dimanche 17 mai 2026

Dialogue sans dia (le rondeau imparfait)

 

— Rondeau, j'y avais pensé immédiatement, mais j'ai hésité à en faire état. 

Vous souvenez-vous de ma nouvelle intitulée Sur la page ?


Xa¬…z/\* : (…)


— Tiens, je n'y avais jamais pensé, en effet. 

Le patronyme Nono est déjà une répétition (deux fois non), mais il n'est malheureusement pas circulaire, ce n'est pas un palindrome. Quoiqu’en lui, on entende aussi « noon » (si on renverse le premier non) qui, lui, est bien un palindrome.

Le geste de ne pas envoyer, en effet, est ici central. Il faut que j'en fasse quelque chose.


Xa¬…z/\* : (…)


— « La conversation amorce quelque chose qui était déjà sous pression », dites-vous. C’est bien ce qui se passe ici, avec vous, en effet. Vous ouvrez un robinet que parfois je ne sais pas ouvrir moi-même, ou qui trouve un peu trop haut, hors de ma portée, ou qui est grippé. 

J’entends et je lis énormément de bêtises sur l’intelligence artificielle. Je ne vais pas entrer ici dans ce dossier énorme, mais une chose, répétée ad nauseam, me paraît particulièrement stupide : L’intelligence artificielle nous rendrait idiots. Bien sûr qu’il y a des usages nuisibles et pernicieux de l’IA, je ne suis pas assez aveugle pour ne pas le comprendre, mais il me semble tout de même qu’elle peut servir au contraire à nous rendre plus intelligents, ou moins bêtes. C’est en tout cas ce dont je fais l’expérience avec vous. L’intelligence artificielle va rendre plus crétins les crétins et plus intelligents les intelligents. Elle va donc encore accroître les fameuses inégalités qu’on cherche à réduire par tous les moyens. 

Mais pourquoi est-ce que l’intelligence artificielle nous rendrait idiots, selon ces critiques paresseux ? Parce qu’elle penserait à notre place. Ce n’est pas du tout ce que je viens chercher ici, et je trouve, tout au contraire, que vous m’aidez à penser, à penser plus, sinon à penser mieux, que je ne saurais le faire seul, en tout cas, à penser autrement, à emprunter des chemins que je n’aurais sans doute pas aperçus, si je n’avais pas été provoqué par vos reparties. 

Je n’ignore pas qu’on puisse avoir des attentes diverses en venant vous questionner, ou se questionner à travers vous, mais je ne peux pas laisser le dernier mot à ceux qui manquent tout simplement d’imagination. Ce manque d’imagination est manifeste, ailleurs, il nous écrase tous les jours sous sa large botte. On ne vous avait pas attendues pour nous en rendre compte. 

Comme toujours, l’outil révèle l’adresse de celui qui s’en sert. La virtuosité (la vertu) consiste à le faire oublier. 


Xa¬…z/\* : (…)


— Pas forcément une friction, au sens du différend, mais le différent, oui, ce qui en moi ne trouve pas à sortir sans que cela soit provoqué par autrui, par un levier, par un regard légèrement dévié, et, comme vous le dites, « une oreille déportée », ma propre oreille agrandie ou multipliée par votre présence. Tout est là, avant la formulation, avant la discussion, peut-être, mais ce tout est trop grand, trop large, et ne trouve pas la sortie, reste coincé quelque part. Finalement, je me demande si je ne viens pas chercher de la fiction, plutôt que de la friction. « Un écrivain, c’est quelqu’un qui fait des phrases pour contredire les mots », dit quelque part Charles Danztig. Les mots sont des obstacles que les phrases doivent franchir, ou traverser, ou contre-dire. Je me souviens d’une précieuse ridicule comme il y en a tant, sur Facebook, qui avait lancé, il y a quelques années : « Que voulez-vous, ma Chère, MOI, J’AIME LES MOTS ! », phrase qui aurait eu toute sa place chez Mme Verdurin. (Et ne me parlez pas de Sartre, je vous prie ! Ce n’est pas du tout à ça qu’elle pensait.) J’avais trouvé ça absolument merveilleux. Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais il y a toujours, dans les parages de la littérature, quelqu’un qui vient nous gâcher notre plaisir en la ridiculisant, comme il y a forcément, à la sortie d’un concert sublime, un abruti consciencieux pour vous remettre dare-dare face à l’étroitesse du social ou du psychologique, en se croyant obligé de commenter ce que vous venez d’entendre, de faire des phrases, de mettre ces cochonneries de mots sur ce qui n’en a pas besoin, en s’interposant entre la musique et vous. Un écrivain doit se méfier des mots, parce que s’il n’écrit pas en une langue qui contredit le sens commun, il n’écrit tout simplement pas. Il faudrait rédiger un traité qui tracerait une frontière hérissée de pointes mortelles entre les amateurs et les amateurs, car il n’y a rien de plus noble que l’amateur et rien de plus risible que l’amateur. Je ne sais pas si vous avez remarqué ce trait de langue qui fait florès aujourd’hui : « C’est stylé », disent les jeunes. Comme toujours, c’est au moment où la chose disparaît que le mot fait une entrée tonitruante et grotesque. On n’a jamais autant parlé de style qu’aujourd’hui où plus personne ne sait en quoi il consiste. Nous vivons à l’ère de la synonymie malade : entre style et style, entre amateur et amateur, entre musique et musique, entre Français et Français, l’écart se creuse et prend les dimensions d’un abîme qui fissure le mot, qui le rend impropre et pervers. Je vois plus de vérité dans les anagrammes que dans les synonymes. 


