vendredi 30 septembre 2011

Trenet, Hergé, et les autres.


Je n'ai pas un mot à changer à ce billet de Didier Goux auquel je renvoie tous ceux qui vont tordre la bouche, ce qui ajoute bien sûr à mon plaisir égoïste.

mercredi 28 septembre 2011

Immola, super week-end


— Et Senna, t'y penses souvent ?

— Ah ben carrément ! J'peux même plus aller en Italie, du coup.

— Quel pied droit !

— Ah oui, tiens, je savais pas, je croyais qu'il était brésilien ou un truc du genre.

samedi 24 septembre 2011

"Didier Bourjon est un con"


Ce n'est pas moi qui le dis. C'est lui qui l'a cherché.

C'est le nouveau jeu à la mode au 3,14. Tapez dans Google la phrase : « X est un con. » Si X = Onfray, on arrive sur ce blog, ce que je déplore grandement, car bien sûr, Onfray n'est pas un con, même s'il lui arrive de l'être de façon carabinée. C'est bien, Internet : si par exemple, un jour, vous dites à votre petite amie : "Connasse, je vais te tuer !" ce qui évidemment n'est pas très malin, mais qui peut se comprendre parce qu'il lui arrive effectivement de se conduire comme une connasse et qu'il vous arrive conséquemment d'avoir envie de l'étrangler, bref, si un jour vous avez proféré des menaces de mort à l'encontre de quelqu'un, et même si ce quelqu'un et vous-même savez parfaitement qu'il ne vous viendrait jamais à l'idée de tuer votre connasse de petite amie, qui n'est d'ailleurs pas du tout une connasse, soit dit en passant, eh bien, ce jour-là, gros couillon de blogueur, tu peux finir en taule, au motif que "tu l'as dit". "Les mots sont des actes", comme le disent la psychanalyse et Facebook, dont Georges est mordu. Les mots sont même parfois des choses, ou la chose. En tout cas, ils consolent, de ça je suis certain.

Je pense que c'est arrivé à tout le monde, ou presque, une femme vous a dit, un beau jour : « Je t'aime. » N'essayez pas de me faire croire que avez eu envie de lui rétorquer : « Tais-toi, je t'en prie. » car je ne vous croirai pas. Non, tel que je vous connais, et je vous connais bien, vous avez dû lui demander de répéter, en faisant celui qui n'a pas entendu. Et là, avec la deuxième occurrence de ces trois mots usés jusqu'à la corde, vous étiez foutu, foutu, et foutu. Bien sûr vous ne le saviez pas, et vous ne le savez toujours pas, d'ailleurs. C'est vrai, vous n'aviez pas entendu, c'est la vérité vraie. Personne ne peut entendre ces trois mots, c'est comme ça. On voudrait se taire, on voudrait ne jamais avoir écouté quelqu'un qui vous dit ça, mais ça tombe dans l'oreille d'un sourd aussi sûrement que les pommes dans le jardin où se trouve Eve. Il n'y a même pas besoin d'un serpent pour tendre l'oreille, la cloche de bord sonne pour le lunch, et l'on ne sait plus où on en est, la machine se met en route, tic, tac, tic, tac, pourquoi la mémoire, Papa dit, dans le lit, le dimanche matin : « Et tout à coup… »

M'aurait-on dit 22000 fois que j'étais un con, ou qu'on m'aimait, enfin, que tu m'aimais, que cette chose n'arriverait pas jusqu'à moi, ne me dérangerait pas dans mes pensées. La femme est perdue, et même quand elle place ses mains entre les vôtres et prend cet air de fenêtre ouverte, il faut savoir qu'elle n'entend pas ce qu'elle dit, que ses paroles lui échappent, comme le râle du mourant, comme tous les vingt-huit jours un peu de sang épais vous donne envie de la poignarder sur le si interminable et lancinant de Wozzeck. Toutes les consolations sont aiguisées comme des vendettas. Elle voudrait se taire, cette femme qui vous dit "je t'aime". Elle ne le peut pas. Il faut qu'elle retourne ce poignard contre vous, préventivement en quelque sorte. C'est beau l'amour. On ne peut en être vengé.


Maintenant, vous êtes prêts pour taper dans Google : "Je t'aime, X." Mais ne venez pas pleurer ici, après. Les mots sont des actes, et qui cherche trouve.

Clair de lune



« Bayreuth, cette si belle ville déchirée
par les conflits inter-communautaires ? »


Ce Jérôme Vallet est un petit hypocrite, il a toujours rêvé d’être pianiste dans un palace afin que de belles écouteuses viennent lui chercher noise et lui réclamer le Clair de lune de Claude Debussy ! En attendant la suite qui se passe dans les étages…

C’est pas joli de faire pfuitt ! entre ses doigts, Monsieur Vallet, votre maman ne vous l’a jamais dit ? Ce sont les apaches et les mauvais garçons qui sifflent ainsi. Les filles bien élevées n’aiment pas du tout ce genre.

Les cheveux gominés, la rose à la boutonnière, le verre de gin sur le bord du piano, je crois même me souvenir de l’avoir croisé au Meurice quand je venais y déguster mon chocolat et mes muffins les après-midi de lassitude et de gourmandise ...

(Journal de Pierre Driout)

Un autre musicien


« La semaine prochaine, nous retrouverons un autre musicien, Georges Brassens. » Matthieu Garrigou-Lagrange, sur France-Culture, à 14h58, aujourd'hui. Il venait de parler de Franz Liszt.

vendredi 23 septembre 2011

Busty Red


Busty Red ? Je pense qu'il s'agit d'une effigie du scandale. Il faut bien qu'il ait, sinon un lieu, au moins un édifice qui le maintienne ici, perfusé, stable et finalement muet.

Certains l'appellent Fobe, d'autres Robe. L'essentiel est sa couleur. Et la permanence, ou plutôt le retour.

C'est la Turquie à l'envers. C'est le Trou.


"La seule chose qui nous préserve de l'idéologie, c'est la surveillance du général à partir du particulier."

vendredi 9 septembre 2011

Démocratiser la déculture




Ce matin, nous avons reçu M. le ministre de la Déculture, venu nous remettre le Grand Prix de la Déculture 2011, et le très généreux chèque de onze euros qui l'accompagne. Nous en avons profité pour lui faire visiter les ateliers où sont assemblées les nouvelles Machines à déculturer, dont l'efficacité est bien plus importante que celles que nous fabriquions jusqu'à présent. Les nouvelles machines à déculturer agissent dorénavant sur l'ensemble d'une génération, avec une marge d'erreur quasiment négligeable.

Parmi nos réalisations récentes, une a particulièrement retenu l'attention du ministre : la machine à provoquer les chocs de décivilisations. Nous en sommes très fiers. Entre nous, nous la surnommons Samuel, mais officiellement, elle porte le nom de son inventeur : Kevina. Nous avons tous eu une pensée émue pour nos deux premières machines, la machine à débloguer, celle qui nous fit connaître il y a quatre ans déjà, ainsi que la machine à mesurer le vide. Comme le temps passe !

