sexe, et aussi cette articulation dédoublée qui lui fait écho, de chaque côté du cœur. Un seul cerveau, un seul sexe, mais, comme les bras ne sont pas réunis à un quelconque principe visible, contrairement à l'estuaire de la procréation des membres inférieurs, ces deux buissons humides et sombres ne désignaient qu'un rébus obscène rendu caduque par l'obligatoire clarté moderne. Les aisselles moussues sont les oriflammes du sexe-sentiment : il en fallait deux pour que l'être s'équilibre. Mais c'était négliger les petits comptes de la modernité : Ce qui ne sert à rien doit être supprimé, afin que les conséquences de l'incalculable génie humain le soient moins. Le glabre est le sobre sabre glacé de la transparence totalitaire. Un peu d'ombre, par pitié, ce soleil me tue ! Quoi de plus beau pourtant que ces mots d'encre jetés sur la page blanche du corps, qui délimitent un territoire, le beau losange d'un pays, celui d'un être, et son équilibre, la touffe du sexe comme consonance mineure (et confidence) de l'âme ? Ceux qui ne comprennent pas ça, je les méprise. Ils n'aiment pas lire. Ils n'aiment pas les énigmes. Ils n'aiment pas le délai, ils n'aiment pas les infinies médiations, ils n'aiment pas la phrase. Ils croient bêtement que la vie se livre, telle quelle, dans sa nudité vierge, qu'un mot suffit. Ils croient qu'on aime les ciels sans nuages, les assiettes de sucre, les arias sans récitatifs, la viande sans gras, et bien sûr ils ne croient pas au péché originel. Ils préfèrent les serpents et les limaces aux chats, aux chiens, aux oiseaux, aux fauves.

« Le poil c'est sale ! » entend-on dans les arrières-boutiques qui sentent les crèmes et la cire. Oh oui, c'est sale comme les sécrétions, comme les excrétions, comme les odeurs, comme ces fluides qui passent d'un corps à l'autre quand ils se désirent, c'est sale comme ces bruits échappés aux alphabets sociaux qui donnent une tonalité aux ballets moites des animaux que nous sommes aussi. L'argument de l'hygiène est tellement bête qu'on ne s'y arrêtera pas. Tout est sale, dans l'amour, heureusement ! Et les cheveux, est-ce sale ! Une femme en cheveux, disait-on jadis… comment serait-elle désirable, sans ça ? Que penserait le compositeur de Pelléas, s'il pouvait voir nos modernes Mélisande ? Qui n'a pas enfoui son visage dans la chevelure d'une femme, qui ne s'est pas enivré de ces parfums et de ces bruits (oui, les poils ont leurs bruits propres !) ne sait pas ce que désirer veut dire.

« Or, un soir, je m'aperçus, en tâtant l'épaisseur d'un panneau, qu'il devait y avoir là une cachette. Mon coeur se mit à battre, et je passai la nuit à chercher le secret sans le pouvoir découvrir. J'y parvins le lendemain en enfonçant une lame dans une fente de la boiserie. Une planche glissa et j'aperçus, étalée sur un fond de velours noir, une merveilleuse chevelure de femme ! » *

Et puis, cette distinction essentielle entre un homme et une femme : elle peut cacher son sexe (ou au moins le retarder, il n'est pas là immédiatement), lui ne peut pas. L'homme est déjà là, en avance sur lui-même, la femme pas encore. On devient un homme le jour où l'on accepte de se promener à poil (sic), bandant, devant une femme (quoi de moins ridicule ?). Le phallus est tout de suite là, il montre le sens (la direction) et se montre, il est à découvert (c'est un soldat), fait le beau (c'est un danseur). Le con est à l'intérieur, il promet. Voilà pourquoi un homme doit entrer en premier dans un lieu inconnu. Sec et dur contre humide et mou, net contre flou, en avance contre en retard. Oui, contre : c'est la guerre ! Sans poils, ils sont désormais à égalité : c'est bien ça que tout le monde veut, n'est-ce pas ! Après les têtes, coupons les poils… Androgynes, femmes musclées, hommes épilés et barbouillés de crèmes, ah, cette misérable passion du semblable ! Cette homosexualité envahissante, ce sordide présent éternel, et cette saloperie de l'enfance perpétuelle ! Mais voyez-les, ces connasses de cinquante balais, se promenant sur la plage avec leur vilain con épilé ! C'est d'un grotesque, d'un dégueulasse ! Vive la lapidation pour ces salopes ! Le dernier signe de la pudeur est jeté comme un malpropre par ces imbéciles qui exhibent la seule ride qu'elles tolèrent comme un abject trophée ! Pauvres femmes ! Elles se veulent sans poils, sans rides, sans odeurs, sans gras, sans épaisseur, elles ne sont que sans ombre, donc sans âme.

Les souvenirs s'accrochent aux poils comme le désir aux lois. La nostalgie n'est jamais glabre, la jouissance n'est jamais lisse, je n'y peux rien. Mais n'allez pas croire cependant qu'on n'aime que les femmes poilues. On s'en fiche un peu, à vrai dire ; jamais on n'a été si fort amoureux que de cette femme qui avait alors perdu tous ses cheveux, tous ses poils. Ce qu'on trouve de proprement insupportable est seulement qu'il n'est plus permis de voir autre chose que ces tristes peaux de poulet, et que ce qu'il faut bien appeler par son nom — une aliénation — interdit de penser autrement. Les adolescents, qui sont toujours, quoi qu'on en dise, du côté de la Norme, sont là pour nous le rappeler chaque jour. Cette mode est faite pour eux ; qu'on nous foute la paix, à nous, les vieux débris sales et hirsutes ! Quand par hasard il se trouvait une femme qui avait décidé de se raser pour provoquer chez nous un désir neuf, nous ne nous plaignions pas du tout, bien au contraire. Encore un plaisir qu'on nous a ôté…



(*) Maupassant, La Chevelure


(à Celle qui me fait bander)

mercredi 6 janvier 2010

Épiphanie


— C'était un garçon qui ne voulait pas vivre, seulement jouir, et la plus grande des jouissances c'est la mort.

— C'est de Freud ?

(…)



jeudi 10 décembre 2009

Niveaux

• Il faut absolument arrêter le soleil dans sa course folle, il nous entraîne avec lui, alors qu'on ne lui a rien demandé.

• Dieu mesure un mètre pile, Dali ne mesure plus rien, et l'étalon est dans la poche de gauche.

• J'aurais bien aimé pouvoir continuer à détester Harnoncourt, au moins un petit peu.

• Georges a encore vomi en dormant.

• Ré mineur est une tonalité mortelle.

• Madame de Fontenay est une sorte de miracle : pendant des siècles, on a hésité sur la définition de la laideur. Plus besoin d'hésiter.

• Dans mon rêve, je pisse, je pisse, je pisse, impossible de m'arrêter, le niveau monte, je flotte. C'est beau, cette mer jaune. Mon énergie inépuisable m'entraîne à reculons vers les origines du temps. La mer mêlée au soleil

• Commencer sa Neuvième par une neuvième, il n'y a que lui pour avoir fait ça.

• 20, 5, 27, 41 - 32, 1, 5, 9


(Frasques des ready-médisants)