Impossible de dormir la nuit dernière, à cause des Inventions de Bach. J’essayais de m’en débarrasser en me passant mentalement une autre Invention, mais comme il y en a trente, c’était sans fin. La musique est ce qu’il y a de pire, pour un insomniaque ; il est très dangereux de la laisser entrer dans l’esprit. La présence sonore est mille fois plus forte que celle d’un texte, par exemple, ou d’une idée. Une fois qu’une mélodie est là, il est pratiquement impossible de s’en défaire. On dit qu’on a « un air » en tête, et c’est bien ça : le cerveau ne respire plus que cet air-là, toutes les autres voies sont bouchées, asphyxiées ou asphyxiantes. Et la chose est encore aggravée par les défaillances de la mémoire : s’aperçoit-on qu’il nous manque quelques notes, l’effort fait pour retrouver ces sons manquants vient redoubler la présence musicale qui devient un tyran impitoyable. Parmi les trente mélodies des Inventions de Bach, certaines donnaient lieu seulement à cette présence sonore insupportable, mais certaines avaient, en plus, la faculté maligne d’obliger à bouger les doigts.
Je me rends compte qu’une bonne nuit de sommeil change absolument tout à ma vie. Les somnifères n’ont plus d’effet, ou seulement une nuit sur six ou sept. Je ne peux pourtant pas augmenter les doses indéfiniment. C’est ce qui s’appelle je crois l’entrée en tolérance. Que faire ?
Ne plus écouter de musique ? Ça ne changerait rien. Je n’avais pas écouté (ni joué) ces inventions de Bach depuis au moins quinze ans. Invention du supplice ou supplice de l’Invention.