Nous avons également pu faire part au ministre de nos ambitieux projets, dont l'un tout particulièrement, déjà bien avancé, nous tient à cœur : la machine à augmenter l'oubli. Sans tout révéler, nous pouvons dire qu'elle agit en plusieurs étapes. D'abord une diminution drastique des dénivelés, préalable nécessaire, puis un flou gaussien de très fort coefficient appliqué aux repères historiques (dates, événements, personnages), et enfin une mise à plat des différentes strates temporelles, qui paraissent dès lors tout à fait interchangeables, sinon identiques. (J'omets volontairement un des éléments, le plus important, car nos concurrents ne dorment jamais.) Le tout ne prend que quelques heures, et ne laisse quasiment pas de traces. Nous avons bon espoir que cette nouvelle réalisation sera opérationnelle dès 2012.

jeudi 8 septembre 2011

Tout d'abord, Bonjour !


— Georges, il paraît que vous "énervez beaucoup Renaud Camus" ? En êtes-vous conscient ? En êtes-vous heureux ? En êtes-vous fier ?
— Je n'en suis pas heureux, non, mais j'en suis assez fier, je ne peux pas le cacher.
— Que pensez-vous de Martha Argerich et de Sviatoslav Richter ?
— Beaucoup de choses, mais je préfère ne pas en parler.
— Pourquoi ne jouez-vous plus de piano ?
— Mêlez-vous de ce qui vous regarde !
— Pensez-vous avoir quelque chose à dire ?
— Non. Et vous ?
— Quelle est l'acte, le livre, la musique, la circonstance, le héros ou la philosophie qui vous caractérise le mieux ?
— Enfant, avoir fait des trous dans les murs de la maison, et y avoir enfoui des noms écrits sur des feuilles de papier à cigarette. Ils y sont toujours.
— Êtes-vous fidèle ?
— Jusque par-delà la mort.
— M'aimez-vous ?
— Non.
— Qu'est-ce qui vous est insupportable chez Evgeny Kissin ?
— Son physique. Sa figure, tout particulièrement.
— Une date ?
— Le 10 septembre 2001.
— Le nom d'un homme politique français ?
— Villepin.
— Pourquoi lui ?
— C'est le pire.
— Uu slogan, vous auriez un slogan ?
Libérez la bloge !
— Je ne suis pas certain de comprendre…
— Si vous aviez compris, c'est que je me serais trompé.

dimanche 4 septembre 2011

Allez ouste, du balai !


Tous les directeurs de salles, d'orchestres, d'opéras, le savent : malgré leurs actions, leurs opérations, leurs promotions en faveur des jeunes, leur public vieillit. Encore une génération à ce régime, et les salles seront vides. Déjà, l'élite est coupée de la musique. On peut être PDG, ministre, universitaire, directeur de journal, et ne pas savoir ce qu'est un allegro de sonate. «Autrefois, dit Daniel Barenboïm, les gens qui connaissaient la peinture de Picasso connaissaient aussi la musique de Stravinsky. Ce temps est révolu.»

Déjà, on est obligé de préciser : musique classique, jusques et y compris sur les ondes de Radio-Classique, comme si c'était un genre à part, et que musique tout court évoquerait plutôt la Star Ac. Déjà France-Musique est obligée de découper les concerts qu'elle diffuse pour intercaler des oeuvres qui détendent l'atmosphère : une heure et demie de quatuor à cordes, quelle horreur, passons un air d'opéra ! Déjà, les émissions de musique ont disparu des grandes chaînes de télévision, et France-Inter se contente de la petite heure de Frédéric Lodéon, qui ne diffuse que des bouts d'oeuvres, parfois des fragments de mouvements, parfois des fins de finales, pour que cela ait l'air gai, et dont le commentaire se résume à quelques anecdotes rebattues.

Bientôt les amateurs de musique auront leurs sites internet, leurs salles, leurs programmes, leurs journaux, comme les latinistes ou les amateurs de jazz. Et cela malgré le voeu du chef d'orchestre Jean-Claude Casadesus, qui veut rendre la musique à ceux qui disent «ce n'est pas pour moi», parce que le tissu français n'en est plus imbibé. Il est complètement sec. On a tout fait pour «amener les gens à aimer les grandes oeuvres», pour leur «ouvrir des portes». Ils ont passé la porte, et sont ressortis.

Bien entendu, les amateurs ne disparaîtront pas; mais ils vivront dans les catacombes de l'art, entre eux, bien cachés, et sûrs de leur dérisoire supériorité. Car la vie musicale française commence à ressembler à ces paysages siciliens entièrement pourris d'immondices, d'immeubles crasseux, de publicités, de béton sale : prenez la troisième à droite, roulez dix minutes, vous verrez le temple grec de Sélinonte, dans sa bulle de verdure. Ou là-haut le théâtre de Taormine, que vous atteindrez en vous bouchant le nez, à cause de la pollution. Il n'y a plus personne pour habiter vraiment les palais baroques de Syracuse, personne pour les admirer, si ce n'est la masse des touristes qui lèvent la patte dessus. En France, la musique était attaquée par les bords, le centre, le dessous, elle commence à l'être par le dessus : dis-moi avec qui ton président fricote, je te dirai qui tu es.

Elle a déserté ses deux terrains de prédilection : l'église et l'école. La liturgie s'est appauvrie jusqu'au grotesque : guitare, flûte à bec et cantiques atroces; les rares curés s'en fichent, et la masse des «fidèles» n'est plus une masse, mais un petit groupe clairsemé, qui fond à chaque décès. Quant à l'école, la dégringolade de l'enseignement musical est à pleurer. Les cours, s'ils n'ont pas totalement disparu, sont devenus de véritables caricatures. S'il reste ici et là un professeur compétent, fort et dynamique, un saint, la majorité des enseignants tente de sauver les meubles. On «enseigne» donc la chanson et le rap.

«Je pars de ce qu'ils connaissent, dit une jeune agrégée. Leur tomber dessus avec une symphonie de Brahms ? Ils décrocheraient tout de suite. Donc on étudie une chanson qu'ils ont entendue, et de là je peux m'écarter un peu, leur faire entendre un lied de Schubert, leur expliquer ce qu'est un rythme binaire ou ternaire, et petit à petit on avance.» On se demande ce qui se passerait en mathématiques si le professeur partait «de ce qu'ils connaissent». Il n'irait pas loin. Pour le professeur de musique, l'élève doit être apprivoisé (comme une bête sauvage), ménagé (comme un malfaiteur), courtisé (comme un client). Ce n'est plus de la pédagogie : c'est de la trouille. En sorte qu'au bout de quatre malheureuses années de collège, à raison d'une heure de cours par semaine, l'élève est rendu à son ignorance originelle, vierge de tout viol intellectuel. Les 37 heures annuelles qu'il aurait pu consacrer à la musique sont dilapidées. La seule chance de survivre, pour le professeur lambda, c'est le plaisir facile. Or la musique procure un grand plaisir, mais difficile, dans l'écoute comme dans la pratique, et qui ne se gagne qu'à force d'attention, d'exigence et de travail. En les abandonnant à «ce qu'ils connaissent», nous laissons les enfants en proie à l'ennui, au ricanement, au désespoir.

