samedi 14 septembre 2013

Les Grilles



Je conduisais la voiture, qui n'avait que deux places. Thérèse était à l'arrière, à même le sol, se tenant comme elle le pouvait, dans les virages. Jacques, qui n'avait pas son permis, était devant, à côté de moi. J'avais été réquisitionné, parce que j'avais le permis, et peut-être aussi parce qu'on pensait que je savais à peu près me tenir. Versailles. La petite église, pleine de monde. On prend place, on attend. On attend le cercueil, qui n'arrive pas. Ça dure longtemps, trop longtemps.

Quand ils arrivent enfin, portant le corps à l'intérieur de l'église, un murmure, puis un long hurlement. Un hurlement animal, atroce, qui semble interminable. Puis le silence. Elle s'est évanouie. La femme du mort, enceinte, une jeune femme de vingt-cinq ans à peu près. 

Lui s'était pendu aux grilles du château, quelques jours auparavant. Le XVIIe siècle, il n'y avait que ça qui l'intéressait. Il avait laissé sa boîte de flûte près de lui, avec quelques photos à l'intérieur. 

Le jour où il s'est suicidé, on avait partagé un concert. Je l'avais croisé, après, et il m'avait demandé comment il avait été. Moi j'avais éludé. Je n'allais pas lui dire qu'il avait été moyen, ou un truc du genre. De toute manière, on a l'habitude. Qu'est-ce qu'on peut dire, dans ces moments-là ? Rien d'intéressant, en tout cas. Oui, génial, t'as été très bon, mais si, je t'assure, c'était bien. Au fait, t'as une place dans ta voiture ? Poser ce genre de questions, vraiment, faut être un peu con… Mais tout le monde s'en fout, mon pauvre vieux. Tu crois pas en plus qu'on t'a écouté ? On ne t'a pas plus écouté que tu ne nous a écoutés, c'est comme ça, allez, rentre chez toi, et prends-toi un bon whisky. Merde, si j'avais su…

En sortant de là, avant de rentrer sur Paris, on est allés s'en jeter un petit, puis deux, derrière la cravate, parce qu'on était un peu blêmes. Surtout Thérèse qui avait failli s'évanouir aussi.