vendredi 23 février 2018

Comme un autre



Le Suisse a souvent un physique ingrat. On voit à son visage que son pays est petit, et ancien. Il y a en lui quelque chose d'abîmé, parfois de brisé, mais les angles qui l'embarrassent sont aussi ce qui le fortifie. Le Suisse paraît sortir tout droit de l'enfance, même s'il porte sur sa figure les stigmates que mille ans ont intaillés dans sa race. 

Nous avons eu, autrefois, au collège, quand nous y étions pensionnaires, des camarades qui avaient de ces visages dont les traits semblent avoir été battus par les roches alpines, et dont le regard porte très loin, et semble vous voir avec un étonnement sincère et un effroi dissimulé. Il y a ce dépôt de l'inconnaissable, cet arrière-pays silencieux, ce froid et cette réserve de hauteur, en eux, qui intimident. Ils sont en-deça de l'innocence, adossés à un monde minéral que nous ne distinguons pas, et quand ils parlent nous sommes surpris qu'ils emploient les mêmes mots que nous, et même que leur voix porte, que leur bouche émette des sons qu'on puisse entendre.

Il y avait une musique du Suisse, une musique et une gestuelle, et un art de la parole. Et aussi une sombre mais placide animosité à notre endroit, que nous n'expliquions pas. Pourtant, nous, les Savoyards, nous étions ses plus proches cousins. Mais non, entre lui et nous, la distance était infinie ; d'ailleurs, la moquerie à propos du Suisse était un leitmotiv de notre enfance, preuve que nous ne pouvions pas le comprendre. Nous étions tellement plus vifs, plus dégourdis ; plus normaux. Je pense que les choses ont changé, j'en suis presque sûr, et je regrette infiniment que le Suisse soit devenu un Français comme un autre, comme le Français est devenu un Anglais ou un Espagnol ou un Allemand comme un autre. Être allemand, ou italien, en Europe, n'a plus aucun sens, puisque nous avons tous les mêmes valeurs, ces répugnantes valeurs qui ont ravagé les races et saccagé les nations, qui ont appauvri le monde et défait la morale de l'individu.