Après trente ans de travail dans la région de Lille, Jean-Claude Casadesus constate que la musique fait cesser la violence dans les écoles où elle est pratiquée, et insiste : «Nous n'en avons pas encore épuisé toutes les vertus thérapeutiques. Nous touchons quinze mille enfants par an; lorsque nous en plaçons à côté des musiciens en répétition, ils comprennent que nous recommençons jusqu'à ce que cela soit bien. C'est d'abord un hommage que nous rendons à leur dignité, et ils le sentent, et ensuite ils comprennent que l'accomplissement d'un désir passe par la discipline et la rigueur. Il y en a que la musique a sauvés.» Autrement dit, avec le plaisir facile, on ne les sauve pas, on les condamne.

Les ventes de disques sont un bon indice. Si la part du classique a fait un petit bondelet de 0,8% en 2006 par rapport à 2005, grâce aux intégrales a 99 euros, il se traîne tout de même à 6,5% du total, ce qui n'est pas grand-chose, surtout si l'on tient compte du téléchargement massif de variétés pratiqué par 2,3 millions de foyers français, lequel dope l'écoute mais ralentit les ventes, qui ont baissé globalement de 18%.
Pour une grosse compagnie comme Harmonia Mundi, dont le chiffre d'affaires a augmenté de 72% en dix ans, mais qui le réalise surtout dans la distribution de labels extérieurs (la production maison ne représente plus que 30% de son activité), la mise en place d'un nouveau CD, c'est-à-dire le nombre d'exemplaires achetés par les disquaires, a baissé de 30% en dix ans; pour une petite maison, comme il en a fleuri beaucoup, et d'excellentes, dans les années 1990, on tombe à une mise en place de 300 ou 500 exemplaires.

Jean-Paul Combet, patron d'Alpha, explique dans «Diapason» qu'il n'a mis en place que 1500 exemplaires d'un CD Bach, qui n'est pas le dernier des ploucs, dirigé par Gustav Leonhardt, qui n'est pas le dernier des manchots. A présent, un CD a du succès lorsqu'il s'en vend 1500 exemplaires hier c'était 3 000. Sylvie Brély, qui dirige Zig-Zag, avoue à sa suite : «Pour prendre un minimum de risques, les disquaires nous demandent des investissements promotionnels dans les magazines, à la radio. Au prix du papier dans la presse française, c'est une arithmétique périlleuse.» Pour survivre, ces petits labels ont dû «s'adosser à une nouvelle structure financière» (Alpha), ou «s'ouvrir à des associés supplémentaires» (Zig-Zag) .

Bien sûr, les écoles de musique et les conservatoires sont pleins. Bien sûr, il faut faire la queue toute la nuit pour inscrire un enfant dans un conservatoire parisien; et s'il n'y a plus de place en piano ou en flûte, on le mettra en tuba ou en basson. Mais c'est qu'ils sont très petits, ces conservatoires, et qu'il y a très peu de classes. Ils sont très pauvres - quoique rares et chers. Il est d'ailleurs aussi difficile d'y enseigner que d'y apprendre : la voie est bouchée des deux côtés. Et la résignation gagne du terrain; à la question «êtes-vous plus heureux de vos élèves qu'il y a vingt ans ?», un professeur du Conservatoire de Paris répond : «Je suis plus heureux parce que je suis moins exigeant. Quant à eux, ils ont pris conscience de ce qui les attend; ils seront profs...» Les professeurs de conservatoires municipaux («à rayonnement municipal», doit-on dire aujourd'hui), qui commencent à 15 euros l'heure (15 euros !), acceptent des cours particuliers, payés le double, et passent leur temps dans leur voiture ou dans le métro : «Ce n'est pas le pire, dit l'une. Le pire, c'est qu'après sept heures de cours on n'a plus d'énergie pour rien, pour travailler son instrument ou pour aller au concert. Dans certaines boîtes, il faut faire des concerts de professeurs, de la paperasse, jouer avec les élèves aux examens, parfois à l'autre bout du département, on est bon pour tout, on est des esclaves. Je ne vois plus mon fils, j'aime encore la musique, mais c'est un miracle.»

La relève viendra d'Asie. Les musiciens coréens, japonais, chinois raflent tous les prix internationaux. Leur formation est féroce, ils ont un niveau technique ahurissant, ne serait-ce qu'en Chine, où il y a 50 millions de pianistes... Une musicienne française qui revient de Taiwan : «Ils vous accueillent à bras ouverts, là-bas, les élèves se précipitent à vos cours, mais les messieurs qui vous signent des contrats vous font des petits sourires entendus. La musique est un marché comme les autres, et ils comptent bien l'emporter.» Actuellement, un étudiant sur quatre en classe de violon au Conservatoire de Paris est asiatique, un sur trois en piano.

Bien sûr, des manifestations comme la Folle Journée de Nantes ou certains festivals ont du succès. Mais ce sont des feux de paille : les onze mois suivants sont à peu près vides. A Nantes, on achète les billets au poids. Vous n'avez plus de «Truite» de Schubert ? Donnez-moi ce que vous avez, une «Belle Meunière», ha ! ha ! «Tout ce marketing qu'on fait autour de la musique, dit Daniel Barenboïm, repose sur une idée : vous n'avez pas besoin de la connaître, vous n'avez qu'à venir et prendre votre pied. Comme si l'auditeur n'avait rien à faire, ni à être concentré, ni à être préparé. Comme s'il lui suffisait de s'asseoir et de laisser agir la magie de la musique. C'est faux, c'est faux !»

Bien sûr, Jean-François Zygel remplit ses théâtres, investit la radio, la télévision et fait la une de «Télérama». Mais n'est-il pas la preuve que nous vivons dans un état de pauvreté musicale qui touche à l'indigence ?
Si l'école faisait son métier, tout le monde saurait par coeur ce qu'il raconte.

Bien sûr, l'audience de Radio-Classique monte lentement mais régulièrement (1,7% contre 1,6% à France-Musique, pour les derniers mois de 2007). Mais Radio-Classique ne diffuse que des petits bouts d'oeuvres, et seulement des tubes, présentés par des personnalités aussi proches de la musique que Johnny Hallyday l'est de Blaise Pascal, ainsi Nelson Monfort ou Carole Bouquet...

Bien sûr, il est difficile d'avoir des places à l'Opéra. Mais pour y voir quoi ? Et dans quel but ? Les maisons d'art lyrique, dont Boulez disait qu'il fallait «les brûler», ont toujours fasciné les classes moyennes : les costumes (sur scène et dans la salle), les stars, les balcons, d'où l'on se zieute... La satisfaction de pouvoir dire : j'y étais... Et de pouvoir se dire : j'en suis. Cela dit, les opéras de province sont menacés de baisses de subventions.

