mercredi 7 février 2018

Lire



« Il y a l’auteur qui publie pour être lu de tous ; et celui qui ne désire rien tant que de se rendre maître d’une langue qui l’éloigne du plus grand nombre : si sa volonté de s’écarter du vulgaire peut n’être que seconde, sa phrase l’éloigne, de fait, de celle du journal, de la réclame, de la rue ou du commentaire de blog – l’essentiel pour lui est cet écart, cet éloignement : une phrase à quoi on adhère trop aisément voit sa beauté diminuer d’autant, car l’art diminue à proportion de la facilité avec laquelle on le rejoint. »

C'est Bruno Lafourcade qui écrit cela, avec quoi l'on est parfaitement d'accord. On aurait même été très heureux d'avoir écrit : « L’art diminue à proportion de la facilité avec laquelle on le rejoint. ».

On ne lit pas pour vérifier qu'on a raison, on ne lit pas pour conforter ses opinions, on ne lit pas pour se réchauffer dans le giron de l'auteur, on lit pour être traversé d'une vérité autre, on lit pour être ébranlé, on lit pour faire bouger en soi ce qui a fini par prendre des allures de mausolée, on lit pour défaire ce qui a pris, ce qui a durci, ce qui s'est solidifié, on lit pour nettoyer la sale pensée automatique qui s'accumule sans cesse en nous, on lit pour découvrir en nous ce qui se désespère de l'être un jour, on lit pour avoir tort, on lit pour ne pas avoir d'opinions, on lit pour ne pas mourir. 

On lit pour s'éloigner de soi-même, le plus possible et le plus vite possible ; on se retrouvera bien assez tôt, quoi qu'on fasse. Les phrases d'un bon auteur nous décollent de nous-mêmes, nous arrachent à ce moi qui pèse sur notre vie comme un étouffoir sur la corde dont le destin est de vibrer. Il faut beaucoup d'humilité, pour lire, autant que pour écouter de la musique, c'est ce que plus personne ne veut comprendre, car le moderne se croit légitime à juger de tout, en toute circonstance ; il a tout à la fois l'âme d'un procureur et d'un commissaire des ventes. L'argument d'autorité le fait ricaner, puisque désormais tout est égal, et tous sont égaux, une fois pour toutes. Il peut donc tranquillement donner son avis, en deux phrases, sur un auteur qui a passé deux ans à composer un texte ou une musique. Ça ne l'impressionne pas du tout. Il considère Pascal comme « un coincé du cul », par exemple, ou Proust comme un « pervers sadique qui fait de longues phrases », ou Céline comme « un pauvre type furieusement antisémite qui met des points de suspension partout ». Ça lui suffit, au moderne lecteur qui a bien voulu lire deux chapitres de ces écrivains. Il en a fait le tour en trois quarts d'heure, ou trois jours. Il voulait juste savoir, quoi…

« La lecture n'est profitable qu'aux esprits possédés d'un goût immodéré de la vérité. » a écrit Baudelaire. On le constate tous les jours. Toutes les lectures ne sont pas profitables. Combien de lecteurs lisent pour ajouter du mensonge à leurs mensonges, pour ne pas savoir, pour rester eux-mêmes, ou pour « se délasser », comme ils disent avec une candeur de bourreau. Lire un livre ou écouter de la musique est un travail. C'est un travail extrêmement plaisant, certes, mais c'est un travail quand-même, un travail acharné sur soi-même, et il faut l'envisager avec la même énergie et la même volonté qu'on met à aimer un être.