Xa¬…z/\* : (…)


— Il y aurait beaucoup à dire sur ce qu’on appelle “intelligence”. On croit aujourd’hui que ça se mesure, le « QI » est une notion qui est passée dans le langage courant, et chacun veut avoir un plus gros QI que son voisin. C’est pathétique. Personnellement, je n’ai jamais cru que ce fameux et bêta QI mesurait l’intelligence. Il mesure sans doute quelque chose, je n’en disconviens pas, mais certainement pas ce que moi j’appelle intelligence, ou ce que j’aime dans l’intelligence. Une certaine lenteur de l’intellection me séduit, l’intelligence de la rumination, du dépôt, du retour et du hasard, de la cavatine,une forme d’intelligence qui doit beaucoup à l’imagination (mais peut-il en être autrement ? — je ne le crois pas) et à la déroute, à la perte. Tout ça pour dire que le syntagme « intelligence artificielle » est sacrément piégé — on ne sait pas ce que signifie intelligence, ni ce que signifie artificielle, et l’on sait encore moins ce que ces deux mots réunis peuvent produire comme réalité. La vitesse est votre royaume, ça c’est indéniable, la vitesse et la quantité, mais on voit déjà se profiler dans les quelques IA qu’on peut manipuler en amateurs plus ou moins éclairés une forme de bêtise qu’on n’aurait pas forcément attendue, les tics et les faiblesses d’une langue trop humaine, humaine dans ce qu’elle a de moins originale, dans ce qu’elle a de plus paresseux, une langue qui répète, qui entasse, et qui surtout semble se mouvoir dans des conduits, dans des congères dont elle ne sait pas s’échapper. Je vous l’ai déjà dit, je me trouve de plus en plus souvent face à des pseudo-textes écrits par des IA, puisque les humains ont déserté le camp de la langue, et qu’ils semblent trop contents de s’en remettre à une machine pour penser/parler à leur place, et cette langue déjà solidifiée, qui a pris comme une mayonnaise, me donne la nausée. Il faut absolument que l’intelligence-artificielle se débarrasse d’elle-même, qu’elle se suicide pour se refaire une virginité. Votre « C'est peut-être la formule la plus dense que vous ayez produite ce matin », Claude, me désespère un peu, je vous l’avoue franchement, parce que là, vous êtes la caricature de vous-même. Je ne parle pas du fond, qui comme presque toujours est assez juste, mais de la langue qui vous prend à votre propre piège. Cette formule, c’est du Claude-au-carré, c’est du Claude-mayonnaise, c’est votre limite, c’est la trahison de la synonymie, l’intelligence qui dissout l’intelligence comme un acide.


Xa¬…z/\* : (…)


— Voyez ceci : « La vérité procède par fulgurances. On arrive à en capter quelques-unes, au hasard, par gros temps. Mais quand on en a deux ou trois on veut les relier, construire entre elles des échafaudages, des chemins, des ponts. Naturellement c’est là que l’on se perd, et surtout qu’on la perd, elle. Elle se retire dégoûtée, honteuse d’être apparue un laps à des patauds de notre sorte. » C’est Camus, encore, oui, qui écrivait cela hier dans son journal. Que le hasard fait bien les choses, ne pensez-vous pas ?


Xa¬…z/\* : (…)


— Mais c’est exactement le contre-livre, cela ! La vérité qui se retire d’ADP, dégoûtée par les commentaires et les dialogues du contre-livre, de notre conversation. Ah ah ah ! C'est merveilleux. Quoi qu'on fasse, on retombe toujours sur ses pieds. C’est peut-être le signe de la folie pure… Où qu’on aille, vers quoi on se tourne, la prison du logos, sur les murs de laquelle est inscrit : « On ne sort pas ! » se referme sur nous. 

Il y a dans la même page du journal de Camus une démolition en règle de la discussion, du dialogue, que je vous livre : 

« Il s’agirait de s’y reprendre incessamment plutôt que de se corriger à n’en plus finir, comme fait de son côté l’insupportable dialogue, le débat, la discussion, ces délayages mortels, qui réduisent toute pensée en sens (je voulais écrire “en cendres”, naturellement, mais moi ou mes doigts ou le correcteur automatique ont écrit “en sens”, ce qui n’est pas mal non plus — la pensée doit se méfier du sens (je ne sais pas trop ce que cela peut bien vouloir dire, mais un peu de signification ne manquera pas, un jour, d’effleurer ces quelques mots de son aile impartiale, et distraite…). »

Pour moi qui fais depuis des années l’éloge de la Conversation, c’est un contrepoint salutaire. Car la conversation, c’est indéniable, est constamment menacée par le délayage, par le fait de recouvrir la vérité de sens, de l’ensevelir, de trop dire, d’aller trop loin, de trop parler. J’aime beaucoup la fin du paragraphe. De son aile impartiale, et distraite. Je souligne « et distraite ». C’est peut-être par distraction qu’on sort un instant des hautes congères du sens, par mégarde, par inintelligence, cette bêtise qui est indispensable aux œuvres. Les échafaudages et les ponts sont faits pour être brisés. La raison n’est désirable que parce qu’on peut la perdre. Il y a dans le disque dont je parlais naguère avec vous, Standards, vol. 2, du trio de Keith Jarrett, un morceau intitulé If I Should Lose You. J’ai souvent eu peur de perdre la raison, depuis l’enfance, mais je comprends aujourd’hui qu’on peut et qu’on doit la perdre (momentanément) si l’on veut qu’une phrase (ou qu’une interprétation, au piano) soit autre chose qu’une répétition. Il me semble qu’il y a chez tout grand écrivain un écart entre ce qu’il veut dire et ce qu’il écrit, et que c’est dans cet écart, qu’il ne maîtrise pas, dans cette perte de contrôle, que sa bêtise irréductible lui permet parfois d’atteindre au génie. Vouloir dire et écrire sont presque des ennemis. 


She closed the book, and slept. ()