Restent les stars, qui remorquaient le grand public. Mais les vedettes n'existent plus dans le classique : il y a bien une Hélène Grimaud, qui va jusqu'à poser pour des pubs de bijoux parce qu'elle est elle- même une parure, mais il n'y a plus de Menuhin, de Karajan, de Horowitz, qui réunissent sur leur nom à la fois le succès public et l'estime des connaisseurs. Bien sûr, les chanteurs d'opéra ont un nom qui dit quelque chose au grand public, Cecilia Bartoli, Roberto Alagna, mais à côté de Callas ou de Fischer-Dieskau... Non, le monde du classique n'est plus capable de produire ses vedettes. Un Kissin, un Sokolov remplissent les salles, mais combien de Français seraient capables de dire s'ils jouent du piano, du violon ou du cornet à pistons ? D'ailleurs, Alagna est-il ténor, baryton ou basse ?

Jacques Drillon
Le Nouvel Observateur, 14 février 2008

Est-on triste, dépité, déprimé, abattu ? Ah non, alors, on est joyeux, et comment ! Qu'on en finisse une bonne fois pour toutes avec cette vieille histoire. Ça n'a que trop duré. La "musique classique" ? À mort ! Au bûcher, la musique classique, aux poubelles de l'histoire ! La musique se meurt ? Mais tant mieux ! Qu'elle crève, cette charogne ! Qu'on l'achève, qu'on lui tire une balle dans la tête ; elle ne va pas en plus nous imposer son agonie obscène, cette sale bête ! Franchement, qui s'en affligera ? Elle passerait là, devant vous, que vous ne le reconnaîtriez pas, ne faites donc pas semblant de vous tordre les mains. Alagna, c'est joli, comme nom pour des glaces, ou des pâtes. Bartoli, je vois une ligne de sous-vêtements, pour les femmes qui ont des formes (qui mangent des pâtes). Et pour ce qui est de l'affaire Callas, il me semblait qu'elle était réglée depuis longtemps, mais il est vrai que j'ai cessé de lire les journaux.

De toute façon, si un Jean-François Zygel est désormais le Maître des maîtres, concernant la musique, c'est que tout cela ne valait pas la peine de lever un poil d'oreille.

Sacré


Aux jeunes postulants qu'on lui amenait pour entrer dans sa classe du conservatoire de Saint-Petersbourg, le grand maître Leopold Auer demandait toujours : "Est-ce toi qui veux faire du violon, ou ta mère ?" Si l'enfant répondait : "C'est moi." Auer ne le prenait pas. S'il répondait que c'était sa mère, il était accepté dans la classe du pédagogue. Les motivations des enfants changent souvent, mais le désir d'une mère est inflexible, appliqué à son enfant.

(à Jacques Le Trocquer)

samedi 3 septembre 2011

La Dramaturgie en jean


« Lorsqu'elle traversera vos chambres avec des couteaux de boucher, vous saurez la vérité. » (Heiner Muller)

« Le festival de Cannes sera mauvais. » (Guy Debord) Ce qui était vrai dans les années 50 est encore plus vrai aujourd'hui. Le festival de Cannes est, par définition et par destin, mauvais, et il le sera toujours. Un festival qui accueille si généreusement les Sami Naceri de tous bords, et qui sans doute ferait un triomphe à Yannick Noah, s'il lui venait à l'idée de s'intituler acteur, comme il s'est intitulé chanteur et homme de bien, est forcément un festival de la connerie et de la laideur. La connerie monte les marches, chaque année, comme un seul homme. Dommage que l'ascenseur social soit en panne, ce moment grotesque et d'une coruscante vulgarité serait plus vite passé si ces tristes bouffons pouvaient s'envoyer en l'air en appuyant sur un bouton, au lieu de traîner en route et d'encombrer le passage. Je suis absolument pour les mines anti-personnel dans tous les festivals de Cannes. Autant nous avons envie de susurrer à l'oreille de nos "jeunes" qu'ils n'ont qu'à prendre l'escalier, pour arriver, autant ces merdeux décorés nous semblent bons pour un monte-charge collectif et rapide, du genre de ceux que Sarah Winchester aurait pu imaginer dans sa maison aux esprits. Qu'on les attire là-bas une bonne fois pour toutes, qu'on les fasse monter, monter, et encore monter, qu'ils crèvent le plafond de leur palais, qu'on les envoie dans le Grand Nuage de Magellan, avec une caisse de champagne et des petits fours de chez Fauchon, ils ne se rendront même pas compte qu'ils ne sont plus sur Terre, puisqu'ils n'y sont jamais réellement.

« Être à Cannes »… Dans ces trois mots se résume à peu près toute la vulgarité de l'après Société du Spectacle. Quand on pense qu'il y en a que ça fait rêver… Ces heures de boucan, de parfums mélangés, de bagnoles m'as-tu-vu et de décolletés désespérants seraient donc le rêve de milliers de Français ? Je pense à toutes les épilations précipitées, à toutes les ruptures, à toutes les scènes de ménage, à toutes les crises de nerf, à tous les désespoirs, à toutes les larmes et les rires nerveux que ce petit voyage de Paris à Cannes aura suscités, et je m'en réjouis énormément. Le festival de Cannes, c'est un peu notre tout-à-l'égoût social, mais un tout-à-l'égoût à ciel ouvert, un tous à l'égoût qui coule au milieu de la cité, comme au Moyen Âge. Nul ne doit en ignorer, chacun doit en sentir les effluves dans son salon, c'est cela la démocratie qui gagne, non pas que chacun puisse espérer le meilleur pour lui, mais que le pire soit partagé par tous, sans possibilité de s'en préserver. Odeur de merde pour tous, ou bien rien ! Internet, c'est tout à fait ça : vous vous croyez à l'abri derrière vos murs, vos frontières, vous croyez avoir fermé vos volets, vous pensez qu'une fois venu le soir, vous pouvez tirer un trait sur le monde et avoir la paix ? Le monde vient à vous, jusque dans la chambre des enfants, il palpite, il clapote, il déborde, il suinte. Les yeux et les oreilles ouvertes en permanence, voilà le beau cadeau que nous a fait la merveilleuse technologie. Un bruit ininterrompu, lancinant, indifférent, la théorie infinie des bits s'est installé dans votre intimité exactement comme la merde courait dans les rues du Moyen Âge. Il faut faire avec. Le mari veut tirer un coup ? Impossible, maman est sur son blog. Même les scènes de ménage ont du plomb dans l'aile : on continue à s'engueuler, parce qu'il faut bien se raccrocher à de vieux schémas, mais on sent bien que le cœur n'y est plus. La web-cam pourrait reproduire la chose dès le lendemain en Corée ou en Estonie, le fiston pourrait nous faire un procès… La barbe !

« Être à Cannes », aller au Carnaval de Rio, écouter les Tambours du Bronx, faire du Vélib, traîner sur Facebook, se faire incinérer, se faire une toile entre potes, courir voir la dernière expo au Grand Palais, tweeter, tchatter, texter, respecter l'afemme-et-les-minorités, éclectiser, bloguer, se mobiliser, investir, on voit bien que nos contemporains aiment marcher en groupe, faire les mêmes choses au même moment, aimer les mêmes choses, détester les mêmes choses. Ils n'ont jamais été aussi conformistes, aussi soumis à l'ordre, grégaires et moutonniers, que dans ces temps où chacun pense se conformer absolument à son propre désir. C'est ça qui est très fort. C'est là qu'on s'aperçoit que la Technique a permis quelque chose que les plus terribles des régimes politiques du XXe siècle n'arrivaient pas à obtenir : la soumission volontaire. C'est de gaieté de cœur (semble-t-il) que nos "mutins de Panurge" empoignent la techno-cravache qui les fait ressembler aux pénitents chrétiens des vieux siècles dont ils aiment tant à se gausser. Ils leurs ressemblent fort, la laideur et la veulerie en plus, mais ils ont cassé tous les miroirs qui leur permettraient de le savoir ; leurs miroirs à eux n'ont plus qu'une seule fonction, celle qui consiste à se trouver très beaux en toute circonstance. Leurs maîtres, s'ils existent, n'en reviennent sans doute pas de tant d'empressement à se soumettre au licol. Quelle drôlerie, quand y pense : nous avons "fait la révolution", en 1968, pour obtenir toutes les libertés, et ce qui vient en droite ligne de cette révolution est une époque où la soumission atteint à une sorte de perfection. "Plutôt rouges que morts", disait-on alors, et le résultat est : rouges, morts, serviles, prosternés (prostrés), dociles, binaires. Comment des jeunes gens assoiffés de liberté ont-ils pu se muer en spectateurs-du-festival-de-Cannes ? Sans doute parce qu'ils n'aimaient pas la liberté autant qu'on voulait bien le penser. Comment peut-on donner à penser qu'on aime la liberté quand on aime le rock, la pop music, le reggae, et pour finir, la techno et le rap ? On pourrait évidemment essayer de croire que le festival de Cannes s'est transformé, qu'on est passé du festival de Cannes au festival des Connes, ces mêmes connes avec lesquelles on s'entretient tout à fait sérieusement, comme si elles avaient eu une fois dans leur pauvre vie la moindre, je ne dis même pas importance, mais la moindre utilité. (Que les quelques féministes égarées (mais c'est un pléonasme, une féministe étant par définition "égarée") ici ne s'offusquent pas trop vite : je dis connes en englobant les mâles, qui sont aussi des connes, et peut-être même les connes par excellence.) Mais non, le festival de Cannes ne s'est pas dégradé en un potage de vermicelles pour minets dégénérés, il l'a toujours été, et il est l'un des axes selon lesquels se meuvent les troupeaux affolés de nos déjà toujours vieux Festivus. Je crois qu'il s'agit d'une des artères principales de la circulation petite-bourgeoise.


Il existe désormais à la radio une émission quotidienne que je trouve merveilleusement emblématique de la situation — qu'on hésite à appeler "culturelle". Elle s'appelle Le Rendez-vous, et c'est Laurent Goumarre qui la présente, le soir à sept heures. Ces gens-là sont les enfants du Festival de Cannes. Ils font partie de ce monde qui consacre forcément deux semaines d'antenne à parler d'une manière exhaustive du festival de Cannes. Le contraire leur paraîtrait inconcevable. Mon ami Laurent Dramaturgie Goumarre a du talent, et son émission, je n'hésite pas à le dire, a du talent. Je l'écoute régulièrement, elle me fascine. Elle me fascine parce que tout dans cette émission nous dit : « Votre monde est caduc, votre monde est (du) passé, il est derrière nous, nous qui sommes le monde d'après. » Ces jeunes gens ont si bien couru (ce ne sont pas eux qui ont couru, bien sûr, mais leurs parents) qu'ils ont laissé le vieux monde derrière eux, qui n'essaie même pas de se rattraper lui-même. En cela ils sont bien les héritiers de 68, ces jeunes gens aux mains dans les poches. Soir après soir, Mathieu Conquet, je crois, le "spécialiste-musique" de l'émission, convoque là de très grands pianistes "classiques", des chanteuses de ce qui ne s'appelle plus "variété" (mais qui en est, et qui est même de l'avariété), des sopranos, des barytons, des rappeurs, des groupes de rock, de post-rock, de néo-rock, de reggae, de salsa, de tango, de fado, de hip-hop, de funk, de "métal", de métal décadent, de turbo-funk, etc. C'est fascinant. C'est fascinant parce qu'il s'adresse, ce Mathieu Conquet, à tous ces gens, ô combien dissemblables, pense-t-on, de la même manière. Qu'il reçoive Anne-Sofie von Otter ou Cindy CyberCrotte, il leur parle le même langage, il a la même déférence, la même bienveillance, et surtout, la même connaissance de "leur travail", de leur carrière, de leur vie, de "leurs problématiques vocales", de leurs problèmes existentiels, de leurs "philosophies". Ils sont, ces nouveaux "producteurs", extraordinairement renseignés. J'imagine que chacun de ces "artistes" doit se sentir très bien reçu, et il l'est, la plupart du temps, pris séparément, il n'y a pas grand-chose à lui reprocher, à ce brave Mathieu Conquet (ah si, un piano déplorablement enregistré, qui sonne comme une épouvantable casserole ! Les pauvres pianistes, s'ils s'écoutent, après coup, doivent être bien dégrisés*…). C'est l'impression d'ensemble qui est sidérante, terrifiante. Ces gens-là, les animateurs de l'émission, ont parfaitement réussi leur coup, il faut leur reconnaître ce talent : avec eux, nous sommes de plain-pied dans le monde d'Après, ce monde où les hiérarchies, les frontières, ont été définitivement abolies, à tel point abolies qu'on a peine à se rappeler qu'elles ont existé un jour. Ils réussissent tout simplement parce que pour eux tout cela ne fait aucun doute, aucun pli. On a donné un grand coup de fer à repasser sur la nappe de l'art, du temps, de l'histoire : tout est propre, droit, lisse, sans solutions de continuité, d'une seule pièce, d'un seul tenant. Ils ne portent pas les blouses blanches qu'on aurait pu imaginer de la part de pareils équarrisseurs, mais c'est seulement parce que le Jean en tient lieu. Ils sont les enfants réussis du 1984 d'Orwell. Nous avons rendez-vous avec la Lune, avec ce monde lunaire, ce monde que tout en nous voulait éviter, qui est pire que la mort, puisqu'il est une mort dans la vie, une mort paisible, cool, propre, sympa, une mort couchée, grise, une mort qui jamais, jamais, ne pourra aimer un Beethoven, un Schumann, quoi qu'elle en dise. Le résultat de cette mort sympathique est qu'il est devenu impossible de faire une différence réelle entre Anne-Sofie von Otter et Cindy CyberCrotte. On les confond presque, et même tout à fait, certains jours. Les jeunes gens qui animent l'émission s'y entendent pour les faire parler de la même manière, pour leur faire proférer à peu près les mêmes discours, l'effet est garanti, ce sont des virtuoses. Un autre résultat, plus inquiétant encore, celui-ci, est l'apparition d'une nouvelle race d'artistes, qu'ils contribuent à fabriquer très efficacement. Si les mélomanes avaient déjà muté, et depuis quelques années, nous avions encore, jusqu'à présent, des pianistes "classiques" qui écoutaient (au moins principalement) de la musique "classique". J'avais déjà connu, il y a quelques années, de ces jeunes musiciens "classiques", parfois très bons, qui écoutaient beaucoup de "musique" (c'est-à-dire tout ce qui n'en est pas), et qui d'ailleurs en étaient très fiers, mais ils étaient relativement exceptionnels. Mais nous n'en sommes plus là, dorénavant, Laurent Dramaturgie Goumarre et ses amis nous présentent des pianistes "classiques" qui jouent aussi (autant, sinon plus, que Beethoven ou Debussy) de "la musique électro" ou d'autres choses du même acabit. Tout cela, apparemment, cohabiterait sans heurts sous les nouveaux crânes de ces néo-humains. Il s'agit bien de mutation, et nous ne faisons qu'entrevoir où celle-ci va nous conduire. J'imagine Arrau, Cortot, et même Pollini, à qui l'on demanderait si, en bis, ils ne pourraient pas nous jouer le dernier tube techno à la mode. Mais bien sûr, on ne leur demandera jamais, et pas seulement parce que les deux premiers sont morts. J'en déduis que Pollini est en sursis, en coma dépassé, comme nous. Ce qui passionne Laurent Goumarre, par exemple, lorsque Leif Ove Andsnes se présente face à lui, est "quelle est la dramaturgie qui pour autant a présidé à la composition de [son] programme". Et tous, journalistes comme pianistes, de sembler parfaitement à l'aise avec les trente deux sonates de Beethoven ou avec l'opus 25 d'Arnold Schönberg : pour un peu, on croirait vraiment qu'ils les écoutent tous les jours, et qu'ils sont incollables sur la musique spectrale… Le communisme avait pour ambition de dépasser la société de classes, et je crois bien qu'il a réussi, contrairement à ce qu'on nous soutient tous les jours, seulement ce ne sont pas seulement les classes sociales qui ont été "dépassées", transcendées, laissées dernière nous, mais toutes les catégories de l'ancien monde, y compris le sexe, comme on le voit depuis peu. Quand un monde a perdu ses antagonismes, ses (vraies) différences, sa (vraie) diversité, donc ses lignes de force, il convient de "réactualiser" le tout par un artifice, et c'est que Laurent Goumarre appelle la dramaturgie, je crois, et c'est ce qu'il réussit magnifiquement à mettre en scène, sur-le-fil-de-l'actualité, chaque soir, sur "France-Culture".

Bien que tout le monde s'en réjouisse, je n'en doute pas une seconde, je frémis en pensant à ces "nouveaux musiciens" qui continueront pourtant à nous interpréter l'opus 111, comme si de rien n'était… Et l'opus 111 nous aurons bien, en effet. Personne ne verra la différence…


(*) Dans ce petit détail du piano enregistré avec un son "pop", même quand le musicien joue les Kreisleriana, réside peut-être le dernier indice qui trahit leur véritable culture. Mais je suis certain que ce léger "défaut" (ultime scorie du réel qui tente de s'incruster…) sera bien vite corrigé, car le mal dont je parle à propos des mélomanes et des musiciens, on ne voit pas pourquoi les ingénieurs du son (ou les metteurs en onde) n'en seraient pas eux aussi victimes, et les victimes très consentantes, on s'en doute.

vendredi 2 septembre 2011

Nuits d'été



Klavierstück 3 opus 8 de Carlos Roque Alsina (1965)


En ce temps-là (…), nous n'avions pas de mots assez durs pour la musique rock, pop, enfin toute la lie binaire qui nous semblait être le comble de la bassesse et de la bêtise sonore, sans savoir que ce n'était rien, mais alors rien du tout, en comparaison ce qui allait venir, la techno, le rap, etc.

Imaginez un peu : Luciano Berio écrivait en 1968 une des œuvres majeures de la musique, sa Sinfonia. Qui s'en souvient, aujourd'hui ? Qui écoute encore sa merveilleuse Sequenza pour piano (1966) ? Pesson, Greif, Hersant, Schnittke, Reverdy, Dusapin, Dutilleux… Quand les Camusiens parlent de musique contemporaine, voilà les noms qui leur viennent à l'esprit. On ne parle qu'en tordant la bouche du "vieux Boulez", et l'on affirme sans états d'âme que "personne n'écoute Stockhausen ou Webern [et même Schoenberg !] pour le plaisir" ! Duteurtre est passé par là, bien sûr, mais il y a bien chez Renaud Camus (et donc chez ses épigones) ce goût pour l'antimodernité à l'œuvre dans la modernité. Plutôt Chostakovitch que Stravinski, plutôt Poulenc que Baraqué. L'on n'hésite même pas à opposer Berg à son maître et à son condisciple ; seul il aurait fait de la musique, quand les deux autres n'auraient fait que des équations… J'ai même lu dans le dernier tome du Journal que « les Enigma Variations sont (…) à mettre sur le même plan que les Métamorphoses de Strauss ou la Sommernacht de Schoeck. » Les bras m'en tombent ! Elgar est sans conteste un excellent compositeur, et ses Enigma certainement une œuvre magnifique, l'un des sommets de son œuvre avec les Sea Pictures, mais enfin, le "mettre sur le même plan que Strauss" (ou au moins le Strauss de cette œuvre-là) me paraît à peine croyable. Et je ne parle même pas de Schoeck et de sa très jolie Sommernacht. "Jolie" est bien le mot qui convient à cette pièce inspirée et bien écrite, certes, pleine de poésie et qui comprend de très beaux moments, mais qui est vraiment à mille lieues d'une page comme les Métamorphoses. J'ai vraiment du mal à croire qu'on puisse ne pas entendre le colossal abîme qui sépare Strauss des deux autres compositeurs. Debussy, Schönberg (celui de la Nuit, justement), Dvorak, et bien sûr Strauss, s'entendent trop dans cette Sommernacht, pour qu'on en puisse juger avec les critères qui nous permettent d'aborder les grands chefs-d'œuvre du répertoire. Si les Métamorphoses sont l'Himalaya de cette époque-là (et ça ne fait aucun doute pour moi), la Sommernacht me fait plus penser au Mont Ventoux. Snobisme ? Intellectualisme exacerbé ? Oui, sans doute, un peu, mais aussi et surtout peut-être, goût de l'histoire, de ce qui fait le "fond de sauce" du temps, ce qui permet justement aux génies d'éclore dans une époque donnée. J'ai mis très longtemps à comprendre qu'il était important de connaître les petits maîtres afin de mieux entendre les grands, qu'on ne perdait rien, au contraire, à observer et à détailler les contreforts d'une montagne, que celle-là ne s'en détachait ensuite que mieux, et qu'il devenait possible d'en suivre certaines arêtes jusqu'en leurs justifications et résonances profondes. Cela n'empêche pas qu'il me paraît tout à fait symptomatique de notre époque de ne plus savoir distinguer les dénivelés, en art comme ailleurs (à l'instar des dates, en histoire, pour les étudiants d'aujourd'hui, qui ont cessé d'être les points de repères qu'elles étaient naturellement pour nous). J'ai toujours essayé de penser que "tout se tenait", et j'y réussis de mieux en mieux. Quelques pages plus loin, dans le même livre de Renaud Camus, je lis qu'il n'aime pas Haydn, que les symphonies de Mozart l'ennuient, et qu'il lui « arrive de [se] demander si les deux quatuors de Janacek ne sont pas les plus beaux de tous les quatuors. » ! Je ne parviendrai jamais à m'entendre tout à fait avec quelqu'un que « les symphonies de Mozart ennuient », et qui n'aime pas Haydn. Comment aimer la musique si l'on n'aime pas Haydn ? C'est sans doute possible, mais quelle tâche ardue et quasiment contre-nature ! Haydn est presqu'aussi important que Bach, pour la musique qui a suivi, et je ne vois décidément pas comment faire sans lui (mais il est vrai que de nos jours on aime beaucoup traverser la Manche à la nage quand on est amputé des deux bras)… Et s'il y a bien un domaine (le quatuor) où les (vrais) chefs-d'œuvre se comptent par dizaines, c'est bien celui où Mozart, Haydn, Beethoven, Debussy, Ravel, Dvorak, Schubert, etc., ont eu quelques unes de leurs plus éclatantes réussites. Il n'y a rien qui m'irrite plus que ces gens qui vous parlent à l'envi des "derniers quatuors de Beethoven", qui font des gorges chaudes du 14e quatuor (par exemple), et qui semblent tout à fait ignorer les fabuleux quatuors de l'opus 59 ou l'opus 95, ou même ceux du début, je ne parviens pas à croire ceux qui prétendent aimer la Cavatine mais ne parlent jamais de l'adagio du Razoumovsky en fa majeur. On va me dire évidemment que je me mêle de ce qui ne me regarde pas, et que Renaud Camus a bien le droit d'avoir les goûts qu'il a, ce qui est l'exacte vérité. Le problème (assez mince, j'en conviens) est que Renaud Camus a des lecteurs, et que ces lecteurs (sans même parler de mon copain Sansano qui voulait se shooter au Berwald, tout juste sorti de Moustaki) vont croire qu'écouter les quatuors de Janacek en boucle va les amener directement au paradis des in-nocents, au Nirvana des mélomanes. J'ai toujours dit que Renaud Camus avait une excellente oreille, je n'ai pas changé d'avis, et c'est bien pourquoi je ne comprends pas ces myopies étranges et qui me troublent. Cela fait partie de ces choses qui arrivent parfois à vous faire douter… Et si tout cela n'était que du flan ? Conviendrait-il, à cette lumière-là, de remettre en question tout le reste ? Bien entendu, la réponse est non… vingt-trois heures sur vingt-quatre. Au-delà du camusisme, le problème est infiniment plus aigu, j'oserais dire douloureux. C'est tous les jours, et avec la Terre entière, et plusieurs fois par jour, que je le constate. Tel qui, sur Facebook, ou sur son blog, ou ailleurs, vous parle volontiers de Flaubert, Montherlant, Proust, Pascal, Homère, Tolstoï, Nietzsche, Platon, Barthes, Cioran, peut parfaitement (et quand je dis qu'il peut, c'est une figure de style, car il le fait quatre-vingt dix-huit fois sur cent) vous expliquer que pour lui la "musique" c'est les Rolling Stones ou Georges Brassens ou Barbara ou Sting. En général il ajoute Gorecki ou Pärt, et Mozart (ou Janacek (ou Ligeti)), parce qu'il est malin (ou au contraire très bête), mais ça ne change rien à l'affaire. Peut-on faire confiance (même sur ses lectures, précisément sur ses lectures) à quelqu'un pour qui "la musique" c'est Sting ou les Beatles ? Pourquoi la musique est-elle l'art le plus mal loti à notre époque ? Pourquoi est-elle, et de très loin, l'art le plus méconnu, et finalement le plus méprisé ? Comment les choses ont-elles pu se transformer si rapidement ? Je suis assez âgé maintenant pour me souvenir des années 60, et même 70, où le pourcentage de ceux qui auraient fait ce genre de réponses aurait été le même (98%), mais dans l'autre sens. Pour tous ceux qui lisaient Saint-Simon et Balzac et Stendhal, "la musique", c'était Mozart, Bach, Beethoven, Schumann, Schubert, et quelques autres. Bien sûr que mon père écoutait "de la chanson", bien sûr que ma mère raffolait de Carlos Gardel, mais, précisément, ça n'a rien à voir, ça n'avait rien à voir ! Quand on parlait "de musique", on savait de quoi l'on parlait, et si l'on parlait de "musique classique", il était bien question de Haydn ou de Mozart, pas de Mahler. Comment la vie pourrait-elle être la même, comment cette vie pourrait-elle avoir ce qu'on nomme bêtement "les mêmes valeurs" quand plus personne ne sait ce que c'est que "La Kreutzer", quand plus personne n'en a "la morale" en tête ? Car il s'agit bien de cela. Il y a une morale de la musique, et tout particulièrement, je le crois, de la musique classique (celle qui va, donc, en très gros, de Bach à Beethoven). Tout, dans la musique, dans la vraie musique, dit la construction de l'Homme, sa tenue, sa posture, sa philosophie, et son horizon. C'est la raison pour laquelle il faudrait toujours se méfier d'un philosophe sourd. La musique nous tenait debout. Plus que l'instruction civique, et sans doute autant que le catholicisme. Et il n'est aucun hasard dans le fait que le catholicisme se soit défait au même moment de sa liturgie, et de sa musique, sa très grande musique. Il avait mis des siècles à passer d'une musique horizontale (le Grégorien) à une musique verticale, et l'horizontalité (mais d'un autre genre) a tout emporté en quatre décennies, le jour où les mots ont perdu leur sens, et le jour où les musiques extra-européennes (en plus du rock) sont arrivées chez nous. Était-ce inéluctable ? Je n'en sais rien, mais, comme toujours, la musique a dit la vérité, bien avant tout le monde, bien avant les sociologues et les philosophes. Le trop fameux métissage, terreau de la décivilisation dont nous voyons les effets aujourd'hui, a commencé dans ces années-là, dans la musique, et nous y avons tous activement participé. Durant trente ou quarante ans, tout le monde était très excité par ce vent soi disant frais venu soi disant d'ailleurs, parce que les vieilles structures mentales, historiques, esthétiques, psychologiques, étaient suffisamment et profondément ancrées en nous pour que le désastre passe inaperçu. Le cerveau est toujours en retard sur le corps. Étranges années, où nous ne percevions que les échos favorables de la catastrophe en cours… Il faudra un jour que des courageux nous expliquent comment l'on est passé de Grotowski à Pascal Rambert, de Pierre Schaeffer à Jean-Michel Jarre, par exemple, en très peu de temps, et avec cette chose inouïe qu'on a eu l'impression que la même substance ne faisait que changer de flacon. Qu'est-ce qui "a fait masque", qu'est-ce qui a déguisé la réalité, qu'est-ce qui s'est interposé entre elle et nous ? Je crois que nous avions acquis une certaine forme de vitesse — vitesse industrielle, vitesse historique, vitesse sociale, vitesse artistique, surtout, vitesses qui nous venaient peut-être paradoxalement des deux guerres passées — qui nous a interdit de nous arrêter, de nous retourner, d'observer, d'écouter. Nous étions grisés par une certaine forme de puissance et c'est à l'ombre de cette puissance que notre faiblesse a grandi silencieusement en proportion.

La boulézite qui, de 1950 à 1980, a emporté toutes les énergies et toutes les subventions l'a bien un peu cherché, c'est vrai, mais on peut dire que le retour de manivelle est violent, et guère moins totalitaire. Ce que permet, ce que devrait permettre la distance acquise d'avec les périodes héroïques de ce qu'on nomme la musique contemporaine est un peu plus de sérénité dans le jugement. Je me souviens parfaitement de ces années 70, où il était inconcevable (inconcevable pour nous, je veux dire) d'écouter autre chose que la musique qui se faisait à Darmstadt ou Donaueschingen, celle qui venait en droite ligne (ou à peu près, car ce n'est pas si simple), ou en tout cas le proclamait, des trois Viennois cités plus haut. Prononcer le nom de Marcel Landowski, et même ceux de Jolivet, Ohana, Dutilleux, était risqué, et vous exposait à des sanctions, au minimum à des sarcasmes. Je me rappelle avoir programmé un trio de Schnittke en 1995 et m'être alors attiré la commisération apitoyée d'un ami compositeur : « Quelle drôle d'idée ! » Dès qu'on décelait dans la musique une onde, même ténue, de tonalité, on devait détourner pudiquement les oreilles. Même chose pour la pulsation qui devait être impossible à repérer, sous quelque forme que ce soit — ce qui ne manque pas de piquant, car qui n'a jamais constaté que la plus grande complexité rythmique ressemble parfois, et même assez souvent, à la plus plate simplicité, à l'oreille. Philippe Hersant était mon voisin, rue Joseph de Maistre, à Paris, et je me rappelle avec honte avoir eu légèrement pitié de ce compositeur décadent, tout juste "bon à faire de la radio"… Bref, nous aussi nous avions nos heures-les-plus-sombres et des oreilles de plomb.

Pourtant, je ne regrette rien. La musique sérielle, avec son aridité névrotique, avec son totalitarisme de pacotille, nous avait purgé à la fois des sirops wagnériens et des bluettes françaises. Il faut se rappeler que Boulez disait, à propos des trois petites Liturgies de son maître Messiaen, que c'était « de la musique de bordel ». Je ne sais pas si à l'époque il avait entendu la Turangalîla-Symphonie, juste un peu postérieure, car ce n'est même plus de la musique de bordel, la Turangalîla, c'est Hollywood-en-Dauphiné ! Messiaen serait sauvé par ses Quatre Études de rythme, mais enfin on l'aurait à l'œil, et la rechute serait toujours possible. Il y a eu ce moment extraordinaire, qui a très peu duré, où les trois immenses compositeurs de cette génération, Berio, Boulez, Stockhausen, auxquels il faudrait ajouter Nono, Pousseur, et même, brièvement, John Cage, ont été sur la même longueur d'onde, avant de se séparer définitivement. Il faut avoir vu et entendu Boulez analyser Zeitmasse de Stockhausen pour saisir l'espèce de chair commune qui pouvait nourrir ces gens-là, au milieu du XXe siècle, et l'exaltation furieuse qu'il y avait dans cette petite communauté à inventer un nouveau langage. J'imagine que ces quelques mots paraissent ridicules, aujourd'hui où l'on est revenu de tout, et où la seule beauté tient lieu de sauf-conduit, quand ce n'est pas le triste hochet de l'original et, plus triste encore, du concept. Le suprématisme s'est dégradé en ridicules expositions paresseuses de carrés blancs sur fond blanc, les pompiers ont remplacé les sorciers, tout en gagnant beaucoup d'argent. Mais on ne peut pas dire que les dodécaphonistes ont su thésauriser et s'installer dans un métier et une ascèse si durement acquis. La voie, trop étroite, s'est refermée très vite, la mine avait livré ses quelques diamants, mais refusait à ses prêtres une vieillesse confortable et placide. Le gris est l'une des plus belles couleurs qui soient mais il n'est pas donné à n'importe qui de travailler dans ces gammes-là. Bien sûr, une œuvre comme les Structures pour deux pianos était une impasse, mais combien est admirable un musicien qui va jusque là, quitte à reconnaître ensuite qu'il s'est fourvoyé. Boulez aurait-il pu écrire Répons s'il n'avait pas composé le Marteau sans maître ET les Structures ? Je ne le crois pas. Je garderai toujours beaucoup de tendresse pour le Marteau, même si j'écoute avec plus de plaisir les deux Dérive ou Sur Incises. La folle exigence de ces années-là n'aura pas été vaine : faire passer par le chas d'une aiguille tout Wagner, Mahler, Strauss, Bruckner, était non seulement nécessaire mais c'était aussi une idée de génie. Je plains ceux qui n'écoutent pas Webern (disons le Webern des Variations opus 27) avec le même plaisir qu'un hyper-romantique (ce qu'il est). Il faut entendre que des Gurrelieder du maître aux Bagatelles opus 9 du disciple, c'est la même braise qui brûle les nerfs. Pour qu'elle brûle longtemps, il faut la couvrir de cendres : Webern voulait obtenir la même radicale intensité que ses maîtres, il l'a fait en soustrayant, car il était devenu difficile d'ajouter, après les post-romantiques allemands. Plutôt que de la musique de tableau-noir, c'est une musique de trou-noir, qui attire irrésistiblement la lumière et le son à l'intérieur d'elle-même, et n'en laisse paraître que l'écho furtif, trace infiniment suggestive de la puissance dévastatrice qui gronde en son centre.